NOUVEAU DICTIONNAIRE
DE MÉDECINE ET DE CHIRURGIE
PRATIQUES
XXIII
NOUVEAU DICTIONNAIRE
DE MÉDECINE ET DE CHIRURGIE
PRATIQUES
ILLUSTRÉ DE FIGURES INTERCALÉES DANS LE TEXTE
rédig:^ far
Benj. ANGER, a. M. BARRALLIBR, BERNüTZ, P. SERT, BŒCKEL, }. CHAUVEL,
CDSCO, DENÜCÉ, DESNOS. DBSORMEADX, A. DESPRÉS. DEVILLIERS. D’HEILLY. DIEDLAFOY.
Mathias DCVAL. FERNET. Alf. FOURNIER. A. FOVILLE. T. GALLARD. GAUCHET.
H. GINTRAG. GOSSELIN. Alph. GUÉRIN. A. HARDY. HÉRAUD. HEURTAUX. HIRTZ. JAGCOUD.
JAGQUEMET. JEANNBL. KŒBERLÉ. LANNELONGUE. LEDENTU. R. LEPINE. LUNIER.
LUTON. L. MARTINEAU. Gh. MAÜRIAG. A. OLLIVIER. ORÉ, PANAS. F. PONGET. PRUNIER.
M. RAYNAUD. RIGHET. Ph. RIGORD. RIGAL. Jules ROGHARD. Z. ROUSSIN.
SAINT-GERMAIN. Gh. SAR.AZIN. Germain SÉE. Jules SIMON. SIREDEY. STOLTZ. Is. STRAUS.
A. TARDIEU. S. TARNIER. AüG. VOISIN.
Directeur de la rédaction : le docteur JACCOUD.
TOME VINGT-TROISIÈME
MOL — KÉV
PARIS
LIBRAIRIE J.-B. BAILLIÈRE et FILS
Rue Hautefeuille. 19.
BilLLIÈBE. F. ILN-DALL
le ÈouIeTard Samt-Germa
1877
droits réservés.
NOUVEAU DICTIONNAIRE
MÉDECINE ET DE CHIRURGIE
PRATIQUES
MOLE {Voy. Utérds).
MOEITO (Pyrénées-Orientales), 50 kilomètres de Perpignan. — La ligne
de Perpignan à Prades a déjà abrégé le trajet; de Prades, 7 kilomètres.
Carrère et Anglada ont fait connaître ces bains. Au milieu du XVIIP siècle,
il n’y avait qu’un petit bassin où les gens du pays se baignaient en com¬
mun, et, pendant longtemps, les baigneurs devaient demeurer au village.
Aujourd’hui, les établissements nouveaux, propriété du docteur de Massia,
peuvent recevoir 220 malades à la fols ; il en vient 6 à 700, l’été.
Molitg est sous le 42® degré de latitude, à moins de 500 mètres d’altitude,
dans une gorge sauvage, débouchant sur la vallée de la Tet, — climat doux
par suite de l’abri, — saison de mai à septembre.
Les sources sortent du granit; car un pointement granitique entoure la
vallée d’alluvion qui se dirige vers Perpignan.
Elles sont sulfurées sodiques, thermales. Les principales ont de 36 à
38 degrés centigrades, température favorable aux hains et à l’intégrité du
principe sulfureux ; Carrère, Anglada, Bonis insistent sur la fixité de cet
agent; ce ne sont donc point des eaux dégénérées, comme le disent
plusieurs de nos auteurs d’hydrologie.
Anglada a signalé l’abondance des bulles azotées ; on sait que l’azote se
rencontre généralement dans les eaux pyrénéennes. — L’onctuosité parti¬
culière de ses eaux a valu à Molitg le nom de bain de délices.
La source Llupia numéro 1 a fait la réputation de Molitg. L’analyse de
cette eau, due à Anglada, revue par Bouis au moyen du sulfhydromètre,
montre, comme le disait Roux, que le sulfure de sodium n’atteint pas
0,02 centigrammes par litre; les carbonates alcalins dominent. En somme,
minéralisation faible, 0,20 centigrammes.
Les eaux se donnent surtout en bains, puis en boisson, douches, etc. —
Elles augmentent l’appétit, provoquent la diurèse, stimulent modérément
la peau et les systèmes vasculaire et nerveux.
xxm. — 1
MOLLUSCUM.
lodicütions». — Analogie avec Saint-Sauveur et La Preste. — Spécia¬
lité contre les dermatoses, fondée sur la tradition. Des 75 observations du
docteur Picon, 70 ont trait aux affections de la peau: eczémas, pityriasis,
psoriasis, acné, lupus. — Autres indications communes aux eaux sulfu¬
reuses chaudes : bronchites chroniques, phthisies, suivant M. Picon qui a
exagéré l’immunité phthisique de la contrée; rhumatismes chroniques;
syphilis ancienne, en y associant le traitement spécifique. — Indications
accessoires : catarrhes des voies urinaires (La Preste est plus renommée que
Molitg) ; catarrhes utérins avec névroses , ce qui est la spécialité de Saint-
Sauveur ; ulcères, engorgements articulaires ou ganglionnaires ; dans ces
derniers cas on emploie les boues et les glaires. ^
Carrère, Eaux minérales du Roussillon, 1756.
Anglada, Eaux minérales des Pyrénées-Orientales, 1832.
Boris, Analyse des eaux minérales des Pyrénées-Orientales, 18il.
Massot, Notice médicale, 1861.
Picon, Notice et observations cliniques, 1868.
A. Labat.
MOLI.USCUM. — Depuis Bateman, on donne le nom de molluscum à
une affection de la peau caractérisée par la présence d’éminences plus ou
moins volumineuses, arrondies, de consistance molle, indolentes, non sus¬
ceptibles d’ulcération, développées et disséminées, ordinairement en assez
grand nombre, sur la surface du corps.
Ce mot de molluscum paraît avoir été employé pour la première fois par
Plenck, lequel, l’appliquant à des saillies tuberculeuses, molles, sessiles,
rouges ou incolores, quelquefois hérissées de poils, a évidemment con¬
fondu sous la même dénomination les verrues, les nævi et les véritables
tumeurs moliuscoïdes. Bateman en a donné pour la première fois une des¬
cription courte, mais exacte, en s’appuyant sur un fait signalé en 1793 par
le professeur Tilesius, de Muhiberg, et sur deux observations personnelles.
Il a défini le molluscum : une tumeur molle, peu sensible, d’une consis¬
tance souvent élastique. La description de Bateman a été reproduite par
Biett, par Carswell et Thompson, par Cazenave et Schedel et par la plupart
des auteurs classiques ; le molluscum y est étudié d’après ses caractères
objectifs, mais sans qu’il soit fait mention de son siège anatomique et de sa
nature. Aucune indication d’espèces ou de variétés n’avait également été
donnée; Bateman, seulement, en citant l’observation d’une femme atteinte
de molluscum, avait signalé la contagion comme cause probable de la ma¬
ladie, la femme dont il s’agissait ayant été en contact avec un enfant atteint
de la même affection ; et à partir de ce moment on avait été tenté d’ad¬
mettre comme variété spéciale le molluscum contagieux. Des travaux ulté¬
rieurs se rapportant à l’étude anatomique des tumeurs moliuscoïdes
eurent pour résultat de faire reconnaître qu’on avait confondu sous le nom
de molluscum deux maladies très-différentes et qui doivent être distin¬
guées : l’une, siégeant dans les glandes sébacées et consistant dans la réten¬
tion du sébum, avec persistance du conduit excréteur et avec possibilité de
faire sortir l’humeur par la pression, c’est Vacné varioliforme, si bien décrite
MOLLÜSCÜM. — SYMPTÔMES.
par Bazin ; l’autre, constituée pardes tumeurs solides, sans contenu liquide,
sans orifice, qui ont été étudiées dans leur composition anatomique par
Dick, médecin anglais (1837), par Vanzetti (1867), par Virchow, par Ver-
neuil, par Rindfleisch, par Hébra, par Michel. Celte dernière variété, com¬
prenant des tumeurs fibreuses, doit conserver seule le nom de Molluscum ;
la première se rapporte à l’acné, et je l’ai décrite à l’article consacré à
l’histoire de cette dernière maladie {Voy. Acné, t. 1, p. 355). Dans un
article inséré dans le Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales
Michel a proposé de rattacher au molluscum le mycosis fongoïde ; je ne
pense pas qu’on doive adopter cette manière de voir : le mycosis, encore
mal connu dans sa nature et dans son siège anatomique, me paraît différer
totalement du molluscum. Je ne vais donc m’occuper ici que du mollus¬
cum fibreux, que je crois devoir placer nosologiquement parmi les diffor¬
mités acquises de la peau.
Symptômes. — Le molluscum fibreux se présente sous la forme de
tumeurs arrondies, tantôt sessiles, tantôt pédiculées, d’une consistance va¬
riable, ordinairement molle, mais quelquefois assez résistante ; elles sonl
recouvertes d’une peau normale, quelquefois amincie et parsemée de vais¬
seaux, principalement sur les tubérosités d’un gros volume. Leur volume
varie depuis celui d’un pois jusqu’à celui d’une noix ou même d’une orange;
on a cité des exemples de tumeurs molluscoïdes ayant atteint la grosseur
du poing et même de la tête d’un enfant; Virchow rapporte le cas d"un
molluscum pesant 32 livres et demie ; ces faits sont exceptionnels r le plus
ordinaii’ement les tumeurs les plus volumineuses ne dépassent pas la
grosseur d’une noix. Quant à leur forme, elle est arrondie ; mais les unes
sont pédiculées et prennent la foime d’une poire, les autres sont sessiles et
forment une tumeur ronde à base large, régulière ; quelques autres ne font
qu’une très-légère saillie au-dessus du niveau de la surface cutanée, il faut
pincer la peau pour reconnaître exactement leur existence et leur volume.
La consistance des tumeurs est ordinairement assez molle : en les pressant,
on a la sensation d’un tissu mollasse mélangé à des parties plus résis¬
tantes. Quelques-unes présentent une induration assez marquée ; quelques
autres sont presque complètement vides et paraissent n’être constituées que
par les parois de la tumeur; cependant, par la pression entre les doigts, on
sent à l’intérieur comme une couche de tissu plus consistant. Ces tumeurs
vides se présentent sous la forme de petits sacs plus ou moins allongés,
ayant un pédicule étroit, adhérent au reste de la peau et ressemblant
à un grain de raisin dont on aurait vidé le contenu ; cette variété a été
indiquée par les auteurs sous le nom de molluscum pendulum.
A la périphérie de ces tumeurs on ne voit ordinairement aucun orifice; la
pression ne fait sortir aucun liquide ; elles ne sont le siège d’aucune sécré¬
tion anormale. Les tumeurs molluscoïdes sont complètement solides;
cependant il est quelquefois possible de voir, à l’extérieur d’une tumeur,
l'orifice d’un conduit sébacé entr’ouvert et duquel on peut faire sortir par la
pression un peu d’humeur sébacée ; mais il est facile de se convaincre que
cette glande sébacée n’est qu’annexée à la tumeur et qu’elle n.’en. est qu’um;
4 MOLLUSCUM. — anatomie pathologique.
partie bien accessoire. Lorsque le molluscum siège sur des parties pileuses, il
est ordinaire de constater l’absence des poils sur la tumeur. La peau est
d’ailleurs d’un aspect normal ; sur les tumeurs assez volumineuses, elle est
souvent amincie et elle prend quelquefois une coloration violacée par le
fait du développement plus considérable des vaisseaux cutanés.
Le nombre des tumeurs est très-variable ; quelquefois on n’en trouve
qu’une ou trois ou quatre ; le plus ordinairement elles sont nombreuses, et
elles peuvent s’élever au delà de cent; leur volume présente alors une
grande variété.
J’ajouterai qu’on rencontre ordinairement, au milieu des tumeurs que
nous venons de décrire, un certain nombre de boutons d’acné varioliforme,
qui se distinguent du molluscum fibreux par leur volume moins considé¬
rable et surtout par un point noir médian ou latéral qui correspond à l’ou¬
verture du conduit excréteur de la glande sébacée ; de cette ouverture on
peut faire sortir, par la pression, la matière sébacée sous la forme d’un
filament blanchâtre vermi forme.
Le molluscum se développe sur toutes les régions du corps, mais il
affecte de préférence les parties supérieures et particulièrement le dos. On
a cité quelques exemples de tumeurs molluscoïdes siégeant simultanément
à l’extérieur et dans la bouche, au palais et à la face interne des joues.
Le molluscum est uniquement constitué par les tumeurs que je viens de
décrire ; il n’existe dans cette maladie ni douleurs, ni démangeaisons, ni
aucun phénomène subjectif. Par leur volume ou par leur siège, ces tumeurs
peuvent seulement entraîner une certaine gêne dans les mouvements ou
dans quelques positions prises par les personnes qui les portent.
Mapctae et déTeloppement. — Le développement des tumeurs mol-
lüscoïdes est lent et progressif; elles commencent quelquefois dès l’en¬
fance et croissent en nombre et en volume. Arrivées à un certain degré,
elles restent ordinairement stationnaires. On n’a jamais observé sur elles
de travail régressif. Elles ne sont susceptibles ni de suppurer ni de s’ul¬
cérer spontanément ; elles sont quelquefois cependant le siège d’ulcéra¬
tions par suite de chocs ou de pression, mais c’est alors un accident
extérieur. Par une pression exercée sur le pédicule, par suite d’un tiraille¬
ment dépendant du poids de la tumeur, la circulation peut être inter¬
rompue, et une gangrène partielle ou totale peut se développer. J’ai
vu quelques exemples de cet accident, entraînant la chute et la disparition
complète de certaines tumeurs. Mais le plus ordinairement la maladie per¬
siste indéfiniment, en constituant une difformité permanente de l’enveloppe
cutanée.
Aoatomîc pathologique. — Les connaissances anatomiques que
nous possédons aujourd’hui sur la structure des tumeurs du mollus¬
cum sont dues principalement à Rokitansky, à Virchow, à Billroth, à Neu¬
mann, à Verneuil et àFagge. Ces tumeurs sont évidemment formées par
le développement d’un tissu conjonctif fibreux, se détachant des parties
profondes du derme et s’étendant en s’allongeant de manière à constituer
des saillies plus ou moins volumineuses. En divisant par le milieu une de
MOLLUSGUM. — diagnostic.
ces masses molluscoïdes, on voit que la tumeur offre l’aspect d’un tissu
fibreux, homogène, blanc ou jaunâtre, plus dur près du pédicule, plus mou
à la périphérie, et qui semble former une substance aréolaire, un peu sem¬
blable à la glande mammaire. Ce tissu est brillant; la pression en fait sortir
un liquide un peu épais et de couleur blanchâtre. La tumeur est très-adhé¬
rente au derme ; il est difficile de l’en détacher et de l’énucléer.
Au microscope et à un faible grossissement, cette disposition fibreuse et
aréolaire devient plus évidente ; on constate, en effet, la présence de fais¬
ceaux fibreux tantôt épais, tantôt minces, et l’existence de cellules pour¬
vues d’un gros noyau fortement réfringent et qui s’imprégne facilement
de carmin. Les vaisseaux sont en assez grand nombre et d’un volume
assez considérable ; leur calibre est plus large à la base de la tumeur que
dans sa partie périphérique. Dans quelques tumeurs, on trouve anne.xéesdes
glandes sudoripares ou sébacées et des follicules pileux; dans les tumeurs
anciennes, ces éléments glandulaires sont souvent atrophiés, les follicules
pileux surtout sont vides, et la peau qui recouvre les tumeurs volumineuses
est, comme nous l’avons dit, amincie et privée de poils.
D’après Rokitansky, le point de départ de la tumeur molluscoïde serait le
tissu conjonctif du derme : la structure fibreuse^ la profondeur, l’adhérence
bien intime de la tumeur avec le derme et la difficulté de son énucléation
sont en faveur de cette opinion. Néanmoins Fagge et Hovrse ont cherché à
établir que le molluscum se développe aux dépens du tissu conjonctif qui
entoure le follicule pileux ou les glandes sébacées. L’association fréquente
du molluscum et de l’acné varioliforme me porterait à penser qu’en effet,
dans certains cas, le point de départ de la maladie doit se trouver dans une
glande sébacée, dont la sécrétion est d’abord augmentée et dont les parois
conjonctives se trouvent plus tard hypertrophiées et finissent par étouffer la
partie glandulaire.
Diagnostic. — Le diagnostic du molluscum est ordinairement facile ;
le nombre assez considérable des tumeurs, leur consistance molle, leur in¬
dolence à la pression, l’aspect uni de la peau qui les recouvre et qui ne
présente aucune ouverture, la disposition pédiculée de quelques-unes,
l’absence de tout symptôme subjectif, la longue durée de la maladie, sont
autant de caractères qui permettent de reconnaître cette affection et de
la distinguer de quelques autres tumeurs cutanées.
C’est principalement avec l’acné varioliforme, avec les verrues, avec les
loupes et avec les tumeurs cancéreuses de la peau qu’on doit établir le dia¬
gnostic différentiel du molluscum.
L’acné varioliforme se distingue du molluscum par le peu de volume des
saillies, par leur transparence, et principalement par l’orifice du follicule
sébacé apparent sous la forme d’un point noir, et par la sortie du sébum à
travers cet orifice, au moyen d’une pression exercée à la base de la tumeur.
Les verrues se caractérisent suffisamment par leur aspect inégal, chagriné,
par leur coloration brune ou jaune, par leur petit nombre et au moins par
leur développement dans une région circonscrite, pour que nous ne
croyions pas nécessaire d’insister sur ce point de diagnostic.
6 MONÉSIÂ.
li est plus difficile de distinguer le molluscum des loupes ou lipomes,
lorsque ces diverses tumeurs sont en certain nombre. Toutefois, on se rap¬
pellera que les tumeurs molluscoïdes sont ordinairement plus nombreuses,
plus disséminées, plus souvent pédiculées que les tumeurs lipomateuses,
et qu’elles sont souvent mélangées avec des tumeurs d’acné varioli-
forme.
Quant aux tumeurs cancéreuses, leur diagnostic est facile: elles sont-
d’un rouge violacé, elles sont très-dures, souvent douloureuses , et leur
terminaison par ulcération les caractérise spécialement.
Pronostic. — Je n’ai pas à insister sur le pronostic du molluscum, c’est
une maladie bénigne qui n’entraîne aucun danger et qui constitue seule¬
ment pour la personne qui en est atteinte une déformation de la peau
incurable, et souvent très-désagréable lorsque les tumeurs siègent sur les
parties découvertes.
Étiologie. — L’étiologie du molluscum est complètement ignorée. Cette
maladie paraît avoir été observée dans tous les climats, sur les nègres et sur
les blancs ; elle débute quelquefois dès Tenfance. Hebra,prétend l’avoir
rencontrée principalement chez des individus faibles de corps et d’es¬
prit; mon observation personnelle est en désaccord avec cette opinion.
Traitement. — Le molluscum résiste à toute médication intei-ne et
externe ; il est donc sage de n’employer contre cette maladie ni médica¬
ments internes, ni lotions, ni bains, ni pommades. Les tumeurs mollus¬
coïdes ne peuvent guérir que par le secours de la chirurgie : on doit avoir
recours à leur excision lorsqu’elles sont trop volumineuses, lorsqu’elles
siègent dans des parties découvertes, lorsqu’elles constituent une diffor¬
mité trop apparente, ou lorsqu’elles déterminent, par leur position, une
gêne trop considérable. Lorsqu’elles sont pédiculées, la ligature en est facile
et amène une guérison certaine. J’ai essayé sans succès la cautérisation
avec la poudre caustique de Vienne, qui donne de si bons résultats dans le
traitement des lipomes.
Alfred Einny.
MOKÉSIA (Écorce de). — Histoire naturelle. — On désigne sous
ce nom une écorce produite par le Chrysophylle buranhem [Chrysophylluni
glycyphlæum Casaretti, Ch. Buranhem Riedel) de la famille des S.4POt.4.cées.
Le chi'ysophylle buranhem croît au Brésil : c’est un arbre à écorce épaisse
dont les feuilles sont alternes, pétiolées, oblongues, vertes et brillantes en
dessus, ternes en dessous. Les fleurs sont petites, hermaphrodites ; le calice
présente cinq divisions ; la corolle est rotacée ; les étamines, au nombre de
cinq, sont opposées aux lobes de la corolle et insérées sur le tube; l’ovaire
«St à dix loges uniovulées ; le fruit ellipsoïde et glabre est alimentaire.
Pharmacologie. — L’écorce {écorce de Buranhem ou de Guaranhem,
écorce du Brésil, Mohica du Brésil) est en fragments plats, épais de 3 à5 mil¬
limètres, pouvant atteindre lalargeur de la main, presque entièrement formés
deliber, denses, durs, cassants, d’un brun fauve, inodores, d’une saveur as¬
tringente, amère et sucrée à la fois. Elle renferme les substances suivantes :
MONÉSIA. 7
laniiin, niotiésine, glycyrrhizine, matière colorante rouge analogue au rouge
cinchonique, gomme, acide pectique, matière grasse cristalline (stéarine),
chlorophylle, cire, sels à base de potasse, de chaux, de manganèse, de fer.
La monésine est analogue à la saponine ; elle se présente sous forme de
lamelles transparentes, très-friables, de saveur amère s’accompagnant d’un
sentiment d’âcreté dans l’arrière-bouche, peu solubles dans l’éther, très-solu¬
bles dans l’alcool et l’eau, et communiquant à ce dernier liquide la propriété
de mousser. Les formes pharmaceutiques que revêt l’écorce de monésia sont:
1° Vextrait, dose 50 centigrammes à 4 grammes, c’est la forme la plus ha¬
bituelle ; 2° la teinture préparée avec l’extrait, 4 à 8 grammes, en potions ;
on l’administre aussi à l’extérieur en lotions, injections, lavements; 3" le
sirop, dose 20 à 60 grammes, il contient 50 centigrammes d’extrait par
20 grammes; 4° la pommade avec: extrait 1, eau 1, huile d’amandes douces 4,
cire blanche 2. La monésine a été administrée, à l’intérieur, à la dose de 1
à 3 centigrammes. On trouve dans le commerce un extrait aqueux fabriqué
au Brésil ; il est noir, sec, en masses plates, renfermées entre deux lames
de papier ; sa saveur, d’abord sucrée, devient ensuite amère, astringente,
âcre et persistante ; il a d’ailleurs toutes les propriétés de l’extrait officinal.
On substitue quelquefois à l’extrait de monésia celui de campêche qui
est facile à reconnaître à sa saveur sucrée, à la coloration violette qu’il
communique à la salive et surtout à sa propriété de ne pas mousser dans la
bouche.
Ttaérapentîqae. — L’écorce de monésia est un astringent énergique,
dont l’action astrictive paraît moindre que celle des autres astringents, à cause
de la moindre proportion de tannin et de la présence de la glycyrrhizine, de
la cire, du mucilage, de la matière grasse. Aussi le monésia est-il inférieur
au ratanhia comme astringent sous le rapport des effets locaux (Trousseau et
Pidoux), tandis qu’il lui paraît supérieur lorsqu’il importe de faire pénétrer
le tannin dans l’organisme sans irriter les premières voies.
Voyons de quelle manière on essaye d’utiliser ces propriétés, et d’abord
disons tout de suite, avec Forget et Guibert, que si le monésia est un utile
succédané des toniques astringents, c’est en vain qu’on rechercherait en
lui une action spéciale. Néanmoins, il a été employé avec quelque succès
contre les hémorrhagies utérines, l’hémoptysie, dans la diarrhée séreuse et
atonique, la diarrhée chronique des enfants (Trousseau), la cholérine
(Adrien). D’après Aug. Bérard, il a rendu quelques bons services dans la
bronchite chronique et la phthisie ; sous son influence l’expectoration de¬
viendrait moindre et plus'facile, la respiration serait plus libre, les fonctions
digestives seraient plus actives. Les tentatives faites pour modifier la chlo¬
rose à l’aide de ce médicament (Boureau, Riffault, Maher) n’ont donné
aucun résultat bien marqué. 11 aurait au contraire réussi, sous forme de
gargarismes dans les angines pharyngées et laryngiennes, sous forme de
collutoires et de potions dans le traitement de la diphthérite et du muguet
(Halbout), dans la stomatite mercurielle (Adrien). A l’extérieur, le monésia
a reçu des applications analogues à celles dont le ratanhia est l’objet; c’est
ainsi qu’on l’a conseillé dans le traitement de la blennorrhée et de la leu-
8 MONSTRUOSITÉS. — définition.
corrhée, des hémorrhoïdes, des engelures ulcérées, de la fissure à l’anus
(Payen et Manec) ; il serait même supérieur au ratanhia dans le traitement
des excoriations et des fissures du mamelon. La poudre d’écorce a été em¬
ployée pour saupoudrer les plaies, comme désinfectant et siccatif. Martin
Saint-Ange a conseillé les applications de monésine soit à l’état pulvéru¬
lent, soit à l’état de pommade sur les ulcères indolents. Malgré les services
que le monésia paraissait appelé à rendre lors de son introduction dans la
matière médicale (1839), et la réputation dont il a joui pendant plusieurs
années, il est de plus en plus délaissé et tend à tomber dans l’oubli.
Forget, Recherches chimiques et cliniques sur le monésia (Bull. gén. de thérap., t. XVI,
Derosne, Henry et Payen, Examen chimique du monésia. Paris, 1851, in-8°.
Adrien, Du monésia contre les flux intestinaux et contre la stomatite mercurielle (Bull. gén.
de thérap., t. XXIII, 1842).
Bodread, Emploi du monésia dans la chlorose (Bull. gén. de thérap., t. XXVI, 1844).
lîiFEADLT, De l’emploi du monésia dans la chlorose (Journ. des conn. méd. chir., 1844).
Halbodt, Sur les effets thérapeutiques du monésia [Bull. gén. de thérap., t. XXIX, 1845).
A. HÉRAUD.
MONHOMAKIK ( Voy. Folie).
MONSTRÎJOSIÏ’ÉS. — Définition. — Division des anoma¬
lies. — Depuis les temps les plus reculés, la monstruosité a attiré l’atten¬
tion des observateurs, et pourtant, on peut le dire, la tératologie est une
science toute récente. C’est que les monstres, simples objets de curiosité,
n’étaient, d’après les croyances anciennes, soumis à aucune loi. Voilà
pourquoi Aristote les appelle des erreurs, et Pline des jeux de la nature.
Ces idées régnèrent jusqu’au commencement du xviiU siècle. Ambroise
Paré, par exemple, définissait ainsi les êtres qui nous occupent : « Mons¬
tres sont choses qui apparoissent outre le cours de nature (et sont le plus
souvent signes de quelque malheur à advenir). »
Pendant tout le moyen âge, les anomalies, quelles qu’elles fussent,
étaient confondues dans une même catégorie. Haller, le premier, chercha à
faire cesser cette confusion et à séparer les anomalies proprement dites des
monstruosités. Cette dernière dénomination, il la réserva pour les cas où
la déviation spécifique était assez apparente pour sauter aux yeux de tout
le monde ; « aberrationem adeo evidentem ut etiam igharorum oculos
feriat. » {De monstris, § 1.)
Mais bientôt la confusion se rétablit, et ce n’est qu’au commencement de
ce siècle qu’on chercha de nouveau à créer des divisions parmi les ano¬
malies. La définition d’I. Geoffroy Saint-Hilaire, généralement admise
aujourd’hui, est celle que j’adopterai, quoique récemment Lancereaux
ait proposé une définition nouvelle.
Ce dernier regarde la monstruosité comme « une déviation du type spé¬
cifique, constituée par l’union plus ou moins intime de produits jumeaux
sortis d’un ovule vicieusement conformé. » Les monstres composés ren¬
treraient donc seuls dans cette classification, et cependant l’auteur y range
les monstres omphalosites. S’il est vrai que « ces monstres se rencontrent
MONSTRUOSITÉS. — causes. 9
uniquement dans les cas de grossesse gémellaire », il n’est pas moins vrai
qu’ils ne sont point constitués par V union plus ou moins intime de produits
jumeaux.
I. Geoffroy divise les anomalies en quatre embranchements. Les ano¬
malies simples, légères (variétés), et celles qu’on désigne habituellement
sous le nom de vices de conformation, constituent l’embranchement des
HÉMiTÉRiES. Les anomalies complexes, mais non apparentes à l’extérieur
(inversion splanchnique), forment le deuxième embranchement, celui des
HÉTÉROTAXiES. Le troisième comprend les hermaphrodismes, et enfin le
quatrième, les monstruosités.
« Les monstruosités sont des déviations du type spécifique, complexes,
très-graves, vicieuses, apparentes à l’extérieur et congéniales. » {1. Geof¬
froy Saint-Hilaire.)
C’est là la définition que nous adopterons, car elle circonscrit la mons¬
truosité dans des limites parfaitement exactes et la différencie nettement
des anomalies proprement dites.
Comme toutes les anomalies, la monstruosité est une déviation du type
spécifique, mais une déviation complexe et grave, et ces deux caractères
suffisent pour la distinguer des hémitéries et des hermaphrodismes.
Les hétérotaxies sont bien aussi des déviations complexes, mais elles sont
loin de présenter le degré de gravité des monstruosités et elles ne sont pas
apparentes à l’extérieur.
Théoriquement, il existe donc une ligne de démarcation bien tranchée
entre les divers embranchements des anomalies ; mais ce serait une grave
erreur de croire qu’il en est de même dans la nature. C’est ce qu’avait par¬
faitement vu I. Geoffroy Saint-Hilaire ; aussi a-t-il pris soin de faire remar¬
quer que la première tribu du quatrième embranchement forme la
transition naturelle entre les simples vices de conformation et les mons¬
truosités.
La division n’en était pas moins nécessaire pour mettre un peu d’ordre
dans les faits connus, et si Ton doit admettre que certains cas sont diffi¬
ciles à classer, il est vrai aussi que le plus souvent la distinction est
facile. Pourrait-on, par exemple, ranger parmi les monstres un individu
portant un doigt surnuméraire ou présentant une inversion de tous les
viscères ?
Causes. — L’origine de la monstruosité a donné lieu à de vives discus¬
sions, et c’est un point sur lequel on n’est pas encore complètement d’ac¬
cord. Je vais rapidement exposer les diverses théories émises sur ce
sujet.
Suivant une hypothèse fort ancienne, les causes de la monstruosité rési¬
deraient dans le sperme lui-même, trop ou trop peu abondant, ou bien
doué de propriétés spéciales. Cette hypothèse, embrassée par Empédocle,
Démocrite, Aristote, etc., nous la retrouvons au moyen âge. Mais, à celte
époque, on invoque de plus quelques autres causes, la conformation des
parents, par exemple, et surtout l’état de la matrice. Je ne parlerai pas des
accouplements entre animaux d’espèces différentes, ni de ces théories, en-
10 MONSTRUOSITÉS. — causes.
fantées par la superstition, qui attribuaient à Dieu ou au diable la produc¬
tion des monstres.
Dans son traité, Licetus admet deux ordres de causes qui sont devenus
le germe de deux grandes théories. Les causes du premier ordre agiraient
uu moment même de la conception ; les autres, au contraire, n’agiraient que
plus tard, et feraient sentir leur action soit sur le fœtus lui-même, soit sur
la mère.
A la fin du xviU siècle, Sylvain Régis imagina une hypothèse dont Wins-
low allait se faire le défenseur : c’est la préexistence de germes mons¬
trueux.
Lémery rejeta absolument cette théorie et engagea avec Winslow cette
célèbre discussion qui dura près de vingt ans. Pour Lémery, tous les mons¬
tres, simples ou composés, étaient le résultat de causes accidentelles. Les
monstres doubles, dont il s’occupa spécialement, résulteraient de la fusion
de deux embryons primitivement distincts et développés dans deux œufs
différents. La cause de la fusion serait une pression mécanique, résul¬
tant des contractions de l’utérus. Winslow lui objectait qu’une pression
mécanique ne pouvait expliquer la régularité si grande des monstres
doubles.
Mais jusqu’à cette époque les théories ne reposaient que sur des hypo¬
thèses et cela devait durer jusqu’à E. Geoffroy Saint-Hilaire. Pour arriver à
une solution scientifique, celui-ci commença une série d’expériences qui
furent continuées par son fils et reprises bien des fois depuis cette époque.
Les recherches de ces deux hommes éminents ont été bornées à la téra¬
togénie des oiseaux; elles ont cependant une portée bien plus grande.
En effet, comme le dit justement C. Dareste, « par suite de l’identité des
types tératologiques chez tous les vertébrés, elles donnent en réalité la té¬
ratogénie à peu près complète de tous les animaux de cet embranche¬
ment. »
Dans ses expériences, E. Geoffroy Saint-Hilaire troublait l’incubation de
diverses manières, mais toujours lorsque le développement embryonnaire
avait commencé. Il obtint ainsi un nombre assez considérable de monstres
simples, tandis que les monstres doubles furent en très-petite quantité.
Ses conclusions doivent donc s’appliquer aux premiers exclusivement, puis¬
qu’il est douteux que les moyens mis en œuvre aient eu quelque influence
sur la production des monstres doubles.
De ses expériences, il conclut que la monstruosité est le résultat de
causes physiques, agissant après le début de l’incubation. Elle est due à
un arrêt de développement: « un ou plusieurs organes, dit-il, n’ont point
participé aux transformations successives qui font le caractère de l’organi¬
sation. » Cette opinion avait déjà été émise par Béclard.
1. Geoffroy Saint-Hilaire fit, comme il le dit, la contre-partie « des expé¬
riences de son père. » Troublant la structure de l’œuf avant de le soumettre
à l’incubation artificielle, il n’obtint aucune monstruosité; l’embryon ne se
développait pas. D’où il conclut, comme son père, que les causes physi¬
ques capables de produire la monstruosité ne sont pas primitives, qu’elles
MONSTRUOSITÉS. — causes. i 1
surviennent pendant le cours du développement; il admet cependant cer¬
taines exceptions.
Parmi les causes accidentelles, E. Geoffroy Saint-Hilaire faisait jouer un
grand rôle aux brides placentaires dans la production de certaines mons¬
truosités, comme d’autres, Haller, Morgagni, Meckel, Béclai’d, Dugès, par
exemple, avaient voulu expliquer les monstruosités de l’encéphale par une
hydropisie du cerveau.
f. Geoffroy admet l’influence des brides placentaires, mais dans quelques
cas fort resti’eints. H divise les causes physiques en prochaines et en effi¬
cientes, les premières agissant sur le fœtus lui-même, les autres sur la
mère. Parmi ces dernières, les violences sur l’abdomen seraient une cause
très-efficace de certaines monstruosités ; la tJilipsencéphalie, par exemple,
serait presque toujours le résultat de violences pratiquées pendant le troi¬
sième mois de la gestation ; la nosencéphalie serait produite par des ma¬
nœuvres semblables, exercées pendant le quatrième mois.
Je ne dirai qu’un mot de la théorie de Serres, qui explique par une ano¬
malie primitive du système vasculaire toutes les anomalies de l’organisation .
Gette hypothèse recule, en effet, la difficulté sans la résoudre, car il faudrait
alors rechercher la cause de l’anomalie vasculaire.
Il est bien évident, aujourd’hui, que les monstres unitaires sont le résultat
de causes physiques accidentelles. C’est ce qui ressort des expériences que
je viens de rappeler, ainsi que de celles qui ont été faites depuis par
A. Thomson, Panum, Lereboullet, C. Dareste, etc. Dans toutes ces expé¬
riences, les causes physiques, mises en œuvre par les expérimentateurs, ont
produit un nombre considérable de monstruosités simples. Il ne s’est agi,
il est vrai, que de poissons ou d’oiseaiix ; mais on doit admettre, par ana¬
logie, les mêmes causes dans l’espèce humaine.
Dans un cas que M. Hamy a bien voulu me communiquer, le cordon
•ombilical, exerçant une forte constriction autour du cou du fœtus, sem¬
blait devoir amener fatalement une anomalie de l’extrémité céphalique, si le
produit n’avait été expulsé prématurément.
Toutes ces causes rentrent dans la catégorie des causes prochaines de
I. Geoffroy Saint-Hilaire. Elles sont, selon toute apparence, fort nombreuses ;
mais elles passent certainement souvent inaperçues, ce que Ton conçoit
sans peine, ces causes agissant sur le fœtus lui-même.
Doit-on admettre également les causes efficientes de l’auteur du Traité
de Tératologie 9 Oui, sans aucun doute. On a des exemples bien authentiques
d’anomalies graves, transmises par hérédité, et, dans ces cas, il n’est pas
■douteux que la cause réside dans les parents eux-mêmes.
D’un autre côté, il n’est pas illogique d’admettre que les maladies de la
mère, par exemple, puissent retentir sur le produit. Certains faits viennent
d’ailleurs confirmer cette manière de voir. D’après I. Geoffroy Saint-Hilaire,
les monstres seraient plus fréquents dans les classes pauvres, et chez les
femmes non mariées. Dans ces cas, assurément, les causes extérieures
agissent d’abord sur la mère.
Quant aux monstres composés, on est loin d’être d’accord sur leur mode
12 MONSTRUOSITÉS. — causes.
de production. Tout le monde admet bien aujourd’hui que les sujets com¬
posants, chez les monstres autositaires au moins, sont unis par des parties
similaires. Mais la constatation de ce fait, auquel E. Geoffroy Saint-Hilaire a
appliqué le nom à' affinité du soi pour soi, n’apprend rien sur la cause elle-
même.
A notre époque, deux grandes- hypothèses sont en présence : pour les
uns, les monstres composés résultent de la fusion de plusieurs embryons
primitivement distincts ; pour les autres, au contraire, de la division d’un
embryon primitivement simple.
I. Geoffroy Saint-Hilaire, tout en déclarant ignorer la cause intime de la
monstruosité composée, embrasse la première de ces théories, due, comme
nous l’avons vu, à Lémery. Mais ce dernier pensait que les embryons se
développaient dans des œufs différents, tandis que I. Geoffroy n’admet cette
' hypothèse que pour les oiseaux (dans cette classe les monstres doubles se
produiraient dans un œuf à deux jaunes).
Pour qu’il y ait production d’un monstre double chez les mammifères, il
faut, d’après l’auteur moderne, que deux embryons se produisent dans un
même œuf, s’enveloppent d’un même amnios, et se correspondent par des
parties similaires.
G. Dareste, dans une intéressante discussion qui s’est produite récemment
dans le sein de laSociété d’Anthropologie de Paris (1873-1874), étendit aux
oiseaux et aux poissons, comme l’avait fait Gos te, la théorie que I. Geoffroy
Saint-Hilaire appliquait aux mammifères seuls. G’est que, dans toutes ses
expériences, il avait vu, ainsi que l’avait observé de son côté Broca, les
œufs à deux jaunes donner naissance à des jumeaux isolés et non à des
monstres doubles. Il ne nie pas cependant la possibilité d’observer, dans
quelques cas, la fusion d’embryons développés dans des jaunes différents,
lorsque ces jaunes affectent certaines dispositions spéciales, comme on le
voit sur quelques-unes des figures de l’ouvrage de Panum. (Voy. Untersu-
chungen über die Entstehung des Missbildungen zunachst in die Eiern der
VOgel). Il n’en est pas moins vrai que presque toujours, sinon dans tous les
cas, les œufs à deux jaunes produisent deux jumeaux séparés.
D’un autre côté, Dareste a vu, comme d’autres observateurs, sur une ci-
catricule unique, deux embryons encore distincts, mais tellement rappro¬
chés qu’ils se seraient fatalement soudés par suite des progrès du dévelop¬
pement.
Pour que la fusion ait lieu, il faut que la rencontre des deux embryons
ait lieu de très-bonne heure. Les sujets « naissent soudés, si l’on peut s’ex¬
primer ainsi, dans des blastèmes qui se sont unis pendant leur formation. »
Gette théorie, fondée sur les expériences de Allen Thomson, Valentin,
Lereboullet, Panum, etc., et de Dareste lui-même, diffère donc de celles de
Lémery et de 1. Geoifroy Saint-Hilaire par les points suivants : 1° produc¬
tion des deux sujets composants sur une même cicatricule; 2“ soudure des
deux sujets s’accomplissant pendant leur formation, et antérieurement à
l’apparition des éléments histologiques définitifs.
Les causes accidentelles semblent jouer ici un rôle bien moins impor-
■ MONSTRUOSITÉS. — causes. 13
tant que dans la production des monstruosités simples. Lé nombre des
monstres composés obtenus en soumettant les œufs à l’incubation dans
des conditions anormales diffère peu, en effet, de celui qu’on observe lors¬
que les œufs se développent dans des conditions normales. La cause paraît
donc antérieure à l’incubation. Elle réside, d'après Dareste, dans un état
particulier de la cicatricule, qui jouirait, dans ces cas, de la propriété de
donner naissance à deux embryons.
Broca ne partage nullement les idées de. Dareste; pour lui, les monstres
doubles sont le résultat de causes, parfois accidentelles, produisant la
bifurcation d’un germe primitivement simple. 11 s’appuie sur quelques
expériences dont je rapporterai tout à l’heure une des plus remarquables
due à Valentin.
Mais en dehors des faits d’expérience, l’hypothèse de la fusion des germes,
dit Broca, peut-elle expliquer la polydactylie ou ces kystes hétérotopiques
dans lesquels on a rencontré plus de trois cents dents ? Pour ces derniers,
en particulier, l’hypothèse de la bifurcation d’un germe unique donne-t-elle
une explication plus satisfaisante? Ces faits, différents des cas de mons¬
truosité proprement dits, sont probablement dus à des causes différentes
elles-mêmes.
A quelle théorie nous rattacherons-nous? D’un côté nous avons les
observations de 'Wolf, Baer, Allen Thomson, Panum, etc., qui ont certaine¬
ment vu deux embryons naître si rapprochés sur une même cicatricule,
qu’ils semblaient destinés à se souder fatalement plus tard. Nous avons
aussi une observation de de Quatrefages, bien plus concluante encore.
Deux jeunes truites, qui s’étaient développées dans un seul œuf, se sont
rapprochées de plus en plus par suite de l’absorption du vitellus commun,
et ont fini par se souder l’une à l’autre par une partie des lèvres de l’ou¬
verture vitelline. (Voy. Comptes rendus de V Académie des Sciences, 1855.)
Voici, d’un autre côté, l’expérience de Valentin à laquelle je faisais allu¬
sion plus haut ; après avoir divisé directement un embryon de poulet, le
développement ayant continué quand même, il vit se produire un monstre
double. Cette expérience a été vainement tentée depuis. Je ne parle pas des
cyprins de la Chine, qui présenteraient une queue bifurquée (obtenue, il
est vrai, au moyen d’une division mécanique), mais non point une queue
double.
En présence des faits que je viens de rappeler, je dirai, avec de Quatre¬
fages, que la monstruosité composée est le résultat de causes multiples et
diverses. Chacune des deux théories s’applique à un certain nombre de
cas, mais ne saurait les embrasser tous. C’est une opinion qui est partagée
par différents physiologistes, au nombre desquels je citerai notamment
P. Sert.
Au fond, la théorie défendue par Dareste diffère-t-elle beaucoup de celle
de Broca ? Je ne le crois pas, et c’est ce que je vais essayer de démontrer.
Rappelons d'abord les changements qui se passent dans l’œuf après la
fécondation.
« Chez les mammifères, cette évolution se réduit à un assez petit nom-
•14 MONSTRUOSITÉS. — causes.
bre de termes^ savoir: 1“ la segmentation du vitellus, qui se transforme en
un amas de cellules ; 2» la formation du blastoderme, qui résulte du refoule¬
ment des cellules vers la périphérie, et de leur agencement en une mem¬
brane continue, située immédiatement au-dessous de la membrane vitel¬
line ; 3° V épaississement du blastoderme en un point particulier, qui est le
véritable germe, et qui prend le nom de taehe embryonnaire ou A’aire ger¬
minative; 4“ la division de cette tache en deux parties, l’une périphérique-
et obscure {area lucida), l’autre centrale et transparente qui, d’abord ronde,,
prend bientôt la forme d’une ellipse [area lucida) ; et enfin 5° l’apparition
dans l’axe de cette ellipse d’une ligne longitudinale, droite, très-fine, qu’on
appelle la ligne primitive ou la ligne embryonnaire. » (P. Broca.)
Le même phénomène de segmentation se produit chez les oiseaux, les.
reptiles écailleux, les poissons cartilagineux (Goste) et même chez les mol¬
lusques céphalopodes (Kôlliker). Mais il y a cette différence avec les mam¬
mifères que, chez les autres animaux, la segmentation, au lieu d’atteindre
l’œuf en entier, porte seulement sur une partie de l’œuf nommée la cica-
tricule.
Ce phénomène de segmentation et de groupement des matériaux de l’œuf
est donc un fait très-général. Or la monstruosité (la monstruosité composée
surtout) résulte essentiellement d’un groupement insolite des matériaux de-
l’œuf. C’est ce qu’admettent également les partisans des deux théories, qui
sont d’accord sur ce point que primitivement l’œuf est simple. C’est donc
uniquement sur l’époque à laquelle se produit l’agencement anormal que
leurs opinions diffèrent.
Il semble que, pour Dareste, le groupement insolite des matériaux doive-
se faire pendant la période de segmentation du vitellus ou, au plus tard,
lorsque se produit l’agencement des sphérules qui résultent de cette segmen¬
tation, c’est-à-dire pendant la formation du blastoderme ou de la tache-
embryonnaire. Les cellules se grouperaient de façon à produire une aire
germinative pouvant donner naissance à deux lignes embryonnaires pri¬
mitives, c’est-à-dire une aire germinative double. Pour Broca, le groupe¬
ment se fait d’abord comme s’il devait produire un embryon unique. Mais,
un peu plus tard, lorsque dans le bourrelet embryonnaire (qui correspond
chez les poissons à l’aire germinative des mammifères) apparaît la ligne
embryonnaire, les cellules embryoplastiques, qui jusque-là s’étaient grou¬
pées normalement, s’agencent alors d’une manière insolite. Au lieu dé¬
former une ligne unique, elles divergent à une des extrémités de façon à
former une ligne bifurquée.
11 est évidemment foi’t difficile de résoudre la question. La figure 44 de
la planche III du mémoire de Lereboullet sur les monstruosités du brochet,
figure que M. Broca reproduit à l’appui de sa théorie, n’est pas, il me
semble, parfaitement probante. Dès le début (cinquante-trois heures après
la fécondation), on constate deux tubercules embryonnaires qui « se déga¬
gent d’une base commune où ils se confondent. » La simple inspection de
cette figure prouve, d’après M. Broca, « qu’il s’agit d’un tubercule qui se
dédouble et non de deux tubercules qui se fusionnent. »
MONSTRUOSITÉS. — classification. 15.
Mais puisque, cinquante-trois heures après la fécondation, nous avons,
sous les yeux deux tubercules embryonnaires, n’est-il pas aussi plausible
d’admettre que, dès le début, il y a eu deux tubercules ?
Cet examen des phénomènes qui se produisent dès le moment de la
fécondation nous amène à la conclusion que j’énonçais tout à l’heure.
Chaque théorie doit s’appliquer à un certain nombre de cas, mais ne sau¬
rait, selon toute apparence, les embrasser tous. Si le groupement des
cellules peut se faire d'une manière insolite au moment de la formation de
la tache embryonnaire, ne peut-il pas également devenir anormal au
moment de l’apparition de la ligne primitive ou même un peu plus tard et
vice versa ? Si l’on peut voir se former deux lignes primitives parallèles et
isolées d’abord dans toute leur étendue, n’est- il pas possible de rencontrer
une ligne embryonnaire simple à une de ses extrémités et terminée, à
l’autre, par deux lignes partant d’un point commun et divergeant de plus
en plus ?
Que l’on adopte l’une ou l’autre de ces hypothèses, on s’explique parfai¬
tement le fait signalé par Lereboullet ; toutes les fois que ce savant,
physiologiste a observé des monstres doubles pendant plusieurs jours, il a
constaté que, chez ces monstres, l’union allait toujours en augmentant. Dans,
les deux cas, dis-je, le fait s’explique facilement. En effet, que nous ayons
primitivement deux lignes embryonnaires parallèles, ou une ligne bifurquée
à une extrémité, les progrès du développement amènent le même résultat :
l’espace compris entre les lignes parallèles ou entre les branches de la,
bifurcation va en diminuant. Dans le premier cas, il arrive un moment où
les lignes se touchent ; dans le second, l’espace compris entre les deux obli¬
ques se remplit d’abord près du sommet de l’angle, c’est-à-dire que la fusion
gagne du terrain.
Classification. — Quelle que soit la théorie que l’on adopte au suje
de la diplogénèse monstrueuse, de quelque façon que l’on conçoive la Térato¬
génie des monstres en général, la nécessité de séparer les monstruosités
des anomalies proprement dites se fait sentir, nous l’avons vu, jusque dans
l’étude des causes.
J’ai, dès le début, indiqué la division établie par I. Geoffroy Saint-Hilaire
parmi les anomalies. Il ne me reste à parler que de la classification des.
monstruosités.
Dans leurs nomenclatures purement fantaisistes, les auteurs anciens ne-
manquent pas d’introduire les monstres multiformes, composés d’êtres en.
partie hommes, en partie animaux ; c’est ce qu’ont fait, entre autres, Licetus .
et Huber.
Malacarne adopta une division beaucoup plus rationnelle que celles des
deux auteurs précédents. Cette classification sur laquelle Voigtel, au com¬
mencement de ce siècle, semble s’être guidé, est pourtant vicieuse à
plusieurs égards ; elle comprend encore, par exemple, une classe d’hommes
à membres de brutes {Andralogomélie) et une classe de brutes à membres
d’hommes [Alogandromélie).
Buffon divisa les monstres en trois classes seulement : 1° monstres par-
MONSTRUOSITÉS. — classific.4Tion.
excès; 2° monstrespar défaut; 3° monstres par renversement ou fausse position
des organes. De cette classification qui n’embrasse pas tous les cas connus,
et dont les deux premières classes sont inadmissibles, on peut rapprocher
celles deBlumenbach et de Ch. Bonnet.
Au commencement de ce siècle, Meckel, Treviranus, Wiese, Cruveilhier,
ont aussi proposé diverses classifications qui ne sont que la reproduction
des anciennes, avec quelques modifications.
Il n’en est pas de même de celle de Breschet. Ainsi que Malacarne,
il a donné à chaque sorte d’anomalie un nom tiré du grec, mais il a
voulu que ce mot renfermât tous les caractères essentiels de l’anomalie
qu’il désigne. Aussi les noms sont-ils souvent insuffisants ou bien
d’une longueur telle qu’il est à peu près impossible de les retenir;
tels sont, par exemple, les mots diastematostaphylie, hypodiastemato-
caulie, etc.
Breschet a, en outre, réuni dans un même ordre des monstruosités qui
n’ont pas de rapports entre elles. Son ordre I comprend en même temps
V agénésie (absence des organes ou défaut dans leur développement), la dico-
stématie (déviations avec fissure sur la ligne médiane), V atrésie (imperfora¬
tions) et enfin l&symphysie (réunion ou fusion), qui, sous tous les rapports,
doit être considérée comme étant précisément l’inverse de la diastématie
(I. Geoffroy).
Pour ne pas sortir de cadre de cet article, je ne ferai que citer la classifi¬
cation proposée par Charvet et celle de Otto. Plusieurs groupes de la pre¬
mière sont mal limités ou bien l’enferment des anomalies très-différentes.
Je passerai également sous silence les classifications de Bouvier et de Gerdy,
le premier confondant les anomalies et les monstruosités, le second se con¬
tentant d’ajouter à la classification de Buffon une quatrième classe tout à
fait inadmissible ; je veux parler des monstres par maladies. (Yoy. Thèses
de concours, 1831.)
La classification généralement adoptée aujourd’hui est celle d’I. Geoffroy
Saint-Hilaire. Il a introduit en tératologie la méthode employée en zoologie
ou en botanique, c’est-à-dire la méthode naturelle. « Au milieu du fatras des
faits monstrueux, il est venu apporter l’ordre ; il a créé des catégories, des
groupes, il leur a donné des noms, et il a bien fait : on n’aurait pu s’y re¬
connaître sans cela. » (P. Bert.)
Les fondements de cette classification avaient été posés par E. Geoffroy
Saint-Hilaire. Elle embrasse à peu près tous les faits connus jusqu’à cejour,
et quoiqu’on dût peut-être augmenter le nombre des geni’es de quelques
familles {exencéphaliens. par exemple), je l’exposerai intégralement.
Tout récemment Davaine a proposé une nouvelle classification, dans
laquelle il réunit toutes les anomalies. H reproche à la classification
d’I. Geoffroy Saint-Hilaire de comprendre une tribu mal limitée formant
la transition entre les anomalies et les monstruosités. Mais ce reproche,
on peut l’adresser à toutes les classifications, et cela tient à ce que, dans la
nature, la transition est insensible.
Il n’est pourtant pas possible, comme je l’ai dit et comme le reconnaît
MONSTRUOSITÉS. — classification. 17
M. Davaine lui -même, de qualifier de monstres certains individus porteurs
d’anomalies aimples.
Voici la classification d’I. Geoffroy :
PREMIERE CLASSE. — MONSTRES UNITAIRES
ORDRE II ^
MONSTRES OMPHALOSITES /
\ ïribi
f Aspalasome.
l Agénosome.
I Famille unique Célosomiens . \ Cyllosome.
1 Schistosome,
f Pleurosome.
' Célosome.
(Notencéphale.
Proencéphale.
Podencéphale.
i Hyperencéphale.
r Iniencéphale.
I \ Exencéphale.
1 ( Nosencéphale.
I Famille II . . . Pseudencéphaliens ! Thlipsencéphale.
( Pseudencéphale,
1/ Ethmocéphale.
1 Cébocéphale.
I Famille I _ Cyclocéphaliens . . . < Rhinocéphale.
j Cyclocéphale.
V Stomocéphale.
/ Sphénocéphale.
t Otocéphale.
Famille II - Otoeéphaliens - < Edocéphale. “
I Opocéphale.
\ Triocéphale.
Paracéphale.
Famille I - Paracéphaliens - ! Omacéphale.
( Hémiacéphalc.
t Acéphale.
Famille II ... Acéphaliens . j Péracéphale.
( Mylacéphale.
. .1 Famille unique Zoomyliens .
XXIII. —
18
MONSTRUOSITES. — cl.\ssification.
MONSTRES AÜIOSITAIRES
DEUXIEME CLASSE. - MONSTRES COMPOSES
I. — MONSTRES DOUBLES
1/ Pygopage.
Famille I . Eusomphaliens ... ; Métopage.
( Céphalopage.
/ Ischiopage,
l Xiphopage.
\ Famille II - Monomphaliens...! Slernopage.
I Ectopage.
\ Hémipage.
C Janiceps.
[ Famille I . Sycéphaliens . J Iniope.
.. Il I ■ ■ '■
(/ Déradelphe.
Famille II ... . Monocéphaliens. . . ! ^adelphe’’*'
V Synadelphe.
é Psodyme.
Sysomiens . ,! Xiphodyme.
( Dérodyme.
I Atlodyme.
Monosomiens . ( Iniodyme.
( Opodyme.
ORDRE II
MONSTRES PARASITAIRES
! Famille I .
I Famille II....
Famille I . Hétérotypiens _ l Hétérodyme.
I Hétérotype.
Hétéromorphe.
Famille II _ Hétéraliens _ _ _ | Epicome.
, Hétéropage.
: Famille I . Polygnathiens. .
f Epignathe.
) Hypognathe.
i Paragnathe.
(' Pygomèle.
k Gastromèle.
Polyméliens . l Notomèle.
f Céphalomèle.
Mé’lomèle.
Tribu III I Famille unique Endocymiens . ( Endoc me
IL — MONSTRES TRIPLES
Les quelques genres connus subdivisés en deux ordres, analogues aux deux ordres
de la sous-classe des monstres doubles.
La première classe,, celle des Monstres unitaires, renferme «tous les mons¬
tres chez lesquels on ne trouve les éléments, soit complets, soit incomplets,
que d’un seul individu. » La classe des Monstres composés comprend « tous
les monstres chez lesquels on trouve réunis les éléments, soit complets,
soit incomplets, de deux ou plusieurs individus. »
La première classe est divisée en trois ordres : 1“ les Monstres Autosites,
a. capables de vivre et de se nourrir par le jeu de leurs propres organes » ;
MONSTRUOSITÉS. — monstres unitaires.
2° les Monstres Omphalosites, dont la vie cesse dès que la rupture du cordon
ombilical interrompt la communication avec la mère ; 3“ les Monstres Pa¬
rasites, masses inertes, « vivant d’une vie obscure, végétative et toute para¬
sitique » ; ces masses inertes manquent de cordon ombilical.
Les Monstres composés sont partagés en deux sous-classes, les Monstres
doubles et les Monstres triples, divisées chacune, à leur tour, en deux
ordres. Le premier renferme les monstres « composés de deux individus
offrant le même degré de développement » , chacun contribuant à la vie
commune et étant analogue à un autosite. Le deuxième ordre comprend
les êtres composés de deux Individus très-dissemblables, l’un presque
complet, analogue à un autosite, l’autre rudimentaire, analogue à un om-
plialosite ou même à un parasite. Ce dernier ordre correspond donc aux
ordres II et III des monstres unitaires.
Voici la description aussi succincte que possible des tribus, des familles
et des genres qui forment les deux classes de monstres dont je viens de
parler.
Première classe. — Monstres unitaires. — I. Aütosites. —
A. La tribu I de l’ordre I forme la transition entre les vices de conformation
et les monstruosités. Elle renferme tous les individus dont les membres
sont modifiés d’une manière grave, le tronc ne présentant que des anoma¬
lies légères subordonnées à celles des membres. La première famille est
caractérisée par l’avortement des membres (Ectroméliens), la deuxième par
la fusion des membres (Syméliens).
1“ La famille des Ectroméliens se compose de trois genres. Le premier
de ces genres, la Pliocomélie (fig. 1), est cette difformité dans laquelle on
voit « des mains ou des pieds de grandeur ordinaire, et le plus souvent
même complètement normaux qui, supportés par des membres excessive¬
ment courts, semblent, dans la plupart des cas, sortir immédiatement des
épaules ou des hanches. »
Dans VHémimélie les membres anomaux sont « formés exclusivement
par les bi-as et les cuisses à l’extrémité desquels on voit un vestige peu
considérable des segments inférieurs avortés. » (Holmes, traduct. Lar¬
cher.)
L’Ectromélie (fig. 2) est caractérisée par l’avortement complet ou presque
complet d’un ou plusieurs membres.
2° Le premier genre (Symèle) de la famille des Syméliens est constitué
par la réunion de deux membres abdominaux presque complets, terminés
par un pied double, dont la plante est tournée en avant.
Dans le deuxième genre (Uromèle), les deux membres abdominaux sont
très-incomplets, terminés par un pied unique, souvent imparfait, dont la
plante est tournée en avant.
Enfin dans le troisième [Sirénomèle) , les membres abdominaux, extrê¬
mement incomplets, sont terminés par un moignon, sans pied.
B. La tribu II comprend des individus dont le corps présente des dévia¬
tions graves et complexes, les membres pouvant être normaux. Tous les
,genres de l’unique famille qu’elle forme (Célosomiens) sont caractérisés par
20 MONSTRUOSITÉS. — monstres unitaires.
une éventration donnant issue à un grand nombre de viscères. Dans le genre
Aspalasome l’éventration siège à la partie inférieure de l’abdomen ; le rec¬
tum, les appareils urinaires et génitaux sont distincts. Les genres Agénosome
et Cyllosome présentent une éventration de la même région , mais dans le
premier les organes génitaux et urinaires sont nuis ou rudimentaires, et
dans le second le membre pelvien du côté de l’éventration est avorté. Les
méliens , d’après le squelette du
nommé Cazotte (dit Pépin). Musée
Dupuytren, n” 30.
Fig. 2. — Ectromèle. Fam. Ectromé-
liens {Medical Times and Gazette,
10 décembre 1853, et Holmes,
Mal. chir. des enfants).
Schistosomes offrent un avortement des membres pelviens en même temps
qu’une éventration de l’abdomen dans toute sa longueur.
Dans ces quatre genres l’ouverture des parois ne s’étend pas jusqu’à la
région thoracique. Les Pleurosomes (fig. 3) présentent une éventration
siégeant à la partie supérieure de l’abdomen et s’étendant même à la paroi
thoracique. Le membre supérieur correspondant est atrophié.
La fissure, l’atrophie ou l’ahsence complète du sternum, avec hernie du
cœur, constitue la Célosomie.
C. Les tribus précédentes renferment les monstruosités des membres et
du tronc ; les deux dernières comprennent les anomalies de la tête. La troi-
MONSTRUOSITÉS. — monstres unitaires. 21
sième tribu comprend les anomalies graves siégeant spécialement sur le
crâne; la quatrième, celles qui portent surtout sur la face.
1° Exencéphaliens. La famille I de la tribu II! « est caractérisée par un
cerveau mal conformé, plus ou moins incomplet et placé, au moins en par¬
tie, hors de la cavité crânienne , elle-même très-imparfaite. » Lorsqu’il
n’existe point de fissure spinale et que l’encéphale est en très-grande partie
hors de la boîte cérébrale, l’ouverture crânienne siége-t-elle à la région
(Geoffroy Saiat-Hilaire, Philosophie
anatomique, pl.XV).
occipitale, le monstre est un Notencéphale ; siége-Lelle, au contraire, à la
région frontale, nous avons un Proencéphale. Si l’encéphale est au des¬
sus du crâne et que la voûte soit seulement incomplète, le monstre est
Podencéphale; c’est un Hyper mcéphale, si la voûte manque presque complè¬
tement.
Cette famille forme encore deux genres offrant une fissure spinale en
même temps qu’une hernie de l’encéphale. L’un d’eux, le genre Iniencé-
phale, présente une hernie d’une portion de l’encéphale, en arrière et un peu
au-dessous du crâne, ouvert dans la région occipitale. Dans le genre Exen¬
céphale (fig. h), la portion de l’encéphale qui fait hernie derrièi’e le crâne
Fig. i. — Exencéphale. Fam. Exencéphaliens (HUdreth, reproduit in Geoffroy
Saint-Hilaire, 4?iomaZîes de l’organisation, pl. X, fig. 2).
spinale ; crâne ouvert dans les régions frontale, pariétale et occipitale ; pas
de trou occipital distinct. G. Pseudencéphale. Fissure spinale; crâne et
canal vertébral lai’gement ouverts ; pas de moelle épinière.
3° Anencéphaliens. La dernière famille de la tribu III ne comprend que
deux genres qui présentent une absence complète de l’encéphale. Les Déren-
céphales manquent en même temps de moelle cervicale ; le crâne et la par¬
tie supérieure du canal rachidien sont largement ouverts. Les Anencéphales
n’ont point de moelle épinière et le canal rachidien est, comme le crâne,
largement ouvert, dans toute son étendue.
D. 1° La famille I de la iv' tribu des Autosites (Cyclocéphaliens) présente
une atrophie de l’appareil nasal et par suite un rapprochement des deux
yeux qui peuvent même se réunir. Lorsqu’il existe encore deux fosses or-
22 MONSTRUOSITÉS. — monstres unitaires.
est bien plus considérable, et, en même temps, la voûte manque en.
grande partie.
2“ Les PsEODENCÉPH.ALiENS offrent, à la place du cerveau, une tumeur d’un
rouge foncé, formée d’un lacis de petits vaisseaux, dans laquelle on ne ren¬
contre que quelques parcelles de substance nerveuse. Voici les caractères
différentiels des trois genres de cette famille: G. Nosencéphale. Pas de fissure
spinale; crâne largement ouvert en dessus, dans les régions frontale et
pariétale seules ; trou occipital distinct. G. Thlipsencéphale. Pas de fissure
MONSTRUOSITÉS. — monstres cnitaires. 23
bitaires, le monstre est un Ethmocéphale ou un Cébocéphale. Le premier
présente, au dessus des orbites, une trompe formée par les rudiments de
l’appareil nasal atrophié, le second ne porte point de trompe.
Lorsque les deux orbites se sont confondus sur la ligne médiane, si le
sujet poi’te une trompe, il est Rliinocêphale; s’il n’en porte point, il est Cy-
- clocéphale. Si le monstre présente, en même temps que la trompe, des mâ¬
choires rudimentaires, une bouche très-imparfaité, c’est un Stomocéphale.
.2° Chez les Otocéphaliens, les deux oreilles sont rapprochées ou réunies
sous la tête. La partie supérieure de la face peut être à peu près normale,
les yeux bien séparés et la mâchoire et la bouche distinctes, comme chez
les Sphénocéphales. Les deux orbites peuvent être l’éunis et, dans ce cas, ou
bien les mâchoires et la bouche sont distinctes, sans trompe nasale {Otocé-
phales), ou bien les mâchoires sont atrophiées, la bouche n’existe point, et
r.œil est surmonté d’une trompe [Edocéphales) , ou bien enfin les mâchoires
sont atrophiées et il n’existe ni bouche ni trompe (Opocéphale). Un dernier
cas peut se présenter : on ne trouve point d’yeux, point de bouche ni de
trompe ; le monstre est un Triocéphak.
IL Omphalosites. — A. La premièü’e tribu comprend des êtres « dont le
corps, gravement anormal dans toutes ses régions et de forme très-irrégu¬
lière, montre cependant encore une tendance manifeste vers la symétrie
et renferme intérieurement des viscères. »
1" Les Paracéphalieks offrent encore des rudiments de face et surtout de
crâne, mais le cœur manque ou est trop imparfait pour donner au .sang
son impulsion ; les membres sont toujours anormaux. La tête, quoique mal
conformée, peut être encore volumineuse avec une face distincte et des or¬
ganes sensitifs rudimentaires ; les membres thoraciques existent [Paracé-
phales) ou font défaut (Omacéphales). Les Hémiacéphales, tout en ayant des
membres thoraciques, ont une tête représentée par une tumeur infonne
avec quelques replis cutanés en avant.
2“ Les Acéphaliens, outre la conformation toujours vicieuse de leurs
membres et de leur tronc, et l’imperfection de leurs viscères thoraci¬
ques et abdominaux, souvent complètement nuis, présentent une atrophie
complète de la tê^. « Ils se trouvent réduits, soit à la région cervicale, tou¬
jours non distincte, à la région thoracique et à l’abdominale, soit aux deux
dernières seulement, soit même à l’abdomen. » Des trois genres qu’ils for¬
ment, le premier {Acéphale) est caractérisé par un corps mal symétrique,
irrégulier, mais ayant ses diverses régions bien distinctes; le thorax existe
à peu près complètement et porte au moins un membre thoracique. Les
Péracéphales sont dépourvus de membres thoraciques ; les Mylacéphales
ont un corps informe, sans régions distinctes ; les membres sont très-im¬
parfaits ou nuis.
B. La deuxième tribu ne comprend que des êtres dont le corps est réduit
à une bourse cutanée, ne contenant ni viscères ni canal intestinal (âni-
DiENs). Quelques troncs vasculaires et le cordon ombilical font seuls recon¬
naître leur véritable nature.
III. Parasites. — Ce dernier ordre renferme des monstres (Zoomyliens)
24 MONSTRUOSITÉS. — monstres unitaires.
encore plus imparfaits que les Anidiens ; ils ne présentent aucune trace du
cordon ombilical. Il faut, je crois, séparer de ces monstres les productions
diverses qu’on trouve dans certains kystes, et ne comprendre dans cet
ordre que les « produits de conception restés singulièrement imparfaits, »
qu’on peut rencontrer dans l’utérus et dans les ovaires. En d’autres termes,
il ne faut appeler monstres parasites que les productions organiques qu’on
est autorisé à regarder comme des êtres nouveaux dont la formation a été
fortement entravée.
Denxièiiie classe. — Monstees composés. — I. Monstres
DOUBLES .AOTOsiTAiREs. — A. La première tribu de cet ordre comprend des
individus réunis dans une seule région, et chez lesquels, dans cette région
même, on retrouve les éléments complets ou presque complets des deux
sujets. Les uns possèdent même chacun leur ombilic (Eüsomphaliens) ; les
autres ont un ombilic commun (Monomphaliens).
i° Eüso.mphaliens. — Les monstres de la première famille se divisent en
trois genres : les uns ne sont réunis que dans la région fessière {Py go-
pages) ; les autres ne se tiennent que par la région frontale [Métopages,
V. fig. 5) ; enfin les derniers ont leurs têtes réunies par les sommets, en sens
inverses {Céphalopages).
MONSTRUOSITÉS. — monstres ünitaires. 25
2* Les monstres Monomphaliens comprennent un plus grand nombre de
genres. Les individus de cette famille qui sont réunis dans la région hypo¬
gastrique constituent le genre Ischiopage; ceux qui sont l’éunis depuis l’ex¬
trémité inférieure du sternum jusqu’à l’ombilic commun forment le genre
Xiphopage. Dans le genre Sternopage (fig. 6), les sujets composants sont
unis face à face sur toute l’étendue du thorax. Les Ectopages sont réunis
par toute la partie latérale du thorax ; les Hémipages présentent les carac¬
tères des ectopages, mais de plus les sujets sont fusionnés par le cou et
même par les mâchoires.
B. La tribu II comprend les monstres doubles formés de deux individus
distincts par leur extrémité pelvienne, réunis par leur extrémité cépha¬
lique ; la fusion peut descendre jusqu’à l’omhilic.
1“ Les Sycéphaliens, qui constituent la première des deux familles de
cette tribu, sont composés de deux corps bien distincts au-dessous de l’om¬
bilic, « surmontés d’une double tête plus ou moins complète, en d’autres
termes, de deux têtes Intimement réunies et plus ou moins atrophiées. » Les
Janiceps ont une double tête, à faces diamétralement opposées ; les Iniopes
ont une tête incomplètement double, présentant d’un côté, une face, et de
l’autre, un œil imparfait et une ou deux oreilles. Les Synotes présentent
la même disposition que les iniopes, avec celte différence que, du côté op¬
posé à la face, ils n’ont qu’une ou deux oreilles, mais point d’œil.
2® Les Monocéphahens possèdent une tête unique et simple, dans laquelle
on ne peut qu’avec beaucoup de peine retrouver des traces de duplicité.
Parmi les monstres de cette famille, il en es*t qui ont leurs troncs séparés
dans la région pelvienne et réunis seulement au-dessus de l’ombilic. Dans
cette catégorie se trouvent les Deradelphes (lig. 7), qui présentent quatre
membres thoraciques ; les Thoradelphes, qui n’ont que deux membres tho¬
raciques et dont le tronc est en apparence simple supérieurement; et enfin
les lléadelphes, dont le double corps est en apparence simple dans toute
la partie supérieure, mais se bifurque dans la région pelvienne et se ter¬
mine par deux arrière-trains.
Une autre catégorie de monstres de cette famille ont leurs troncs réunis
dans toute leur étendue. Le tronc, unique en apparence, est double dans
toutes ses régions. Sur les huit membres, quatre paraissent être dorsaux
et dirigés supérieurement. Cette dernière catégorie ne renferme que le
genre Synadelphe.
G. La tribu III présente des modifications inverses de la tribu IL C’est la
région sous-ombilicale qui « offre une tendance manifeste à l’unité ».
Parmi ces monstres il en est dont les deux corps sont réunis en un tronc
manifestement double ; ils forment la famille des Sysomiens. Chez les au¬
tres, la fusion est bien plus intime et le tronc semble simple. (Monoso-
MIENS.j
^“Les monstres qui rentrent dans la famille des Sysomie.ns sont : les.
Psodymes qui possèdent deux corps distincts dès la région lombaire, deux
thorax complets et séparés, deux membres pelviens et quelquefois les
rudiments d’un troisième ; les Xiphodymes (fig. 8) , dont les deux thorax.
26 MONSTRUOSITÉS. — monstres unitaires.
confondus inférieurement, sont séparés en haut; ils n’ont que deux mem¬
bres pelviens, et, quelquefois, les rudiments d’un troisième; les Déro-
dymes, dont le corps unique possède une seule poitrine ; le sternum est
opposé à deux colonnes vertébrales. Ces monstres ont deux cous, deux
membres thoraciques, deux membres pelviens, et quelquefois les rudiments
d’un troisième.
2° Les Monosomiens forment les trois genres Atlodyme, Iniodyme, Opo-
dyme. Les monstres du premier genre ont deux têtes séparées, mais conti¬
guës, portées sur un cou unique. Ceux du second genre ont deux têtes
Fig. 7. — Déradelphe. Fam. Monocé- Fig. 8. — Xiphoityme. Fam. Syso-
phaliens (Ambroise Paré, p. 9). miens (Ambroise Paré, t. lit, p. 5).
réunies en arrière par le côté ; enfin, ceux du troisième présentent une
tête unique en arrière, mais se séparant en deux faces distinctes à partir
de la région oculaire.
IL Monstres doubles parasitaires. — Cet ordre se divise en trois
tribus.
A. La tribu I se rapproche des monstres autositaires. Dans le parasite, si
incomplet qu’il soit, on trouve une organisation encore assez complexe,
montrant les rudiments d’un individu distinct.
1° Dans l’une des familles de cette tribu (Hétérotypiens), les deux sujets
sont dans la même position que les sujets composants d’un monstre auto-
MONSTRUOSITÉS. — monstre» unitaires. 27
sitaire. Le parasite est généralement attaché à la face antérieure du corps
du sujet principal, près de l’ombilic.
Le sujet accessoire, tout en étant très-petit, très-imparfait, est-il encore
pourvu d’une tête distincte et de membres pelviens au moins rudimen¬
taires, c’est un Hétéropage ; est-il privé de tête et même de thorax, c’est un
Hétéradelphe (fig. 9). Le parasite peut être réduit à une tête imparfaite avec un
cou et un tbora.x très-rudimentaires, le monstre s’appelle alors Hétérodyme^
Dans les deux derniers genres
des Hétérotypiens, les sujets sont
« unis bout à bout par les bassins,
comme daJis l’ischiopagie », mais l’un
des deux sujets est un véritable para¬
site. Lorsque le parasite est analogue
à un paracéphalien, le monstre est un
Hétérotype. Il peut être plus imparfait
encore et représenter non plus un pa¬
racéphalien, mais un acéphalien ; nous
aurons alors le dernier genre de cette
famille, le genre Hétéromorphe.
2° La deuxième famille, celle des
Hétér.allens, qui ne comprend que le
genre Epicome, est caractérisée par
un parasite fort incomplet, réduit à
une seule région, une tête sans corps,
par exemple ; le sujet accessoire s’in¬
sère loin de l’ombilic du sujet prin¬
cipal. Chez l’épicome de E. Home, que
le baron D.-J. Larrey a figuré dans les
Mémoires de l’Académie de médecine
(t. L, 1828), la tête accessoire était
réunie par le sommet au sommet de
l’autre tête, à la façon des céphalo¬
pages. Cette monstruosité est parfaite- „ . . . ,
ment compatible avec la vie, puisque piens (Ambroise Paré, t. lit, p. 7).
le sujet qui en était affecté mourut
des suites d’une morsure de vipère au commencement de sa cinquième-
année.
B. La deuxième tribu comprend les monstres parasitaires chez qui le su¬
jet accessoire est tellement imparfait « qu’il est difficile au premier aspect
de ne pas prendre celui-ci (l’individu principal) pour un être unitaire por¬
tant quelques parties surnuméraires. »
1“ Cette tribu forme deux familles dont la première (Polygnathiens).
comprend des êtres portant aux mâchoires, et spécialement à la mâchoire-
inférieure, un parasite réduit aux mâchoires et à quelques autres parties
céphaliques. Trois genres sont connus dans cette famille : le genre Epi-
gnathe, caractérisé par une tête accessoire, très-incomplète et très-mal
28 MONSTRUOSITÉS. — classification.
conformée, attachée au palais de la têle principale; le genre Hypognathe,
dans lequel la tête accessoire est attachée à la mâchoire inférieure de
l’autre tête ; le genre Augnathe, dans lequel le parasite est réduit à une
mâchoire inférieure réunie à la mâchoire inférieure de l’autre sujet. Les
monstres du genre Paragnathe sont fort rares ; la mâchoire inférieure sur¬
numéraire est placée « tout à fait latéralement, et insérée côté à côté sur
celle du sujet principal » .
2“ La deuxième famille (Polyméliens) nous présente un plus grand nom¬
bre de genres connus. Tous les sujets de cette famille sont composés d’un
sujet principal portant un ou plusieui’s membres accessoires, accompagnés
parfois de rudiments de quelques autres parties. Le monstre est dit Pygo-
mèle lorsqu’il porte, dans la l'égion hypogastrique, derrière ou entre les
membres normaux, un ou deux membres accessoires ; le ou les membres
surnuméraires sont-ils insérés sur l’abdomen, entre les membres pelviens
et les membres thoraciques de l’autre sujet, le monstre est un Gastromèle.
Les membres accessoires peuvent être dans le dos (Notonièle) , sur la tête
{Céphalomélej, ou sur les membres eux-mêmes {Mélomèle) de l’individu
complet.
C. La troisième et dernière tribu des monstres doubles parasitaires
comprend ceux chez qui le sujet accessoire, d’une imperfection extrême,
est inclus, caché en partie dans le sujet principal. La famille unique for¬
mée par cette tribu ( Endocymiens ) se divise en deux genres : le genre
Dermocyme ou inclusion fœtale sous-cutanée ; le genre Endocyme ou in¬
clusion fœtale abdominale. Je dirai un peu plus loin quels sont les cas
qu’on peut ranger dans cette famille.
Monstres triples. — L’extrême rareté des monstres triples a à peine per¬
mis d’en observer quelques genres. Il faudra, selon toute apparence , éta¬
blir pour ces monstres des divisions analogues à celles qui ont été créées
parmi les monstres doubles.
Telle est, en résumé, la classification d’I. Geoffroy Saint-Hilaire. Pour
les genres, j’ai dit, avant de l’exposer, qu’il faudrait probablement en aug¬
menter le nombre, comme l’avait prévu l’auteur lui-même; je dois ajouter
que jusqu’à ce jour la nécessité s’en fait peu sentir. Le nombre des nou¬
veaux genres proposés est fort restreint; je citerai dans la famille des
Exencépbaliens le genre Métencéphale (N. Joly), et dans celle des Polymé¬
liens le genre Déromèle (du même). C’est que I. Geoffroy Saint-Hilaire avait
admirablement saisi les lois auxquelles sont soumises les Monstruosités,
lois aussi peu variables que celles qui régissent les êtres normaux.
Cette découverte des lois tératologiques lui avait non-seulement permis
de classer tous les faits qu’il avait pu recueillir, mais encore de créer des
genres dont l’existence, « rendue très-vraisemblable par l’analogie et par
les inductions de la théorie, avait encore besoin d’être établie par les faits.»
{Loc cit., t. III, p. Iâ8, note.) C’est le cas du genre Iléadelphe dont il
n’avait pas eu d’exemple positif et qu’un fait tout récent est venu mettre
hors de doute (N. Joly).
Circonstances qui précèdent on qui suivent la naissanee
MONSTRUOSITÉS. — gestation. — viabilité. 29
des monstres. — .A Gestation. — Parmi les genres si nombreu.K et si
différents que nous venons de passer en revue, il n’en est aucun qui s’an¬
nonce à l’avance par des signes capables de le faire pronostiquer. Souvent,
peut-être même dans le plus grand nombre de cas, les grossesses qui ont donné
lieu à des êtres .monstrueux avaient eu un cours parfaitement régulier.
11 peut arriver toutefois qu’on ait des doutes sur l’issue de la grossesse,
sans pouvoir cependant se convaincre de l’existence d’un fœtus- anomal
dans le sein de la mère. Avant de parler des indices qui peuvent soulever
ces doutes, je ferai remarquer, avec I. Geoffroy Saint-Hilaire, « qu’en fai¬
sant abstraction de la famille à tant d’égards exceptionnelle des pseuden-
céphaliens, il reste à peine à citer quelques exemples de monstres nés d’une
femme primipare .» (Loc. cit., t. 111, p. 359.)
Cette réserve faite, je citerai d’abord l’hérédité, ou plutôt (car les monstres
proprement dits ne se reproduisent guère) une sorte de prédisposition
qu’ont certains individus, même normaux, à créer des êtres inonstrueux.
C’est un fait dont je connais un exemple bien frappant : une dame bien
constituée, ainsi que son mari, mit au monde sept enfants qui, en dépit de
toutes les précautions prises pendant la gestation, ont tous présenté des
anomalies complexes, incompatibles avec la vie.
Quoique souvent le cours de la grossesse soit normal, il est cependant
quelques cas où la gestation est troublée par différentes causes : maladies,
coups, chutes, etc. , en un mot, par tout ce que nous avons désigné, avec
l’auteur du Traité de Tératologie, sous le nom de causes efficientes. Mais il
s’en faut de beaucoup que ces causes donnent toujours naissance à des
monstres.
Les grossesses qui doivent aboutir à la production d’un être monstrueux
se terminent fréquemment avant le terme ordinaire. Les monstres doubles
autositaires des premiers genres naissent souvent vers huit mois ou même
plus tôt; c’est ce qui a lieu d’ailleurs pour les grossesses gémellaires nor¬
males. Ce fait nous explique, jusqu’à un certain point, la facilité avec
laquelle se fait parfois l’accouchement, qui, dans quelques cas de duplicité
monstrueuse, se termine par les seuls efforts de la nature.
Parmi les monstres unitaires, ceux des premières familles, c’est-à-dire
ceux chez qui les anomalies sont relativement peu complexes, naissent ha¬
bituellement à terme. Les dernières familles des autosites et tous les om-
phalosites viennent généralement au jour vers la fin du huitième mois.
Il est quelques cas dans lesquels le terme de l’accouchement est reculé.
Les pseudencéphaliens, par exemple, rentrent assez souvent dans ce cas ;
les monstres unitaires parasites prolongent presque indéfiniment leur vie
au sein de leur mère.
B. Viabilité. — Non-seulement les parasites ne sont pas viables, mais ils
ne viennent même jamais au jour. Les omphalosites meurent au moment
de la naissance. Tous les autosites peuvent vivre depuis quelques minutes,
comme les otocéphaliens et les cyclocéphaliens, jusqu’à la vie ordinaire,
comme les ectroméliens. Les anencéphaliens peuvent vivre quelques
heures ; les exencéphaliens et les pseudencéphaliens, plusieurs jours.
30 MONSTRUOSITÉS. — accouchement.
La majorité des monstres doubles sont viables, quoiqu’ils vivent excep¬
tionnellement. Leur mort hâtive est due, au moins en partie, à leur
naissance prématurée, et aux dangers auxquels ils sont exposés par suite
des difficultés de l’accouchement. Les monocéphaliens et les sycéphaliens
sont les seuls chez lesquels on ait toujours vu la vie s’éteindre très-promp-
tement.
Dans les premiers genres des monstres doubles, chaque sujet vit de sa
vie propre ; les individus sont plutôt accolés que confondus. Les genres qui
suivent renferment des monstres dont la vie est commune aux deux indi¬
vidus composants. Enfin, chez les derniers autositaires et chez les parasi¬
taires, un seul individu, pour ainsi dire, vit ; l’autre peut être considéré
comme une masse inerte.
G. Accouchement. — Quelle que soit l’époque à laquelle ait lieu la nais¬
sance, que le monstre simple ou composé soit viable ou non, l’accouche¬
ment peut se terminer par les seuls efforts de la nature ou, au contraire, pré¬
senter des difficultés presque insurmontables. On peut à ce point de vue
diviser les monstruosités en trois catégories : les unes ne modifiant en rien
l’accouchement ; les autres le facilitant ; les dernières, enfin, tendant à le
compliquer de difficultés inaccoutumées.
La première catégorie renferme tous les monstres dont le volume et la
forme sont peu modifiés et qui naissent habituellement à terme. Ces cas ne
présentent évidemment aucune indication spéciale.
La majorité des monstres unitaires rentrent dans la seconde catégorie. 11
va de soi, par exemple, que les individus affectés d’atrophie et, a fortiori,
4’avortement complet de quelque organe doivent être expulsés avec plus
de facilité qu’un foetus bien constitué. D’un autre côté, un bon nombre de
monstruosités, nous venons de le voir, sont une cause d’accouchement
prématuré ; le produit n’ayant pas atteint tout son développement, la par-
turition doit-être notablement simplifiée.
11 est cependant un certain nombre dé monstres simples qui font excep¬
tion à cette règle : ce sont ceux qui présentent des encéphalocèles {Exencé-
phaliens), ou des éventrations [Çélosomiens) . Le professeur N. Joly (de
Toulouse) rapporte que, dans un cas d’exencéphalie, l’accouchement fut
rendu long et laborieux, non pas par la tumeur elle-même, mais par les
reins, qui présentaient un volume anormal. Il n’en est pas moins vrai que,
dans les cas dont nous parlons, la difficulté provient presque toujours des
organes herniés. Le diagnostic de ces cas est fort difficile; si, pourtant, on
•était arrivé à reconnaître une tumeur exencéphalique, peut-être serait-il
bon d’avoir recours à la version.
Parmi les cas tératologiques qui peuvent compliquer l’accouchement de
difficultés insolites, on doit encore ranger toutes les monstruosités com¬
posées. Il n’est guère possible de reconnaître ces cas à l’avance ; le seul
moyen de diagnostic consiste à porter la main dans la matrice après la rup¬
ture de la poche des eaux (Dugès). Cependant si l’écoulement des eaux
s’était effectué en deux temps bien distincts, il serait fort probable, sinon
•certain, qu’on aurait affaire à des jumeaux.
MONSTRUOSITÉS. — thkiupeutique. 3)
L’adhérence des fœtus étant reconnue, l’accoucheur est-il autorisé par
cela même à sacrifier le produit de la conception ? Cette question doit être
évidemment résolue par la négative. On doit bien avoir présent à l’esprit
que beaucoup de monstres doubles sont parfaitement viables, témoins
Ritta-Christina, les sœurs Hongroises, les frères Siamois, Millie-Christine et
plusieurs autres ; que, d’un autre côté, à part les monstruosités triples, il
n’en est aucune « qui exclue absolument la possibilité de l’accouchement »
{I. Geoffroy Saint-Hilaire). Quelquefois même, cette fonction s’accomplit
■d’une façon étonnamment heureuse. Dans le cas de pygopagie que je rap¬
pelais tout à l’heure (Millie-Christine), l’accouchement, d’après le docteur
Townsend, fut rapide et facile.
En 1829, naissait à Paris un monstre double, composé de deux sujets
accolés « en sens inverse parle sommet de la tête » {céphalopage), qui « fut
expulsé sans beaucoup d’efforts » (A. C. L. Villeneuve),
r Dugès dit avoir vu naître « fort promptement » à la Maternité de Paris
« un enfant du terme de huit mois, à deux têtes portées sur un seul cou »
(atlodymej, privées, il est vrai, de crâne et de cerveau, en un mot, toutes
deux anencéphales. On a également cité des naissances très-promptes
d’hétéradelphes, et je pourrais multiplier ces exemples.
Ce qui ressort de là, c’est que, dans des cas fort différents de monstruo¬
sités doubles, qu’il se soit agi de monstres autositaires ou de monstres pa¬
rasitaires, l’accouchement s’est terminé assez souvent d’une façon heu¬
reuse et sans présenter beaucoup de difficultés.
Ce point établi, quelle est la conduite à tenir lorsque la main, portée direc¬
tement dans la matrice, a fait reconnaître qu’on est en présence de duplicité
monstrueuse du fœtus ? Dans tous les cas, d’après Dugès, on doitavoir recours
à la version. C’est certainement le procédé le plus sûr, lorsque la duplicité
porte sur les régions supérieures. Pen, Evrat ont employé avec succès cette
méthode pour des monstres « dicépbales » ; Asdrubali, Waller, Brez, Regnoli,
dans différents cas de monstruosités doubles. Le docteur Molas (d’Auch) mit
en usage le même procédé dans un cas où les jumeaux étaient fusionnés par
le thorax et le haut de l’abdomen, et l’accouchement se termina assez faci-
lement ; les têtes surtout opposèrent de la résistance.
En présence des bons résultats obtenus par cette méthode, il convient
toujours d’y avoir recours. Ce n’est que lorsque tous les moyens auront
échoué, qu’on se décidera à séparer les deux fœtus, ou même à pratiquer
l’embryotomie. S’il est possible d’arriver sur le point d’union des sujets, il
faut d’abord tenter la première opération, car on a des chances, bien mi¬
nimes, il est vrai, de conserver la vie auxdeuxsujets ouàl’un d’eux, comme
dans les quelques cas où cette séparation fut pratiquée après la nais¬
sance.
Thérapeiitiqne. — Il est de toute nécessité, lorsqu’un sujet mons^
trueuxa échappé à toutes les chances de mort qui entourent sa naissance,
•de remédier dans la mesure du possible à la monstruosité.
Chez les Ectroméliens, les appareils prothétiques rendent de bien grands
rservices les attelles, les bandages, les appareils en caoutchouc, etc. , rem-
32 MONSTRUOSITÉS. — thérapeutique.
placent, autant que faire se peut, les partiés absentes. Chez les Syméliens,
il n’y a pas à songer à rendre chaque membre indépendant.
Jamais, que je sache, on n’a tenté aucune opération sur les autres mons¬
tres unitaires. Cependant, après avoir déerit un monstre célosome qui
présentait une issue du cœur à travers le sternum et dont les gros vaisseaux
se trouvaient comprimés par suite du jeu des muscles inspirateurs et expi¬
rateurs, Serres ajoute : « Ne pourrait-on pas dans ce cas, heureusement
très^rare, débrider largement la fissure sternale, opérer le taxis du cœur et
sauver le nouveau-né?» C’est là une idée qu’on pourrait mettre à exécution
le cas échéant, le fœtus étant voué à une mort certaine, si l’on n’intervient
pas.
S’il est fort rare de rencontrer un monstre unitaire sur lequel on puisse
tenter une opération , il n’en est pas tout à fait de même des monstres
doubles.
Dans les Ëphémérides des curieux de la nature pour 1690, Kœnig raconte
l’histoire de deux jeunes filles, unies de l’appendice xiphoïde à l’ombilic,
qu’on aurait séparées l’une de l’autre; l’opération (ligature d’abord, puis
instrument tranchant) aurait réussi à merveille.
Le succès n’a pas toujours couronné ces tentatives. Èn 1700, naissaient,
en Carniole, deux filles unies par la région coccygienne [Pygopage) ; le coccyx
était unique, de même que l’anus. La séparation, opérée au moyen de la
cautérisation, aboutit à la mort des deux sujets (Treyling).
On a eité quelques autres essais semblables, faits sur des monstres dou¬
bles autositaires ; mais le nombre de ces tentatives a été fort restreint. Il y
a quelques années, il fut question de séparer les frères Siamois.
Quant aux monstres doubles parasitaires, F. Régnault (Écarts de la Nature)
cite un cas d’Hétéradelphie, dans lequel on enleva les parties surabondantes,
au moyen de la ligature. Lisfranc eut l’idée d’opérer l’Hétéradelphe de
Bénais, et, si la mort n’était venue enlever subitement le sujet, cette idée
eût probablement été mise à exécution.
Âcton recommandait fortement d’enlever à un enfant un membre infé¬
rieur accessoire, composé de deux membres soudés ensemble et d’un bassin
rudimentaire. Mais un autre médecin, qui vit le monstre quelques années
plus tard, le docteur Handyside, crut à l’existence d’une communication
entre la partie surnuméraire et le canal vertébral. L’opération ne fut point
tentée.
« Un autre cas de fœtus parasite, eas très-intéressant et moins connu,
dans lequel le point d’attache avait sou siège à la région faciale, a été
observé par le docteur Pancoast (de Philadelphie), qui a pratiqué avec succès
l’ablation du parasite . En le disséquant, on pouvait y retrouver distinc¬
tement plusieurs parties du corps normal, et pai’ticulièrement le tube gastro-
intestinal. L’ablation fut faite, dans l’enfance, à l’aide de l’écraseur. Aucune
conséquence fâcheuse n’en résulta, si ce n’est la formation d’une fistule
s’ouvrant dans la bouche , ce qui dépendit apparemment de ce que lemuscle
buccinateur, se prolongeant dans l’enveloppe du fœtus, avait été intéressé
dans l’opération. » (Holmes).
MONSTRUOSITÉS. — thérapeutique. 33
Il est une famille de monstres parasitaires pour laquelle le chirurgien
peut intervenir : je veux parler des monstres Endocymiens ou par inclusion.
Que sont ces inclusions sous-cutanées ou abdominales ? Sont-elles le résultat
d’une superfétation, ou bien l’embryon inclus peut-il être considéré comme
le frère du sujet normalement développé, conçu dans le même acte géné¬
rateur? D’après Holmes, « dans tous les exemples de ce genre, il est évi¬
dent qu’une partie d’un œuf jumeau doit avoir été enfermée dans le corps
de l’individu vivant pendant la durée de sa formation dans l’utérus, et que,
comme l’individu parasite a grandi, il a fait son chemin à travers ou sous
la peau de la personne vivante, précisément comme le ferait une tumeur
bénigne dont le développement serait rapide. » [Loc., cü., p. 9.)
Quoi qu’il en soit de la genèse de ces productions , il faut toujours ,
d’après le docteur Braune, en tenter l’extirpation, et les résultats qu’il publie
sont, sans aucun doute, fort encourageants.
En résumé, qu’il s’agisse de monstres doubles autositaires ou de monstres
doubles parasitaires, il est des cas dans lesquels la chirurgie peut utilement
intervenir. Mais avant de se décider à agir, il faut avoir résolu la question
des connexions anatomiques. Les frères Siamois, par exemple, auraient pu
probablement être séparés, tandis qu’il serait impossible de tenter une
opération semblable sur Millie-Christine. Chez ce dernier monstre, en effet,
la sensibilité des membres inférieurs est commune, comme l’a constaté
Paul Bert ; les deux moelles doivent par conséquent former un véritable
chiasma au niveau du point d’union.
« Il résulte du peu que nous savons aujourd’hui touchant la question
des jumeaux accolés (monstres doubles autositaires), que, quand le lien
d’union est formé par la fusion des cordons ombilicaux plutôt que par
celle de quelques parties différentes des corps fœtaux, on peut tenter la
séparation des deux êtres avec espoir de succès. Mais quand les régions
sacrées sont réunies l’une à l’autre, il y a de grandes probabilités pour que
les cordons spinaux ou quelques autres parties vitales aient contracté une
union réciproque, et dans cette région, ainsi que dans toutes les autres,
c’est seulement avec une grande hésitation et beaucoup de circonspection
que quelque essai d’intervention doit être encouragé. » (Holmes, Loc. cit.,
p. 13.)
Il est un point sur lequel tous les auteurs sont d’accord : si l'on se trou¬
vait en présence d’un monstre double, dont l’un des sujets composants
viendrait de mourir, il n’y aurait pas à hésiter un instant. H faudrait im¬
médiatement « tenter la division des deux êtres, à la condition de prendre
soin de faire porter la section des parties sur un point plus rapproché du
sujet mort que du survivant. » (Eve.) Dans tous les cas jusqu’ici connus,
la sépai-ation n’ayant jamais été tentée, le survivant n’a pas tardé à partager
le sort de l’autre sujet.
Pour les monstres doubles parasitaires, les cas où l’intervention chirur -
gicale peut être utile sont analogues. Cependant les succès ont été assez
fréquents, même dans les cas où les connexions anatomiques étaient assez
étendues, dans le cas de « tripodisme humain » par exemple. Le docteur
NOUV. DICT. DE MÉD. ET CHIR. XXIII. — 3
3i MONSTRUOSITÉS. — bibliographie.
Holmes en a recueilli un certain nombre d’observations fort intéressantes.
Peut-être, comme le pense Acton, la tendance qu’ont les parties surnu¬
méraires à se gangrener, ce qui est une preuve de la faible vitalité des
parasites, est-elle en même temps une indication suffisante à l’opération.
Cette tendance à la gangrène a été notée dans plusieurs observations et
spécialement dans celle de Rambur, à propos de l’Hétéradelphe de Bénais.
« Lorsqu’il s’agit de membres surnuméraires, il ne parait pas nécessaire
de les détruire entièrement jusqu’à la racine, puisqu’il n’est pas douteux
que l’ablation de la partie qui fait visiblement saillie ne doive être suffi¬
sante. » (Holmes.)
En terminant, je ne saurais trop faire remarquer qu’il n’est point de règles
générales applicables à telle ou telle monstruosité. Dans chaque genre, les
différences individuelles peuvent êti’e considérables; ce qui a fait dire à
Paul Bert : « Christine et Millie, toutes pygopages qu’elles sont, ne sont
point identiques à Hélène et Judith, tant s’en faut ; celles-ci n’avaient point
la sensibilité commune. En fait de monstres, il n’y a point de genres ni
d’espèces : il n’y a que des individus. »
Il ne faudrait cependant pas, en s’appuyant sur cette citation, rejeter les
classifications, dont l’auteur à qui j’emprunte la phrase ci-dessus est le
premier à reconnaître la nécessité.
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Davaine (C.), Art. Monstres, in Dict. encyclopédique des sciences médicales, II' série, t. IX.
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Voy. en outre les Éphémérides des curieux de la nature, les Mém. de l’ancienne Acad,
des sciences, les Mém. du Muséum, les Mém. de l’Acad. de médecine, Muller s, Archiv.,
Philosophical Transactions, les Bulletins de différentes Sociétés savantes (Soc. de Biolo¬
gie, d’Ânatomie, d’ Anthropologie, etc.).
R. Vbrnead.
MONT-DORE. — r eadx thermales.
MOIMT-iDORE (poy-de-dôme). Chemin de fer de Paris à Clermont; de
là, quatre ou cinq heures de voiture par la nouvelle route. On comprend les
avantages de sa situation au centre de la France.
Le Mont-Dore occupe une des premières places dans notre groupe si riche
des eaux d’Auvergne. Déjà il avait sa tradition de haute antiquité, lorsque
les fouilles entreprises pour la reconstruction de l’établissement mirent au
jour les restes des bains romains. Les recherches de Bertrand donneraient à
penser qu’il y eut des thermes gaulois. Quoi qu’il en soit, ils paraissent
avoir été désignés sous le nom de Calmtes haiæ par Sidoine Apollinaire.
Du commencement de ce siècle et de Bertrand date la prospérité du Mont-
Dore. De Brieude nous apprend qu’à la fin du siècle dernier, les routes
étaient mauvaises et que les pulmoniques arrivaient brisés par les cahots;
qu’il fallait apporter son linge et son coucher, tant les maisons étaient mal¬
propres. Onnepeut, disait-il, vaincre l’indolence des habitants. Ce reproche
est encore applicable aux stations secondaires d’Auvergne.
Le mode de balnéation n’était pas moins primitif ; on se baignait dans la
grotte de César où l’on risquait d’être asphyxié par le gaz carbonique ; de
Brieude nous parle de syncopes dangereuses. Aujourd’hui, tout est changé
et l’établissement thermal peut être compté comme un des mieux installés
et des plus complets en France.
Commencé en 1817, sous l’administration de M. deRigny, il se compose
des bains du Pavillon, à la température native, des bains de la grande salle
ou bains tempérés, des piscines et baignoires du rez-de-chaussée pour les
indigents. On a ajouté plus tard les galeries du Nord et du Midi qui ont
porté le nombre total des cabinets à 59. Au rez-de-chaussée du bâtiment
d’administration se trouve la buvette de la Madeleine.
Le bâtiment annexe, séparé de l’autre, contient, au premier étage, deux
belles salles d’inhalation, au rez-de-chaussée deux salles de pulvérisation,
et de chaque côté huit cabinets de douches dé vapeur, le sous-sol étant
affecté aux indigents.
Nous ne saurions insister sur la partie descriptive, inutile pour ceux qui
ont vu, fastidieuse pour ceux qui ne connaissent pas la localité.
Le climat et le sol. — Le village du Mont-Dore est situé entre le 45® et
le 46* degré de latitude, région tempérée si ce n’était l’influencedes monta¬
gnes. — Altitude 1040 m., à peu près la même qu’à Wildbad-Gastein. —
Pression barométrique moyenne, 676. — Moyenne thermométrique des deux
mois les plus chauds (juillet, août), 17 “, chiffre inférieur à celui des
plaines voisines.
Il n’y a donc pas lieu de s’étonner que le climat de cette partie monta¬
gneuse de l’Auvergne offre des analogies avec les régions alpestres, par
exemple, Gastein, Pfeffers, et avec les Pyrénées, Cauterets, Eaux-Bonnes,
etc. Les pluies y sont assez fréquentes pendant l’été, et les orages entraînent
des changements brusques de température, accompagnés de neige sur les
sommets élevés, changements d’autant plus sensibles que les rayons du
soleil se font vivement sentir dans la vallée. Tout cela est d’accord avec les
lois qui régissent les climats de montagne, dits alpestres, et l’on a beaucoup
MONT-DORE.
37
exagéré en prétendant que la saison d’été n’était possible qu’en juillet et
août. Bertrand a contribué à entretenir ces idées en n’y passant lui-même'
que ces deux mois, et les auteurs du Dictionnaire d’hydrologie n’ont point
cherché à contrôler ses assertions. Il y a là une erreur ou plutôt une exagé¬
ration que M. Richelot a combattue dans ses études sur les conditions météo¬
rologiques de la saison d’été. On y verra que, du 15 juin au 15 septembre,
il y a uii grand nombre de jours beaux ou du moins favorables au traite¬
ment et que le nombre des jours mauvais est assez restreint.
Les jours pluvieux sont plus fréquents à Cauterets, et presque deux fols
plus à Gastein, ce qui n’empêche pas les saisons thermales d’y durer au
moins trois mois. Nous discuterons plus loin la question de climat au point
de vue des maladies de poitrine.
La vallée du Mont-Dore, sensiblement dirigée du S. au N., commence au
pied du pic de Sancy, le plus élevé de l’Auvergne (1886 m.). C’est une vallée
de fracture dont la formation est probablement contemporaine de celle des
sources et due aux mêmes catastrophes. Les géologues placent dans la pé¬
riode tertiaire les éruptions de trachyte, de phonolithe et de basalte dont la
contrée offre partout les traces. Ces masses volcaniques, qui reposent sur
une assise granitique, atteignent presque 1000 m. de puissance. Les sources
thermales sortent,, à la hase du plateau de l’Angle, du trachyte prismé, et
sont placées par étages sur la rive droite de la Dordogne.
Nous ne discuterons point ici la question du rapport entre la constitution
de ces eaux et les roches encaissantes, question plus opportune dans une
étude générale sur les eaux du plateau eentral. Nous nous contenterons de
leur assigner comme origine probable la région infra-granitique, ce qui les
soustrait à l’obligation d’emprunter tous leurs éléments aux terrains tra¬
versés.
Les sonpces et leurs proprîctcs.— L’histoire séparée des sources
n’offrirait qu’un intérêt médiocre, puisqu’elles paraissent venir d’un réser¬
voir commun et qu’elles possèdent des propriétés communes. M. Lefort, dans
son étude chimique, réduit à 5 les 7 sources de Bertrand : 1° La source César
unie à la source Caroline; 2" celle du Grand Bain ou du Pavillon ; 3“ Rigny;
4° Ramond; 5° La Madeleine, aujourd’hui nommée source Bertrand; elle
comprend la source Boyer pour l’exportation. La source de Sainte-Margue¬
rite sert à refroidir les bains.
Les auteurs du Dictionnaire des eaux et J. Lefort classent les eaux qui
nous occupent parmi les bicarbonatées mixtes ferrugineuses, type le plus
répandu dans la région de l’Auvergne. On peut les désigner sous le nom
d’ alcalines-ferrugineuses ; mais, comme elles sont peu ferrugineuses et fai¬
blement minéralisées, on pourrait les ranger parmi les eaux thermales sim¬
ples, en y ajoutant la qualification d' arsenicales. La thermalité et l’arsenic
paraissent en effet les caractériser.
Le débit des sources réunies dépasse 400 mètres cubes par jour, quantité
qui, sans être considérable, permettrait de recevoir au moins un nombre
double de baigneurs. Le Mont-Dore, comme Plombières, est loin d’être fré¬
quenté en raison de sa valeur.
MONT-DORE.
La température est comprise entre kl et 45 degrés, limite extrême des
bains chauds. On a signalé son invariabilité. Cependant de Brieude avait
trouvé, pour César, 36,5 degrés Réaumur = 45,6 degrés centigrades ;
Bertrand, 45 degrés; M. Jules Lefort indique 43,1 ; il attribue ces varia¬
tions à la différence des thermomètres. Mais alors comment a-t-il trouvé
42°, 4 pour la source Ramond, chiffre supérieur à celui de Bertrand, 42“?
J’admets volontiers la différence des thermomètres, non l’écart dans des
sens opposés. Du reste, les sources therfliales varient beaucoup plus qu’on
ne l’a dit, peut-être dans la crainte de leur porter préjudice.
Le gaz se dégage plus vivement à l’approche des orages ; Bertrand et
Lecoq ont rapporté ce phénomène à des actions électriques, pure hypothèse
substituée à la pression atmosphérique qui varie, comme on le sait, dans
ces circonstances. Les expériences de Bertrand avec l’électromètre et celles
de Scoutetten laissent à désirer.
Le gaz de ces eaux est presque exclusivement de l’acide carbonique ; elles
sont limpides et peu chargées de matière organique, se conservent dans
des vaisseaux bien bouchés, tandis qu’elles se troublent à l’air par l’oxyda¬
tion du bicarbonate de fer. Leur densité dépasse 1001.
Voici les chiffres appi’oximatifs qui représentent leurs principaux élé¬
ments. Pour 1 litre ; Acide carbonique libre, 1/4 de volume; bicarbonates
alcalins, 1 gramme; chlorure de sodium, 0!''',30 à 03'',40; bicarbonate de
fer, 05L02 à 03'-,03; silice, 09^15 à Oîi',16; arséniate de soude, 1 milli¬
gramme. En tout 19°, 50 de parties fixes.
L’arséniate de soude paraît être ici le principe actif ; la dose de 1 milli¬
gramme est thérapeutique, si l’on considère que les sels métalliques, sans
doute plus finement divisés dans les eaux minérales, agissent à dose infé¬
rieure. La présence de l’arsenic fut ici reconnue en 1848 par Chevallier et
Gobley, qui obtinrent des taches. En 1853, Thénard dosait l’arsenic corres¬
pondant à plus de 1 milligramme d’arséniate de soude. J. Lefort, dosant
l’arsenic à l’état de sulfure, a trouvé un peu moins de 1 milligramme d’ar¬
séniate sodique. En 1856, Gonod, pharmacien de Clermont, reconnaissait
la présence de l’iode. L’arsenic reste l’élément intéressant de ces eaux. Il
est bon de noter la quantité considérable de silice, 09'’,15 à ; Berthier
avait trouvé 09‘',21 ; il estimait que la source de César fournit 12 kilo¬
grammes de silice par jour ; à ce compte les sources réunies donneraient
près de 80 kilogrammes. Malheureusement nous sommes peu renseignés
sur les propriétés médicales de l’acide silicique.
On a examiné également les dépôts de l’eau minérale; Berzélius avait
déjà établi un rapprochement entre ces dépôts et ceux de Carlsbad. Rien
de plus frappant, du reste, que l’analogie des eaux de la Bohême avec
■celles d’Auvergne. N’oublions pas de dire que les vapeurs forcées de la
salle d’inhalation sont arsenicales , vérification faite par Thénard et J. Le¬
fort. Enfin Truchot a cru pouvoir évaluer à 8 milligrammes la quantité de
chlorure de lithium par le spectroscope.
Mode d’emploi - Au temps de de Brieude, on se préparait aux eaux
par la saignée et la purgation ; ceci est oublié, mais tous les hydrologues
MONT-DORE.
39
ont présente à la mémoire la pratique de Bertrand pendant son long ins¬
pectorat (1805-1857). Il y eut dans nos eaux françaises peu de personnalités
médicales aussi tranchées. Bertrand nous dit clairement que les bains à
haute température sont la véritable médication du Mont-Dore, lequel per¬
drait sa réputation si jamais les bains tempérés venaient à leur être sub¬
stitués. Ces bains à la température initiale des sources, 42 et 43 de¬
grés, se donnent toujours au Pavillon, mais ils ne sont plus le fond du
traitement. Aujourd’hui les bains tempérés sont devenus la règle, les
autres l’exception. La proportion de ces derniers n’excède pas 5 0/0 dans
la pratique de M. Richelot. Ce n’est pas à dire qu’il faut abandonner la
méthode célèbre qui a donné tant de guérisons: seulement il est nécessaire
d’en modérer l’usage. Les auteurs qui ont écrit sur le Mont-Dore fi’ont pas
tenu un compte suffisant de ces modifications.
Il est aisé de comprendre que des bains à 42 degrés soient courts; ils
n’excèdent pas 15 minutes. Les malades sont rapportés dans leur lit, en
chaise à porteur, enveloppés de couvertures. Point de remarque spéciale
sur les bains tempérés, 35 à 36 degrés. Les douches et même les bains de
pied jouent un rôle assez important. Les inhalations dans des salles rem¬
plies de vapeurs arsenicales, à une température de 28 à 45 degrés, entrent
comme élément capital dans le traitement.
On boit l’eau chaude de la Madeleine, 45 degrés, le matin à jeun, quel¬
quefois pendant et après le bain, pour favoriser la transpiration. De Brieude
et Bertrand la faisaient couper avec du lait et des mucilages. Pour ceux qui
admettent l’action thérapeutique de l’arsenic, à la dose indiquée, la Made¬
leine est autre chose que de l’eau chaude ; elle peut agir, transportée.
Quels que soient les tempéraments apportés à l’ancienne méthode, la
cure du Mont-Dore n’en est pas moins active et ne saurait se prolonger
sans fatigue. Elle était courte du temps de de Brieude et de Bertrand ; ac¬
tuellement elle n’atteint pas toujours le terme consacré des 21 joui’s. La sa¬
turation est prompte à se manifester, surtout après les cures répétées.
L’étude des propriétés de l’eau du Mont-Dore et de son mode d’emploi
nous permet d’aborder la question plus directement médicale de ses effets
sur l’organisme.
Action pli;$'«iiologi4ue. — L’eau, prise en boisson, porte un peu à la
. tête et provoque parfois de la somnolence après le repas. L’appétit est plutôt
augmenté et les digestions favorisées. Il est généralement admis qu’il y a
tendance à la constipation. M. Richelot attribue l’effet constipant au régime
animal que l’on suit en cette contrée, et il a vu plus souvent se produire
de la diarrhée. La diaphorèse devient plus facile, les menstrues sont accé¬
lérées. En résumé, action sur les muqueuses des divers appareils et stimu¬
lation des fonctions. Cette action est complexe, puisque l’eau est à la fois
chaude, gazeuse et arsenicale.
Le grand bain n’est pas supporté par tout le monde ; les vieillards et les
personnes peu excitables le tolèrent mieux. L’accélération du pouls peut
dépasser cent pulsations ; la respiration est anxieuse, la face se colore et la
peau est turgescente au sortir de cette épreuve. Tout cela aboutit à une su-
40
MONT-DORE.
dation forcée qui se continue au lit avec apaisement des autres symptômes.
Déjà de Brieude trouvait qu’on faisait abus de ces bains chauds et il eh
redoutait les conséquences pour les sujets pléthoriques. Quand ils réussis¬
sent, il est évident qu’il y a là un puissant appel vers la surface cutanée.
Leur répétition entretient cette exagération de fonction et stimule en même
temps la circulation et l’innervation d’une façon presque continue. C’est
donc un moyen énergique, indépendamment de toute idée d’absorption
soit du liquide aqueux, soit du principe arsenical.
Il n’en est pas de même dans les salles d’inhalation, qui ne sont point de
simples étuves comme le disent les auteurs du Dictionnaire. Ici, la vapeur
stimule la peau à la manière d’un bain chaud, tandis qu’elle pénètre, par
absorption, à travers la muqueuse respiratoire.
Il y a peu de chose à dire des pédiluves, des douches et des bains tem¬
pérés, dont l’action physiologique rentre dans les règles communes. Pour
Bertrand, les bains tempérés n’étaient qu’une préparation aux grands
bains chez les sujets bilieux et mélancoliques, qu’il faut, en effet, se garder
d’attaquer avec brusquerie.
La poussée se manifeste par diverses éruptions cutanées, des furoncles.
Ces derniers font partie des phénomènes que certains auteurs appellent
critiques.
S’il est permis de reconnaître aux eaux du BIont-Dore une spécialité,
elle s'adresse incontestablement aux maladies des voles respiratoires ; leur
réputation contre la phthisie est plus ancienne que celle des Eaux-Bonnes.
On sait avec quelle réserve il faut admettre les guérisons des phthisiques ;
on sait aussi que l’école anatomique s’était montrée trop absolue et que
les Cliniciens en ont parfois appelé de son verdict implacable.
Indications tbérapentiqnes. — Essayons de tracer les indications
assez délicates de la cure des phthisiques au Mont-Dore. La question de cli¬
mat se présente en premier lieu : Bertrand avait déjà vu que l’altitude ne pro¬
voque pas l’hémoptysie et que l’air vif et pur des montagnes de l’Auvergne
ne nuit point à ces malades. Pâtissier fait la même remarque dans son mé¬
moire [Annales d’Hydrologie, tome IV), et il insiste sur les émanations bien¬
faisantes des bois de sapin. M. Durand-Fardel s’en tient à l’idée ancienne sur
l’altitude et, exagérant un peu l’âpreté du climat, le croit préjudiciable. Les
observations récentes faites en Silésie et en Suisse ont modifié cette ma¬
nière de voir, puisqu’on traite les phthisiques par l’altitude. Ainsi, le Mont-
Dore, à 1,000 mètres, se trouverait encore dans la zone indifférente ou au
commencement de la zone favorable. (Consulter à ce sujet le travail du
docteur Joal.) '
11 est entendu qu’il s’agit ici des deux premières périodes de la maladie ;
« il faut laisser s’éteindre dans leurs familles les malheureux arrivés au
î troisième degré. » (De Brieude.) Au début, la période congestive demande
quelques tâtonnements ; les grands bains et l’excès de boisson pourraient
l’aggraver. En général, le traitement paraît favorable à l’hémoptysie, qu’il
modère en tonifiant le tissu pulmonaire et en le décongestionnant, action
qui va J usqu’à déterminer la résolution des infai’ctus. Ici la médication
MONT-DORE.
semble agir tout autrement que les sulfureux. On s’est beaucoup effrayé de
la diarrhée provoquée ou augmentée par l’ingestion de l’eau, simple ques¬
tion de modération et de surveillance. En face d’un véritable flux colli-
quatif, peu d’eaux sont applicables. — L’état anémique trop prononcé, la
diathèse scrofuleuse bien caractérisée sont des contre-indications.
Dansles catarrhes chroniques, l’expectoration est d’abord augmentée, puis
diminuée, et la respiration devient plus facile chez les asthmatiques. Les
résultats obtenus en faisant boire l’eau transportée (Bertrand recommande
de l’embouteiller dans de petits vaisseaux et de la réchauffer au bain-
marie), semblent indiquer une action modificatrice due à l’eau elle-même
et non plus au mode d’emploi ; mêmes remarques à propos des catarrhes
laryngés. En général, on obtient d’excellents résultats quand les affections
des voies respiratoires proviennent d’une rétrocession du rhumatisme, de
la goutte, de la dartre.
Les rhumatismes de cette espèce seraient la véritable spécialité du Mont-
Dore, selon les auteurs du Dictionnaire. Une eau fortement thermale, une
application rigoureuse de la chaleur, des douches et des bains de vapeur ne
sauraient manquer de succès dans cette maladie. Bertrand considérait
comme de bon augure la recrudescence des douleurs, remarque faite dans
beaucoup d’autres eaux thermales. On obtient la cessation des douleurs et
aussi la résolution des engorgements articulaires. Tœplitz et Wildbad valent
mieux dans le rhumatisme goutteux, Bourbon-l’ Archambault dans les pa¬
ralysies rhumatismales.
L’herpétisme se traiterait au Mont-Dore ; on y envoie peu de malades
de ce genre, l’attention des médecins s’étant surtont portée sur d’autres
points.
L’altitude paraît favorable aux névroses ; les hystériques et les hypochon-
driaques se trouvent mienx et s’accommodent des bains tempérés. MM. Ri-
chelot et Boudant s’accordent à reconnaître cette influence de l’altitude sur
les névroses des voies respiratoires.
Il y aurait encore à signaler des applications communes aux eau.x ther¬
males, telles que : affections chroniques des voies digestives, catai-rhes
utérins, paralysies hystériques, engorgements articulaires de nature
diverse. La sphère de ces applications de second ordre est toujours assez
étendue, quand il s’agit d’eaux thermales. Il ne faut pas tomberdansle défaut
des auteurs qui veulent accaparer toutes les maladies chroniques au profit de
leur station.
Bien que ces eaux réussissent contre les congestions hémopto'iques, elles
n’en sont pas moins contre-indiquées par l’état congestif des grands organes.
Les maladies de cœur n’ont pas toujours arrêté G. Richelot qui cependant,
en pareil cas, recommande beaucoup de réserve.
Ces divers aperçus présentés, quelle idée médicale devons-nous concevoir
du Mont-Dore? Pays de montagnes, lieu élevé, eaux thermales d’origine
profonde, faiblement alcalines, un peu, ferrugineuses, arsenicales ; traite¬
ment énergique et varié, effets marqués sur les grandes fonctions, en parti¬
culier sur les surfaces cutanée et respiratoire ; guérison de maladies de
42
MONTECATINI.
poitrine graves et de rhumatismes chroniques ; tels sont les traits princi¬
paux qui doivent rester en mémoire.
Pendant qu’on appliquait l’ancienne méthode dans toute sa rigueur, on n’a
vu que le réveil des fonctions cutanées. La sagacité de Bertrand ne pouvait
laisser inaperçue l’influence de l’altitude. Pour Durand-Fardel tout est
dans l’application habile et hardie d’une haute thermalité intus et extra; le
fer et l’arsenic ne sauraient y figurer comme caractères et l’eau transportée
n’aurait pas de valeur. G. Richelot qui use presque uniquement du bain
tempéré, voit dans l’eau qu’il administre le type d’une eau arsenicale, l’ac¬
tion de l’arsenic n’étant point contrariée par une forte minéralisation. De
même qu’il avait comparé les effets physiologiques de l’arsenic de la phar¬
macie à ceux de l’arsenic du Mont-Dore, il établit un parallèle thérapeu¬
tique correspondant.
Voici deux doctrines très-opposées ; la théorie peut avoir ici des consé¬
quences graves puisqu’elle conduit à abandonner en partie l’ancienne
méthode, gage de la prospérité du Mont-Dore suivant Bertrand. Des deux
parts, je vois un peu d’exagération. Je crois que, pour se faire une idée
juste d’un traitement thermal, il faut ne pas prendre un seul côté de ce trai¬
tement, mais bien le considérer comme une résultante.
Le climat du Mont-Dore a sa valeur comme il a ses inconvénients. La
température des eaux thermales simples possède une puissance que la
physique n’explique pas. Les 25 milligrammes de fer ne sont pas tout à
fait indifférents et il est impossible de négliger 1 milligramme d’arsenic.
D’autre part, l’assimilation complète faite entre les deux médications phar¬
maceutique et minérale me paraît un. peu forcée. Il est donc plus sage de
ne pas laisser de côté la pratique si heureuse de Bertrand : qu’on se contente
•de modérer ce traitement parfois un peu brutal.
On ne tranche pas les questions thérapeutiques d’eaux minérales par
une théorie tout d’une pièce, mais on arrive à une appréciation raisonnable
par une série de probabilités.
Banc (Jean), Bains en Auvergne, 1605.
De Brieüde, Observations sur les eaux thermales du Mont-Dore, 1788.
Bertrand (M.), Recherche sur les propriétés des eaux du Mont-Dore, 1823.
Richelot, Série de mémoires dans l’Union médicale.
■JoAL, Essais médicaux sur les eaux du Mont-Dore, 1875.
Lecoq, Les eaux minérales du massif central, 1865.
Lefort, Étude chimique des eaux du Mont-Dore {Annales et hydrologie, 1862).
A. Labat.
MOIVTECATIIVI. — Station italienne de premier ordre, en Toscane,
sur le chemin de fer de Florence à Dise; — installation très-complète,
buvettes remarquables, 3 à 4000 visiteurs par année; — saison du 15 mai
au 15 septembre. Médecins inspecteurs nommés par le gouvernement.
Climat et sol. — Montecatini-les-Bains est situé aux pieds de la chaîne
. apennine, dans la fertile vallée de Nievole, le jardin de la Toscane. Cette
vallée, peu élevée au-dessus de la mer, s’ouvre au S.-S.-O., condition qui
augmente la chaleur du climat. La température moyenne en juillet et août
MONTECÂTLNl.
43
est de 24 degrés centigrades. On n’a point fait d’observations météorolo¬
giques régulières ; durant mon séjour, l’hygromètre, consulté trois fois par
jour, m’a donné une moyenne qui n’atteint pas 60 0/0 ; il est vrai que
j’opérais par un temps très-beau et sec.
La plaine où coulent les sources est remplie d’un dépôt de travertin très-
intéressant, qu’elles ont formé durant de longs siècles en abandonnant leur
carbonate calcaire. J’ai vérifié dans cette roche la présence des oxydes de
fer et de manganèse, que j’ai retrouvés dans les roches supérieures des
hauteurs voisines. Au-dessous du travertin gît le diluvium argileux d’où
émergent les filets d’eau minéraie au fond de puits appelés cratères. On ne
sait dans quel terrain se minéralisent les sources ; peut-être serait-on plus
éclairé en creusant des puits artésiens. Du reste, les eaux chlorurées sodi-
ques ne sont pas rares en Toscane et en Italie.
Les sources et leurs propriétés. — On en compte environ 25, nais¬
sant dans un espace de 2 kilomètres carrés. Elles ne diffèrent sensiblement
que par le degré de leur minéralisation : le Rinfresco et le Tettuccio n’ont
que5 à6 grammes; \a Regina, la Speranza, la Soluté, de 10 à 15; les
Terme Leopoldine, 23.
La plupart des analyses sont du professeur Targioni, quelques-unes ré-:
pétées par Dupuis, pharmacien major de l’armée d’Italie, à l’époque de
l’occupation française. Le débit des sources est considérable; leur tem¬
pérature varie de 18 à 30 degrés centigrades, d’où la nécessité de les
chauffer pour les bains. Les plus gazeuses, ne dépassant pas 1/4 de
volume, ne méritent pas le nom de carboniques fortes donné par Rotu-
reau.
Les éléments principaux des thermes léopoldins sont : chlorure de
sodium, 18,55; chlorure de magnésium, 0,73; sulfate de chaux, 2,20;
sulfate de potasse, 0,37 ; carbonate de chaux, 0,56. Les autres éléments,
oxydes métalliques, iode, brome, n’y figurent qu’en proportions minimes
ou même impondérables.
Comme les autres sources sont constituées de même, à l’exception de la
source ferro-manganésienne du Tintorlni, plus intéressante pour le géologue
que pour le médecin, il s’en suit qu’elles appartiennent à la classe des eaux
salines chlorurées simples, einfache kochsalzwasser des Allemands. Elles
se rapprochent de Cheltenham en Angleterre.
Emploi médical. — Les eaux se donnent en boisson et en bains ; les
douches, injections et boues minérales ne jouent qu’un rôle secondaire.
On boit le matin à jeun, en commençant par les sources fortes, Regina,
Tamerici, Fortuna, pour terminer par les plus faibles, Rinfresco, Teltuc-
■cio, etc. La dose ordinaire est de 7 à 8 verres (2 litres). — On se baigne soit
le matin, soit la journée, dans l’eau chauffée à 33 ou 34 degrés centigrades,
les bains ayant une durée moyenne d’une demi-heure.
Les établissements de bains sont, par ordre d’importance : les Terme
Leopoldine, bâtiment remarquable de la fin du dernier siècle, avec 32 cabi¬
nets et des piscines ; le bagno del Tettuccio, nouvelle construction avec
20 cabinets, le bagno délia Torretta, et enfin le bagno Reggio, où Ton donne
44- MONTECATINI
des bains à 2i degrés centigrades, température initiale. Ces maisons sont
en général bien tenues.
La durée de la cure est de 12-15 jours suivant les habitudes italiennes.
Régime peu sévère, mode française pour les repas.
Indications. — Elles se basent sur l’action physiologique, laquelle est
stimulante de l’appareil digestif et de ses annexes, purgative, diurétique et
modificatrice de la nutrition. Elles se basent, avant tout, sur une longue
expérience clinique. Les anciens auteurs Livi, Malucelli, Bicchierai ont trop
élargi le cercle de ces indications. L’inspecteur actuel, le professeur Fedeli,
les a sagement limitées.
Ces eaux, prises en boisson, combattent la constipation, quand elle n’est
pas trop opiniâtre; néanmoins le chlorure de sodium n’opère pas avec la
même énergie que les sulfates de soude et de magnésie. Les mêmes eaux,
à dose modérée, réussissent très-bien contre les diarrhées bilieuses et les
dyssenteries des pays chauds ; plusieurs malades viennent de l’Egypte à cet
effet. La pléthore abdominale et les engorgements bémorrhoïdaux conco¬
mitants se traitent avec un certain succès, non comparable à la cure spéciale
des eaux de Bohême.
■ Une des spécialités les plus connues de Montecatini consiste dans . la
guérison des maladies du foie et des voies biliaires, hypertrophies con¬
gestives, calculs, ictères, pourvu qu’on n’ait point affaire à des hépa¬
tites chroniques profondes comme celles qu’on envoie à Vichy et à
Carlsbad.
Passant rapidement sur quelques affections des voies urinaires et de
l’utérus, nous arrivons à une autre spécialité reconnue, le traitement de la
scrofule. 11 existe un petit hôpital d’enfants scrofuleux : ici la cure doit être
plus pi'olongée que dans les cas précédents, si l’on veut arriver à la réso¬
lution des engorgements strumeux. Les bains salés chauds deviennent un
précieux adjuvant de la médication interne.
L’action modificatrice et reconstituante, s’exerçant sur la constitution
lymphatique, donne la raison de certains résultats obtenus dans les mala¬
dies de peau, dans les rhumatisnqes, la goutte, les névroses, circonstances
où l’on agissait sur un fond commun de lymphatisme.
Le traitement de Montecatini ayant un caractère doux et modéré, il y a
peu de chose à dire des contre-indications.
A la célébrité des bains de Montecatini se joint celle de la- grotte de Mon-
summano, située à quelques kilomètres et réputée pour ses bains de vapeur
naturels. Cette médication curieuse produit d’excellents effets, particulière¬
ment dans les rhumatismes et dans les affections articulaires.
Bicchierai, Dei bagni di Montecatini, 1788
Maunoir (de Genève), La Porretta et Montecatini, 1848.
PÉRIEB, Notice sur les eaux de Montecatini, 1860.
Fedeli, Storia naturale et medica delle R. terme di Montecatini, 1870.
Labat, Étude sur la station et les eaux de Montecatini, Paris, 1876.
A. Labat.
MORT. — PHYSIOLOGIE.
të
MORELLE IVOIRE. — Histoire naturelle. — La Morelle noire,
Solanumnigrumh., Fam. des Solanées, est une plante annuelle indigène,
très-commune dans les jardins, les lieux humides, les décombres ; elle se
distingue aux caractères suivants ; tige haute de 0'”,20 à O”, 30, rameuse,
herbacée; feuilles pétiolées ovales, sinueuses, dentées- anguleuses; inflores¬
cence aphylle en cyme scorpioïde figurant une ombelfe, puis une grappe
penchée ; fleurs blanches, baies sphériques noires du volume d’un noyau
de cerise. L’espèce offre un certain nombre de variétés qui se distinguent
par la couleur des baies noires, jaunes, rouges, etc. , et par les feuilles glabres
ou velues, les rameaux anguleux-d entés, presque épineux.
Thérapeutique. — Quoique les baies de ftlorelle noire contiennent de
la Solanine, alcaloïde d’une incontestable activité, et que la tradition ac¬
corde à cette plante des propriétés narcotiques, il faut admettre qu’en réalité
-c’est un agent thérapeutique illusoire, puisque les habitants de beaucoup
de pays et notamment de File de France et des Antilles la consomment
journellement comme alimentaire.
Nous pensons qu’on en peut préparer des décoctés mucilagineux ou des
cataplasmes émollients qui agissent surtout par l’eau tiède, et qu’il faut y
.ajouter des narcotiques réels, comme les préparations d’opium ou de bella¬
done, si l’on veut obtenir des effets calmants bien accusés.
La Morelle noire figure au Codex français parmi les médicaments qui
doivent se trouver dans toutes les pharmacies. Elle entre dans la compo¬
sition du Baume tranquille et de l’Onguent populéum. Il est à croire que ces
formules complexes ne perdraient rien à la suppression de cette herbe à peu
près inerte.
J. Jeanxel.
mORPHEVE {Voy. Opium).
. mORT (Physiologie). — Au point de vue physiologique, la vie et la
mort sont connexes et fatalement inséparables : elles se complètent, elles
se prêtent un mutuel secours, elles ne peuvent exister l’une sans l’autre,
de sorte que la connaissance intime de l’une d’elles exige la connaissance
intime de son associée. Or, de la vie que savons-nous? Piien ou peu de chose.
Quelle que soit la doctrine à laquelle on se rallie, pour si loin qu’on remonte
aux causes premières, on n’arrive, dans l’état actuel de la science, qu’à cons¬
tater des phénoinènes dont l’enchaînement et le premier moteur nous
échappent. Faute de mieux, on invoque le mot de force et on dit de la vie
qu’elle est une force comme la chaleur, la lumière et l’électricité. Je le
veux bien, mais tandis qu’on peut à volonté provoquer le développement
ou la transformation de certaines forces, en dégageant par exemple le
mouvement, la chaleur ou l’électricité, on n’a pas encore trouvé le moyen
de dégager la vie. Ce n’est donc pas notre science de la vie qui peut nous
aider dans cette étude sur la mort.
llort de rélémeut et mort de l’individu. — Lamort est l’aliment
incessant de la vie. Une bougie qui brûle, qui répand autour d’elle la clarté
et la chaleur, est une bougie qui se consume. Une comparaison analogue
46
MORT.
PHYSIOLOGIE.
peut être appliquée à l’être vivant. En effet nous ne connaissons et nous ne
percevons la vie que par ses manifestations, manifestations qui, suivant
l’élément mis en jeu, sont des phénomènes de sensibilité, de motilité, de
sécrétion, etc. Eh bien, tous ces phénomènes sont le résultat du fonction¬
nement des éléments, cellules ou épithéliums, qui constituent les tissus
et les organes, et ce fonctionnement n’est lui-même que l’équivalent de
l’usure, de la destruction des éléments. Dans la production des actes vitaux,
la cellule utilise certainement pour une grande part les matériaux puisés
au monde extérieur, mais elle entre elle-mêm pour une part active dans
l’élaboration de l’acte vital, et cette activité amène sa destruction et sa mort.
Mais cette destruction incessante, cette mort moléculaire, nécessaire aux
manifestations de la vie, est aussitôt remplacée par des éléments nouveaux
qui à leur tour servent de pâture à la force vitale, sans que la structure
intime ou la conformation générale de l’individu en soit sensiblement mo¬
difiée. En effet, dans ce tourbillon continuel, la morphologie ne perd pas ses
droits, et qu’il s’agisse d’une glande, d’un organe, ou des contours extérieurs
de l’être vivant,nous voyons que la forme est scrupuleusement respectée.
La vie est donc une force qui pour se manifester dévore et consume l’être
doué de vitalité, elle ne peut exister sans une continuelle destruction inhé¬
rente aux manifestations vitales.
Cela est si vrai que, si l’on vient à suspendre l’activité vitale dans un
être vivant, si l’on réduit la vie en un mot à l’état latent, l’individu placé
dans cet état qui n’est ni la mort ni la vie persiste indéfiniment, sans usure,
sans destruction, mais aussi sans indice de vitalité. Nous en trouvons des
exemples dans le règne végétal et dans le règne animal : dans le règne
végétal, où des graines ensevelies dans les tombeaux des Pharaons ont pu
germer après plusieurs milliers d’années de vie latente ; dans le règne
animal, où des tardigrades et des rotifères desséchés à de fortes températures
conservent indéfiniment un état de mort apparente et retrouveiït touté leur
activité vitale au moyen de quelques gouttes d’eau.
En résumé et en dernière analyse, il faut en arriver à ce fait, que la vi&
use et dévore l’être qui en est doué, qu’elle ne se manifeste que par la des¬
truction et par la mort, en imprimant toutefois aux éléments une faculté
de rénovation qui prolonge pour un temps l’existence de l’individu.
Mais cette rénovation des éléments, par laquelle la force vitale donne d’un
côté ce qu’elle prend de l’autre, n’a qu’une durée limitée, et le jour où elle
cesse, ce n’est plus seulement la mort moléculaire, c’est la mort de l’indi¬
vidu ; ce n’est plus la destruction isolée d’un élément, c’est l’anéantissement
de l’être tout entier qui ne trouve plus en lui les conditions de reconstituer
ce que l’activité vitale a détruit.
De la mort naturelle. Cet état physiologique qui prépare lentement
la mort naturelle de l’individu est ce qu’on nomme la vieillesse. On pourrait
dire en toute vérité que nous passons notre vie à mourir. Chez le vieillard,
non-seulement l’activité vitale ne reconstitue pas tous les éléments qu’elle
a détruits pour ses besoins, mais ceux qu’elle crée sont d’une qualité infé¬
rieure, on dirait que la force vitale commence de s’épuiser. Le tissu muscu-
MORT. — PHYSIOLOGIE.
4T
laire n’a plus la contractilité qu’il possédait aux périodes antérieures de la,
vie, le tissu élastique n’a plus la même élasticité, le tissu nerveux et les.
tissus épithéliaux n’ont plus les mômes propriétés. Et la raison de cette
déchéance physiologique est que ces différents tissus sont envahis et.
remplacés par un tissu parasite d’ordre inférieur, qui est le tissu graisseux.
La gi’aisse et l’athérome, cette rouille de la vie, suivant l’heureuse expres¬
sion de M. Peter, se substituent dans les tissus et dans les organes aux
éléments parenchymateux et interstitiels. Le cœur se contracte moins bien,,
les vaisseaux athéromateux, avec des parois transformées et un calibre’
modifié, perdent en partie leurs fonctions et s’opposent k la distribution
régulière du sang dans l’intimité des organes. Ces troubles cardiaques et
vasculaires entraînent tantôt des stases, tantôt des anémies, qui retentissent
directement sur les organes mal nourris et sur les territoires qui reçoivent
cette irrigation sanguine vicieuse. Toutes les fonctions sont amoindries, les
forces diminuent, les organes des sens sont émoussés, les sécrétions sont
moins actives, l’appétit est presque nul, les facultés intellectuelles dé¬
croissent, les bronches sont facilement encombrées, le pouls est inter¬
mittent et inégal : ce n’est plus la vieillesse, c’est la sénilité, ce sera bientôt
la mort.
Enfin, après une lutte ultime qui est l’agonie, et quelquefois sans agonie,
l’être vivant s’éteint. Mais à quel moment s’éteint-il? La mort de l’individu
survient-elle avec le dernier soupir ou avec le dernier battement? La phy¬
siologie nous enseigne que le poumon s’arrête le premier, et le cœur le
dernier; « cor ultimum moriens. » Mais la vie cesse-t-elle vraiment avec le
dernier battement? La médecine et la médecine légale répondent oui, mais
la physiologie répond non. Bien des heures après la dernière contraction
cardiaque, il est d’autres organes musculaires qui continuent à fonctionner :
les artères chassent le sang, les mouvements du tube digestif sont réguliei’S,.
les canaux excréteurs des glandes rejettent le produit de la sécrétion;
certains organes glandulaires poursuivent leur fonction, et le foie, comme l’a
démontré notre illustre maître Cl. Bernard, continue k fabriquer du sucre.
L’être ne meurt donc pas tout d’une pièce, il semble que la vie se retira
peu à peu de ses organes, et il serait intéressant d’étudier comment se fait
la mort dans chacun de ses tissus. Dès lors, les principes qui sous l’in¬
fluence de la force vitale s’étaient associés pour la formation et le dévelop¬
pement de l’être, reprennent leur liberté et revêtent leur foi’me première :
c’est la putréfaction qui commence, il en résulte un dégagement de gaz, et.
un résidu de sels.
De la moi-t accidentelle. — La mort naturelle que je viens
de décrire et qui, k vrai dire, est le résultat d’une maladie qu’on peut
nommer la vieillesse, est exceptionnelle. Dans l’espèce humaine, le terme de
la vie atteint bien rarement la centième année, et les vieillards, même les
plus âgés, ne s’éteignent presque jamais par les seuls progrès de la sénilité.
Il survient le plus souvent une maladie intercurrente, des accidents céré¬
braux, des troubles respiratoires, bronchite ou pneumonie, qui terminent
la scène en provoquant la mort accidentelle. La mort accidentelle, dans.
48
MORT. — PHYSIOLOGIE.
l’espèce humaine, est donc la règle, la mort naturelle est l’e-Kception. Nous
avons esquissé les causes et le mécanisme de la mort naturelle, essayons
de surprendre le mécanisme de la mort accidentelle.
Les causes susceptibles de provoquer la mort à une échéance plus ou
moins éloignée varient à l’infini. L’ouverture d’un vaisseau qui provoque
une hémorrhagie, une plaie de poitrine qui, entre autres lésions, détermine
un pneumothorax et suspend la respiration, une plaie du cœur qui anéantit
le fonctionnement de l’organe, sont autant de causes dont l’effet est immé¬
diat et si nettement indiqué qu’on ne songerait jamais à engager une discus¬
sion sur les relations de la cause et de l’effet. Mais dans la grande majorité
des cas, le mécanisme de la mort accidentelle est autrement compliqué.
Voici, par exemple, un malade atteint d’une pneumonie du sommet; vers le
huitième ou dixième jour, le pouls devient petit et inégal, la température
reste fort élevée, la dyspnée devient extrême, le malade délire, et il meurt,
alors que la sixième partie, à peine des voies respiratoires était envahie par
l’inflammation. Pourquoi et comment est-il mort? Voici un autre individu
qui, par une raison quelconque, est pris d’une péritonite aiguë et meurt en
quelques jours, sans que le cœur, les poumons ou le cerveau aient été
directement lésés. Pourquoi et comment est-il mort? On pourrait multiplier
ces exemples dans lesquels on ne saisit pas, au premier abord, les relations
qui existent entre une cause en apparence insuffisante et la mort, et on se
demande alors par quel enchaînement, par quelle filière la vie a été sus¬
pendue. C’est ce que nous allons examiner.
Mécanisme de la mort accidentelle. — Cette question est insépa¬
rable du grand nom de Bichat qui a élevé à la physiologie de la mort un
monument impérissable. Pour que l’individu meure, il faut que l’économie
soit attaquée directement ou indirectement dans l’un de ses organes essen¬
tiels, le cerveau, le poumon ou le cœur, ce trépied vital de Bichat. « Ces or¬
ganes sont les véritables pivots de la vie, c’est là que tout désordre morbide
doit aboutir pour porter des coups mortels. » (Bertin. ) Il s’agit donc de
rechercher, une maladie aiguë ou chronique étant donnée, comment elle
agit directement ou indirectement sur ces organes du trépied vital et com¬
ment on meurt par le cœur, par le poumon ou par le cerveau, que ces
organes soient directement intéressés, ou que l’arrêt de leurs fonctions ne
soit que la conséquence de troubles plus éloignés. Toutefois, avant d’aller
plus loin, je ferai cette remarque, que ces trois organes ont une importance
bien inégale dans l’entretien de la vie et dans la détermination de la mort.
En fait, on ne meurt que par le poumon et par le cœur, c’est-à-dire par
asphyxie et par syncope. On peut priver un animal de son cerveau, comme
l’a fait Flourens expérimentant sur des gallinacés, ce qui n’a pas empêché
une poule en expérience, artificiellement nourrie, de vivre et de se développer
pendant des semaines et des mois, tandis que le même animal privé des
organes de la circulation ou de la respiration fût mort en quelques instants.
Comme organe essentiel à la vie, le cerveau occupe donc dans le trépied
vital un rang très-inférieur (il n’est pas question ici du bulbe rachidien); ses
lésions sont souvent mortelles, mais leur gravité est due moins à l’organe
MORT. — PHYSIOLOGIE. 4.9
lésé qu’au retentissement final qui a lieu sur les poumons ou sur le cœur.
On meurt moins par défaut d’innervation cérébrale que par défaut de fonc¬
tionnement cardiaque ou pulmonaire.
Les deux agents vraiment indispensables à tous les instants de la vie
(dans l’espèce humaine et chez les animaux supérieurs) sont le sang et
l’oxygène, l’un lancé par le cœur, l’autre fourni par les poumons. Encore
faut-il que ce sang jouisse de ses propriétés physiologiques et ne soit pas
inapte à la respiration, comme dans l’intoxication par l’oxyde de carbone.
La persistance de la vie est incompatible avec l’absence de ces deux agents ;
leur brusque suppression entraîne la mort subite ou rapide, leur dispari¬
tion lente et progressive détermine la mort lente avec agonie. La mort
subite est presque toujours le résultat d’une syncope, la mort rapide est
le fait de la syncope ou de l’asphyxie; l’agonie appartient à l’asphyxie.
a. De la mort par le cœur. — Le cœur détermine la mort tantôt brusque¬
ment, par syncope tantôt lentement en devenant un agent d’asphyxie. Pre¬
nons des exemples qui mettent en relief ces deux modes. Les ruptures de
l’organe après altération de ses parois, sa dégénérescence musculaire dans
certaines intoxications et fièvres graves, les embolies qui font brusquement
irruption dans ses cavités, les perturbations qui surviennent dans le courant
de l’insuffisance aortique, les modifications survenues dans son innervation
pendant les accès d’angine de poitrine, dans le cours de la goutte, ou à la
suite d’émotions violentes, les actions réflexes paralysantes transmises par
les nerfs pneumogastriques, sont autant de causes qui arrêtent brusquement
les contractions cardiaques, et qui déterminent une syncope souvent mor¬
telle. L’autre genre de mort est différent : dans le courant d’une affection
cardiaque, telle qu’une lésion de l’orifice mitral avec dégénérescence de la
fibre musculaire, la distribution du liquide sanguin est inégale et irrégu¬
lière; des stases sanguines se font dans les différents organes et surtout dans
l’appareil de la respiration; cette gêne circulatoire détermine dans les
poumons et dans les bronches un œdème, une congestion qui ajoutent de
nouveaux obstacles à l’hématose; la respiration devient dyspnéique, la
dyspnée est suivie d’orthopnée, et finalement l’asphyxie détermine la mort
de l’individu, la lésion initiale ayant eu pour siège le cœur. Voilà comment,
suivant les circonstances, le cœur produit la mort rapide de la syncope, ou
devient l’agent principal de la mort plus lente de l’asphyxie.
b. De la mort par le poumon. — La mort par les poumons est synonyme
de mort par asphyxie; le plus souvent c’est une mort lente, et quand elle
est rapide, comme dans certains cas d’embolie pulmonaire, elle n’a pas
toute la soudaineté et la brusquerie de la syncope. Les asphyxies même
rapides, l’immersion, l’arrêt complet de l’entrée de l’air dans les voies
aériennes par corps étrangers ou par étouffement, laissent encore un temps
qui permet de rappeler à la vie l’individu qui avait toutes les apparences de
la mort. Les maladies du larynx, l’œdème, le croup, les polypes, les ma¬
ladies des bronches, la bronchite capillaire, l’œdème du poumon, les
congestions généralisées, l’apoplexie, l’hypostase, les sécrétions bronchiques
non rejetées au dehors, les compressions par de vastes épanchements, sont
NOUV. DICT. DE MÉD. ET CHIE. XXIII. — 4
50
MORT.' — PHYSIOLOGIE.
autant de causes qui agissent directement sur les voies respiratoires, entra¬
vent le libre échange des gaz du sang, diminuent le champ de l’hématose et
produisent l’asphyxie. Ces différentes causes interviennent d’une façon pure¬
ment mécanique en s’opposant à l’entrée de l’air ou à sa libre circulation
jusqu’aux lobules pulmonaires. C’est encore dans le même sens qu’agissent
les lésions des organes actifs dont le rôle est de mettre en jeu l’appareil
respiratoire, je veux parler de la paralysie des muscles de la glotte, des
muscles intercostaux, du diaphragme, et les lésions des nerfs spinal, pneu¬
mogastrique et phrénique, qui président chacun pour sa part respective
aux divers actes de la respiration.
Dans le même ordre d’idées rentrent les lésions duhulhe rachidien attei¬
gnant l’origine des nerfs pneumogastriques, au niveau du territoire nommé,
par Flourens le nœud vital, lésions aiguës ou chroniques, telles que hémor¬
rhagies, embolies, ramollissements, scléroses, atrophie parenchymateuse
des cellules. Ici encore trouvent place les lésions cérébrales, hémorrhagies
et ramollissements, dont le retentissement sur l’appareil respiratoire déter¬
mine des congestions, des stases, des apoplexies qui entrent pour une
large part dans le mécanisme de la mort.
c. De la mort par le cœur et par le poumon. — Jusqu’ici , à quelques excep¬
tions près, j’ai envisagé les cas dans lesquels la mort est le résultat d’un arrêt
de fonctionnement du cœur ou des poumons isolément. Mais il s’en faut que
les faits cliniques soient toujours aussi nettement distincts. On ne les retrouve
avec cette netteté que dans les maladies respectives des deux organes, où il
est aisé de faire la part du cœur et la part des poumons. Dans la grande
majorité des cas, maladies générales, fièvres, cachexies, le problème est
plus complexe, car chaque organe apporte sa part plus ou moins inégale
au terme fatal. Les fibres musculaires cardiaques participant à l’état de
dénutrition et d’affaiblissement général, se contractent moins activement,
pendant qu’un état morbide analogue atteint soit les muscles respirateurs
extrinsèques, soit les éléments musculaires des bronches. Les conséquences
sont faciles à prévoir : c’est un commencement de gêne dans la circulation
cardio-pulmonaire, une menace d’obstruction bronchique par les sécrétions
accumulées, en un mot une hématose incomplète.
Le sang chargé d’acide carbonique augmente donc pendant que le sang
oxygéné diminue dans des proportions inverses ; le premier, plus irritant et
moins propre à la nutrition, place l’économie tout entière dans une situation
fâcheuse. La grande circulation est gênée à son tour mécaniquement et
chimiquement. Qu’il survienne alors dans l’appareil respiratoire des con¬
gestions, des œdèmes, dépendant de la maladie ou d’un sang pauvre en
albumine, et les progrès du mal marcheront rapidement : l’asphyxie ne
tardera pas à survenir complète, avec toutes ses conséquences. Tel est
l’exposé des cas dans lesquels les altérations des appareils de la circulation
et de la respiration semblent former le cercle vicieux qui aboutit à
l’asphyxie.
d. De la mort par intoxication du sang. — A l’exemple de M. Paul Bert,
nous devons distraire de l’asphyxie proprement dite les cas dans lesquels le
MORT. — MÉDECINE LÉGALE.
51
•sang primitivement intoxiqué n’est plus apte aux échanges gazeux. Je fais
4illusion aux empoisonnements par l’hydrogène arsénié, par le plomb, et
surtout par l’oxyde de carbone. Dans ces différents exemples, il ne faut pas
■chercher la lésion initiale dans les organes dutrépied vital, mais plutôt dans
les altérations du liquide sanguin.
Résumé. — Si nous jetons un regard d’ensemble sur les discussions que
nous avons entreprises au sujet de la physiologie de la mort, nous voyons
que, sous peine de torturer les faits pour les faire entrer forcément dans une
elassification artificielle, on ne peut plus admettre dans toute leur rigueur
les déductions tirées de l’existence du trépied vital. Il n’y a que deux
manières de mourir, par syncope ou par asphyxie, la première plus rapide,
la seconde plus lente. Ces deux modes sont quelquefois nettement indiqués
•dans les affections respectives du cœur ou des poumons ; mais le plus sou¬
vent les altérations cardiaques, pulmonaires , et les modifications du sang
sont connexes, chacune apporte sa part, et la vie, comme l’avait dit Galien, se
termine le plus généralement par l’asphyxie. Je n’avais à décrire ici ni la
syncope ni l’asphyxie, ni la lutte finale qui constitue l’agonie, je n’avais
qu’à poser le problème de la mort naturelle ou accidentelle en cherchant à
résoudre ces deux questions : Pourquoi meurt-on, et comment?
:RlNGHiERr, Dîaloglii délia vita e délia morte. Bologna, 1508.
Van Gdens, Dissert, de morte corporea et causis moriendi. Levde, 1761.
Bichat, Recherches physiologiques sur la vie et la mort. Paris, 1800.
JPiNOT, Considérations physiologiques sur la mort. Montpellier, 1802.
Barthez, De la fin du principe vital dans la mort de l’homme. — Des causes de la mort. —
Des phénomènes et des suites de la mort (in Nouveaux éléments de la science de l’homme.
Montpellier, 1806, t. II).
Desiûüet, Dissertation sur la mort (in Thèses de Paris, 1819, n<>lA0).
Depierris, Traité de physiologie générale, ou Nouvelles recherches sur la vie et la mort. Pa¬
ris, 18i2 et 1848.
Robin (Édouard), Causes générales de la vieillesse, de la mort sénile, etc. Paris, 1854.
Parrot, De la mort apparente. Thèse d’agrégation. Paris, 1860.
ViGiER, Étude sur la mort subite (in Thèses de Paris, 1867, n» 4).
Papillon, La physiologie de la mort. — La mort apparente. — La mort réelle (in Revue des
Deux-Mondes. Paris, 1" avril 1875, p. 669).
Rertin, Dictionnaire des sciences médicales, t. IX. Art. Mort.
Voyez en outre les articles Mort des autres dictionnaires, et les articles Agonie, Asphyxie,
Syncope, Vie, et la bibliographie de la mort apparente et de la mort réelle (médecine
légale).
Georges Dieulafoy.
Médecine légale. — La mort physiologique, précédée ou non d’agonie
{voy. ce mol), vient d’être l’objet de la première partie de cet article.
D’autre part, les lois et règlements qui régissent l’inhumation, les principes
■d’hygiène et d’ordre public suivant lesquels s’accomplit le suprême devoir
rendu par l’homme à ses semblables, ont été étudiés, avec tous les déve¬
loppements nécessaires, dans l’article Inhumation de ce dictionnaire. Il
ne nous reste donc, pour achever l’étude de la mort, qu’à examiner les
questions médico-légales qui s’y rattachent. Constater la réalité de la mort,
Vépoqite de la mort, les causes de la mort, tel est le triple problème que le
médecin légiste est tous les jours appelé à résoudre.
52
MORT. — MÉDECINE LÉGALE.
I. Réalité de la mort. — La mort est-elle réelle? Cette question,
qui prime toutes les autres, est cependant d’une importance secondaire dans
la pratique de la médecine légale. Dans l’immense majorité des cas, l’expert
commis par la justice n’a pas à se prononcer sur la réalité d’une mort
d’origine accidentelle ou criminelle dont l’évidence est manifeste, qui peut
remonter à plusieurs jours, et qui se trahit par les signes les moins dou¬
teux ; en un mot, il n’est pas chargé de vérifier s’il y a mort, mais bien de
résoudre la question de savoir, la mort étant constante, à quel moment elle
remonte et quelle en est l’origine réelle. Il n’en est pas moins vrai qu’en
sa qualité d’expert investi de la confiance de la justice, le médecin légiste
doit être à même, au besoin, de savoir reconnaître si un enfant nouveau-
né, un blessé atteint d’hémorrhagie grave, un pendu, un noyé sont morts
ou encore vivants. On pourrait même supposer le cas où, en présence
d’une mort douteuse, sans qu’il s’agisse même d’un crime ou d’un délit,
l’expert recevrait de l’autorité judiciaire l’unique mission de déclarer si la
mort est réelle ou seulement apparente, et s’il est possible de procéder à
l’inhumation en toute sécurité. Il est donc indispensable que nous résu¬
mions, avec le plus de précision possible, les signes de la mort réelle; mais
il nous faut, auparavant, indiquer ce qu’on doit entendre par mort appa¬
rente, dans quelles circonstances elle s’observe, et à quelles causes il con¬
vient de la rattacher.
Mort apparente. — Nous ne pouvons que signaler, en passant, cet état
particulier que Thierry et Josat décrivent sous le nom de mort intermédiaire,
et qui a quelquefois pour triste résultat l’abandon des moribonds. La mort
intermédiaire est bien une mort apparente, mais elle diffère de la mort appa¬
rente proprement dite, en ce sens qu’elle précède fatalement la mort réelle
et qu’elle n’est pas susceptible, comme l’est dans la plupart des cas la mort
apparente, d’un retour plus ou moins complet à la santé : on peut dire
d’elle qu’elle constitue la période ultime de l’agonie.
La mort apparente proprement dite se définit d’ellé-même; c’est Tétat
d’un organisme qui présente l’aspect de la mort et qui est cependant sus¬
ceptible d’un retour complet et durable aux manifestations extérieures de la
vie. Ce phénomène, qui appartient à Tbistoire générale des êtres vivants, est
d’autant plus fréquent qu’il s’agit d’espèces plus inférieures.
Les expériences de Leuwenhoeck, Fontana, Spallanzani, Pouchet, Broca
sur les animaux dits ressuscitants sont connues de tous. Les effets de la
congélation sur les chrysalides (Réaumur) , sur les grenouilles (Volta), les
expériences de Balbiani sur les hannetons noyés, puis desséchés au soleil
et ranimés au bout de cinq jours de submersion, celles de Vulpian sur les
grenouilles et les salamandres empoisonnées par le curare et la nicotine
et restant pendant plusieurs jours en état de mort apparente, sont des faits
scientifiques de même ordre et cependant plus extraordinaires parce qu’il
s’agit d’êtres plus parfaits. Indépendamment des animaux hibernants (mar¬
motte, loir, ours) dont l’état de sommeil ne devrait pas, ce nous semble,
être assimilé aux apparences de la mort, à cause de leur température supé¬
rieure d’un degré à celle du milieu ambiant, de la persistance des battements
MORT. — MÉDECINE LÉGALE.
du cœur et des mouvements respiratoires seulement ralentis et facilement
perceptibles, les animaux supérieurs, tels que le cheval et le chien, ont été
vus en état de mort apparente, et c’est ainsi qu’en montant graduellement
l’échelle des organismes nous arrivons à l’espèce humaine.
La croyance à la mort apparente est de tous les temps et de tous les
pays. Sans doute, il convient de tenir compte des légendes, des exagéra¬
tions, des erreurs de toute sorte, inséparables d’un pareil sujet, mais il est '
impossible néanmoins de ne pas croire à la réalité de certains faits rappor¬
tés par les auteurs anciens (Plutarque, Pline, Celse) et confirmés par les
observations modernes les moins contestables. Avec les siècles, les obser¬
vations ont été en se multipliant; mais c’est surtout à partir de la deuxième
moitié du xviu® siècle que, sous l’impulsion de Winslow, la question de la
mort apparente a été approfondie, fournissant aux uns, comme à Bruhier,
un fond inépuisable d’anecdotes tragiques et de récits populaires, aux
autres, comme à l’illustre Louis, un sujet de recherches nouvelles destinées
à augmenter la certitude des signes de la mort. De nos jours, ce mouvement
ne s’est pas ralenti. Aux intéressants ouvrages de Deschamps et de Josat il
faut joindre le remarquable traité de Bouchut, couronné par l’Académie des
sciences. Cet excellent travail qui mettait la question des signes de la mort
au niveau de la science moderne, se termine par une sévère analyse des
nombreuses observations de mort apparente, recueillies par les auteurs, et
fait justice des prétendues erreurs de médecins qui auraient procédé à l’au¬
topsie de personnes encore en vie : lés anecdotes fameuses de Vésale et de
l’abbé Prévost sont du nombre de ces légendes.
Dans ces dernières années enfin, la question de la mort apparente, qui
n’a jamais cessé et ne cessera probablement jamais d’exciter l’intérêt et
l’émotion du public, a été portée devant le sénat impérial par de nombreux
pétitionnaires et adonné lieu à quatre discussions importantes, de 1863 à
1869. Une des dernières pétitions adressées à cette assemblée s’appuyait
sur un des faits les plus extraordinaires et les plus saisissants qui aient été
observés, celui d’une jeune femme des environs de Morlaix réellement
inhumée vivante (Roger, de Plougastel).
En résumé, la mort apparente est un phénomène incontesté et incontes¬
table. Si elle n’a pas été cause, comme cela s’est dit et se dit encore fausse¬
ment, d’autopsies pratiquées sur des vivants, il est certain qu’elle a donné
lieu à des méprises nombreuses suivies de mesures prématurées d’inhu¬
mation et commises, dans l’immense majorité des cas, par des personnes
étrangères à la médecine. C’en est assez pour justifier toutes les craintes
et légitimer les garanties de plus en plus sévères dont l’administration des
grandes villes a entouré la vérification des décès et qu’il serait si important
de pouvoir généraliser dans les campagnes.
Nous ne pouvons examiner ici en détail les différents états pathologiques
suseeptibles de donner lieu à la mort apparente : une pareille étude nous
entraînerait bien au delà des limites qui nous sont imposées. Il nous suffira
de les énumérer en renvoyant le lecteur aux articles spéciaux qui leur sont
consacrés dans ce Dictionnaire.
54
MORT. — MÉDECINE LÉGALE.
L’asphyxie {voy. ce mot, tome III) est, de toutes les causes de mort appa¬
rente, de beaucoup la plus fréquente (Josat, lourdes), quel que soit d’ail¬
leurs l’agent qui l’ait déterminée. Quoi de moins rare, par exemple, que des
noyés en état de. mort apparente, sauvés après une heure, deux heures et
même six heures de soins persévérants {voy. Submersion)? On possède
également quelques exemples de pendus, détachés vivants (cas du pendu
•deBIoomfield, Journ. Hebd., 1831). Quant à l’asphyxie par les gaz (oxyde de
carbone, gaz de l’éclairage, acide carbonique), elle peut produire une
mort apparente de plusieurs heures de durée, avec lividité et gonflement
de la face, occlusion de la bouche, absence du pouls et de la respirati on
(A. Paré, Fodéré, Harmant de Nancy, ïroja, Tonrdés).
La syncope est peut-être de toutes les morts apparentes celle qui donne
le plus exactement l’image de la mort réelle : pâleur cireuse, affaissement
des traits, refroidissement, insensibilité absolue, rien ne manque au ta¬
bleau ; rien n’y manquait surtout à l’époque, encore très-rapprochée de
nous, où l’on admettait chez tous les syncopés la suspension des battements
du cœur. Les observations et les expériences de Bouchut ontbeaucoup con¬
tribué à rectifier, à ce point de vue, l’état de la science ; il est certain qu’à,
la main, le pouls et le cœur sont insensibles; mais 'par une auscultation
attentive, on constate dans la plupart des cas que, si les pulsations cardia¬
ques sont très-affaiblies et diminuées de nombre au point de n’ètre plus
qu’un battement simple répété toutes les deux ou trois secondes et moins
encore, elles existent cependant et suffisent à indiquer que la vie n’est pas
encore tout à fait éteinte. Pour Bouchut la conclusion est formelle ; jamais
dans la syncope il n’y a suspension complète des mouvements du cœur
le ralentissement, l’irrégularité et la faiblesse de ces battements peuvent
être poussés aussi loin que possible ; mais dès qu’il y a arrêt complet,,
c’est la mort réelle. Cette manière de voir est trop absolue. Ce qui est
certain, c’est que la persistance de la vie, même en l’absence de bruits
du cœur perçus par V auscultation, est admise par lourdes, Josat, Depaul ;
ce dernier a observe des faits de ce genre chez des nouveau-nés, qui ont
pu être rappelés à la vie.
Les causes de la syncope sont connues de tous {voy. Syncope), et nous
ne les rappelons que pour mémoire. Aux hémorrhagies internes ou
traumatiques, il faut joindre l’éclampsie puerpérale , certaines maladies
graves, variole, typhus, choléra, fièvre pernicieuse, fièvre typhoïde. La
syncope peut n’être pas isolée ; elle s’ajoute quelquefois à l’asphyxie, et la.
difficulté du diagnostic ne s’en trouve qu’augmentée.
L’hystérie, surtout si elle se complique de syncope, est encore une cause
bien fréquente de mort apparente {voy. Hystérie), revenant quelquefois-
périodiquement, et se prolongeant au delà de toutes limites. Déjà
signalée par Zacchias , A. Paré, Sydenham, Sylvius , Pomme, la mort
apparente chez les hystériques a été étudiée de nos jours par Des¬
champs, Josat, Bouchut, Levasseur de Rouen, et il est probable que la
mort apparente, observée chez les cataleptiques et les extatiques, n’était-
en réalité qu’un fait d’hystérie. Quant au mot de léthargie, si souvent
MORT. — MÉDECINE LÉGALE.
55
employé dans le langage du monde, il ne s’applique à aucun état parti¬
culier: c’est un synonyme de moi’t apparente.
La congestion eiV hémorrhagie cérébrales, de même que le sommeil coma¬
teux des épileptiques, ne ressemblent en rien à la mort apparente, à moins
qu’elles ne se compliquent d’asphyxie ou de syncope.
La congélation, qui produit chez les animaux soumis à Faction de mé¬
langes réfrigérants (expériences déjà citées de Volta sur les grenouilles) une
mort apparente prolongée, exerce sur l’honame une action identique
(Bernard, Valentin, Pia, Bouchut). Des individus gelés et considérés
comme morts ont pu être rappelés à la vie après vingt-quatre heures et
même deux jours de mort apparente.
La fulguration (lourdes. Boudin) peut déterminer une mort apparente
de quatre heures de durée.
Vivresse, sans Faction du froid, les anesthésiques (éther, chloroforme),
les narcotiques (opium, morphine), la digitale, la nicotine, peuvent déter¬
miner une mort apparente dans laquelle les mouvements respiratoires sont
absolument supprimés et ceux du cœur rendus à peine sensibles (Vigué,
Briand et Chaudé, Josat).
Enfin, quand la mort apparente succède brusquement à un traumatisme,
elle est en général le résultat d’une violente commotion cérébrale (voy. En¬
céphale).
Il est impossible d’assigner à la mort apparente des limites précises : la
durée varie suivant la cause, et aussi suivant l’âge, qui a une grande
influence. C’est dans la commotion cérébrale et la syncope simple qu’elle
paraît être la plus courte ; c’est dans les cas de congélation et de syncope
hystérique qu’elle a son maximum. Sur 162 cas authentiques. Josat en a
noté dix-sept de 36 à 42 heures, vingt-deux de 20 à 36, quarante-sept de
15 à 20, cinquante-huit de 8 à 15, et trente de 2 à 8, ce qui donnerait une
moyenne de 12 à 15 heures.
Mort simulée. — La mort peut-elle être simulée ? En éliminant toutes
les histoires merveilleuses qui sont du domaine de la légende et du
roman, il demeure constant que plusieurs expérimentateurs ont trouvé
le moyen d’affaiblir et même d’ari’êter momentanément les mouvements
de leur cœur. Le fait du colonel Townsend (Cheyne) est un témoignage
bien remarquable de la possibilité de cette mort apparente volontaire.
L’explication de ce phénomène a été donnée parKurschner, Millier, Weber,
Donders, Windling : il suffit, pour le produire, de soumettre le cœur à une
haute pression, résultant de l’occlusion de la glotte et d’une contraction
énergique des muscles expirateurs qui compriment l’air préalablement
introduit dans les poumons par une large inspiration.
Nous venons d’indiquer, aussi brièvement que nous l’avons pu, les
conditions dans lesquelles se produit la mort apparente : il nous reste à
examiner les signes de la mort véritable, c’est-à-dire les signes qui man¬
quent dans la mort apparente et qui permettent d’affirmer la mort réelle.
Parmi les signes nombreux qui ont été fournis par les auteurs, les uns
ne sont que des signes incertains, les autres, au contraire, sont des signes
56
MORT. — MÉDECINE LÉGALE.
de certitude : nous allons énumérer rapidement les premiers, nous réser¬
vant d’insister davantage sur quelques-uns des seconds. Nous suivrons,
d’après l’exemple de lourdes, l’ordre physiologique et nous procéderons
par appareils.
A. Signes incertains. — 1° Flexion du pouce vers le creux de la main. —
Ce signe manque sept fois sur dix et existe à peu près dans la même pro¬
portion avant la mort consommée (Josat).
2° Absence de stase sanguine dans la partie d’un membre située au-dessous
d’une ligature circulaire. — Cet effet peut se produire sur le vivant, à con¬
dition qne les battements cardiaques extrêmement affaiblis n’influencent
plus sensiblement la circulation capillaire.
3° Défaut de transparence de certaines régions, doigts, oreilles. — Ce signe
peut exister dans certains cas pathologiques (choléra grave, stade de frisson
des fièvres palustres, agonie). Et, d’autre part, la transparence peut per¬
sister un ou deux jours après la mort (Orfila).
4° Sueur froide, odeur se développant au moment de la mort. — La sueur
froide de la mort précède la mort et se produit pendant l’agonie. Quant à
une odeur spéciale se produisant au moment de la mort, il n’y en a, en
réalité, aucune, et la preuve en est qu’on n’en observe pas dans la mort
subite (Josat). Jusqu’au moment où se développe la putréfaction, le cadavre
conserve l’odeur qui existait dans les derniers moments de la vie.
5°Perte de connaissance. — C’est làunsymptôme qui appartient àdes états
pathologiques bien différents, et en particulier à la mort apparente. 11 ne
peut donc suffire à caractériser la mort réelle.
6° Insensibilité tactile. — Ce signe est loin de pouvoir donner une certitude
absolue, puisqu’on l’observe dans l’apoplexie, l’épilepsie, l’asphyxie, etc.
Nous en dirons autant de la disparition des sensibilités spéciales (odorat,
goût, ouïe, sensibilité de la conjonctive et de la cornée).
7“ Toile glaireuse de la cornée. Ce voile, formé de débris d’épithélium, de
matière albumineuse qui transsude, de grains de poussière , peut se
produire pendant la vie (choléra, agonie de la fièvre typhoïde, de la
méningite). Ce ne peut donc être un signe certain, quand il s’agit d’une
maladie chronique : mais dans les cas de mort rapide, c’est un excellent
caractère.
8° Absence de respiration. — Ce n’est pas une preuve certaine de la ces¬
sation de la vie. La respiration disparaît le plus souvent avant la circula¬
tion et manque, comme nous l’avons vu, dans la mort apparente.
9“ Absence du pouls. — C’est le signe le plus incertain qu’on puisse
trouver. On l’observe et dans la mort apparente, et dans l’agonie, alors que
les battements du cœur sont perceptibles.
10“ Non-oxydation d’aiguilles plongées dans les tissus. — Ce signe indiqué
par Laborde est variable, et par conséquent très-incertain. L’oxydation
peut ne pas se produire sur le vivant, dans la proportion de quatorze fois
sur quarante-trois (Vangheel). Le défaut d’oxydation d’une aiguille d’acier
enfoncée dans les chairs n’est donc pas un signe certain de mort.
11" Disparition du bruissement musculaire. — • Coilonges a publié sur ce
MORT. — MÉDECINE LÉGALE.
57
nouveau signe des recherches fort intéressantes. Le bruissement musculaire
d’un corps vivant peut être perçu de deux manières : ou bien en introdui¬
sant le doigt du sujet dans l’oreille de l’observateur, ou bien en auscultant
différentes régions du corps. Le corps en observation et l’oreille de l’obser¬
vateur peuvent être mis en communication au moyen d’un tube très-
court, le dynamoscope (Collonges). Ce bruit, qui peut être comparé à un
pétillement, persisterait , en s’affaiblissant petit à petit, jusqu’à la dixième
ou seizième heure après la mort. — Nous pensons, avec lourdes, que ce
signe n’a pas une évidence suffisante et que la grande difficulté consiste à
distinguer le bruit qui se forme dans l’oreille de l’observateur, appliquée
contre le corps, du bruissement particulier qui se produirait dans les tissus.
B. Signes certains. — 1° Aspect général. — Nous empruntons à Dujardin-
Beaumetz et à Evrard la description suivante de la physionomie d’un sup¬
plicié, cinq minutes après l’exécution ; « Face exsangue, d’une couleur
jaune terne uniforme ; mâchoire inférieure abaissée, bouche ouverte ; visage
immobile, expression de la stupeur, non de la souffrance; yeux bien ouverts,
fixes, regardant droit devant eux ; pupille dilatée, cornée commençant à
perdre sa transparence.» La vue d’ensemble de pareils signes, auxquels il
faut ajouter, quand la mort date déjà de plusieurs heures, l’excavation des
tempes, la pulvérulence des narines et des cils, et en outre l’attitude gé¬
nérale du corps, le froid général et caractéristique, ne peut laisser de
doute à quiconque a l’habitude de ces tristes spectacles. Nous dirons
quelques mots, chemin faisant, de quelques-uns de ces signes ; nous ne
voulons retenir pour le moment que i’ abaissement de la mâchoire infé¬
rieure : c’est, là, avec quelques restrictions, un des bons signes de la
mort, soit que cet abaissement se soit produit spontanément au moment
de la mort, soit que, provoqué, il n’ait pas été suivi de redressement.
2° Lividités cadavériques. — Ce sont des phénomènes d’hypostase qui
commencent à apparaître en général vers la cinquième heure, pour attein¬
dre leur maximum au bout de douze à quinze heures. Elles consistent en
plaques rouge violacé ou blanchâtres se formant sur les parties déclives du
corps : dos, reins, fesses, membres inférieurs. La pression des objets sur
lesquels repose le cadavre produit une tache d’un blanc mat, au milieu
de la plaque violacée. Les lividités cadavériques sont un signe constant
(Casper, Devergie, Molland) qu’on observe dans tous les cas, qui a une
valeur presque absolue dans les décès à la suite de maladie de quelque
durée (on en âui'ait observé pendant la vie chez quelques cholériques), et
une valeur absolue dans les morts subites. Il indique que les liquides de
l’économie ne sont plus justiciables que des seules lois de la pesanteur, et
que le sérum du sang se sépare du caillot.
3° Empreinte parcheminée . — On sait que, sur le vivant, une surface
excoriée ne se dessèche que par la formation d’une croûte. 11 n’en est pas
de même sur un cadavre : le derme se parcheminé sur toute l’étendue
d’une excoriation en six heures au moins, douze heures au plus. Ce signe,
qui n’a jamais été observé dans les cas de mort apparente (lourdes), a une
très-grande valeur et a été proposé par la commission chargée de juger le
MORT. — MÉDECINE LÉGALE.
concours pour le prix d’Ourches, comme pouvant être reconnu par les
personnes les moins éclairées.
4° Brûlures. — C’est encore là un excellent signe et connu depuis fort
longtemps. Cette épreuve est fondée sur la formation où la non-formation
d’une phlyctène séreuse et d’une aréole inflammatoire autour des tissus
brûlés. Pour faire l’expérience, le calorique à distance est préférable à
l’application immédiate d’un corps comburant. Si la mort n’est qu’appa¬
rente, à moins qu’il ne s’agisse de sujets épuisés et amaigris (Josat, Bou-
chut), dans une agonie qui se prolonge (et encore est-il au moins dou¬
teux que l’arrêt de la circulation capillaire soit assez complet pour empê¬
cher toute réaction vitale), l’action de la chaleur (eau bouillante, cire à
cacheter, flamme d’une bougie approchée à un demi-centimètre) détermine
la formation d’une phlyctène remplie de sérosité et d’une aréole inflamma¬
toire. Après la mort, au contraire, l’épiderme, sous l’influence du calorique,
se sèche et se soulève, ou se ramollit et se dissout (suivant l’agent mis en
usage) et laisse à nu le derme qui se parcheminé ; au bout de dix minutes
il ne se forme déjà plus ni phlyctène, ni rougeur inflammatoire (Christison,
Wright).
5“ Application de ventouses scarifiées. — Déjà signalé par Fodéré, étudié
de nouveau par Levasseur (de Rouen) , le signe fourni par l’application des
ventouses est un excellent moyen de reconnaître là persistance ou l’abolition
de la circulation capillaire. Du sang a été obtenu dans des cas de mort
apparente par syncope. S’il y a mort réelle, l’ampoule obtenue incisée,
puis soumise de nouveau à l’action de la ventouse, reste exsangue. Dans
l’ordre de succession des phénomènes de la mort, le signe fourni par les
ventouses ne viendrait qu’après la disparition des bruits du cœur. C’est à
l’épigastre que l’expérience doit être pratiquée.
lourdes a constaté, contrairement à une opinion reçue, que les sangsues
peuvent ne pas abandonner un corps sur lequel elles ont été posées pendant
la vie.
6° Dilatation de la pupille. — Bouchut insiste avec beaucoup de raison
sur ce signe excellent de la mort subite. Contractée pendant l’agonie,
l’ouverture pupillaire prend immédiatement un diamètre qui peut aller
jusqu’à 7 millimètres et -plus (Haller). Ce qui est très-remarquable, c’est
que ce changement de forme se produit instantanément : lourdes l’a cons¬
taté dans un cas de mort subite par anévrysme. Cette brusque dilatation, qui
ne persiste que pendant quelques heures, résulte de ce que les fibres radiées
dè l’iris, innervées par le grand sympathique, ne meurent qu’après les fibres
circulaires formant le sphincter irien et animées par le moteur oculaire
commun.
Dans des cas relativement très-rares d’hydrocéphale chronique, d’empoi¬
sonnement par la belladone, de synéchies, la dilatation pupillaire ou bien
existerait avant la mort, ou bien ne pourrait pas se produire, mais ces
exceptions n’enlèvent rien à la valeur du signe.
7“ Immobilité de Viris. — L’insensibilité de l’iris à l’action de la lumière
et du galvanisme ne se prononce guère que de une heure à quatre heures
59-
MORT. — MÉDECINE LÉGALE.
après la mort (Sommer). Il en est de même de l’action de l’atropine et de
l’ésérine. C’est ce qui a donné à Bouchut l’idée de mettre en usage, pour
arriver au diagnostic de la mort réelle, l’instillation dans l’œil de quelques
gouttes de solution d’atropine ou de calabarine. Si le décès est constant, au
bout d’une heure la pupille n’aura pas varié d’ouverture et ne se sera ni di¬
latée ni resserrée. C’est là un signe de valeur, mais, comme le précédent,
il ne peut être utilisé qu’à condition que l’œil soit sain.
8° Décoloration de la rétine, à l’examen ophthalmoscopique (Bouchut) . .
Opacité de la rétine (Poncet). — Ces signes sont très-probants, puisqu’ils
sont dus à la vacuité instantanée des capillaires de la choroïde ; malheu¬
reusement, ils ont besoin d’être constatés immédiatement après la mort ;
ils échappent à l’observation au bout d’un temps souvent très-court, par
suite de la perte de transparence des milieux de l’œil.
9“ Tache noire de la sclérotique. — Indiqué par Sommer, décrit d’une
manière très-complète par J.-F. Larcher (1862 et 1866), ce signe consiste
en une tache d’abord bleuâtre, puis successivement bleu foncé et noire,
occupant d’abord le côté externe de l’œil, puis, plus tard, le côté interne.
Attribuée par Larcher à l’imbibition cadavérique, elle paraît -résulter,
d’après les expériences de Muller, de la dessiccation de la sclérotique. C’est
un bon signe de la mort, apparaissant dans la seconde période, précédé
par les lividités et même par la rigidité (lourdes), et précédant lui-même
la coloration verdâtre de l’abdomen.
10° Disparition de l’éclat de l’œil et de la transparence des milieux.— Ce
double phénomène, dû à l’arrêt subit de la circulation, commence au mo¬
ment même de la mort. La transparence cesse généralement une douzaine
d’heures après la mort. L’épreuve des trois images réfléchies par l’œil, et
perdant peu à peu de leur netteté jusqu’à disparaître complètement, les
deux premières dans les instants qui suivent la mort et quelquefois pen¬
dant l’agonie , la troisième (celle de la cornée) au bout de six à douze
heures, a été indiquée par Legrand comme un bon signe.
11° Affaissement du globe de l’œil. — Ce phénomène, qui se produit au
moment même de la mort, est bientôt suivi, par suite de l’évaporation des
liquides et, en particulier, dej’humeur aqueuse, d’un véritable ramollisse¬
ment du globe de l’œil. Louis donne ce signe comme indiscutable.
12“ État du cœur constaté par l’auscultation. — Nous avons, à propos
de la mort apparente , indiqué toute l’importance de l’anscultation
comme moyen de diagnostic. Déjà pratiqué par Deschamps, ce mode
d’exploration a été surtout mis en lumière par Bouchut (ouv. cit.). La
commission de l’Institut qui l’a couronné, a admis « que l’absence des
bruits du cœur constatée par l’auscultation pendant l’intervalle de cinq
minutes ne pouvait laisser de doute sur la réalité de la mort. » Bouchut
avait donné pour maximum de cessation une ou deux minutes. Il n’en est
pas moins vrai que c’est là une opinion trop absolue. Il est parfaitement
certain que les bruits du cœur ont pu cesser, nous ne disons pas d’exister,
mais bien d’être perçus, ce qui est tout différent au point de vue de la théorie
physiologique, pendant plus de cinq minutes (Guersant, Josat, Depaul,,
MORT. — MÉDECINE LÉG.W.E.
Dieffenbach, Girbal, Duchêne, Brachet), sans qu’il y ait eu mort. Andral et
Tournié, dans deux cas de mort apparente, n’ont pas, durant six heures,
perçu le plus petit battement : c’est la preuve évidente que le cœur battait
trop faiblement pour être entendu. Malgré ces cas exceptionnels, l’auscul¬
tation pratiquée par une oreille fine et exercée, renouvelée à plusieurs
reprises, pendant une ou deux minutes, en différents points, fournit dans
la pratique le meilleur moyen de diagnostic immédiat de la mort.
‘13° Cardiopuncture (Middeldorpf, Plouviez, Bouchut). — Cette opéra¬
tion qui consiste dans l’acupuncture du cœur {voyez Akidopeirastique)
donne des résultats encore plus précis que ceux de l’auscultation ; mais
elle nous paraît, malgré son innocuité parfaite, devoir être bien difficile¬
ment acceptée parles familles.
14® Artériotomie. — L’artériotomie pratiquée sur la temporale (Veyne) a
été proposée comme un moyen certain de diagnostic. S’il y a hémorrhagie,
si faible que ce soit, la vie n’est pas éteinte ; si le vaisseau est vide, le
décès est constant. Ces conclusions nous paraissent incontestables, mais
c’est encore là un moyen peu pratique.
15° Abaissement de la température. Thanatométrie. — Les progrès qu’a
faits dans ces derniers temps l’application de la thermométrie à la physio¬
logie et à la thérapeutique font de la thanatométrie un des meilleurs signes
de la mort. Le point important à déterminer, c’est Y abaissement de tempéra¬
ture inconciliable avec la vie. Le minimum qui ait été observé paraît être
21°,8 de température rectale chez un nouveau-né de trois jours (Parrot) :
mais ce fait est tout à fait exceptionnel et, de plus, spécial aux nouveau-
nés. Linas et Bouchut se fondent surplus de mille observations pour consi¬
dérer un abaissement progressif jusqu’à 28° ou 27° (soit dans Faisselle, soit
dans le rectum) comme un signe certain de mort. Pour l’inhumation, on
pourra aller jusqu’à 25° dans le rectum et 23° dans l’aisselle (lourdes). On
a inventé différents thanatomètres, tels que le thermomètre à aiguille, le
nécromètre : mais un bon thermomètre ordinaire rendra tout autant de
services.
\b° Relâchement simultané des sphincters. — Ce phénomène général est un
bon signe de mort (Bouchut), mais l’examem de l’urèthre et de l’anus est
bien peu pratique et ne peut guère être mis en usage par les médecins de
l’état civil.
17° Abolition de la contraction musculaire. — Les muscles de la vie orga¬
nique aussi bien que ceux de la vie animale conservent après la mort, pen¬
dant un temps variable, leur propriété fondamentale, la contractilité de leurs
fibres. Le minimum de cette survie musculaire est exceptionnellement de
une heure et demie (états pathologiques accompagnés d’infiltration séreuse
du muscle). Le maximum observé a été de vingt et même de vingt-sept
heures. Entre ces deux limites on a observé toutes les durées intermé¬
diaires, les plus longues dans les cas de mort par maladie aiguë, les plus
courtes chez les malades qui ont succombé à des affections chroniques.
L’exploration de la contractilité musculaire peut se faire par le simple pin¬
cement, ou mieux par l’usage d’une hobine de Ruhmkorff. L’absence de toute
MORT. — MÉDECINE LÉGALE.
contraction est un signe certain de mort : mais pour cela il faut non-seule¬
ment un appareil en bon état, mais un opérateur e.vpérimenté, qui sache que
si un courant trop faible n’éveille pas la contractilité, un courant trop fort
éteint la propriété contractile du muscle. Cet excellent signe sera surtout utile
dans les cas où il y a nécessité de constater très-rapidement la mort ; dans tous
les autres cas il sera inutile, parce qu’il ne commence à apparaître qu’au
moment où tous les autres signes de certitude se présentent à l’observation.
18" Rigidité cadavérique. — Ce phénomène se définit de lui-même : les
muscles se durcissent et le corps devient assez roide pour qu’on puisse le
soulever tout d’une pièce. C’est le résultat d’une modification chimique
de la fibre musculaire : il est dû à la coagulation de la myosine sous
l’influence de la réaction acide qui se produit après la mort comme à la
suite d’efforts violents. La rigidité cadavérique apparaît au moment où la
contractilité cesse et où la température est arrivée à son abaissement défi¬
nitif. Elle commence en général de six à douze heures après la mort, pour
disparaître au bout de trente-six à quarante-huit heures. D’après les recher¬
ches les plus récentes, dues à Niderkorn, le phénomène peut être considéré
comme précoce s’il se produit avant la troisième heure, comme normal de la
troisième à la septième heure, comme tardif au delà de huit à dix heures
(Niderkorn a établi sa statistique par cent quatorze cas observés chez les
adultes). Exceptionnellement, la rigidité peut commencer avant la mort et
n’être même que la continuation d’un état pathologique ; c’est ce que lourdes
a eu occasion d’observer chez un tétanique. Quant à la marche du phéno¬
mène, elle est régulière : cependant, les observateurs ne sont pas absolu¬
ment d’accord sur l’ordre des muscles envahis. Pour les uns (Nysten,
lourdes), la rigidité commence par la mâchoire inférieure, puis gagne la
nuque, la face, le tronc et les membres. Pour Larcher et Niderkorn, la
mâchoire est bien envahie la première, mais les membres inférieurs le sont
avant les supérieurs.
Le diagnostic différentiel de la rigidité cadavérique ne nous paraît pas
présenter de bien grandes difficultés. On ne la confondra ni avec le tétanos
ou l’éclampsie, ni avec l’hystérie ou l’asphyxie, ni même avec la congéla¬
tion, état dans lequel la dureté est générale et n’appartient pas exclusive¬
ment au système musculaire. En résumé, elle est un signe certain de mort,
dix à vingt heures après le décès.
19" Putréfaction. — La décomposition cadavérique est dans l’ordre sùc-
cessif des phénomènes post mortem le dernier en date, et nous pouvons
ajouter que de tous les signes de la mort c’est celui qui a toujours été con¬
sidéré comme le plus certain. Les caractères de la putréfaction sont trop
connus pour que nous en donnions ici une description détaillée : il nous
suffira de rappeler que le changement de coloration de la peau, le ramollis¬
sement des tissus, la production de gaz abondants à l’intérieur des cavités
naturelles et dans l’épaisseur même des membres, la désorganisation du
sang, le développement progressif de l’odeur cadavérique, en sont les prin¬
cipaux signes, qu’on ne confondra jamais avec ceux d’une gangrène ou
d’une putréfaction locales.
MORT. — MÉDECINE LÉGALE.
De tous les signes que nous Tenons de citer, le plus important dans la pra¬
tique est certainement celui qu’on peut considérer comme le signe du début ;
ce n’est autre chose que la coloration verdâtre de l’abdomen, si bien étudiée
par Deschamps. C’est la première manifestation extérieure de la putréfac¬
tion. Ce signe, dont on ne saurait trop recommander l’usage au point de Tue
pratique, qui peut être attendu sans danger et provoqué même par l’éléva¬
tion de la température ambiante et l’application de compresses humides sur
le cadavre, consiste dans une teinte verdâtre, très-pâle au début, qui appa¬
raît dans les fosses iliaques de vingt à soixante heures après la mort, et qui
envahit peu à peu la poitrine, le cou et les membres. Elle peut apparaître
beaucoup plus tôt, au bout de quelques heures, chez les sujets morts de
suppuration ou de gangrène étendue, chez les femmes mortes en couche
et dans les cas d’empoisonnement. Au contraire, la congélation apporte un
-obstacle presque indéfini à la putréfaction, et Nysten a vu, dans un cas
d’asphyxie par le charbon, la décomposition ne commencer que le seizième
jour.
II. Époqne de la mort. ■ — A quelle époque remonte la mort? Cette
question, qui est d’une importance capitale dans la pratique journalière de
la médecine légale, sera la plupart du temps facilement résolue par la con¬
naissance exacte des signes que nous venons de passer en revue : il suffit,
en effet, d’avoir bien présente à l’esprit l’époque ordinaire de leur apparition
•et de leur disparition et de ne pas perdre de vue les circonstances suscepti¬
bles d’influer sur leur manifestation et leur durée. Nous allons successive¬
ment examiner le cas où la mort est récente, et celui dans lequel elle est
plus ou moins ancienne.
A. La mort est récente. — Si l’on ne tient pas compte des influences diverses
d’âge, de maladie, de milieu, qui peuvent précipiter ou au contraire retar-
•der indéfiniment la décomposition cadavérique, on peut dire que l’apparition
de la teinte verdâtre abdominale, ce premier signe de la putréfaction, sert de
limite à ce que l’on appelle la mort récente : elle indique que la mort peut
déjà remonter en moyenne à quarante ou soixante heures.
a. -Le refroidissement graduel du corps, des extrémités au centre, arrive,
nous l’avons vu, à sa limite qui varie de 28 à 23 degrés au bout de quinze à
vingt heures en moyenne. Il est plus rapide chez les nouveau-nés et chez
les vieillards débiles et amaigris, et aussi toutes les fois que le cadavre est
resté exposé au froid. Au contraire, la chaleur se conserve plus longtemps
dans les cas de maladie aigüe suivie de mort rapide, chez les individus
morts étranglés ou asphyxiés par le charbon, chez ceux qui ont succombé
pendant la digestion (Ollivier d’Angers) , ou dont le corps est resté chaude¬
ment enveloppé.
b. Nous avons vu que la rigidité cadavérique apparaissait de six à douze
heures après la mort, pour disparaître au bout de trente-six à quarante-huit
heures. Mais comment distinguer la rigidité commençante de celle qui finit?
On y arrivera facilement en se rappelant qu’au début de la rigidité les muscles
sont encore excitables, ce qui n’est plus vrai au moment où elle dispa¬
rait. De plus ajoutons que l’abaissement définitif de la température et le
MORT. — MÉDECINE LÉGALE. 63
début de la putréfaction coïncident le plus souvent avec la détente de l’ap¬
pareil musculaire.
La rapidité d’apparition de la rigidité est d’autant plus grande que l’acti¬
vité musculaire est plus considérable (Brown-Séquard). On peut en outre
poser comme principe : que la durée et l’énergie de la rigidité sont en raison
directe de la quantité de force contractile des muscles au moment de la mort.
Cette dernière pouvant être altérée par des causes diverses, il suit delà que
la rigidité musculaire sera moins marquée chez les enfants, les vieillards et
les cachectiques, chez ceux qui ont dépensé une grande somme d’énergie au
moment de la mort, tels que les noyés. Au contraire, la rigidité sera à la
fois plus tardive et plus marquée dans les cas de maladie aiguë inflamma¬
toire, d’apoplexie, d’axphyxie par le charbon. Quant à la cessation de la
rigidité et à la putréfaction concomitante, on les observe d’autant plus
rapidement que la force contractile, au moment de la mort, est moindre, et
inversement.
En résumé, les phénomènes qui se succèdent dans les muscles pendant
les quarante ou soixante heures au delà desquelles la mort cesse d’être
récente, sont les suivants :
1° Contractilité très-énergique diminuant peu à peu, mais non distincte de
l’état de vie.
2° La contractilité disparaît, et la rigidité n’est pas encore venue.
3’ Période de rigidité.
4“ Disparition de la rigidité et début de la putréfaction.
c. L’examen de l’estomac peut servir à fixer très-approximativement
l’époque de la mort : suivant que l’estomac sera vide, ou plein, suivant que
les matières alimentaires auront subi plus ou moins complètement le
travail digestif, on sei’a autorisé à conclure que la mort a suivi d’un plus ou
moins grand nombre d’heures le dernier repas.
B. La mort est plus oü moins ancienne. — La détermination de l’époque
de la mort est en général, dans ce second cas, un problème difficile à résou¬
dre. On ne peut s’arrêter à des conclusions absolues, parce que les signes
qu’on a sous les yeux ne sont autre chose que les phases diverses de la
putréfaction, phénomène, comme nous l’avons déjà vu, essentiellement
variable dans la rapidité de sa marche.
C’est à l’air libre, chargé d’humidité, et à une température de 18 à 20 degrés
que la putréfaction, dont nous avons rappelé plus haut les principaux effets,
parvient le plus rapidement à son terme, c’est-à-dire à la transformation
des parties molles en une sorte de détritus analogue à du camhouis et à la
dessiccation du squelette.
Dans la terre, elle donne lieu à des phénomènes complexes très-variahles,
auxquels Orfila a consacré une excellente étude et assigné sept périodes
principales.
Première période (de 1 à 3 mois). — Ramollissement et coloration
verte ou rouge brun des téguments. —Développement de gaz ordinairement
peu considérable.
Deuxième période (de 3 mois à 6 mois ou un an). — Moisissure. —
6-i MORT. — MÉDECINE LÉGALE.
La surface du cadavre est devenue gluante et de couleur bistre. Plus de
gaz.
Troisième période (de 1 an à 3 ans). — Saponification des parties grais¬
seuses, formation du gras de cadavre. — Ce phénomène s’observe surtout
dans la fosse commune.
Quatrième période (pi’olongeant de 1 à 2 ans la précédente). — Dessicca¬
tion et amincissement des organes et des tissus.
Cinquième période (de 3 à 6 ans et plus). — Destruction des parties
molles qui sont transformées en poussière, ou en une sorte de cambouis
peu à peu repris par le sol.
Sixième période. — Décomposition très-lente des os qui peuvent résister
pendant plusieurs siècles et finissent par se réduiie en poussière de phos¬
phate acide de chaux.
Septième période. — Momification, c’est-à-dire dessiccation et conserva¬
tion indéfinie du cadavre, soit artificielle (embaumement), soit naturelle
(sous l’influence de la sécheresse du sol, d’une température élevée, d’une
clôture hermétique).
Les différentes parties du corps opposent à la putréfaction une résistance
variable. A la tête, au bout dé trois à six mois, les os du crâne sont dénudés
et désarticulés, le cuir chevelu et les cheveux réduits à l’état de magma, le
cerveau transformé en une bouillie rosée. Le thorax résiste plusieurs
mois ainsi que les poumons, qui finissent par se rétracter, devenir membra¬
neux et semblables à du papier gris mouillé. Quant à l’abdomen, il se
déprime, et ses parois adhèrent à la colonne vertébrale : leur destruction
s’opère en un temps qui varie de neuf mois à deux ans ; les viscères (foie
rate, intestins, estomac) se dessèchent et se conservent aussi longtemps que
les parois elles-mêmes.
Si le corps a été déposé dans un cercueil, il n’est pas sans intérêt d’exa¬
miner la durée de résistance de ces enveloppes artificielles. Une bière en
sapin mince pourrit en treize ou quatorze mois ; si le bois a trois centi¬
mètres d’épaisseur, la destruction ne s’opère qu’au bout de deux ans. Les
cercueils en chêne ou en plomb résistent très-longtemps : il n’est pas rare
de les trouver conservés après douze ou quinze ans. Les draps et les serpil¬
lières qui enveloppent le cadavre s’altèrent avec le temps, mais ne se
détruisent que lentement en se combinant avec les tissus.
Les détails dans lesquels nous venons d’entrer n’ont eu trait qu’à la
marche générale de la putréfaction dans la terre, et nous n’avons pas tenu
compte des conditions qui peuvent venir modifier les phénomènes succes¬
sifs de décomposition. La putréfaction est plus rapide chez les jeunes sujets,
chez les sujets gras, chez ceux qui ont succombé à des âfléctions présentant
un caractère de putridité, ou qui sont inhumés à peu de profondeur, ou dans
la fosse commune. Elle est retardée au contraire et quelquefois indéfini¬
ment, si le cadavre a été embaumé ou inhumé à une grande profondeur.
La nature du terrain est également à considérer. La décomposition cadavé¬
rique est plus lente dans le sable et plus prompte au contraire dans le ter¬
reau. Certaines terres, comme celle du Campo Santo de Dise, dissolvent
MORT. — MÉDECINE LÉGALE.
65
pour ainsi dire les cadavres ; d’autres, comme celle du cimetière d’où l’on a
extrait les corps de la tour Saint-Michel de Bordeaux, ont une propriété
véritablement momifiante.
La putréfaction dans l’eau sera étudiée à l’article Submersion (^oy. ce
mot), de même ijue la putréfaction dans les fosses d’aisances et le fumier l’a
été dans l’article Infanticide, et nous terminons par le résumé général sui¬
vant emprunté à Orfila :
1° La putréfaction marche beaucoup plus rapidement, toutes choses
égales d’ailleurs, dans le fumier que dans les autres milieux.
2° De ces différents milieux, la terre est celui qui retarde le plus la putré¬
faction, si l’inhumation a eu lieu à 1 mètre au moins.
3° Dans la matière des fosses, la putréfaction fait moins de progrès que
dans l’eau, quoiqu’elle ait lieu plus rapidement que dans la terre.
h” Après le fumier, aucun milieu ne favorise autant la putréfaction que
l’eau souvent renouvelée.
5° L’air humide hâte encore plus que tout autre agent la décomposition
des matières animales.
G. Survie. — La question de la survie qui se rattache directement, ainsi
qu’il est facile de s’en rendre compte, à celle de la détermination de
l’époque de la mort, se présente à nous sous un double aspect : ou bien
il s’agit de décider dans quel ordre ont succombé plusieurs personnes dont
on retrouve simultanément les cadavres et quelles sont celles qui doivent
être présumées avoir survécu aux autres ; ou bien il faut déterminer la
durée de la résistance à une cause de mort violente, telle qu’un assassinat.
Commençons, avant tout, par rappeler les dispositions de la loi.
Art. 720. — Si plusieurs personnes, respectivement appelées à la succession
Tmie de l’autre, périssent dans un même événement sans qu’on puisse reconnaître
laquelle est décédée la première, la présomption de survie est déterminée par les
circonstances du fait, et, à défaut, par la force de l’âge et du sexe.
Art. 721. — Si ceux qui ont péri ensemble avaient moins de quinze ans, le plus
âgé sera présumé avoir survécu. S’ils étaient tous au-dessus de soixante ans, le
moins âgé sera présumé avoir survécu. Si les uns avaient moins de quinze ans et
les autres plus de soixante, les premiers seront présumés avoir survécu.
Art. 722. — Si ceux qui ont péri ensemble avaient quinze ans accomplis et
moins de soixante, le mâle est toujours présumé avoir survécu, lorsqu’il y a égalité
d’âge ou si la différence n’excède pas une année. S’ils étaient du même sexe, la
présomption de survie qui donne ouverture à la succession dans l’ordre de la na¬
ture doit être admise : ainsi le plus jeune est présumé avoir survécu au plus âgé.
La simple lecture du texte qui précède suffît à démontrer à quel point la
loi est arbitraire, et combien il est regrettable d’introduire dans les codes
certaines données éminemment variables, fournies par la science. De nom¬
breux exemples prouvent combien le sexe et l’âge, et surtout le sexe, sont
des bases trompeuses d’appréciation au point de vue de la survie; et il est
impossible de se fier davantage aux indications relatives au tempérament^
à la force corporelle. Aussi, sans nous arrêter plus longtemps à une cri¬
tique et à une discussion tout à fait inutiles, bornons-nous à examiner les
NOUV. DICT. DE MÉD. ET CHIR. XXIII — 5
66 MORT. — MÉDECINE légale.
circonstances de fait que réserve l’article 720 et qui constituent, à vrai dire,
toute la question médico-légale.
Ces faits sont fournis par l’examen des cadavres, la comparaison des
blessures, la détermination précise de l’époque et des causes de la mort,
l’appréciation des phénomènes qui ont précédé ou accompagné la mort„ et
dont les cadavres portent la trace.
a. Il est bien évident que, s’il s’est écoulé entre les deux morts un inter¬
valle peu considérable, la comparaison des signes de mort, envisagés au
point de vue de leur succession chronologique, ne nous fournira aucun
résultat sérieux. Si, au contraire, l’intervalle écoulé est d’une certaine lon¬
gueur, cette même comparaison pourra donner des éléments sérieux
d’appréciation.
b. Le degré de léthalité des blessures peut être établi d’après l’importance
de l’organe lésé : encore convient-il de garder, dans bien des cas, la plus
grande réserve et de ne pas oublier qu’un blessé peut survivre exceptionnelle¬
ment pendant plusieurs heures à une blessure viscérale, qui tue la plupart
du temps en quelques minutes. {Voy. CœuR.)
c. Si l’étude comparative de la rapidité de la mort dans les différents genres
de mort violente ne peut conduire à aucun résultat certain, nous n’en dirons
pas autant de l’examen comparatif des altérations anatomiques, lequel
est susceptible de fournir des données précises sur la durée de l’agonie.
C’est ainsi que, dans l’affaire des époux Drioton, Tardieu et Bayard, ayant
trouvé chez le mari absence d’écume dans la trachée, fluidité absolue du
sang et les poumons gorgés de sang, tandis que chez la femme il y avait
de l’écume dans la trachée, des noyaux d’apoplexie pulmonaire et des cail¬
lots volumineux, en partie décolorés, jusque dans les vaisseaux, ont pu
conclure que cette dernière avait eu une agonie plus longue et avait par
conséquent survécu à son mari. En résumé, l’intervention de la médecine
légale dans les cas de survie pourra être très-utile, à condition toutefois
que l’expert se borne à discuter dans chaque cas particulier les circon¬
stances matérielles du fait.
III. Cause de la mort. — Quelle est la cause de la mort? Cette
question, qui est la dernière et la plus importante (on peut même dire d’elle
qu’elle est le véritable champ de la médecine légale), ne peut être résolue
que par l’examen anatomique et l’autopsie complète du corps. L’autopsie
elle-même, dont lés règles ont été posées dans une autre partie de ce dic¬
tionnaire (voy. Autopsie), peut être précédée d’une opération préliminaire,
l’exhumation, laquelle doit toujours avoir lieu avec le concours et sous la
surveillance de l’autorité judiciaire. Les règles médico-légales et les précau¬
tions hygiéniques qui lui sont applicables ont déjà été étudiées de la façon la
plus complète, et nous n’avons pas à y revenir (Voy. Empoisonnement et Ex¬
humation).
Les seuls cas dans lesquels la recherche des causes de la mort intéresse
spécialement le médecin légiste, sont les morts naturelles, subites ou rapides,
et les morts violentes, accidentelles, volontaires ou criminelles.
A. Mort naturelle subite ou rapide. — Elle s’observe soit dans le cours
MORT. — JfÉDECINE LÉGALE. 67
d’une maladie (affections pestilentielles, fièvres éruptives, fièvre typhoïde,
cachexie des cancéreux et des tuberculeux, maladies organiques du cœur,
péricardite, pleurésie, perforation intestinale, hémorrhagie interne, état
puerpéral, etc.), soit en dehors de toute maladie appréciable. C’est même à ces
derniers cas qu’on réserve plus volontiers dans le langage usuel le nom de
mort subite; et pour peu qu’une mort de ce genre ait été précédée d’une
lutte, d’une chute, d’un accident quelconque, ou soit survenue dans un
milieu où régnent la mésintelligence, les menaces et les rixes, il est à
peu près certain qu’une autopsie sera demandée à la justice et souvent
ordonnée par elle. On comprend qu’en pareil cas l’expertise puisse offrir de
grandes difficultés. Les conclusions s’imposent d’elles-mêmes si l’on trouve,
à l’examen anatomique les lésions, constantes pour la plupart et caractéris¬
tiques, qui s’observent dans la congestion cérébrale, les apoplexies céré¬
brale et méningée, dans la méningite, les abcès et les corps étrangers du
•cerveau, le ramollissement cérébral, les tumeurs du cerveau et de la dure-
mère, l’introduction de corps étrangers solides ou liquides dans les voies
respiratoires (aliments, rupture d’abcès ou de kystes), l’hémoptysie, la con¬
gestion pulmonaire (Devergie), l’embolie capillaire du poumon (Feltz et
lourdes), l’apoplexie pulmonaire, l’asphyxie bronchique des vieillards, les
polypes du larynx, les altérations des valvules du cœur avec dilatation des
■cavités, la rupture du cœur, la rupture des anévrysmes, la thrombose et
l’embolie (Voy. Anévrysmes, Bronches, CœuR, Embolie, Encéphale, Larynx,
Méninges, Trachée). Aces causes de mort subite, il faut joindre l’insolation,
le froid excessif, l’influence d’une digestion difficile, l’ivresse (Voy. Froid,
Digestion, Alcoolisme). Ici encore peu de difficultés; les commémoratifs
suivis de l’autopsie lèveront la plupart du temps tous les doutes. La mort
par syncope primitive, en l’absence de toute lésion du cœur, est rare ; elle a
■cependantété observée, eten pareil cas, dit lourdes,® l’absence decongestion
du poumon et du cœur, une distribution à peu près égale du sang dans tous
les organes, la présence de ce liquide dans le système artériel, les cavités
droites et gauches du cœur remplies de sang en proportion à peu près égale,
et enfin l’absence de toute autre cause de mort » constituent tous les élé¬
ments d’un diagnostic certain. Mais si la mort a eu lieu au milieu d’une
rixe, dans un accident de voiture, par l’effet de la colère ou de la peur,
il peut être très- délicat d’avoir à se prononcer d’une façon absolue sur la
manière dont elle s’est produite. La syncope, que nous supposons ne
pas pouvoir être rattachée à une affection organique du cœur, est-elle due
uniquement en pareil cas à la colère ou à l’effroi, ou bien à la compression de
l’épigastre? La congestion cérébrale trouvée à l’autopsie est-elle le résultat
d’une émotion violente, ou bien d’efforts de lutte, de pression exercée sur
le cou et n’ayant pas laissé de trace locale visible, le tout favorisé par la ré-
plétion de l’estomac à la suite d’un repas copieux? C’est dans ces cas qu’il
«mvient d’observer la plus grande réserve. Loin de formuler des conclusions
trop rigoureuses, il faut tenir compte, dans une juste mesure, des causes
morales et physiques qui ont pu contribuer, chacune pour leur part, à
amener la mort.
68 MORT. — MÉDECINE LÉGALE. — BIBLIOGRAPHIE.
Enfin, dans les cas où aucun commémoratif, aucune lésion organique ne
révèle la cause réelle de la mort, l’examen chimique des viscères et la
recherche du poison est le complément indispensable des opérations exé¬
cutées par l’expert ( Voy. l’article Empoisonnement, où l’on trouvera l’exposé
complet des signes qui distinguent les empoisonnements des autres causes
de mort rapide ou subite).
B. Mort violente. — Elle peut être le résultat d’un suicide {Voy. ce mot)
et à ce propos, nous ne pouvons que renvoyer le lecteur aux différents
articles spéciaux (Asphyxie, Blessures, Brûlures, Pend.aison, Suffocation,
Submersion, Strangul.ation), où il trouvera les indications propres à faire
distinguer le suicide de l’homicide. L’énumération qui précède serait, s’il
en était besoin, une preuve que le suicide revêt toutes lés formes : rien de
plus saisissant à cet égard que la statistique dressée par Legoyt pour la
France seule et pour la période de trente-trois années qui s’étend de 1827
à 1860.
MORTS TOT.ADX
Par strangulation et pendaison. 14,806
— submersion . . . . 11,845
— armes à feu . 4,390
— ■ asphyxie par le charbon. 3,224
— instruments tranchants. . . .1,522
— chutes volontaires . 1,380
— poison . 756
— causes diverses . 282
38,205
Les morts violentes accidentelles (chute, écrasement de voiture, accident
de chemin de fer, arrachement et broiement par les machines industrielles)
ont été du seront traitées chemin faisant dans les articles Abdomen, Bassin,
Blessures, Brûlures, Contusions, Fr.actures, Plaies. Les commémoratifs,
la nature et l’étendue des différentes lésions ne pourront laisser de doute
sur la cause de la mort.
Quant aux morts violentes criminelles, leur étude figure déjà dans la
partie médico-légale de l’article Blessures : elle appartient également aux
articles déjà cités et consacrés à l’avortement, aux brûlures, à l’empoison¬
nement, à l’infanticide, à la strangulation {Voy. ces mots); elle se rattache
enfin à la pathologie chirurgicale des régions et des différents organes ou vis¬
cères (7oÿ. Abdomen, Artères, Cou, Cœur, Cr.ane, Encéphale, Poumon, Rate.)
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HOMMES EEMMMES
12,152 2,654
4,337 ’ 53
1,917 1,307
1,272 250
862 518
474 282
228 .54
28,910 9,295
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MORTALITÉ ( Voy. Statistique médicale).
MORVE ET FARCIIV (malleus, p,àXtç;^ angl. glanders; ital. niorva,
moccio. — Définition. — La morve et le farcin sont deux affections vi¬
rulentes, contagieuses, transmises des Solipèdes (cheval, âne, mulet) à
l’homme, de celui-ci à son semblable, identiques eu égard à la cause qui
les produit, quoique se manifestant par des lésions diverses, des caractères
-symptomatiques variés. Aussi est-ce avec raison qu’aujourd’hui l’affection
morvo-farcineuse est considérée comme étant une maladie une, ayant des
formes variables qui permettent de donner à son étude certaines facilités,
mais qui ne sont pas suffisantes pour établir des variétés comme on le
faisait jadis.
L’existence de l’affection morvo-farcineuse chez les solipèdes et chez
l’homme est malheureusement trop certaine, trop bien établie, pour qu’il
soit nécessaire, dans un long historique, d’insister sur les faits qui la
mettent hors de toute contestation. De même l’identité de la morve et du
farcin est acceptée aujourd’hui par la généralité des médecins et des vétéri¬
naires; aussi nous bornerons-nous, dans l’histoire de l’affection morvo-
farcineuse, à signaler les faits principaux, sans nous appesantir sur les
longues discussions qui, depuis plus de cinquante ans, ont agité les sociétés
savantes. Du reste, si certains points de l’étude de l’affection morvo-
farcineuse paraissent aujourd’hui parfaitement élucidés, il ne faudrait pas
croire que cette étude fût achevée. Il reste encore beaucoup à faire pour
mettre en lumière certaines particularités de son anatomie pathologique,
de sa nature. Il faut espérer que ces questions, objet de l’étude des
anatomo-pathologistes et des expérimentateurs, recevront un jour leur
solution. Nous n’en voulons pour preuve que le travail si consciencieux
lu cette année-ci, à l’Académie de médecine, par le professeur d’Alfort,
G. Colin.
Ristopîqne. — L’histoire de la morve et du farcin n’offre un véritable
intérêt pour le pathologiste et le vétérinaire qu’à partir du xix' siècle. C’est
à cette époque seulement que parurent des observations indiscutables sur
l’identité de la nature de la morve et du farcin et sur le fait de la transmis¬
sion du cheval à l’homme. Ce n’est pas à dire pourtant que la morve n’ait
72
MORVE ET FARCIN. — historiûue.
été connue dès les temps les plus reculés. On trouve notamment dans les
écrits des vétérinaires du iv= siècle de notre ère des détails sur la morve,
sur sa propriété contagieuse. Pendant le moyen âge, les documents font à
peu près défaut. Il faut arriver jusqu’à Solleysel (1682) pour retrouver quel¬
ques notions sur la morveetlefarcin, entre lesquels il reconnaît une étroite
parenté et auxquels il attribue un pouvoir contagieux tel qu’on l’admet au¬
jourd’hui. Jusqu’en 1749 ces idées furent acceptées par les vétérinaires. A
cette époque, elles trouvèrent un contradicteur dans Lafosse père. Cet auteur
ne considère pas la morve comme une maladie générale, affectant plusieurs
organes, ainsi que le prétendait Solleysel : il la regarde comme une maladie
inflammatoire et locale de la membrane pituitaire. Aussi prétend-il qu’elle
n’est contagieuse que par exception et qu’elle est facilement guérissable à
sa première période. Cette opinion devait avoir une influence fâcheuse sur les
idées des vétérinaires de la première moitié de ce siècle. Tout d’abord elle
trouva des contradicteurs parmi les vétérinaires contemporains des deux
Lafosse, car Lafosse fils s’efforça de propager les idées de son père. Parmi
ceux-ci- il faut citer Garsault (1746), Gaspard de Saunier, Bourgelat (1753),
Vitet (1771). Ces auteurs, à l’exemple des anciens, prétendaient que la
morve était une maladie générale, virulente, contagieuse, inguérissable, et
que le meilleur moyen d’empêcher sa'propagation consistait dans l’abattage
des chevaux morveux. Mais dans la première moitié du xix" siècle, les idées de
Lafosse prévalurent, malgré l’opposition que leur faisait l’école de Lyon
restée fidèle aux anciennes idées : Ghabert (1784), Huzard (1815), Gohier,
qui publiait en 1813 des exemples probants de contagion. Godine jeune,
professeur à l’école d’Alfort, faisant des expériences sur la contagion de
la morve, qui furent toutes négatives, proclama que la morve n’était pas
contagieuse, et que l’opinion des deux Lafosse était exacte. Les résultats
de ces expériences frappèrent tellement l’esprit de Chabert, qu’il abjura
son ancienne opinion. A partir de ce moment, on voit régner dans les
écrits des auteurs le parti pris de rejeter la contagion de la morve,
pour attribuer aux causes débilitantes, à l’arrêt de la transpiration, etc., le
développement de cette affection chez les animaux qui vivent en commun.
Nous citerons notamment les travaux de Dupuy (d’Alfort) (1817), Morel (1823),
Louchard (1825), Renault et Delafond. Cette opinion de la non-contagion de
la morve chronique devait avoir la plus funeste influence sur Thygiène
publique, sur la fortune de l’État et des particuliers. Aussi l’administra¬
tion de la guerre provoqua des expériences nombreuses, notamment à la
ferme de Lamirault, près Lagny, louée par un pharmacien-chimiste, Galy,
qui préconisait Tacide hydrochlorique comme un moyen infaillible d’ob¬
tenir la guérison de la morve. Tout d’abord, la Commission nommée pour
suivre ces expériences, et composée de Yvart, Dupuy et Magendie, puis de
Renault, ne voulut pas se. rendre à l’évidence et nia la contagion. Le
Ministre lui adjoignit alors W. Edwards, Boussingault, Rayer et Breschet.
La Commission institua de nouvelles expériences et la contagion ne put
être un seul instant mise en doute (1841).
Toutefois, il est opportun et juste de faire remarquer qu’un illustre mé-
MORVE ET FARCIN. — historique. 73
decin, Rayer, avait, dès l’année 1837, publié un mémoire remarquable qui
mettait en lumière la possibilité de la transmission de la morve chronique à
l’espèce humaine. Ce travail aurait dù donner à réfléchir aux membres de
la Commission de la ferme de Lamirault et notamment à Barthélemy et à
Renault ; mais leur croyance était telle, qu’ils n’avaient pas voulu se rendre
à l’évidence, et nous les voyons continuer la lutte jusqu’en 1841. Cependant,
la discussion qui eut lieu dans les académies avait fini par rendre indiscu¬
table la vérité émise parRayer, et, à partir de ce moment, les vétérinaires
et même ses contradicteurs furent convertis à son opinion. II. Bouley
avoue lui-même qu’élève de Renault et de Delafond, ayant partagé leurs
idées, il dut se convertir à la nouvelle doctrine. Du reste, dès 1839, un vé¬
térinaire, U. Leblanc, avait accepté franchement la doctrine de la contagion
et publié un mémoire très-important sur cette matière. Les travaux qui
parurent les années suivantes, les discussions qui eurent lieu à la Société
centrale vétérinaire contribuèrent à faire admettre cette vérité fondamentale :
que la morve chronique est contagieuse. L’École de Lyon, par l’organe du
professeur Saint-Cyr, prouva, en outre, que la morve chronique peut être
transmise par inoculation.
En même temps que ces travaux paraissaient en France, que les expéri¬
mentateurs se passionnaient pour la contagion ou la non-contagion de la
morve chronique, il s’en produisait du même ordre en Italie, en Angle¬
terre, en Allemagne. Qu’il nous suffise de citer, en Italie, Lessona et Volpi ,
en Angleterre, Coleman, White, Youatt, Perciwall.
L’histoire de la morve humaine ne date pour ainsi dire que du commen¬
cement du XIX' siècle. En 1803, un vétérinaire, Delobère Blaine, signale
l'identité de la nature de la morve et du farcin ainsi que la transmission
du cheval à l’homme. A partir de ce moment, il ne se passe pas, pour ainsi
dire, d’année où il ne paraisse, tant en France qu’à l’étranger, des mémoires
ou des observations qui viennent appuyer cette opinion. Qu’il nous suffise
de citer les noms de Lorin (1812), Coleman, White, Albigard et Viborg
(1814), qui font des expériences pour démontrer l’identité de la morve et
du farcin; ceux de Waldinger, Sidow (1817) et Weith (1822), qui prescri¬
vent d’utiles précautions pour l’autopsie des chevaux morveux ; enfin les
observations publiées par le Journal d’Edimbourg (1821-1823), de Seidier
(1823), où il s’agit de la morve aiguë déclarée chez un jeune homme qui
soignait un cheval morveux. Malgré l’existence de ces faits incontestables
qui se multipliaient d’année en année, l’étude de la morve et du larcin
chez l’homme faisait peu de progrès. C’est en 1833 seulement que ces affec¬
tions furent réellement connues par le mémoire d’Elliotson, qui parut dans
le 16' volume des Transactions médico-chirurgicales. Dans ce travail, on
trouve notamment un cas où la maladie fut transmise par inoculation de
l’homme à un âne. Ce mémoire est assez complet pour que Rayer ait pu
dire avec raison que « c’est là qu’il acquit les premières notions de cette
affreuse maladie. » Quoi qu’il en soit, pendant les quelques années qui sui¬
vent le mémoire d’Elliotson, nous ne trouvons mentionnées çà et là que
quelques observations, et encore ont-elles paru à l’étranger. Il passe presque
74 MORVE ET FARCIN chez les solipèdes.
inaperçu en France; ce n’est qu’en 1837 que Rayer, ayant observé, à l’hô¬
pital de la Charité, un palefrenier mort des accidents de morve aiguë, fit
paraître un mémoire où il étudia l’affection morveuse chez l’homme,
étude qui a servi de hase à tous les travaux qui ont paru depuis, tant en
France qu’à l’étranger, et qui fut complétée surtout par les élèves de ce
maître éminent, Vigla et A. Tardieu. Nous ne devons pas oublier les mé¬
moires de Lesueur, de Monneret, les observations de Gubler, Tissier,
Demarquay, etc.; tous ces travaux eurent le grand mérite, non-seule¬
ment de faire connaître les caractères cliniques de la morve et du farcin,
mais encore de faire pénétrer dans les idées le grand fait de la conta¬
gion de l’affection morvo-farcineuse, que l’hygiène publique sut mettre à
profit.
Si les travaux modernes n’ont rien ajouté à la description magistrale des
caractères cliniques de l’affection morvo-farcineuse faite par Rayer, ils ont
fait cependant progresser l’anatomie pathologique et ont permis de décrire
avec plus de précision les conditions intimes de sa contagion. A ce point
de vue, nous citerons les travaux de Virchow, de Cornil, de Trasbot, de
Chauveau, de Rallier, de Bôllinger, etc. Dans le cours de cette étude, nous
aurons soin de mettre en relief les faits principaux qui les distinguent, de
même qu’à l’article bibliographique nous donnerons le nom des auteurs
qui ont écrit sur la morve et le farcin. Nous compléterons ainsi l’abrégé
historique que nous plaçons en tête de ce travail.
IIORVE ET EARCEV cbez les solipèdes. — Définition,
symptômes, mai’che. — Nous ne voulons pas donner ici une his¬
toire complète de la morve et du farcin chez les solipèdes, mais seule¬
ment un aperçu qui permette la comparaison avec les mêmes maladies
chez l’homme. On trouvera dans les écrits des vétérinaires, notamment
dans l’ouvrage de Reynal et dans l’article de Bouley, des détails très-
complets sur ce sujet. On y trouvera surtout une étude très-approfondie
de l’anatomie pathologique, à laquelle nous avons fait, du reste, de larges
emprunts.
Farcin chronique. — Le farcin chronique est une maladie contagieuse,
spécifique, diathésique, assez commune chez les solipèdes, caractérisée par
l’engorgement des vaisseaux lymphatiques superficiels, qui se présentent
sous forme de cordes, de tuméfactions allongées, rectilignes ou sinueuses
[cordes farcineuses), par l’engorgement des ganglions lymphatiques auxquels
aboutissent les cordes farcineuses, et par une éruption de boutons hémi¬
sphériques, superficiels ou sous-cutanés, isolés ou confluents, qui tendent
à s’ulcérer, donnent issue à un pus jaunâtre, huileux {huile de farcin), et
se recouvrent de croûtes jaunâtres ou de végétations fongueuses. A ces
trois caractères pathognomoniques du farcin chronique, Trasbot en ajoute
deux qu’il désigne sous le nom de contingents, parce qu’on ne les observe
pas constamment, et qu’ils sont insuffisants pour faire reconnaître la
maladie ; ce sont deux symptômes locaux : les tumeurs proprement dites
et les engorgements des membres.
MORVE ET FARCIN chez les solipédes. 75-
Les premiers phénomènes qui annoncent l’apparition de la maladie sont
quelquefois des symptômes généraux, tels que : perte d’appétit, défaut
d’activité, lassitudes, qui manquent d’ailleurs très-souvent. Presque en
même temps, on voit se développer une éruption caractéristique de bou¬
tons hémisphériques sous-cutanés ou superficiels, isolés ou confluents.
Ils sont parfois si multipliés, que toute la peau en est farcie, ce qui jus¬
tifie, dit Reynal, le nom de farciminium {farcire) donné à l’aflèction. Ces
boutons, d’abord durs, se ramollissent, s’ulcèrent, donnent issue à un
pus liquide, jaunâtre, huileux, d’un aspect tout à fait caractéristique,
désigné par les vétérinaires sous le nom d’huile de farcin. L’ulcération,
assez régulièrement circulaire, légèrement déchiquetée, excavée en
cupule, d’un diamètre variable, se recouvre de croûtes jaunâtres ou de
végétations fongueuses. Autour de ces boutons, les poils tombent et
laissent la peau à nu. En même temps ou immédiatement après l’appari¬
tion des boutons, apparaissent sous la peau des tuméfactions allongées,
rectilignes ou sinueuses, désignées sous le nom de cordes farcineuses. Ces.
tuméfactions résultent de l’engorgement indolent des vaisseaux lym¬
phatiques et de leur oblitération. Elles partent d’un bouton, dont elles sont
un effet immédiat, pour se rendre aux ganglions les plus prochains où elles
se terminent. Les ganglions lymphatiques sont tuméfiés; ils peuvent
acquérir un volume considérable : Rayer les a vus égaler celui d’une tête
d’enfant. Ces engorgements lymphatiques, dit Reynal, présentent dans
leur évolution ultérieure plusieurs caractères essentiels.
Tantôt ils s’indurent de plus en plus et se rétrécissent insensiblement;,
tantôt, c’est le cas le plus fréquent, on voit des renflements se former de
distance en distance ; ces renflements, d’abord durs, qui donnent au vais¬
seau lymphatique ainsi engorgé l’aspect d’un chapelet à gros grains, se
ramollissent, deviennent fluctuants et finissent par s’ulcérer, en donnant
issue au pus huileux propre à l’affection; alors la corde du farcin est
remplacée par une série linéaire de chancres. En se multipliant ils finissent
parfois par se toucher, se fondre les uns dans les autres et constituer
ensemble une tranchée ulcéreuse profonde, un véritable ruisseau purulent.
Les indurations ganglionnaires des glandes sont, généralement, très-dou¬
loureuses à la pression. Elles sont denses et fermes. A mesure que l’infiltra¬
tion inflammatoire qui s’était formée au début disparaît, le paquet ganglion¬
naire devient de plus en plus dur et prend tous les caractères propres à la
glande de la morve chronique ; sa sensibilité devient très-obscure et le
volume s’accroît insensiblement; jamais elle ne se ramollit ni ne
s’ulcère.
Des deux symptômes contingents, ainsi désignés par Trasbot, l’un, les
tumeurs proprement dites, existe rarement; ces tumeurs sont un épiphé¬
nomène qui probablement demande, pour se manifester, l’intervention
d’une cause accidentelle irritante. Elles ne montrent pas la moindre ten¬
dance vers l’ulcération. D’abord dures et résistantes, elles se ramol¬
lissent rapidement. Arrivées à cette période, les tumeurs farcineuses
conservent indéfiniment le volume et les qualités physiques qu’elles-
76
MORVE ET FARCIN chez les solipèdes.
viennent de revêtir. Ce n’est qu’à la longue, et encore rarement, qu’elles
disparaissent par résorption du liquide qu’elles contiennent. L’autre, les
engorgements farcineux, consiste en des tuméfactions de nature inflam¬
matoire, qui se développent sur les membres, les postérieurs le plus sou¬
vent. L’engorgement farcineux, parfois localisé autour d’une articulation,
constitue le. plus ordinairement une vaste infiltration œdémateuse, qui
distend la peau outre mesure, efface plus ou moins complètement les
creux et les reliefs des articulations, et donne au membre malade, sui¬
vant l’expression d’H. Bouley, l’aspect d’un po.eau grossièrement façon¬
né. D’abord douloureux, l’engorgement devient, après quelques jours,
indolent, dense, ressemblant aux indurations anciennes résultant des
lymphangites chroniques.
Malgré ces désordres locaux, l’animal peut conserver les apparences de
la santé, il ne s’affaiblit même pas. Cet état stationnaire peut durer des
mois etmême des années. Quelquefois l’éruption et les cordes farcineuses
disparaissent spontanément au bout d’un temps plus ou moins long. Mais
la récidive est presque constante et alors la marche de la maladie devient
plus rapide. La terminaison par une guérison durable est rare. Le farcin
peut rester stationnaire; mais, lorsque des symptômes généraux sur¬
viennent, la constitution s’altère, le poil est piqué, les yeux deviennent
chassieux, l’animal tousse, maigrit, et la morve ne tarde pas à se montrer,
habituellement sous la forme chronique, quelquefois d’emblée à l’état aigu.
On laisse rarement le farcin chronique parcourir toutes ses périodes chez
les chevaux, qui sont abattus lorsque le mal a fait quelques progrès.
Morve chronique. — La morve chronique est la forme la plus com¬
mune de la diathèse morveuse. C’est une maladie contagieuse caractérisée,
chez les solipèdes, par un engorgement et une induration des ganglions de
l’auge, un écoulement nasal et l’ulcération de la membrane pituitaire,
par un dépérissement général qui se termine le plus souvent par la mort
ou par le développement de la morve aiguë.
La morve chronique n’est jamais consécutive à la morve aiguë; quelle
que soit la cause qui l’ait produite, elle se présente avec les symptômes
suivants qui sont, d’après Reynal, les uns essentiels, constants, fon¬
damentaux, les autres contingents, accessoires, accidentels. Parmi les
premiers, nous trouvons les ulcérations de la pituitaire, des muqueuses
laryngée, trachéale et bronchique, le jetage ou écoulement nasal, la
glande et le tubercule pulmonaire. Parmi les deuxièmes., nous signa¬
lerons le sarcocèle, les inflammations et les douleurs synoviales, ten¬
dineuses ou articulaires, la friabilité des os, les œdèmes des parties
déclives, la toux, le gonflement des sinus de la tête. Aux diverses combi¬
naisons des altérations essentielles, fondamentales, correspondent les trois
degrés que l’on a coutume d’établir pour la morve chronique ; mais, en
réalité, les chevaux atteints de morve chronique peuvent être rangés en six
catégories bien distinctes ; 1“ chevaux morveux simplement glandés ; 2“
chevaux morveux glandés avec jetage séreux ou muqueux ; 3“ chevaux
morveux glandés avec jetage muco-purulent ; chevaux morveux avec
MORVE ET FARCIN chez les solipèdes 77
glandage et jetage purulent sans ulcérations apparentes ; 5° chevaux mor¬
veux avec glandage, jetage purulent et ulcérations visibles ; 6° chevaux mor¬
veux avec glandage et cicatrices dans les narines. Les chevaux des trois
premières catégories sont ordinairement désignés sous le nom de chevaux
suspects; ceux de la quatrième sont généralement regardés comme morveux ;
enfin, ceux de la cinquième sont nommés complètement morveux ou mor¬
veux incurables. Quant aux chevaux de la dernière classe, lorsqu’on ne les
confond pas avec ceux de la première, ce qui est arrivé, ils passent, le plus
souvent à tort, pour guéris.
Nous allons faire connaître d’une manière plus complète chacun des
symptômes principaux qui caractérisent ces différentes catégories.
Les ulcérations de la pituitaire sont de deux ordres : les unes sont des
chancres véritables, les autres, de simples destructions de l’épithélium de
cette membrane. Les chancres sont le plus souvent en petit nombre et
existent, dit Reynal, dans un seul naseau ou dans les deux, sous le repli
de l’aile interne du nez, sur l’extrémité de la branche supérieure du grand
cornet ou parfois sur toute la muqueuse. Ils commencent par un bouton
induré, développé dans l’épaisseur de la membrane et désigné par Dupuy
sous le nom de tubercule. Ces boutons se présentent sous forme de nodo¬
sités sphériques, grosses comme un gi’ain de chènevis ; ils sont durs et
résistants. De coloration jaunâtre , ils offrent un point culminant
brillant. Leur développement est très-rapide; du jour au lendemain
ils ont acquis le maximum de leur volume. Après deux ou trois jours,
le centre se ramollit, devient blanc et opaque et, l’épithélium se déta¬
chant, une gouttelette de pus fait issue d’une petite cavité creusée en
cupule.
Cette plaie, assez régulièrement circulaire et comme taillée à l’em-
portepièce, est finement déchiquetée sur son contour et pointillée
dans son fond. Sa coloration est gris plombé ou blafard, parfois parse¬
mée de petites stries rouge pâle. Autour d’elle on trouve un étroit bour¬
relet, dur et résistant, légèrement saillant à la surface de la muqueuse et
qui se continue profondément avec la base fibroïde sur laquelle repose
le chancre. Le liquide purulent qui s’en écoule en quantité considé¬
rable se coagule parfois pour former une croûte jaunâtre très-peu adhé¬
rente. Non- seulement le chancre morveux ne présente pas la moindre
•tendance à la cicatrisation, mais, de plus, il s’étend incessamment ; de
sorte qu’il peut atteindre une étendue de plusieurs millimètres, se con¬
fondre avec les ulcères voisins et former ainsi de larges plaques ulcé¬
reuses, festonnées dans leur contour et de figures variées à l’infini.
Malgré leur étendue, ces ulcérations conservent toujours le caractère
distinctif des ulcéi’ations primitives, à savoir, les bords taillés à pic dans
un bourrelet exubérant et induré comme le fond. Dans des circonstances
très-rares, les chancres peuvent se cicatriser. Ils se rétrécissent, se com¬
blent par l’accroissement de bourgeons charnus qui finissent par se recou¬
vrir d’épithélium ; il en résulte une plaque fibreuse, arrondie ou rayon-
née, dont la couleur blanche tranche avec celle de la muqueuse. L’un
78 MORVE ET FARGIN chez les solipèdes.
de nous a constaté ce fait sur les muqueuses laryngée, trachéale et bron¬
chique.
Outre les chancres, on peut voir encore à la surface de la pituitaire des
érosions superficielles, nommées ulcérations lardées parce qu’elles sont peu
visibles et difficilement reconnaissables. Elles sont représentées par des
plaques, très-irrégulières dans leur contour, sur lesquelles l’épithélium est
détruit.
Le glandage, par lequel la morve chronique débute le plus ordinairement,
offre ceci de spécial : les ganglions sont indurés plutôt que tuméfiés. Ils ne
suppurent jamais, à moins qu’un traitement intempestif ait été institué. Ils
acquièrent parfois une dureté excessive. Situés très-près de l’os maxillaire,
ils semblent y adhérer, et y adhèrent en effet par les progrès du mal. Cette
lésion est quelquefois le seul symptôme apparent pendant un ou plusieurs
mois, et, chose remarquable, il survit, dans certains cas, à tous les
autres signes de la morve ; c’est ce que nous avons indiqué dans notre
sixième catégorie.
Le jetage, qui paraît quelquefois en même temps que l’engorgement gan¬
glionnaire et quelquefois plus ou moins longtemps après, est l’écoulement
par le nez d’une humeur morbide qui a valu à la maladie le nom sous
lequel on l’a désignée depuis un temps immémorial. Le plus ordinairement
il est unilatéral, et, dans ce cas, il est beaucoup plus fréquent à gauche
qu’à droite ; deux fois sur trois, c’est de ce côté seul qu’il existe ou du
moins qu’il commence. Cette circonstance se retrouve chez l’homme, ainsi
que nous le verrons. D’abord purement séreux, il devient plus tard plus
consistant, plus visqueux pour se transformer en un écoulement purulent,
sanieux et parfois fétide. Le plus ordinairement il est inodore et n’exhale
qu’une odeur fade. Il offre ceci de particulier, c’est qu’il est abondant et
continuel. Visqueux, il s’agglutine aux poils qui bordent les naseaux.
D’une coloration ordinairement bleuâtre foncée, à teinte légèrement verdâtre,
il est parfois rouillé, strié de sang, et même véritablement sanglant, comme
dans la morve aiguë. Lassaigne a donné de ce flux nasal une analyse dé¬
fectueuse, en ce sens qu’elle ne porte que sur un seul des états sous lesquels
il se présente; il est clair cependant que les caractères physiques et chi¬
miques doivent varier à chaque période. Langenbeck a indiqué l’existence
de sporules mucédinées dans la matière du jetage des chevaux morveux. La
pituitaire, qui est d’abord d’un rouge assez intense, pâlit plus tard, devient
livide et comme d’un gris de plomb.
En résumé, les symptômes locaux essentiels de la morve chronique ne
diffèrent en rien de ceux du farcin chronique. Nous trouvons, dans l’un et
l’autre cas, mêmes ulcérations, mêmes altérations des lymphatiques et des
ganglions. Le siège seul diffère. Tandis que dans le farcin les lésions occu¬
pent les membres, dans la morve elles siègent sur la muqueuse des voies
respiratoires. Ces deux maladies dérivent donc d’un même état patholo¬
gique ; elles ne doivent pas être séparées, ainsi que certains auteurs l’ont
fait.
Ces différents symptômes locaux sont loin d’être toute la maladie, bien
MORVE ET FARCIN chez les solipédes.
79
que, pendant un temps quelquefois extrêmement long, ils semblent la
constituer exclusivement et ne nuire en rien à la santé générale.
Les chevaux atteints de morve chronique conservent leurs forces, et
même souvent tout leur embonpoint ; la respiration est quelquefois un peu
gênée, et l’on en a vu devenir poussifs par suite d’une déformation de la
trachée ; l’appétit ne cesse pas d’être bon ; parfois, dans le milieu de son
cours, la morve chronique peut présenter des symptômes d’acuité qui per¬
sistent jusqu’à la mort, ou plus souvent cessent, la maladie reprenant alors
son caractère primitif; mais dans d’autres cas, la maladie, après être restée
stationnaire, fait de rapides progrès. Un mouvement fébrile intense sur¬
vient, l’animal perd l’appétit et la gaieté ; la tête est pendante, tout dans
l’attitude exprime le défaut d’énergie, la lassitude musculaire, la dépression
générale. L’amaigrissement fait de rapides progrès ; en peu de jours, dit
Reynal, les animaux perdent 50 pour 100 kilog. de leur poids. Le sang s’ap¬
pauvrit de jour en jour, en diminuant de quantité, en perdant ses qualités
physiologiques. Les yeux sont chassieux ; la robe est terne et semble, sui¬
vant l’expression anglaise, couverte de peluches (pen-feathered). Les mu¬
queuses deviennent pâles, légèrement jaunâtres et infiltrées. Alors, quand
les chevaux ne sont pas abattus, ce dépérissement général et graduel se
termine par la mort et plus souvent par la morve aiguë. Des conditions
variées peuvent influer sur cette dernière terminaison. Tels sont un
surcroît de fatigue, le séjour dans une écurie infectée et malsaine, etc.
Mais il est un fait dont les conséquences ont la plus haute portée :
si on prive un cheval atteint de morve chronique de toute nourriture
et de toute huisson, ou seulement de tout aliment solide, il ne tarde
pas à succomber, non pas à la privation de nourriture, mais à la morve
aiguë.
Nous devons signaler comme une terminaison rare de la morve chro¬
nique la guérison spontanée. Gaullet a publié plusieurs faits intéressants où
cette terminaison heureuse paraît des plus authentiques. Toutefois nous
ajouterons que ces exemples de guérison spontanée sont loin d’avoir, le
plus souvent, cette signification favorable. Ainsi Gérard rapporte qu’un
cheval, paraissant bien guéri, ayant été abattu comme vieux et usé, pré¬
sentait à l’autopsie des ulcères très-profonds des cornets et de la cloison
cartilagineuse. Le jetage était nul, et le glandage très-peu considérable.
Aussi croyons-nous que si l’on avait vérifié plus souvent par l’autopsie
les cas de guérison spontanée, on les eût trouvés, pour la plupart, plutôt
apparents que réels. C’est pour cela que l’un de nous a conservé, parmi les
chevaux morveux, dans la sixième catégorie ceux qui, présentant des
cicatrices à l’orifice des narines, sont encore glandés.
En effet, rien n’est plus fréquent que de voir, après ces temps d’arrêt
dans la marche de la maladie, de véritables récidives qui montrent que ces
prétendues guérisons n’avaient rien de durable. C’est là un point capital
dans l’histoire de la marche naturelle de la morve chronique, car on peut
expliquer ainsi presque tous les cas qui avaient été interprétés à tort en
faveur de tel ou tel mode de traitement. Ce n’est donc qu’avec une extrême
80 MORVE ET FARCIN chez les solipèdes.
circonspection que l’on doit accepter la guérison comme une des terminai¬
sons de la morve chronique chez le cheval.
Farcin aigu. — Le farcin, à l’état aigu, est une affection- rare; il est,
du reste, presque constamment associé à la morve.
Toutefois il se traduit par des symptômes généraux qui sont beaucoup
plus accusés que ceux qui annoncent la forme chronique, et qu’il est inté¬
ressant de connaître parce qu’ils ont été l’ohjet de quelques études spé¬
ciales de la part de Trasbot. Avant les manifestations particulières au
farcin, on observe un ensemble de troubles fonctionnels qui dénotent une
altération dans la santé des animaux. Ainsi l’appétit est diminué; il devient
capricieux. Les animaux se montrent abattus ; ils maigrissent rapidement ;
les poils perdent leur luisant; la température du corps est plus élevée.
D’après Trasbot, elle atteint dans le rectum UT, 8. La sécrétion de
l’urine est augmentée d’une manière notable ; l’urine contient souvent de
l’albumine; la respiration est accélérée; les battements du cœur sont
forts ; les muqueuses apparentes, notamment la pituitaire et la conjonc¬
tive, revêtent une teinte jaune safi’anée.
Ce mouvement fébrile dure de deux à cinq jours ;- puis il diminue, l’état
général s’améliore à mesure que les déterminations locales du farcin se pro¬
duisent. Mais cette amélioration, qui peut persister pendant un temps plus
ou moins long chez l’animal atteint du farcin chronique, est de courte
durée chez celui qui est affecté de la forme aiguë ; bientôt, en effet, la fièvre
se rallume, les altérations se généralisent et arrivent rapidement à leur pé¬
riode ultime.
Les boutons appai’aissent très-soudainement en nombre considérable et
souvent confluent sur une surface étroite. L’évolution de la maladie fa-
rcineuse est rapide ; les lésions acquièrent vite une acuité très-pro¬
noncée En même temps que les symptômes caractéristiques apparaissent,
on observe souvent, pendant le cours du farcin aigu, des faits contingents
très-importants, tels que des arthrites aiguës avec gonflement énorme et
très-douloureux des articulations, des œdèmes chauds des membres.
Pendant que toutes les altérations ci-dessus opèrent leur évolution, la
fièvre, calmée un moment, se rallume par intermittence ; des exacerbations
se produisent à des intervalles plus ou moins longs, et des lésions qui ap¬
partiennent à la morve aiguë se montrent dans les cavités nasales. Les
animaux maigrissent rapidement ; ils perdent par jour 15 à 20 kilog. de
leur poids et meurent dans le dernier degré d’épuisement, si on ne les a pas
sacrifiés plus tôt.
Morve aigue. — L’apparition de cette forme est signalée par une fièvre
intense ; la respiration est accélérée, on compte UO, 50 mouvements res¬
piratoires par minute, souvent même on en compte un plus grand nombre ;
les mouvements respiratoires sont entrecoupés d’un soubresaut fortement
accusé. La dyspnée est extrême ; il y a même menace de suffocation. Sous
l’influence de ces troubles généraux, après deux ou quatre jours, apparais¬
sent les lésions locales essentielles et accessoires, coïncidant avec un amen¬
dement notable, mais éphémère, du mouvement fébrile.
MORVE ET FARCIN chez les solipêdes. 81
L’éruption des pustules nasales se fait rapidement ; elles sont remplacées
presque aussitôt par de larges ulcérations ; le jetage est purulent, sanieux,
et surtout très-abondant ; le gonflement des ganglions est plus ou moins
volumineux ; l’inflammation de la pituitaire est extrêmement vive, avec
rougeur, gonflement et douleur des ailes du nez. Les ulcérations nasales
sont profondes, et souvent le cartilage de la cloison se nécrose, d’où une
perforation complète et une communication des deux cavités nasales. Les
synoviales articulaires sont le siège d’une inflammation très-intense. Enlin
l’auscultation et la percussion du thorax indiquent la présence de graves
lésions pulmonaires et rendent compte des troubles si marqués de la respi¬
ration. La mort est la terminaison constante de la morve aiguë ; elle sur¬
vient dans l’espace de quelques Jours, soit par suite de l’épuisement qui a
fait sans cesse des progrès, soit, et c’est bien le cas le plus ordinaire, par
asphyxie quand des pustules développées sur le larynx l’ohstruent,. soit
enfin par le fait des lésions pulmonaires.
Anatosuie pathologique. — Un médecin. Rayer, décrivit le pre¬
mier les lésions nasales et pulmonaires propres à la morve chronique.
L’un de nous décrivit, d’après ses propres recherches, certaines ulcé¬
rations des voies aériennes et les caractères anatomiques du larcin chro¬
nique, qui confirmèrent et complétèrent celles de son maître. Ces études
étaient si exactes, que les auteurs et les obsen ateurs n’y ont rien ajouté pen¬
dant de longues années et, encore aujourd’hui, elles en restent le type fon¬
damental malgré l’application du microscope. Cet instrument nous fait
connaître, il est vrai, la nature intime des lésions, leur siège, mais il n’a
produit aucune découverte, ainsi que le lecteur pourra en juger. ïrasbot a
fait, dans ces dernières années, une étude approfondie de la morve et du
farcin. Nous aurons souvent recours à son travail pour l’étude microsco¬
pique des lésions qui caractérisent ces affections.
1. Farcin chronique. — Les lésions les plus remarquables du farcin chro¬
nique sont celles qui se manifestent à la peau. Bien décrits par Ilodet, les
boutons farcineux se présentent sous deux formes distinctes : tantôt sous-
cutanés, tantôt faisant saillie au-dessus du derme ; ils offrent ensuite diffé¬
rents degrés et subissent des transformations successives que nous allons
indiquer.
A. Caractères macroscopiques des lésions. — Boutons sous-cutanés. —
Le derme et l’épiderme sont intacts ; au-dessous, dans l’épaisseur du tissu
cellulo-fibreux épidermique, on voit de petits noyaux lenticulaires légère¬
ment hémisphériques sur leurs deux faces, dont le diamètre varie de
quelques millimètres à deux ou trois centimètres. Ils sont parfaitement
isolés au milieu du tissu environnant, auquel ils adhèrent cependant assez
fortement par de petites hrides cellulo-libreuses ; mais quand on les a
énucléés complètement, on trouve, d’une part, une cavité régulière, à
parois tout- à fait identiques au tissu dans lequel elle est creusée, sans injec¬
tion, sans épaississement, sans aucune modification ; d’auti’e part, une sorte
de noyau ovoïde, régulier, dont la surface est lisse, tapissée par une enve¬
loppe celluleuse très-fine et transparente. La coloration extérieure est mar-
NOÜV. DICT. DE MED. ET CHIR. XXIII. — G
82
MORVE ET FARCIN chez les solipèdes.
brée de jaune et de rouge, avec de petites arborisations et un pointillé rose.
En incisant le noyau on trouve que sa texture est homogène ; il présente
seulement au centre un peu plus de densité et une coloration un peu plus
blanchâtre. Dans quelques points, la circonscription de la tumeur n’est pas
si précise ; elle se confond avec les parties voisines dont la consistance
paraît augmentée. Enfin, on trouve les moins volumineux de ces noyaux
tout à fait jaunes avec un peu d’injection et de ramollissement autour.
Au niveau de ces boutons sms-cutanés ou chancres, tantôt les poils existent,
tantôt ils sont détruits.
Boutons superficiels. — Les boutons superficiels, ceux qui font saillie
au-dessus de la peau, sont isolés ou confluents. Partout où ils se sont
développés, les poils sont tombés et une aréole glabre, plus ou moins éten¬
due, les entoure. Leur grandeur est presque uniforme et varie entre celle
d’une lentille et celle d’une pièce de 20 centimes. Lorsqu’ils sont confluents,
ils peuvent se réunir en plus ou moins grand nombre. Quelquefois il n’y en
a pas moins de trente ou quarante à la fois, soit sur les joues, soit sur le
col, ou dans d’autres parties. Mais ils ne sont jamais confondus entière¬
ment les uns avec les autres, et, bien que leur circonférence se touche, il
est toujours facile de les distinguer et de les compter séparément. Par leur
réunion et leur forme, ils ont alors une grande ressemblance avec les tuber¬
cules plats syphilitiques de la marge de l’anus.
La disposition anatomique de ces boutons farcineux, suivant les différents
degrés qu’ils présentent, est assez remarquable à connaître :
1“ Les couches les plus superficielles d’e la peau sont seules malades ;
l’épiderme est entièrement détruit, mais le derme n’est entamé qu’à la
surface. 11 en résulte une simple érosion dont les bords sont circulaires,
très-nets et taillés en biseau, de manière à se continuer naturellement avec
le fond du petit ulcère qui est très-peu déprimé et formé par un tissu dense,
d’un blanc nacré, tout à fait analogue aux parties voisines du derme,
offrant seulement une texture plus serrée et une surface plus lisse. Un
suintement séreux, très-peu abondant, lubrifie ces petites érosions ; il ne
s’y forme pas de croûtes.
2” A côté de ces érosions, on voit d’autres points où l’épiderme est épaissi
circulairement en forme de plaques rondes d’un rouge sombre; il est
comme gorgé par un liquide poisseux, sanguinolent, qui suinte à sa sur¬
face et s’y dessèche quelquefois. Cette infiltration ne dépasse pas les couches
épidermiques. L’épiderme n’est ni soulevé ni détaché du derme.
3° Plus loin, c’est un véritable tubercule cutané, aplati, faisait une
saillie de quelques millimètres, déprimé sur ses bords, et se continuant
insensiblement avec l’épiderme environnant , d’une couleur jaune rou¬
geâtre, d’une consistance molle et s’affaissant sous le doigt, laissant suinter
une matière ichoreuse dans laquelle on distingue au microscope quelques
globules sanguins et purulents dont la plupart sont altérés, et se recou¬
vrant d’une croûte plus ou moins épaisse. L’épiderme est entièrement
détruit. Le derme, dont les couches les plus profondes restent intactes, est
gonflé, ramolli également dans toute l’étendue du bouton, épais de 0,005 à
MORVE ET FARCIN chez les solipédes. 83
0,006. A sa surface, le ramollissement est plus marqué et il y a comme
une couche de petits vaisseaux arborescents qui, jointe à une infiltration de
matière puriforme, donne la coloration jaune rougeâtre qui paraît à l’ex¬
térieur.
4° On voit encore s’élever au-dessus de la peau des végétations en larges
plaques irrégulières, de 0,03 à 0,10 d’étendue, mamelonnées, fungiformes,
molles et dépressibles, débordant les limites de l’épiderme sain qui les
entoure, et plus larges au sommet qu’àla base, élevées de 0,005 à 0,020, ne
paraissant pas résulter de l’agglomération d’un certain nombre des tuber¬
cules précédents, moins consistantes encore, baignées par une matière
plus abondante et recouvertes par des croûtes plus épaisses et plus brunes,
mais n’en différant pas sensiblement par la couleur et la nature de l’exha¬
lation. A la coupe, leur disposition intérieure est des plus remarquables.
On voit d’abord que la plaque, dans toute son étendue, est bien homogène
et résulte d’une lésion commune. Le tissu sous-dermique est notablement
épaissi ; quoique déjà très-dense chez le cheval, il l’est encore plus qu’à
l’ordinaire ; il est devenu comme lardacé et forme ainsi la base de la tumeur ;
celle-ci est plus élevée à son milieu qu’aux extrémités, où elle s’abaisse
doucement vers les parties voisines et est constituée par des couches dis¬
tinctes, de hauteur et d’aspect différents. Le derme est malade dans toute
■son épaisseur, et il a de la tendance à se confondre avec le tissu sous-jacent ;
cependant on peut suivre la ligne de démarcation. 11 résulte de cela qu’au-
dessus de la couche sous-dermique on en voit une autre à peu près sem¬
blable, moins épaisse et moins dense, qui envoie dans la supérieure des
prolongements en forme de cônes à base large et commune, à sommets
étroits et isolés. Entre ces cônes, facilement reconnaissables à leur couleur
nacrée, à leur consistance et à leur direction, se remarquent des cônes
dirigés dans un sens inverse, le sommet en bas,- et formant autant de
mamelons, assez exactement comparables à ceux de la substance rénale.
Ils sont d’une consistance très-inférieure à celle des précédents, d’un jaune
rougeâtre, formés de stries visibles à l’œil nu, dont quelques-unes sont
d’un rouge très-vif, surtout vers la base, bien distincts à leur sommet par
une dépression marquée à l’angle rentrant que forment les cônes opposés,
et, enfin, s’épanouissant tous supérieurement pour former ensemble cette
surface fongueuse irrégulière qui caractérise à l’extérieur les végétations.
Ils se terminent par un réseau vasculaire très-fin et fortement injecté, qui
donne à la surface un aspect marbré. L’épiderme a complètement disparu.
Ainsi, épaississement du tissu sous-dermique, doubles cônes rentrants,
s’appuyant profondément sur le derme épaissi, et s’épanouissant par
l’élongation des papilles en une végétation mamelonnée et croûteuse, telle
est la disposition de ces plaques farcineuses.
B. CAR.4CTÈRES HISTOLOGIQUES. — L’étude histologique du bouton farcineux,
du chancre dufarcin, récemment faite par Trasbot,ne révèle que les carac¬
tères propres à l'inflammation. Il s’agit, dit J. Renaut, d’une inflammation
nodulaire fibrineuse, et à tendances . hémorrhagiques marquées. Le phéno¬
mène initial est, en effet, le gonflement des noyaux du tissu conjonctif
8-4
MORVE ET FARCIN chez les solipèdes.
cutané et sous-cutané, et leur prolifération exagérée se traduisant, dans
le point central, par la présence d’éléments embryoplastiques, constituant
la plus grande partie du tissu nouveau. En dehors de ce point, on voit une
première zone où les éléments gonflés et entourés encore du blastème
nutritif granuleux, coagulé par le liquide durcissant, commencent à se
diviser. Enfin, dans la couche la plus excentrique, on voit seulement cette
même exsudation qui remplit et distend les aréoles du tissu normal. Les
vaisseaux sont très-dilatés, et de place en place on peut voir des hémorrha¬
gies interstitielles ponctuées, ou des points d’exsudation fibrineuse dus à
l’oedème inflammatoire très-intense qui se' produit alors (J. Renaut). Tous
ces détails histologiques s’observent sur les boutons jaunes, préalablement
durcis dans la solution d’acide chromique à 2 millièmes pendant quatre à
cinq jours. On les traite ensuite par le carminate d’ammoniaque, puis par
l’acide acétique.
Plus tard, lorsque les nodules inflammatoires deviennent caséeux à
leur centre et que le bouton, par suite du ramollissement de sa partie
centrale, est près de s’ouvrir, on trouve dans la cavité qu’il forme un pus
relativement pauvre en éléments figurés, qu’il est impossible, aujourd’hui,
de différencier des leucocytes ordinaires produits par l’inflammation.
Outre les globules blancs, le pus farcineux contient encore quelques
rares globules rouges intacts ou déjà ridés et en voie de désagrégation, et
une quantité considérable de granulations moléculaires grises, qui se dis¬
solvent dans l’acide acétique et la glycérine, et parfois aussi quelques
granulations graisseuses réfringentes, qui résistent à l’action des mêmes
réactifs. Le sérum du pus farcineux est très-épais et se coagule immédia¬
tement en une masse granuleuse, lorsqu’on le traite par un liquide acide
et surtout par l’acide picrique, qui le transforme en un corps solide jau¬
nâtre.
Les parois anfractueuses de la cavité du bouton, ou chancre farcineux,
avant comme après son ouverture, sont constituées parle tissu embryo-
plastique de l’inflammation. Cependant, sur leur surface libre, dans l’épais¬
seur des bourgeons charnus gris plombés qui forment la couche suppu¬
rante, les éléments embryonnaires présentent un caractère qui mérite
d’être noté. Au lieu de contenir un beau noyau sphérique et remplissant la
plus grande partie delà cellule, comme les éléments des bourgeons charnus
de bonne nature, la plupart de ceux qu’on détache en raclant légèrement
l’ulcère ont leur noyau nécrosé. Il semblerait que le liquide abondant
que laissent écouler les capillaires est doué de propriétés toxiques qui
font mourir les éléments anatomiques avant qu’ils soient parvenus à leur
forme définitive.
Une question intéressante se présente après cette étude anatomique du
chancre farcineux. Peut-on préciser aujourd’hui le siège exact de cette
lésion? Commence-t-elle dans une lacune ou dans un réseau, origine d’un
vaisseau lymphatique ?j Cette question, que certains auteurs ont tenté de
résoudre, n’est pas encore aujourd’hui résolue. Bornons-nous donc à l’étude
anatomique sans vouloir aller au delà du possible.
MORVE ET FARCIN chez les solipédes.
Lesengorgements des ganglions et des vaisseaux lympathiques, cordes farci-
neuses, sont un des caractères anatomiques les plus constants du farcin
chronique. Ils ne sont pas bornés à la région de Vauge, comme dans la morve,
etse montrent fréquemment à la face, à la ganache, au garrot et sur diverses
parties des membres. Au point de vue anatomique, la corde farcineuse est
une lymphangite consécutive à la dermite diffuse qui accompagne la pro¬
duction du chancre farcineux. Au début, on constate que le vaisseau est
dilaté par l’abondance exceptionnelle de la lymphe qu’il renferme. De plus,
celle-ci est trouble, opaline ou blanchâtre et notablement plus épaisse
qu’à l’état normal. En dehors du conduit, le tissu conjonctif est infdtré de
sérosité citrine. Plus tard, ces phénomènes morbides grandissent et s’accu¬
sent davantage. La lymphe est tout à fait purulente et charrie de petits
grumeaux fi brino -albumineux. Le vaisseau s’élargit de plus en plus, ses
parois s’épaississent, s’unissent, se fondent avec le tissu environnant qui,
primitivement œdémateux, est alors épaissi et infiltré. La face interne du
vaisseau est dépourvue de son endothélium ; elle est rouge, vasculaire et
présente des bourgeons ou nœuds, par places seulement ou dans toute sa
longueur, formés de cellules embryonnaires. Le liquide montre des leu¬
cocytes nombreux, granuleux et opaques, des lambeaux d’endothélium
détachés de la séreuse et des granulations libres en grande quantité. Le
sérum est fortement coagulable.
A une période plus avancée, le vaisseau est métamorphosé en un véri¬
table conduit fistuleux à parois résistantes et indurées. Il peut être complè¬
tement clos ou parsemé sur son trajet d’ulcérations nombreuses qui ont
suivi la marche et présentent tous les caractères des chancres primitifs.
L’examen microscopique de la corde farcineuse, à ses différents stades
d’évolution, montre qu’elle résulte d’un processus -inflammatoire identique
à celui qui se traduit par la formation des chancres. L’induration est
constituée par des éléments embryoplastiques et fibroplastiques.
Pour l’un de nous, les cordes farcineuses n’appartiennent pas toujours
à des vaisseaux lymphatiques ; on les voit quelquefois formées par des
veines superficielles oblitérées ; c’est à cette lésion que sont liés souvent
les œdèmes que l’on observe aux membres.
Les ganglions lymphatiques auxquels aboutissent les cordes farcineuses
sont volumineux et forment des tumeurs bosselées. Lorsque ces tumeurs
sont unies ensemble par un tissu cellulaire épaissi, presque lardacé, elles
sont parfois énormes. L’altération morbide de ces tumeurs ganglionnaires
du farcin ne se distingue pas, au point de vue anatomique, de celle de la
glande de la morve; aussi en ferons-nous la description anatomique à
propos de cette dernière affection.
Une autre espèce de tumeurs moins communes dans le farcin chronique
offre de l’analogie avec les tumeurs gommeuses syphilitiques ; elles sont
placées dans le tissu cellulaire du tronc et des membres, et paraissent tenir
quelquefois au développement des boutons sous-cutanés. Indolentes et sans
changement de couleur à la peau, elles offrent une fluctuation sourde. Lors¬
qu’elles sont profondes, elles sont dures et fixées sur les os avec lesquels
MORVE ET FARCIN chez les solipedes.
elles semblent se continuer. Riss a vu ainsi de véritables kystes, à parois
osseuses, dont la cavité renfermait une humeur jaunâtre très-épaisse et
grumeleuse.
C’est par leurs rapports avec de semblables tumeurs que les os eux-
mêmes finissent, dans quelques cas, par s’altérer. Ces tumeurs, comme les
engorgements farcineux des membres, ne possèdent aucun élément ana¬
tomique caractéristique ; elles ne représentent que les altérations de l’in¬
flammation sub-aiguë. En terminant cette étude de l’anatomie pathologique
du farcin chronique, nous ajouterons que le poumon renferme ordinaire¬
ment, toujours même si l’alfection est ancienne et si elle accompagne la
morve, des tubercules spécifiques à différents degrés de développement ; de
même, alors, on voit la pituitaire parsemée d’ulcérations, altérations que
nous allons étudier en détail à propos de la morve.
II. Morve CHRONIQUE. — L’étude anatomo-pathologique montre, dit Reynal,
avec la plus grande évidence qu’il ne faut pas établir de séparation entre la
forme chronique et la forme aiguë de la morve ; car il n’existe pas de cas
où l’on ne trouve sur le même sujet, à côté des lésions de la forme chro¬
nique, celles de la forme aiguë. On peut suivre dans une seule autopsie le
processus essentiel dans toutes ses mutations.
Les lésions de la morve chronique ou aiguë sont localisées ordinairement
dans l’appareil respiratoire et les portions du système lymphatique qui s’y
relient. Toutefois on peut en rencontrer dans un grand nombre d’organes,
mais ce sont des lésions contingentes qui n’ont pas la caractéristique des
premières. Les lésions essentielles, de nature spécifique sont les chancres,
les tubercules, les cordes lymphatiques et les glandes. Les autres, contin¬
gentes, sont d’ordre inflammatoire ou anémique ; ce sont les collections
purulentes des sinus, les indurations des plèvres, du parenchyme pulmo¬
naire et de quelques viscères ; enfin quelquefois les altérations générales de
l’anémie.
Chancres. — Ulcérations morveuses. — Caractères macroscopiques — Les
ulcérations morveuses sont de deux ordres : les unes identiques aux
«chancres du farcin, les autres constituées par de simples destructions épi-
îthéliales: Les chancres proprement dits existent sur la cloison nasale, les
■cornets, et le plus souvent d’un seul côté ; quelquefois on en rencontre
«dans les deux cavités. « Il est un point où ils ne manquent jamais et qui en
.« est, dit Reynal, ainsi que l’avait indiqué Rayer, comme le lieu d’élection,
«« c’est le repli de l’aile interne du nez. Tantôt ils sont isolés et peu nom-
>« ibreux ; tantôt, au contraire, ils sont disposés en séries linéaires ou groupés
« en nombre considérable sur une surface étroite. On les voit souvent ainsi
a sur les cornets, dont ils recouvrent la plus grande partie. Ils sont d’abord
« représentés par une petite nodosité sphérique, grosse comme un grain de
« millet ou un petit pois, logée dans l’épaisseur de la muqueuse ou dans le
« tissu conjonctif sous-jacent : quand la maladie marche lentement, ces
« petits boutons indurés sont d’une teinte jaunâtre lavée, plus pâle que la
« couleur normale de la muqueuse et sur laquelle elle tranche sensiblement. »
Cet auteur ajoute que dans le cas où l’état morbide a pris une certaine
MORVE ET FARCIN chez les solipèdes.
87
acuité, on peut trouver autour de chacun une légère aréole d’hyperhémie et
d’infiltration œdémateuse, d’autant plus accusée que le processus est plus
rapide. Ce bouton de morve est constitué par un tissu dense, résistant, gris
clair, translucide. Plus tard, sur son point le plus culminant, il présente
une coloration blanc jaunâtre et opaque, l’épithélium qui le recouvre est
gonflé ou éliminé, et le point central est devenu friable, pyoïde, facile à
écraser. Puis, enfin, cette partie ramollie et éliminée sous forme de pus
laisse, à sa place une petite cavité entourée d’un fin bourrelet induré. Elle
repose sur une base résistante.
Lorsque les chancres morveux se touchent, se confondent par leurs
bords, ils donnent lieu à de larges plaques ulcéreuses dont les figures et
les dimensions varient àl’infini, mais qui conservent toujours sous elles et
dans leur périphérie l’induration caractéristique.
Outre les chancres proprement dits, on trouve presque toujours à la sur¬
face de la pituitaire, dans le cas de morve ancienne, de larges ulcérations
circulaires, superficielles, dues à la destruction de l’épithélium. On les ren¬
contre principalement à la surface de la cloison.
Lorsque, pendant la vie, la morve a suspendu sa marche, on observe
quelquefois, après la mort, un certain nombre d’ulcérations qui présentent
de véritables bourgeons charnus, et dont les bords, de niveau avec le fond,
offrent un véritable travail de cicatrisation et quelquefois un commence¬
ment de cicatrice.
Les chancres et les ulcérations affectent une partie de l’épaisseur de la
pituitaire, ou toute cette membrane qui se trouve détruite jusqu’aux car¬
tilages ou jusqu’aux os, suivant le point où l’ulcération s’est développée.
Nous reproduisons, d’après Zundel, une figure où l’on peut voir ces
lésions (fig. 10).
Dans certains cas. Rayer a vu de véritables cicatrices sur la muqueuse
de la cloison et sur celle qui revêt les cornets. Plusieurs fois même, il a
vu la membrane muqueuse de la cloison sillonnée en divers sens par des
brides saillantes plus blanches que la muqueuse saine, et s’étendant en
rayonnant d’un point central à peu près comme certaines cicatrices de la
peau à la suite de brûlures. L’humeur que l’on trouve à la surface des fosses
nasales est variable sous le rapport de sa constitution et de sa couleur, sui¬
vant l’état ulcéré ou non de la muqueuse. Tantôt constituée par un mucus
épais, jaunâtre et filant, elle se rapproche un peu plus du pus à la surface
des ulcères. Rayer a trouvé quelquefois dans les sinus maxillaires et dans
les cornets une matière d’un blanc laiteux, épaissie comme du lait caillé.
La lame fibreuse delà pituitaire, épaissie dans quelques points, éprouve
une véritable ossification accidentelle dans quelques autres. Plusieurs fois,
dans les sinus. Rayer a vu les lames de la couche fibro-celluleuse de la pitui¬
taire, infiltrées d’une matière d’apparence gélatineuse, offrir une épaisseur
de deux à trois lignes.
Lorsque la morve a persisté longtemps chez un cheval, les os des fosses
nasales éprouvent de fortes altérations. Quelquefois, leur tissu notablement
épaissi, poreux, blanchâtre, fort peu consistant, se laisse écraser facilement
88 MORVE ET FARCIN chez les solipèdes.
entre les doigts. D’autres fois, les lames osseuses ont une épaisseur plus
que quadruple de l’épaisseur normale. Elles sont dures, cassantes; leurs
bords sont aigus, leur surface est rugueuse, inégale, et présente beaucoup
de petits trous qui paraissent destinés aux vaisseaux. Enfin, on a observé la
perforation de la cloison du nez.
L’étude histologique des chancres morveux de la pituitaire fait recon-
Fig. 10. — Cloison nasale d’un cheval morveux. — Une bande jaunâtre d’infiltration plas¬
tique parcourt la pituitaire ; sur cette bande, on voit à gauche des érosions de différentes
formes; au milieu une nodosité morveuse, une autre ulcérée et un chancre; à droite une
nodosité avec aréole, une pseudo-cicatrice; un chancre en bas sur la pituitaire saine ; en
haut, il y a à droite des érosions granuleuses ; vers le milieu des chancres profonds à bour¬
relet dur et saillant, puis une pseudo-cicatrice; des érosions de toutes formes, des nodosités
à points plus blancs , enfin un chancre sur une partie érodée. (Zündel. Dictionnaire de
médecine, de chirurgie et d’hygiène vétérinaires, Paris, 1875, Article Morve.)
MOUVE ET FARCIN chez les solipédes. 89
naître que leur tissu, avant et après Tulcération, a la même organisation
que celui des nodosités qui occupent l’arbre respiratoire (Trasbot). C’est
donc à propos des tubercules du poumon que nous ferons connaître en quoi
consiste là structure de ces nodosités.
Le larynx, la trachée, les bronches sont le siège de lésions non moins
remarquables et non moins caractéristiques que celles de la pituitaire. Ces
lésions, entrevues par Rayer, regardées comme peu fréquentes par les
vétérinaires de cette époque, ont été surtout étudiées par l’un de nous.
Sur vingt-quatre autopsies de chevaux atteints de morve chronique ,
il a trouvé huit fois des altérations considérables de la muqueuse des
voies aériennes, qui ont été soumises à l’examen des membres de la
Société anatomique. Dans la description de ces lésions, il est important de
distinguer plusieurs degrés, qui se succèdent et correspondent aux diffé¬
rentes périodes de la maladie.
1° La membrane muqueuse, sans changement de coloration ni de con¬
sistance, est parsemée depuis le larynx jusqu’aux divisions bi’onchiques
d’un nombre considérable (trois ou quatre cents) de petites élevures
blanches, analogues au premier abord aux papilles de la langue. Abon¬
dantes surtout sur les parties latérales, elles suivent partout la direction des
plis longitudinaux très-visibles à la face interne des voies aériennes. Leur
forme estoblongue; elles sont renflées au milieu, et leurs deux extrémités,
quelquefois très-effilées, vont en s’amincissant se confondre avec les plis
normaux dont elles semblent un épaississement. On pourrait les, comparer
à des cicati’ices très-anciennes de morsures de sangsues. Dans quelques
points, elles sont plus petites et consistent en une simple élevure; mais
dans d’autres, elles se prolongent presque uniformément sur la largeur du
pli, qui devient alors beaucoup plus saillant que dans l’état naturel. Elles
n’ont guère plus de 0,001 à 0,002““ au-dessus de la surface même delà
trachée ; quelques-unes ne font qu’une saillie beaucoup moindre, ou rhême
semblent de simples taches sous-muqueuses qui ne forment pas d ele-
vures et ne se sentent pas même au toucher. Leur couleur est d’un blanc
opalin, qui tranche sur la teinte légèrement jaunâtre de la muqueuse ; les
plus élevées sont demi-transparentes. La plupart de ces élevures sont
isolées et parfaitement distinctes ; mais quelquefois on en voit un certain
nombrese réunir en groupe de deux à cinq. Si l’on incise une élevure dans
un sens ou dans l’autre jusqu’au cerceau cartilagineux, on voit sur-le-
champ qu’elle dépend exclusivement de la membrane muqueuse et ne
pénètre ni dans la couche musculeuse, ni dans le tissu cellulaire sous-
jacent. En exerçant sur la muqueuse une traction un peu forte, portant lon¬
gitudinalement, on affaisse toutes les élevures, au point de faire disparaître
complètement les moins saillantes.
2° Les agglomérations d’élevures dont nous avons parlé, lorsqu’elles
sont un peu étendues, forment des espèces d’étoiles qu’il ne. faut pas con¬
fondre avec les véritables cicatrices que l’on trouve aussi dans les conduits
aériens et avec lesquelles elles ont quelque ressemblance. Ces p'aques sont
formées de plis radiés, sous lesquels on pénètre et qui se terminent en cul-
MORVE ET FARCIN
de-sac. Ces replis sont simplement muqueux; ils n’ont ni l’aspect, ni la
consistance du tissu .fibreux ; ils ne dilîèrent en rien de ceux qui forment
les élevurés les plus saillantes ; enfin la muqueuse sur laquelle ils se déta¬
chent n’est pas adhérente aux tissus sous-jacents. Il n’y a que le point cen-,
tral qui soit un peu plus dur, bien que sans avoir une grande résistance. Si
donc, au premier aspect, il semble qu’il y ait là une cicatrice, on peut n’y
voir qu’une agglomération plus grande et moins régulière des élevures
voisines. Au niveau de ces groupes, on trouve dans le tissu cellulaire sous-
muqueux une vascularisation plus grande.
3° Dans un degré plus avancé, les élevures répandues sur la muqueuse
laryngée et trachéale, aulieu d’être blanches et demi transparentes dans toute
leur étendue, sont d’un rose vif à leur sommet ; elles forment comme une
longue bande, dont la rougeur contraste avec la pâleur de la muqueuse
voisine. L’injection considérable de quelques-unes d’entre elles les rend
turgescentes et rouges comme les bourgeons charnus d’une plaie ; elles
présentent aussi une disposition remarquable qui n’existe pas dans le pre¬
mier degré. Le sommet est déprimé en forme de godet, et au centre on voit
un point très-rouge. On pourrait les comparer à la pustule vaccinale au
cinquième ou sixième jour. Autour de quelques-unes, l’épithélium forme
comme une espèce de circonvallation très-peu profonde, mais cependant
visible à l’œil nu, et d’où l’élevure sort comme le mamelon s’élève des
calices du rein. La section montre un développement très-considérable des
vaisseaux sous-jacents, dont la vive injection témoigne d’un degré de plus
dans le travail pathologique.
4“ De l’agglomération et du ramollissement des élevures résultent de vé¬
ritables ulcérations. Leur nombre est parfois si considérable, que c’est à
peine s’il reste un point où la muqueuse soit saine; mais il arrive qu’on
n’en rencontre que deux ou trois, rarement une seule. Leur étendue varie
de 3 millimètres à 1 2 centimètres et même plus ; l’un de nous a vu toute la
surface interne d’une première division bronchique entièrement détruite.
Leur circonférence est tantôt circulaire, tantôt irrégulière, et sa forme dé¬
pend de leur grandeur. En effet, les plus petites sont très-régulièrement
rondes; les plus grandes, au contraire, ont des bords sinueux et semblent
quelquefois formées par la réunion des plus petites. Les ulcérations les
moins larges sont élevées au-dessus de la muqueuse et leur surface est uni¬
forme ; seulement elles présentent au centre une couleur moins vive et un
ramollissement plus avancé qu’à leur circonférence. A mesure qu’elles aug¬
mentent de dimension, elles deviennent moins saillantes, et bientôt se
creusent de plus en plus profondes au-dessous de la surface des parties
restées saines. Les plus étendues ont des bords élevés de 1 à 4 millimètres,
presque taillés à pic et d’un rouge très-vif. En approchant du centre, la
rougeur dévient terne et sale. Le fond, situé à 1 centimètre au -dessous du
niveau des bords, est grisâtre et formé d’une pulpe ramollie placée entre
les mailles d’un tissu réticulé et comme gaufré, qui résiste au lavage. La
surface présente souvent des bourgeons d’un rouge livide ou d’un rose vif,
■et de véritables fongosités plus ou moins élevées. Dans quelques points où
MORVE ET FARCIN chez les solipèdes.
91
l’ulcération a pénétré plus profondément, on voit les cerceaux cartilagi¬
neux mis à nu. On voit, au milieu de quelques-unes, des îlots de tissus
sains qui ont résisté et sur lesquels s’aperçoivent de simples élevures.
Autour des plus petites plaques , la membrane muqueuse est plissée
et comme rayonnée ; quant aux grandes ulcérations, elles ont déter¬
miné autour d’elles une contraction telle des tissus sous-jacents , et
même des cartilages, qu’elles forment des enfoncements et de véritables ca¬
vités creusées sur toute la' longueur de la trachée et des bronches. Une dis¬
position très-remarquable s’observe souvent encore pour ces ulcérations,
et en indique la marche curieuse. Tandis que le bord inférieur forme un
bourrelet saillant, d’un rouge très-vif, découpé à pic et très-nettement sur
la muqueuse, le supérieur, au contraire, est irrégulier, mal limité, se con¬
fondant avec les parties supérieures et s’en distinguant seulement par la
■couleur et la consistance particulière du tissu ulcéré. C’est que la mu¬
queuse est tout à fait saine au-dessous de l’ulcération, tandis que, au-dessus
d’elle, elle porte les traces encore récentes de l’ulcération qui, comme on
le voit, se développe d’un côté à mesure qu’elle se cicatrise de l’autre.
5“ Cette disposition explique la fréquence des cicatrices que Ton ren¬
contre dans les voies aériennes des chevaux atteints de morve chronique,
et qui ne sont le plus souvent que le signe trompeur d’une guérison appa¬
rente. Il nous reste à indiquer sous quelle forme elles se présentent ; elles
sont plus ou moins complètes ; la surface ulcérée est d’abord rugueuse ,
sillonnée par des nodosités ou des brides irrégulières ; à la place des bour¬
geons et des fongosités, on voit une trame cellulo-fibreuse réticulée. Plus
tard, c’est une véritable cicatrice rayonnée, fibreuse, nacrée, très-résis¬
tante. Rétractée sur elle-même, elle produit souvent un rétrécissement
considérable du calibre de la trachée et une déformation qui est devenue
dans quelques cas une cause de cornage. Les cicatrices que Ton observe
dans les fosses nasales comme dans les voies aériennes se montrent pres¬
que toujours à côté d’ulcérations récentes.
Les désordres que Ton trouve dans les poumons ont dès longtemps fixé
l’attention des vétérinaires, et avec juste raison, car ils sont, on peut le
dire, aussi essentiels à la maladie que les lésions nasales elles-mêmes.
Pendant longtemps, la plupart des observateurs, avec Dupuy, rapportèrent
au tubercule les altérations pulmonaires. Trousseau et Leblanc n’hésitèrent
pas à regarder comme tuberculeuses les granulations morveuses du pou¬
mon. Toutefois, Trousseau modifia plus tard son opinion, et il reconnut
qu’il n’est pas légitime d’assimiler la mor\'e chronique des chevaux à la
phthisie tuberculeuse de Thomme. Rayer assigna le premier à ces lésions
leur vrai caractère. Il décrivit : a Des granulations miliaires propres à la
morve chronique; b des masses rougeâtres, ou jaunes, ou blanches, plus
ou moins indurées, et disséminées à la surface ou à l’intérieur des poumons,
d’ailleurs sains. Voici, du reste, en quoi consistent les lésions macroscopi¬
ques des poumons (fig. 11) :
a Le tissu pulmonaire est criblé d’une quantité innombrable de petits
dépôts, dont le volume varie depuis celui d’une tête d’épingle jusqu’à celui
morve et FARCIN chez les solipédes.
d’un gi’ain de chènevis, formés d’une matière fibrineuse jaune, présentant
partout la même consistance, ne se laissant pas écraser facilement et ré¬
sistant à la pression, partout isolés au milieu du tissu pulmonaire dans de
petits kystes, desquels on les fait sor¬
tir sans peine par l’énucléation, et qui
forment ensuite de petites vacuoles
à parois d’un blanc grisâtre, assez
et demi-transparentes, res¬
semblant au cul-de-sac terminal des
Ces petits kystes sont adhé-
, mais sans union vasculaire, .
tissu des poumons dont on ne peut
les détacher complètement. Autour
de ces granulations, le poumon est
; nulle part on ne trouve de ca¬
vernes. A la surface du poumon, sous
plèvre, les granulations forment de
petites taches jaunes, légèrement sail¬
lantes à la vue, et surtout au tou¬
cher, isolées et sans injection ni co¬
loration du tissu environnant. Dans
'ïntérieur du parenchyme pulmonaire,
granulations jaunes sont entourées
d’un cercle d’un gris noirâtre très-
marqué, mais presque linéaire et formé
par- les parois des petits kystes. Ces
granulations sont quelquefois en petit
nombre et elles sont souvent accom¬
pagnées d’un piqueté d’un rouge ver¬
meil, qui semble formé par une infiltra¬
tion sanguine très-limitée entre chaque
vésicule pulmonaire.
Les poumons présentent encore
noyaux ecchymotiques, ou des dé¬
fibrineux dont le volume peut
d’un œuf de poule. On
trouve aussi fréquemment des masses
d’un blanc légèrement bleuâtre, lar-
dacées, tantôt gélatini formes, tantôt
très-dures. Elles ne sont pas isolées ni
nettement circonscrites, mais elles se
confondent sans lignes de démarcation
avec les parties complètement saines qui les entourent, et semblent infiltrées
dans le tissu pulmonaire. Quelques granulations se retrouvent au milieu
de ces masses indurées. Les parois dégénérées des rameaux bronchiques et
des vaisseaux qui les traversent se confondent souvent avec elles, et il n’est
Fig. 11. — Coupe du poumon
morveux (grandeur naturel!
voit nombre de tubercules miliaires,
tubercules plus grands entourés d’
zone d’iiépatisation pulmonaire ; à F
gle droit il y a de l’infiltration
(ZüNDEL, Dictionnaire de médecine, de
chirurgie et d’hygiène vétérinaires.
Paris, 1875, Ar
MORVE ET FARCIN chez les solipédes. 93
pas rare de voir des ulcérations sur la muqueuse aux points qui leur cor¬
respondent.
Caractères microscopiques des nodules ou tubercules morveux : Poumons,
muqueuse pituitaire, laryngée, trachéale et bronchique. — Dans ces der¬
nières années, Trasbot a étudié les tubercules morveux au point de vue
histologique. Pour lui, les tubercules ou nodules morveux ne se ren¬
contrent que dans les poumons où parfois ils existent en grande quantité.
Ils sont disséminés dans tout le parenchyme pulmonaire depuis la
superficie jusqu’à la racine des poumons. Ils sont très-appréciables à la
vue et par le toucher. On les trouve à différents âges de leur évolution.
A leur première période, les tubercules morveux sont repi'ésentés par de
petits îlots hyperhémiés, assez régulièrement sphéroïdes, qui sont d’un rouge
vif d’abord, puis plus sombre. Ces petits foyers sont le siège d’une infiltration
séreuse abondante ; ils sont assez souples, assez élastiques, et n’ont pas cette
compacité, cette friabilité, qui caractérisent l’hépatisation. A une période
plus avancée, on aperçoit au centre un point blanc grisâtre, qui acquiert ra¬
pidement un certain développement; il conserve encore autour de lui
l’aréole hyperhémique, et ne s’isole pas du tissu qui l’entoure et avec lequel
il est en continuité parfaite. Plus tard encore, il se densifie, sa couche exté¬
rieure s’organise et se toansforme en une paroi fibreuse résistante, en
même temps que sa circonférence enflammée se rétrécit graduellement et
finit par disparaître. Alors il est complètement formé, bien délimité, dense,
résistant, opaque dans son centre et entouré d’une paroi qui possède la
ténacité du tissu fibreux ordinaire. Contrairement à ce qu’on a prétendu, il
n’est jamais enkysté. Sa coque conserve toujours, d'une part, une continuité
parfaite avec le tissu conjonctif environnant, et, d’autre part, elle émet des
prolongements fins qui se perdent et s’entre-croisent dans son intérieur et
l’unissent intimement au contenu qu’elle renferme.
Arrivé à l’apogée de son développement, le tubercule subit la dégénéres¬
cence granulo-graisseuse et la calcification.
La première de ces modifications est signalée par l’aspect opaque et ca¬
séeux que revêt le centre de la nodosité. Celui-ci peut alors être énucléé de
la coque qui le renferme et se réduit en une bouillie épaisse par la pression.
A la suite de la désagrégation caséeuse, ou en même temps qu’elle, il se
dépose souvent dans la substance du tubercule morveux des sels de chaux
qui en modifient notablement la consistance dans la partie centrale ; on les
trouve sous forme de petits grains irréguliers, donnant, au toucher, la sen- .
sation d’un sable très-fin qui se trouverait mélangé à la matière caséeuse.
Dans la coque fibreuse, ils sont intimement incorporés au tissu et lui
donnent la consistance osseuse. Cette imprégnation minérale ne s’observe
que chez les animaux vieux qui ont vécu des années après les premières
manifestations très-obscures et méconnues de la maladie.
Les tubercules de la morve se développent dans l’épaisseur même de la-
muqueuse d’une .très-petite bronche et dans le tissu conjonctif qui lui est
sous-jacent, dans l’angle de division des dernières ramifications de l’arbre
bronchique, ou, mais plus rarement, autour d’un vaisseau. Ils se rappro-
94 MORVE ET FARCIN chez les solipêdes.
chent en cela des nodules ou chancres delà peau qui ont pour siège le derme
cutané et le tissu contigu, et des chancres de la pituitaire. Pour bien appré¬
cier ces caractères morphologiques, il faut pratiquer des coupes minces dé
tubercules durcis dans l’acide chromique. Aucentreduplusgrandnombre, on
trouve une petite bronche remplie par une masse solide ou ramollie qui
l’obstrue entièrement, ou bien le tuyau aérien est refoulé sur l’un des côtés
du nodule, ou enfin celui-ci est enserré dans l’angle de division. Quand on
fait une coupe du tubercule en voie de formation, on constate que dans
l’aréole hyperhémiée les alvéoles pulmonaires sont vides comme à l’état
normal, et qu’ils sont seulement nn peu rétrécis par l’épaississement de
leurs parois infiltrées. Il n’y a donc pas, ainsi qu’on l’a dit, une hépatisa¬
tion lobulaire.
Le tubercule présente quelques modifications suivant la position qu’il
occupe. Celui qui a pour base une petite bronche présente une masse cen¬
trale assez molle, composée de globules purulents et de filaments de-
mucus qui résistent à l’action de l’acide acétique et forment une espèce
de réseau, emprisonnant les globules et donnant à l’ensemble une consis¬
tance élastique analogue à celle du gluten. Il montre, en outre, fréquem¬
ment dans son intérieur quelques fragments de cellules cylindro-coniques,.
à cils vibratiles détachés de la muqueuse.
Le tissu propre du tubercule est représenté, dans la muqueuse, par un
épaississement qui gagne de proche en proche et forme bientôt un anneau
complet et très-irrégulier, qui entoure la bronche. Au microscope, ce tissu
hétéroplasique, qui paraît granuleux, présente la disposition suivante :
des fibres lumineuses et élastiques, qui se continuent avec le tissu conjonc¬
tif circonvoisin, forment un réseau très-serré, dans chaque maille duquel
on aperçoit trois à quatre noyaux embryoplastiques, plus ou moins avancés
dans leur développement. Plus tard, ils s’entourent d’une couche protoplas¬
mique, ils s’allongent un peu pour prendre la forme de cellules fibro-plas-
tiques. Mais la plupart de ces éléments sont arrêtés à ce point de dévélop-
pement, parce que le tissu propre du tubercule ne contient pas de vaisseaux
nutritifs, de sorte que la couche superficielle seulement se nourrissant aux
dépens des vaisseaux voisins achève son organisation et forme enfin la
coque résistante extérieure, tandis que dans les parties profondes les élé¬
ments anatomiques subissent la nécrobiose. Ils se ratatinent, se rident, de¬
viennent granuleux, et finissent par éprouver la dégénérescence caséeuse.
Les tubercules développés en dehors des tuyaux bronchiques, dans le
tissu interlobulaire et sous-pleural, le long des artères, etc., présentent
d’abord une disposition différente. Le tissu propre, au lieu de former un
anneau autour d’une bronche, est rassemblé en une petite sphère régulière.
Du reste, il a identiquement le même caractère histologique et subit exac¬
tement les mêmes métamorphoses. Cette structure appartient en propre
aux nodosités que nous avons décrites sur la muqueuse pituitaire, laryngée,
trachéale et bronchique.
J. Renaut vient de donner dans le travail deH.Bouley et Brouardel, publié
dans le Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales, une description
MORVE ET FARCIN chez les solipédes.
95.
du nodule ou tubercule morveux toute différente de celle que nous venons r
de relater suivant les opinions de Trasbot. Ainsi Renaut admet, avec quel¬
ques auteurs, l’existence d’une pneumonie lobulaire; car les alvéoles pul¬
monaires, dit-il, sont dépouillés de leur endothélium, oblitérés par des
cellules embryonnaires, des globules blancs. C’est à la réunion de plusieurs
alvéoles voisins remplis de la sorte, que sont dues les grosses masses ob¬
servées à la surface de la plèvre, dans l’intérieur du parenchyme pulmonaire,
et qui sont improprement appelées tubercules. Pour lui, l’hépatisation mor¬
veuse serait ainsi constituée : au centre de la lésion, on voit, sous un faible
grossissement, une série de grains rouges formant par leur confluence une
grappe élégante ; chaque grain est constitué par une agglomération de
globules blancs colorés par le carmin el remplissant exactement un alvéole
pulmonaire. Plusieurs alvéoles voisins, remplis de la sorte, se confondent
pour former la grappe, et généralement le nodule morveux renferme au
centre un petit lobule pulmonaire oblitéré par des cellules embryonnaires,
et dont les alvéoles sont dépouillés de leur endothélium. Cette sorte d’îlot
de pneumonie lobulaire est ordinairement opaque à son centre. A ce niveau
les globules blancs ont des contours moins distincts et ils sont plongés dans,
une masse granuleuse. Leurs noyaux, de forme bizarre, bi- ou multilobés,
sont en voie de bourgeonnement.
Tout autour de la petite grappe ou nodule s’étend une nappe translucide,
très-analogue au premier abord à un îlot de pneumonie colloïde. Les alvéo¬
les, dépouillés de leur endothélium, sont remplis à ce niveau par une masse
d’un jaune verdâtre paraissant homogène. Un certain nombre de globules
blancs y sont englobés, et forment sur quelques points des sortes d’îlots.
Cette zone colloïde est forinée par une hémorrhagie ancienne. La substance
qui oblitère les alvéoles est, en effet, constituée par de la fibrine soit granu¬
leuse, soit fibrillaire, par des globules rouges et enfin par des globules
blancs. Si l’ondissocieces masses hémorrhagiques, onyrencontre, en outre,
de grosses cellules rondes chargées de pigment sanguin. Ces cellules ne
sont autre chose que les cellules endothéliales du poumon qui ont englobé
les globules rouges. Du reste, on observe ce fait dans toutes les hémorrha¬
gies pulmonaires quelconques. Enfin, à la périphérie de cette zone hémor¬
rhagique translucide, on observe une couronne d’hémorrhagies toutes récen¬
tes, semées de place en place, comme des points, tout autour de la lésion.
En dehors de ces points hémorrhagiques, le poumon redevient perméable.
Les vaisseaux veineuxsont, parplace, extrêmement dilatés. Au pourtour du
nodule, ils sont souvent entourés de globules blancs sortis par diapédèse.
Plusieurs, énfin, dans la zone hémorrhagique périnodulaire, sont oblitérés
par des caillots.
Ainsi constitué, le nodule morveux évoluant se présente à la longue sous
d’autres aspects. Le point caséeux qui est apparu au centre du nodule
s’agrandit et envahit parfois le nodule entier ; l’ensemble de la lésion se
ramollit et se vide dans une bronchiole, formant ainsi une excavation ana¬
logue aux cavernes tuberculeuses. D’autre fois, surtout chez les chevaux
affectés de morve chronique, on trouve une évolution différente. Le nodule,
96 MORVE ET FARCIN chez les solipèdes.
\ morveux se comporte comme un bourgeon charnu, il se transforme en tissu
conjonctif, parcouru par des vaisseaux embryonnaires et des lympathiques ;
ce tissu se dirige vers les nodules plus profonds en formant une bride cel¬
luleuse, sorte de cicatrice rameuse étoilée sur les bords. Le tissu pulmo¬
naire commence, dès lors, à se modifier; tout autour de la bande cicatri¬
cielle, on voit les alvéoles pulmonaires, d’abord remplis de grosses cellules
endothéliales gonflées, s’aplatir en même temps que les travées interalvéo-
lalres s’épaississent et se chargent de cellules embryonnaires ; en fin de
compte, elles se transforment en espèce de tissu conjonctif. Un travail ana¬
logue s’effectue dans tous les points du poumon où existaient soit de petits
nodules, soit des points hémorrhagiques, et, comme ces points sont très-
nombreux, il en résulte que le poumon affecté de morve chronique est, en
même temps, sclérosé par places, semé d’hémorrhagies en voie de transforma¬
tion ou récentes, enfin de nodules morveux, naissants ou entièrement
formés.
Pour cet auteur, enfin, les ulcérations des muqueuses du système respi¬
ratoire reconnaissent la même origine : inflammations disposées par nodules,
s’accompagnant d’énorme congestion, d’exsudation fibrineuse abondante et
d’hémorrhagies, et aboutissant en fin de compte à la mort lente des éléments
du nodule morveux, origine des ulcérations morveuses.
Nous avons tenu à signaler ici les idées de J. Renaut sur la structure mi¬
croscopique des lésions de l’affection morvo-farcineuse, afin que le lecteur
pût la comparer avec celles que nous avons adoptées d’après Trasbot.
La corde morveuse ou mieux les cordes morveuses, puisqu’elles ont pour
base les lymphatiques enflammés qui sillonnent, de l’ouverture vers le fond
de la cavité nasale, la membrane pituitaire, forment un faisceau plus ou
moins gros, dont les cordons sont noyés dans le tissu environnant, très-abon¬
dant, de cette région et qui est alors épaissi et induré autour des vaisseaux.
On peut aussi les retrouver au-dessus du paquet ganglionnaire de l’auge.
Outre ces lésions, la morve est encore caractérisée anatomiquement par
l’induration des ganglions lymphatiques de l’auge et des bronches. Dans
l’un et l’autre point, dit Reynal, comme dans les ganglions de l’entrée de
la poitrine et de l’aine, dans le cas de farcin, les ulcérations sont situées
sur les régions dont les vaisseaux blancs aboutissent à l’un de ces paquets
ganglionnaires.
Contrairement à l’habitude de certains vétérinaires de donner le nom
de glande seulement à la tnmeur formée par les ganglions sous-linguaux,
Reynal applique cette désignation encore aux altérations ganglionnaii'es
du farcin. Pour lui, la différence de siège n’est que secondaii’e ; aussi celte
étude de la glande de morve s’applique non-seulement à la tumeur de
l’auge, mais en même temps à celles des bronches et des autres régions du
corps.
hd, glande de morve présente des caractères anatomiques variables sui¬
vant le temps de son développement. Au début, les ganglions sont le siège
d’un processus irritatif qui ne paraît nullement spécifique. En les incisant,
on constate qu’ils sont un peu hyperhémiés et infiltrés abondamment d’un
MORVE ET FARCIN chez les solipêdes. 97
blastème nutritif, jaune citron, qui s’étend à la périphérie dans le tissu
conjonctif circonvoisin. Le tissu du ganglion n’a pas perdu sa ténacité
normale. Il est flexible, élastique et résiste à la dilacération. Deux ou trois
jours après le début de cette altération, les ganglions, plus volumineux,
sont denses, résistent à la pression et prennent un aspect bossué. Le fais¬
ceau de vaisseaux blancs constitue une espèce de pédoncule auquel ils
sont appendus. En pratiquant des incisions dans la tumeur, on constate
qu’elle est creusée d’une multitude de logettes très-étroites, remplies de
pus épais et visqueux. Autour de ces cavités, le tissu conjonctif intermé¬
diaire est encore très-vasculaire et déjà fortement épaissi, comme le centre
de la glande ; le faisceau des vaisseaux afférents laisse écouler par de nom¬
breux et fins pertuis, représentant chacun un lymphatique enflammé, de
très-petites gouttes de pus visqueux et jaunâtre.
A une époque plus avancée, chacune des petites cavités intérieures est
un peu resserrée, entourée d’une substance fibreuse plus compacte, plus
résistante et moins vasculaire. Le pus renfermé dans les excavations est
plus épais, jaunâtre, caséeux. Loin de suivre la marche habituelle des
abcès, chaque petit foyer se rétrécit sous l’influence de l’induration crois¬
sante du tissu intermédiaire, et les éléments subissent la dégénérescence
granulo-graisseuse.
Si les animaux vivent longtemps, la glande peut subir l’infiltration cal¬
caire.
L’examen microscopique des glandes montre que leur processus est ana¬
logue à celui qui produit les tubercules du poumon et les chancres des
membranes tégumentaires, peau et muqueuse pituitaire. En même temps
que les cellules formant la masse centrale de chaque follicule ganglion¬
naire se multiplient pour fournir des globules de pus, les éléments du
tissu conjonctif intermédiaire entrent également en prolifération plus active,
sous l’influence de l’action irritante de la lymphe altérée qui les baigne.
Mais, comme les noyaux embryoplastiques qui sont produits par le tissu
intermédiaire reçoivent, des capillaires sanguins, les matériaux nécessaires
à leur nutrition, leur organisation s’achève complètement et ils forment
bientôt autour de chaque foyer purulent une coque fibreuse analogue à celle
■ des tubercules pulmonaires. Quant aux transformations ultérieures, dégé¬
nérescence graisseuse et calcification, c’est identiquement comme dans les
tubercules du poumon.
Outre ces lésions essentielles, qui caractérisent la morve, nous avons
dit que l’on rencontrait parfois, dans différentes régions et dans certains tis¬
sus, des lésions qui sont bien un effetdelamaladie, mais qui peuvent manquer
ou se présenter en dehors d’elle; ce sont les lésions contingentes deTrasbot
qu’il nous reste à passer en revue avant de terminer l’étude anatomo¬
pathologique de la morve.
Ces lésions, avons-nous dit, sont ; les collections purulentes des sinus, les
indurations des plèvres, du parenchyme pulmonaire et de quelques viscères;
enfin, quelquefois, les altérations générales de l’anémie.
Les collections purulentes dans les sinus et la cavité des cornets font
Norv. DICT. DF. MÉD. ET CHIR. XXIII. — 7
98 MORVE ET FARCIN chez les solipédes.
rarement défaut. Le liquide existe en plus ou moins grande quantité ; il
remplit souvent ces cavités. Ses qualités physiques le différencient du pus
franchement inflammatoire. Il est épais, visqueux, filant, de couleur jau¬
nâtre, et généralement inodore. A l’examen microscopique, on trouve dans
ce liquide, dont le plasma est épais et très-coagulable, une grande quantité
de cellules épithéliales cylindro-coniques à cils vibratiles, qui proviennent
de la muqueuse, et relativement peu de globules purulents bien formés.
La muqueuse des sinus est partout épaissie, dépourvue par places de son
poli normal, comme bourgeonneuse. L’examen microscopique montre
qu’elle a subi seulement l’épaississement résultant d’une inflammation
chronique.
Dans les plèvres, on trouve quelquefois, lorsque la maladie est de date
ancienne, un peu de sérosité transparente et presque incolore, et sur la mem¬
brane elle-même, notamment sur le feuillet viscéral, des plaques irrégu¬
lières blanchâtres et opaques, au niveau desquelles la séreuse est épaissie
et sclérosée (Reynal).
On rencontre encore dans certains cas, mais plus rarement, dans d’autres
viscères parenchymateux, le foie et la rate, par exemple, de petites
tumeurs arrondies, de couleur blanc jaunâtre, denses et résistantes, avec
ou sans ramollissement au centre, regardées à tort, par plusieurs auteurs,
comme des tubercules. Elles n’en ont, dit Trasbot, ni la forme exacte, ni
l’organisation anatomique ; elles se rapprochent bien plus des petits abcès
froids.
Lorsque la morve et le farcin chroniques sont très-anciens, le sang pré¬
sente tous les caractères de l’anémie : les globules rouges sont plus rares,
les globules blancs relativement plus nombreux, et le plasma est plus
fluide.
III. Farcix aigu. — Les lésions du farcin ne présentent aucune différence
essentielle, que la maladie soit aiguë ou chronique. Du reste, il est très-
rare de faire l’autopsie d’un cheval mort d’un farcin aigu sans qu’il ne soit
atteint en même temps de la morve. Les seules modifications apparentes
résultent d’un état inflammatoire plus élevé dans le farcin aigu. Aussi est-il
inutile de refaire l’histoire des lésions qui caractérisent le farcin chronique ;
le lecteur n’a qu’à se reporter à la description que nous en avons donnée
plus haut. Nous ajouterons seulement qu’en disséquant les cordes et les
boutons du farcin aigu, on rencontre à leur périphérie une vascularisation
très-riche, une abondante infiltration de sérosité citrine et un épaississement
mollasse du tissu conjonctif périphérique. Quant aux œdèmes chauds,
engorgements des membres, etc., dit Reynal, ils ne présentent aucun carac¬
tère spécifique, et ne se distinguent pas anatomiquement des mêmes lésions
développées sous l’influence de causes accidentelles, ayant exercé une
action purement locale. Ils sont ici, comme partout ailleurs, le produit
d’une inflammation assez vive du tissu sous-cutané, qui se montre forte¬
ment vascularisé et distendu à l’excès par la sérosité épanchée dans ses
aréoles.
IV. Morve aigüË. — De même que pour le farcin aigu, les lésions ana-
MORVE ET FARCIN
LES SOLIPÈDES.
tomiques de la morve aiguë sont les mêmes que celles que nous avons
décrites pour la morve chronique. Nous ajouterons seulement quelques
mots complémentaires sur les altérations essentielles. Les tubercules des
poumons existent à la première ou seulement à la seconde période de leur
développement. Il en est même un grand nombre, dit Reynal, qui ne sont
encore représentés que par de petites taches rouges, disséminées dans le
parenchyme ou à la surface de l’organe. Elles ont, à première vue, l’appa¬
rence d’ecchymoses plus ou moins larges. Elles ne sont jamais constituées,
contrairement à l’opinion de quelques auteurs, par des hémorrhagies
interstitielles, mais bien, ainsi que le prouve l’examen microscopique, par
une hyperhémie commençante des capillaires dans de petits îlots du tissu
pulmonaire. Du reste, entre les plus fines de ces taches rouges et les tuber¬
cules, facilement reconnaissables, il y a tous les degrés intermédiaires. Les
chancres sont plus nombreux sur les muqueuses pituitaire, laryngée et
trachéale. Cette éruption est même confluente en certains points; d’ailleurs,
à part ces différences superficielles résultant d’un état inflammatoire plus
élevé, les caractères histologiques sont toujours identiquement les
mêmes.
Dans les cornets et les sinus, le pus est épais, visqueux, rempli de stries
sanguines, résultant d’hémorrhagies effectuées à la surface et au pourtour
des chancres.
Les ganglions de l’auge sont, à leur pourtour, infiltrés de sérosité jau¬
nâtre et fortement vascularisés dans leur tissu propre. Lorsque les ani¬
maux succombent ou sont abattus pendant le cours de la morve aiguë, on
rencontre, avec les lésions essentielles, des pneumonies lobulaires et une
altération appréciable du sang.
Ces pneumonies lobulaires, confondues à tort, dit Reynal, avec les abcès
métastatiques ou avec les tubercules à leur début, font rarement défaut
dans la morve aiguë. Elles peuvent même exister en grand nombre et
occuper ensemble une assez forte proportion du parenchyme pulmonaire.
Chacune d’elles forme une masse grosse comme une noix, une pomme,
dans laquelle le tissu est d’abord complètement hépatisé, rouge sombre,
compacte, friable, à déchirure granuleuse et plus lourd que l’eau. Quelques
jours plus tard, dans l’épaisseur de ces îlots, on aperçoit de petits foyers
purulents qui finissent par se réunir et former une cavité unique. Le pus
est épais, couleur lie de vin et chargé de grumeaux résultant de la gangrène
du tissu. Parfois on rencontre dans ces foyers purulents et à leur périphérie
les restes d’hémorrhagies interstitielles. •
Si ces altérations inflammatoires sont abondantes, le poumon tout entier
peut être rempli d’un sang noir, épais, visqueux, comme dans l'asphyxie.
Altérations du sang. — Le sang, dit Reynal, présente des altérations qu’il
est important de connaître. Ainsi, recueilli dans l’hématomètre pendant la
vie, ce liquide se coagule plus rapidement et le caillot rouge qu’il donne,
est plus volumineux que l’autre. Il ne faut pas attribuer ces phénomènes
physiques à une augmentation de globules rouges, ainsi qu’on pourrait être
porté à le croire. Ces globules, en effet, sont relativement moins abondants
100
MORVE ET FARCIN chez les solipédes.
que les leucocytes; ceux-ci, au lieu d’être dans la proportion de 1/300
environ , sont dans la proportion de 1/100 , 1/50 et même plus,
et forment parfois à la surface du caillot rouge une couche pyoïde blanc
jaunâtre.
Malassez, à l’instigation de Bouley, a recherché, à l’aide de son instru¬
ment, quelle était la relation exacte entre les globules blancs et les glo¬
bules rouges dans l’affection morvo-farcineuse. Voici quelques résultats
consignés dans le travail de Bouley. Chez un cheval bien portant, il a trouvé
1 globule blanc pour 1106 globules rouges; sur un cheval n’offrant qu’un
seul symptôme de la morve, le glandage, le rapport a été de 1 globule blanc
pour 491 globules rouges ; enfin, sur un cheval atteint de morve chronique
confirmée, il a constaté 1 globule blanc pour 214 globules rouges. Il résulte
de cette étude, dit H. Bouley, que l’anémie, chez les deux chevaux malades,
était extrême et la leucocytose manifeste. G. Colin, dans la séance du 4 jan¬
vier 1876, à l’Académie de médecine, a lu un travail sur cette question.
L’auteur s’est proposé de résoudre les deux questions suivantes :
1° Y a-t-il une leucocytose dans les affections morvo-farcineuses et quels
en sont les caractères?
2“ Cette leucocytose est-elle initiale ou secondaire et symptomatique, et
quel rôle joue-t-elle par. rapport au développement des lésions anato¬
miques ?
Nous ne suivrons pas Colin dans l’exposé, si magistralement fait, de ses
opinions sur la leucocytose en général, sur son origine, etc. Nous devons
nous borner à donner les conclusions qui ressortent de son travail et qui se
rapportent plus spécialement au sujet qui nous occupe.
Pour Colin, il est évident qu’il y a une leucocytose morveuse et que
cette leucocytose a sa principale origine dans le système lymphatique,
qu’elle coïncide avec les premières manifestations de la morve, même avec
ses prodromes les plus vagues; que, peut-être même, elle constitue un état
prodromique de cette maladie, et que, quoi qu’il en soit, elle ne demeure
pas stationnaire, qu’elle continue à s’accentuer à mesure que les lésions
des tissus s’étendent et prennent de la gravité. C’est surtout dans la forme
chronique qu’elle fait le plus de progrès, et c’est avec cette forme qu’elle
se lie à d’autres altérations du sang, notamment à l’anémie, dont les degrés
peuvent être si aisément constatés à l’aide de l’hématomètre.
C’est à la surcharge du sang par les globules blancs et les épithéliums
détachés des ganglions , c’est par suite de leurs dimensions, de leur ten¬
dance à s’agglutiner entre eux et à adhérer aux parois vasculaires, c’est
par suite des transformations qu’ils peuvent éprouver et de la longue résis¬
tance que certains d’entre eux opposent à la destruction, que l’on peut
comprendre sans peine que ces éléments viennent troubler la circulation
capillaire et développer dans ces vaisseaux des amas emboliques agissant
à la fois mécaniquement et par une irritation de forme spéciale. « C’est,
a probablement, à eux qu’il faut attribuer ces foyers multiples du poumon ;
« noyaux de pneumonie, tubercules ou pseudo-tubercules, dépôts caséeux,
« abcès métastatiques, lesquels m’ont paru, depuis longtemps, dit Colin,
iMORVE ET FARGIN chez les solipèdes. iOi
« des lésions de second âge qui se développent là comme les tubercules et
« les foyers caséeux, quand, par une inoculation avec effraction, on a fait
« entrer dans les vaisseaux blessés le pus ou la pulpe du tubercule. Est-il
« impossible, enfin, que ces mêmes éléments apportés ou nés sur place
« dans la pituitaire, le testicule, la peau, les ganglions tuméfiés , les lym-
« phatiques transformés en cordes farcineuses, est-il impossible, dis-je,
« que ces éléments provoquent, dans les points où ils s’accumulent, ces
« éruptions de nature singulière, qui passent si vite de l’état phlegmasique
« à l’état de pyogénie virulente et d’ulcération, tumeurs qui rapprochent la
« morve des autres maladies éruptives où il va d’ailleurs également une
« leucDcytose, sans doute d’une autre variété. »
Après la mort, le sang présente les mêmes altérations quand les sujets
ont été sacrifiés. Si, au contraire, ils ont succombé naturellement aux
suites de l’affection, il offre ordinairement, avec l’augmentation des globules
blancs, les caractères qu’il revêt dans toutes les asphyxies, c’est-à-dire qu’il
est noir, boueux, incoagulé ou incomplètement coagulé.
Telles sont les lésions anatomiques qui caractérisent le farcin et la morve
chroniques, le farcin et la morve aigus. Il nous reste, avant de passer à
l’étude des causes, à signaler les différences qui séparent ces maladies de
quelques autres que l’on rencontre chez les animaux et qui, pour un esprit
léger, pourraient donner lieu à une méprise grossière et non sans danger
pour l’hygiène.
Diagnostic différentiel. — Le diagnostic de la Morve chronique ne
présente aucune difficulté lorsque la maladie est confirmée, c’est-à-dire
lorsqu’elle se présente avec les trois symptômes cardinaux : le chancre,
le jetage et le glandage. La glande, surtout, d’après les vétérinaires, par
son indùration particulière, la disposition bosselée de sa surface, ses adhé¬
rences profondes, a une valeur diagnostique extrême, puisqu’ils n’hésitent
pas à affirmer l’existence de la morve d’après ce seul symptôme. Si Ton
emploie la méthode de numération des globules blancs, le diagnostic sera
tout à fait assuré et le vétérinaire pourra prendre toutes les mesures hygié¬
niques adoptées en pareil cas. G. Colin et H. Bouley insistent avec raison sur
la valeur diagnostique d’une telle altération, alors surtout qu’il s’agit de
morve dont les symptômes sont peu apparents ou même ontdisparu, lorsqu’il
s’agit enfin de morve latente.
Le Farcin chronique se présentant avec le cortège de lésions et de sym¬
ptômes que nous lui avons assigné, ne peut être méconnu. Un seul chancre,
accompagné d’une corde qui le réunit à une induration ganglionnaire, se
montrant sur la peau, suffit pour ne laisser aucun doute sur le diagnostic.
Mais il offre dans quelques-uns de [ses symptômes une certaine ressem¬
blance avec des maladies que l’on observe plus ou moins souvent chez
les animaux domestiques ; il commence et se traduit parfois par un phéno¬
mène si commun dans d’autres maladies, tel, par exemple, l’engorge¬
ment d’un membre, qu’il est assez difficile de diagnostiquer le farcin chro¬
nique. Sans doute, si l’engorgement, dit Reynal, s’est développé d’une
manière soudaine, s’il est très-douloureux à la pression et détermine une
i02
MORVE ET FARCiN chez les solipèdes.
claudication intense, si avec cela l’animal est vieux, épuisé, etc., il y a de
très-fortes présomptions qu’il annonce le début du farcin, mais jamais une
certitude absolue. Du reste, quelques jours après, apparaîtront les sym¬
ptômes essentiels et ainsi se trouvera confirmé le diagnostic. Quoi qu’il en
soit, il peut arriver qu’on prenne pour lui des maladies de nature très-
dissemblable, qui à première vue en ont plus ou moins complètement les
apparences extérieures. Tels sont : le horse-pox, la lymphangite résultant
de diverses lésions locales, l’engorgement œdémateux simple et le fibrome
éléphantiasique des membres.
Le horse-pox ne peut être, vu son évolution rapide, confondu avec le
farcin chronique. C’est plutôt avec le type aigu qu’il a une certaine simi¬
litude superficielle. Du l’este, les plaies de horse-pox n’ont qu’une durée
limitée ; elles se cicatrisent rapidement.
Les lymphangites consécutives à des contusions, des blessures, des
maladies du pied, etc., peuvent être prises pour celles du farcin. Mais,
examinées avec attention, on s’aperçoit qu’elles n’ont pas une ulcération
pour point de départ, et qu’elles partent d’un phlegmon envoie de forma¬
tion ou d’une plaie quelconque. Jamais elles ne sont noueuses ni indurées ;
si on les ouvre, le liquide qui s’en écoule est un pus épais, blanc, crémeux.
En outre, les ganglions peuvent être gonflés, douloureux à la pression,
finir même par s’abcéder ; mais jamais ils ne sont indurés.
Les engorgements simples des membres qui peuvent se produiae à la
suite de tiraillements violents, d’entorses, de dilacérations musculaires, etc.,
simulent assez bien l’un des modes d’expression de la diathèse farcineuse.
Ils peuvent être tendus, chauds, douloureux, occasionner une boiterie in¬
tense ; ils peuvent même se revêtir de cordes lymphatiques qui viennent
compléter l’illusion. L’absence de boutons ou de chancres à leur surface est
le seul caractère différentiel ; et comme ceux-ci peuvent manquer au début,
il faut suspendre son jugement pendant quelques jours. On peut essayer
des ponctions exploratrices qui conduisent quelquefois dans une cavité pu¬
rulente, et le liquide, en s’écoulant au dehors, révèle par ses qualités phy¬
siques la nature du mal et lève toutes les incertitudes.
Une autre tuméfaction des membres que vraisemblablement, suivant
Reynal, on. a considéré à tort comme étant le farcin, puisque les anciens
l’avaient nommée farcin de rivière, est le gonflement induré du tissu con¬
jonctif sous-cutané, que Lafosse appelle lymphangite chronique, et qu’il
désigne sous le nom de fibrome éléphantiasique, à cause de la forme si
étrange qu’il donne à l’extrémité malade. Cette lésion se distingue du farcin
par sa dureté uniforme et toujours la même, son insensibilité complète, sa
marche lente mais continue, et son augmentation graduelle et incessante.
Le diagnostic àxiFarcin «ipiz est généralement facile. La forme des plaies,
leur marche envahissante et les qualités physiques du pus laissent bien
rarement des doutes dans l’esprit de l’observateur. Cependant quelques
affections, à leur début, peuvent être confondues avec lui ; ce sont : l’ana-
sarque et le horse-pox..
Les tumeurs œdémateuses du début de l’anasarque sont, comme les en-
MORVE ET FARCIN chez les solipèdes. 103
goi’gements du farcinaigu, un peu pâteuses et sensibles à la pression; mais
la présence d’ecchymoses sur la pituitaire, la conjonctive, et le défaut
d’ulcération caractérisent suffisamment ces lésions.
Le horse-pox compliqué de lymphangites purulentes l’essemble bien plus
au farcin aigu que l’anasarque. En effet, on peut voir simultanément un
Jetage abondant, des pustules sur la face et jusque dans les naseaux, accom¬
pagnés d’un engorgement des vaisseaux et des ganglions lymphatiques de
l’auge ; en un mot on trouve les lésions du farcin. Mais les plaies du horse-
pox, bien que suppurantes, ne sont jamais ulcéreuses et se cicatrisent
spontanément ; le pus est toujours de bonne nature, et les ganglions de
l’auge s’abcèdent toujours.
De même que celui du farcinaigu, le diagnostic de la Morve aiguë est
toujours facile. Cette maladie s’exprime par un tel cortège de symptômes
graves et caractéristiques que le doute n’est pas possible. Quelques auteurs
pensent qu’on peut confondre avec elle la goui’me maligne et parfois
même l’anasarque au début.
La gourme est parfois accompagnée de complications graves qui la défi¬
gurent et peuvent la faire méconnaître. Ainsi des abcès se développent
dans le poumon et avec un jetage abondant, des pustules de horse-pox se
développent autour des naseaux et dans leur intéi’ieur, en outre des lym¬
phangites se montrent sur la face. On peut donc croire que l’on a affaire à
une éruption simultanée de morve et de farcin. Mais l’examen des plaies et
du pus qui s’en écoule, éclaire vite le praticien.
Les anciens vétérinaii-es ont confondu avec le farcin diverses affections
que l’on observe chez le bœuf, telles que la scrofule des ruminants, le bu-
snraté de l’Inde. Ces affections sont tellement dissemblables qu’avec nos
connaissances actuelles, une pareille méprise . n’est pas possible. Nous
dirons de même pour la confusion faite entre le coryza ou catarrhe nasal
chronique du bœuf, le coryza des bêtes à laine, décrit par Vitet, et la morve
chronique. H ne faut pas en excepter le reniflement des porcs.
Pi'onostic. — D’après tout ce qui précède il n’est pas nécessaire d’in¬
sister sur la gravité de la diathèse morvo-farcineuse. Si sous la foi’me de
farcin chronique et peu intense, elle paraît guérir, ce n’est là qu’une
apparence momentanée. Peu de temps après, dit . Reynal, elle se montre de
nouveau pour ne plus disparaître. Promptement mortelle sous la forme
de morve aiguë et de farcin aigu,, elle peut, sous les formes de farcin et de
morve chroniques, laisser vivre le sujet durant des années, sans pour cela
cesser d’être contagieuse et d’apporterdans l’économie domestique de graves
perturbations. Enfin la possibilité, même sous cette forme, de la contagion
à l’homme, donne au pronostic une gravité exceptionnelle.
Étiologie. — L’étude des causes de la diathèse morvo-farcineuse a été
le sujet de plus d’une controverse entre les vétérinaires. Aujourd’hui, il
n’en esi plus de même ; l’accoid est fait, ou s’il existe quelques divergences,
on doit surtout les attribuer à un défaut d’observation, ou à des raisonne¬
ments subtils, sans valeur, qui, pour des esprits prévenus ou paradoxaux,
suffisent pour les porter à dénier ce que tout le monde a vu et croit. Aussi,
104 MORVE ET FARCIN chez les solipèdes.
pour nous, les causes et la contagion de cette diathèse sont tellement pal¬
pables que nous ne croyons pas devoir passer en revue toutes les opi¬
nions qui ont régné jusqu’au jour où l’École d’Âlfort d’un côté , les
médecins avec Rayer de l’autre, ont montré : 1° que cette diathèse est
contagieuse non-seulement de l’animal à l’animal, mais de l’animal à
l’homme, de l’homme à l’homme et de celui-ci à l’animal ; 2° qu’elle peut
naître spontanément suivant des circonstances aujourd’hui bien connues et
indiscutables.
On peut distinguer, pour cette raison, la morve spontanée et la morve
communiquée. Avant d’arriver à l’étude de la contagion , nous allons
passer rapidement en revue les diverses circonstances auxquelles on a
attribué le développement spontané de la morve.
L’humidité, l’aération incomplète, le défaut d’espace, tels sont les re¬
proches adressés à la plupart des écuries, soit privées, soit publiques et
régimentaires où s’est développée la morve. D’après Youatt, c’est à l’action
directe sur la pituitaire des vapeurs ammoniacales de l’air vicié résultant de
l’encombrement des écuries, de l’entassement des animaux, qu’il faudrait
attribuer le développement de cette maladie. Il est incontestable que ces in¬
fluences ont une grande action sur le développement de la morve dans une
écurie. Les rapports des vétérinaires civils ou militaires ont mis cette action
au grand jour; mais pour H. Bouley, et avec lui l’École d’Alfort actuelle,
ces influences ne sont qu’accessoires ; la principale, celle qui a une action
réelle, véritable, consiste en ce que le développement pathologique carac¬
téristique de la diathèse morvo-farcineuse est la conséquence nécessaire du
travail excessif, c’est-à-dire d’un défaut d’équilibre entre la dépense de
force et la réparation de la source où cette force se puise. « C’est là, dit
Reynal, un processus pathologique tout à fait analogue à celui de la
phthisie, engendrée par ce que Bouchardat a nommé la misère physiolo¬
gique. La morve, à vrai dire, n’est-elle pas la phthisie des équidés? » A cette
influence du travail forcé il faut ajouter la mauvaise alimentation. Car, tant
que l’animal est suffisamment alimenté, l’organisme fonctionne sans
trouble et se maintient en santé. Dès que l’alimentation devient insuffi¬
sante, l’animal, par l’excès de travail, use plus qu’il ne reçoit et le proces¬
sus morbide commence.
En analysant, en effet, les travaux des vétérinaires, on y trouve toujours
ce fait caractéristique d’un défaut d’équilibre entre la dépense de force et
sa réparation. Aussi Reynal conclut en disant que l’étiologie essentielle,
fondamentale de la diathèse morvo-farcineuse réside, conformément à l’avis
depuis longtemps formulé par les observateurs les plus autorisés, dans le
travail excessif. Toutes les autres circonstances qui concourent au résultat
n’interviennent qu’en tant qu’elles ont pour effet de favoriser cette action
du travail, en affaiblissant l’organisme et en le mettant dans le cas de résis¬
ter moins efficacement ou moins longtemps à l’influence de la condition
déterminante. C’est au nombre de ces circonstances secondaires qu’il faut
placer l’alimentation insuffisante, soit par quantité, soit par qualité, la fai¬
blesse de constitution, le sexe, l’âge. Ajoutons que Deci’oix dit avoir con-
MORVE ET FARCIN
LES SOLTPÈDES.
m
staté dans un régiment de cavalerie qui faisait prendre des bains de mer aux
chevaux, un plus grand nombre de cas de farcin dans le semestre d’été que
dans le semestre d’hiver, dans la proportion par exemple de 76 à 56 sur
128 chevaux traités en cinq ans. Il cite l’opinion de MM. Bonzom et
Delamotte (|ui ont également signalé l’action de l’eau de mer comme
étant une des causes du farcin. Il est également d’avis , s’appuyant
sur des faits qu’il a observés, que les bains froids sont une des causes
de la morve. Enfin, nous ne devons pas laisser de côté ces faits cliniques
incontestables où l’on voit la morve se déclarer, d’après H. Bouley, sur
des chevaux qui ont subi des opérations douloureuses ou qui sont sous le
coup de suppurations abondantes et persistantes. Ainsi, cet auteur pense
que la morve peut se développer spontanément dans l’organisme du cheval
à la suite de fièvres traumatiques violentes ou de lésions qui entraînent
après elles des suppurations persistantes. Quant à l’infection purulente
regardée comme cause de la morve, on ne peut nier davantage son action.
Trasbot a vu, à l’École d’Alfort, un sujet chez lequel la gourme se transforma
en morve. Or, personne n’ignore que la gourme chez les jeunes chevaux
est caractérisée pas une tendance remarquable à la formation du pus.
Quant à l’hérédité, notée par presque tous les auteurs, sinon comme
cause, du moins comme prédisposition, elle ne peut plus être admise. Des
faits positifs font rejeter cette étiologie de la diathèse morvo-farcineuse.
Nous venons de voir quelle est la cause principale de la diathèse mor¬
veuse spontanée, il nous reste, maintenant que cette diathèse est engendrée,
à montrer comment elle se propage, comment elle se transmet. Nous avons
donc à passer en revue les conditions de la contagion, cause qui, du reste,
prime toutes les autres et qu’il est si utile de connaître sous le rapport de
l’hygiène publique.
V. Contagion. — Cette question delà contagion de la morve a élé l’objet,
pendant de longues années, de nombreuses controverses. Admise sans
conteste jusqu’au xviie siècle, la contagion a été niée, à partir de cette
époque, par certains auteurs qui, évidemment, établissaient une confusion
entre la morve et certaines affections qui s’en rapprochent. Une étude rétro¬
spective de cette question nous paraît oiseuse, aujourd’hui surtout que les
travaux de Rayer et de ses élèves, que ceux de l’École d’Alfort et de l’École
de Lyon ont mis hors de doute cette vérité : Que la morveetlefarciitaigus
ou chroniques sont non-seulement contagieux pour les animaux (cheval,
âne, chien, mouton, chèvre et lapin) , mais encore pour l’homme. Aussi allons-
nous nous borner à signaler les conditions où la contagion se développe, afin
qu’étant connues, l’hygiéniste puisse édicter les l’èglements qui doivent empê¬
cher lapropagation delà morve, produireson extinction et indiquer à l’homme
les moyens préservatifs qu’il devra employer. Le lecteur qui voudra se ren¬
seigner sur tous les travaux qui ont été publiés à propos de la contagion
ou de la non-contagion de la morve et du farcin, n’aura qu’à consulter
la bibliographie placée à la fin de cette étude. Nous y avons consigné les
noms des auteurs qui se sont plus spécialement occupés de cette question.
La contagion de la morve doit être divisée en médiate et immédiate, sui-
i06
MORVE ET FARCIN chez les solipédes.
vant que cette affection est communiquée par la simple cohabitation ou par
l’inoculation des matières morveuses. Cette distinction est très-utile pour
bien appi’écier le degré et la marche relative de ces deux modes de trans¬
mission qui sont également propres à la morve et au fai’cin aigus et chro¬
niques.
Contagion médiate. — C’est cette espèce de contagion qui a surtout été
niée, et qu’il importe d’autant plus d’établir d’une manière positive, non-
seulement pour cette raison, mais encore parce qu’elle conduit d’elle-même
à la seule prophylactique qu’il convienne d’employer contre le fléau dont il
■est ici question.
Depuis Hurtrel d’Arhoval qui signale plusieurs observations où un
cheval, atteint de morve chronique, peut donner la morve aux chevaux
renfermés avec lui dans la même écurie, jusqu’aux propositions édictées
par l’Ecole vétérinaire de Lyon et celles de l’Ecole d’Alfort sous la direc¬
tion de Renault, de nombreuses et concluantes observations publiées par
Gohier, Patron, Gérard, Leblanc, Youatt, James White, des discussions cé¬
lèbres à l’Académie de médecine, ont établi cette proposition, aujourd’hui
inattaquable, acceptée d’ailleurs par tout le monde, médecins et vétéri¬
naires : La morve et le farcin chroniques et aigus sont contagieux du che¬
val au cheval par la simple cohabitation.
Contagion immédiate : 1° Inoculation. — Les expériences faites par Gohier
White, etc., avaient déjà mis hors de toute contestation ce mode de conta¬
gion de la morve. Elles ont, en outre, montré la transmission des solipédes à
d’autres espèces, et réciproquement. De plus, elles ont fait voir la transfor¬
mation de l’état aigu en état chronique, et de l’état chronique en état aigu.
Enfin, en montrant que ta morve aiguë de l’homme, inoculée au cheval,
pouvait se transformer en farcin chronique, et réciproquement le fai’cin
chronique du cheval pouvait donner lieu chez l’homme aune morve aiguë,
elles ont établi ce fait que la morve et le farcin chroniques et aigus sont une
seule et même maladie. Ces expériences sont nombreuses. Pi'atiquéespar des
hommes tels que Gohier, A. Berard, Leblanc, Rayer, les professeurs des
écoles de Lyon, d’Alfort, elles inspirent toute confiance. Aussi les principes
qui en découlent sont aujourd’hui acceptés par tout le monde. Lorsque
nous aurons ajouté que l’inoculation a été faite sur l’âne, le bouc, le che-
vi’eau, la brebis et même sur le chien, le chat et le lapin, avec une com¬
plète réussite, il nous paraît inutile d’insister plus longuement sur un
pareil sujet.
2° Ingestion de matières morveuses dans- l’estomac.— Quelques expérimen¬
tateurs ont cherché à décider la question si importante de la contagion par
l’ingestion de matières morveuses dans l’estomac ; ils ont cru l’avoir dé¬
montrée. J. White a émis une opinion favorable, quoique ses expériences ne
soient pas très-concluantes. Rossi dit aussi avoir donné la morve à des
chiens par l’ingestion dans les voies digestives de la matière nasale ; mais
il ne donne aucun détail sur la véritable nature de la maladie communiquée.
Hamont prétend qu’il possède des exemples de cette transmission à, un lion
et à trois chiens de chasse. Mais les faits bien constatés font défaut. Cette
MORVE ET FARCIN chez les solipèdes. 107
{question de la transmission des maladies virulentes par l’ingestion des pro¬
duits de sécrétion reste toujours à l’étude, malgré les expériences faites,
dans un autre ordre d’idées, par Villemin, qui sembleraient faire admettre
la contagion de la tuberculose par l’ingestion des crachats ou autres ma¬
tières purulentes provenant de la fonte tuberculeuse des organes. Si nous
n’acceptons qu’avec la plus grande réserve cette opinion du savant méde¬
cin du Val-de-Grâce, nous rejetons complètement celle de Chauveau
prétendant que la tuberculose serait transmise par la viande des animaux
tuberculeux. Nous ne croyons pas qu’il existe dans la science aucun exem¬
ple positif d’un pareil mode de transmission des maladies virulentes.
3° Injection et transfusion. — Ce mode de transmission ne manque pas
plus à la morve que les autres. Coleman et Diellénbach ont fait des expériences
qui ne laissent aucun doute à cet égard. Le premier a introduit le sang d’un
cheval morveux dans la jugulaire d’un âne qui|, en peu de temps, est
devenu complètement morveux. Le deuxième a opéi’é sur un vieux che¬
val, il a obtenu le même résultat. Les expériences de l’École d’Alfort con¬
firment de point en point l’observation de ces deux expérimentateurs.
Comment s’opère cette contagion, aujourd’hui indéniable, de la morve et
du farcin ? Quelle en est la marche ? Telles sont les deux propositions qui nous
resteraient à élucider. La première, il est vrai, étudiée par Hurtrel d’Arbo-
val et Youatt, est en réalité moins importante que la seconde. Ces auteurs
n’ont donné que des idées théoriques qui n’offrent pas une grande valeur.
Rossi a décomposé les matières morveuses par la pile, et a conclu de la
présence du cyanogène à la formation du virus par l’acide prussique. Ces
expériences ne présentent aucune base solide et n’offrent rien de concluant.
Quelle que soit la nature du virus morveux, J. White a noté des faits
curieux qui montrent les altérations que peuvent lui faire éprouver les
agents chimiques ou même seulement la dessiccation.
Quant au temps de l’incubation de la morve communiquée, la connais¬
sance exacte en serait beaucoup plus importante ; il est malheureusement
très-difficile de le fixer, même approximativement. Youatt le signale comme
très-incertain. White, à propos de l’inoculation, dit qu’il peut quelquefois
se passer plusieurs semaines avant que le nez soit affecté, si l’animal est
fort et bien soigné. C’est autre chose encore pour la cohabitation, et l’on
comprend quelle haute question de jurispi’udence est soulevée par ce seul
fait. Renault en a montré toute l’importance en s’élevant contre l’article
proposé par la Commission de la Société d’agriculture, qui place la morve
et le farcin parmi les vices rédhibitoires à neuf jours de garantie. Un tel
délai serait en effet par trop illusoire. Dupuy pense que la durée latente
de la morve et du farcin peut être de 2 à 3 ans, et quelquefois davantage.
Rodet a émis la même opinion. Bouley admet un intervalle de six mois. En
résumé, l’incubation est de plusieurs mois à plusieurs années, et c’est là la
raison qui a pu faire croire très-souvent à l’absence de contagion. Certain
faits sembleraient laisser croire qu’en passant d’une espèce à une autre,
l’action du virus se ralentit. C’est ainsi que Nonatet J. Bouley ont pu dire :
« La brièveté de l’incubation dans le cas d’inoculation de cheval à cheval,
108
MORVE ET FARCIN chez les solipedes.
comparée à Ja lenteur de cette période dans le cas d’inoculation de l’homme
au cheval , paraîtrait prouver que le virus morveux s’use en se transmettant
d’une espèce à l’autre. » Cette proposition est évidemment beaucoup trop
générale et fort loin d’être établie ; en effet, d’après les expériences d’Alfort,
consignées dans l’ouvrage de Reynal, « le virus morveux semble, en traver¬
sant l’organisme de l’homme, y puiser une énergie nouvelle : de tou¬
tes les inoculations de morve aiguë qui ont été faites, aucune n’a produit
de résultats plus rapides et de lésions plus profondes que celles qui ont été
faites avec des matières recueillies sur des hommes morveux. »
En résumé, la morve et lefarcin aigus et chroniques, chez les solipèdes,
peuvent se développer spontanément sous l’influence de diverses conditions
générales, d’ailleurs très-restreintes; mais la principale cause qui leur
donne naissance est la contagion soit médiate, soit immédiate, s’exerçant
avec une intensité et une rapidité variables.
Traitement. — Les vétéi’inaires ont, de tout temps, appliqué et épuisé
leurs efforts à trouver un remède au farcin et à la morve ; ce que nous
avons dit des terminaisons de cette maladie montre assez combien il faut
peu compter sur cette guérison. On doit cependant reconnaître, en étudiant
sa marche naturelle, et en considérant les rémissions qu’elle présente, que
la forme chronique ne laissera peut-être pas l’art également impuissant
dans tous les cas.
Ce traitement comprend deux choses : la guérison de l’individu malade,
et l’extinction de la maladie dans l’espèce. Il est permis de penser que l’on
n’arrivera à l’une que par l’autre. Pour la première, l’art vétérinaire est en¬
combré de mille panacées secrètes et de médicaments tirés de la matière
médicale.
Pour le farcin, on a préconisé l’ablation des tumeurs et des cordes farci-
neuses, suivie ou non de cautérisation parle feu. Ce traitement, quoi qu’en
ait dit Maurice, ne met pas plus qu’un autre à l’abri des récidives et d’une
terminaison fâcheuse. Nous en dirons autant de la cautérisation par l’arsenic,
conseillée par Drouard et Leclerc, et des vésicatoires ainsi que des topiques
qui entraient dans le traitement expérimenté à l’École d’Alfort par Maculet.
Parmi les médicaments, le chlore et ses préparations, préconisés par
Leblanc, n’ont produit aucun bon résultat. L’iode, repoussé par Pattu,
semblerait compter un succès dans un cas rapporté par G. Thomson, qui
aurait guéri un cheval atteint de morve chronique, en sept semaines, par la
teinture d’iode, à la dose de 450 à 600 gouttes par jour.
Le soufre est un des agents thérapeutiques sur lesquels on doit le plus
compter, suivant les observations de Collaine, Gohier et surtout celles de
Papin. Ce dernier observateur aurait obtenu deux succès avec les eaux mi¬
nérales naturelles de Baréges. Nous ne mentionnerons que pour mémoire
les médicaments préconisés, tels que les cantharides, la liqueur de Van
Swieten, le curcuma, etc., etc. Au-dessus de ces moyens qui sont tous plus
ou moins insuffisants, il faut placer des règles d’hygiène bien entendues
qui non-seulemeni peuvent avoir une gi’ande influence sur la guérison de
la morve et du farcin, mais peuvent seules en diminuer les ravages.
MORVE ET FARCIN chez les solipèdes. 109
Ces règles, indiquées par les causes mêmes de la maladie, consistent
dans l’aération, la ventilation des écuries, l’agrandissement de l’espace
laissé aux chevaux; dans un exercice régulier et non excessif à l’abri des
variations de température ; dans une alimentation choisie et de bonne
nature. Après ce que nous avons dit de la contagion de la morve et du
farcin, n’est-il pas juste de conclure que le seul traitement qui puisse
prévenir et attaquer le mal dans sa source, c’est l’isolement, et mieux
encore l’abatage de l’animal contaminé.
Police sanitaire. — Nous croyons utile de terminer cette étude de la
morve et du farcin chez les solipèdes en rappelant quelles sont les prescrip¬
tions de la législation relatives à la diathèse morvo-farcineuse. Reynal les
a résumées dans les termes suivants :
« Les propriétaires de chevaux morveux et farcineux ou suspectés de ces
maladies doivent en faire la déclaration à l’autorité. Ces chevaux seront isolés
et séquestrés.
Les chevaux morveux et farcineux seront immédiatement abattus.
Les dépouilles des chevaux morveux et farcineux aigus ne devraient pas
être utilisés sans autorisation spéciale ; elle pourrait être accordée toutes
les fois qu’il s’agira d’établissements industriels, dans lesquels les débris
cadavériques subissent des préparations méthodiques.
Aucun animal morveux et farcineux ne devrait être traité sans une auto¬
risation semblable. Il devrait être défendu, sous des peines sévères, d’exposer
en vente, de vendre et d’employer à un service quelconque, et surtout de
conduire sur la voie publique, des chevaux morveux ou farcineux, ou sus¬
pectés de ces maladies.
Les écuries et autres lieux dans lesquels auraient séjourné des chevaux
suspectés ou atteints de morve ou de farcin, devraient être aérés et désin¬
fectés sous la surveillance de l’autorité. Pour prévenir la contagion à
l’homme, les palefreniers, les cochers ou toute autre personne ne devront
jamais coucher dans les écuries renfermant des chevaux atteints de morve
ou de farcin, et même suspectés de ces maladies. Dans les infirmeries la
surveillance s’exercera au moyen d’un châssis vitré, afin d’éviter toute com¬
munication avec la chambre du serveillant. Aucun objet de pansement
ayant servi aux animaux malades ne devra être déposé dans la chambre du
gardien.
On éloignera du service des animaux malades les hommes qui refuse¬
ront de se soumettre à ces précautions sanitaires, ceux qui sont faibles,
d’une mauvaise constitution ou qui ont des maladies antérieures incom¬
plètement guéries, enfin ceux qui se livreront à toutes sortes d’excès, et
surtout à l’ivrognerie.
On interdira temporairement le service de l’infirmerie aux hommes qui
auront des plaies, des crevasses, des écorchures aux mains, aux bras ou à
la figure.
Les infirmiers devront toujours avoir les jambes chaussés avec des bas
ou des guêtres. Ils devront se laver les mains et la figure après le panse¬
ment. Les piqûres, les plaies, les écorchures faites en opérant, pansant,
110 MORVE ET FARCIN chez l’homme.
nettoyant, ouvrant, disséquant des chevaux morveux ou farcineux, seront
immédiatement cautérisées au fer rouge. »
Le préfet de police, M.L. Renault, a publié au mois de décembre 1875, sur l’avis
d’une commission composée de M.M. Bouley, Reynal, Alexandre, Sanson et Leblanc,
une ordonnance qui complète les lois de police sanitaire que nous venons de faire
connaître. Relativement au sujet qui nous occupe, nous y trouvons ce qui suit :
Article 1®'. — -Conforme à la loi : c’est-à-dire que les propriétaires, directeurs ou
gardiens de chevaux, ânes ou mulets, atteints ou suspects de morve ou de farcin,
sont tenus de les isoler et de faire sur-le-champ leur déclaration à l’autorité.
Art. 2. — Immédiatement après cette déclaration, il sera procédé à la visite des
animaux par un vétérinaire délégué qui prendra les mesures urgentes.
Art. 3. — ■ Tout animal reconnu atteint ou suspect devra être maintenu isolé.
Art. a. — Dans le cas de morve ou de farcin, le vétérinaire délégué fera abattre
immédiatement l’animal, si le propriétaire y consent. S’il n’y consent pas, il devra,
dans le délai de quarante-huit heures, faire visiter l’animal par un vétérinaire qu’il
désignera lui-même et qui procédera contradictoirement avec le vétérinaire délégué.
Si l’abatage est ordonné, l’animal sera marqué d’un M. Aussitôt après Tabatage, il
sera fait dans les veines de l’animal une injection avec un liquide infectant, tel que
l’essence de térébenthine, l’acide phénique, etc., etc., pour que la viande ne puisse
être livrée àla consommation.
Les animaux suspects pourront être conservés par les propriétaires ou conduits
dans une école pour y être traités. L’animal sera marqué d’un signe représentant
une équerre; il ne pourra être utilisé à un service public ou privé, ou même être
promené sur la voie publique avant que le vétérinaire délégué ait reconnu que son
état sanitaire le permet.
Art. 5. — Il est défendu, sous les peines édictées par la loi, de vendre ou d’ex¬
poser dans les marchés et 'partout ailleurs des chevaux, ânes ou mulets atteints ou
suspects de morve ou de farcin.
Art. 11. — Les écuries, étables et autres lieux dans lesquels auraient séjourné
des animaux atteints de morve ou de farcin, seront désinfectés conformément aux
prescriptions des vétérinaires délégués.
Art. 12. — Les hommes préposés .aux soins des animaux suspects de morve ou
de farcin devront être mis en garde, par un avertissement contre les dangers terri¬
bles de la contagion, et il est défendu de les faire coucher dans le même local où
lesdits animaux seront séquestrés ou dans un local voisin communiquant librement
avec lui.
IHORVIi: et f ARGKV cbez l’taomme. — Définition. — Des¬
cription. — Division. — I. Farcin chronique. — Le farcin chronique
chez l’homme est un état morbide résultant de la transmission de la morve
ou du farcin des solipèdes caractérisé principalement par des ahcès
multiples dégénérant en ulcères fistuleux, des douleurs articulaires et mus¬
culaires, des angioleucites spécifiques, une altération profonde de la con¬
stitution, et se terminant le plus ordinairement par la morve aiguë.
Le farcin peut exister seul ou accompagner la morve chronique ; il est,
dans tous les cas, plus fréquent que celle-ci ; on peut même dire que, dans
les cas de contagion, le farcin est trois fois plus fréquent que 1^ morve.
Le mode d’invasion du farcin chronique varie, sans être toujours déter¬
miné par la manière dont la contagion s’est opérée. Cependant des acci¬
dents locaux suivent le plus hahituellement la contagion immédiate de
MORVE ET FARCIN a
:.’homme.
111
l’inoculation de la matière morveuse ou farcineuse ; la maladie débute alors,
par les symptômes aigus d’une angioleucite ou d’un phlegmon. D’autres,
fois, alors même qu’une inoculation directe a eu lieu, les désordres locaux
manquent, et les choses se passent comme lorsque la contagion a été
médiate.
Après un petit nombre de jours sans que la santé ait paru troublée, ou
après que le malade s’est plaint de lassitude, de douleurs vagues, de malaise
ou d’inappétence, après une fièvre revenant par accès, quelquefois présen¬
tant le type tierce, un empâtement douloureux se montre soit au front, soit
au mollet, soit sur une autre partie du corps. Les symptômes généraux d’in-
sion prennent parfois, dès le principe, une marche très-aiguë, et l’appari¬
tion du premier abcès est précédée de céphalalgie, de délire, de nausées et
d’une fièvre très-forte, qui cessent au bout de trois à quatre jours. Mais
lorsque le malade est resté pendant longtemps en contact avec les chevaux
morveux, l’invasion du farcin s’annonce souvent de très-loin et d’une ma¬
nière insidieuse. Presque constamment alors, des douleurs se font sentir
par intervalles dans les articulations des membres inférieurs où un gonfle¬
ment survient quelquefois, et simulent un rhumatisme chronique. En même
temps il semble que les forces diminuent sans raison apparente, et lorsque
cet état a duré pendant un mois ou six semaines, des abcès multiples se
forment rapidement et comme d’emblée ; ainsi, que la contagion ait été im¬
médiate ou médiate, les premiers accidents locaux ou généraux, le début
lent ou rapide, cette première période est toujours suivie de la formation
d’abcès caractéristiques du farcin chronique. Des tumeurs apparaissent
soit dans une partie déjà disposée par une contusion ou toute autre cause
locale, soit dans un point quelconque, et plus fréquemment aux membres
que sur le tronc. Elles sont indolentes et fluctuantes dès leur apparition, ou
parcourent, ce qui est plus rare, les phases des engorgements phlegmoneux ;
on ne peut assigner d’oi’dre à leur développement ; elles se montrent suc¬
cessivement ou à la fois sur les points les plus éloignés. Les unes s’ouvrent
spontanément après un temps plus ou moins long, et donnent issue à du
sang pur, ou à une sanie purulente, ou à un pus visqueux et de mauvaise
nature, rarement à du pus phlegmoneux. D’autres se résorbent peu à peu;
on en voit quelquefois, même de considérables, disparaître brusquement et
se transporter, pour ainsi dire, dans un autre endroit où elles apparaissent
tout à coup. Les ganglions lymphatiques ne se prennent que secondaire¬
ment et dans un petit nombre de cas; les engorgements de l’aisselle ou de
l’aine sont toujours consécutifs à des angioleucites locales ou à un abcès des
régions voisines. Ces abcès, plus ou moins nombreux, simultanés ou suc¬
cessifs, sont souvent, pendant un certain temps, le seul signe de la mala¬
die, avec un peu de faiblesse et d’anorexie. 11 peut arriver, dans ce cas, que
les tumeurs ouvertes se cicatrisent sans trop de lenteur, et le malade se fé¬
licite d’une guérison à laquelle le médecin ne doit pas se fier ; mais le plus
souvent la formation des tumeurs s’accompagne de troubles variés. Les
forces diminuent sensiblement; les membres sont le siège de douleurs
vagues qui sont moins vives qu’au début, mais sont presque continuelles..
MORVE ET FARCIN chez l’homme.
Les articulations sont roides, et les mouvements pénibles. Les reins sont
brisés, et les parois de la poitrine sont quelquefois le siège de points dou¬
loureux fixes ou mobiles.
‘ La céphalalgie est très-rare ; l’appétit, qui parfois est augmenté, est le
plus souvent diminué ; des nausées, parfois des vomissements signalent les
premiers troubles des fonctions digestives. Cependant, de nouvelles tumeurs
se sont formées ; la plupart, après avoir été ouvertes, continuent à laisser .
sécréter un pus séreux et mal lié. Les bords de l’ouverture se renversent,
les foyers se changent en ulcères sanieux qui n’ont aucune tendance à la
cicatrisation ; les os superficiels, sur lesquels ils sont placés, sont mis à nu
et se nécrosent ; les articulations se déforment et perdent bientôt toute mo¬
bilité; le corps, amaigri, a perdu toutes ses forces; la peau, qui ne pré¬
sente aucune éruption, est devenue sèche et terreuse ; les cheveux, rares et
allongés, restent plaqués sur les tempes ; les yeux sont ternes, la couleur
du visage jaune et livide ; le pouls est petit et misérable ; des frissons répé¬
tés annoncent une fièvre qui revient presque tous les soirs ; les nuits, pen¬
dant lesquelles le corps est baigné de sueurs abondantes, se passent sans
sommeil et quelquefois dans des rêvasseries qui précèdent le délire ; l’ap¬
pétit, quoique peu prononcé, peut persister encore ; mais une diarrhée re¬
belle s’est établie et achève d’affaiblir la constitution. Quelquefois une
petite toux sèche fatigue le malade, sans que les organes respiratoires pré¬
sentent des lésions appréciables ; enfin, l’intelligence elle-même s’affaiblit
et participe aux troubles généraux. C’est ainsi que le corps, couvert d’ul¬
cères, épuisé dans toutes les sources de la vie, le malade tombe dans le plus
affreux marasme.
Le farcin chronique met un temps très-long à traverser ses différentes
périodes. Les symptômes d’invasion, lorsqu’ils sont aigus ne durent que
quelques jours, au plus deux ou trois septénaires. Les abcès commencent
à se développer du troisième au quinzième jour, et l’état purulent, dont ils
sont la marque, peut rester longtemps stationnaire. Mais on a vu qu’une
amélioration ou une guérison apparente s’observait quelquefois à la suite
de cette seconde période. Cette rémission trompeuse, qui peut se montrer
aune époqueassez rapprochée du début, après un ou deux mois, par exem¬
ple, est ordinairement plus éloignée ; dans tous les cas, la rechute ne se fait
guère attendre, et alors la maladie marche, avec lenteur toujours, mais sans
relâche, vers sa terminaison. Il est rare que celle-ci soit heureuse ; au
moins est-ce la seule conclusion que permettent encore aujourd’hui les vé¬
ritables observations de farcin chronique connues dans la science. Arrivé
au dernier degré du marasme, après cette succession lente mais fatale
d’abcès et d’ulcères, le malade est frappé tout à coup par la morve aiguë
qui éclate. Quelquefois la vie s’éteint sans que la constitution ait passé par
cette dernière secousse, pour laquelle elle n’est plus assez forte ; le malade
dépérit et meurt. Enfin, d’autres fois, à une époque plus ou moins avancée
de la maladie, surviennent des symptômes nouveaux qui ne lui appar¬
tiennent plus, et qui caractérisent la morve farcineuse chronique, dont les
terminaisons sont alors communes au fai’cin.
MORVE ET FARCIN chez l’homme.
H3
Nous ajouterons qu’il se pourrait encore qu’on vît se développer, à la
suite d’un larcin chronique, des accidents aigus distincts de la morve et
appartenant à une diathèse purulente fébrile non spécifique, ainsi que
l’un de nous en rapporte un cas dans son travail.
En résumé, si nous analysons les différentes observations publiées, nous
trouvons que, sur vingt-deux cas, l’un de nous a trouvé que le farcin s’est
terminé par la morve aiguë deux fois, par la marche naturelle de la ma¬
ladie sans accidents trois fois, par la guérison six fois. Depuis lors, plu¬
sieurs cas de guérison de farcin chronique ont été publiés, notamment par
Ad. Richard et Foucher, par Ludicke.
Quelle que soit l’issue du farcin chronique, sa durée est toujours très-
longue, elle varie de quatre mois à plus de trois ans ; mais le plus ordinai¬
rement elle est de dix à quinze mois.
Ayant ainsi tracé dans un tableau d’ensemble la description générale du
farcin chronique, il est nécessaire, pour en compléter l’étude, de reprendre
chacun des traits principaux qui le caractérisent.
Abcès. — Les abcès, ainsi que nous venons de le voir, forment le sym¬
ptôme prédominant du farcin chronique ; nous avons vu qu’il s’en présen¬
tait de deux espèces : les uns contenant du pus, les autres ne contenant
que du sang. Disons de suite qu’aucun signe extérieur ne les différencie
entre eux. L’étude anatomique seule montre la différence.
Très-rarement uniques, les abcès farcineux se montrent en nombre
variable. Ordinairement on en trouve quatre, cinq, six; mais, si on les
compte à mesure qu’ils se développent pendant la durée du farcin, on
peut en compter jusqu’à quinze ou seize. Leur nombre, du reste, n’a pas
de limite et il est d’ailleurs absolument indifférent; car, qu’il soit considé¬
rable ou non, il ne peut, dans aucun cas, servir de signe diagnostique ou
pronostique.
Le siège des abcès, bien que variable, paraît cependant déterminé par
une sorte d’élection qui n’est pas sans importance, lorsqu’on compare les
tumeurs farcineuses à d’autres groupes d’abcès multiples. Dans le plus
grand nombre des cas ces tumeurs se montrent sur les membres, plutôt
sur les inférieurs que sur les supérieurs, et elles sont fréquemment rap¬
prochées des articulations ; si elles se développent dans les masses muscu¬
laires, on les rencontre plus souvent dans le sens de la flexion que dans
celui de l’extension. Ce n’est pas à dire qu’on n’en trouve pas dans d’autres
régions. Rien n’est absolu à cet égard. Ainsi le front, la région temporale,
l’articulation sterno-claviculaire ont été plus d’une fois le siège de ces
abcès ; mais il est extrêmement rare qu’on les rencontre sur le tronc. Le
siège peut être déterminé par certaines circonstances purement accessoires.
Ainsi, le premier abcès paraîtra souvent au niveau d’une contusion plus ou
moins récente. Il est inutile de rappeler qu’il ne s’agit ici que des cas où
les abcès se développent spontanément, sans inoculation directe. Souvent
superficiels dès leur origine, on les trouve quelquefois d’abord profondé¬
ment situés, surtout quand ils existent à un endroit où la masse muscu¬
laire est considérable.
NOÜV. DICT. DE MÉD. ET CHIR.
XXIII. — 8
iii MORVE ET FARGIN chez l’homme.
Les abcès farcineux n’ont jamais de très-petites dimensions ; leur foyer
peut parfois devenir énorme et contenir jusqu’à 500 grammes de matière.
Ils sont presque toujours mal circonscrits et diffus à la base.
La formation des tumenrs farcineuses peut se faire avec ou sans inflam¬
mation, et cela sur le même individu, à la même période de la maladie. On
voit alors, à côté de véritables abcès phlegmoneux qui parcourent successi¬
vement leurs différentes phases, des tumeurs qui sont fluctuantes dès le
principe. Celles-ci, de beaucoup les plus fréquentes, ont une marche exces¬
sivement lente. La peau ne change pas de couleur, ou prend, à mesure
que la tumeur se développe, une teinte violacée, purpurine ou bleuâtre. Les
abcès farcineux non inflammatoires ne présentent pas tous de la fluctuation
dès le début; ils peuvent être précédés par un empâtement non douloureux
que le malade accuse pendant quelque temps. La fluctuation est générale¬
ment pâteuse, du reste elle ne diffère pas de celle qui s’observe dans les
abcès. Les abcès de la première catégorie sont toujours plus ou moins dou¬
loureux, mais ceux de la seconde ne sont pas toujours indolents, ainsi qu’on
pourrait le penser ; sans parler des cas où ils éveillent ces douleurs arthri¬
tiques et musculaires si communes dans le farcin chronique, il en est qui
sont souvent extrêmement douloureux au toucher ; c’est surtout lorsqu’ils
se développent lentement et qu’ils sont situés profondément. Tandis que
les abcès farcineux inflammatoires s’ouvrent spontanément où se résolvent
dans un temps assez court, ceux qui se forment sans inflammation peuvent
persister pendant huit ou dix mois avant de s’ulcérer. Les uns et les autres
s’arrêtent quelquefois dans leur développement et disparaissent, brusque¬
ment remplacés, mais non toujours, par des abcès qui paraissent dans
un autre point. Lorsque les tumeurs, phlegmoneuses ou non, ont été ou¬
vertes artificiellement ou se sont ouvertes, ce qui n’influe pas sensiblement
sur leur marche ultérieure, les unes se cicatrisent quelquefois assez rapi¬
dement sans que leur mode pathogénique semble y être pour quelque
chose, et dans le même temps, d’autres, au contraire, dégénèrent en
ulcères très-rebelles. Cette terminaison est la plus générale, et lorsque
la cicatrisation a lieu, ce qui est l’exception, on sait dans combien peu de
cas elle indique la guérison.
La matière contenue dans les tumeurs farcineuses présente des carac¬
tères qui ne sont pas à négliger, et qui peuvent, jusqu’à un certain point,
servir à les distinguer. Formées presque toutes par du pus, les tumeurs peu¬
vent cependant être exclusivement remplies par du sang. Ce sang est alors
tout à fait pur et vermeil, ou livide et coagulé, mais non mélangé avec du
pus. Ces tumeurs sanguines ne peuvent être distinguées des véritables
abcès lorsqu’elles n’ont pas été ouvertes et elles n’en diffèrent pas non plus
essentiellement, les abcès diathésiques étant presque toujours précédés par
des dépôts ou des infiltrations de sang. La matière contenue dans les tu¬
meurs du farcin chronique est plus souvent sanieuse, mêlée en propor¬
tion variable de pus et de sang. D’autres fois, c’est un pus dont les carac¬
tères sont assez tranchés : il est pâle et épais, d’un jaune grisâtre et d’une
consistance visqueuse ; on y trouve encore des stries de sang ; la plupart
MORVE ET FARCIN chez l’homme.
H5
•du temps sans odeur, il est quelquefois très-fétide ; les foyers se vident mal
et incomplètement ; même lorsque le pus est moins consistant et qu’il est
séreux comme « de l’eau jaune, mêlée de sang, » il ne ressemble pas à ce
pus mal lié qui est si commun dans les abcès consécutifs aux nécroses ;
■enfin, il est très-rare de trouver du pus de nature phlegmoneuse. Cette ma¬
tière inoculée donne naissance à une maladie semblable à celle qui l’a pro¬
duite.
Les ulcères, qui à une certaine période s’observent dans le farcin chro¬
nique chez l’homme, sont toujours la suite des abcès ; jamais ils ne sont
primitifs. Lorsqu’un abcès s’est ouvert, le plus souvent ses bords se ren¬
versent, la peau se décolle, elle se détruit et laisse une surface plus ou
moins étendue, qui ne tend pas à se cicatriser et qui continue à être baignée
par une sanie purulente. C’est un véritable ulcère. On les voit surtout se
former au niveau ou aux environs des articulations, là où la peau est
umincie. Ils sont ordinairement livides, à bordsj irréguliers et violacés,
décollés ou adhérents aux tissus sous-jacents ; parfois les téguments qui
les entourent sont rouge pourpre ou bleus ; les bords sont calleux et sail¬
lants. Le malade éprouve une douleur sourde ; enfin les bords peuvent être
urides et lardacés. Le fond de ces ulcères est imprégné d’un pus tenace et
visqueux, et se recouvre avec facilité de croûtes épaisses, qui leur donnent
un aspect particulier. Ils ont rarement de la tendance à s’agrandir, mais ils
■en ont encore moins à se cicatriser, et sont toujours très-rebelles. Cepen¬
dant, lorsqu’il existe de vastes décollements, l’ulcère s’étend dans tous les
sens, jusqu’à ce que la peau décollée soit complètement détruite. Lorsque
les progrès de la maladie ont amené cet état de maigreur et de marasme
•que nous avons décrit, la peau prend autour des ulcères une coloration
noirâtre, et perd toute souplesse et presque toute porosité. Les abcès farci-
neux ne donnent pas toujours lieu à de véritables ulcères, même lorsqu’ils
ne se cicatrisent pas. Les foyers, surtout lorsqu’ils sont peu considérables,
peuvent laisser après eux de simples fistules à trajets nombreux, et qui ne
présentent rien de caractéristique. Au fond des ulcères et des fistules, on
trouve quelquefois, à une époque avancée de la maladie, des surfaces
osseuses dénudées et nécrosées. Mais cette lésion n’est jamais que consé¬
cutive, elle peut cependant concourir d’une manière indirecte à entretenir
les ulcères farcineux.
Les douleurs articulaires et musculaires sont un symptôme tellement
constant dans l’affection morvo-farcineuse , que l’on n’en saurait trop
étudier la marche et les caractères. D’après leur ordre d’apparition, on peut
les diviser en celles qui font partie des symptômes d’invasion et celles qui
surviennent dans le cours de la maladie. Cette distinction est fondée prin¬
cipalement sur les circonstances diverses dans lesquelles et avec lesquelles
elles se produisent. On les observe au début, surtout dans le cas de conta¬
gion médiate ou d’infection. Elles sont souvent alors générales; c’est un
brisement de tout le corps avec des éclairs de douleurs qui traversent les
muscles du tronc, et principalement ceux du dos et des lombes. Les mou¬
vements des membres sont roides et pénibles, et les grandes articulations
116
MORVE ET FARCIN chez l’homme.
sont le siège de douleurs sourdes et continues, qui s’exaspèrent sous l’in¬
fluence de l’exercice, ou bien enfin c’est une sorte de crampe qui occupe
les mollets ou les avant-bras, qui revient par intervalle, et peut aller jus¬
qu’à rendre la marche impossible. L’un de nous, dans certains cas, l’a vue
simuler une sciatique. Quel que soit leur siège, ces douleurs sont quelque¬
fois extrêmement violentes et peuvent se déplacer. Elles ne sont accom¬
pagnées ni de gonflement ni de rougeur à la peau. Il ne faut pas les con¬
fondre avec celles qui annoncent dans un point limité la formation d’un
abcès ; les premières précèdent quelquefois d’assez loin le développement
de l’état purulent. Lorsqu’elles sont très-aiguës, elles peuvent, même au
début d’un farcin chronique, s’accompagner de fièvre et de sueurs, et faire
croire à un rhumatisme. Souvent les douleurs qui ont annoncé l’invasion de
la maladie, deviennent moins vives à une période plus avancée ; elles peu¬
vent disparaître tout à fait, mais le plus ordinairement elles se font encore
ressentir de temps à autre. Dans le cas où elles ont manqué au début, elles
se montrent presque toujours plus tard et avec une grande persistance.
Les douleurs qui surviennent dans le cours de la maladie, douleurs sym¬
ptomatiques, sont plus fixes que les premières, douleurs prodromiques. Elles
s’emparent d’une articulation, et plus souvent de celle du genou, ou bien
encore occupent les hypochondres ou le bassin, ce qui est beaucoup moins
ordinaire pour les douleurs' initiales. Souvent aussi, dans le cours du
farcin chronique, les douleurs qui affectent un membre ou une articula¬
tion sont liées à la présence d’une collection purulente ou d’un ulcère
voisin. Ces altérations peuvent être telles qu’elles déforment les articula¬
tions, qu’elles rendent les mouvements absolument impossibles et alors
elles déterminent par elles-mêmes de très-vives douleurs. Dans aucun cas
il n’a été possible à l’un de nous de rattacher les unes ou les autres de ces
douleurs à une lésion propre des cavités articulaires, et en particulier à
l’existence du pus dans leur cavité.
Si le farcin chronique chez le cheval se caractérise surtout par des engor¬
gements considérables des vaisseaux et des ganglions lymphatiques, il n’en
est plus de même chez l’homme. Ce n’est pas à dire pourtant que le système
lymphatique ne présente jamais de lésion dans la maladie transmise à
l’homme, mais dans ce cas même il importe de distinguer. Les engorge¬
ments ganglionnaires ne sont jamais primitifs. Ils se montrent toujours
consécutivement, soit à une inoculation directe, soit à une irritation locale,
entretenue par un abcès ou un ulcère ; encore ceux de cette dernière espèce
sont relativement fort rares. Ce n’est, à proprement parler, que comme
symptôme local d’une angioleucite traumatique que l’on observe les en¬
gorgements des lymphatiques ; c’est là ce qui en constitue une véritable
variété. 11 résulte de là que ces engorgements se développent presque tou¬
jours dans les ganglions de l’aisselle en même temps qne sur les vaisseaux
lymphatiques du membre supérieur. On trouve aussi, mais moins fré¬
quemment, les ganglions de l’aine légèrement tuméfiés au voisinage des
abcès. Cette espèce d’engorgement n’a donc absolument rien de particulier
au farcin, et il ne faut pas en tirer une conclusion absolue. Il est bon, cepen-
MORVE ET FARCIN chez l’homme.
dl7
dant, de savoir que les engorgements lymphatiques symptomatiques d’une
angioleucite par cause directe peuvent, longtemps après que cette angio-
leucite a guéri, reparaître isolément dans le cours du farcin chronique, et
simuler alors des engorgements primitifs. Quels que soient leur origine,
leur mode de développement et leur siège, ces engorgements ne prennent
jamais un grand accroissement; quelques-uns sont à peine douloureux.
Ils se terminent aisément par résolution, et lorsqu’ils persistent, ils consti¬
tuent des noyaux indurés, sans tendance à la suppuration ni à l’ulcération ;
en résumé, c’est un symptôme secondaire et peu important chez l’homme.
La fièvre, sans être un symptôme essentiel du farcin chronique, se montre
pourtant sous plusieurs formes à différentes époques de sa durée. Elle est
assez commune au début : tantôt saisissant brusquement le malade, pour
ainsi dire, au milieu de la santé, et annonçant les symptômes aigus dont se
compose souvent la période d’invasion ; tantôt suivant, comme la maladie
elle-même, une marche insidieuse, ne se trahissant que par un frisson irré¬
gulier et un malaise indéterminé ; tantôt enfin se montrant tout d’abord
sous une forme franchement intermittente, sous le type tierce, par exemple,
cédant même, dans ce cas, au sulfate de quinine, pour reparaître plus tard
sous une autre forme. En effet, si la formation successive des abcès farci-
neux est le plus souvent apyrétique, il est rare que la cachexie qui survient
ne s’accompagne pas d’un mouvement fébrile particulier. Ce sont alors des
frissons qui reviennent souvent le soir, suivis de sueurs passagères, avec
petitesse et accélération du pouls. A une époque plus avancée, lorsque la ma¬
ladie ne marche pas vers une terminaison heureuse, la fièvre devient con¬
tinue, les frissons sont plus rares, la peau sèche pendant le jour, se couvre
toutes les nuits d’une sueur froide et visqueuse ; le pouls, durant les pa¬
roxysmes, reprend un peu plus de force et de vitesse, et c’est ainsi que s’an^
nonce, par une exacerbation graduelle du mouvement fébrile, l’explosion de
Ja morve aiguë terminale.
La peau ne présente aucune éruption dans le cours du farcin chronique,
fait important à signaler pour la comparaison de ce qui a lieu chez les soli-
pèdes et surtout dans les formes aiguës de la maladie chez l’homme. L’en¬
veloppe cutanée, si l’on fait abstraction des abcès et des ulcères qui s’y
rencontrent, ne se distingue que par la facilité et la rapidité avec laquelle
elle devient sèche et rugueuse. D’abord très-pâle, elle devient ensuite d’un
jaune terreux. Elle est d’abord plus sensible au froid, puisqu’elle perd sa
perméabilité, et bientôt on voit l’épiderme s’exfolier. Les poils prennent cet
aspect piqué noté chez les animaux ; ils s’allongent et tombent. Lilpop a si¬
gnalé, une fois, une tumeur furonculeuse de l’aile du nez. Cette tumeur ne
s’est pas abcédée ; aussi pensons-nous qu’il y a là une grande analogie
avec les tumeurs qui se montrent dans le farcin aigu chez l’homme, d’autant
plus que l’un de nousa vu, chez Rayer, un palefrenier succomber à un farcin
aigu, présentant, sur le côté gauche du nez, une tumeur à peu près régu¬
lièrement arrondie, non fluctuante, bien circonsci’ite, et recouverte pen¬
dant la vie d’une croûte d’un rouge foncé; il n’y avait pas de lésions mor¬
veuses dans les fosses nasales. Monneret a vu, dans un cas, un érysipèle et
118
MORVE ET FARCIN
une éruption miliaire survenus sur un membre atteint d’abcès farcineux
mais ce sont là de véritables complications, auxquelles pourrait avoir con¬
tribué l’usage prolongé qu’avait fait le malade des préparations d’iode.
La respiration n’est que très-rarement et très-indirectement troublée
dans le farcin chronique. C’est surtout dans la période ultime, lorsque les
forces sont très-affaiblies, qu’il survient de la dyspnée, de l’accélération
dans les mouvements respiratoires et de la toux, mais ces troubles sont
seulement l’indice du dépérissement général. L’auscultation ne révèle
alors qu’une faiblesse du murmure respiratoire, à moins qu’il n’existe une
lésion indépendante du farcin, telle que des tubercules. Si la maladie doit
se terminer par la morve, la toux devient plus fréquente, plus persistante.
Les fonctions digestives sont intactes dans le plus grand nombre de cas.
L’appétit augmente quelquefois ; il semble que les malades sentent instinc¬
tivement la nécessité de soutenir et de retenir les forces qui leur échappent.
D’autres fois, on observe une inappétence complète, et, même en l’absence
de fièvre, une soif vive, de temps en temps des nausées, quelquefois des
vomissements ; la langue, dans ce cas seulement, est chargée d’un enduit
blanchâtre. Les selles peuvent rester naturelles pendant la plus grande
partie de la durée du farcin ; mais presque constamment il y a, dans la der¬
nière période, une diarrhée colliquative qui ajoute encore à l’épuisement
du malade : ordinairement elle est irrégulière et elle n’apparaît qu’à inter¬
valles inégaux; parfois elle est continue, il y a chaque jour cinq à six éva¬
cuations très-fétides de matières verdâtres et glaireuses. L’urine ne
s’éloigne pas de l’état normal. Dans un cas, elle était pâle, acide, quelque¬
fois neutre et laissait déposer un précipité soluble dans l’acide nitrique avec
dégagement d’acide carbonique, formé probablement par du carbonate de
chaux.
Le système nerveux résiste d’abord dans les premiers temps, comme
toutes les principales fonctions. La céphalalgie est rare, à moins d’un mou¬
vement fébrile un peu considérable. A mesure que le mal fait des progrès,
on peut voir survenir d’autres accidents. L’insomnie est des plus com¬
munes, elle tourmente excessivement les malades ; et cependant c’est peu de
chose encore auprès de ces rêvasseries cruelles qui font repasser devant
leurs yeux toutes les horreurs de la maladie du cheval qui la leur a trans¬
mise. A ces troubles du sommeil succède souvent un délire vague, moins
pénible sans doute, et qui atteste le coup profond dont les fonctions de
l’intelligence sont frappées. Celles-ci peuvent même, après la guérison,
rester pendant un temps plus ou moins long sous l’impression qu’elles
ont reçue. C’est ainsi que l’on a noté la persistance d’un léger dérangement
des facultés cérébrales. Lamyotilité et la sensibilité sont affaiblies, mais non
atteintes complètement.
A côté du farcin proprement dit dont nous venons de donner la descrip¬
tion, il existe des cas qui, bien qu’analogues à quelques égards, sont ce¬
pendant très-distincts et doivent être signalés à titre de variétés dans l’his¬
toire de l’affection farcineuse. Nous voulons parler de V angioleucite
farcineuse et des ulcères farcineux, dont nous avons observé quelques cas.
MORVE ET FARCIN chez l’homme.
119
Sous le nom d’ angioleucite farcineuse, on désigne une inflammation des
vaisseaux lymphatiques et des ganglions produite par l’inoculation directe
de la matière farcineuse, et caractérisée par des accidents locaux limités au
membre inoculé, et par des symptômes généraux moins graves que ceux du
farcin. Ce n’est pas sur la considération d’étiologie, sur la manière dont la
contagion s’est opérée, que nous nous fondons pour établir cette variété,
mais bien sur la différence profonde qu’offrent, dans leurs symptômes, leur
marche et leur terminaison, les faits particuliers que nous avons présente¬
ment en vue.
L’angioleucite farcineuse ne s’observe que dans le cas de contagion di¬
recte, ordinairement à la suite d’une écorchure ou d’une piqûre au doigt ou
à la main mis en contact avec des matières farcineuses ou morveuses. Le
début des accidents ne se fait pas longtemps attendre, bien que la plaie se
soit souvent cicatrisée; on voit, au bout de trois ou quatre jours, la main
et le bras se gonfler, les ganglions de l’aisselle devenir douloureux et tumé¬
fiés, en même temps qu’il survient de la fièvre, de la céphalalgie, des
nausées et du délire. Le gonflement peut manquer, et des traînées rouges
se montrer sur le trajet des lymphatiques du bras. Bientôt des abcès se
montrent successivement en diflérents points du membre, et en nombre
variable. Jusque-là il ne s’agit que d’une angioleucite aiguë qui peut, en
effet, constituer toute la maladie. Mais, dans le plus grand nombre des cas,
le mouvement fébrile tombe et les accidents locaux persistent : l’angioleu-
cite farcineuse est vraiment chronique. Elle peut l’être également dès le
début ; alors, presque sans symptômes généraux d’invasion, les ganglions
axillaires commencent à devenir douloureux, puis il se forme des abcès.
Ceux-ci suivent à peu près la même marche que les abcès du fai’cin, seu-
ment ils se montrent de préférence sur le trajet des vaisseaux lympha¬
tiques superficiels ou des veines du membi’e malade, et, ce qui est caracté¬
ristique, pas un seul ne se développe sur une autre partie du corps. Ils ont,
du reste, les mêmes caractères, et surtout la même persistance de repro¬
duction et la même tendance, quand ils sont ouverts, à rester fistuleux et à
s’ulcérer, Enfin, caractère commun très-important, le pus inoculé peut re¬
produire ou la morve, ou le farcin, ou l’une de ses variétés. Les symptômes
généraux qui accompagnent cet état local, peuvent être presque nuis, et
consistent seulement en un affaiblissement peu considérable ; mais, plus
ordinairemrnt, on observe quelques-uns de ceux qui caractérisent le farcin.
Ce sont surtout l’épuisement graduel des forces, l’amaigrissement, les
frissons, les accès de fièvre irréguliers et l’insomnie, mais à un moindre
degré que dans le farcin, et avec moins de gravité. La durée des accidents
locaux ou généraux est toujours longue. Elle est rarement de moins d’une
année, et peut même se prolonger au delà de ce terme. 11 est fréquent de
voir, comme dans le farcin, la maladie suspendre sa marche ; mais les re¬
chutes sont également fréquentes, et l’on doit les craindre non-seule¬
ment tant que la cicatrisation des abcès et la résolution des engorgements ne
sont pas complètes, mais encore tant que le rétablissement des forces n’est
pas assuré. La guérison est la terminaison la plus commune.
120
MORVE ET FARCIN chez l’homme.
Quant aux ulcères farcineux, seconde variété du farcin, voici quels en
seraient les caractères : La plaie d’inoculation, loin de se cicatriser, se
changerait en un ulcère très-rebelle, en même temps que l’on reconnaîtrait,
à des signes généraux, l’existence d’une cachexie croissante. Il n’y aurait
ni gonflement du bras, ni abcès sur le membre malade ou sur toute autre
partie du corps, seulement de la douleur dans l’aisselle. La marche de la
maladie dans ses symptômes généraux se rapprocherait tout à fait de celle
de l’angioleucite farcineuse et du farcin. En effet, on observe des douleurs
pseudo-rhumatismales, une faiblesse générale, des sueurs, de la diarrhée et
la suspension momentanée des accidents, la guérison apparente, puis la
rechute.
IL Morve chronique. — La morve chronique chez l’homme est une maladie
résultant de la transmission de la morve ou du farcin des solipèdes, carac¬
térisée par des ulcérations particulières des fosses nasales et- des voies
aériennes, des douleurs articulaires et musculaires et des symptômes gé¬
néraux de cachexie, accompagnée le plus souvent de farcin, et se terminant
par la morve aiguë ou par la mort.
La morve chronique, signalée par Rayer, a été, de la part de l’un de nous,
le sujet d’un travail publié en 18h3, qui a établi d’une manière exacte
l’existence de cette affection. Depuis lors les observations parues à diffé¬
rentes époques, n’ont fait que confirmer les principes qui y ont été
posés.
La morve chronique débute rarement d’emblée , non pas qu’elle succède
jamais à la morve aiguë, mais parce qu’elle se montre presque toujours pré¬
cédée du farcin chronique. Lorsqu’il n’en est pas ainsi, les malades expo¬
sés depuis un temps plus ou moins long à la contagion, qui n’est jamais
alors immédiate, après voir ressenti du malaise, de la fatigue, de l’affaiblis¬
sement, des douleurs vives dans les membres et les articulations, et quel¬
quefois une pleurodynie excessivement pénible, mais peu durable, sont
pris successivement de toux et de mal de gorge, puis d’un enchifrènement
qui leur cause beaucoup de gêne. Quand, au contraire, la morve succède
au farcin à une époque indéterminée de sa durée, après 2, h, 6 ou 10 mois,
sans que la marche du farcin ait. été notablement modifiée, on voit sur¬
venir des symptômes du côté des fosses nasales et des voies aériennes.
Dans les deux cas, le mal de gorge ou la toux paraissent ordinairement
avant la gêne des fosses nasales. Une douleur se fait sentir dans la trachée;
il y a comme étranglement, la voix s’altère et peut même s’éteindre. Ce
symptôme disparaît, du reste, après un certain temps. La toux s’accom¬
pagne de dyspnée et d’une expectoration plus ou moins abondante, qui
manque souvent. Ces troubles des fonctions respiratoires ne sont pas tou¬
jours bornés ainsi : une véritable bronchite capillaire, une pneumonie
même, peuvent survenir dans le cours de la morve chronique et donner
lieu à des phénomènes réactionnels assez aigus. Le malade se plaint bien¬
tôt d’un enchifrènement qu’il est facile de reconnaître à ses reniflements
continuels. Les narines semblent bouchées et donnent difficilement passage
à l’air. Cette obstruction est souvent le seul signe qui existe ; il est rare
MORVE ET FARCIN chez l’homme.
qu’il s’y joigne de la douleur ; pourtant quelques malades indiquent une
douleur sourde et profonde à la racine du nez, entre les deux yeux, et qui
s’étend jusque dans les sinus. Ils mouchent de temps en temps du sang
qui vient par caillots, quelquefois des croûtes qui se détachent difficilement,
ou bien un mucus puriforme grisâtre, dont la quantité peut aller jusqu’à
constituer, dans des cas très-rares, un véritable jetage. Il se peut alors
qu'en examinant les fosses nasales, on aperçoive quelques ulcérations dont
on peut suivre le développement, ou qu’en introduisant un stylet, on sente
des inégalités ou même une perforation de la cloison. Dans la cavité buccale,
le même examen peut faire reconnaître l’existence, soit à la voûte palatine,
soit au fond du pharynx, d’ulcères que l’examen laryngoscopique permettra
de constater de même sur le larynx et la trachée. 11 est extrêmement rare que
l’on observe l’engorgement des ganglions sous-maxillaires. La peau n’est
le siège d’aucune éruption, mais on a vu quelquefois des œdèmes survenir
aux pieds et à la partie inférieure des jambes. A ce cortège d’accidents spé¬
ciaux vient s’ajouter l’ensemble des symptômes généraux qui se rencontrent
également dans le farcin, les douleurs articulaires et musculaires, la
diarrhée, les nausées, la fièvre avec ses frissons et ses l’etours irréguliers,
les sueurs alternant avec la sécheresse de la peau, le teint jaune et terreux,
l’amaigrissement, l’épuisement, l’insomnie et tous le signes d’une cachexie
profonde.
A ce tableau des symptômes de la morve chronique, il convient d’opposer
les cas, peut-être assez nombreux, où elle ne se manifeste par aucun carac¬
tère extérieur, où le farcin semble exister seul pendant toute la durée de la
maladie, où aucune gêne, aucune douleur, aucun écoulement ne se mon¬
trent du côté des fosses nasales, où c’est à peine si une toux légère indique
quelques troubles des fonctions respiratoires, et où cependant l’autopsie,
qui montre les lésions les plus graves et les plus caractéristiques sur la pi¬
tuitaire ou dans la trachée, ne peut laisser aucun doute sur la nature de la
maladie. C’est ainsi que la morve peut rester absolument latente durant la
vie, et qu’on ne peut nier son existence, de même qu’elle ne peut être
confirmée, qu’après l’autopsie des fosses nasales.
Dans cet ordre d’idées, nous pouvons citer un fait observé en 1875 à l’hô¬
pital Necker, par Potain. Il s’agit, en effet, d’un cas de morve chronique, à
forme tout à fait anormale, et qui, sans les lésions nasales observées à
l’autopsie, pourrait laisser dans l’esprit du lecteur la plus grande incerti¬
tude sur la nature de l’aftection dont était atteint le jeune homme qui fait
le sujet de cette observation, lue à la Société médicale des hôpitaux (séance
du 24 décembre <875).
Dans ce fait, il s’agit d’un jeune homme âgé de dix-sept ans. Potain fait
remarquer avec raison : 1“ la longue période prodromique ou d’incubation,
durant laquelle tout se borna à l’altération progressive de la santé générale,
sans aucune localisation et sans apparition d’aucun accident farcineux ;
2“ le développement tout à fait inaccoutumé de l’œdème au niveau des
masses musculaires, particulièrement à la partie supérieure des avant-bras
et au milieu des cuisses ; 3° la contracture ou plutôt l’extensibilité restreinte
122
MORVE ET FARCIN chez l’homme.
d’un certain nombre de muscles et la difficulté du mouvement qui en ré¬
sultait, quoique les muscles ne présentassent aucune des altérations habi¬
tuelles à l’affection morveuse ; 4° enfin, l’érytbème persistant des paupières
et du dos du nez.
La morve chronique est toujours une maladie excessivement longue,
plus longue que le farcin. Lorsqu’elle lui succède après plusieurs mois, elle
peut durer encore presque autant. Cependant la morve chronique farci-
neuse paraît se terminer plus vite que celle qui ne s’accompagne pas de
farcin. Celle-ci, en effet, a pu persister durant six années. Cette marche si
lente est, comme on le pense bien, interrompue par des intervalles de
repos. Il est néanmoins fort rare que la santé se rétablisse, même en appa¬
rence. La constitution, une fois atteinte, reste constamment sous l’influence
de la maladie, et si elle semble se relever, c’est pour un temps très-court.
Quant aux modes de terminaison de la morve chronique, le seul cas de
guérison, d’ailleurs incomplète, qui existe, permet-il de dire qu’elle ait
d’autre terminaison que la mort? Elle passe moins souvent que le farcin
par la morve aiguë, et l’on voit les malades succomber directement au ma¬
rasme dans lequel elle les a plongés.
La morve aiguë terminale survenant soit après le farcin, soit après la
morve chronique, ne paraît modifiée que dans sa durée. En effet, la morve
aiguë, suite du farcin, marche plus rapidement que dans les cas où elle se
développe primitivement. Ainsi, tandis que la mort arrive en général du
quinzième au vingtième jour, elle survient du cinquième au dixième jour
dans les cas où la morve aiguë succède au farcin ou à une des formes
de la morve chronique.
D’après l’étude que nous venons de faire, on a pu voir que les symptômes
propres de la morve chronique sont moins caractéristiques que ses lésions
anatomiques, puisque celles-ci existent quelquefois sans symptômes appré¬
ciables ; mais pour cette raison même, il est bon de s’attacher à étudier avec
d’autant plus de soin les moindres caractères extérieurs de la maladie.
C’est ce que nous allons faire en reprenant un à un les principaux sym¬
ptômes que nous avons signalés.
Le signe anatomique de la morve chez l’homme comme chez le cheval, a
son siège dans les fosses nasales. Mais il s’en faut de beaucoup que les
symptômes observés de ce côté pendant la vie soient aussi tranchés dans
une espèce que dans l’autre, et à l’état chonique que dans l’état aigu.
Même lorsqu’elle n’est pas complètement latente, l’altération ne se révèle
jamais, dans la morve chronique, ni par du gonflement, ni par de la rougeur,
ni par un jetage très-abondant et fétide comme dans la morve aiguë. Une
gêne d’abord très-légère, qui ne pourrait éveiller l’attention que par sa
persistance, se montre plus souvent du côté gauche que du côté droit. Il
n’y a pas de douleur, seulement l’air passe difficilement par la narine obs¬
truée. Si l’on examine l’intérieur de la cavité, même avec le rhinoscope,
on n’apei’çoit absolument rien. Il n’y a pas d’épistaxis; toutefois, dans
le cas de Potain, il y a eu plusieurs épistaxis. Plus tard une tension
pénible peut se faire sentir à la racine ^du nez ; il survient même une
MORVE ET FARCIN
l’homme.
douleur sourde et fixée entre les deux yeux, s’étendant jusque dans les
sinus frontaux. Ces deux phénomènes peuvent manquer tout à fait, et
la gêne seule persiste ou augmente faiblement ; les malades commen¬
cent à moucher plus souvent que de coutume, ils sont enchifrenés et font
des efforts de reniflement de plus en plus répétés, qui amènent l’expulsion
de matières épaisses ; la voix s’altère insensiblement et devient légère¬
ment nasonnée. Mais ce signe, que les malades ont quelquefois eux-
mêmes de la peine à remarquer, est difficilement appréciable pour le mé¬
decin qui ne peut juger des changements d’une voix qu’il entend pour la
première fois. Les mucosités déposées sur le mouchoir présentent quelques,
stries sanguinolentes; de temps en temps il sort par les narines des
croûtes desséchées et noirâtres, quelquefois ce sont de petits caillots de-
sang. Ces matières sont l’indice certain de l’existence d’ulcérations aux¬
quelles elles adhèrent ; il n’y a pas de véritable écoulement de mucus. Ce
n’est que par exception et dans un cas seulement que l’on a noté une
suppuration abondante ou jetage dans la morve chronique chez l’homme;
et l’on ne peut pas invoquer, pour expliquer l’ahsence d’écoulement par les
narines, la position des malades, le décubitus dorsal qui, ainsi que nous le
verrons dans la morve aiguë, fait quelquefois que la matière du jetage
tombe dans le pharynx. Dans aucun cas^ l’haleine nasale n’a paru modifiée ;
aussi le nom d’ozène conviendrait mal à la lésion des narines qui, dans la
morve chronique, ne présentent aucune fétidité. Rarement, il est vrai, les
ulcérations sont placées de manière à être visibles à l’entrée des narines
mais lorsqu’elles sont placées sur la cloison, lorsque celle-ci est perforée,
l’examen au rhinoscope permet de les apercevoir. L’examen de la cavité
buccale peut montrer aussi des lésions diverses de la voûte palatine ou du
pharynx, qui s’accompagnent soit d’altération plus marquée de la voix,,
soit de douleur en avalant, d’étranglement, et surtout d’une expulsion
abondante de mucosités épaisses et sanguinolentes. Les ulcérations de ces
parties ont une marche très-lente, et se montrent rebelles à la plupart des
traitements ordinaires, soit généraux, soit locaux. Ces symptômes, après
un temps plus ou moins long, peuvent disparaître, bien que la maladie ne
soit pas terminée ; mais l’œil en retrouvera la trace sur les cicatrices au
fond du pharynx ou sur la voûte palatine.
Les troubles des fonctions respiratoires ont une bien plus haute impor¬
tance dans la morve chronique que dans le farcin. L’un de nous a le pre¬
mier, dès 1841, appelé l’attention sur les altérations morveuses des voies
aériennes. Ces altérations se révèlent par la toux et la dyspnée ; ces symp¬
tômes précèdent même l’obstruction des fosses nasales. Les malades éprou¬
vent ce qu’ils appellent un mal de gorge ou plutôt une sensation de brûlure
qui les étrangle et qui a son siège fixe dei’rière la partie supérieure du ster¬
num. Cette douleur profonde et persistante augmente à la pression et lors
du passage des matières alimentaires. Elle peut devenir très-vive. La voix
subit des changements particuliers. A un enrouement d’ahord léger suc¬
cède bientôt une aphonie presque complète. La toux est fréquente, profonde
et accompagnée le plus souvent d’une expectoration plus ou moins abon-
MORVE ET FARCIN chez l’homme.
m
dante, formée de mucosités grisâtres et mêlées de quelques stries de sang.
Il n’y a jamais d’hémoptysies. L’examen laryngoscopique permet de
constater les lésions du larynx et même de la trachée qui donnent lieu
à ces symptômes. Ces phénomènes ne sont pas les seuls que l’on rencontre
du côté des organes respiratoires ; la bronchite capillaire et la pneumonie
se sont montrées, mais exceptionnellement. Ces deux états n’offrent d’ail¬
leurs rien de particulier, si ce n’est une marche subaiguë et une résolu¬
tion incomplète.
Que la morve chronique succède au farcin, ou qu’elle débute d’emblée,
elle n’en est pas moins toujours et invariablement accompagnée de douleurs
articulaires et musculaires que nous avons étudiées à propos du farcin.
Dans les deux cas, leurs caractères sont identiquement semblables : même
ordre d’apparition, même marche vague et mobile , même indépendance
de tout état local, même acuité souvent, même siège dans les grandes
articulations des membres ou dans les muscles des lombes, de la cuisse et
de la jambe. Dans la morve elles se montrent peut-être plus fréquemment
dans les parois de la poitrine, simulant un point pleurétique. De même,
elles sont, en général, plus; violentes, d’une plus longue durée, et aucun
symptôme n’est plus pénible pour les malades qui, pendant toute la durée
de la morve, se plaignent constamment, soit des reins, soit du col, soit des
membres. Dans le cas observé par Potain, il existait une roideur muscu¬
laire qui gênait les mouvements des membres et du tronc, tellement que le
malade ne pouvait s’asseoir dans son lit.
L’état des vaisseaux lymphatiques a encore moins d’importance que dans
le farcin. On ne peut que signaler l’absence d’engorgement sous-maxil¬
laire dans le plus grand nombre des cas. Il n’existe qu’un fait où cet en¬
gorgement s’est montré, en même temps qu’un écoulement par les
narines.
h’ éruption pustuleuse que nous allons constater sur la peau dans le cours
de la morve aiguë ne se montre jamais dans la morve chronique. Durant
tout son cours, la peau ne présente aucune altération, elle devient seule¬
ment, comme dans le farcin, promptement sèche et terreuse. Le tissu cel¬
lulaire sous-cutané, outre les abcès dans les cas où le farcin accompagne
la morve, a présenté, quoique rarement, une infiltration œdémateuse de
différentes parties du corps, et principalement de l’extrémité inférieure des
jambes.
Quant à la fièvre et aux symptômes généraux, nous n’avons rien à ajou¬
ter à ce que nous en avons dit pour le farcin chronique.
Variétés. — On peut établir deux variétés de morve chronique : 1“ morve
chronique farcineuse; 2° morve chronique non farcineuse. Nous ne les avons
pas séparées dans la description, parce que, en effet, elles ne diffèrent en
rien l’une de l’autre dans leurs caractères propres. Ce ne serait que dans
leur marche et surtout dans leur mode d’invasion qu’on pourrait trouver
quelque distinction à faire. La première est beaucoup plus fréquente
que la seconde, à moins que celle-ci n’ait pas toujours été reconnue
avant l’explosion des accidents aigus, ce qui ne peut arriver pour
MORVE ET FARCIN chez l’homme. 125
l’autre dans laquelle l’attention est éveillée par la présence des abcès du
farcin.
III. Farcin aigu. — Les observations de farcin aigu sont assez rares ; en
outre elles sont assez incomplètes ; aussi est-il difficile de tracer cette étude
chez l’homme. Quoi qu’il en soit, le début paraît être celui que nous avons
signalé pour le farcin chronique et varie suivant que la contagion est im¬
médiate, par inoculation, ou médiate, par infection générale. Dans le premier
cas, la blessure ne se cicatrise pas ; elle fournit un pus de mauvaise
qualité ; des pustules se développent autour d’elle ; ses bords se renversent
et bientôt elle se transforme en un ulcère blafard. Les vaisseaux lympha¬
tiques qui naissent de la partie lésée deviennent douloureux ; ils forment
des cordons indurés noueux. On observe, en un mot, tous les caractères
d’une lymphangite. Les ganglions correspondants sont engorgés, doulou¬
reux. Le membre présente une tuméfaction œdémateuse plus ou moins
considérable ayant les caractères d’un érysipèle ou d’un phlegmon diffus.
Quelquefois, disent les auteurs du Compendium de médecine, ce sont les
veines qui s’enflamment isolément ou en même temps que les vaisseaux
lymphatiques. Lorsque la maladie est le résultat d’une infection, le début a
lieu par des phénomènes généraux qui, dans le premier cas, ne survien¬
nent souvent que trois ou quatre jours après le début des accidents locaux,
parfois même plus tard. Les malades perdent l’appétit, ont des nausées, des
vomissements, de la céphalalgie, des douleurs articulaires et musculaires.
Ces désordres n’offrent rien de caractéristique; aussi peut-on les rapporter
soit au typhus commençant, à la fièvre typhoïde, au rhumatisme muscu¬
laire ou articulaire aigu. Les malades peuvent même vaquer à leurs affaires,
ils n’éprouvent qu’un malaise général {forme ambulatoire de Bollinger).
Après cette période dont la durée varie entre trois et sept jours, appa¬
raissent de nombreux abcès qui se forment très-vite, en vingt- quatre,
quarante-huit heures. Ces abcès sont tantôt indolents, la peau ne présente
aucune altération sous le rapport de la couleur ; tantôt ils sont douloureux,
la peau est rouge, violacée. Comme dans le farcin chronique, ils contien¬
nent du sang pur, de la matière sanieuse ou du pus phlegmoneux. Ils
sont souvent le point de départ d’une angioleucite. Rarement ils se termi¬
nent par résolution , presque toujours par suppuration et souvent la peau
qui les recouvre se sphacèle. Lorsqu’un abcès a été ouvert, la plaie ne se
cicatrise que rarement, elle reste fistuleuse ou se transforme en un ulcère
de mauvais caractère. En même temps qu’eux, on peut observer de vastes
collections purulentes siégeant dans le tissu cellulaire sous-cutané. Les
symptômes généraux s’aggravent, la fièvre devient intense et le malade
tombe dans l’adynamie.
Vers la fin de la deuxième semaine ou dans le courant de la troisième
et même de la quatrième, la peau se couvre d’une éruption semblable à
celle qui caractérise la morve aiguë. Cette éruption si caractéristique sera
décrite à propos de cette dernière maladie. Elle est accompagnée de
sueurs abondantes et parfois de la gangrène de la peau des joues ou
d’autres parties. Les forces sont prostrées et vers la fin du troisième ou du
MORVE ET FARCIN chez l’homme.
quatrième septénaire, la maladie se termine par la mort. La stupeur, le dé¬
lire, des sueurs profuses précèdent cette funeste terminaison.
Rayer a cité quelques faits de farcin aigu sans aucune éruption ; mais le
■diagnostic ne présente pas toute la certitude désirable. Dans un cas, Tavignot
a vu uneéruption de vésicules miliaires sur tout le corps. Les fosses nasales
ne présentent aucune altération. La durée du farcin aigu est plus longue que
celle de la morve aiguë ; elle varie entre 15 et 45 jours. On a dit que le farcin
^ligu pouvait se terminer par la guérison ; mais le diagnostic, dans ce cas,
laisse beaucoup à désirer. Jusqu’à présent, on est en droit de regarder la mort
comme la terminaison inévitable du farcin aigu. La mort peut être le résultat
de la maladie elle-même, ou bien le fait d’une complication, d’une véritable
infection purulente par phlébite ou lymphangite.
IV. Morve aigüÊ. — Nous avons vu que le farcin chronique, comme le
farcin aigu, peut se terminer et se termine le plus souvent par la morve
aiguë. On pourrait donc réunir ces affections dans une seule description,
la morve ne formant qu’une période spéciale du processus. Mais la morve
-aiguë débute assez souvent d’emblée, aussi vaut-il mieux lui consacrer une
description spéciale. Dans ce cas, elle peut être le résultat d’une inoculation
ou d’une infection. Quel que soit le mode de développement de la morve,
les phénomènes d’invasion ne diffèrent pas de ceux que nous venons de
décrire à propos du farcin aigu. Dans le premier cas, nous retrouvons dès
les premiers jours la douleur, la chaleur, la tuméfaction dans le point
d’inoculation ; puis tous les caractères physiques de l’angioleucite aiguë; enfin
les symptômes généraux se développent, fièvre, frissons, anorexie, vomis¬
sements, etc. Dans quelques cas, les phénomènes locaux sont peu marqués ;
les malades paraissent toucher à la guérison, lorsque les symptômes par¬
ticuliers et propres à la morve aiguë se déclarent.
Ce sont ces phénomènes qui apparaissent les premiers lorsque la morve
«st le résultat de l’infection. On voit survenir, outre la fièvre, des frissons,
des phénomènes gastriques, tels que diarrhée, vomissements, puis des
douleurs articulaires et musculaires très-aiguës, comparables à celles du
rhumatisme articulaire aigu. Les parties douloureuses deviennent ordinai¬
rement le siège d’un engorgement phlegmoneux, érysipélateux ou gangré¬
neux.
L'érysipèle est un des phénomènes les plus constants de la morve aiguë ;
. il occupe toujours la face et donne au malade un aspect particulier presque
caractéristique ; c’est ainsi qu’il siège spécialement sur le nez et les pau¬
pières ; celles-ci sont tuméfiées, recouvrent complètement le globe ocu¬
laire; le nez est déformé, presque de niveau avec les joues. L’inflammation
érysipélateuse occupe souvent les muqueuses nasale, palpébrale et ocu¬
laire ; cette dernière est brunâtre, boursouflée ; elle sécrète un liquide jau¬
nâtre, épais, âcre, matière puriforme qui caraclérise d’une manière frap¬
pante la morve aiguë ; le sac lacrymal est tuméfié, rouge. L’érysipèle peut
envahir, ainsi que l’a vu William, le cuir chevelu.
L’érysipèle de la morve n’est pas franc ; il est en général mal limité, n’a
pas de bourrelet bien net; il est diffus, et est constitué, ainsi que le dit
MORVE ET FARCIN chez l’homme. 127
Brouardel, par une rougeur érysipélateuse élevée surun œdème dur. Lapeau
est d’un rouge livide, jaunâtre, violacé. Lorsqu’il se développe sur le's
points occupés par les douleurs arthritiques ou musculaires, il estphlegmo-
neux ou gangréneux; la peau se recouvre de phlyctènes, de bulles noi¬
râtres.
Presqu’en même temps, parfois même avant, apparaissent sur le corps
les abcès musculaires, qui ordinairement se développent brusquement et
d’une naanière pour ainsi dire latente. Ces abcès sont analogues à ceux que
nous avons vus survenir dans le farcin chronique ou aigu. Comme dans ces
dernières maladies, le pus possède une propriété virulente très-accusée.
Rarement avant l’érysipèle, quelquefois en même temps et plus souvent
après, paraît vers le sixième jour l’éruption caractéristique de la morve
aiguë. Cette éruption est caractérisée par des pustules comparées à celles
de la variole, de la vaccine, de l’ecthyma, et par des bulles gangréneuses, des
phlyctènes.
U éruption pustuleuse est d’abord constituée par une petite tache rouge,
sur laquelle apparaît bientôt une petite papule acuminée, dure, blanchâtre,
qui se transforme rapidement en une pustule non ombiliquée, contenant
du pus. Ces trois états successifs de l’éruption accomplissent leur évolution
dans les vingt-quatre heures. Parmi ces pustules ordinairement entourées
d’une aréole rosée, les unes sont acuminées, pointues, les autres plates;
d’autres enfin sont très-saillantes, reposant sur une base large, élevée,
dure, semblable à une plaque d’urticaire (plaques tuberculeuses). Parfois
les pustules sont agglomérées de manièi’e à former de petites plaques puru¬
lentes irrégulièrement arrondies, en forme de champignon. Au-dessous de
l’épiderme soulevé on aperçoit un pus jaunâtre, rendu quelquefois noirâ¬
tre par la présence d’une petite quantité de sang épanché. Ces pustules ne
se dessèchent que lentement, ou bien elles se déchirent, se convertissent en
ulcères qui tendent toujours à s’agrandir. Mais la mort qui survient ra¬
pidement ne leur donne pas le temps de prendre une grande extension.
Les pustules de la morve aiguë occupent de préférence la face et les mem¬
bres, cependant on peut les rencontrer sur toutes les autres parties du corps.
A la face, elles occupent de préférence les joues, les paupières, le front, le
nez ; elles se développent sur la muqueuse des fosses nasales, des paupières,
des amygdales, du voile du palais et même de la langue. L’éruption est dis¬
crète ou confluente, et dans ce cas on peut en trouver un nombre consi¬
dérable.
Les huiles sont plus rares ; elles peuvent succéder aux pustules qui repo¬
sent sur un épiderme soulevé par le pus, ou bien elles surviennent d’em¬
blée ; elles contiennent du pus ou une sanie sanguinolente. Le derme qu’elles
recouvrent est infiltré de sang, ramolli. Leur base n’est jamais ulcérée, et ce
caractère suffirait pour Rayer à les distinguer de la pustule maligne.
Nonat et Bouley ont décrit une éruption tuberculeuse semblable à des
nævi ou à des tubercules deframbœsia. «Ce sont, disent ces auteurs, des tu¬
bercules rougeâtres, formées par une infiltration sanguine et purulente de
quelques-unes des aréoles du derme, mais sans isolement de l’épiderme.
MORVE ET FARCIN chez l’homme.
et seulement une coloration noirâtre de la peau. Les tubercules suppurent
âvec une grande promptitude, mais ne deviennent point gangréneux. »
La gangrène se montre sous différentes formes : tantôt on la rencontre,
ainsi que nous l’avons dit, sur les surfaces érysipélateuses ; tantôt elle ap¬
paraît sous forme de plaques sur la peau et sur les muqueuses sans que ces
parties aient été atteintes d’une lésion préalable; d’autres fois, enfin, une pus¬
tule, une eschare, une piqûre de sangsue, sont la cause de son développe¬
ment. Ces eschares gangréneuses se montrent le plus ordinairement à la face,
sur les paupières, le nez, les oreilles, dans les fosses nasales ; elles sont
fréquentes aussi au niveau des grandes articulations, sur la verge. Les ulcé¬
rations que nous avons signalées à propos de la morve chronique, sont
peut-être plus fréquentes ou du moins surviennent plus rapidement dans
la morve aiguë. Rares sur la peau, où elles succèdent à la chute des eschares
ou à la déchirure des pustules, elles sont fréquentes dans les fosses nasales,
surlevoiledu palais, sur les amygdales; tantôt superficielles, tantôt profondes,
elles mettent les os à nu; elles laissent écouler une sanie grisâtre et fétide.
En même temps que tous ces phénomènes, parfois avant l’éruption,
apparaît le phénomène capital de la morve, celui qui lui a donné son nom,
le jetage. Celui-ci est plus fréquent que dans la morve chronique. Comme
dans cette forme de la maladie, il est précédé des troubles signalés du côté
des fosses nasales, tels que : sensation d’un obstacle, enchifrènement, respi¬
ration difficile, bruyante, voix nasonnée. Puis par les deux narines ou bien
par l’une d’elles, et dans ce cas principalement par la narine gauche, on
voit s’écouler une matière muco-purulente , tachée de stries sanguino¬
lentes, ou même brunâtre, visqueuse, gluante, qui s’attache aux narines
et aux lèvres qu’elle excorie. Abondant dans quelques cas, ce phénomène
est toujours moins important que chez le cheval. L’examen des fosses na¬
sales montre les lésions déjà signalées.
Du côté de la bouche on trouve une gingivite caractérisée par de la rou¬
geur, de la turgescence, des ulcérations ; aussi la muqueuse est saignante.
L’inflammation de la muqueuse peut gagner le tissu cellulaire sous-jacen
et on a noté des phlegmons du plancher de la bouche. Ces altérations ga¬
gnent la muqueuse des amygdales, du pharynx, du larynx : la déglutition
devient très-difficile, la voix enrouée, il peut même y avoir aphonie com¬
plète. La région parotidienne est gonflée, tendue par l’engorgement des gan¬
glions, D’après Bérard, les glandes parotides et sous-maxillaires seraient tu¬
méfiées. Les ganglions peuvent s’abcéder à cette période. La respiration est
altérée ; d’abord gênée, elle devient rapidement anxieuse, pénible, laborieuse,
fréquente. On a compté de 36 à 50 respirations par minute. Il existe une petite
toux sèche ou provoquant l’expectoration de crachats mousseux , peu visqueux
ou bien muco-purulents et même fétides. La percussion et l’auscultation ne
révèlent le plus ordinairement aucun phénomène morbide. Quelquefois
cependant on trouve quelques râles muqueux ou bien les caractères d’une
pneumonie lobulaire, tels que crachats rouillés, râles plus nombreux, plus
fins, plus fixes.
Souvent les malades ont des troubles gastro-intestinaux, des vomisse-
MORVE ET FARCIN chez l’homme.
jnents, delà diarrhée, des selles séreuses, fétides, involontaires. Bollinger a
constaté que la rate était parfois hypertrophiée.
La fièvre est intense. Wunderlich et Goldschmitt ont constaté que la
température, d’abord modérément élevée, atteignait, vers le 25® jour, 40»,
puis dans les derniers jours 41°, 3 et 41°, 6. Parfois on observe, comme
Sommerbrodt l’a signalé, des oscillations parfaitement régulières de 1° à 2°
entre la température du matin et celle du soir, ainsi que cela a lieu dans
les fièvres purulentes ; dans les derniers jours elle devient plus régulière,
on n’observe plus ces grandes oscillations. Le pouls est faible, facilement
dépressible, onduleux; il varie de 100 à 150 pulsations par minute ; vers la
fin, il devient intermittent et presque insensible.
Les hémorrhagies constituent l’un des caractères symptomatiques les
plus importants de la morve aiguë. Presque tous les malades ont eu, soit
dès le début, soit à une époque variable, des épistaxis plus ou moins fré¬
quentes.
Dès le début, les malades accusent une céphalalgie partielle, qui est rare¬
ment aussi violente et aussi persistante que celle du début de la fièvre
typho'ide, ainsi que l’a fait remarquer Vigla. En même temps, le sommeil
est nul ou léger, troublé par des rêves ; l’intelligence est lente, paresseuse ;
les mouvements sont mal assurés, tremblants ; la force musculaire est con¬
sidérablement affaiblie. Les malades sont parfois agités d’un délire violent,
furieux ; ils ont des secousses convulsives, des crampes. Dans la majorité
des cas, le délire est calme, jusqu’au moment où il est remplacé par un
coma profond.
L’ui’ine est légèrement- albumineuse, et quelque temps avant la mort
elle contient, suivant Bollinger, de la leucine et de la tyrosine.
La terminaison constante de la morve aiguë est la mort. <je{)endant
Hertwig rapporte deux cas de guérison, dont l’un semble indiscutable.
Anatomie pathologique.— - J. Renaut qui a fait des études anatomo¬
pathologiques très-consciencieuses sur la morve à propos de l’article
publié par H. Bouley et Brouardel dans le Dictionnaire encyclopédique des
sciences médicales, s’exprime ainsi : « Au point de vue anatomique, la
pyohémie, la morve, la tuberculose et la syphilis forment un groupe
naturel ; toutes ces maladies infectieuses ont pour caractère com¬
mun la production d’inflammations disposées par nodules et offrant une
tendance marquée à la caséification ; toutes paraissent originairement
dériver de l’imprégnation de l’économie par un agent virulent plus ou moins
saisissable. Cette communauté d’origine, rapprochée de l’analogie singulière
des lésions anatomiques qu’elles déterminent, n’est pas le point le moins
intéressant de leur histoire. » Cornil et Ranvier, Kelsch tendaient bien à
rapprocher la morve humaine de l’infection purulente, mais ces auteurs
semblaient admettre que les nodosités morveuses du cheval offraient des
caractères anatomiques identiques avec ceux des granulations tuberculeuses
de l’homme. En cela, ils avaient adopté l’opinion de Virchow. Suivant cet
auteur, en effet, « la tumeur type de la morve, de même que celle de la
syphilis, du lupus et de la lèpre, se présente sous forme de nodosité ou
NODV. DICT. DE MÉD. EX CHIR. XXIII. — 9
130 MORVE ET FARCIN chez l’homme.
plus exactement de nodule (tubercule), dont la grandeur se rapproche
surtout de celle du tubercule du lupus, tandis que ses autres caractères la
font plutôt ressembler aux tumeurs syphilitiques. Le farcin chronique seul
produit souvent de plus grandes nodosités (tubercules farcineux): ils sont
souvent disposés par séries, par cordons, ou comme des vers (cordons far-
cineux), et ressemblent plutôt aux tubercules de la lèpre. Ils se distinguent
pourtant de ces deux affections en ce que les cellules sont souvent assez
grandes, qu’elles se rapprochent des globules du pus, ou qu’elles se trans¬
forment directement en pus. Il s’ensuit que, suivant leur évolution régu¬
lière, les nodosités superficielles s’ulcèrent, tandis que les profondes s’ab-
cèdent. » Trasbot, dont nous avons adopté les idées à propos de l’anatomie
pathologique de l’affection morvo-farcineuse chez le cheval, ne partage pas
la même manière de voir. Il ne regarde pas surtout cette affection comme
devant être rangée à côté de l’infection purulente. Pour lui, les lésions pré¬
sentent tous les caractères propres à l’inflammation ; les éléments nouveaux
qui en sont la conséquence, n’offrent rien de spécifique, on les retrouve
dans tous les cas de processus irritant ; seulement il semblerait qu’un grand
fait domine ici, comme du reste dans les maladies virulentes, l’évolution
de ces nouveaux éléments ; c’est leur mort rapide (nécrobiose des Alle¬
mands) avant qu’ils soient parvenus à leur forme définitive. Il semble que
le liquide abondant que laissent écouler les capillaires, comme dans toute
inflammation, soit doué de propriétés toxiques qui font mourir ces élé¬
ments, qui amènent assez rapidement leur transformation en pus, ou
en matière caséiforme. En quoi consiste cette altération des liquides? Il est
impossible aujourd’hui de répondre à cette question d’une manière satis¬
faisante. Laissons à l’avenir, au progrès de la chimie, le soin de résoudre ce
problème.
Quoi qu’il en soit, nous adoptons, également pour l’homme, l’opinion de
Trasbot. Pour nous, l’inflammation domine les altérations anatomo-patholo¬
giques de l’affection morvo-farcineuse. Elle précède la formation du pus et
n’en est pas la conséquence, ainsi qu’on le prétend lorsqu’on considère les
nodules morveux du poumon comme étant la conséquence d’un abcès
métastatique. En un mot, l’inflammation est protopathique et non deutéro-
pathique. C’est pourquoi nous regardons les lésions de l’affection morvo-
farcineuse comme étant de nature inflammatoire, inflammation sui
generis, spécifique, il est vrai, mais lésions inflammatoires au même titre
que celles qui caractérisent la scrofule, la tuberculisation, la syphilis. C’est
pourquoi, si nous plaçons en nosologie l’affection morvo-farcineuse à côté
de la diathèse purulente, nous avons bien soin de l’en différencier.
Ceci entendu, nous devons faire encore une remarque. Il nous paraît
essentiel d’étudier séparément les lésions chroniques et celles qui appar¬
tiennent à l’état aigu. En effet, si la terminaison du farcin et de la morve
chroniques par la morve aiguë est fréquente, il n’est pas moins vrai que la
mort peut être la conséquence de l’état chronique seul. Il est donc impor¬
tant de connaître en quoi consistent les lésions chroniques, de les distin¬
guer de celles qui surviennent dans l’état aigu. Du reste, la description
MORVE ET FARCIN chez l’hommè.
131
-distincte que nous avons faite du farcin et de la morve saura faire discerner,
parmi les altérations que nous allons passer en revue, celles qui appar¬
tiennent à l’une ou à l’autre de ces affections.
Lésions de la peau et du tissu cellulaire. — Les ulcères qui existaient
sur la peau sèchent, et la peau qui les entoure prend une couleur noirâtre.
Les pustules que l’on rencontre dans la uiorve aiguë, présentent une
structure qui n’est bien connue que depuis l’application du microscope à
cette étude. Elliotson, Rayer, Follin avaient montré que la coupe d’une pus¬
tule morveuse présente, en allant du dehors au dedans, l’épiderme, un
liquide séro-purulent, une couche concrète jaunâtre, tenace, située dans
les mailles du derme, enfin le tissu cellulaire sous-dermique. Pour Virchow,
Wyss, Sommerbrodt, ces pustules sont constituées par le dépôt de nom¬
breuses cellules sphériques ayant les caractères des corpuscules du pus,
siégeant dans la couche superficielle du chorion, au-dessus du corps papil¬
laire. Aune période plus avancée, les papilles se détruisent, se remplissent de
pus, et il se forme un petit abcès qui peut gagner le tissu cellulaire. Cornil
les a comparées aux pustules de la variole. Au début, les globules de pus
naissent aux dépens des cellules du corps muqueux de Malpighi. On observe
le même état vésiculeux des cellules épithéliales de distance en distance,
•dans les diverses couches d’épiderme; le même réseau d’apparence fihril-
laire dû à la conservation et à l’aplatissement d’un certain nombre de cel¬
lules ; de telle sorte que, quand la pustule est bien formée, les globules de
pus sont compris dans les mailles de ce réseau entre les papilles et l’épi-
-derme. Lorsque des abcès se forment, on trouve une prolifération des élé¬
ments du tissu conjonctif et des corpuscules de pus. Le corps muqueux est
transformé en un tissu aréolaire à mailles perpendiculaires aux papilles
■et contenant des globules de pus. De véritables abcès se forment. Les
veines qui partent de ces points enflammés, sont parfois oblitérées. Pour
Kelsch, le corps muqueux est épaissi et l’épiderme doublé du corps
muqueux est décollé par un exsudât amorphe interposé entre lui et le
corps papillaire. Telle serait, pour cet auteur, la structure de la pustule
morveuse.
Le derme est constamment malade au niveau de la pustule, les cellules
de pus imprègnent toute son épaisseur et même le tissu cellulo-grais-
seux.
Le tissu cellulaire sous-cutané présente diverses altérations. Dans les
points où il y avait engorgement, œdème, on trouve tantôt de la sérosité
gélatineuse, tantôt du pus infiltré; dans ceux où existaient les abcès, le
tissu cellulaire est ordinairement détruit jusqu’à une assez grande profon¬
deur. Le foyer est souvent diffus, et l’on trouve sous la peau une matière
d’un blanc sale, molle ou demi-concrète, immédiatement en contact avec
les muscles. Il n’y a pas de fausse membrane qui limite le foyer. Dans
d’autres cas, l’abcès est circonscrit par une membrane très-distincte. Le
contenu est généralement purulent, jaunâtre, quelquefois coloré par du
Le tissu musculaire est souvent intact. Lorsque les muscles sont situés
132 MORVE ET FARCIN chez l’homme.
au milieu du pus, ils peuvent être, dissociés, avoir subi une dégénérescence
graisseuse et cireuse.
Lésions DES VOIES AÉRIENNES. — A. Fosses nasales et sinus. — C’est surtout
pour les lésions des fosses nasales, caractéristiques de la morve, que l’on peut
dire qu’elles ont été à peu prèsexclusivementdécrites sous leur forme aiguë.
Cependant elles existent non.moins constamment dans la morve chronique ;
seulement il faut les rechercher avec soin. Nous devons cependant ajouter
que souvent il n’est plus possible de les retrouver après la mort, alors
même qu’elles ont manifestement existé pendant la vie longtemps avant
l’apparition des accidents aigus. Elles ont disparu sous les altérations ré¬
centes, d’autant plus facilement qu’elles provoquent et hâtent le développe¬
ment de celles-ci. C’est donc surtout dans lés cas purement chroniques qu’il
faut étudier les désordres propres à la morve chronique.
Le premier phénomène que présente la membrane pituitaire, consiste
dans un boursouflement plus ou moins considérable qui occupe surtout la
partie supérieure et postérieure du nez, et qui peut aller jusqu’à l’occlusion
des cavités nasales. La muqueuse est alors d’une couleur vineuse qui ne
tarde pas à pâlir peu à peu. Le boursouflement diminue et se change en
un épaississement ou plutôt en une augmentation de densité du tissu sous-
muqueux. Il est rare que i’on retrouve des élevures analogues à celles que
l’on observe chez le cheval. Il n’est pourtant pas douteux qu’elles existent.
On a vu, dans l’antre d’Highmore, la muqueuse sans augmentation de vas¬
cularité, sans changement de couleur, mais épaissie et parsemée de petites
élevures d’une coloration blanchâtre formées par le tissu muqueux lui-
même. Ces élevures deviennent plus tard rouges, se développent en fon¬
gosités saillantes qui se ramollissent et dans lesquelles se dépose un peu
de pus. La muqueuse peut perdre sa consistance dans une grande étendue.
On y voit quelquefois de petits points ecchymotiques, et rarement de petits
abcès sous-muqueux. Dans un degré plus avancé, la pituitaire, réduite en
un détritus grisâtre, au milieu duquel on distingue encore quelques points
d’un rouge vif, est presque complètement détruite. Ces points et ceux où
existent les abcès sous-muqueux, deviennent bientôt le siège d’ulcérations
au fond desquelles on voit les surfaces osseuses dénudées. Ces ulcérations
qui s’étendent assez rapidement, siègent le plus souvent sur la cloison, et
sont entourées d’un bourrelet fongueux formé de bourgeons saillants et
rouges. Les os et les cartilages mis à nu.se nécrosent, le travail d’ulcéra¬
tion continue, et enfin la cloison se perfore. Cette perforation presque
constante, tout à fait caractéristique de la morve chronique, a été regardée
à tort par Vigla comme une lésion de la morve aiguë. Il en est de même
de la carie des os du nez.. Celle-ci est habituellement située au point de
réunion de la portion osseuse et de la portion cartilagineuse, mais elle se
développe toujours beaucoup plus aux dépens de la lame du vomer que du
cartilage. Celui-ci présente un bord mousse, tandis que la partie de la cir¬
conférence formée parla lame osseuse nécrosée est tranchante et irrégulière.
Les perforations font communiquer les deux fosses nasales l’une avec
l’autre. Elles sont entourées, de même que les ulcérations, d’un bourrelet
MORVE ET FARCIN chez l’homme.
133
fongueux plus ou moins saillant. La surface de la pituitaire altérée est, en¬
core après la mort, recouverte de mucosités épaisses et tenaces d’un gris sale,
légèrement teintes de sang. On trouve aussi dans les sinus, dont la mem¬
brane est épaissie, opaque, une sorte de gelée visqueuse. Jusqu’à présent on
n’a pas rencontré de véritables cicatrices sur la pituitaire ; on peut donc
penser qu’elles sont plus rares chez l’homme que chez les solipèdes, et
dans les fosses nasales que dans les voies aériennes. Au microscope, on
constate que l’épithélium de la muqueuse tantôt est conservé, tantôt qu’il a
disparu. Dans le premier cas, quelques cellules épithéliales subissent la
transformation vésiculeuse. Les couches de la muqueuse sont infiltrées de
pus ; on y trouve en même temps quelques cellules de tissu conjonctif en
voie de prolifération. Les glandes en grappes sont impliquées dans le travail
inflammatoire qui occupe toute la muqueuse; leur pourtour et leur canal
excréteur sont en pleine suppuration. Leur pourtour est encombré de leu¬
cocytes. Les lymphatiques et les vaisseaux se remplissent de coagulums. Il y
a, pour Virchow, périphlébite et périlymphite.
B. Cavité buccale et pharynx. — Dans la description des symptômes,
nous avons signalé les ulcérations de la bouche. Ajoutons que la mu¬
queuse et le tissu cellulaire sous-muqueux présentent une teinte violacée
ou brunâtre. L’épithélium se détache plus facilement que sur les parties
saines. La membrane est infiltrée de sang et ramollie. Dans quelques points,
on y trouve du pus. Les ulcérations sont parfois lai’ges et profondes ; elles
sont toutes grisâtres et irrégulières, présentant des bourgeons irréguliers
d’un rouge terne et secrétant un mucus très-épais et très-abondant, de cou¬
leur noirâtre. Parfois, à la naissance du voile du palais, il existe une perfora¬
tion qui fait communiquer la bouche avec la cavité nasale. L’ulcéi’ation peut
se cicatriser ; mais le plus souvent elle ne se ferme d’un côté, que pour se
développer de l’autre. Cornil a constaté, dans un cas, la présence de petits
points légèrement saillants et ressemblant exactement à de petites vésicules
de sudamina. Au microscope, il a reconnu qu’ils résultaient d’une dilata¬
tion des conduits des glandes acineuses de la muqueuse. Le conduit glan¬
dulaire, arrivé dans la couche épaisse d’épithélium pavimenteux stratifié,
se dilatait, et il était rempli, dans ce point, par l’épithélium vésiculeux.
C. Larynx et trachée. — La membrane muqueuse de la trachée et
des bronches présente parfois une rougeur uniforme assez foncée, mais
beaucoup plus souvent elle est pâle et ramollie. Dans le cas de farcin
chronique, on peut rencontrer des abcès sous-muqueux qui ont dénudé les
cartilages, et s’ils siègent au voisinage de la glotte, ils peuvent déterminer
un œdème consécutif qui a, dans deux cas, hâté la mort des malades. Les
altérations les plus communes du larynx et de la trachée sont les ulcéra¬
tions qui appartiennent surtout a la morve chronique ; et, à cet égard, il y
a une grande analogie avec la maladie observée chez les solipèdes. Elles
sont caractéristiques de cette affection. Leur siège est variable; mais, de
préférence, elles affectent la partie sous-glottique du larynx, la trachée et
les bronches. On peut en trouver sur l’épiglotte. Jamais on ne lésa vues sur
les cordes vocales. L’aphonie est plutôt le résultat d’un œdème de la glotte
134 MORVE ET FARCIN chez l’homme.
ou d’une toute autre circonstance, que le fait de l’ulcération. On les trouve
même plutôt à la face antérieure que sur la partie membraneuse de la tra¬
chée; elles siègent indifféremment au niveau des anneaux et dans les in¬
tervalles que ceux-ci laissent entre eux ; le plus souvent elles en com¬
prennent plusieurs à la fois. Les ulcérations morveuses peuvent acquérir
une étendue considérable, plus même qu’aucune autre espèce d’ulcéra¬
tion des voies aériennes. On les a vues labourer toute la surface interne d&
la trachée et se prolonger jusque dans les bronches. Elles détruisent profon¬
dément la muqueuse et les tissus sous-jacents, qu’elles transforment en un
détritus grisâtre que l’on a confondu parfois avec la gangrène, et pénètrent
jusqu’au cartilage ; elles ont, enfin, une grande tendance à se cicatriser,
fait qui les rapproche de celles observées chez les sollpèdes. Peut-être
même ne prennent-elles ainsi une si grande extension qu’en se fermant
d’un côté pendant qu’elles avancent de l’autre. Il résulte de là que l’on
trouve dans les voies aériennes des cicatrices considérables, qui n’ont jus¬
qu’ici été rencontrées que chez des sujets atteints de morve chronique.
Ces cicatrices sont pathognomoniques : la muqueuse est mince, adhé¬
rente, généralement pâle, presque blanche en certains points, sèche et
transparente; des brides fibreuses très-résistantes, disposées en lignes
nombreuses interceptées, étoilées, réunies de mille manières, constituent
un l'éseau aréolaire qui occupe toute l’étendue de la surface ulcérée. La for¬
mation de ces brides a pour effet de rapprocher et de fixer les uns aux
autres les anneaux cartilagineux ; de là résultent le raccourcissement et la
déformation consécutive de la trachée. Quelques anneaux perdent leur
forme circulaire ; ils sont aplatis ou déviés, et le calibre du conduit aérien
se trouve plus ou moins rétréci, quelquefois sur plusieurs points, de ma¬
nière à présenter des resserrements et dès renflements successifs. La même
disposition peut exister dans les bronches. Cornil, qui a étudié le processus
par lequel se font ces lésions, en donne la description suivante ;
« Après avoir fait durcir ces muqueuses dans l’alcool, j’ai étudié les gra¬
nulations et plaques saillantes sur des coupes perpendiculaires à la surface.
Les petites granulations du larynx étaient recouvertes par des couches
d’épithélium devenu muqueux, vésiculeux, et par des globules de pus
formant un magma blanchâtre, opaque. Au-dessous existe une couche
de petites cellules prismatiques implantées perpendiculairement sur la sur¬
face du chorion muqueux. Celui-ci est limité par la couche homogène hya¬
line normale. Dans les points malades, le chorion muqueux est épaissi par
la formation de nomk’euses petites cellules, en rangées parallèles, et résul¬
tant bien évidemment de l’hyperplasie des cellules du tissu conjonctif. Le
relief des granulations et îlots saillants du larynx et de la trachée était
donc constitué par la chute et la disparition de l’épithélium et par l’hyper¬
plasie des cellules du tissu conjonctif. En outre, les culs-de-sac glandulaires
des glandes acineuses comprises dans la zone d’irritation de ces néofor¬
mations présentaient leurs culs-de-sac agrandis, leurs cellules grossies,
devenues sphériques et libres au milieu du cul-de-sac. Il y avait aussi, dans
les glandes, une multiplication de leurs cellules d’épithélium. Sur les parties
MORVE ET FARGIN chez l’homme. 135
ulcérées de la muqueuse des voies respiratoires, l’ulcération était causée
par la chute complète de l’épithélium et par la suppuration et la destruc¬
tion de la partie la plus superficielle du chorion muqueux. » (Cornil,
Gazette des hôpitaux, 25 août 1868, p. 39/ü).
D. Poumons et plèvre. — Les lésions pulmonaires sont loin d’être aussi
constantes dans la forme chronique que dans la forme aiguë du farcin et de
la morve. C’est à tort que quelques auteurs se sont servis du nom de tu¬
bercules pour désigner les produits de la morve et du farcin chroniques
dans les poumons. Il ne s’agit pas du tubercule tel que nous le compre¬
nons. On a pu trouver de véritables tubercules, mais il s’agit alors d’une
simple coïncidence. Cela dit, la plèvre peut offrir quelques adhérences
avec le poumon dans les points malades, sans que le plus souvent on
ait lieu de rapporter à cet état morbide les douleurs thoraciques con¬
statées pendant la vie. La plèvre est parsemée parfois d’un grand nom¬
bre de petites élevures d’un blanc jaunâtre, entourées d’une aréole
d’un rouge vermeil, dont la largeur varie depuis celle d’un grain de
millet jusqu’à celle d’une pièce de 25 centimes. En les incisant, on re¬
connaît qu’elles sont constituées par du pus liquide ou presque liquide
entouré d’une infiltration sanguine dans le tissu cellulaire sous-pleural. Les
poumons offrent, à leur surface, de petites plaques d’un jaune mat, quel¬
quefois isolées, et le plus souvent sans aréole rouge qui les entoure, dures
au toucher, résistant sous le scalpel, et formées par une matière concrète
que la pression aplatit sans l’écraser, ayant partout la même consistance
amorphe, et paraissant avoir tous les caractères de la fibrine. Ces plaques
ne pénètrent pas dans le tissu du poumon, et sont immédiatement situées
sous la plèvre. Au lieu d’être isolées, ces lésions se présentent, dans d’autres
cas, réunies en masse. On voit alors des portions de poumon indurées, qui
présentent à la coupe un aspect jaunâtre, et qui sont composées de même
substance. Ces masses perdent quelquefois leur consistance ; on les trouve
même ramollies, et contenant, au centre, des cavités pleines de pus. Le plus
ordinairement, le tissu pulmonaire environnant est sain ; ce n’est que par
exception qu’il est congestionné ou partiellement hépatisé. Enfin on peut, à
la place de ces plaques et de ces noyaux fibrineux, trouver de simples
ecchymoses formant un nombre infini de taches rouges plus ou moins
larges, dont quelques-unes sont parsemées de points jaunes purulents.
Comme on le voit, ces altérations offrent une grande ressemblance avec
celles qni se rencontrent chez les solipèdes ; elles ne sont pas trop éloignées
des altérations propres de l’état aigu, qu’elles préparent sans doute dans
la plupart des cas.
Dans l’état aigu, en effet, ces lésions pulmonaires sont assez étendues ;
aussi n’est-il pas étonnant que les malades meurent surtout par le poumon.
On trouve soit de véritables pneumonies, soit des suppurations partielles,
d’autres fois, on rencontre de la gangrène ou bien des foyers d’apoplexie
pulmonaire. On le voit, les lésions sont variables. Il s’agissait de savoir si
elles avaient un lien commun, si elles avaient, en un mot, le même pro¬
cessus. C’est à l’élucidation de cette question que les auteurs se sont appli-
136 MORVE ET FARCIN chez l’homme.
qués dans les dernières années. Ainsi pour Kühmer, ces lésions consistent
en une infiltration diffuse des granulations morveuses dans le tissu inter¬
alvéolaire ou dans le tissu sous-muqueux. Sommerbrodt et Cornil les con¬
sidèrent comme voisines de la pneumonie lobulaire. « Dans les cas que j’ai
étudiés, dit Cornil, tous les états pulmonaires gris, jaunâtres, durs et ramol¬
lis, étaient formés uniquement par de la pneumonie catarrhale lobulaire.
Cela veut dire que les alvéoles pulmonaires, dans les points malades, étaient
complètement remplis par des globules de pus et des cellules volumineuses,
rondes, contenant plusieurs noyaux. Cet aspect des lésions ne rappelait en
rien celui que l’on remarque chez le cheval. » Kelsch a confirmé cette ma¬
nière de voir. J. Renaut n’admet pas la divergence signalée par Cornil entre
l’homme et le cheval. Pour lui, chez le cheval comme chez l’homme, la lé¬
sion pulmonaire consisterait dans une véritable pneumonie lobulaire. Les
plèvres, au niveau des points de pneumonie lobulaire, sont souvent couvertes
de fausses membranes, parfois elles présentent des traces d’inflammation
plus étendues, et même contiennent un véritable épanchement purulent.
E. Cœur et vaisseaux. — Ils n’offrent rien de particulier ; quelquefois on
trouve une phlébite adhésive au voisinage des ulcères et des abcès des mem¬
bres. Les vaisseaux lymphatiques, vu leur peu de développement chez
l’homme, ne présentent pas des lésions aussi appréciables que chez le
cheval. Les ganglions de l’aisselle et de l’aine, dans le farcin chronique,
sont presque les seuls que l’on trouve parfois malades. Ils sont tuméfiés,
quelquefois ramollis ; ils offrent une couleur rougeâtre, et presque toujours
il existe, au centre, un noyau blanc, d’un jaune grisâtre, sans dureté. Dans
le cas d’ulcérations des voies aériennes, les ganglions bronchiques sont
augmentés de volume, ramollis et même suppurés.Dans un cas, signalé
par Fredet, cette suppuration existait en dehors de toute ulcération de la
muqueuse des bronches ou de la trachée.
F. Système ossewa?.— Les altérations des os existent chez l’homme comme
chez le cheval ; elles sont toujours secondaires et consécutives à la lésion
des parties molles qui les recouvrent. Ces lésions sont assez caractéristiques
pour permettre de les différencier des autres lésions qui affectent si souvent
le système osseux. Au niveau des collections purulentes ou des ulcères fis-
tuleux du farcin, qui ont leur siège sur la partie inférieure des membres,
le périoste se confond par sa face externe avec le tissu cellulaire qui le re¬
couvre ; il est injecté, tuméfié et se laisse détacher avec la plus grande fa¬
cilité; on le voit souvent décollé par une nappe de pus qui repose immé¬
diatement sur les os. Enfin, dans d’autres points, le périoste est détruit,
l’os est dénudé. Dans la morve chronique, où les muqueuses sont principa¬
lement le siège des ulcérations, la destruction de ces membranes entraîne
constamment celle du tissu fibreux périostique qui les double, et l’os se voit
toujours à nu au fond de l’ulcère. Les surfaces osseuses, ainsi dépouillées de
leurs enveloppes, sont rugueuses ; elles présentent des érosions très-éten¬
dues. Le tissu osseux offre une vascularisation exagérée ; il est comme marbré
par des ecchymoses plus ou moins étendues. Au microscope, on y reconnaît
tous les caractères de l’ostéite. La substance spongieuse est ramollie, infiltrée
MORVE ET FARCIN chez l’homme.
137
de sang, de pus, et eSivahie par la carie. Cette altération très-marquée sur
lés os plats, sur le palatin, à la voûte du crâne, peut aller jusqu’à la perfora¬
tion. Virchow admet que ces lésions peuvent se produire en dehors de toute
dénudation des os. Il croit à l’existence d’une ostéo-myélite morveuse.
On a constaté des collections purulentes entre les os crâniens et la dure-
mère (pachyméningite externe). Dans d’autres cas, on a rencontré des no¬
dosités morveuses dans le péricrâne, dans la dure-mère, et même dans les
plexus choroïdes.
G. Les articulations, qui pendant la vie ontété lesiége, non pas dedouleurs
pseudo-rhumatismales, mais de gonflement, et qui sont voisines des abcès
ou des ulcères farcineux, ne présentent que très-rarement des lésions intra-
articulaires, mais offrent souvent à l’extérieur une infiltration gélatini-
forme du tissu cellulaire, du pus même dans les gaines tendineuses qui
passent sur elles, et quelquefois une injection et un épaississement notables
du tissu sous- synovial. Les déformations que déterminent ces différents
désordres peuvent consécutivement altérer la texture des surfaces articu¬
laires des os. De là des difformités secondaires, portées quelquefois très-'
loin. Rarement on a trouvé du pus dans l’article. Elliotson, Saussier en
ont signalé un cas.
H. Organes abdominaux. — Les organes abdominaux sontrarement lesiége
de lésions importantes. La plupart restent ordinairement à l’état sain. Le
tube digestif offre quelquefois, seulement dans] le cas où il y a eu diarrhée
persistante, une injection et une inflammation catarrhale de la dernière
portion de l’intestin. Le foie est souvent augmenté de volume et acquiert
même un très-grand développement et un poids considérable. Tantôt on
le trouve gorgé de bile, tantôt il est pâle, décoloré ; d’autres fois, il a subi la
transformation graisseuse, et dans ce cas, la diarrhée avait été, pendant la
vie, longue et rebelle. Dans un cas, Sommerhrodt a observé une inflamma¬
tion gangréneuse et ulcérative des conduits biliaires. Dans d’autres cas, le
foie a été envahi par des abcès ayant les caractères des abcès métastatiques.
La rate, beaucoup moins fréquemment atteinte qu’à l’état aigu, est quelque¬
fois aussi volumineuse ; mais elle ne présente pas de dépôt de pus. Sa cou¬
leur est à peu près uniformément foncée. Dans quelques cas, l’un de nous y
a trouvé des plaques décolorées, correspondant à des masses solides for¬
mées par une substance jaune, dense, fibrineuse, paraissant résulter de la
décoloration d’épanchements sanguins limités. La pai’otide a, chez certains
malades, été envahie par la suppuration. Les reins, quelquefois gros et
anémiés, sont ordinairement sains. Dans un cas, Cornil a constaté que le
rein était le siège d’une dégénérescence caractérisée par la présence , dans
un grand nombre de tubuli, de cellules infiltrées de granulations protéiques
et graisseuses. Fisher a noté deux fois une néphrite intertubulaire. Virchow
a décrit un sarcocèle morveux ; mais cette lésion est plus fréquente chez
les chevaux que chez l’homme. Contour, dans un cas, a constaté un abcès
dans l’urèthre.
I. Le système nerveux, jusque dans ces dernières années, avait été trouvé
intact toutes les fois qu’il avait été examiné. Eck avait bien constaté, dans un
438
MORVE ET FARCIN
l’homme.
cas de farcin aigu, la présence d’un petit abcès superficiel dans le cerveau ;
Virchow avait signalé l’existence d’une pachyméningite externe; mais
Sidney Coupland a décrit, enl872, une altération consistant dans une inflam¬
mation aiguë développée autour delà moelle et dans un épaississement chro¬
nique du tissu fibreux. Tout le long de la moelle, mais principalement au
milieu de la région dorsale et dans l’épaisseur des parois vasculaires, le
tissu connectif était hypertrophié. Le canal central de la moelle était rem¬
placé par une prolifération de cellules en tout semblables à des leucocytes.
Des recherches ultérieures sont nécessaires pour nous renseigner sur la réa¬
lité de ces lésions et nous montrer si elles sont constantes, ou bien si elles
n’ont constitué, dans le cas signalé par l’auteur, qu’un épiphénomène.
J. Sang. — De même quechez le cheval, les altérations du sang doivent être
étudiées avec le plus grand soin. Du reste, depuis quelques années, les études
microscopiques et les procédés de numération des globules du sang dus à
Malassez et à Hayem, ont fait faire un grand pas à la connaissance de ces lé¬
sions. Dernièrement encore, Colin, avons-nous dit, a approfondi ce sujet.
Dès 1868, suivant Brouardel, dans le travail duquel nous puisons les dé¬
tails qui suivent, Christot et Kiener auraient démontré, dans les affections
morvo-farcineuses, l’existence d’une leucocytose concomitante et des bac¬
téries en grand nombre. L’examen du sang, pratiqué chaque jour, leur a
montré que le rapport entre le nombre des globules blancs et celui des glo¬
bules rouges, au lieu d’être de 1 pour 400, chiffre normal, allait chaque
jour en croissant, au point d’atteindre la proportion de 1 globule blanc pour
6 globules rouges. En même temps, ils constatèrent la présence de bactéries
appartenant à la variété des granulations. Ils en trouvèrent 1 par 5 à 20 hé¬
maties ; elles étaient innombrables dans le pus et les glandes vasculaires
sanguines. En 1872, Sidney Coupland note dans le farcin aigu que les glo¬
bules rouges n’ont pas leur disposition ordinaire ; ils ne s’empilent pas, ils
sont agglomérés en masses irrégulières ; il ne trouve pas de bactéries, il
constate que les globules blancs sont en plus grande proportion. En 1873,
Vincent Brigidi note également cette augmentation du nombre des globules
blancs du sang, et l’absence de bactéries. Colin a confirmé ces remarques.
Aujourd’hui la question est à l’étude et nous espérons que les procédés que
nous possédons pour la numération des globules, que les études microsco -
piques élucideront complètement les lésions du sang dans les affections
morvo-farcineuses.
Quelques auteurs ont cherché, dit Brouardel, à déterminer quel était l’é¬
lément virulent de la morve. Rallier dit avoir trouvé, sur la muqueuse des
sinus frontaux et du larynx, des micrococcus isolés ou réunis en amas ; il a
retrouvé ces mêmes éléments dans le sang; il les a même poursuivis
jusque dans les globules blancs et rouges. 11 a cultivé les spores et a obtenu
un champignon spécial auquel il a donné le nom de Malleomgces. Chauveau
a démontré que pour la morve, comme pour le vaccin et pour la variole,
l’activité spécifique qui constitue la virulence réside exclusivement dans
les corpuscules élémentaires en suspension dans ces humeurs. Ces cor¬
puscules peuvent être lavés sans perdre leurs propriétés spécifiques ; leur
MORVE- ET FARCIN chez l’homme. 139-
séjour prolongé dans l’eau ne communique pas la virulence à ce liquide.
Pour lui, l’activité spécifique de ces maladies ne réside pas dans un parasite
ferment, ainsi que tendaient à le faire supposer les recherches antérieures
sur le rôle des parasites.
Colin n’admet pas cette opinion. Pour cet auteur, les conditions de viru¬
lence de la morve sont plus complexes qu’on ne le dit. Dans la morve, la
virulence, au lieu d’appartenir au seul liquide, le sang, se retrouve dans le
pus spécifique des ulcérations nasales, des abcès pulmonaires, dans la
lymphe. Donc, dit cet auteur, il faut rechercher non-seulement si c’est à
des éléments figurés que la virulence est due, mais encore si c’est à des¬
éléments identiques que tous les liquides la doivent ou à des ferments
propres à chacun d’eux. La tâche devient, dès lors, plus laborieuse. Colin
termine son travail par cette conclusion ; la virulence des liquides animaux
est indépendante de leurs éléments figurés, globules rouges, leucocytes,
globulins, cellules épithéliales, noyaux de cellules ou granulations solides
quelconques ; elle appartient aux liquides en masse, à toute leur substance,
aux sérums, aux plasmas amorphes les plus purs.
Quant à l’augmentation si considérable des globules blancs qui caracté¬
rise l’affection morvo-farcineuse. Colin attribue la présence si insolite des-
leucocytes à l’excitation du système lymphatique par le virus. Mais en quoi
consiste le travail qui donne naissance aux leucocytes? Colin ne le dit pas ;
il ne veut pas même en rechercher l’origine ; il se borne à exprimer une
opinion qui est la négation de toutes nos idées sur la genèse des leucocytes.
En outre, il s’appuie sur cet accroissement considérable du nombre des
leucocytes pour expliquer les différentes lésions de l’affection morvo-farci¬
neuse. De telle sorte que, si nous poussions à l’extrême les conséquences
de cet auteur, nous dirions que, pour lui, l’affection morvo-farcineuse con¬
siste dans une leucocytose qui, sous le rapport de sa nature, n’offrirait
aucun cararactère particulier la différenciant des autres leucocyloses. Nous
ne pouvons prévoir ce que l’avenir réserve à cette théorie sur la nature de
l’affection morvo-farcineuse. Quant à nous, nous ne pouvons l’accepter à
priori; les bases sur lesquels elle repose sont plutôt le fait d’une -vue de
l’esprit que celui de l’expérimentation ; aussi croyons-nous que la véritable
nature de l’affection morvo-farcineuse n’est pas encore exactement élucidée.
Espérons que, la physiologie expérimentale aidant, cette partie de l’histoire
de la morve ne restera pas plus longtemps plongée dans l’obscurité où nous
la trouvons depuis que cette affection est connue.
Étiologie. — La seule cause déterminante de l’affection morvo-farcineuse
chez l’homme, c’est la contagion. Que ce soit à l’état chronique ou à l’état
aigu, la maladie ne peut jamais se développer sans elle. Elle peut bien ne
pas s’exercer toujours et quand même chez tous les individus, mais lorsque
cette affection se développe, il faut invoquer la contagion.
Quels sont les foyers de transmission ? Quelles sont les formes transmis¬
sibles et quel rapport y a-t-il entre les formes transmises ? Enfin de quelle
manière s’opère la transmission ? Telles sont les questions que nous devons
étudier, résoudre d’une manière aussi satisfaisante que possible, afin que
140 MORVE ET FARCIN chez LtoMME.
nous puissions indiquer les précautions hygiéniques qu’il faut prendre pour
échapper à cette contagion.
Quels sont les foyers de transmission? La contagion s’exerce ; 1° du cheval
à l’homme; 2° de l’homme à l’homme. La transmission du cheval à l’homme
est aujourd’hui un fait indiscutable; c’est le cas le plus fréquent, presque le
seul qu’on observe. La contagion de l’homme à l’homme, dont la possibilité
avait été niée théoriquement, ne peut malheureusement plus l’être. Les
exemples rapportés par l’un de nous mettent ce fait hors de toute contes¬
tation.
Quelles sont les formes transmissibles, et quel rapport existe-t-il entre les
formes transmises? Toutes les formes cliniques delamorveou dufarcin sont
contagieuses et transmissibles du cheval à l’homme et de l’homme à son
semblable. Quant au rapport qui existe entre les formes transmises, on peut
dire d’une manière générale que la forme aiguë est contagieuse au plus
haut degré, qu’elle peut, en se communiquant, revêtir la forme chronique,
et que celle-ci peut devenir aiguë ou rester chronique après la transmission.
En outre, il faut savoir que chacune des variétés de la morve ou du farcin
peut reproduire chez l’homme ou chez les animaux les autres variétés de
la maladie. Ainsi, presque toujours le pus du farcin chronique, inoculé
de l’homme au cheval, a développé la morve aiguë; de même, c’est une
des formes aiguës chez le cheval qui engendre chez l’homme la morve
chronique ou le farcin chronique. Toutefois il est juste d’ajouter que la
forme chronique succède plus souvent encore à la forme chronique. Ainsi,
dans un relevé que l’un de nous a fait, nous trouvons que le farcin chro¬
nique chez l’homme a été engendré 1 2 fois par la forme chronique, A fois
par les formes aiguë et chronique réunies, 2 fois par la forme aiguë; que
la morve chronique a été engendrée 9 fois par la forme chronique.
De quelle manière s'opère la transmission? La contagion de la morve et
du larcin peut être chez l’homme médiate ou immédiate. Le premier mode
de transmission est le plus fréquent pour le farcin aigu et surtout pour la
morve chronique. Il était facilité, autrefois, par cette funeste habitude, qui
heureusement devient de plus en plus rare de nos jours, de faire coucher
dans les écuries les hommes chargés de panser et de conduire les chevaux.
Malheureusement, il n’est pas toujours besoin d’une cohabitation aussi
complète avec des chevaux farcineux ou morveux pour permettre à la
contagion de s’exercer. Elle a lieu dans des circonstances beaucoup moins
défavorables, et il suffit souvent de rapports très-courts et de soins passa¬
gers pour déterminer la transmission de la maladie à des individus placés
d’ailleurs dans des conditions hygiéniques assez bonnes. Ces faits ne sont
pas rares, même pour la forme chronique.
Le deuxième mode de transmission, la contagion immédiate ou l’inocu¬
lation, s’observe dans le farcin, rai’ement dans la morve. Il est le seul
qui produise les variétés de farcin décrites sous les noms d’angioleucite
et d’ulcères farcineux. Celles-ci sont toujours, en effet, le résultat de l’ap¬
plication de la matière virulente dans un point limité de l’économie, et ne
peuvent, dans aucun cas, survenir par contagion médiate. Cette inoculation
MORVE ET FARCIN CHEZ L’HOMME. U1
est le plus souvent suivie d’accidents locaux ; cependant, il n’y a rien d'ab¬
solu à cet égard, et les deux modes de contagion peuvent ne présenter
aucune différence dans leurs résultats directs. Les matières susceptibles
de transmettre la maladie par inoculation sont : la matière du jetage nasal,
celle que laissent suinter les boutons et les ulcères farcineux, et le pus des
abcès, que l’on observe plus rarement chez le cheval, celui qui couvre les
obj ets en rapport avec les animaux malades . H . Landouzy a cité une observa¬
tion d’inoculation de la morve à l’homme par une morsure de la joue. Dans
ce cas, l’inoculation a dû résulter de l’inoculation du pus qui recouvre la
lèvre du cheval atteint de morve et non de la salive seule.
Malgré les expériences de transfusion qui prouvent que le sang d’un
cheval morveux injecté dans les veines d’un cheval sain fait naître la
morve chez ce dernier, nous pensons, jusqu’à preuve contraire, que le
sang des chevaux atteints de la morve ou du farcin serait impropre à trans¬
mettre ces affections à d’autres espèces, et notamment à l’homme, par
simple inoculation.
La morve et le farcin peuvent-ils se communiquer à l’homme par l’inges¬
tion de la chair des animaux malades ? Cette question qui, autrefois, pou¬
vait n’avoir qu’un intérêt scientifique, acquiert aujourd’hui une importance
capitale par le fait du grand usage que l’on fait de la viande de cheval. On
sait, en effet, par les tableaux de statistique publiés chaque année sur la
consommation de la viande en France, que la viande de cheval entre pour
une certaine proportion dans l’alimentation. On sait, notamment, que
pendant le siège de Paris, 1870-71, l’alimentation de la population a con¬
sisté presque uniquement dans l’usage de la viande de cheval. 11 est donc
important de savoir, au point de vue de l’hygiène publique, si l’affection
morvo-farcineuse peut se transmettre à l’homme par l’ingestion de la
viande des animaux malades. Pour résoudre cette question, nous possé¬
dons très-peu de documents. Certains auteurs, il est vrai, affirment l’exis¬
tence de ce mode de transmission de l’affection morvo-farcineuse. Ainsi
Hamont raconte qu’il a vu mourir un chat et des chiens après avoir mangé
de la viande d’un cheval morveux, et qu’il a constaté sur leurs cadavres les
altérations propres à la morve ; Mordstrôm aurait observé un cas d’infection
complète sur un chien alimenté avec de la chair provenant de chevaux mor¬
veux; Gerlach aurait transmis la morve à des chats en leur faisant ingérer
.de la viande et des organes infectés provenant d’animaux morveux; enfin,
d’après Leisering, le lion et l’ours seraient susceptibles de contracter la
morve par ce dernier mode. Ces faits ne présentent pas assez de certitude
pour contre-balancer ceux qui sont négatifs, et pour infirmer surtout les
notions de pathologie générale qui, de tout temps, ont eu cours dans la
science à propos des maladies virulentes. Comme faits négatifs, nous
opposerons à l’opinion des auteurs que nous venons de citer, les expé¬
riences de Renault, à Alfort. Ce dernier a nourri, pendant très-longtemps,
un troupeau de cochons avec la viande provenant de chevaux morveux ;
quelques-uns même mangèrent exclusivement les viscères et les organes
dans lesquels les lésions morveuses étaient accumulées; aucun cas de
MORVE ET FARCIN chez l’homme.
morve ne se produisit. On peut, il est vrai, critiquer ces expériences,
puisqu’il paraît certain que le cochon est réfractaire à l’action du virus
morveux, mais celles de Decroix ne sauraient être niées. Cet auteur rap¬
porte, en effet, qu’il a mangé de la viande de chevaux tués parce qu’ils
■étaient morveux ou farcineux ; qu’il en a même mangé alors qu’elle était
■crue, et qu’il n’a jamais éprouvé la moindre incommodité. Enfin, ne peut-on
pas invoquer à l’appui de l’opinion qui regarde comme n’étant pas nuisible
l’ingestion de la chair d’animaux malades, la grande consommation qui se fait
actuellement à Paris, qui s’est faite surtout pendant le siège ? Nous ne sachons
pas, en effet, que des cas de morve se soient produits en plus grande quantité.
Nous pouvons même dire que la morve a continué sa période décroissante
depuis que les mesures hygiéniques ont été prises pour en empêcher la
contagion, et, par suite, la propagation. Pour nous, jusqu’à preuve du
■contraii’e, nous n’admettons pas que l’ingestion de la chair des animaux
malades puisse transmettre la morve.
Il est un point dans l’histoire de la contagion de la morve dont il faut
tenir grand compte ; nous voulons parler des propriétés contagieuses que
■conservent les matières inoculables même après la mort. Ce caractère,
propre à la contagion immédiate, est celui qui facilite et rend le plus à
-craindre ce mode de transmission. Dans ce cas, l’inoculation s’opère ordi¬
nairement au doigt ou à la main, soit par une écorchure déjà existante
-et dont la surface est mise en contact avec la matière virulente, soit par
une piqûre faite avec un instrument chargé de pus farcineux. On comprend
toutes les circonstances secondaires qui peuvent donner lieu à un pareil acci¬
dent. Il en est une qui se renouvelle fréquemment et qu’il est bon d’indi¬
quer, c’est l’introduction sous l’ongle ou sous l’épiderme d’un hrin de
paille imprégnée delà matière du jetage. L’usage, adopté par les palefreniers,
de bouchonner leur cheval avec de la paille, dont on connaît la forme acé¬
rée, les expose à ces inoculations, contre lesquelles on ne saurait trop les
prémunir. La contagion immédiate peut avoir lieu par les mêmes causes
sur d’autres parties du corps ; ou bien encore, le cheval, en s’ébrouant,
peut couvrir de jetage la figure de celui qui le panse; et ce contact,
s’il est prolongé ou s’il se fait dans un point dénudé ou sur une sur¬
face muqueuse, peut avoir les suites les plus fâcheuses. La contagion
immédiate s’exerce, avons-nous dit, des solipèdes à l’homme et de
l’homme à ses semblables; mais, de plus, elle agit aussi de l’homme au
cheval.
Voici un tableau publié par l’un de nous, où se trouve noté le mode de
•transmission de l’affection morvo-farcineuse :
13 contag. médiate.
7 contag. immédiate.
2 non indiqué, prob. médiate.
9 contag. immédiate.
6 contag. médiate.
3 contag. immédiate.
i non indiquée.
Sur 22 cas de farcin .
Sur 9 cas d'angioleucite farcineu
Sur iO cas de morve .
MORVE ET FARCIN
l’homme.
143
Relativement à la profession des malades atteints de la morve, Bôllinger
a dressé un tableau des plus instructifs, basé sur 106 observations. Il a
trouvé : .
Garçons d’écurie . 41
Cochers, charretiers, cavaliers . 11
Propriétaires de chevaux, cultivateurs . 14
Vétérinaires, étudiants . 10
Équarrisseurs . 6
Bouchers de chevaux . 6
Soldats. . . . -, . 5
Médecins et chirurgiens . 4
Jardiniers . 3
Maquignons . 2
Agent de police . 1
Forgeron . . 1
Garçon d’amphithéâtre d’anatomie . 1
Total . 106
Ce tableau nous montre donc que les personnes exposées à contracter
J’afléction morvo-farcineuse sont celles que leurs occupations journalières
mettent en contact avec les chevaux.
r La durée de l’incubation, chez l’homme comme chez le cheval, varie sui¬
vant le mode de contagion. Elle est toujours beaucoup plus longue dans le
cas de contagion médiate, quoique bien inférieure à celle que l’on observe
chez les solipèdes. Elle varie de 15 jours à 1 , 2 ou 3 mois pour le farcin ;
mais elle peut atteindre plusieurs années pour la morve.' Quant à la conta¬
gion immédiate, ses effets se font rarement attendre plus de 3 à 4 jours. Les
accidents se développent quelquefois dès le lendemain de l’inoculation ;
4ans aucun cas l’incubation ne dépasse un septénaire.
Un fait important résulte de la lecture attentive des observations où la
contagion a eu lieu, c’est la relation constante et nécessaire qui semble
exister entre la manière dont s’est opérée la contagion et la forme qui en ré¬
sulte. Ainsi, plus la contagion s’exerce facilement, plus elle est accidentelle,
moins ses effets sont graves. Au contraire, plus elle a de difficultés à s’opé¬
rer, plus il faut que l’organisme qui la reçoit, fasse de pas au-devant d’elle,
elle s’y établit d’autant mieux qu’elle a été plus lente à y parvenir ; en un
mot, il ne faut pas oublier que si l’angioleucite farcineuse est exclusive¬
ment produite par la contagion immédiate, la morve l’est presque toujours
par la contagion médiate. Entre ces deux degrés extrêmes se place le
farcin.
Quelque contagieuses que soient les différentes formes de la morve et du
farcin, nous avons dit que la contagion était loin de s’exercer d’une ma¬
nière constante et absolue. En dehors de cette cause nécessaire, il faudrait
donc chercher quelles sont les circonstances capables d’en provoquer et
d’en expliquer l’action ? Mais toutes les conditions appréciables d’âge, de
constitution, de tempérament, ne sont pas de nature à rendre compte des
différences qui se remarquent dans la facilité de transmission de la mala-
144
MORVE ET FARCIN chez l’homme.
die. On a avancé un peu légèrement, et comme un lien commun étiolo¬
gique, que la faiblesse de la constitution, les excès alcooliques ou d’une
autre nature, favorisaient la contagion. Il n’en est rien, .et l’on voit, au con¬
traire, que la plupart des victimes étaient robustes et jouissaient d’une
bonne santé habituelle. Il en est de même du rôle attribué à une alimenta¬
tion mauvaise et insuffisante. Celle-ci doit être invoquée chez les solipèdes,
mais non chez Thomme. Quant à la profession, nous avons vu, d’après le
tableau reproduit plus haut, quels étaient les individus qui étaient le plus
exposés à contracter l’affection morvo-farcineuse.
Diagnostic. — La description, aussi fidèle que possible, des symptômes,
des caractères anatomiques de l’affection morvo-farcineuse, que nous venons
de faire , les considérations que nous aVOns présentées sur la marche et les
causes de cette affection, nous permettent de ne plus revenir sur cette étude,
pour exposer les bases de son diagnostic. Nous nous bornerons à poser
nettement les différences qui séparent la morve et le farcin de quelques
autres maladies avec lesquelles elles offrent, sur certains points, quelque
ressemblance, et avec lesquelles surtout on a affecté si souvent de les con¬
fondre.
Le diagnostic des fôrmes de l’affection morvo-farcineuse ne présente
aucune difficulté. 11 est, en effet, à peine nécessaire de rappeler, tant elles
sontnombreuses, les différences qui séparent la forme chronique de la forme
aiguë. La nature des abcès, pour le farcin, et le gonflement érysipélateux de
la face, l’abondance du jetage, pour la morve ; pour l’une et l’autre, l’éruption,
et, par-dessus tout, la marche rapide et frappante de la forme aiguë, rendront
toujours impossible la confusion des deux maladies à l’état chroni¬
que et à l’état aigu. L’erreur serait peut-être permise dans le cas où le
farcin chronique débute par des symptômes aigus' ; mais ceux-ci sont le
plus souvent locaux, peu graves et de courte durée, tandis que, dans le
farcin aigu, ils se généralisentavec une intensité, une promptitude extrêmes,
et s’accompagnent, presque dès leur apparition, de l’éruption caractéris¬
tique. Les mêmes distinctions sont applicables à l’angioleucite farcineuse,
qui n’existe peut-être que dans la forme chronique.
Quant aux maladies qui, par quelques-uns de leurs symptômes, se rap¬
prochent plus ou moins de l’affection morvo-farcineuse, et qui, par cela
même, peuvent rendre le diagnostic très-difficile, surtout lorsque la morve
est anormale, puisque dans ce cas l’autopsie seule a décelé la nature des lé¬
sions, nous allons passer en revue l’ozène, la syphilis, l’affection tubercu¬
leuse, les scrofüles, et les différentes espèces d’abcès multiples.
Les altérations localesulcéreuses des fosses nasales indépendantes des causes
générales, telles que la syphilis, la scrofule, décrites souslenom générique
à’ozène, pourraient tout d’abord présenter quelques difficultés. Mais l’étude
attentive de la cause, de la marche de l’affection, et surtout de la terminai¬
son, lèveront vite les doutes. Aussi signalons-nous cette cause possible
d’erreur pour tenir en éveil l’esprit du clinicien.C’est surtout avec iRsyphilis
que l’on a été exposé à confondre la morve chronique et même le farcin. Van
Helmont avait dit que la vérole avait pris son origine du farcin des chevaux;
MORVE ET FARCIN chez l’homme. U5
De la Harpe disait, de même, que la morve et la syphilis appartenaient au
même genre de maladies. Depuis ces auteurs, Breschet et Rayer, Vigla, ont
insisté sur la nécessité de faire ce diagnostic qui, en réalité, ne présente au¬
cune difficulté. Les phénomènes appartenant à la morve ou au farcin chro¬
niques, et qui ont pu être attribués à la syphilis, sont les altérations des
fosses nasales, de la bouche, du pharynx, des voies aériennes, de la peau
et du système osseux ; on peut y joindre l’état cachectique. Dans la syphi¬
lis, les lésions ulcéreuses des fosses nasales siègent assez souvent à la voûte
du nez; souvent elles sont la conséquence de la lésion des os propres du
nez, qu’elles envahissent toujours prompteinent et qu’elles détruisent; d’où
résulte l’issue de portions nécrosées et de séquestres osseux par les narines,
ainsi que l’affaissement et la déformation du nez ; les désordres intérieurs
peuvent être plus étendus encore. La cloison et les comets ont disparu. La
fétidité de l’haleine nasale et de l’écoulement est e.xtrême. Les ulcérations
syphilitiques de la bouche et du pharynx ne sont pas toujours faciles à dis¬
tinguer d’ulcères d’une autre nature, par exemple d’ulcères tuberculeux ou
scrofuleux. Leur caractère extérieur n’offre pas de base solide pour établir,
il est vrai, leur diagnostic ; .mais ces ulcères ont rarement de la tendance
à se cicatriser spontanément, et cèdent au contraire, avec une grande faci-
cilité, à l’usagedes mercuriaux. Ils s’accompagnent souvent d’engorgements
des ganglions sous-maxillaires. Quantaux ulcérations des voies aériennes, on
peut les distinguer facilement entre elles. Ainsi, les ulcérations syphilitiques
ont, en général, une étendue circonscrite, et jamais aussi considérable que
celledes ulcérations morveuses. Elles sontrégulièrementarrondies, coupées à
pic, ce qui contraste avec la surface irrégulière des secondes ; souvent elles
déterminent une carie et une destruction complète des cartilages, et en par¬
ticulier de l’épiglotte ; lorsqu’elles sont guéries, les ulcérations syphilitiques
présentent une cicatrice presque plane, qu’il est impossible de confondre
avec celles que laisse la morve chronique. Mais, ce qui permet, avant tout,
de différencier ces lésions ulcéreuses du nez, de la bouche, du pharynx et
du larynx, c’est l’existence d’autres symptômes vénériens, c’est la connais¬
sance des antécédents.
Les nombreuses affections de la peau qui sont engendrées parla syphilis,
foin de pouvoir favoriser la confusion, sont au contraire l’un des meilleurs
signes qui les font distinguer de la morve ou du farcin chroniques. Ces deux
maladies, en effet, ne s’accompagnent d’aucune éruption ; les seuls phéno¬
mènes qu’elles présentent à la surface du corps sont les abcès et les ulcères
farcineux. On ne confondra jamais les tumeurs gommeuses syphilitiques
avec les abcès farcineux. Il est inutile d’insister sur les différences qui les
séparent.
Les lésions osseuses sjiphilitiques, enfin, présentent de si grandes diffé¬
rences avec celles de la morve chronique sous le rapport de leur évolution,
de leur marche, que vraiment nous ci'oyons superflu de nous étendre
plus longuement sur ce diagnostic différentiel entre la morve et la
syphilis.
Quant aux lésions tuberculeuses des fosses nasales, des voies aériennes et des
NOÜV. DICT. DE MÉD. ET CHIfi. XXIII. — tO
U6
MORVE ET FARCIN chez l’homme.
poumons, nous ne comprendrions pas aujourd’hui, alors qu’il est bien
établi que les lésions de la morve chronique ne sont nullement de nature
tuberculeuse, qu’une méprise fût possible entre les lésions de ces deux ma¬
ladies. En effet, dans les ulcères tuberculeux du voile du palais, des fosses
nasales, du larynx, de la trachée, des bronches, rien ne rappelle les carac¬
tères que nous avons assignés aux ulcérations de la morve. Et on nous
accordera bien qu’il serait étrange de comparer les tubercules du pou¬
mon avec les lésions pulmonaires de la morve chronique. Nous avions donc
raison de dire qu’une pareille méprise n’était pas possible.
Scrofules. — Le farcin et la morve chroniques offrent plusieurs sym¬
ptômes et plusieurs lésions que l’on a eu plus d’une fois le tort de rapporter
à l’affection scrofuleuse ; ce sont les engorgements ganglionnaires, les abcès,
les ulcères de la peau, lés lésions des os et des articulations, et enfin les
altérations des fosses nasales. La réunion de ces différents symptômes
communs n’est pas, en effet, sans valeur; mais chacun d’eux a des caractères
distinctifs très-suffisants, et de plus, il y a dans la physionomie générale
des deux maladies quelque chose qui échappe à la description, mais qui
ne saurait tromper l’œil le moins clairvoyant. -
Les engorgements des ganglions sont très-fréquents et presque caractéris¬
tiques dans la scrofule, tandis qu’ils sont très-rares dans le farcin et la
morve chroniques chez l’homme. En outre, les engorgements scrofuleux,
toujours primitifs, affectent le plus ordinairement les ganglions cervicaux,
superficiels et profonds, les ganglions axillaires et inguinaux, sans
blessure de la main ou du pied. Ils forment des masses dures, bosselées,
négales, auxquelles la peau est souvent adhérente. Dans le farcin, nous ne
trouvons aucun de ces caractères.
Les abcès de la scrofule sont- de deux espèces, les uns succédant auxtu-
bei’cules cutanés, les autres, produits ou non par des lésions des os, ne dif¬
férant pas des abcès froids ordinaires. Les ulcères scrofuleux, outreJeur
origine, précédés qu’ils sont par les tubercules, se présentent avec une
surface arrondie, régulière, non croûteuse, et une coloration violacée de la
peau qui les entoure. Ces caractères, tirés surtout de l’origine des abcès et
des ulcères scrofuleux, sontsuffisants pour faire différencier ces lésions de
celles du farcin. De même, on ne saurait assimiler aux nécroses et aux dé¬
formations articulaires du farcin chronique les lésions des os et des articu¬
lations de la scrofule.
Les lésions strumeuses des fosses nasales se présentent avec des caractères
tels qu’ici encore la méprise est bien difficile. En effet, vers l’âge de 10 ou
11 ans, un enfant ayant des glandes ou des cicatrices au col, et sujet aux
ophthalmies, est pris de gêne dans les fosses nasales, et quelquefois en
même temps dans les voies lacrymales ; il renifle habituellement et mouche
souvent; il a des épistaxis répétées ; la pression du nez est douloureuse.
Quelquefois un gonflement considérable survient à la racine du nez et
donne une expression toute particulière à la physionomie. La peau offre
une teinte uniforme rouge, tendant à se violacer, et une rénitence qui peut
en imposer pour de la fluctuation. Si on incise, il ne sort rien qu’un peu
MORVE ET FARCIN chez l’homme.
U7
de sang, et le gonflement né diminue pas. Après plusieurs mois, on voit
des portions osseuses se détacher et être expulsées avec le mucus des na¬
rines. Les os propres s’affaissent et le nez reste aplati et déformé. L’haleine
nasale n’est pas fétide ; souvent la voûte et le voile du palais présentent en
même temps quelques perforations.
Pour compléter le diagnostic différentiel des scrofules et du farcin et de
la morve chroniques, il faut invoquer de part et d’autre les signes géné¬
raux et non communs, étiologiques, symptomatologiques ou autres, et se
rappeler que les individus qui pi'ésentent des abcès ou des ulcères, ou des
ozènes scrofuleux, offrent presque toujours en outre, comme l’a fait remar¬
quer Rayer, d’autres phénomènes morbides de la constitution strumeuse :
engorgement des ganglions lymphatiques, ophthalmies et blépharites
chroniques, engelures, tumeurs blanches, caries scrofuleuses.
En dehors de la scrofule et de la syphilis, il peut se former dans l’écono-
■ mie des abcès multiples qui en imposent parfois pour des abcès farcineux.
Nous n’avons nullement en vue ici ceux qui succèdent aux affections graves,
telles que la variole, la fièvre typhoïde, etc., mais bien ceux qui paraissent
être un phénomène particulier de la diathèse purulente soit spontanée, soit
traumatique, ou résultant de l’inoculation de matières septiques autres que
la morve.
L’aspect physique de ces abcès ne les différencie en rien, il est vrai, des
abcès farcineux, mais leur marche et leur terminaison sont bien différentes.
Ainsi, la marche des abcès non farcineux est toujours beaucoup plus rapide ;
et lorsqu’ils sont ouverts, ils ne dégénèrent pas en fistules ou en ulcères
rebelles. La terminaison de la maladie ne peut laisser subsister le doute
que lorsqu’elle ne consiste pas dans le développemenl de la morve aiguë
ou chronique, et lorsque la morve a lieu directement ; aussi la considéra¬
tion de la cause ne doit-elle jamais être négligée dans des cas pareils. Un
très-bon caractère est encore tiré des propriétés non virulentes du pus
fourni par les abcès non spécifiques. En effet, celui qui provient des tu¬
meurs farcineuses peut presque toujours, lorsqu’il est inoculé, reproduire
la morve ou le farcin. Cependant ce caractère n’est pas constant ; l’inocula¬
tion du pus farcineux peut être sans résultat ; l’expérience ne doit donc
être regardée comme décisive que pour l’affirmative, encore faut-il tenir
compte de l’expérience de Renault et H. Bouley, qui ont vu la morve aiguë
suivre l’inoculation du pus non farcineux.
Quant à la confusion possible entre la fièvre typhoïde, le rhumatisme, la
phlébite de l’orbite et de la face et la morve aiguë, nous croyons qu’il suf¬
fira d’une étude attentive pour l’éviter. Aussi nous ne croyons pas utile de
nous étendre plus longuement sur ce sujet.
Pronostic. — Le pronostic de l’affection morvo-farcineuse est, en gé¬
néral, très-grave. Bien peu de malades échappent à la mort.
Quelles sont les bases sur lesquelles peut s’appuyer le clinicien pour éta¬
blir le pronostic de l’affection qu’il observe? II doit tenir compte des causes,
des espèces et des variétés, des symptômes et de la marche de l’affection
morvo-farcineuse.
!48
MORVE ET FARCIN chez l’homme.
Que la contagion se soit opérée du cheval à l’homme ou de l’homme à son
semblable, la gravité reste la même. De même, il est indilFéi’ent qu’un ma¬
lade ait gagné la morve ou le farcin d’un cheval atteint de morve aiguë ou
de morve chronique, de farcin aigu ou chronique , le pronostic est aussi
grave. Mais le mode de transmission a une tout autre importance. On peut
dire, en eflét, que les suites de la contagion immédiate sont relativement
moins redoutables que celles de la contagion médiate, bien que la première
s’exerce, comme on sait, plus facilement que la seconde; mais l’une est,
en quelque sorte, plus accidentelle que l’autre, et celle-ci suppose une apti¬
tude plus prononcée, une force de prédisposition beaucoup plus grande.
La forme morveuse est plus funeste que la forme farcineuse, et l’état
aigu expose à des dangers plus rapprochés que l’état chronique. En effet,
la morve aiguë est toujours mortelle ; on peut dire, de même, que la morve
chronique est presque toujours incurable. En outre, nous savons que la
marche de la morve est plus rapide dans le cas où cette variété de l’affec- •
tion morvü-farcineuse est venue s’ajouter au farcin, que lorsque la maladie
est simple.
Le pronostic est également très-fâcheux pour le farcin chronique, qui
ne paraît se terminer par la guérison qu’exceptionnellement. Cependant, il
l'est déjà moins que pour la morve. Parmi les variétés, l’angioleucite farci¬
neuse, surtout, pennet, le plus souvent, d’espérer la guérison. Toutefois
c’est une maladie qui ne doit pas être traitée légèrement, et qui, par sa na¬
ture et la lenteur de sa marche, doit toujours fixer vivement l’attention du
clinicien.
Mais c’est principalement en se basant sur les symptômes, sur leur ordre
et leur époque d’apparition, sur leur siège, leur durée, etc. , que se fonde le
pronostic le plus complet, le plus fécond en indications thérapeutiques.
Or, ces bases, qui, dans la plupart des maladies, sont si sûres, nous font
presque complètement défaut dans l’affection morvo- farcineuse ; c’est
pourquoi, il est très-difficile de donner les indications pronostiques de cette
affection. En effet, peut-on tirer des signes pronostiques du siège, du
nombre, de Tordre d’apparition, de la marche même des abcès farcineux ?
Evidemment non, et ce que nous disons pour les abcès, nous pourrions le
dire pour les autres phénomènes de la morve et du farcin. La marche gé¬
nérale de la maladie peut parfois fournir quelques indices précieux. Les
accidents aigus du début rendent, dans certains cas, le pronostic moins
grave. Mais lorsqu’ils apparaissent avec une Intensité croissante à des
époques plus ou moins avancées de la maladie, il faut les regarder comme
un signe fâcheux.La rémission qui s’observe si fréquemment dans le cours
du farcin et de la morve chroniques peut passer, si ou l’envisage d’une
manière générale, comme une cicronstance favorable, puisque Ton peut
fonder sur ces apparences de guérison l’espoir d’une guérison certaine.
Mais la rechute qui la suit toujours est du plus mauvais augure ; c’est une
nouvelle prise de possession, après laquelle la maladie semble encore plus
ancrée dans l’organisme, et marche plus sûrement encore vers une termi¬
naison funeste.
MORVE ET FARCIN chez l’homme.
U9
Quant aux symptômes généraux, il en est qui, par leur apparition et
leur persistance, peuvent nous aider dans nos prévisions. Ainsi, lorsque la
fièvre qui, après avoir accompagné les symptômes d’invasion, avait cessé
presque complètement, puis avait reparu de temps en temps, d’une manière
irrégulière, lorsque la fièvre, disons-nous, devient persistante, c’est un mau¬
vais signe, surtout si l’état cachectique est déjà caractérisé, car la maladie
est à sa dernière période. Enfin les accidents nerveux peuvent passer,
quand ils se joignent à tous ces symptômes, pour l’indice précurseur
d’une fin prochaine.
Traitement.. — Il est triste, lorsqu’on veut poser les bases d’un traite¬
ment, de n’avoir pour point de départ que l’incurabilité de la maladie,
surtout lorsqu’il s’agit de la morve aiguë. Aussi doit-on insister principale¬
ment sur les* moyens prophylactiques, afin d’empêcher la contagion, et,
celle-ci une fois produite, indiquer les moyens qu’il faut opposer à la pro¬
pagation, au développement de la maladie qui en est la conséquence.
Dans l’étude que nous avons consacrée à l’affection morvo-farcineuse
chez les solipèdes, nous avons rappelé les règlements de police sanitaire
édictés par l’autorité pour prévenir le développement de la morve, sa pro¬
pagation et son extension à l’espèce humaine. Il est inutile de les rappeler
ici ; nous n’avons qu’à insister sur leur application rigoureuse, car nous
sommes convaincus qu’eux seuls peuvent mettre obstacle au développement
de cette affection. Du reste, hâtons-nous de dire que la morve a presque
disparu des hôpitaux de Paris, depuis l’application de ces règlements sani¬
taires. Cela est si vrai que l’un de nous, médecin d’une des grandes admi¬
nistrations de Paris depuis dix ans, ayant à donner ses soins à plus de
cinq cents cochers, palefreniers, n’a jamais eu à constater un seul cas de
morve ou de farcin.
Si la contagion a eu lieu malgré toutes les précautions prises, quelle est
la conduite que doit tenir le médecin ? Une première indication ressort de
la manière dont s’est opérée la contagion ; elle s’applique à la morve et au
farcin, comme à toutes les maladies contagieuses. Lorsque la contagion
est immédiate, la première chose à faire est de s’opposer, autant que pos¬
sible, à ce que l’action du virus s’étende au delà du point qu’il a touché. La
caùtérisation devra être immédiatement appliquée. On emploiera, de préfé¬
rence, la cautérisation au fer rouge ; puis l’on fera fréquemment sur la plaie
des lotions avec l’eau chlorurée ou la liqueur de Labarraque, avec l'eau phé-
niquée ou avec une solution d’acide salycilique. Malgré ces précautions, l’af¬
fection morvo-farcineuse se développe : le médecin doit alors indiquer aux
personnes appelées à donner leurs soins aux malades atteints de morve, les
moyens usités en pareil cas pour s’en préserver. Le malade sera isolé ; l’air
de la chambre sera fréquemment renouvelé ; les linges et les objets de pan-
ment seront changés souvent et brûlés immédiatement ou lavés avec l’eau
chlorurée. Le médecin, ainsique les élèves et les infirmiers devront prendre
garde de n’avoir pas de plaies aux mains lorsqu’ils opéreront le pansement
ou l’examen du malade ; ils ne devront pas séjourner trop longtemps dans
sa chambre.
MORVE ET FARCIN chez l’homme.
150
Cela fait, quel traitement sera institué? Les moyens employés seront ex¬
ternes ou internes, et s’appliqueront soit à quelque symptôme particulier,
soit à la maladie elle-même. Les abcès devront être ouverts de bonne heure.
Après avoir évacué le liquide qui y était contenu, il faudra diriger le panse¬
ment avec un soin particulier. Ainsi, des injections excitantes d’eau chlo¬
rurée, d’iode, d’acide phénique, d’acide salycilique, de quinquina, soutenues
par une compression modérée, favoriseront la cicatrisation, qu’il est si dif¬
ficile d’obtenir; ces mêmes moyens seront extrêmement utiles aussi pour les
ulcères qui succèdent aux abcès farcineux. La cautérisation par le cautère
actuel rendra, en pareil cas, de réels services, en imprimant une modifica¬
tion puissante aux tissus malades et à la constitution tout entière.
• Les lésions des fosses nasales réclament aussi un traitement topique. On
emploiera les injections avec les solutions indiquées plus "haut , avec la
créosote (2 gouttes de créosote par 30 grammes d’eau). Ces injections de¬
vront être répétées plusieurs fois par jour.
Lorsque la contagion est médiate, les moyens préservatifs indiqués plus
haut peuvent seuls être employés.
Les moyens généraux sont de deux sortes, pharmaceutiques et hygié¬
niques. Parmi les premiers, on a préconisé l’iode et le soufre.
On a voulu faire de l’iode une sorte de spécifique contre la morve et le
farcin, partant d’un point de vue purement théorique « que l’iode est pres¬
que le seul médicament qui puisse lutter avec efficacité contre la diathèse
purulente qui constitue la morve (De la Harpe). » Ce médecin donnait l’io-
dure d’amidon à la dose de 5 à 20 centigrammes, trois fois par jour.
Andral paraît avoir réussi, dans un cas de farcin, en administrant l’iodure
de potassium. Nous croyons qu’il serait préférable de donner la teinture
d’iode à doses croissantes de 2 à 20 gouttes, à l’exemple de ce qui a été fait
chez le cheval, par Thomson.
Le soufre est peut- être plus utile, quoiqu’il ait été moins souvent em¬
ployé. Il est, en effet, peu d’agents thérapeutiques aussi utiles, et, dans cer¬
taines cachexies, on pourrait presque le comparer au fer, tant il semble agir
comme reconstituant. Les eaux sulfureuses, dans le cas de farcin ou de
morve chroniques, sont surtout indiquées. Elles ont parfaitement réussi à
H. Bouley. Bourdon a employé Tiodure de soufre.
Les autres médicaments à employer doivent être tous pris parmi les to¬
niques et les excitants névrosthéniques. Le quinquina sous toutes ses
formes, les infusions de plantes amères et aromatiques seront d’un grand
secours. La médication altérante sera bannie ; il faudra surtout rejeter
l’emploi des mercuriaux, du phosphore, de l’arsenic, etc. C’est pourquoi
il faut alimenter les malades le plus substantiellement possible. .
Cette salutaire influence du régime sera d’autant plus efficace qu’on la
soutiendra en agissant simultanément sur la peau par des lotions chaudes,
des frictions ou des fumigations aromatiques. Enfin, l’action d’un air pur,
le changement d’atmosphère , de climat même , ne peuvent manquer
d’ajouter encore utilement à celle des modificateurs puissants que nous
venons d’indiquer.
MORVE ET FARCIN. — bibliographie
d51
En résumé, on voit que c’est d’abord dans sa source qu’il faut combattre
le mal, et que la contagion de l’affection morvo-farcineuse des solipèdes in¬
dique le plus sûr et peut-être le seul remède pour l’homme comme pour le
cheval, c’est-à-dire l’isolement et l’abatage des chevaux morveux et far-
cineux.
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Consulter en outre les Bulletins de la Société anatomique, de la Société de biologie, les jour¬
naux de médecine où se trouvent consignés de nombreuses observations de morve et de
farcin aigus et chroniques.
Ambroise T.ardied et L. M.artineaü.
niOUCHES VOLAJVTES {Voy. Vision).
niOlJSSlE DE CORSE {Voy. Anthelminthiqües).
niOrVARDE. — Deux espèces de Moutarde sont employées en méde¬
cine, l’une à titre de laxatif antidyspeptique, l’autre à titre de rubéfiant et de
condiment ; ce sont la Moutarde blanche et la Moutarde noire Toutes deux
appartiennent au genre Sinapis et à la famille des crucifères.
Moutarde Mancbe. — histoire n.atürelle. — La Moutarde blanche
{Sinapis alba L.) offre les caractères suivants : tige de 0“,30 à 1 mètre,
• peu rameuse, presque glabre ; feuilles lyrées-pinnatifîdes, grossièrement
dentées, rudes; siliques longues de 0'”,03, à pédoncules très-ouverts,
étalés ou ascendants , hérissées de poils dressés , surmontées d’une
154
MOUTARDE. — m blanche.
longue corne pubescente ensiforme, aussi large qu’elles, à valves obscu¬
rément marquées de cinq nervures. Elle est annuelle, indigène et se mon¬
tre dans les moissons maigres, le long des chemins, surtout en Flandre;
on la cultive en Bretagne et en Alsace.
Pharmacologie. ■ — Les semences de moutarde blanche sont jaunâtres,
rondes ou elliptiques, lisses, plus grosses que celles de moutarde noire.
Lorsqu’on les mâche, elles ne développent pas la saveur âcre et brûlante
de la moutarde noire; elles ont pourtant une saveur piquante qui provoque
la salivation.
Composition. — Elles contiennent sous l’épisperme une couche de muci¬
lage solide qui se gonfle énormément par l’hydratation. Les cotylédons
renferment un tiers de leur poids d’une huile fixe douce, analogue à celle
qu’on extrait des autres semences de plantes crucifères, plus un peu de
résine brune, de l’extractif, de la gomme, de la cellulose, de l’albumine, de
l’acide phosphorique libre (John) et quelques sels.
Elles sont riches en Sinapisme, principe soufré cristallisable découvert
par 0. Henry et Garot. Elles contiennent aussi de la, Myrosine, mais. point
de myronate de potasse. Elles doivent leur goût piquant à la sinapisinequi,
sous l’influence de la myrosine et au contact de l’eau, se dédouble en un
principe particulier non volatil et en glucose. (Voy. plus bas ; Moutarde
noire.)
Thérapeutique. — La moutarde blanche produit des effets multiples et
dissemblables : d’une part, en raison du. principe âcre sulfuré qu’elle
dégage au contact de l’eau, elle stimule la muqueuse digestive et se rap¬
proche des médicaments stomachiques et antiscorbutiques; d’autre part, en
raison du mucilage de son enveloppe, qui se gonfle en s’hydratant dans
l’estomac, elle purge par indigestion comme la graine de lin ou la feuille
de mauve.
Cullen et Fouquier la prescrivaient en nature avec quelques gorgées
d’eau, à la dose d’une ou de deux cuillerées à bouche, le soir en se cou¬
chant ou dans l’intervalle des repas. C’est une ressource commode contre
la constipation atonique des géns sédentaires et la dyspepsie qui l’accom¬
pagne. On peut en conseiller l’usage habituel, mais la surveillance à cet
égard est nécessaire, car les organes ne s’accommodent pas toujours de la
stimulation déterminée par ces graines, non plus que de la gêne qu’elles op¬
posent à leurs mouvements en qualité de corps réfractaires à la diges¬
tion.
Gubler fait observer avec raison qu’on devrait prescrire la graine de
moutarde blanche non pas entière, ainsi que l’usage s’en est établi, mais
concassée, et qu’on en obtiendrait les mêmes effets plus sûrement et avec
des doses moitié moindres.
La moutarde blanche figure au Codex au nombre des médicaments qui
doivent se trouver dans toutes les pharmacies. Certains spéculateurs la
vantent comme une panacée et la répandent dans le public à force d’an¬
nonces. Elle entre dans la fabrication de certaines espèces de moutardes
de table, plus recherchées et d’une saveur moins âcre que celles qui sont à
MOUTARDE. — m. NOiaE. 155
base de moutarde noire, mais n’en offrant pas les propriétés franchement
stimulantes.
moutarde noire. — histoire naturelle. — La moutarde noire, {Sina-
pis nigra L.) est une plante annuelle indigène, très-commune dont les ca¬
ractères sont les suivants : tige haute de 0”,60 à î“,20, dressée, rameuse,
cylindrique, chargée de quelques poils qui la rendent rude au toucher ;
feuilles inférieures lyrées ou sinuées, pinnatifides, un peu épaisses, les su¬
périeures lancéolées entières, celles des rameaux pendantes ; fleurs petites,
jaunes, en grappes terminales ; qui s’allongent beaucoup, à mesure que la
floraison avance; siliques longues de 0”,02 à 0'",Ü3, lisses, glabres obscu¬
rément, tétragones, appliquées contre l’axe, terminées par un style de 0”',002
à 0’“,003 filiforme au sommet; graines globuleuses, unisériées, très petites,
d’un brun foncé, parfois couvertes d’une efflorescence blanchâtre, à surface
chagrinée, presque inodore, d’une saYeuv sui g eneris, piquante, âcre, exci¬
tant le larmoiement.
Pharmacologie. — Le commerce connatt de nombreuses variétés de
graines de moutarde, celles d’ .Alsace, de Flandre, d’Angleterre, de Picardie,
qui offrent quelques différences quant à leur nuance et à leur volume, toutes
ont une saveur âcre et brûlante, tout à fait caractéristique. Nous avons décrit
les graines en donnant les caractères botaniques de la plante ; notons ici
que la forme allongée et les rides longitudinales indiquent une récolte faite
avant la parfaite maturité. Les moutardes d’Alsace, de Flandre et d’An¬
gleterre sont les meilleures, elles fournissent une farine dont la nuance se
rapproche du jaune pur ; celles de Picardie, moins sapides, sont moins re¬
cherchées, les grains plus petits donnent une farine grise ou jaune verdâtre.
Composition : huile fixe 28 pour 100, matière albuminoïde particulière
appelée myrosine, acide myronique à l’état de myronate de potasse, al bumine,
gomme , sucre, matière colorante, acide sulfosinapique, sinapisme, etc. ;
5 pour 100 de matière minérale, point d’amidon.
On falsifie les semences ou graines de moutarde en y mêlant des semences
de forme et de couleur analogues, savoir :
Les semences de Moutarde sauvage, Sanve ou Ravison (Sinapis arvensis
L.), sphériques, plus noires que celles de moutarde, un peu plus grosses,
luisantes, à surface très-peu chagrinée, et n’offrant qu’à un faible degré la
saveur âcre sui generis de ces dernières.
Les semences de Go\m [Br assica campestris L.), noires, ternes, à surface
non chagrinées, goût très-prononcé de navet.
Les semences de Navette (Brassica napus oleifera D. G.), oblongues, lui¬
santes, souvent ridées, saveur âcre et mordicante.
Les semences dePavot ou oeillette (Paparer somniferumh.), très-petites,
brunes ou noirâtres, presque arrondies, réniformes, à surface rugueuse
réticulée; saveur douce très-agréable d’amandes douces.
Ces mélanges de graines, qui ressemblent plus ou moins à celles de mou¬
tarde, ne sont pas toujours faciles à reconnaître, d’autant que les graines
de moutarde elles-mêmes offrent entre elles de notables variations quant à
leur volume et leur couleur, selon les conditions de maturité, selon la
156
MOUTARDE, — m. noire.
vigueur des plantes, etc. Le moyen le plus sûr d’arriver à constater positi¬
vement la nature et même la proportion des mélanges en question, consiste
à semer une certaine quantité de graines dans une large terrine remplie de
bonne terre tamisée, et dans de bonnes conditions de température, d’humi¬
dité et de lumière ; au bout de 5 ou 6 jours, les graines ayant germé, on
voit paraître les feuilles primaires très-nettement caractérisées : celles de
Moutarde noire sont arrondies, échancrées au sommet et d’un vert sombre ;
celles àxxSinapis arvensis et àe% diverses espèces du genre Brassica sont de
même forme , mais plus grandes et Jaunâtres. Il devient donc facile de
compter les jeunes plantes de chaque espèce et par là d’apprécier exacte¬
ment la valeur de l’échantillon examiné (Timbal-Lagrave).
Les semences de moutarde ne sont employées qu’après avoir été réduites
en poudre ou en farine ;
Poudre de moutarde.
Prenez :
Semences de moutarde . Quantité voulue.
Passez au crible pour séparer la poussière ; triez à la main les corps
étrangers; faites sécher à l’étuve; pilez dans un mortier ou pulvérisez à
l’aide d’un moulin à noix d’acier et à arêtes tranchantes; passez la poudre à
travers un tamis de toile métallique (Codex).
La poudre de moutarde offre dans sa couleur un mélange du jaune ver¬
dâtre de l’amande avec le rouge brunâtre du spermoderme ; le jaune prédo¬
mine plus ou moins selon la provenance. Délayée dans l’eau froide, elle
donne une émulsion blanchâtre, en même temps que se forme l’essence de
moutarde par suite d’une réaction particulière dont nous nous occuperons
plus loin. On ne doit jamais la conserver au delà de quelques semaines, car
elle s’altère assez rapidement au contact de l’air et surtout de l’air humide;
aussi le pharmacien doit-il la préparer dans son officine au fur et à mesure
des besoins.
Le tourteau de moutarde pulvérisé, ou la poudre de moutarde privée
d’huile grasse par expression et surtout la poudre de moutarde épuisée par
le sulfure de carbone, sont notablement plus actifs et sont beaucoup moins
altérables que la farine de moutarde ordinaire ; on devrait donc les préférer
pour l’usage médical, mais la moutarde n’étant pas traitée dans les grandes
usines comme graine oléagineuse, le commerce ne fournit pas le tourteau
ou la poudre épuisée d’huile grasse dans les conditions de bon marché d’un
produit secondaire. D’ailleurs, les pharmaciens n’achètent guère les produits
pulvérisés, toujours trop faciles à falsifier, et ils ne possèdent pas l’outillage
nécessaire pour extraire eux-mêmes économiquement l’huile grasse ; c’est
ce qui explique pourquoi la farine de moutarde ordinaire, toujours facile à
préparer en petites quantités et d’une activité très-suffisante, reste généra¬
lement employée.
La poudre ou le tourteau de moutarde noire délayés dans l’eau possèdent,
aussi bien que la poudre ou le tourteau d’amandes amères, la propriété sin¬
gulière de dissiper certaines odeurs persistantes, celles du musc, de l’asa
fœtida, du poisson, etc.
MOUTARDE. — m. noire. 157
La consommation très-considérable de la farine de moutarde et qui n’est
pas moindre de 10 000 kilog. dans les hôpitaux civils de Paris et de
350 000 kilog. dans le seul département de la Seine, donne une grande
importance aux falsifications qui diminuent nécessairement l’activité théra¬
peutique, en même temps que la valeur réelle du médicament.
Des peines sévères devraient réprimer les falsifications des médicaments
et en particulier de celui-ci, qui est d’un fréquent usage comme révulsif
dans les cas les plus graves. « Une révulsion qui devrait être produite par
» un sinapisme, n’ayant pas lieu par suite de l’emploi d’une farine allon-
» gée, le malade peut succomber ; dès lors le falsificateur devrait être con-
» sidéré comme coupable d’homicide volontaire. » (Chevalier et Er. Bau-
drimont). Nous n’allons pas jusqu’à réclamer une répression pénale que
les tribunaux hésiteraient à appliquer eu raison de son extrême gravité,
mais nous pensons que l’administration française pourrait accomplir d’im¬
portants progrès par la rigoureuse exécution des lois protectrices de la
santé publique et surtout par leur complément nécessaire, l’institution
des bureaux publics d’essai. (Voy. Falsifications, t. XIV, p. 513.)
Les falsifications de la farine de moutarde qui ont été signalées, sont de
trois sortes : 1° les poudres de tourteaux de lin, de colza, de navette, etc, ;
2“ les farines de céréales ou de légumineuses ou les fécules ; 3° les poudres
minérales, l’argile, la terre à poêle.
Ces mélanges ont pour effet de diminuer la proportion d’essence qui
prend naissance au contact de l’eau, et par conséquent la saveur âcre, le
montant de la moutarde ; mais le sens du goût, qui permet de soupçonner la
fraude, ne suffit pas pour la démontrer matériellement. Le meilleur moyen
d’obtenir des résultats précis consiste à épuiser la poudre suspecte par
l’éther ou par le sulfure de carbone dans le digesteur de Payen; la farine
de moutarde pure doit fournir 28 pour 100 d’huile fixe ; tous les mélanges
frauduleux abaissent la proportion de ce principe. La farine de moutarde
exprimée ou épuisée d’huile grasse serait condamnée par ce mode d’essai ;
mais il est à remarquer qu’elle ne sert pas à falsifier la farine de moutarde
ordinaire, puisqu’elle a au moins autant de valeur, et que d’ailleurs on la
reconnaîtrait à son excessive âcrelé et à l’odeur extrêmement vive qu’elle
dégage au contact de l’eau.
Les substances amylacées sont aisément reconnues : il suffit de faire
bouillir quelques instants 1 gramme du produit examiné avec 30 gram¬
mes d’eau; si le liquide refroidi est coloré en bleu par la teinture d’iode,
on peut affirmer la falsification par les farines de céréales ou de légumineu¬
ses ou par la fécule de pommes de terre.
Les matières argileuses sont appréciées au moyen de l’incinération, la
farine de moutarde ne fournissant jamais plus de 5 pour 100 de cendres.
Thérapedtique. — La semence de moutarde dont le principe actif est l’es¬
sence que nous étudierons tout à l’heure, est un stimulant des plus actifs
qui produit, comme le calorique ou comme l’ammoniaque liquide, tous les
degrés de la phlogose artificielle, depuis l’érythème le plus léger jusqu’à
l’eschare selon la durée de l’application.
158
MOUTARDE. — m. noire.
Introduite dans l’estomac à la dose de quelques grammes, elle agit comme
irritant et produit un sentiment de chaleur, de la douleur et de la soif ; à
doses plus élevées, elle détermine la gastro-entérite avec son cortège de
symptômes, fièvre intense, vive douleur abdominale, vomissements, diar¬
rhée sanguinolente.
A très-petites doses et convenablement mitigée par des mélanges qui
se rattachent à l’art culinaire, la farine de moutarde est d’un usage général
comme condiment et passe pour favoriser l’assimilation des viandes indi¬
gestes, des charcuteries, etc. A ce titre, elle se rapproche de l’ail, de l’oi¬
gnon, du raifort, qui dégagent comme elle des essences sulfurées, et des
condiments exotiques les plus chauds, comme les poivres, le piment, le
gingembre.
Comme médicament pour l’usage interne, elle se range parmi les cru¬
cifères antiscorbutiques, avec le raifort, le cresson, le cochléaria ; elle n’est
point administrée isolément, mais elle figure dans quelques composés offi¬
cinaux : Teinture de raifort composée. Vin antiscorbutique.
On l’emploie surtout en poudre ou en farine délayée dans l’eau sous forme
de cataplasmes, qui portent le nom de sinapismes, ou en bains locaux ou
généraux.
Tous les topiques sinapisés produisent une congestion sanguine cutanée
plus ou moins considérable selon la durée de l’application et en même
temps une vive douleur ; de cette double action résulte une dérivation des
liquides, une stimulation et une substitution nerveuse, c’est-à-dire la révul-
tion thérapeutique dans sa plénitude. Mais la stimulation locale, condition
de cette révulsion, se généralie aisément ;c’est pourquoi les sinapismes ou
les bains sinapisés sont contre-indiqués par les phlegmasies aiguës et en
général par l’état fébrile.
Le bain entier sinapisé est un moyen héroïque pour réveiller Tactivité
de la circulation périphérique et combattre la cyanose et le collapsus as¬
phyxique dans les cas de choléra algide, de fièvre pernicieuse, de scarlatine
maligne, etc. Il est journellement employé avec succès dans les hôpitaux
d’enfants trouvés pour ranimer les nouveau-nés débiles qui ne peuvent
pas prendre le sein.
On prescrit souvent avec avantage d’introduire dans les bas une ou deux
cuillerées à café de moutarde en poudre tamisée, très-fine, pour produire
une dérivation continue, combattre le froid aux pieds, ou rappeler une
transpiration habituelle.
Appliquée sur les membres inférieurs sous forme de sinapisme ou de
pédiluve, la farine de moutarde est le révulsif banal des congestions passives
du cerclq supérieur.
Le manuluve sinapisé rend souvent de grands services pour combattre
les congestions utérines et les métrorrhagies.
Le sinapisme est le topique commode et inoffensif qu’on essaie tout
d’abord contre la pleurodynie, le lumbago, les névralgies diverses, avant
de passer à un traitement plus douloureux ou plus compliqué.
Promené sur toute la surface des membres inférieurs, il est indiqué con-
MOUTARDE. — m. noire. 15&
tre l’apoplexie cérébrale et pulmonaire. Si le malade est dans un état co¬
mateux et reste insensible à l’action du révulsif, celui-ci n’en exerce pas
moins le plus souvent ses effets locaux. Il peut alors arriver que des sina¬
pismes, oubliés sur un malade paralysé, produisent de profondes escbares
qui , chez le sujet ranimé, deviennent la maladie principale et même une
cause de mort. Enfin les sinapismes sont la dernière prescription du mé¬
decin impuissant et découragé au lit des agonisants.
Essence de moutarde. Au contact de l’eau à une température inférieure à
75°, le myronate de potasse se dédouble par la seule action de présence
de la myrosine, matière albuminoïde particulière, en glucose, bisulfate de
potasse et essence de moutarde. La myrosine est un ferment non vivant,
non figuré, analogue à la diastase et à la synaptase. (Robiquet et Boutron,
Wœhler et Liebig, Bussy et Frémy.)
Une température supérieure à -j- 75°, l’alcool, les acides, les alcalis, le
borate de soude, le silicate de potasse mettent obstacle à la formation de
l’huile essentielle de moutarde, en paralysant l’action de la myrosine sur
le myronate de potasse.
L’huile essentielle de moutarde ne figure pas au Codex français. La phar¬
macopée germanique prescrit de la préparer par le procédé suivant :
Essence de Moutarde.
Prenez :
Semences de moutarde noire pulvérisées . 1
Exprimez fortement pour extraire la plus grande proportion possible
d’huile fixe ; pulvérisez le tourteau ; ajoutez :
Eau commune . ; . i
Laissez macérer pendant 12 heures ; distillez ; recueillez l’hydrolat tant
qu’iliaisse déposer de l’huile essentielle ; séparez celle-ci par décantation ;
filtrez-la. Réservez l’hydrolat pour une opération ultérieure. Evitez de vous,
servir pour cette opération d’ustensiles de cuivre ou de plomb.
Le rendement est de 1/ùOO (J. Girardin).
L’huile essentielle de moutarde est représentée parla formule C^H®,C2AzS2'
(sulfocyanure d’allyle. ) Elle est transparente, incolore, d’une odeur
sui generis qui excite vivement le larmoiement, d’une saveur caustique
âcre ; sa densité est de 1,015 à 20° ; elle entre en ébullition à -|- 143“ ,
sous la pression ordinaire ; la lumière la décompose ; elle est très-peu.
soluble dans l’eau, très-soluble dans l’alcool et dans l’éther ; elle est décom¬
posée par la potasse caustique, qui la colore en brun en formant à la fois du
sulfure de potassium et du carbonate de potasse.
Appliquée sur la peau même en solution alcoolique étendue, elle produit
la rubéfaction et la vésication avec une sensation très-douloureuse de brû¬
lure. La pharmacopée germanique prescrit un alcoolé d’huile essentielle de-
moutarde:
Huile essentielle de moutarde . i
Alcool à 85°.
Mêlez.
49
160 MOUTARDE. — m. noire.
Un linge ou une feuille de papier imbibés de cet alçoolé produisent les
effets d’un sinapisme.
Fauré a proposé un alcoolé plus actif contenant 1/20 d’essence.
Gubler recommande la solution d’essence de moutarde dans l’huile d’a¬
mandes dans la proportion de 1 /5 pour produire en quelques minutes la
vésication, et dans la proportion de 1/10 à 1/15 pour produire la rubéfac¬
tion. On a proposé aussi la glycérine comme dissolvant et véhicule de l’es¬
sence de moutarde.
Cette espèce de Uniment dont l’effet est très-sûr, doit être étendu sur la
peau au moyen d’un pinceau de charpie, et la partie doit être immédiate-
men recouverte d’une pièce de taffetas ciré destinée à retarder l’évaporation
de l’essence. Lavésicationsinapique a l’avantage de ne jamais provoquer de
cystite. Mais l’ammoniaque liquide donne à moins de frais les mêmes résul¬
tats, soit comme rubéfiant, soit comme vésicant. On doit donc préférer laron-
delle d’agaric imbibée d’ammoniaque et couverte d’une pièce de monnaie
ou d’un disque de verre.
D’ailleurs toutes les préparations d’essence sont nécessairement plus
coûteuses que la farine de moutarde, et surtout elles sont d’un usage moins
commode que le Papier sinapique, dont nous nous occuperons plus loin.
Pharmacie. — Les préparations de farine de moutai’de, généralement pres¬
crites sont les suivantes :
Cataplasme rubéfiant ou Sinapisme.
Farine de moutarde . 200 gram.
Eau tiède . Quantité suffisante.
Délayez la farine dans l’eau pour obtenir une pâte de consistance conve¬
nable. Il faut se garder d’employer de l’eau très-chaude, du vinaigre ou de
l’alcool, la réaction d’où résulte la formation de l’huile essentielle, principe
actif de la moutarde, n’aurait pas lieu. (Codex français.)
Cette formule est adoptée par le formulaire des hôpitaux de Paris ; celui
des hôpitaux militaires réduit à 100 grammes la dose de farine de moutarde
pour le sinapisme. En effet cette dose suffit, car une grande épaisseur de la
couche de pâte n’est pas nécessaire.
Le cataplasme émollient saupoudré de farine de moutarde, un linge, un
morceau de papier mouillés, imprégnés de cette même farine, fournissent
des sinapismes efficaces. Il est bon, dans tous les cas, d’interposer une
pièce de mousseline mouillée, afin qu’aucune parcelle de poudre irritante
.ne reste adhérente à la peau lorsqu’on enlève le topique.
Pédiluve ou Manuluve sinapisé.
Farine de moutarde . 150 gram.
Eau tiède . 6 litres.
Mêlez. (Codex français.)
Cette formule est adoptée par le formulaire des hôpitaux civils de Paris ;
3a dose de farine de moutarde est réduite à 100 grammes par le formulaire
MOUTARDE. 161
des hôpitaux militaires, qui prescrit avec raison de délayer la farine et de la
laisser en contact pendant un quart d’heure avec 250 grammes d’eau froide
avant de la mêler à l’eau du ham.
Bain sinapisé
Farine de moutarde .
Eau tiède .
Pour un hain entier.
Introduisez la farine dans un sac de toile forte que vous plongerez dans
la baignoire et que vous malaxerez pour le vider par expression. La bai¬
gnoire doit être recouverte d’un drap pour protéger le visage du malade
contre les émanations irritantes. (Formulaire des hôpitaux civils de Paris.)
Dans les hôpitaux d’enfants, le bain sinapisé est ainsi composé : Farine de
moutarde, 20 grammes; eau tiède, 6 litres.
Moutarde en feuilles; papier sinapique. — La moutarde en feuilles
est de la poudre de moutarde privée d’huile grasse par le sulfure de
carbone et fixée en couche mince par la pression d’un rouleau sur du
papier enduit d’une solution poisseuse de caoutchouc dans la benzine ou
dans le sulfure de carbone ; cette solution de caoutchouc, en se dessé¬
chant, retient la poudi’e de moutarde, dont 6 grammes suffisent à couvrir
une surface de 1 décimètre carré. (Boggio, Rigollot.)
Il suffit de tremper dans l’eau, pendant quelques secondes, un morceau
de ce papier de la dimension voulue pour en faire un sinapisme très-
actif.
Le papier sinapique, suffisamment abrité du contact de l’air humide dans
des étuis de carton imperméable ou de fer-blanc, se conserve fort bien . Il est
adopté pour le service hospitalier militaire, où il offre de grands avantages
en raison de l’économie du linge et de la facilité du transport et de l’appli¬
cation. Il tend à remplacer complètement le sinapisme du Codex dans la
pratique civile.
La préparation sinapique de Lebaigue est une élégante application de la
découverte des phénomènes qui donnent lieu à la formation de l’essence de
moutarde. Elle est formée de deux tissus superposés et secs dont l’un est
imprégné de myrosine et l’autre de myronate de potasse. Lorsqu’on humecte
les deux tissus, la myrosine agissant sur le myronate de potasse en dégage
l’essence de moutarde, d’où l’effet irritant du sinapisme.
On obtient la solution aqueuse de myronate de potasse en faisant infuser
pendant quelques instants la poudre de moutarde noire dans l’eau bouil¬
lante, et en jetant le mélange sur un filtre ; la myrosine ou le ferment ana¬
logue à la myrosine est retiré de la poudre de moutarde blanche par infu¬
sion dans l’eau à -j- 40» centigrades.
Le papier sinapique vulgarisé par Rigollot est plus simple et doit pré¬
valoir.
Le Sinapine tissue ou le Mustard paper des Anglais peut être considéré
comme une falsification du papier sinapique, car il ne contient pas les élé¬
ments actifs de la moutarde, bien que son nom tende à le faire croire. C’est
KOUV. DICT. DE MÉD. ET CHIR. XXIII. — il
1 kilog.
Quantité suffisante.
162
MOXA.
du papier fin imbibé de teinture d’Eupborbium, séché et aromatisé avec de
la teinture de Tolu. Nous avons constaté l’inefficacité de cette préparation.
Les semences de moutarde noire entrent dans la composition de la Tein¬
ture de raifort composée (Codex français), ancienne formule antérieure à la
découverte de la composition de ces semences et de la réaction qui donne
lieu au dégagement de l’essence de moutai’de. Cette formule prescrit de
faire macérer 'la poudre de moutarde noire dans l’alcool à 60% c’est-à-
dire dans un liquide qui s’oppose à la formation de l’essence de moutarde :
elle est donc irrationnelle. Il faudrait faire macérer la poudre de moutarde
avec deux fois son poids d’eau pendant quelques heures avant de la sou¬
mettre à l’action de l’alcool.
Ces semences figurent aussi pai'mi les composants du vin antiscorbutique
(Codex français) et du vinaigre rubéfiant (Formulaire des hôpitaux mili¬
taires). J. Jeannel.
mOXA. — Ce mot sert à désigner un corps facilement combustible
qu’on fait brûler à la surface de la peau pour y pi'oduire une cautérisa¬
tion lente et plus ou moins profonde ; Percy a décrit sous le nom de Moxi-
bustion ce procédé d’application du feu en chirurgie.
HisÉoi'iqne. — Bien que l’on trouve la mention de quelque chose d’ana¬
logue dans les écrits hippocratiques, on considère généralement le moxa
comme emprunté aux peuples de l’Asie par tes Portugais après que, dans
leurs grands voyages de découvertes, ils eurent abordé dans cette partie du
monde. Ces peuples, en effet, et surtout les Chinois et les Japonais, se ser¬
vent journellement depuis des temps très-anciens de ce mode de cautéri¬
sation, non-seulement pour combattre leurs maladies actuelles, mais pour
se préserver des maladies avenir. On ne connaît pas, du reste, exactement
l’époque où l’usage du moxa s’introduisit en Europe ; on sait seulement que
c’est à Ten Rhyne d’abord, vers le milieu du xvii* siècle, puis à Kæmpfer,
tous deux médecins de la Compagnie hollandaise des Indes-Orientales,
qu’est due la description explicite de ce procédé d’ustion, tel qu’il est pra¬
tiqué en Chine et au Japon. Après eux, le moxa se répandit dans la plu¬
part des contrées européennes et il entra dans la pratique médicale :
Sydenham le compte au nombre des moyens externes employés de son
temps contre les douleurs de la goutte, et à son tour Van Swieten, qui l’es¬
saya sur lui-même, le mentionne dans les pages qu’il consacre au traite¬
ment de cette même maladie, ainsi qu’à celui du rhumatisme, de la para¬
lysie et de l’épilepsie. Notre pays paraît avoir été le dernier à connaître le
moxa , et ce furent Fouteau et Dujardin, morts l’un et l’autre en 1775, qui
l’y produisirent. Dans les premières années de ce siècle, D.-J. Larrey et
Percy contrihuèrent beaucoup à le faire adopter, et son emploi chez nous
sembla désormais consacré ; cependant la faveur dont il a joui à la recom¬
mandation de ces chirurgiens célèbres, bien que justifiée par les faits de
leur pratique, n’a pas été durable, et de notre temps, si le moxa n’est pas
tout à fait tombé en désuétude, toujours est-il que l’on n’y a recours que
dans des circonstances assez rares.
MOXA.
163
Préparation. — Les corps les plus divers, pourvu qu’ils soient d’une
facile combustibilité, peuvent être mis en œuvre pour la confection des
moxas. Les Chinois et les Japonais sè servent à cet effet d’un duvet que leur
fournissent les sommités de certaines espèces d’armoise. En Europe, après
avoir cherché à imiter ces moxas au moyen de plantes similaires, on en a
fait avec beaucoup d’autres substances : le lin , le chanvre , le coton ,
l’amadou, des bandelettes de toile ou de papier, etc. Pour rendre ces ma¬
tières plus combustibles, on a cru bien faire de les imbiber avec des solu¬
tions de nitrate, de chlorate, de chromate de potasse ou d’acétate de
plomb ; malgré l’importance qu’attachaient à ces pratiques les auteurs qui
les ont proposées , on y a trouvé moins d’avantages que d’inconvé¬
nients et l’on y a renoncé. Percy, après s’être servi de la mèche des
canonniers, a préconisé la moelle de VHelianthus annuus, vulgairement
appelé grand Soleil ; il sciait la tige de cette plante en tronçons de 2 centi¬
mètres environ de hauteur en y laissant l’écorce, qui, lente à s’échauffer,
permettait de les manier pendant que la moelle brûlait à l’intérieur ; il
■donnait à ces moxas, dont l’action, paraît-il, est plus douce, le nom de
moxas de velours. On a aussi essayé de se servir du camphre et du phos¬
phore ; mais la combustion de ces corps, du dernier surtout, présente
■des difficultés de maniement et des dangers réels qui les ont fait aban¬
donner.
Au résumé, la matière reconnue préférable à toute autre et la plus usitée
pour la confection des moxas est le coton cardé. Voici le procédé indiqué
parPouteau et qui est encore suivi aujourd’hui.
On prend une certaine quantité de coton cardé que l’on roule en le tas¬
sant fortement, de manière à en former un cylindre de 1 à 3 centimètres
de diamètre, autour duquel on assujettit en la cousant une enveloppe de
toile souple destinée à lui conserver sa forme cylindrique ; on divise ensuite
ce cylindre, au moyen d’un instrument bien acéré, en tranches de 1 à
3 centimètres de hauteur. Chacune de ces tranches constitue un moxa,
dont l’intensité d’action dépendra de ses dimensions et du degré de tasse¬
ment du coton ; il est nécessaire que ce tassement soit partout aussi uniforme
que possible, pour que la combustion s’effectue d’une manière égale sur tous
les points.
Application. — L’application du moxa consiste à faire brûler une de
ces rondelles cylindriques sur la peau au point indiqué par le siège de
la maladie, qu’il peut être bon de marquer d’un trait d’encre suivant
la recommandation de Larrey. Le procédé comprend les moyens de fixer
le moxa, de protéger les parties circonvoisines, d’activer et d’uniformiser
la combustion.
Pour fixer le moxa, on a proposé de le faire adhérer à la peau en humec¬
tant celle-ci au préalable avec de la salive ou mieux avec une solution
agglutinative, telle que celle de gomme. Mais c’est là un artifice inutile,
puisque l’on se sert, pour maintenir en place le cylindre de coton, d’un
instrument spécial, dit porte-moxa. Le principal de ces instruments est le
porte-moxa de Larrey, Il consiste en un anneau de métal traversé par deux
164
MOX A.
petites tiges en forme d’épingles qui assujettissent le moxa en le pénétrant
crucialement, et monté sur trois petites boules d’ébène, bois mauvais con¬
ducteur du calorique, qui lui servent comme de pieds et l’isolent des té¬
guments; une tige terminée par un manche de bois permet à l’opérateur
de tenir l’instrument sans ressentir les effets de la chaleur transmise
(fig. 12). Cet instrument est certainement commode ; mais il a l’inconvé-
FlG. 12. — Porte-moxa de Larrey.
nient, assez peu sérieux d’ailleurs, d’obliger à avoir une série d’anneaux
pouvant s’adapter aux différents volumes. On peut s’en passer, en se servant
soit du porte-moxa à pression continue de Guérin (fig. 13), qui s’adapte
Fig. 13. — Porte-moxa à pression continue.
à tous les moxas, soit simplement d’une pince à anneaux ordinaire que l’on
peut tenir à l’aide d’un linge, en prenant la précaution, suivant le conseil
des auteurs du Compendium de chirurgie, de saisir le cylindre de coton le
plus près possible de sa base inférieure afin de ne pas être exposé à le lâcher
avant que la combustion ne soit achevée.
Dans le but de prévenir l’action du calorique rayonnant et la projection
des étincelles sur les parties voisines, on recouvre celles-ci d’une com¬
presse mouillée pu d’une pièce de carton percée d’un trou correspondant
au point où le moxa doit être appliqué. L’emploi du carton peut servir à
deux fins, suivant l’indication de Boyer : il suffit que l’ouverture pratiquée
soit telle que le moxa y entre à frottement ; celui-ci se trouve ainsi main¬
tenu convenablement.
Les diverses dispositions préliminaires étant prises, le moxa est appliqué :
on peut l’allumer préalablement à la flamme d’une bougie; mais il vaut
mieux y mettre le feu sur place au moyen d’un charbon incandescent qu’on
applique sur sa base supérieure. La combustion se continue alors lente¬
ment et d’une manière plus ou moins égale, suivant que le moxa est plus
ou moins bien confectionné. En général, il est utile de l’activer et de la ré¬
gulariser, ce que l’on fait soit en soufflant avec un chalumeau de cuivre
recourbé à l’une de ses extrémités et muni à l’autre d’une embouchure
d’ivoire. Soit à l’aide d’un soufflet ordinaire ou bien d’un morceau de
carton agité à la manière d’un éventail. Ces divers moyens sont bons, mais
le chalumeau et surtout le soufflet sont ordinairement préférables, car ils
permettent de diriger le courant d’àir plus particulièrement sur les points où
il est le plus nécessaire, c’est-à-dire sur ceux où le moxa brûle avecle moins
d’activité.
Sous le nom de moxa tempéré, Régnault a proposé un mode particulier
MOXA. 165
d’application du moxa pour le traitement de la méningite ; il consiste à le
faire brûler séparé du tégument par l’interposition d’un morceau de drap
mouillé; l’effet est celui d’un vésicatoire à l’eau bouillante.
Enfin, Bayle a recommandé, pour certains cas, de tenir le moxa en igni-
tion à une certaine distance de la peau, et non à son contact immé¬
diat, de manière qu’il n’y ait ni cautérisation ni vésication. Employé
ainsi, dit-il, il stimule doucement les -parties malades et y excite le travail
de la résolution sans déterminer de phlogose.
Effets. — ■ Au début de la combustion, le malade ne ressent qu’une
chaleur douce ; mais cette chaleur, s’accroissant par degrés et d’une ma¬
nière continue, devient extrêmement vive et finit par provoquer une
douleur des plus aiguës qui s’étend à une certaine distance; lorsque le
feu arrive au contact de la peau, la sensation de brûlure est tellement
intense, que souvent elle arrache des cris aux hommes les plus courageux;
à ce moment on entend parfois comme de petites explosions, que produit
la rupture de l’épiderme et des couches superficielles delà peau dont la
chaleur vaporise les liquides. Le point où a eu lieu l’application présente
une eschare sèche, brune à son centre, jaune à sa circonférence, un peu
rayonnée et entourée d’une aréole rouge qui ne tarde pas à disparaître. La
profondeur de cette eschare dépend de la hauteur et du degré de densité du
moxa ; elle peut intéresser toute l’épaisseur du tégument.
Outre ces effets immédiats, le moxa en a de secondaires qui, comme à
la suite de toute espèce de cautérisation, consistent dans le travail inflam¬
matoire que provoque la présence de l’eschare et qui amène l’élimination
de celle-ci, en s’accompagnant d’une suppuration plus ou moins abondante
et prolongée suivant l’étendue et la profondeur de la plaie. La chute de
l’eschare demande en général une dizaine de jours.
Pansement. — Immédiatement après l’application, la douleur, d’abord
très- vive, va diminuant et se calme d’une manière en général assez rapide ;
on peut la soulager au moyen de compresses humides ou de cataplasmes
émollients. On applique ensuite un morceau de diachylum qu’on renou¬
velle de temps en temps, absolument comme après la cautérisation au
moyen de la pâte de Vienne. Plus tard, après la chute de l’eschare, on
panse simplement si l’on veut obtenir une cicatrisation immédiate, ou
bien avec une pommade excitante ou des pois à cautère si l’on juge à
propos d’entretenir la suppuration. En général, on regarde comme préfé¬
rable de laisser la plaie se cicatriser, et de revenir ultérieurement, s’il y a
lieu, à l’application d’un second ou de plusieurs moxas successifs.
Points d’application. — On peut employer le moxa sur presque tous
les points de l’enveloppe cutanée ; Larrey, qui les a indiqués dans des figures
dessinées, en distinguant les lieux d’élection et ceux qu’il nomme de né¬
cessité ou que la situation propre des maladies commande, énumère les
parties qui doivent faire exception : la portion du èrâne qui n’est recouverte
que par le péricrane et la peau, certaines parties de la face, telles que les
paupières, le nez et les oreilles, le trajet du larynx et de la trachée, les ma¬
melles, les organes génitaux. On peut dire d’une manière générale qu’il
166 MUCILAGES.
faut éviter d’appliquer le moxa partout où il se trouverait trop rapproché
de vaisseaux ou de nerfs importants, ou bien de tendons superficiels ou de
saillies osseuses.
Emploi Éhérapentîque.— Malgré cette dernière exception, c’est peut-
être dans le traitement des tumeurs blanches des articulations qu’on a le
plus souvent employé le moxa. Les autres maladies pour la guérison des¬
quelles on s’en est avantageusement servi, sont les névralgies, la sciatique
principalement, certaines paralysies, la pleurésie chronique.
Comme nous l’avons dit, on n’a plus que rarement aujourd’hui recours
à la moxibustion. Sans tenir compte des différences d’action que lui ont
attribuées ses partisans, les chirurgiens lui préfèrent les autres modes de
cautérisation, principalement celui qui se pratique à l’aide du cautère actuel.
Ses indications se confondent, dureste, avec celles de la cautérisation révul¬
sive ; aussi, sans entrer dans plus de détails à cet égard, nous nous borne¬
rons à renvoyer à ce mot (voy. tome VI, p. 588), ainsi qu’à l’article
Révulsion.
COTHENET (C.-J.-B.), Diss. méd. chir. sur le moxa. Thèse de Paris, 1808.
Crétin (J.), Propositions sur les effets et les applications du moxa. Thèse de Paris, 1809.
Larrey (D.-J.), De l’usage du moxa, in Recueil de mém. de chir. Paris, 1821. — Art. moxa,
in Dict. des sc. méd., t. XXXIV, 1819.
Percy et Laurent, Moxibustion, in Dict. des sc. méd., t. XXXIV, 1819.
Bayle (J.) On the Moxa. Londres, 1825j anal, in Arch. gén de méd., 1” série, t. XVI.
Wallace (W.), A physiological inquiry respecting the action of Moxa. Dublin, 1827.
Vaidy, Observ. sur les bons effets du moxa dans le traitement des inllamm. chron. du pou¬
mon (Journ. compl. du Dict. des sc. méd., t. VI).
Wade, De la congestion atonique du cerveau et de son traitement par les moxas {Edinburg
med. and surg. Journ. Avril. 1835, trad. in Arch. gén. de méd., 2' série, t. VIII.)
NSTANT (T.), Note sur l’emploi des cautères et des moxas dans le traitement de la ménin¬
gite et de l’encéphalite chez les enfants {Bull, de thérap., t. IX, 1835).
Wolf, Traitement de l’hypertrophie de la rate au moyen des moxas {Presse méd. belge,
avril, 1858, et Bull, de thérap., t. LIV, 1858).
A. Gauchet.
MÜCÉDKVÉES Yoy. Parasites végétaux.
MIJCIEACiES. — Mucilago (de yOla, mucosité). On donne ce nom à des
médicaments extemporanés d’une consistance visqueuse qu’ils doivent à
l’arabine, à la bassorine ou à des substances analogues, et que l’on obtient
le plus ordinairement par l’action de l’eau sur les matières gommeuses.
L’eau est le seul véhicule dont on puisse faire usage ici, car la gomme ne
se dissout ni dans l’alcool ni dans l’éther. Les mucilages sont rarement em¬
ployés seuls; tantôt ils servent à donner une consistance de pâte aux
éléments qui entrent dans la composition des tablettes, tantôt ils intervien¬
nent pour émulsionner les corps gras, les résines ; tantôt enfin on met à
contribution leur viscosité pour suspendre dans les potions, les collyres,
des poudres insolubles- Les principes gommeux que l’on rencontre dans
quelques plantes sont pourtant quelquefois utilisés directement ; c’est ainsi
que les feuilles des Borraginées, de plusieurs Malvacées, les racines de
mauve et de guimauve, les semences de lin, de coing, de psyllium, le
salep doivent à la gomme ou à un principe analogue des propriétés qui
MUCILAGES.
167
font ranger ces substances végétales dans la classe des émollients. On
comprend que, selon l’indication que l’on se propose de remplir, la con¬
sistance des mucilages doit varier ; c’est un but que l’on atteint aisément
en faisant entrer une quantité d’eau plus ou moins considérable dans la
préparation.
Préparation. — La préparation des mucilages est fort simple : si la
substance, comme la gomme arabique, est complètement soluble dans l’eau,
on obtient la dissolution par trituration au mortier. Il convient de rie point
faire intervenir la chaleur pour faciliter l’opération, car alors la gomme
deviendrait acide; mais on peut avoir recours à l’adjonction d’une sub¬
stance non mucilagineuse, telle que le sucre, qui favorisera la dissolution.
Si l’on emploie la gomme adragant, dont une partie seulement {arahine) se
dissout, tandis que l’autre [bassorine] reste en suspension, il importe de
favoriser l’action de l’eau par un contact prolongé. Enfin, lorsque la ma¬
tière mucilagineuse est emprisonnée dans la trame végétale (semences de
lin, de coing, etc., etc.), il faut soumettre les matières convenablement
divisées à une digestion plus ou moins longue. Dans tous les cas, le
liquide obtenu doit être passé avec expression à travers un linge. Quand
les mucilages sont destinés à la préparation des tablettes, on remplace
quelquefois l’eau ordinaire par une eau distillée aromatique.
Les mucilages sont le plus ordinairement blancs ou incolores, mais
celui de guimauve est jaunâtre, ceux de lin, de psyllium, de coing sont
légèrement rougeâtres ; ces colorations sont dues à des matières extrac¬
tives. Ce sont des médicaments très-altérables, subissant rapidement la
fermentation acide et perdant leur consistance sous cette influence ; il con¬
vient donc de ne les préparer qu’au fur et à mesure du besoin.
Le Codex de 1866 a indiqué les mucilages suivants :
Mucilage de Coing.
Semences de coing . 1 gram.
Eau tiède . 5 —
Laissez en contact pendant six heures, en agitant de temps en temps,
passez avec expression.
Préparez de la même manière les mucilages de semences de lin, de se¬
mences de psyllium.
Mucilage de Gomme arabique.
Poudre de gomme arabique . tOO gram.
Eau froide . . . 100 —
Divisez exactement dans un mortier de marbre.
Mucilage de Gomme adragant.
Gomme adragant entière . 10 gram.
Eau froide . 90 —
Mondez la gomme, laissez en contact avec l’eau pendant douze heures.
168 MUGUET. — définition. — historiqde.
Quand elle sera bien gonflée, passez avec forte expression, et battez le
mucilage dans un mortier de marbre.
A. Héraüd.
niUGIJET.— Définition, Synonymie. — On donne lenom ieMuguet
à une affection spéciale de la cavité buccale, caractérisée par la production
d’une substance blanchâtre caséeuse, composée par les éléments d’un para¬
site végétal {l’oidïum aïbicans) et une prolifération épithéliale dont le déve¬
loppement est soumis à certaines conditions particulières.
En raison de sa couleur, qui rappelle la plante de ce nom, le muguet
avait été désigné sous le nom de Blanchet, et pour donner une idée de la
disposition granulée de ce produit caséiforme, on l’avait baptisé de celui de
Millet.
La confluence, quand elle existait, le fit confondre avec les fausses mem¬
branes, et l’appellation de stomatite pseudomembraneuse lui fut aussi
appliquée.
Aperçu historique. — Connu de toute antiquité, mais confondu avec
les stomatites accompagnées de productions blanchâtres, le muguet ne com¬
mence à être bien nettement séparé des autres affections de la bouche que
vers le 18' siècle (Arnault, Louis, Choppart).
On s’efforça surtout, alors, de démontrer que le muguet offrait pour ca¬
ractère essentiel une inflammation compliquée d’une exsudation blanchâtre
et crémeuse.
Puis, avec Bretonneau, vint l’histoire de la diphthérie,et dès lors Blache,
Lélut classèrent le muguet dans la catégorie des affections pseudomembra¬
neuses. Son existence fut également constatée chez l’adulte, et depuis cette
époque tous les auteurs. Billard, Blache, Trousseau, comparèi’ent au mu¬
guet des enfants le muguet des adultes.
Valleix, vers 1838, en subordonna la pathogénie à l’entérite et à l’érythème
des fesses. Cette étiologie ne remontait pas assez loin. L’entérite et l’erythème
des fesses prennent eux-mêmes leur source dans les conditions misérables
échues aux petits enfants incomplètement ou grossièrement alimentés
(athrepsie de Parrot.)
Jusqu’aux travaux de Berg (de Stockholm, 18â2), le muguet était considéré
comme une affection pseudomembraneuse. Ce naturaliste distingué démon¬
tra qu’il s’agissait de moisissures microscopiques, et décrivit le cryptogame
qui les constituait. On put ainsi s’expliquer la transmissibilité notée pré¬
cédemment par les auteurs contemporains.
Enfin, les remarquables recherches de Gubler sur l’acidité nécessaire de
la cavité buccale (1852), la minutieuse description du champignon caracté¬
ristique du muguet par Ch. Robin (1853), achevèrent de préciser l’anatomie
pathologique et Pétiologie de cette affection parasitaire.
Bon nombre de conditions étiologiques ont été patiemment étudiées par
Seux, de Marseille.
Dans ces derniers temps, le professeur Parrot fit, à l’hôpital des Enfants
assistés, des leçons intéressantes sur le muguet, et parvint à prouver que
MUGUET. — ANATOMIE PATHOLOGIQUE.
les concrétions sont dépourvues d’éléments inflammatoires proprement
dits, et qu’elles reconnaissent pour point de départ l’état général des
enfants tombés au dernier degré de misère physiologique.
Dans un excellent article du Dictionnaire des sciences médicales, Archam¬
bault a résumé les opinions contemporaines sur la matière, et présenté
avec habileté toutes les questions litigieuses et pratiques qui s’y rattachent.
Je partage entièrement l’opinion de ces derniers auteurs, qui ne recon¬
naissent point au muguet d’autre rôle que celui d’un épiphénomène, d’une
valeur différente suivant les circonstances. Pourtant, je ne veux pas cacher
non plus que je suis moins exclusif, et que je crois à la germination, ex¬
cessivement rare, il est vrai, de la
mucédinée, sous l’influence d’agents
locaux qui irritent la muqueuse et
acidifient les liquides de la bouche
sans atteindre le reste de l’économie.
— J’ai sous les yeux actuellement
encore un bel enfant de deux mois,
qui est atteint de muguet idiopa¬
thique par le seul fait de la négligence
de la garde et de la malpropreté du
biberon.
Cette nuance sera mise en évi¬
dence en temps et lieu, quand nous
étudierons l’étiologie et la nature
de l’affection qui nous occupe.
Anatomie pathologiqne. —
Les plaques blanches caséiformes
dont sont recouvertes les parties at¬
teintes de muguet, sont constituées
par des filaments, des spores, et des
cellules épithéliales. — D’après la
description de Ch. Robin, voici la
disposition de ces éléments micro¬
scopiques.
1° Des filaments. — Ces filaments sont des tubes à bords nettement
accusés, parallèles, dont le centre est transparent, légèrement ambré, et
le diamètre de 00““ 003 à 0““ 004 rarement moins (fig. 14).
Ces filaments sont simples (à l’état naissant), ou ramifiés (à l’état com¬
plet de développement).
Examinés plus attentivement, on trouve ces filaments et leurs branches
(*) Tous sont cloisonnés d’espace en espace et un peu étranglés à ce niveau («,«). — c,c, cellules ovoïdes
des tubes. — i.d, ramifications des tubes. — e, ramifications formées par une seule cellule arrondie, qui
commencent à se développer. — g, prolongement de la spore d’origine. — h, spores qui ont germé sur une
plaque de verre humide. — i,i, cellules sphériques ou ovoïdes volumineuses de l’extrémité terminale des
tubes complètement développées. — ft.fc, cellules ovoïdes articulées bout à bout qui représentent proba¬
blement autant de spores prêtes à se détacher. (Robin, Végétaux parasites.)
170
MUGUET. — ANATOMIE PATHOLOGIQUE.
remplis de cellules allongées qui cloisonnent les tubes d’espace en espace,
leur donnent un aspect régulièrement étranglé.
Les ramifications prennent naissance sur le tube au niveau ou un peu
au-dessous de l’étranglement, sans jamais communiquer avec la cavité des
cellules.
Ces cloisonnements cellulaires, ces chambres, comme les désigne Chaides
Robin, sont remplies par une substance homogène transparente, dans
laquelle s’agitent, mus par un mouvement brownien, quelques granules
de teinte foncée de 0”“ 001 à 0”“” 002 de diamètre. Parfois, au lieu de gra¬
nules, on trouve, dans ces espaces cloisonnés, de véritables cellules petites
et ovales, dont la paroi brillante se distingue du bord foncé du filament tu¬
buleux.
Si l’on examine les deux extrémités des filaments, on trouve que l’extré¬
mité adhérente, placée au centre d’amas de spores et de cellules épithé¬
liales, a sa première cellule en communication directe avec une spore dont
elle n’est que le prolongement, et que l’extrémité libre des ramifications,
comme des filaments principaux, se termine par une cellule arrondie plus
grosse que celle qui la précède.
Cette grosse cellule est probablement la cellule arrivée à son apogée qui
va se détacher prochainement, et la cellule contenue dans les chambres re¬
présente la spore naissante Et la preuve, c’est que la spore qui est le point
de départ du filament à son extrémité adhérente contient, comme les petites
cellules des espaces cloisonnés, 2 à 3 granules agités de mouvement brow¬
nien et du même volume que les précédents.
2° Spores. — Disséminées autour et à l’origine des filaments, les spores
sont ou sphériques, ou un peu ovales, douées de la propriété de réfracter
la lumière, contenant une poussière fine et 1 à 2 granules agités par un
mouvement brownien. Ces spores, ou bien flottent librement, rarement
accolées ensemble, ou bien sont adhérentes et superposées aux plaques
épithéliales (fig. 15 et 16).
Quinquaud, se fondant sur certains détails d’histoire naturelle (spores vo¬
lumineuses, filaments munis de crampons, spores très-granuleuses), ne
reconnaît point dans les cryptogames du muguet les caractères de l’oïdium,
et il l’appelle tube-spore [syringospora, de (TÙp-yÇ, arropà, tube-spore), classi¬
fication nouvelle qui ne trouve point d’analogue.
Telle est la composition intime d’une plaque, ou d’un grain de muguet.
Quant à la disposition relative des éléments filaments, spores et cellules
épithéliales, on remarque que les cellules épithéliales forment une couche
serrée à la surface de la muqueuse et qu’elles s’écartent à mesure qu’on
s’en éloigne pour faire place aux spores et aux filaments.
Au début, le muguet est surtout formé par l’épithélium; plus tard se dé¬
veloppe le parasite végétal. C’est à l’oïdium que le muguet doit sa colora¬
tion blanche. Jamais on n’a trouvé de fibrine ni de pus dans la matière
caséeuse du muguet.
Quinquaud dit y avoir vu quelques leucocytes.
La disposition relatée ci-dessus, abondance des cellules épithéliales à la sur-
MUGUET. — ANATOMIE PATHOLOGIQUE.
face muqueuse, rareté relative de ces mêmes cellules dans les parties dé¬
couvertes, permet d’expliquer plusieurs phénomènes : d’abord la plus grande
consistance et la plus grande adhérence des plaques et des grains de muguet
à leur origine première, et leur diffluence et leur séparation facile quand
l’affection parasitaire est arrivée à l’époque de la maturité. Il n’est donc pas
vrai, comme le pensait Lelut, que le muguet se développe sous l’épithélium.
Son cryptogame, au contraire, prend naissance dans les cellules épithé¬
liales multipliées, que ses spores et ses filaments dissocient par leur
fructification. L’oïdium peut gagner, d’ailleurs, l’épithélium des glandes de
la base de la langue et les renfler en houppes à la surface de cet organe.
Fig. 15. — Fragment d’une plaque de fausse membrane du muguet, vu à 360 diamètres, entre¬
mêlée de cellules d’épithélium imbriquées, plus ou moins masquées par des groupes de
spores rondes ou ovales et par des filaments tubuleux du champignon oïdium albicans (^‘).
En résumé, les grains blanchâtres du muguet sont composés ; 1° de cel¬
lules épithéliales proliférées à la surface de la muqueuse ; 2“ puis, en s’éloi¬
gnant de cette couche primitive, de cellules épithéliales dissociées, entre les¬
quelles et sur lesquelles on trouve des spores libres ou agglutinées ; 3° enfin,
de ces spores naissent des filaments simples ou ramifiés, cloisonnés et conte¬
nant des éléments granuleux agités de mouvement brownien comme les
spores, dont ils ne sont que l’évolution plus achevée ; d’ailleurs, pas d’élé¬
ments fibrineux, pas de globules de pus, à peine quelques leucocytes :
telle est la composition intime du muguet.
Si, continuant les recherches anatomo-pathologiques de cette affection,
MUGDET. — ANATOMIE PATHOLOGIOÜE.
nous l’étudions à l’œil nu, nous trouvons que la cavité buccale est son
siège de prédilection, et, dans celle-ci, la muqueuse linguale le point pi’i-
mitivement atteint. Par ordre de fréquence, viennent ensuite les joues, le
voile du palais et les gencives. Tantôt isolé, composé de quelques grains,
tantôt confluent, constitué par des plaques réunies sur la plus grande par¬
tie de la langue et des joues, le muguet peut enfin se trouver généralisé à
toute ou presque toute la cavité buccale. Il ne faudrait pas juger cette dis¬
position sur le cadavre, où parfois elle a disparu par suite de l’exfoliation
épithéliale des derniers moments de la vie.
Les concrétions enlevées, on trouve la
, muqueuse lisse, luisante, comme vernissée.
' ' “ ° Les saillies papillaires ne persistent point
après la mort; en outre, cette muqueuse
I est rouge, un peu épaissie.
En dehors de la bouche, le muguet peut
atteindre le pharynx, en gagnant de proche
en proche l’isthme du gosier, l’épiglotte.
Rarement il s’étend à la face postérieure du
1, pharynx et jamais on ne le voit se pro-
p pager dans la cavité des fosses nasales, ni
dans la trompe d’Eustache. Gomme il appa-
\K\^ -a raît postérieurement au muguet buccal, le
pharynx offre une adhérence
plus intime, ce qui est en rapport avec nos
connaissances actuelles sur la composition
grain jeune ou vieux du muguet en gé-
' \ Dans la moitié des cas, le produit parasi-
t^ire se rencontre, dans le pharynx, localisé
) le plus ordinairement au voisinage de la
Z. base de la langue. Bien plus fréquemment,
Fig. 6. -Portion de la même plaque tiers des cas, l’œSOphage est
de muguet avec des lamelles épi- envahi par le cryptogame, qui se dispose
théiiales imbriquées, recouvertes gjj lignes longitudinales 'irrégulières,
complètement ou en partie par des .. . , .. ...
spores (*) ®oit en grains epars, soit en zones circulaires
plus ou moins confluentes, mais s’arrêtant
dans tous les cas un peu au-dessus du cardia. Très-exceptionnellement
on trouve l’œsophage tout entier tapissé par un muguet confluent (Seux,
de Marseille). Très-rarement aussi il franchit le cardia.
Lelut et Valleix avaient bien admis la possibilité du développement
du muguet dans l’estomac, mais il appartenait à Parrot de démontrer
sa germination sur la muqueuse stomacale. La lecture des observa¬
tions produites à l’appui ne permet plus le moindre doute à cet égard.
MUGUET. — ANATOMIE PATHOLOGIfiDE. 173
ni cette supposition de la déglutition des grains agglomérés de mucédinées
libres de toute adhérence. Le muguet se présente dans l’estomac sous l’as¬
pect de petites éminences isolées ou rapprochées, de couleur jaunâtre,
du volume d’un petit pois à un grain de millet, quelquefois en forme de
cupules arrondies ; elles siègent toujours de préférence sur les courbures,
plutôt sur la petite et le cardia, que sur la grande et le pylore.
Au microscope, les filaments pénètrent non-seulement l’épithélium ,
mais encore la muqueuse et le tissu sous-muqueux (Parrot). La formation
des godets ne dépendrait que de l’âge plus avancé du cryptogame au centre
de ces amas parasitaires.
Si la présence du muguet dans la cavité stomacale est un fait tout à
fait exceptionnel, il est encore bien plus rare de le rencontrer dans les di¬
verses sections de l’intestin. Seux, qui le décrit à l’œil nu, sans l’interven¬
tion probante du microscope (ce qui est très-regrettable), dit l’avoir observé
dans le petit comme dans le gros intestin, et cela seulement trois fois sur
cent vingt-trois ouvertures de cadavres d’individus morts atteints de mu¬
guet. Quoi qu’il en soit, la description qu’il en fait permet de croire à l’ab¬
sence d’erreur sur ce point. Car, dit-il, c’étaient de petits grains de semoule,
analogues comme apparence aux grains du muguet, ne se détachant point
par un simple filet d’eau, mais seulement par le raclage avec le manche
du scalpel. Enfin, Robin et Bouchut assurent avoir vu, chacun dans un
cas différent, le muguet sur la muqueuse et au pourtour de l’anus.
Lelut avait rencontré le muguet dans le larynx, et jamais au delà dans
les voies respiratoires. Parrot a fixé définitivement la science sur cette
question. 11 a vu, lui aussi, le cryptogame sur les cordes vocales, adhérant
moins ici que sur l’estomac , mais pour le moins autant que sur le
pharynx et la face antérieure de l’épiglotte. Un filet d’eau ne le détache
point, mais il cède aisément au raclage du manche du scalpel.
Dans un seul cas, Parrot a constaté des tubes sporifères d’oïdium et des
spores dans le parenchyme pulmonaire. Dans le sommet droit du poumon
d’un enfant âgé de treize jours mort d’un muguet abondant, il trouva une
petite masse du volume d’un noyau de cerise, un peu plus consistante que le
tissu pulmonaire, dont la coupe ne rappelait ni le tubercule, ni la pneumo¬
nie, ni les vacuoles, et qui, sous le champ du microscope, offrit les fila¬
ments de l’oïdium albicans.
Selon toute probabilité, une spore entraînée par l’inspiration s’était fixée
et avait germé dans ce point. Si le noyau s’était formé par une agglomé¬
ration simplement aspirée de spores et de filaments, l’autopsie aurait ré¬
vélé, non pas une seule induration, mais une série de noyaux formés par
la mucédinée disséminée.
Le mamelon des nourrices des enfants atteints de muguet devient parfois
un terrain favorable au développement du champignon et sert alors d’ins¬
trument contagieux d’un nourrisson à un autre. 11 n’y a rien là que de
très-simple et de très-naturel.
Sur le reste du cadavre on trouvera des lésions initiales, ou concomi¬
tantes, qui ont entraîné la mort et dont le muguet a été la manifestation
174-
MDGUET. — SYMPTOMATOLOGIE.
éloignée et secondaire. Ce sont des tubercules osseux, pulmonaires, gan¬
glionnaires, des abcès ossifluents, des entérites, des gastro-entérites, etc. , etc. ,
toutes les lésions, en un mot, qui conduisent les malades à l’état de con¬
somption mortelle.
Symptomatologie. — Le muguetsedéveloppeà tous les âges de la vie,
chez l’enfant, chez l’adulte et le vieillard. Il est toujours un épiphénomène
d’un désordre, soit passager, soit profond et durable de la santé.
On le voit exceptionnellement apparaître chez des individus exempts de
toute cachexie, de toute maladie, par le seul fait de la contagion locale. De
là cette division surannée de muguet symptomatique et muguet idiopa¬
thique.
Dès le début, les petits enfants éprouvent une gêne marquée, plus tard
une véritable douleur à exercer la succion du sein. On les voit saisir, puis
abandonner le mamelon à diverses reprises, en témoignant à chaque fois,
par des cris répétés, les sensations pénibles qu’ils éprouvent.
Si dès les premiers moments on vient à rechercher la cause de cette dou¬
leur, on ne tarde pas à constater que la muqueuse buccale est colorée d’un
rouge vif, d’abord à la pointe de la langue, puis à toute sa surface. En même
temps, elle se couvre de saillies papillaires comme au troisième ou au qua¬
trième jour de la scarlatine. Quelquefois elle semble au contraire lisse, moins
humide, visqueuse, prête à saigner, d’une sensibilité exagérée au toucher.
Gubler a fait en outre remarquer que ces symptômes, la douleur, l’état
papillaire ou lisse de la muqueuse, s’accompagnaient d’acfdfté de la salive,
qui a une réaction alcaline à l’état normal. Cette modification est plus con¬
stante que la rougeur et l’état papillaire de la muqueuse et facilite la pro¬
lifération des spores et des tuhesde l’oïdium (Gubler).
A ces prodromes, on voit succéder au bout de deux ou trois jours les
pointshlancs et crémeux du muguet.
C’est à la face supérieure de la langue, vers la pointe, que commence
cette évolution, sous l’aspect d’un semis de grains blancs, qui se touchent
et s’accumulent petit à petit. De là, les concrétions caséeuses gagnent les
bords de la langue, puis, par ordre de fréquence, la partie inférieure de cet
organe, la surface interne de la paroi buccale des lèvres, de la voûte pala¬
tine et des gencives. Presque jamais on ne les voit se fixer dans le sillon gen-
civo-buccal, faute d’air probablement. Les grains de muguet peuvent être
isolés, discrets, ressembler à delà semoule ; d’autres fois, ils sont de forme
conique, ou irrégulière, à base large ; enfin on les trouve, dans certains cas,
sous l’aspect de saillies déprimées au centre comme un petit godet de fa-
vus.
Souvent aussi ces granulations blanchâtres se réunissent en plaques con¬
tinues qui enveloppent toute la surface linguale ; sur la face interne des
joues, elles revêtent l’aspect de lait coagulé, le dépôt est plus épais et cor¬
respond à l’interstice intermaxillaire.
S’il atteint la voûte palatine et le voile du palais, le cryptogame ne se
développe point en couches aussi compactes. Quelquefois on l’a vu s’étendre
en plaques circinées.
MUGUET. — SYMPTOBATOLOGIE.
175
Sur la partie postérieure des lèvres, il présente les mêmes caractères de
consistance et d’adhérence qu’à la surface de la muqueuse des joues. Mais
la région où l’adhésion est la plus forte est, sans contredit, la surface de la
langue dont les sillons et les papilles favorisent davantage la cohésion des
cellules épithéliales superposées.
D’ailleurs, nous savons que l’âge du champignon influe sur cette parti¬
cularité et qu’elle s’accuse bien plus au début qu’à la fin de l’évolution des
grains de muguet. Les couches épithéliales, pi’imitivement très-adhérentes,
sont dissociées par la prolifération des spores et des filaments de l’oïdium
albicans.
Blanc dans les premiers moments, le muguet devient jaune à mesure que
l’air atteint le produit parasitaire. Parfois, cependant, dans les cas d’évolu¬
tion très-prompte, toute la cavité buccale paraît couverte d’un enduit
formé par du lait caillé.
Si Ton vient à racler la surface atteinte, on découvre la muqueuse rouge,
injectée, ordinairement lisse, parfois couverte de papilles, mais nullement
ulcérée ni saignante. Un vernis épithélial mince la protège encore contre le
contact de l’air, et le sang ne s’échappe des capillaires que par le fait d’une
manœuvre pratiquée avec une trop grande violence.
Une fois détaché, le produit caséiforme se laisse écraser. Il n’offre pas
cette apparence de texture, de consistance et d’élasticité qu’on peut con¬
stater par l’examen des fausses membranes.
La reproduction du végétal se fait en peu d’instants et elle suit, à cet
égard, l’état d’acidité de la salive. Si le papier de tournesol accuse encore
une forte acidité, le cryptogame renaîtra ; si le liquide buccal devient alca¬
lin, le muguet diminuera et finira par complètement disparaître.
Il existe, dans certains cas, des ulcérations plus ou moins superficielles de
la voûte palatine. D’une forme ovalaire, elles peuvent être masquées par
une couche de champignons, dont l’ablation avait fait croire à un dépouil¬
lement constant et préalable de la muqueuse, ce qui est une erreur. La mu¬
queuse, sans la concrétion de la mucedinée, reste toujonrs enduite d’une
couche d’épithéliun.
Sur les enfants athrepsiés, Parrot a signalé des ulcérations assez fré¬
quentes au niveau des apophyses ptérygoïdes, et qu’il désigne sous le nom
de ptérygoïdiennes.
Ces ulcérations, quel que soit leur siège, dépendent de l’état cachectique
des individus et ne sont pas produites par l’évolution du muguet.
Ici se termine, à proprement parler, la description des symptômes du
muguet.
L’état général, en effet, varie, non pas en raison de l’influence du déve¬
loppement du champignon, mais bien suivant les causes qui l’ont fait naître.
Dans un grand nombre de cas, le muguet est précédé d’une entérite qui
se continue et peut s’aggraver pendant son évolution. Mais à ceux qui
pensent, comme Valleix, que la diarrhée est un symptôme se rattachant au
muguet, on peut aisément objecter que, sur 305 cas, Seux n’a constaté la
diarrhée que 97 fois. C’est l’inverse qu’il faut affirmer, savoir : la gastro-
176 MUGUET. — diagnostic.
entérite grave amenant l’épuisement des enfants, est une des causes fré¬
quentes du muguet.
Je n’ai point parlé, dans la période prodromique du muguet, de l’éry¬
thème des fesses, qui n’est qu’un fait secondaire à l’entérite et qui se mani¬
feste dans tous les cas où les matières diarrhéiques restent en contact plus
ou moins prolongé avec la peau des enfants. Aussi manque-t-il ou s’ob¬
serve-t-il suivant les conditions réalisées on non pour sa production.
Le vomissement n’est pas non plus un symptôme du muguet ; il se mon¬
tre chaque fois que l’estomac est irrité par une alimentation trop grossière,
ou bien ramolli dans la période ultime des états cachectiques ; mais le déve¬
loppement du muguet n’a en aucune façon, sur l’apparition de ce phéno¬
mène, l’influence que lui a attribuée Valleix.
Les ulcérations des malléoles, du talon, sont produites par l’action irri¬
tante des selles et des urines, le linge trop rude, le frottement répété, et
l’état misérable des petits malades. D’ailleurs on peut les rencontrer chez
des enfants absolument exempts de production parasitaire. Quant à l’état
fébrile, au faciès, à l’amaigrissement, ils seront tout à fait en rapport avec
l'entérite, ou la tuberculose, ou toute autre cause de consomption et de
fièvre hectique.
Dans l’immense majorité des cas, le muguet étant symptomatique, chez
l’enfant, l’adulte ou le vieillard, d’un état morbide léger ou grave, on le
considérera comine un simple épiphénomène d’un désordre transitoire, ou
d’une maladie arrivée à son terme fatal.
Pourtant, dans des cas très-rares, j’ai vu des enfants bien portants at¬
teints de muguet idiopathique. Un défaut de soin de la part de la nourrice,
une contagion manifeste par le bout du sein ou le tube du biberon, pou¬
vaient seuls être invoqués comme cause de ce muguet. Dans ces cas. L’en¬
fant, sans trouble préalable de la santé, devient grognon, se réveille facile¬
ment, et tette avec douleur et difficulté. En fin de compte, il absorbe une
moins grande quantité de lait, ses chairs deviennent un peu plus molles, le
creux des mains accuse une légère élévation de température. Je n’ai cepen¬
dant jamais remarqué, comme Seux, un appareil fébrile très-accentué sous
l’unique dépendance du muguet. Le seul fait que je retienne, et que j’ai par¬
faitement observé, c’est que des enfants, dont l’état général était excellent,
se trouvaient momentanément troublés par l’évolution du champignon né
sous l’influence d’une cause locale. La fréquence du pouls, la chaleur du
creux des mains trahissaient une excitation fébrile modérée, qui cessait
après la disparition de la production parasitaire.
Nous étudierons, à propos de l’étiologie, les conditions nécessaires au
développement du champignon dans ces circonstances, qui, pour être exces¬
sivement rares, n’en existent pas moins d’après mon observation per¬
sonnelle.
Diagnostic. — Le diagnostic du muguet ne présente point de diffi¬
cultés.
Son début par la langue, son aspect caséeux, blanchâti-e, une affection
des voies digestives, un état cachectique, un désordre général quelconque.
MUGUET. — DIAGNOSTIC.
177
constituent des éléments de diagnostic certain que, dans le cas de doute,
le miscroscope n’hésiterait point à caractériser.
Pourralt-on confondre le muguet avec la stomatite pseudomembraneuse?
iMon, car la pseudomembrane unie, plate, jaune, grise, adhérant forte¬
ment à la muqueuse, se laisse difficilement séparer d’elle. Une fois au bout
de la pince, on reconnaît un tissu élastique, homogène, résistant, qui revient
sur lui-même, ne se laisse point écraser ni dissocier dans l’éau. Le pro¬
duit caséeux du muguet est, au contraire, mou, sans texture, facile à diviser
dans un liquide, offrant enfin au microscope les spores et les filaments de
l’oidium albicans mêlés aux pavés épithéliaux.
Chez quelques enfants atteints ou non à’état saburral, on voit la surface
muqueuse buccale se couvrir de grumeaux de lait concreté qui peuvent en
imposer pour le muguet. L’embarras ne saurait longtemps exister. Les pro¬
duits blanchâtres formés par le lait s’enlèvent avec une facilité extrême, et
la muqueuse sous-jacente ne présente aucune trace d’irritation, de luisant,
de rouge, qu’on rencontre sous les grains de la mucédinée.
Par le fait de certaines conditions d’hypersécrétion épithéliale, la muqueuse
des joues revêt quelquefois l’aspect du muguet. Ce sont de petits amas blan¬
châtres de produits épithéliaux qui se détachent aisément et dans lesquels le
microscope ne découvre pas les filaments, ni les spores de l’oïdium.
Si cependant ces masses épithéliales sont déposées sur les gencives, on
les trouve quelquefois pourvues d’une algue . particulière, appelée par les
micrographes du nom de Leptothrix buccalis, mais qui ne ressemble en
rien aux spores et aux filaments du cryptogame du muguet.
Que des amas de cellules épithéliales mortes se forment à l’anus, on peut
très-facilement les prendre pour des concrétions parasitaires, si on n’a point
recours aux investigations microscopiques.
On ne saurait confondre le muguet avec la stomatite ulcéro-membraneuse.
Celle-ci débute par le sillon gingivo-buccal, et les gencives. Elle est carac¬
térisée par une ulcération grise, inégale, dont le fond est mortifié, le pour¬
tour enflammé. Une sanie fétide, sanguinolente, des gencives molles, ulcé¬
rées, constituent autant de traits qui séparent les deux affections.
Les ulcérations aphtheuses isolées ou confluentes apparaissent de prime
nbord à la partie postérieure des lèvres, et ne forment pas sur la langue ou
sur le reste de la muqueuse une couche caséeuse analogue au muguet.
Enfin, les petites pseudomembranes de la Stomatite mercurielle, situées
sur les gencives gonflées, molles, saignantes, ne pourront en imposer pour
des amas d’oidium albicans. La salivation, les commémoratifs, au besoin
l’examen microscopique, trancheront la difficulté, si réellement, ce qui est
douteux, il en pouvait surgir quelques instants.
Quant aux Kystes épidermoïdes décrits par Guyon et Thierry chez les en¬
fants nouveau-nés, ils ont pour siège la ligne médiane de la voûte pala¬
tine, et ne peuvent s’enlever par le raclage ou les frictions.
Le muguet étant à peu près toujours symptomatique, on sera bien vite
porté vers l’examen de la cavité buccale, dans les cas même où les rensei¬
gnements seraient nuis ou insuffisants.
NODV. DICT. DE MED. ET CHIR.
XXIII. — 12
178
MUGUET. — PRONOSTIC.
Proaostic. — Si l’on s’en tenait aux assertions de Baron et de Valleix,
le muguet prendrait une importance énorme dans le pronostic. Ainsi, sur
140 cas, Baron eh a perdu 109 et Valleix 22 sur 24. Une interprétation rai¬
sonnée des faits observés par ces auteurs distingués permet de conclure
que ce n’est point le muguet qui offre de la gravité. Nous savons très-bien
aujourd’hui que c’est à l’état général, aux misérables conditions dans les¬
quelles le muguet se développe très-souvent, qu’il faut attribuer ce fâcheux
pronostic. En pareil cas, le muguet survenant à la fin des maladies consomp-
tives, la phthisie, par exemple, se montre comme l’expression symptoma¬
tique d’une fin prochaine. Chez l’adulte, le muguet conservera donc cette
fatale signification. Mais chez les enfants, on voit le muguet ou apparaître,
comme chez l’adulte, à la dernière période des maladies prochainement
mortelles, ou bien, tout en dépendant d’un trouble général, refléter des
perturbations passagères, tout au moins plus superficielles, et conséquem¬
ment d’un pronostic bénin.
A plus forte raison si, ce qui est très-rare, le muguet est entièrement
développé par le contage ou par telle cause locale insignifiante dont on
aura bien vite raison, le pronostic ne présente-t-il aucune espèce de gra¬
vité.
Tous les éléments du pronostic reposent donc sur ces circonstances capi¬
tales chez l’adulte comme chez l’enfant : le muguet symtomatique d’un
état cachectique, d’une maladie, d’une diathèse arrivée à sa'période ultime,
est le présage, non la cause, d’une mort prochaine.
Si, chez l’enfant, le muguet est secondaire à des conditions d’hygiène
et d’alimentation qui n’ont pas encore profondément ébranlé son économie,
sa signification est nulle, ou plutôt elle caractérise exactement la situation
précaire, mais remédiable, du petit malade.
Dès qu’il est démontré que le muguet ne paraît se rattacher qu’à des dé¬
fauts de soins, le pronostic est léger. — Seux, médecin à Marseille, dont
nous avons souvent cité les travaux, était arrivé à ce résultat que le mu¬
guet guérissait beaucoup mieux à Marseille qu’à Paris. Le climat, selon
cet auteur, entrait pour une bonne part. Toutefois il fait remarquer, avec
bien plus de sagacité, qu’à l’hospice des Enfants-Trouvés de Paris on éloigne
la nourrice dès que le baby est atteint de muguet, pendant qu’à Marseille on
s’applique à la conserver, et au besoin à en choisir une pour le nourris¬
son frappé de cette affection. Voilà certainement la cause de cette différence
dans la mortalité entre les deux villes.
Si, considéré dans ses manifestations locales, le muguet se propage rapi¬
dement, s’il revêt l’aspect confluent, si l’acidité persiste et s’accuse de plus
en plus, si enfin on le voit s’étendre du côté de la hase de la langue et de
l’épiglotte, on peut le regarder comme une affection sérieuse, entravant la
succion, la déglutition, par conséquent l’alimentation.
Toutes choses égales d’ailleurs, les conditions opposées, le caractère dis¬
cret des grains caséeux, la faiblesse de l’acidité de la salive, seront des élé¬
ments d’un pronostic favorable et d’une prompte guérison.
En somme, l’état général, la nature, le degré de l’état morbide ou de la
MUGUET. — ÉTIOLOGIE. 179
maladie qui précéderont le muguet, devront avant tout asseoir les bases du
pronostic.
Etiologie. — La fréquence du muguet est excessive dans les asiles
hospitaliers. Sur 547 enfants, Se^x a réuni 402 cas de muguet. Cette affec¬
tion est rare dans la pratique de la ville.
Les conditions d’hygiène et de santé des enfants placés dans l’une et
l’autre situation rendent compte de ces différences si tranchées.
C’est dans les deux premières semaines qui suivent la naissance que le
muguet s’observe le plus ordinairement. Sur 402 faits, 394 concernaient des
enfants nés depuis huit jours seulement. (Seux.)
Passé cette période, à partir d’un à deux ans, le muguet se développe
beaucoup moins fréquemment, et chez l’enfant de deux ans, comme chez
l’adulte et le vieillard, on le voit naître à la période ultime d’une maladie
mortelle.
La constitution originelle paraît bien moins importante que la mauvaise
hygiène et l’encombrement. D’après la statistique de Seux, sur 402 en¬
fants, on voit 61 enfants faibles dès la naissance, 201 robustes et 140 de
force moyenne. En conséquence, ce n’est pas la faiblesse native qui entre
le plus souvent en ligne de compte, mais bien, comme je l’avançais à
propos de la fréquence relative entre la pratique hospitalière et la pratique
de la ville, les déplorables conditions hygiéniques qu’on rencontre dans nos
établissements publics. On ne peut évidemment y prodiguer aux nourris¬
sons tous les soins de propreté que nécessite leur situation. Il y a, en outre,
l’influence nosocomiale et la contagion, et enfin l’alimentation par le bibe¬
ron et les ingesta farineux trop grossiers donnés pi’ématurément à de petits
êtres qui ne devraient encore que prendre le sein. Le sevrage prématuré
irrite la muqueuse gastro-intestinale sans le moindre profit pour l’assimi¬
lation. Des entérites, des gastro-entérites succèdent au bout de peu. de
temps à cette alimentation essentiellement vicieuse et l’enfant est pris de
muguet. En outre, le seul fait de nourrir l’enfant au bibejon réunit bien
des circonstances propres, en dehors du sevrage, à faire naître le crypto¬
game. L’ampoule de caoutchouc renferme souvent des gouttelettes de
lait qui s’acidifient et provoquent une stomatite parasitaire, pour peu, ce
qui arrive souvent, que l’allaitement par le lait de vache détermine des
troubles digestifs, de la lienterie, des embarras gastriques et de légers ca-
tai’rhes intestinaux. C’est donc dans le mode d’allaitement ou d’alimentation
des nouveau-nés que réside la première et la plus importante des causes
efficientes du muguet. On peut en donner la preuve suivante : si dans ces
mêmes asiles hospitaliers, au milieu des enfants atteints de muguet, en
dépit de la contagion et de l’influence nosocomiale des salles communes,
un enfant a le bonheur d’avoir une bonne nourrice, il échappera et à la
contagion et à l’apparition de l’affection parasitaire. Il n’aura plus à subir
l’action plus ou moins acide et irritante parfois de l’ampoule de caoutchouc,
et surtout ses fonctions digestives ne seront plus troublées par un lait trop
crémeux ou des ingesta trop grossiers.
Ces observations étiologiques nous tracent par anticipation le traitement
MUGUET. — ÉTIOLOGIE.
préventif et même curatif du muguet des nouveaü-nés âgés de quelques
semaines.
L’influence des saisons est incontestable. Billard, en effet, a trouvé le mu¬
guet plus fréquent pendant les mois d’été. Seux, de Marseille, est arrivé au
même résultat. Ainsi, en trois mois d’hiver, il constate sur 150 enfants
96 cas de muguet, tandis que, dans les mois d’été, sur 126 il en compte 116. .
La raison me paraît facile à saisir. Les dérangements intestinaux sont
extrêmement fréquents pendant la saison des chaleurs, le lait donné au
biberon s’acidifie bien plus aisément. On comprend dès lors l’apparition
plus fréquente du muguet à cette époque de l’année, et la mortalité plus
considérable des enfants qui en sont atteints.
Je viensde parler de Vacidité de l’ampoule du biberon et dulait de vache. —
C’est le moment de juger son influence dans la production du crypto¬
game.
Des travaux de Gubler il résulte que l’évolution de la mucédinée est
toujours précédée et accompagnée à’ acidité des liquides de la bouche. C’est
là le résultat dp 99 observations recueillies chez des enfants à la mamelle.
L’acidité précède, dis-je, la germination de l’oïdium ; ce n’est donc pas le
cryptogame qui la produit au début, mais une fois développé, il l’entretient
et l’augmente. Ainsi se trouve vérifiée de nouveau cette loi de Dutrochet
qui établit la facilité des fructifications cryptogamiques dans les milieux
acides.
Le fait de l’acidité bien démontré, restait à élucider son mode de produc¬
tion.
La composition des liquides buccaux permit à Dumas et Boudet d’éta¬
blir la théorie suivante. Ces liquides sont constitués par: 1» la salive prove¬
nant des glandes parotides, sublinguales, sous-maxillaires, qui est toujours
alcaline ; 2° par les mucosités sécrétées par les autres glandes de la bouche,
de l’isthme du gosier. Ces mucosités sont souvent acides : si leur proportion
augmente d’une manière sensible, on verra le liquide buccal donner lieu
à des réactions acides.
Cette interprétation ne repose point, d’après Cl. Bernard, sur des preuves
expérimentales. Aucune glande, dit-il, s’ouvrant dans la cavité buccale,
ne sécrète un liquide acide. 11 faut donc supposer que l’acidité dépend
plutôt de la fermentation, par l’action de l’air sur les matières organiques
déposées à la surface de la cavité buccale.
Enfin, d’après Quinquaud, la fermentation qui produirait l’acidité, serait
due à l’altération des principes azotés de la salive sous l’influence de l’état
morbide qui précède le muguet. Cette dernière interprétation est la plus
séduisante de toutes.
Ce fait de l’acidité de la bouche, qui est constant dans le muguet, est favo¬
risé par une disposition naturelle des liquides buccaux des nouveau-nés.
Car, point important, la bouche des enfants qui viennent de naître est
très-souvent acide, ainsi que le prouvent les statistiques de Guillot et de Seux.
Chez le nouveau-né, la salive est peu abondante, et la fermentation du lait,
souvent acide dans le biberon, celle des substances organiques déposées
MUGUET. — ÉTIOLOGIE.
181
sur la muqueuse buccale se trouvent dans des conditions les plus favo¬
rables. C’est probablement par cette tendance à l’acidité de la bouche, par
manque de salive, que s’explique la fréquence beaucoup plus grande du
muguet dans les premières semaines.
Enfin on trouve parfois le muguet sur la vulve, et toute la surface mu¬
queuse des organes génitaux externes. Cette production cryptogamique
prend sa source dans la fermentation acide de l’urine, des sécrétions vul¬
vaire, vaginale et préputiale.
Dans la glycosurie, Gubler a souvent constaté la présence de spores et
de filaments de l’oidium albicans soit sur la vulve, soit sous le prépuce. La
germination est due, en pareil cas, à l’acidité, à la fermentation du glucose
de l’urine dans ces parties où elle stagne pendant un certain temps.
La contagion ne saurait être mise en doute. Natalis Guillot, Berg et
d’autres l’ont établie par des expériences authentiques. Mais il est bien dé¬
montré aussi qu’elle réussit surtout quand l’enfant se trouve dans cer¬
taines conditions maladives qui ont chargé la langue de saburres, et aci¬
difié les liquides buccaux. Mais quand on songe combien aisément les
nouveau-nés, dont la bouche est déjà acide, éprouvent de fréquentes per¬
turbations des voies digestives dans les asiles hospitaliers par suite de
l’usage du lait de vache ou d’aliments farineux, on saisira de nouveau
toute la pathogénie de la germination à cet âge de la vie.
Delafond a fait des observations concluantes sur les agneaux, où le mu¬
guet règne trop souvent et revêt un caractère de contagion indéniable. Il
a pris des agneaux bien nourris, bien portants, ayant une bouche saine
et une salive alcaline, et il n’a pas réussi à implanter le cryptogame. Ensuite
il a affaibli les mêmes animaux par une abstinence prolongée, il a aussi
choisi des animaux tourmentés par des dérangements intestinaux, et l’im¬
plantation de masses parasitaires a été suivie d’une germination rapide.
Enfin, ces agneaux atteints de muguet ont communiqué l’oïdium au ma¬
melon de la mère.
L’observation faite sur l’espèce humaine est identique. Gubler, Charles
Robin, Trousseau ont constaté la transmission de l’oïdium au sein de la
nourrice par l’enfant atteint de muguet. En outre, la nourrice contaminée
peut propager le parasite à un autre nourrisson exempt de cette affection.
Malgré l’opinion opposée de Seux, les cas de cette transmission sont bien
établis. J’en ai observé pour ma part quelques-uns qui ne m’ont laissé
aucun doute dans l’esprit, — et dans ces circonstances, j’ai observé des
exemples, très-rares il est vrai, de muguet par cause locale. Sa propagation
peut encore s’effectuer par les biberons, les cuillers, et autres objets, tels que
les nouets qui sont d’ailleurs acides, les hochets que les enfants portent à
la bouche. L’air lui-même des salles remplies d’enfants malades doit trans¬
porter les spores. On ne concevrait pas, d’ailleurs, qu’il en fût autrement
pour les malades situés à distance et n’ayant ensemble aucun rapport de
contact direct ou indirect. Autrement, ce serait admettre la germination
spontanée.
Dans la seconde enfance, chez l’adulte et chez le vieillard, le muguet se
MUGUET. — NATURE.
182
présente toujours à la lin des maladies graves, comme la tuberculose, la pneu¬
monie adynamique, les pyrexies malignes, la fièvre puerpérale, la phlébite
et la péritonite des nouvelles accouchées, l’érysipèle, la stomatite ulcéro-mem-
braneuse (Gubler), les angines couenneuses et même les angines simples.
Tous les états diathésiques et cachectiques peuvent produire le muguet.
Enfin le diabète lui donne quelquefois naissance sur les organes géni¬
taux externes.
De cette étude sur Tétiologie du muguet, il résulte que cette affection est
toujoui's ou presque toujours symptomatique, c’est-à-dire sous la dépen¬
dance d’un état morbide quelconque, léger ou grave chez les nouveau-nés,
mais à peu près fatal chez les adultes et les vieillards, et même les enfants
qui ont dépassé la première enfance.
Pour moi, il existe néanmoins des cas, fort rares, je l’avoue, dans lesquels
le muguet transmis par le sein ou le biberon peut porter le titre d’idiopa¬
thique, c’est-à-dire ne dépendre que de l’état local d’acidité, de fermen¬
tation réalisées par le contact de substances acides et irritantes qui ont
modifié en peu de temps Tétat de la muqueuse buccale. En disant que ces
faits sont excessivement rares, j’évite le reproche de ranger dans cette
catégorie les muguets qui se développent sous de légères influences des
troubles passagers de l’intestin et de l’estomac, — et qui doivent se rap¬
porter à la première classe, de beaucoup la plus fréquente. — Je partage
donc toutes les idées émises par les auteurs compétents ; l’observation, les
résultats statistiques ne sauraient recevoir d’autre interprétation. Oui,
dans l’immense majorité des cas, l’état local est secondaire à une altération
plus ou moins prononcée de la santé ; mais j’y ajoute une exception qui me
semble vraie, celle de la germination par le contact direct d’une ampoule
de caoutchouc acide, d’un sein chargé de muguet, chez des enfants réelle¬
ment bien portants dont la bouche devient rapidement irritée, la langue
saburrale, les liquides acides, sans qu’on puisse reconnaître une altération
préalable de la santé. Je sais bien que la conviction ne se transmet pas sans
discussion ; mais outre qu’une telle discussion dépasserait le cadre imposé à
cet article, il faudrait établir les limites où finit la santé, où commencent les
troubles légers et même les indispositions. Sans cela, la conclusion n’au¬
rait pas de chance d’aboutir. ^ Comme, en fin de compte, cette opinion
n’est qu'une nuance extrêmement minime, il n’y a pas à s’y arrêter davan¬
tage, et je termine par le fait capital, à savoir que l’oïdium est toujours pré¬
cédé d’acidité de la cavité buccale, et cette fermentation presque toujours,
pour ne pas dire toujours, sous la dépendance d’une altération de la santé
— légère, et alors le muguet guérit rapidement, — grave, et le muguet,
reflet d’un état morbide profond, entre pour une part importante dans un
pronostic fatal :
IVatare.. — Nous n’en sommes plus à considérer le muguet comme une
affection pseudomembraneuse, à l’exemple de Billard, Lelut et Guersant, ni
comme une maladie du tube digestif (Barrier), ni comme une entité mor¬
bide sous la dépendance de laquelle se placent l’entérite, l’érythème des
fesses (Valleix). L’examen microscopique, en démontrant que'dans les con-
MUGUET. — NATURE.
183
crétions du muguet il ne se rencontre point de fibrine, mais seulement des
spores, des filaments et des pavés épithéliaux, a tranché la question d’une
façon péremptoire. Il s’agit donc là d’une affection parasitaire au même
titre que les teignes et l’herpès tonsurant.
Reste à bien établir le rôle de cette affection. La germination ouvre-t-elle
la scène, et les symptômes observés sont-ils le contre-coup de son évolution ?
ou.bien la production d’une plaque de cryptogames est elle secondaire ? Tout
d’abord, il est bien démontré que le champignon ne se développe que se¬
condairement à une modification de la muqueuse et des liquides buccaux.
Si ces parties sont saines, le parasite, même dans les milieux infectés, ne
prend point racine. Il faut absolument et que la salive devienne acide, et
que la muqueuse couverte d’épithélium proliféré puisse offrir un terrain
propre à ses fructifications. Les expériences de Delafond, les observations
rigoureuses de Gubler ont entièrement fixé l’opinion du corps médical sur
cette importante donnée étiologique. Mais cette modification des liquides
buccaux et de la muqueuse buccale, sous quelle influence se produit-elle ?
La plupart du temps, elle se manifeste sous l’action de troubles digestifs,
ou de maladies graves, de diathèses, d’états cachectiques arrivés à leur der¬
nière période. Donc le muguet, comme je l’ai redit à sa satiété dans cet ar¬
ticle, n’est ici qu’un épiphénomène d’un état quelquefois bénin, mais sou¬
vent fatal de l’économie. Il ne constitue pas une maladie, il joue seulement
le rôle d’un accident local.
Mais s’ensuit-il que cette affection de la muqueuse buccale ne puisse
être développée par des causes externes, indépendamment de toute altération
de la santé, comme le pensent bon nombre d’auteurs contemporains (Parrot,
ÂTchambault), et que des agents localement appliqués, des matières orga¬
niques, le lait, les farineux, les acides, ne soient capables de la faire naître?
Cliniquement, j’affirme avoir vu, rarement, il est vrai, le muguet naître
dans ces dernières conditions, et théoriquement je ne vois rien qui répu¬
gne à cette pathogénie. Qu’on ne se méprenne point sur le sens de mon
assertion, j’admets le fait, je le comprends, mais je ne le cite point comme
la règle ; bien au contraire, car la muqueuse buccale et les liquides de la
bouche s’altèrent plus aisément par le fait d’états généraux que sous l’ac¬
tion pure et simple d’un agent local. La teigne, d’ailleurs, se développe
bien plus sûrement chez des individus scrofuleux, anémiques, que chez des
sujets robustes, bien portants, dont l’état florissant de santé ne dispose
point la peau à une germination facile. Voilà, ce me semble, tout le procès.
Le muguet est toujours secondaire à une modification de la bouche (acidité
et production épithéliale).
Cette modification apparaît presque toujours dans le cours et par le fait
d’altération de la santé survenue, soit sur un appareil (tube digestif, voies
respiratoires), soit sur l’économie tout entière (pyrexies, cachexies).
Dans des cas très-rares, elle peut néanmoins reconnaître pour point de
départ une cause locale qui a rendu propre à la fructification du crypto¬
game la muqueuse et la salive, sans qu’aucune fonction de l’économie
n’ait préparé les voies.
184
MUGUET. — TRAITEMENT.
Traitement. — Le traitement découle tout entier des précédentes
conclusions. Il faut d’abord s’occuper d’éloigner les causes prédisposantes,
l’encombrement, le défaut d’aération et surtout l’alimentation trop forte
pour un enfant nouveau-né.
L’allaitement doit être préféré, bien entendu, à tous les laits concentrés,,
à toutes les farines lactées et autres pi-oduits qui ne sauraient remplacer le
lait, surtout pourun enfant âgé seulement de quelques semaines. Le lait de
femme convient à tous égards mieux que celui des animaux. Ce dernier est
plus indigeste, s’acidifie rapidement, quand il n’est pas, en outre, falsifié
par cent procédés connus. Si, cependant, on se trouve dans l’obligation de
faire usage du biberon, il faut donner le lait coupé d’abord avec moitié d’eau
de gruau, plus tard avec un tiers de ce décocté. Le lait de vache se digére¬
rait beaucoup plus difficilement sans cette précaution banale. Inutile d’a¬
jouter que le biberon, son ampoule, son tube doivent être l’objet d’une at¬
tention spéciale et d’une propreté qui ne se démente jamais. L’oubli de ces
préceptes, de ces soins hygiéniques, ferait naître le muguet. C’est de leur
rigoureuse observation que dépend tout le traitement préventif.
Quant au traitement curatif, il a pour but principal de combattre l’alca¬
linité de la muqueuse buccale. On a recours dans ce but au borax, au bi¬
carbonate de soude dans la proportion de 4 grammes pour 30 grammes de
glycérine. Cette dernière substance doit être choisie de préférence au miel,
dont le glucose détruirait par sa fermentation l’alcalinité des liquides buc¬
caux. Chez les adultes, on se trouve très-bien des gargarismes au borax, ou de
l’eau de Vichy en boissons et en lavages réitérés de la cavité buccale. On
peut remplir la même indication avec toutes les eaux ou solutions alcalines
bicarbonatées sodiques.
En même temps, on instituera un traitement qui s’adressera à la cause
première de cette affection. Ici se place la médication contre les troubles
digestifs des nouveau-nés (dyspepsie, entérite, entéro-colite, gastro-enté¬
rite) et enfin, si l’état est diathésique ou cachectique, celui de la maladie
première.
Si l’enfant est seulement atteint d’embarras gastrique, prescrire un vo¬
mitif et un purgatif; s’il est atteint de dyspepsie, lui donner des alcalins à
l’intérieur, une cuillerée à café d’eau de Vichy à chaque tetée, des fomen-
ations sur l’abdomen, et des lavements d’eau tiède matin et soir ; au be¬
soin, changer de nourrice, ou quitter le biberon et donner le sein. Contre
les entérites, le sous-nitrate de bismuth et une à deux gouttes de laudanum
en potion et en lavement feront tous les frais du traitement. Ne pas re¬
douter cet agent opiacé chez les enfants. Une goutte mise dans un julep
gommeux peut être fractionné pendant toute la journée et permettre ainsi
d’en surveiller les effets. La diarrhée verte persiste-t-elle, ajouter à la
goutte de la potion, une à deux gouttes en lavement.
Dans tous les états adynamiques des adultes, pneumonie dépressive, fièvre
grave, anémie profonde, les cachexies, les empoisonnements, avoir recours
à l’eau-de-vie, au vin généreux, au jus de viande concentré, au fer, au quin¬
quina, et à l’hygiène la mieux entendue.
MUQUEUSES (membranes). — définition. 185
Ces quelques indications sommaires suffisent pour tracer les bases de la
thérapeutique du muguet.
Lachaud (J .-B.) , Sui- les aphthes (ou muguet) des enfants nouveau-nés. Thèse. Paris,
18 août 1809, n» 75.
VÉRON (h.). Observât, sur les maladies des enfants. Paris, 1825.
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Archambault, Dict. encyclopédique des sciences médicales. Paris, 1876 (article Muguet),
Jdles Simon.
MÜOIJEUSES (Membranes). — Définition. — On désigne sous ce
nom « le revêtement membraneux de tous les organes creux qui commu¬
niquent avec l’extérieur par les diverses ouvertures dont la peau est
percée » (Bichat) ; la désignation muqueuses est empruntée au fluide qui
humecte habituellement la surface libre de ces membranes.
Avant Bichat, l’étude des membranes n’existait pas à proprement parler :
« ce genre d’organe, fait- il remarquer, disséminé pour ainsi dire dans tous
les autres, concourant à leur structure, ayant rarement une existence iso¬
lée, n’a jamais été isolément examiné par les anatomistes. Ils en ont as¬
socié l’histoire à celle des organes respectifs sur lesquels elles se déploient. »
Haller, il est vrai, a consacré un article aux membranes en général, mais il
les confond toutes et elles ne sont pour lui qu’une modification de la tela
cellulosa, affectant une disposition tantôt aréolaire, tantôt lisse, villeuse ou
réticulée et toujours recouvertes d’un épiderme. Pinel, se plaçant au point
de vue purement pathologique, protesta contre cette simplification exces¬
sive et, d’après la physionomie spéciale qu’affecte l’inflammation des diver¬
ses membranes, il conclut à la nécessité d’établir entre elles’ des divisions
anatomiques. .Aussi Bicbat reconnaît-il hautement que c’est dans l’ouvrage
de Pinel qu’il a puisé l’idée première de son Traité des membranes.
Il est difficile, dùt-on être taxé de banalité , de se défendre d’une vive
admiration devant cette œuvre de début de Bichat ; l’auteur de l’Anatomie
186 MUQUEUSES (membranes). — classification.
■générale s’y révèle déjà tout entier; les notions de détail se sont accu¬
mulées depuis, la structure histologique des membranes a été étudiée avec
«oin, les expériences physiologiques se sont multipliées; et cependant
l’œuvre de Bichat est éternellement vivante et l’histoire des séreuses et des
muqueuses, telle qu’il l’a tracée dans ces pages impérissables, sera toujours
consultée avec étonnement et méditée avec fruit.
Bichat part de ce point de vue fondamental, que les membranes mu¬
queuses ne sont en définitive qu’un reflet interne de la peau ; en les envi¬
sageant ainsi, elles se réduisent à deux grandes muqueuses : la première
pénétrant par la bouche, le nez et les conjonctives, tapisse tout le tractus intes¬
tinal, l’appareil respiratoire et ses annexes : c’est la muqueuse gastro-pul¬
monaire; la seconde pénètre par l’urèthre chez l’homme, par l’urèthre et
le vagin chez la femme et constitue la muqueuse génito-urinaire. Au point
•de vue de l’anatomie descriptive, cette division est commode et doit être
maintenue ; Bichat, du reste, ne l’avait établie que pour les exigences de la
description, et il s’en explique catégoriquement : « Cette manière d’indi¬
quer le trajet des surfaces muqueuses, en disant qu’elles se prolongent, s’en¬
foncent, pénètrent, etc. d’une cavité à l’autre, n’est point sans doute con¬
forme à la marche de la nature, qui crée dans chaque organe les membranes
qui lui appartiennent et ne les étend point ainsi de proche en proche: mais
notre manière de concevoir s’accommode mieux de ce langage... »
Embryologie et classification des muqueuses. — 11 faut ne pas
perdre de vue qu’au moment où Bichat écrivait ces lignes, il avait à établir,
non-seulement l'existence des membranes en tant que systèmes et tissus,
avec leurs caractères histologiques, comme nous dirions aujourd’hui ; mais
nncore leur existence au simple point de vue de l’anatomie descriptive. Sa
division, mieux que toute autre, réalisait ce but.
Aujourd’hui les classifications anatomiques obéissent à des exigences su¬
périeures ; elles se guident, non d’après la répartition topographique des or¬
ganes, mais d’après leurs caractères histologiques et surtout d’après leur
filiation embryologique. Ainsi comprise, l’étude des muqueuses gagnera
en clarté autant qu’en intérêt.
On sait qué le blastoderme ne tarde pas, dès les premiers jours, à se di¬
viser en trois feuillets : un feuillet externe ou corné, un feuillet interne ou
muqueux, enfin un feuillet moyen ou vasculo-conjonctif. Le feuillet ex¬
terne forme les couches épithéliales de la peau, le feuillet interne l’épithé¬
lium du futur canal intestinal, enfin le feuillet moyen donne naissance aux
vaisseaux, au cœur, au sang, au tissu conjonctif, y compris le tissu vas-
culo-conjonclif destiné à servir de support à l’épiderme (derme) et celui
qui joue le même rôle vis-à-vis de l’épithélium intestinal (derme muqueux,
muqueuse proprement dite). Le feuillet externe ainsi que le feuillet interne
du blastoderme empruntent donc au feuillet moyen leur chorion vasculo-
connectif.
Aux dépens du feuillet interne du blastoderme se forme la muqueuse (ou
pour parler plus rigoureusement, l’épithélium de la muqueuse) du tube di¬
gestif, depuis le cardia jusqu’à l’anus, y compris les glandes annexes (glan-
MUQUEUSES (membranes). — classification. 187
des de Lieberkühn, de Brunner, pancréas, conduits biliaires). La plupart
des embryologistes s’accordent à faire provenir du même feuillet la mu¬
queuse de la partie supérieure du tube digestif, de l’œsophage, du pharynx,
du poumon, des fosses nasales ; de même, ils considèrent la muqueuse
génito-urinaire comme résultant du bourgeonnement de l’extrémité infé¬
rieure du feuillet interne (sinus uro-génital). Ch. Robin, cependant, s’ap¬
puyant sur les recherches de Coste, de His et de Gerbe, enseigne que ces
derniers organes sont des prolongements involutifs du feuillet externe du
blastoderme, qui se soudent et se continuent avec les deux extrémités supé¬
rieure et inférieure du feuillet muqueux. Il insiste beaucoup sur cette double
origine embryologique des muqueuses, et d’après ces données, il divise les
muqueuses en deux grandes classes : 1° les muqueuses dermo-papillaires,
comprenant toutes les muqueuses des cavités céphalique, œsophagienne et
laryngo-pulmonaire, ainsi que la muqueuse génito-urinaire; 2“ les mu¬
queuses endermiqnes, comprenant celles de l’intestin, du cardia à l’anus, y
compris la vésicule biliaire. Ce qui caractérise les muqueuses dermo-papil¬
laires, c’est, ditCh. Robin, leur provenance embryologique, qui les rattache
au feuillet cutané ; c’est, d’autre pari , leur structure ; leur épithélium est
pavimenteux comme celui de la peau et, comme sur le tégument externe,
leur chorion est riche en libres élastiques. Les muqueuses endodermiques,
au contraire,proviendraient seules du feuillet muqueux du blastoderme;
elles ont un épithélium prismatique, un chorion pauvre en fibres élastiques
et constitué presque exclusivement de tissu conjonctif très-délicat logeant
dans son épaisseur une grande quantité de glandes. De là la mollesse et le
peu de résistance de cette seconde variété de muqueuses, caractères déjà
signalés par Bichat, et la dénomination de membrane fongueuse, pul¬
peuse, etc. , que leur avaient donnée les anciens.
Cependant, l’auteur même de cette division dichotomique est dans la né¬
cessité de faire certaines restrictions; c’est ainsi qu’il reconnaît que les
muqueuses auditive et vésicale font exception aux caractères généraux qu’il
assigne aux muqueuses dermo-papillaires ; la surface de ces' muqueuses
ne présente pas de papilles analogues à celles Ue la peau et leur épithélium
est cylindrique et non pavimenteux; d’autre part, les villosités qw, pour
Ch. Robin, caractérisent les muqueuses endodermiques, font défaut dans
l’estomac, dans le gros intestin et dans la vésicule du fiel.
La base embryologique sur laquelle repose cette distinction est également
loin d’être admise par la généralité des anatomistes : les recherches de
Beer , de Rathke , de Remak , celles plus récentes de Dobrinin et ae
Gasser, enfin la remarquable monographie de Dastre ne' laissent guère de
doute sur la formation de l’allantoide et par conséquent de son reliquat
chez l’adulte, c’est-à-dire de la vessie, aux dépens du feuillet muqueux du
blastoderme. De même, le sinus uro-génital est considéré, par la plupart des
embryologistes, comme un bourgeonnement de l’extrémité inférieure du
feuillet muqueux du blastoderme, et non du feuillet externe, ce qui ferait
dériver de ce premier feuillet le rein primordial ou corps de Wolff, ainsi
que l’organe de Müller, en un mot, l’ensemble du tractus muqueux génito-
188 MUQUEUSES (membranes). — classification.
urinaire. Enfin, les mêmes auteurs s’accordent à envisager l’appareil pul¬
monaire comme' provenant également d’un bourgeonnement de la partie
supérieure du canal digestif.
Du reste, il semble que la distinction entre les membranes d’origine
dermo-cutanée et celles d’origine endodermique a perdu une partie de son
intérêt, aujourd’hui que la distinction même des muqueuses proprement
dites d’avec les séreuses est loin d’être aussi radicale qu’elle l’était autre¬
fois, de par l’histologie et de par l’embryologie.
Assurément la filiation embryologique des diverses membranes de revê¬
tement a une grande influence sur la structure histologique définitive de
ces membranes, surtout sur celle de leur épithélium, ainsi que sur leur
rôle physiologique. La peau et les muqueuses, c’est-à-dire les surfaces de
revêtement qui se développent aux dépens du feuillet cutané ou muqueux
du blastoderme, doivent surtout, à ce point de vue, être distinguées des épi¬
théliums de revêtement qui tapissent et qui limitent les cavités plus ou
moins considérables creusées dans les organes développés aux dépens du
feuillet séreux, et que His a désignés sous le nom collectif d’endothéliums :
productions endothéliales auxquelles il a attribué, comme caractère dis¬
tinctif, d’être formées d’une couche unique de cellules très-aplaties
et soudées par leurs bords, comme cela s’observe à la surface dès sé¬
reuses, des synoviales, delà tunique interne des vaisseaux. Les muqueuses,
au contraire, ainsi que la peau, offrent un revêtement proprement épithélial,
c’est-à-dire une couche simple ou stratifiée de cellules plus épaisses, que les
cellules endothéliales cuboïdes plutôt qu’aplaties, plus riches en protoplasma,
plus abondamment douées aussi des aptitudes cellulaires et proliférantes.
Comme le fait observer Ranvier, cette distinction, vraie d’une façon
générale, ne saurait cependant être érigée en toi, et la différence embryo-
génique des membranes de revêtement ne correspond pas toujours à une
différence morphologique. Selon sa remarque judicieuse, « l’épithélium des
alvéoles pulmonaires, qui provient du feuillet interne du blastoderme, est
formé par une seule couche de cellules plates, semblable à celle des mem¬
branes séreuses, tandis que le revêtement épithélial des franges synoviales,
dont l’origine est dans le feuillet moyen, est formée de couches super¬
posées; les cellules qui le composent sont épaisses et, de plus, servent à la
sécrétion d’un liquide chargé de mucine, comme le ferait l’épithélium
d’une muqueuse. » {Voy. art. Epithélium, T. XIII. p. 675.)
En réalité, il semble que les barrières immuables établies entre les
divers organes selon leur provenance embryologique, tendent de plus en
plus à s’abaisser, et il faut renoncer décidément à assigner, de par l’em¬
bryologie seule, tel ou tel caractère morphologique invariable aux divers
éléments. La continuité qui, chez la femme, s’établit au niveau de la
trompe, entre le péritoine et la muqueuse génito-urinaire, c’est-à-dire
entre une muqueuse et une séreuse, était, pour les anciens anatomistes,
l’objet d’un certain étonnement et passait pour un fait exceptionnel et
unique; et cependant la muqueuse des bronches, en se continuant avec le
revêtement de l’alvéole pulmonaire, nous offre un exemple du même genre.
MUQUEUSES (membranes) — anatomie descriptive. 189
ce revêtement ayant tous les caractères d’un revêtement séreux ou endo¬
thélial.
Plus loin, du reste, quand nous traiterons de la régénération et de la
reproduction des muqueuses chez l’adulte, nous aurons à revenir sur les
connexions qui unissent le feuillet vasculo-connectif au feuillet muqueux
proprement dit. Nous verrons que les plus récents travaux autorisent à
admettre qu’une couche épithéliale ou épidermique peut se former, tant à
l’état physiologique qu’à l’état pathologique, aux dépens d’éléments d’ori¬
gine conjonctive : nouvelle preuve de la rigueur exagérée des anciennes
démarcations embryogéniques.
Le principal enseignement qui ressort de ces notions embryologiques,
c’est le fait de la précocité du développement du revêtement épithélial tant
cutané qu’intestinal ; ce revêtement existe déjà sous forme d’une couche
continue de cellules juxtaposées, longtemps avant qu’il ne se double d’un
support vasculo-conjonctif emprunté au feuillet moyen et constituant le cho-
rion cutané et muqueux. Cette précocité de développement est déjà une
preuve de l’importance extrême de l’élément épithélial dans l’his^ire em¬
bryologique aussi bien que physiologique des membranes cutanèêS et mu¬
queuses. Loin d’être, comme le pensaient les anciens, un simple vernis,
un produit de sécrétion, ou tout au plus un organe de protection pour le
derme sous-jacent, l’épithélium, ainsi que nous le verrons, est la partie
importante et active entre toutes, la première en date par ordre de déve¬
loppement, la première aussi en dignité par l’importance physiologique et
pathologique.
Anatomie descpiptive. — Les muqueuses constituent des membranes
molles, blanchâtres, grisâtres, rosées, ou d’un rouge plus ou moins foncé
selon le degré de réplétion de leur couche vasculaire. Elles présentent deux
faces, l’une libre, lubrifiée par un fluide muqueux, l’autre adhérente aux
organes qu’elles revêtent. La face profonde est soudée soit à des muscles,
soit à des plans fibreux, soit au périoste. Dans certaines régions (canal de
l’urèthre, utérus, trompes, etc.), la muqueuse adhère intimement aux tissus
sous-jacents, sans pouvoir exécuter le moindre mouvement de locomotion;
mais le plus souvent, elle se déplace avec plus ou moins de facilité, grâce
à l’existence d’une couche de tissu conjonctif interposé entre la muqueuse
et l’organe qu’elle revêt. C’est ce qu’Albinus et Haller désignaient sous le
nom de tunique nerveuse et que Krause a nommé tunique sous-muqueuse.
Très-accusée le long du tuhe digestif, la couche sous-muqueuse existe
même sous la muqueuse des gencives, de la voûte palatine et des fosses
nasales.
Quand la face profonde de la muqueuse est très-mobile, des plis se forment
à sa surface au moment où les muscles sous-jacents viennent à se contrac¬
ter ; c’est ce que l’on observe dans l’intérieur de l’estomac, du gros intestin,
de la vessie. Ces plis ou ces rides s’effacent par la distension ou l’insufflation
du viscère. Outre ces plis transitoires, il en existe de permanents à la surface
de certaines muqueuses, et qui ne disparaissent ni par la dilatation, ni par
le resserrement de Torgane ; ainsi que Bichat l’avait déjà observé, ces plis
190 MLQUEüSES (membranes). — histologie.
sont dus à la brièveté relative de la couche sous-muqueuse qui adosse
l’une à l’autre les deux faces profondes de la muqueuse et les empêche de
s’écarter; c’est ce que l’on constate, par exemple, sur les valvules conni-
ventes de l’intestin grêle. Ch. Robin signale avec raison comme ne devant
pas être confondues avec des plis véritables, les saillies et les dépressions al¬
ternatives qui forment V arbre de vie dans la portion cervicale de l’utérus,
et qui tiennent uniquement à ce que la muqueuse se moule exactement sur
toutes les inégalités du tissu qu’elle revêt.
La surface libre des muqueuses, outre les plis que nous venons de men¬
tionner, présente d’autres accidents moins apparents, quelquefois à
peine visibles à l’œil nu et nécessitant l’emploi de la loupe ; ce sont des
élevures papillaires, ou des prolongements villeux, ou bien encore des
dépressions, des lacunes, des cryptes, des orifices glandulaires, etc.
Histologie générale. — Comme la peau, avec laquelle elle offre tant
d’analogie, toute muqueuse se compose de deux couches superposées ; 1° la
couche épithéliale ; 2° le chorion muqueux y muqueuse proprement dite ; on
peut y joindre une troisième couche, que nous avons déjà signalée, la
couche sous-muqueuse.
1° Epithélium des muqueuses. — L’épithélium, au point de vue physiolo- '
gique aussi bien qu’au point de vue embryogénique, est évidemment la
couche la plus importante ; c’est elle qui résume la plupart des activités
phy.siologiques et pathologiques des muqueuses ; c’est elle qui préside aux
phénomènes de sécrétion, d’absorption ou de protection qui constituent le
rôle de ces membranes ; la plupart des nombreuses glandes qui tapissent les
membranes muqueuses et qui sont logées dans l’épaisseur du chorion mu¬
queux ou au-dessous de lui, dans la couche sous-muqueuse, doivent être
considérées elles-mêmes comme de simples replis, des dépressions de l’épi¬
thélium {cryptes de Blainville). Les caractères histologiques de l’épithélium
et des tissus épithéliaux ont été tracés, de main de maître, à l’article Épithé¬
lium et nous n’avons plus à y revenir. Le lecteur y trouvera les particularités
histologiques et histochimiques qui distinguent les différentes variétés d’épi¬
théliums, selon qu’ils sont constitués par une seule couche de cellules plates,
ou par des cellules disposées en étages comme des pavés superposés (épithé¬
lium pavimenteux stratifié), ou bien encore par des cellules cylindriques,
surmontées ou non de cils vibratiles. Le mode d’union de ces cellules entre
elles, leurs connexions avec le tissu conjonctif sous-jacent, avec les nerfs,
avec les vaisseaux sanguins et lymphatiques, y sont exposés avec tous les
développements que comportent ces questions importantes, de sorte que,
dans le cours de cet article, nous n’aurons à revenir sur ces points que
pour quelques faits nouvellement acquis à la science ou ayant trait spé¬
cialement à l’histoire des muqueuses.
L’existence de cette couche épithéliale était, du reste, connue des anciens
anatomistes bien avant que Henle lui eût appliqué la dénomination d’épi¬
thélium, par laquelle Ruysch désignait simplement l’épiderme du mamelon
(eit! et mamelon). Haller et Bichat, à son exemple, la désignaient du
nom à’épidet'me, et même Haller pensait qu’il n’y avait que cette portion de
MUQUEUSES (membranes). — histologie. 191'
la peau qui descendît dans les cavités pour les tapisser, Bichat, par la dis¬
section et l’emploi de l’eau bouillante, n’eut pas de peine à montrer que sur
les muqueuses, comme sur la peau, au-dessous de la couche épidermique,
se trouve un corps papillaire et un chorion. « Cet épiderme, dit-il, très
distinct sur le gland, à l’entrée de l’anus, de l’urèthre, des fosses na¬
sales, etc., est plus difficile à constater dans la profondeur des membranes,
muqueuses, où l’instrument le plus délicat ne peut l’y soulever. L’eau
bouillante ne le détache point, au moins dans les intestins, la vésicule du
fiel et l’estomac, que j’ai soumis à cette expérience . Mais ce que nos ex¬
périences ne peuvent faire, les inflammations l’opèrent fréquemment. Tous,
les auteurs qui ont écrit sur les inflammations des organes que tapissent
ces membranes, rapportent des exemples de lambeaux plus ou moins con¬
sidérables, rejetés au dehors par l’urèthre, l’anus, la bouche, etc. » Bichat
rappelle plus loin des cas de chute de l’anus, du vagin, de l’utérus, où la
pression extérieure hypertrophie l’épithélium et lui communique une épais¬
seur et une consistance rappelant celle de la peau.
C’est surtout au niveau des orifices naturels et dans les portions pure¬
ment vectrices des cavités viscérales que l’épithélium des muqueuses se
rapproche de Tépiderme, tant par l’analogie de structure que par l’analogie
de fonctions. La muqueuse de la conjonctive, de la cornée, du vestibule
des fosses nasales, des lèvres, de la bouche, du pharynx, de l’œsophage,
du gland, de l’urèthre, de la vessie, des uretères, du bassinet, des calices,
du vagin, est recouverte d’un épithélium pavimenteux stratifié, identique,,
pour ainsi dire, à la couche de Malpighi de la peau. Le revêtement corné ou
épiderme proprement dit, qui caractérise les productions cutanées, fait seul
défaut et, à cet égard, la comparaison de Henle qui assimile les muqueuses à
la peau dépouillée de son épiderme par l’application d’un vésicatoire, est
de la plus exacte vérité. Les cellules les plus superficielles des muqueuses,
au lieu de subir, comme à la peau, la transformation cornée, offrent la
métamorphose muqueuse et le vernis épidermique sec et solide de la peau
est remplacé par une couche protectrice liquide de mucus.
Il existe d’autres surfaces internes, dont les fonctions sont plus actives,
qui ne constituent pas simplement des conduits vecteurs, mais qui prési¬
dent à des phénomènes d’absorption, de sécrétion, d’élaborations cellu¬
laires importants. Là la structure de l’épithélium est autre : il n’existe
qu’une seule rangée de cellules cylindriques ou plutôt cylindro-coniques,
dont le sommet est dirigé vers la profondeur, la hase vers la surface libre
de la muqueuse. L’épithélium cylindrique se trouve d’une façon non inter¬
rompue tout le long du tube digestif, depuis le cardia jusqu’à l’anus, ainsi
que dans les canaux excréteurs des glandes qui s’abouchent dans l’intestin ;
l’épithélium est également cylindrique sur les conduits galactophores, dans,
le canal lacrymal, sur certains points de la muqueuse génito-urinaire.
Quand nous traiterons de la physiologie, et surtout des attributs généraux
de la muqueuse digestive, nous aurons à revenir sur quelques particula¬
rités remarquables de l’épithélium cylindrique.
Enfin, certaines muqueuses sont revêtues d’un épithélium simple ou
192 MUQUEUSES (membranes). — histologie.
stratifié, mais dont les cellules les plus superficielles sont cylindriques et
vibratiles. Les muqueuses du larynx (les cordes vocales inférieures excep¬
tées), celles de la trachée et des bronches, des fosses nasales (sauf la portion
olfactive), de latronlpe d’Eustache, de la cornée, du tympan, possèdent un
épithélium vibratil ; il en est de même des trompes utérines, de l’utérus
j.usqu’àla moitié inférieure du col, des vaisseaux déférents, des cônes sémi-
nifères et de l’épididyme jusqu’à sa partie moyenne environ, chez l’homme.
On devine, sans qu’il soit nécessaire d’y insister, le rôle des cils vibratiles,
destinés, parleurs mouvements toujours dirigés dans le même sens, à fa¬
voriser la progression, soit vers l’intérieur, soit au dehors, des particules
solides déposées à la surface de la membrane.
Quelle que soit la configuration du revêtement épithélial des muqueuses,
la couche adhérente de cet épithélium (et le fait est surtout apparent sur
l’épithélium cylindrique de l’intestin) présente, interposés entre les pi’o-
longements profonds des cellules, de petits éléments sphériques, analogues
aux leucocytes, et qui, très-probablement, sont là comme des réserves des¬
tinées à remplacer les cellules épithéliales en voie constante de desqua¬
mation et de fonte (Rindfleisch, Ranvier).
Les connexions du l’evêtement épithélial avec le derme muqueux sous-
jacent et son mode d’implantation doivent être mentionnés. Sous le nom de
basement-membrane, on désigne, depuis Bowman, une couche anhyste,
transparente, extrêmement mince, interposée entre le chorion et le tégu¬
ment épithélial ; elle consisterait en une modification spéciale du tissu con¬
nectif ou lamineux (Ch. Robin), en un produit de sécrétion des cellules
épithéliales, ou bien encore elle ne serait qu’un dépôt profond d’un ciment,
analogue au ciment intercellulaire (Kittsubstanz) qui agglutine les unes
aux autres les cellules épithéliales (Ranvier). D’après les récentes recher¬
ches de Debove, on trouverait, au-dessous de l’épithélium de certaines mu¬
queuses, une couche endothéliale, constituée par des cellules plates iden¬
tiques à celles qui recouvrent les séreuses, et dont l’argentation dessine
nettement les contours, lorsqu’on a chassé l’épithélium. Cet endothélium
sous-muqueux a été constaté par ce procédé sous.le revêtement cylindrique
des villosités intestinales, sous l’épithélium des bronches et enfin sur la
muqueuse vésicale. Mieux qu’une couche fondamentale parfaitement
anhyste et difficile à traverser, cette couche endothéliale sous-épithéliale
permettrait de se rendre compte des faits de migration cellulaire si active
dont les muqueuses sont le siège.
Jusque dans ces derniers temps, on considérait toutes les formations
épithéliales comme composées de cellules parfaitement isolées, autonomes,
et n’affectant aucune connexion directe avec le système nerveux, celui-ci
n’agissant sur elles que par la répartition plus ou moins abondante des sucs
que leur fournit le système vasculaire. De même, envisagés comme appareils
sensoriels ou sensitifs, les éléments épithéliaux paraissaient n’entrer
nulle part en conflit direct avec les fibres nerveuses, et le revêtement épi¬
thélial était plutôt considéré comme un organe de protection que comme un
organe de perfectionnement et d’adaptation, approprié qu’il paraissait à
MUQUEUSES (membranes). — histologie. 193
amortir les impressions périphériques et à empêcher leur action trop
intense sur les papilles nerveuses. Ces idées doivent être modifiées actuel¬
lement. Les recherches de Hoyer, de Cohnheim, sur les nerfs de la cornée,
ont ouvert la voie, en montrant que des filets nerveux s’insinuent entre
les cellules épithéliales, s’ils n’entrent pas en connexion directe avec elles.
Les travaux de Max Schultze sur la membrane pituitaire, ceux deSchwalbe
sur la muqueuse gustative, de Langerhans sur la couche de Malpighi,
ont fait faire un nouveau pas à la question, en montrant que les cellules
épithéliales entrent directement en communication avec des filaments ner¬
veux. Les observations de Heidenhain, de Giannuzzi, de Pflüger, de Schwalbe,
sur l’épithélium des glandes à mucus et des glandes acineuses, celles de
Thanhoffer sur les cellules de revêtement des villosités intestinales, etc.,
tendent à faire admettre que ces éléments reçoivent également des expan¬
sions nerveuses.
La portée de ces données nouvelles, au point de vue de la physiologie
générale, ne laisse pas que d’être considérable. Pour ce qui est de l’élé¬
ment épithélial envisagé comme organe sensitif, il en résulte qu’il n’est
plus permis de le considérer comme un simple appareil protecteur pour les
éléments proprement nerveux, mais qu’il intervient au contraire comme
organe récepteur, comme appareil de perfectionnement et d’adaptation. Les
connexions directes de l’épithélium des glandes et des surfaces avec le système
nerveux, interprétées au point de vue des actes intimes de la sécrétion, sont
tout aussi significatives : elles donnent la clef de certains faits d’expéri¬
mentation, bien établis depuis les travaux de Cl. Bernard et de Ludwig sur
la corde du tympan, et qui montrent que l’action nerveuse peut éveiller les
phénomènes de sécrétion et de végétation épithéliales, directement, et sans
l’intermédiaire obligé de l’appareil circulatoire. En rapprochant ces données
expérimentales des faits histologiques que nous venons de mentionner, on en¬
trevoit une subordination étroite des mutations épithéliales et glandulaires
à l’influence du système nerveux, et dès à présent il est permis d’admettre
l’existence de fibres nerveuses centrifuges, sécréto-motrices, comme les ap¬
pelle Cl. Bernard, destinées à solliciter directement les activités épithéliales,
comme les nerfs moteurs provoquent la contraction des muscles. Ces
mêmes données jettent un jour nouveau sur la part que prend le système
nerveux dans la production d’un grand nombre de troubles de nutrition
que subissent les muqueuses aussi bien que la peau, et que l’on est convenu
de désigner du nom de troubles trophiques. En un mot, l’histologie,
aussi bien que la physiologie expérimentale et que la pathologie, montre
qu’il existe, entre les éléments épithéliaux et glandulaires d’une part,
et le système nerveux de l’autre, une solidarité et des connexions bien
plus étroites que celles que l’on pouvait admettre autrefois.
2“ Derme, chorion muqueux, muqueuse proprement dite. — La mu¬
queuse constitue le support connectif de l’épithélium et est l’analogue du
derme cutané. Pour les anciens, c’était là la partie essentielle et caracté¬
ristique des membranes muqueuses ; l’importance en a été amoindrie,
depuis qu’on sait mieux la prépondérance de la couche épithéliale. Aussi
NOUV. DICT. DE MÉD. ET CHIR. XXIII. — 13
194. MUQUEUSES (membranes). — histologie.
l’épaisseur, la consistance et la structure du derme muqueux sont-elles des
plus variables, bien plus que ne le sont les caractères de l’épithélium; il est
même certaines surfaces, celle de la cornée par exemple, où l’épithélium
repose directement sur le tissu cornéen, sans l’interposition d’aucune
gangue conjonctive ; là, par conséquent, dans le sens rigoureux du mot, il
n’existe pas de muqueuse.
La description des dispositions que présente le derme muqueux dans les
diverses régions du corps se trouvera à chaque article spécial [voy. Bodche,
Estomac, Intestin, Conjonctive, Bronches, Vagin, Utérüs, Vessie, etc.); ici
nous nous bornerons à signaler les attributs généraux des muqueuses.
D’une manière générale, le chorion muqueux, de même que le derme
cutané, est essentiellement composé par un feutrage fibro-élastique repro¬
duisant le type ordinaire du tissu conjonctif, c’est-à-dire composé de fibril¬
les conjonctives et élastiques, de cellules plates, de capillaires, de nerfs et
de fentes ou espaces lymphatiques. Dans certaines régions, où la muqueuse
se rapproche surtout de la structure et du rôle physiologique de la peau,
le chorion muqueux est épais, résistant, formé de tissu conjonctif serré,
analogue à celui du derme cutané. C’est ce qu’on observe sur les gencives,
le palais, la langue, l’œsophage, etc. Là, en effet, les fonctions de la mu¬
queuse sont surtout, comme celles de la peau, des fonctions de défense et
de protection, qu’un chorion épais et résistant peut seul remplir. Les or¬
ganes glandulaires logés dans l’épaisseur de la muqueuse sont, en général,
peu nombreux et peu compliqués et se réduisent à quelques aeini muci-
pares. En revanche, comme sur la peau, le derme muqueux est hérissé de
petites saillies, nommées papilles, dont l’axe est occupé par une anse
vasculaire, accompagnée ou non d’une fibre nerveuse aboutissant à un
appareil terminal plus ou moins compliqué. Sur la muqueuse linguale
notamment, l’élément papillaire prend une importance sur laquelle nous
n’avons pas à insister ici.
Dans d’autres régions du corps, sur l’estomac, l’intestin, les fonctions
des muqueuses changent et, de membranes purement protectrices, elles
deviennent des organes de sécrétion, d’élaboration et d’absorption. Nous
verrons plus loin la part qui revient, dans ces diverses fonctions, aux par¬
ties constituantes de la muqueuse ; mais ce qu’il faut savoir, c’est que le
chorion muqueux accuse ces aptitudes nouvelles par des modifications de
structure, dont nous devons indiquer la signification générale. Le tissu
même de la muqueuse change d’aspect ; au lieu d’un derme épais, résis¬
tant, c’est un tissu conjonctif très-délicat, mou, réticulé, formé par des
fibrilles très-ténues, circonscrivant des espaces incomplètement tapissés
par les cellules plates de Ranvier. La connexion étroite des mailles con¬
jonctives avec les origines des vaisseaux lymphatiques, les nombreux leu¬
cocytes qui y cheminent et qui infiltrent en quelque sorte le tissu de la
muqueuse, enfin la présence de véritables ganglions lymphatiques (folli¬
cules clos, plaques dePeyer), tous ces caractères permettent déjà de pres¬
sentir le rôle nouveau de la muqueuse, rôle d’élaboration qui en fait un
véritable organe hématopoétique. En môme temps les papilles deviennent
MUQUEUSES (MEMBRANES). — HISTOLOGIE. i95
plus longues, plus nombreuses, d’une structure plus complexe ; elles se
creusent d’un canal ou d’un espace central (chylifère central) en rapport
par sa base avec le réseau lymphatique de la muqueuse ; la papille, en un
mot, devient une villosité, c’est-à-dire l’organe d’absorption par excellence.
En6n, pour faciliter cette absorption et modifier convenablement les ma¬
tériaux placés au contact de l’épitbélium, des sécrétions spéciales sont
nécessaires ; elles sont fournies par des appareils glandulaires (glandes
gastriques, glandes de Lieberkühn, glandes de Brünner) qui, en dernière
analyse, ne sont que des diverticules du revêtement épithélial. Ces prolon¬
gements affectent la forme de doigts de gant simples ou ramifiés, ou offrent
une disposition acineuse et sont logés dans l'épaisseur du chorion mu¬
queux, ou bien dans la couche conjonctive sous -muqueuse.
Dans la rapide esquisse qui précède, nous avons eu surtout en vue les
particularités qui caractérisent la muqueuse digestive. Les muqueuses
respiratoire, génitale et urinaire comporteraient des considérations de
même nature, mais sur lesquelles nous ne pouvons pas nous appesantir,
n’ayant à traiter que les grandes lignes du sujet.
Les dispositions qu’affectent les vaisseaux et les nerfs des muqueuses sont
également intéressantes à étudier, mais se prêtent tout aussi mal à une des¬
cription générale. Bichat déjà insistait sur la richesse vasculaire des mem¬
branes muqueuses, révélée par la rougeur qui les distingue à l’état physio¬
logique aussi bien que par les injections. 11 signalait la position supei’fi-
cielle des vaisseaux, d’où la fréquence et la facilité des hémorrhagies ; il en-
résulte aussi que les muqueuses, selon leur coloration plus ou moins vive,
leur pâleur ou leur état cyanique, fournissent au médecin, par la simple
inspection, des données précieuses sur l’état du sang et de la circulation.
Sur certaines muqueuses, celle du tube digestif par exemple, la vascu¬
larité est d’une richesse considérable, en rapport avec les fonctions si ac¬
tives d’absorption et de sécrétion de ces organes. De là ces puissantes
arcades artérielles logées dans le dédoublement du mésentère ; de là aussi
un réseau capillaire très-serré, se ramifiant dans la muqueuse, entourant
les glandes en tube, les glandes en grappes et les follicules lymphatiques,
d’une véritable couronne vasculaire. Les radicules veineuses et les réseaux
lymphatiques y sont également répandus à profusion et affectent des dis¬
positions curieuses, sur lesquelles nous ne pouvons nous arrêter ici. {Voy.
Intestins, Villosités.)
Les muqueuses reçoivent de nombreux filets nerveux, tant sensi¬
tifs que vaso-moteurs et sécréteurs. Dans le tissu sous-muqueux et dans
les couches profondes de la muqueuse intestinale notamment, les nerfs
sont tellement abondants qu’ils forment un véritable plexus, signalé par
Remak et Meissner, et remarquable par la présence de nombreux ganglions.
11 est probable que ces ganglions microscopiques servent de centre à une
partie des actes réflexes, vaso-moteurs et autres, dont la muqueuse diges¬
tive est le siège, de même que les ganglions du plexus mésentérique situé
dans l’épaisseur de la musculeuse président, en partie du moins, aux mou¬
vements péristaltiques.
196 MUQUEUSES (membranes). — physiologie et pathologie.
La muqueuse du tube digestif est séparée de la sous-muqueuse par une
couche très-ténue de fibres musculaires lisses, disposées dans le sens lon¬
gitudinal et transversal. C’est là ce que les Allemands appellent la muscu-
laris mucosœ, signalée pour la première fois par Middeldorpf et Brücke. Du
reste, des fibres musculaires lisses se trouvent également disséminées dans
la charpente même des villosités, formant une sorte de tunique autour du
lymphatique central (Brücke) et se continuant, dans la profondeur, avec
la musculeuse de la muqueuse (Kôlliker).
3° Couche sous-muqueuse. — Elle est constituée par un tissu conjonctif
plus ou moins lâche, selon les régions, rattachant la muqueuse aux orga¬
nes sous-jacents. Cette couche est riche en vaisseaux, en nerfs, et loge en
outre le fond des appareils glandulaires de la muqueuse. Sur certains points,
au niveau des replis aryténo-épiglottiques, par exemple, la sous-muqueuse
est d’une grande laxité; il en résulte qu’elle s’infiltre facilement de sérosité,
d’où les accidents graves décrits sous le nom d'oedème de la glotte. Dans
d’autres régions, au contraire, sur la voûte palatine, la trachée, le gland,
la sous-muqueuse lait presque complètement défaut ou est remplacée par
un tissu conjonctif très-dense et très-serré ; aussi ces régions ne sont-elles
jamais le siège d’un œdème sous-muqueux.
Physiologie et pathologie générales. Physiologie. — On se
ferait une idée bien étroite et bien insuffisante du rôle physiologique des
muqueuses, si l’on admettait qu’il consiste surtout dans la sécrétion du
mucus ; néanmoins c’est par l’étude de cette sécrétion que nous devons
commencer.
Le mucus est un liquide filant, gluant, visqueux, qui lubrifie la surface
de la plupart des membranes muqueuses. La consistance du mucus varie
entre celle d’un corps presque complètement fluide et celle d’une gelée
demi-concrète. Le mucus est tantôt transparent, tantôt louche ou complè¬
tement opaque, de couleur jaunâtre ou verdâtre. Au point de vue physique,
ce qui caractérise surtout le mucus, c’est la propriété qu’il a de se gonfler
par l’addition de l’eau (Chevreul) sans pour cela se dissoudre ni passer à
travers le filtre. Il appartient donc, au premier chef, à la classe des sub¬
stances colloïdes de Graham et est privé presque totalement de pouvoir
diffusif.
Le mucus est alcalin ; il est formé par de l’eau, des sels minéraux (phos¬
phates, sulfates, carbonates, silicates et chlorures alcalins), des matières
extractives, de la graisse, enfin et surtout par une substance albuminoïde,
caractéristique du mucus, la mucine ou mucosine.
. C’est la mucine. qui communique au mucus sa viscosité, ainsi que la
propriété de gonfler par l’eau sans se dissoudre. « Elle n’est pas coagulable
par la chaleur; l’acide nitrique la précipite, mais ce précipité est soluble
dans le moindre excès d’acide ; l’alcool la précipite inaltérée, en un caillot
d’aspect fibrineux qui, même après un séjour prolongé dans l’alcool, con¬
serve la possibilité d’être redissous ou même regonflé par l’eau, soit à froid,
soit à chaud. C’est sa propriété la plus caractéristique, et c’est celle de ses
réactions qu’on utilise comme procédé d’extraction. » (Ch. Robin.) Examinée
MUQUEUSES (membranes). — physiologie et pathologie. 197
au microscope, sans l’intervention d’aucun réactif, la mucine présente un
aspect strié et fibrillaire analogue à celui de la fibrine ; mais elle s’en dis¬
tingue par l’action de l’acide acétique, qui exagère l’état strié de la mucine,
tandis qu’il gonfle et fait disparaître les stries de la fibrine, ainsi que les
fibrilles du tissu conjonctif.
Le mucus tient en suspension une quantité variable de leucocytes, des
cellules épithéliales plus ou moins altérées, des granulations graisseuses et
des bulles d’air.
Pour Bichat et pour ses successeurs, le mucus était uniquement sé¬
crété par les glandes muqueuses ou acineuses. « Si, dit- il, ces glandes, très-
apparentes aux bronches, au palais, à l’œsophage et aux intestins, sont
moins sensibles sur la vessie, la vésicule du fiel, etc. , la mucosité qui en
humecte la membrane démontre irrévocablement leur existence... L’identité
des fluides sécrétés, en effet, suppose l’identité des organes sécrétoires. Il
paraît que là où ces glandes se cachent à nos yeux, la nature supplée par
leur nombre à leur ténuité. » Nous savons aujourd’hui que la présence de
glandes dites muqueuses n’est pas indispensable pour la production du
mucus, et que celui-ci dérive de l’activité de ces glandes d’une part, mais
aussi et surtout de modifications éprouvées par les cellules épithéliales de
revêtement des membranes muqueuses. Si l’on enlève quelques cellules
épithéliales, et qu’on les place au contact d’un peu d’eau, on verra, au
microscope, qu’il se forme dans leur intérieur une petite masse de mucus
transparente qui, en se gonflant, refoule le reste du protoplasma et
le noyau, lesquels n’apparaissent plus que comme un appendice de la cel¬
lule (Rindfleisch, Ranvier et Cornil). Bientôt le mucus, en se gonflant, fait
éclater la cellule, qui demeure notablement déformée. Tout porte à croire
que ce phénomène, si apparent au microscope, se passe d’une façon iden¬
tique à la surface des muqueuses, et que le mucus provient d’une simple
transformation muqueuse d’un certain nombre de cellules de revêtement.
Ces cellules se détachent-elles complètement, subissant une sorte de des¬
quamation avec fonte muqueuse (Frerichs, Weber, Donders), ou bien, au
contraire, le protoplasma avec le noyau demeurent-ils en place, une portion
seulement du contenu de la cellule étant transformée et expnlsée (Rind'-
ifleisch)? C’est là un point encore en litige. Cependant la dernière hypothèse
est rendue probable par l’existence, à la surface de la muqueuse intesti¬
nale, de certaines cellules singulièrement configui’ées, signalées pour la
première fois par Gruby et Delafond, sous le nom à’ epithelium capitatum,
■et décrites avec soin par Letzerich et F. E. Schultze, sous la dénomination
de cellules caliciformes. Tout porte à croire que ces cellules ont pour fonc¬
tion de sécréter le mucus , que ce sont de véritables glandes muqueuses uni-
■cellulaires (F. E. Schultze, Ranvier). (Voyez, à ce sujet, art. Épithélium,
t.XIII,p. 711.)
Il résulte de ces faits que l’on peut considérer la surface des muqueuses
comme subissant une sorte de mue constante, ou du moins comme donnant
naissance à un produit de transformation du protoplasma des cellules
épithéliales qui n’est autre que le mucus. Il se passerait là quelque chose
d98 MUQUEUSES (membranes). — physiologie et pathologie.
d’analogue à ce que l’on constate à la surface de l’épiderme, où les cellules-
les plus superficielles éprouvent la transformation cornée. Cette assimilation
est d’autant plus légitime qu’au point de Yue de la constitution chimique, la
plus étroite parenté existe entre la kératine et la mucine. Bichat, par
une intuition des plus remarquables, était arrivé à une conception dumême-
geni’e : il regardait les membranes muqueuses « comme un des grands
émonctoires par lesquels s’échappent sans cesse au dehors les résidus de
la nutrition et, par conséquent, comme un des agents principaux de la
décomposition habituelle, qui enlève aux corps vivants les molécules qui,
ayant concouru pendant quelque temps à la composition des solides, leur
sont ensuite devenus hétérogènes ». Sans doute, comme le fait remarquer
Ch. Robin, ce rôle d’émonctoire rempli par les muqueuses a été exagéré
par Bichat, mais il faut l’admettre dans une certaine mesure, et considérer
le mucus, de même que la kératine, comme un produit de désintégi’ation.
Le faible pouvoir osmotique des mucus, qui en rend l’absorption laborieuse,,
sinon impossible, l’expulsion habituelle de ces mêmes mucus par les fécès,
par l’expectoration, etc., plaident en faveur de cette manière de voir.
Le rôle essentiel du mucus est, à coup sûr, celui d’un enduit protecteur.
« La première de ses fonctions, dit Bichat excellemment, est de garantir
les membranes muqueuses de l’impression des corps avec lesquels elles
sont en contact, et qui tous sont hétérogènes à celui de l’animal. Voilà, sans
doute, la raison pour laquelle les fluides muqueux sont plus abondants là
où ces corps séjournent quelque temps, comme dans la vessie, à l’extré¬
mité du rectum, etc., que là où ils ne font que passer, comme dans les
uretères, et en général dans tous les , conduits excréteurs. Voilà encore
pourquoi, lorsque l’impression de ces corps pourrait être funeste, ces
fluides se répandent en plus grande quantité sur leurs surfaces. La sonde
qui pénètre l’urèthre et qui y séjourne; l’instrument qu’on laisse dans le
vagin pour y serrer un polype; celui qui, dans la même vue, reste quelque
temps dans les fosses nasales.. ., déterminent toujours sur les portions de la
surface muqueuse qui leur correspond une sécrétion plus abondante du
fluide qui y est habituellement versé. » En un mot, dès qu’un corps étran¬
ger irritant est mis en contact avec une muqueuse, celle-ci se défend en
quelque sorte et sécrète une quantité abondante de mucus.
Le mucus est donc destiné, par-dessus tout, à amortir les contacts trop-
directs et à diminuer les irritations exercées à la surface des muqueuses,
et, en ce sens, il remplit plutôt un rôle d’opportunité transitoire qu’un
rôle physiologique véritable. Aussi serait-ce une erreur que de consi¬
dérer la sécrétion du mucus comme étant le but physiologique des mem¬
branes muqueuses; sans aller aussi loin que Küss, et sans répéter avec lui
que « le mucus est un liquide pathologique », il faut reconnaître que cette
formule est moins paradoxale qu’elle ne le paraît de prime abord : ce qui
est certain, c’est que la santé et la vigueur des épithéliums se traduisent
non par une sécrétion abondante du mucus, mais au contraire par la mo¬
dération de cette sécrétion ; dès qu’elle devient réellement abondante, elle
accuse non pas l’intégrité, mais la souffrance, le catarrhe de la muqueuse.
MUQUEUSES (MEMBRANES). — PHYSIOLOGIE ET PATHOLOGIE. 199
Abstraction faite de la sécrétion du mucus, on peut assigner aux mu¬
queuses un triple rôle physiologique et les envisager : 1“ comme organes de
protection; T comme organes d'absorption; 3° comme organes de sécrétion
et d'élaboration.
Certaines muqueuses, auxquelles appartient surtout le rôle de protection
et de défense, le remplissent avec presque autant d’efficacité que la peau
elle-même ; ces muqueuses n’absorbent point, ou du moins l’absorption, à
leur surface, est réduite à un minimum. C’est ce qui a lieu, par exemple,
pour la muqueuse vésicale, qui, à l’état sain, n’absorbe ni l’urine ni les
substances toxiques ou médicamenteuses mises en contact avec elle. Cette
imperméabilité de la vessie est due non pas à la présence du mucus, mais
à l’activité propre du revêtement épithélial ; dès que celui-ci vient à être
altéré par l’inflammation, par le raclage ou par un traumatisme quel¬
conque, la barrière qui s’opposait au passage est levée, et l’absorption
s’effectue (voy. Susini, thèse de Strasb., 1867, etE. Alling, thèse de Paris,
1871). La muqueuse vaginale, celle de l’extrémité inférieure du rectum,
sans être imperméables au même degré, se rapprochent cependant de la
peau par leur faible pouvoir absorbant.
D’autres muqueuses, au contraire, constituent la véritable porte d’entrée
des substances liquides, gazeuses et même solides dans le sang et les
humeurs ; elles permettent et facilitent leur pénétration dans le milieu inté¬
rieur, comme l’appelle Cl. Bernard. En tête, il faut placer la muqueuse
digestive et la muqueuse respiratoire. Nous n’avons pas à exposer ici le
mécanisme qui préside à l’absorption dés peptones, des hydrocarbures et
des particules graisseuses au niveau de la muqueuse intestinale, non plus
que le mode suivant lequel les échanges gazeux s’effectuent le long de
la muqueuse respiratoire; on trouvera ces points étudiés avec détail à
l’article Absorption. Mais ce que l’on nous permettra de rappeler ici, c’est
le rôle prédominant, capital, qui revient, dans ces phénomènes d’absorp¬
tion, à l’activité des épithéliums, lesquels s’emparent en quelque sorte de
certaines substances, tandis qu’ils refusent obstinément le passage à d’au¬
tres, sans que des lois physico-chimiques puissent nous rendre compte
de cette véritable action sélective. En d’autres termes, ni l’osmose, ni la
capillarité, ni la différence de pression, ni aucune propriété purement phy¬
sique ou chimique, ne nous donnent la clef de l’absorption telle qu’elle
s’effectue dans l’intestin grêle, par exemple; il y a là quelque chose de
plus, qui est l’action sélective , vitale par excellence , je dirais presque
intelligente, du revêtement épithélial de la muqueuse.
Ce sont précisément les muqueuses douées au plus haut degré de la
faculté d’absorber qui possèdent aussi l’appareil glandulaire le plus déve¬
loppé et sécrètent le plus abondamment ; et à ce point de vue, c’est encore
la muqueuse par excellence, la muqueuse digestive, qui doit servir de type.
Les nombreuses glandes qui la tapissent (glandes à pepsine, glandes de
Brünner, glandes de Lieberkühn, auxquelles, en anatomie philosophique,
on peut rattacher le pancréas et le foie biliaire) versent à la surface de la
muqueuse des liquides doués de réactions spéciales et de propriétés plus
200 MUQUEUSES (membranes). — physiologie et pathologie.
mystérieuses et plus énergiques qui en font de véritables ferments. C’est
grâce à l’énergie de ces liquides que l’aliment est attaqué, transformé,
préparé et finalement rendu apte à l’absorption.
Enfin, nous avons vu que dans l’épaisseur même de la muqueuse intes¬
tinale, depuis la bouche jusqu’au rectum, on trouve enchâssés de nom¬
breux follicules clos ou agminés, qui ne sont autre chose que de petits gan¬
glions lymphatiques; nous avons vu, en outre, que le tissu même du
chorion muqueux de l’intestin est un véritable tissu adénoïde, de sorte
qu’on a pu, non sans justesse, le considérer comme un immense organe
lymphoïde étalé. Il en résulte qu’au point de vue anatomique, aussi bien
qu’au point de vue physiologique, ce chorion muqueux est un véritable
organe d’hématopoèse ; c’est là que commencent cette longue série de
transformations et d’élaborations qui se continuent dans les ganglions
lymphatiques, dans la rate, dans le foie, pour aboutir, étape dernière, à
l’acte final d’hématose qui s’effectue au niveau de la muqueuse respi¬
ratoire.
On voit, par ce rapide schéma, combien le cadre s’est élargi et combien
nous sommes loin de l’ancienne et étroite conception des muqueuses, envi¬
sagées comme de simples membranes limitantes et dont le rôle essentiel
serait la sécrétion du mucus. En réalité, au lieu d’une barrière inerte ou
d’un simple filtre indifférent, c’est à des organes vivant d’une vie intense,
soumis à une mue et à une régénération perpétuelle, que nous avons affaire.
Bien différentes en cela de la peau, dont la fonction essentielle est décidé¬
ment surtout passive, défensive et protectrice, les muqueuses constituent
la grande voie d’entrée, de rénovation plutôt encore que d’émonction de
l’économie. C’est grâce à la vitalité puissante de cette écorce interne, comme
on l’a appelée, que l’organisme répare ses pertes et se renouvelle d’une
façon incessante ; rôle de préparation, de sélection, d’absorption et d’éla¬
boration qui, nous le répétons, est surtout rapanage de l’épithélium, lequel
résume en quelque sorte, avec le plus d’énergie et de variété, toutes les
activités cellulaires et végétatives de l’économie.
La sensibilité des membranes muqueuses prête à des considérations in¬
téressantes et que Bichat déjà exposait avec sa profondeur habituelle. Les
divers modes de sensibilité s’observent à la surface des muqueuses. Quel¬
ques-unes, la pituitaire, par exemple, la muqueuse linguale, sont affectées
à la sensibilité spéciale et constituent de véritables appareils sensoriels.
La sensibilité générale, plus ou moins exquise, existe sur les muqueuses
qui avoisinent les orifices, les muqueuses buccale, laryngée, rectale, vagi¬
nale, uréthrale, etc., partout, en un mot, où apparaît le rôle protecteur
de ces membranes et où il est bon qu’elles s’opposent à la pénétration
ou à l’action trop vive des corps étrangers mis au contact avec elles.
Enfin les muqueuses profondes, celles de l’estomac, de l’intestin grêle, etc.,
ne jouissent pas, à l’état physiologique, de la sensibilité proprement dite ;
pas plus que le cœur, le foie et la plupart des viscères, elles ne transmettent
aux centres nerveux des sensations perceptibles et perçues ; et cependant,
quand on excite expérimentalement la muqueuse intestinale, par exemple.
MUQUEUSES (MEMBRANES). — PHYSIOLOGIE ET PATHOLOGIE. 201
on voit cette sollicitation suivie bientôt d’un mouvement vermiculaive : l’ex¬
citation périphérique s’est transformée, sans être perçue, en un mouvement
également inconscient, en un mouvement réflexe. C’est par un mécanisme
réflexe analogue que se font les sécrétions diverses à la surface des mem¬
branes muqueuses, soit par leur excitation directe, soit par celle d’un point
plus ou moins éloigné. C’est ainsi que s’effectuent, silencieusement et sans
aucune sensation appréciable, les actes d’absorption et de sécrétion dont ces
muqueuses profondes sont le siège.
A l’état pathologique, il en est autrement, et les muqueuses deviennent
alors le siège de sensations pénibles, désagréables, pouvant aller jusqu’à la
douleur la plus vive, dont le type, pour le tractus intestinal, est ce que
l’on nomme vulgairement la colique. Il est bon cependant de savoir que ces
sensations pénibles ne résident probablement point dans la muqueuse,
mais tiennent surtout à des contractions excessives et douloureuses des
muscles lisses sous-jacents : ce sont de véritables douleurs de contraction
(cynésialgies), comme les a interprétées Gubler, et dont on rencontre un
exemple physiologique dans les « douleurs » qui accompagnent la con¬
traction de l’utérus au moment du travail.
Bichat a beaucoup insisté sur l’importance des phénomènes sympathi¬
ques (ou réflexes, comme nous dirions aujourd’hui), dont les muqueuses
sont le point de départ. 11 suffit de citer, à cet égard, la muqueuse du pha¬
rynx, dont l’irritation donne lieu au mouvement réflexe si compliqué de la
déglutition et de la nausée ; la muqueuse du gland, dont l’excitation déter¬
mine l’acte plus complexe encore de l’éjaculation; la pituitaire, dont
l’irritation entraîne l’éternument, etc. Au lieu de provoquer un mouvement
réflexe, l’irritation d’une partie quelconque d’une muqueuse peut éveiller
des sensations dans une autre muqueuse plus ou moins éloignée : à ce pro¬
pos on peut mentionner, après Bichat, l’exemple de la pierre dans la vessie,
qui occasionne une douleur au bout du gland ; la présence de vers dans l’in¬
testin produisant une démangeaison du nez, etc.
L’influence de l’habitude sur la sensibilité des muqueuses a été étudiée
par Bichat avec une rare finesse. « La sensibilité des membranes muqueu¬
ses, dit-il, est essentiellement soumise à l’immense influence de l’habitude,
qui, tendant sans cesse à émousser la vivacité du sentiment, ramène égale¬
ment à l’indifférence la douleur et le plaisir qu’elles nous font éprouver. »
Comme preuve de cette loi de l’habitude, il cite la sonde uréthrale, dont la
pénétration, cruelle le premier jour, n’est plus que pénible les jours sui¬
vants, puis incommode, et enfin insensible ; ainsi des pessaires dans le va¬
gin, des tampons dans le rectum, des canules fixées dans le canal nasal. Et
il ajoute : « C’est à ce pouvoir de l’habitude sur les forces vitales des mem¬
branes muqueuses qu’il faut en partie rapporter la diminution graduelle de
leurs fonctions qui accompagne l’âge. Tout est excitant pour l’enfant, tout
s’émousse chez le vieillard. Dans l’un, la sensibilité très-active des surfaces
muqueuses alimentaire, biliaire, urinaire, salivaire, etc., concourt prin¬
cipalement à produire cette rapidité avec laquelle se succèdent les phéno¬
mènes digestifs et sécrétoires; dans l’autre, cette sensibilité, émoussée
202 MUQUEUSES (membranes). — physiologie et pathologie.
par l’habitude du contact, n’entraîne qu’avec lenteur les mêmes phéno¬
mènes. »
La circulation si active des muqueuses, et les variations qu’elle subit à
l’état physiologique, sont en rapport avec l’activité fonctionnelle de ces mem¬
branes et les alternatives de repos et d’excitation par lesquelles elles pas¬
sent. Les observations classiques de W. Beaumont sur son Canadien, qni
lui permettaient de constater de visu l’état de la surface interne de l’esto¬
mac, demeureront toujours très-instructives à cet égard; elles montrent que
pendant la période de digestion la muqueuse est vivement injectée, tandis
qu’elle devient pâle et exsangue à l’état de repos. Les vivisections pratiquées
sur les animaux à jeun ou en pleine digestion confirment ces résultats.
D’une façon plus générale, le réseau vasculaire si riche des muqueuses
doit être rapproché du réseau analogue qui existe sous la peau, et contribue
à faire des muqueuses un émonctoire, un organe d’élimination et peut-être
de respiration au moins aussi important que la surface cutanée. De là l’al¬
ternance que, de tout temps, on a signalée entre les fonctions cutanées et
celles des muqueuses ; la chaleur, en dilatant les capillaires de la peau et
en exagérant les sécrétions cutanées, diminue la réplétion vasculaire et du
même coup les sécrétions des muqueuses; et inversement, le froid, en
ischémiant la peau, congestionne ces mêmes mnqueuses et en active la cir¬
culation et le fonctionnement. C’est surtout au point de vue pathologique
que cette sorte dé balancement entre les fonctions de la peau et du tégu¬
ment interne est important à signaler ; cependant, dans l’analyse pathogé¬
nique de ce que l’on est convenu d’appeler « les refroidissements », et dans
l’étude des répercussions et des rétrocessions qui s’y rattache, il faut bien se
garder de vues trop étroitement mécaniques qui consistent à ramener tout
au simple fait du refoulement du sang dans les viscères, et à ne voir que
des anémies périphériques et des congestions internes compensatrices. Le
problème est bien plus délicat et ne saurait se réduire à de simples variations
dans la répartition du liquide sanguin. Il faut aussi tenir compte de l’inter¬
vention du système nerveux régulateur de la circulation, des actions vaso¬
motrices s’exerçant entre la surface externe d’une part, et les muqueuses
de l’autre , actions complexes et dont l’étude est loin d’être faite.
Pathologie généelale. — Elle se résnme presque tout entière dans l’his¬
toire du catarrhe ; Rindfleisch estime que « plus de la moitié des maladies
qui affligent l’humanité sont des catarrhes des muqueuses, ou au moins
en sont compliqnées », et si les anciens ont pu être taxés d’erreur dans
la conception de la maladie catarrhale, ce n’est pas assurément pour en
avoir exagéré ni la fréqnence ni la portée. Ici, comme dans tonte
inflammation, le phénomène essentiel consiste dans l’hypérémie, que la ri¬
chesse vasculaire et la mollesse de texture des muqueuses facilitent singu¬
lièrement. Mais ce sont surtout les troubles de sécrétion que présente la mm
queuse frappée d’inflammation catarrhale qui sont importants à mention-
ner.Comme le fait observer Rindfleisch, il ne faut pas considérer le catarrhe
comme une simple exagération de la sécrétion normale des muqueuses,
mais bien comme une véritable altération de cette sécrétion. C’est ainsi
MUQUEUSES (membranes). — physiologie et pathologie. 203
que le premier effet du catarrhe de l’estomac sera non pas d’exagérer, mais
de tarir la sécrétion physiologique de la muqueuse stomacale, le suc gastri¬
que, et de la remplacer par une production excessive de mucus. Quand
l’inflammation atteint un certain degré d’intensité, le nombre des leuco¬
cytes contenus dans le produit de sécrétion morbide devient de plus en
plus considérable et la membrane sécrète du muco-pus. Tout porte à
croire que, sinon la totalité, du moins la plupart des globules de pus sont
d’origine hématique et proviennent des vaisseaux du tissu conjonctif sous-
épithélial.
Nous avons insisté plus haut sur les connexions intimes qui relient
les muqueuses à l’appareil lymphatique ; c’est surtout dans Tordre des faits
pathologiques et dans l’histoire des catarrhes chroniques que cette solida¬
rité est mise en lumière. Tout le monde sait avec quelle facilité, dans l’in¬
flammation catarrhale d’une muqueuse, les ganglions de la région corres¬
pondante s’hypertrophient, s’engorgent et suppurent même. Ces engor¬
gements glandulaires s’observent d’une façon chronique et sont surtout
remarquables dans la scrofule, diathèse qui paraît essentiellement consister
dans une vulnérabilité exagérée des surfaces, surtout des muqueuses, et
dans le retentissement excessif de ces inflammations superficielles sur Tap-
pareil lymphatique.
Le catarrhe, c’est-à-dire l’hypersécrétion d’un mucus plusoumoins chargé
de globules blancs, ne résume pas cependant toutes les altérations sécré¬
toires des muqueuses ; il est des cas où les muqueuses malades laissent
transsuder une quantié considérable de liquide séreux, riche en albumine et
en sets, très-pauvre en mucine. C’est ce qu’on observe dans certaines diar¬
rhées dites séi’euses, et particulièrement dans la diarrhée cholérique, où le
liquide transsudé ne contient même pas d’albumine, mais simplement de
Teauetdes sels. Dans ces cas, il ne s’agit pas d’une sécrétion exagérée des
glandes muqueuses ou d’une élaboration morbide de mucus par les cellules
épithéliales de revêtement ; le mécanisme est autre : les cellules épithé¬
liales, par le fait d’une altération inflammatoire ou par leur simple des¬
quamation et leur chute en masse, comme cela s’observe dans le choléra,
sont devenues incapables de remplir leur rôle de barrière et de défense, et
permettent la libre transsudation du sérum sanguin. Ainsi que le fait
observer Vulpian, presque tous les purgatifs, sans en excepter même les
purgatifs salins si puissamment osmotiques, n’agissent qu’à la condition
d’une irritation plus ou moins vive suivie de desquamation de la mu¬
queuse intestinale. Mais ici encore le système nerveux intervient dans de
larges proportions ; la diarrhée émotive, avec son apparition rapide et sa
transsudation profuse, est là pour témoigner de l’énergie des actions vaso¬
motrices dans la production des troubles sécrétoires des muqueuses. L’action
favorable des narcotiques, de Topium, dans les diarrhées même consécu¬
tives à l’administration de pui’gatifs salins (Gubler), prouve également que
dans ces diarrhées tout ne se borne pas à des phénomènes d’osmose, mais
que le système nerveux entre en jeu nécessairement et d’une façon pré¬
pondérante.
”204
MUSC. — HISTOIRE NATURELLE.
L’inflammation des muqueuses peut se traduire non-seulement par une
hypersécrétion de mucus, ou par un catarrhe muco-purulent, ou par une
transsudation séro-alhumineuse, mais aussi par une exsudation contenant
de la fibrine coagulable, ce qui constitue Fexsudat fibrineux ou croupal des
Allemands. La fausse membrane fibrineuse se moule exactement sur la mu¬
queuse, dont elle reproduit l’empreinte. Le type de cette inflammation s’ob¬
serve dans le croup laryngien ou pharyngien.
Sous le nom d’inflammation diphthéritique, d’exsudatdiphthéritique,les
auteurs allemands, depuis Virchow, ont décrit une affection des muqueuses
qui serait également caractérisée par une exsudation fibrineuse ; seulement
celle-ci, au lieu de s’effectuer simplement à la surface de la membrane, se
ferait aussi dans son épaisseur même et entraînerait ainsi la mortification
et la destruction de la muqueuse. Bref, ces auteurs, détournant le mot de
diphthériedeTacception clinique et étiologique queBretonneau etTrousseau
iui ont attribuée, en ont fait un mode particulier de l’inflammation ulcé¬
reuse des muqueuses : ainsi, pour Virchow, le type de l’inflammation diph¬
théritique, c’est la dysenterie. Il y a là plus qu’une question de termino¬
logie, mais une confusion clinique, contre laquelle il est bon de ne cesser
de protester. (Voy. art. Diphthérib, t. XL)
Les inflammations ulcéreuses des muqueuses, l’ulcère simple ou rond de
l’estomac, les ulcérations tuberculeuses, l’ulcération typhique, mériteraient
une mention particulière ; mais ces points se rapportent à la pathologie
spéciale des muqueuses, et nous renvoyons aux articles correspondants.
(Voy. Estomac [Ulcère de 1’], Tubercule, Typhoïde [Fièvre].)
Bichat, Traité des membranes. Paris, 1801, et Anatomie générale.
Bowman, art. Mucoüs Membrane (in The Cyclopcedia of Anatomy and Physiology).
Reichert, art. Schleimhaüt (in Encyclopcidisches Wôrterbuch der medic. Wissensck. Ber¬
lin, 1843).
Robin (Ch.), art. Muqueuses (in Dictionn. encycl. des sciences médicales). — Traité des hu¬
meurs normales et pathol., 2® édit. Paris, 1874. — Anatomie et physiol. cellulaires. Paris,
1873.
Rindfleisch, Traité d’histologie pathologique, trad. par Gross., Paris, 1873, 5' section : Altéra¬
tions des membranes muqueuses.
VuLPl.AN, Leçons sur l’appareil vaso-moteur, t. I, p. 478-522. Paris, 1875.
Pour les muqueuses en particulier, consulter les traités de Koiliker, Frey, Stricker, etc., et les
articles Bouche, Estomac, Langue, Intestin, ütérus. Vagin, Vessie, etc., de ce dictionnaire.
I, StraüS.
nUQUEUSE (Eièvre) [Voy. Typhoïde (Fièvre)].
MESC. — Histoive naturelle. — Lechevrotain porte-musc, (Moschus
moschiferus, Lin.) (fig. 17), est un petit mammifère de la section des Rumi¬
nants unguligrades , répandu dans toutes les parties orientales et méri¬
dionales de l’Asie. Il doit s’y trouver en extrême abondance, à en juger par
la quantité d’individus qui sont tués annuellement pour fournir à la con¬
sommation commerciale, car on n’estime pas à moins de 300 000 le nom¬
bre des poches moschifères livrées annuellement à la consommation, ce
qui implique la destruction d’un nombre correspondant de ces animaux.
MUSC. — HISTOIRE NATURELLE.
205
encore faut-il ajouter que ces poches ne se rencontrent, comme on le verra
plus loin, que sur l’un des sexes. Sa taille à l’état adulte ne dépasse pas
0“,50 de hauteur au garrot, sur 0'“,65 de long. Son aspect rappelle celui
des chevreuils ou des cerfs ; le train postérieur est toutefois plus élevé à
proportion, et les cornes manquent dans les deux sexes. Les mâles sont
armés à la mâchoire supéi’ieure de deux longues canines qui n’ont pas
moins de 0”‘,06 de saillie ; la coloration est fauve, plus ou moins foncée
suivant l’âge et peut-être la saison.
Sous le ventre du mâle (fig. 18), entre
l’ombilic et le scrotum (e), au-dessus
et un peu en avant de la verge (d),
existe une poche (a) dans laquelle se
sécrète et s’accumule le produit spé¬
cial connu sous le nom de musc. La
structure de cette poche est celle
d’un crypte cutané d’énorme dimen¬
sion; les parois sont constituées par
une couche épithéliale spéciale, une
couche dite nacrée, assimilable à la
couche de Malpighi, enfin une couche
fibreuse, qui doit représenter le derme ;
à la face externe, les muscles abdominaux forment un revêtement contrac¬
tile. L’orifice de la poche (6) est voisin de celui du fourreau de la verge
(c); cette dernière, lorsqu’elle entre en érection, passe donc sous cette
ouverture, et l’un des usages physiologiques les plus probables de la sé¬
crétion du musc paraît être de servir à lubrifier l’organe copulateur lors de
l’accouplement.
Fig. 18. — Appareil
On avait admis à tort que le Tragulus javanicus, le Napu, le Kran-
chil et autres petits ruminants, placés autrefois dans le genre Moschus,
étaient également pourvus d’un organe de sécrétion semblable; mais
on sait aujourd’hui que la production du musc est spéciale au Moschus
moschiferus : ce caractère et quelques autres particularités anatomiques
ont engagé les zoologistes à former pour cette espèce la famille des
Moschidés.
Les chasseurs qui approvisionnent les marchés de cette précieuse sub-
206
MUSC. — COMPOSITION.
stance ont l’habitude d’enlever l’organe en rasant la paroi abdominale,
laissant intactes toutes les membranes d’enveloppe et le poil qui couvre
la face externe. Le tout séché constitue ce qu’on appelle le musc en vessie,
pour le distinguer du produit de sécrétion isolé, connu dans le commerce
sous le nom de musc hors vessie. Ce dernier ne mérite pas autant de confiance,
l’état sous lequel il se présente rendant la falsification plus facile. Le musc
en vessie offre lui-même deux variétés principales ; le musc tonquin (fig. 1 9) ,
qui provient de l’Asie méridionale, comme son nom l’indique , les poches
sont ovalaires, couvertes d’un poil roux grisâtre (Guibourt en distingue
Fig. 19 — Miisc tonquin.
quatre sous-variétés); et le
musc kabardin (fig. 20), or¬
dinairement apporté de la
Sibérie, les poches sont plus
allongées, avec le poil blan¬
châtre argenté. On ne sait
pas exactement la cause
réelle de ces différences, et
si l’âge ou la saison n’y ont
pas plus de part que le cli¬
mat ; en tout cas, la distinc¬
tion n’est pas absolue, et souvent une caisse de même provenance renferme
du musc de plusieurs sortes. Le musc tonquin est le plus estimé.
Le poids brut des poches moschifères qu’on rencontre dans le commerce
est très-variable, ce qui peut s’expliquer facilement par l’âge de l’animal
ou les conditions biologiques dans
lesquelles il se trouvait au moment
de sa mort. D’après les chiffres
donnés par Guibourt, sur six poches
examinées à ce point de vue, les
extrêmes se sont trouvés, d’une
part, 293'',â ; d’autre part, 429'',? ; et
la moyenne environ 32 grammes,
Pereira a trouvé comme poids
moyen 2Z| grammes. La quantité
de musc qu’on retire de la poche
moschifère ne représente pas la
moitié du poids total de celle-ci
et n’en atteint au plus que les 43 ou 45 centièmes.
Composition. — Le musc est formé d’une substance volatile spéciale,
d’ammoniaque, d’un acide particulier incristallisable, de stéarine, oléine,
cholestérine, résine amère, osmazôme, de sels, etc. L’analyse chimique,
faite avec beaucoup de soin par Guibourt et Blondeau et répétée depuis par
plusieurs autres savants, ne nous apprend rien sur le principe odorant par¬
ticulier à ce corps. Il est très-remarquable que cette propriété disparaisse
lorsqu’on mélange au musc diverses substances, l’acide cyanhydrique, par
exemple; l’effet cesse dans ce cas si on neutralise l’acide. L’extrême des-
MUSC. — COMPOSITION.
207
siccation rend aussi le musc inodore; la propriété reparaît lorsqu’on
expose de nouveau la substance à l’humidité. Cette dernière observation
a fait penser à Berzelius que le principe odorant ne préexistait pas,
mais se formait successivement par un phénomène comparable à une fer¬
mentation.
On observe d’ailleurs des différences sensibles dans l’odeur et autres pro¬
priétés du musc, même de bonne qualité, différences qui peuvent être
attribuées à la nature des aliments, au climat, etc. Ainsi les Chinois dis¬
tinguent, au dire des missionnaires, les Porte-musc qui se nourrissent de
cèdres et ceux qui ne mangent que des herhes odorantes, ils admettent
également que le musc d’un animal poursuivi ou forcé a moins de parfum
que celui d’un animal pris au filet. On peut croire aussi, comme l’a fait re¬
marquer Alphonse Milne-Edwards, que dans les régions très-froides la sé¬
crétion est moins active que dans les pays méridionaux.
Le prix élevé du musc a rendu celte substance l’objet de nombreuses
fraudes. Tantôt on introduit dans les poches des corps métalliques pour
en augmenter le poids ; d’autres fois on les vide en tout ou en partie en
substituant du sang, de la cire, du styrax, etc., au produit retiré; aussi
doit-on n’accepter qu’avec méfiance toute poche qui aurait été ouverte, ce
dont il est facile de s’apercevoir, la solution de continuité recousue étant
alors visible (fig. 21).
Le musc de bonne qualité, écrasé entre les doigts, ne donne la sensation
d’aucun corps dur ni grenu ; frotté
sur du papier, il le colore en brun
rougeâtre ; il est soluble au moins
aux trois quarts dans l’eau, et le
soluté précipite par la teinture de
noix de Galles, l’acétate de plomb,
et non par le bichlorure de mer¬
cure. Incinéré, ses cendres sont
grisâtres ; elles seraient rou¬
geâtres s’il y avait eu mélange de
sang.
Action phj-jsïologiqne. — Les effets du musc sur l’organisme ont
été étudiés surtout par Joerg. D’après cet auteur, l’ingestion de cette sub¬
stance détermine des éructations, des pesanteurs d’estomac, des perver¬
sions de l’appétit, qui est tantôt augmenté et tantôt diminué, puis des
vertiges, de la céphalalgie, l’accélération de la circulation. Trousseau et
Pidoux, à la suite d’expériences personnelles, ont en général confirmé ces
résultats, à la liste desquels il y aurait lieu d’ajouter l’excitation des organes
génitaux. Le musc active les diverses sécrétions, dont les produits sont
plus ou moins imprégnés de son odeur; il provoque soit la diurèse, soit la
diaphorèse, suivant les sujets, quelquefois des épistaxis, et, dit-on, l’érup¬
tion menstruelle chez les femmes.
Thépapeutique. — Les anciens médecins avaient attribué au musc
une importance thérapeutique singulièrement e.xagérée ; ils n’avaient pas
Fig. 21. — Musc falsifié, poche ouverte.
MUSC. — THÉRAPEUTIQUE.
d’ailleurs méconnu les indications qu’il est apte à remplir dans les affec¬
tions spasmodiques ; mais la manière dont ils l’employaient, dans l’hysté¬
rie particulièrement, ne saurait être appréciée sans étonnement, ni même
parfois sans sévérité. De notre temps, c’est dans certaines maladies aiguës,
et surtout dans 1^ pneumonies accompagnées de phénomènes ataxo-adyna-
miques, que le musc a eu sa principale et presque son unique application,
en faveur de laquelle on sait qu’après Récamier, à qui sont dues les pre¬
mières observations de ce genre. Trousseau et Pidoux, puis Grisolle, sont
venus apporter l’appui de leur témoignage.
Actuellement ce médicament semble menacé de tomber dans l’oubli;
cet oubli, toutefois, ne serait pas juste. « Les effets stimulants du musc
sur les organes de la circulation et de l’innervation, dit Gubler, indiquent
son emploi dans les cas où' le système nerveux pêche par défaut, et où
les troubles sensitivo-moteurs, quelle qu’en soit la forme, sont au fond de
nature asthénique. La surexcitation et l’ataxie des, fonctions cérébro-spi¬
nales et nerveuses reconnaissent effectivement pour condition prochaine l’ab¬
sence de force radicale ou le défaut de stimulus, aussi bien que la surcharge
dynamique et l’excitation du système. Le musc sera donc prescrit, en pre¬
mier lieu, contre les affections franchement asthéniques, dans l’adynamie
des fièvres de mauvais caractère, la débilité consécutive aux spoliations de
force et de substance; en second lieu, dans les fausses hypersthénies, dans
les violences désordonnées des sujets épuisés. Mais, dans ce dernier cas, il
importe de bien établir auparavant le diagnostic. 11 convient dans les spas¬
mes et les convulsions anémiques, chez certains choréiques, chez beaucoup
d’hystériques et quelques épileptiques. Il s’adresse également bien au délire
asthénique développé sympathiquement dans le cours de la pneumonie, ou
bien par altération de la crase sanguine, dans la fièvre typhoïde, et d’autres
affections malignes. Il devient alors un auxiliaire puissant de Topium, qui
est hypérémiant, ainsi que des excitants diffusibles, ammoniaque,
éther, etc. »
Modes d’administration. — On prescrit le musc sous forme de poudre
ou de teinture, seul ou associé à l’opium, en pilules, en potions, en
lavements. Le mode habituel consiste à donner d’heure en heure des pilules
contenant Os‘^,05 de la poudre jusqu’à apaisement des phénomènes ataxi¬
ques ; la dose dans lés vingt-quatre heures peut être de 0®^50 à 1 gramme
et au-dessus ; il y a plutôt avantage à faire prendre une quantité assez con¬
sidérable du médicament.
Le musc étant rare, on lui a cherché des équivalents thérapeutiques. Par
malheur, ceux qu’on a pu trouver sont loin de l’égaler comme action ; le
seul médicament qui s’en rapproche, est Y ambre gris, peu employé actuel¬
lement. Quant aux matières retirées des glandes odorantes de la civette et
du zibeth, produits qui jouaient un certain rôle dans l’ancienne pharmaco¬
pée, il n’en est même pas fait mention aujourd’hui dans les traités de thé¬
rapeutique ou les formulaires les plus autorisés. Le castoréum, qui a été
l’objet d’un article spécial dans ce Dictionnaire, peut aussi être rapproché
du musc et de l’ambre gris à titre de médicament antispasmodique tiré du
MUSCLE. — MUSCLES STRIÉS. — ANATOMIE.
règne animal ; son action sur l’économie est toutefois différente {Voy.
t. VI, p. Uk<è).
JOERG, Materialien zu einer künftigen heilmittellehre ; Leipsig, 1825.
Trousseau et Pidoux, Traité de thérapeutique et de matière médicale, 5' édit., 1855,
t. II, p. 228.
Moqüin-Tandon, Éléments de zoologie médicale, 18ü0.
Milne-Edwards (Alph.), IReclierches anatomiques, zoologiques et paléontologiques sur la
famille des Chevrotains (Annales des sc. nat., 7‘ série, t. II, p. 49, 1864).
Cauvet, Nouveaux éléments d’histoire naturelle médicale, 1869.
Guibourt, Histoire naturelle des drogues simples. 6' édit, corrigée et augmentée par G. Plan-
CHON, t. IV, 1876.
Gubler, Commentaires thérapeutiques du Codex medicamentarius, 2' édit., p. 243, art. Musc,
1874.
Léon Vaillant.
MIJSICLE. — Anatomie et physiologie. — On désigne sous le nom
iemiiscles, de tissu musculaire, les tissus qui, chez les animaux supérieurs,
jouent essentiellement le rôle d’agents actifs dans les mouvements. Ce n’est
pas à dire cependant que des mouvements particuliers ne soient produits
par des éléments anatomiques d’une nature tout autre que les éléments
musculaires, témoin les mouvements mbratiles qu’on observe sur diverses
surfaces épithéliales [Voy. Épithélium, t. XIII, p. 705), et les mouvements
sarcodiques ou amibdides que présentent quelques éléments anatomiques
(Voy. Microscope, t. XXII, page 474); mais c’est toujours à des éléments
anatomiques particuliei’s (muscles) que sont dus les mouvements qui pré¬
sident soit à la vie de relation, soit aux différents actes mécaniques de la
vie organique (tube digestif, appareil circulatoire, etc.).
En énonçant cette double distribution des muscles, nous venons en même
temps d’indiquer leur classification essentielle, tant au point de vue anato¬
mique qu’au point de vue physiologique : il est en effet deux ordres de
muscles, bien distincts d’une manière générale, quoique réunis par plu¬
sieurs formes de transitions : l“les muscles de la vie de relation, Aiis muscles
volontaires, parce que seuls ils sont soumis à l’influence de la volonté ;
2° les muscles de la vie organique ou involontaires, lesquels président plus
particulièrement aux mouvements des parois viscérales (tube digestif, arté¬
rioles, appareil génital interne, etc.). Au point de vue de l’anatomie micros¬
copique, les premiers portent le nom de muscles striés, les seconds celui
de muscles lisses.
Des muscles striés. — Anatomie. — L’examen microscopique nous
a appris à désigner sous ce nom les masses musculaires qui forment la
partie charnue des membres, des parois du tronc, ainsi que les parties
initiales des conduits digestif, respiratoire et génitaux. On comprend en¬
core dans cette classe le cœur, ou muscle cardiaque, dont les fibres pré¬
sentent des particularités de structure telles, que nous en réserverons l’ex¬
posé pour un chapitre spécial, foi-mant transition entre l’étude du muscle
strié et celle du muscle lisse.
1. Composition histologique. — L’étude histologique du muscle strié
se fait en dissociant un fragment de ce tissu '{Voy. Histologie, t. XVII,
NOUY. DICT. DE MÉD. ET CHIR. ‘ XXIII. — 14
210
MUSCLE. — MUSCLES STRIÉS. — ANATOMIE.
p. 666); la dissociation est facilitée par la macération, pendant quelques
heures, dans une solution de potasse à 40 p. 100, ou dans une solution
d’acide azotique à 20 p. 100. Lorsqu’un fragment de muscle strié (em¬
prunté au biceps brachial^ par exemple), soumis à la dissociation avec
les aiguilles sur une plaque de verre, est porté sous le microscope, on voit
que ce tissu présente, comme élément fondamental et prédominant, des
fibres particulières, striées d’une manière tout à fait caractéristique, et à
côté desquelles on aperçoit, d’une manière plus ou moins abondante et
selon les hasards de la préparation, des éléments du tissu lamineux ou con¬
nectif, des capillaires, des nerfs. Nous avons donc à étudier ; la fibremuscu-
laire, les éléments connectifs du muscle, les réseaux sanguins, et les ter¬
minaisons nerveuses propres aux muscles.
A. Fibres musculaires striées. — L’examen[microscopique des fibres mus¬
culaires dissociées permet immédiatement de se convaincre que ces fibres
se composent d’une enveloppe et d’un contenu; en effet, le contact et la trac¬
tion produite par les aiguilles à dissociation a souvent brisé et comprimé
par places les fibres que l’on voit alors réduites en ces points à une enve¬
loppe plissée ; par les déchirures de cette enveloppe s’échappe un contenu
plus ou moins fibrillaire, à la surface ou au milieu duquel on aperçoit des
noyaux plus ou moins nombreux.
L’enveloppe, dite myolemme ou sarcolemme, est une membrane mince,
dont on peut démontrer l’existence non -seulement par les compressions et
déchirures que produit la dissociation, mais encore par l’action de divers
réactifs, tels que l’eau ou l’alcool. Les réactifs, en pénétrant par endosmose
dans la fibre musculaire, ou en rétractant le contenu
de la fibre, séparent le contenu d’avec l’enveloppe ou
myolemme, que l’on aperçoit alors très-distinctement,
notaminent sur les points où la fibre musculaire, pen¬
dant la dissociation, a été tordue sur son axe ou simple¬
ment incurvée; le myolemme s’accuse par des plis
diversement disposés et visibles comme des lignes
noires. (Fig. 22.)
Le myolemme résiste à l’action de l’eau et de l’acide
acétique, action qui, par contre, pâlit et finit par dis¬
soudre le contenu de la fibre. Il n’est pas non plus
attaqué par la coction dans l’eau bouillante. Ces réac-
Fig. 22. — Myolemme tions semblent indiquer que le myolemme serait de
renduvisibiepariarup- nature élastique (élasticine). Notons cependant qu’il
ture du contenu. (Todd j ^ u a -i *• ^
et Bowman.) diflere des membranes de tissu élastique par ce fait
qu’il ne résiste pas à Faction de la potasse ou de la
soude à 40 p. 100 (Ranvier). Son épaisseur est moindre qu’un millième
-de millimètre chez l’adulte (Ch. Robin). Il forme une membrane exten¬
sible et très-élastique. Notons dès maintenant qu’il constitue pour la
fibre musculaire une enveloppe complète, c’est-à-dire qu’il la clôt à ses
extrémités comme sur ses bords (Voy. plus loin. Union des muscles et des
tendons, p. 215),
MUSCLE. — MUSCLES STRIÉS. — ANATOMIE. 211
Les noyaux, placés à ia surface ou dans la profondeur du contenu de la
fibre musculaire striée, sont de forme ovalaire. Ils contiennent un ou deux
nucléoles. Ces noyaux sont d’ordinaire entourés d’une substance très-fine¬
ment granuleuse, de nature dite protoplasmatique, et c'est à cet ensemble
(noyau et son atmosphère protoplasmatique) que l’on a donné le nom de
corpuscule musculaire (M. Schultze). Nous verrons, en étudiant le mode de
formation embryonnaire des muscles striés (p. 218), la signification ori¬
ginelle et l’importance de ces noyaux, ainsi que
les variétés de position qu’ils présentent dans
l’intérieur de la fibre.
Le contenu de la fibre musculaire a été surtout
l’objet de patientes investigations, qui n’ont pu
cependant nous donner encore une explication
parfaitement satisfaisante des différents aspects
que présente ce contenu à l’examen microscopi¬
que et spécialement après l’action, de certains
réactifs. L’aspect fondamental est celui-ci : le
contenu de la fibre musculaire intacte, emprun¬
tée à un animal récemment tué, ou macérée „
, „ , . Fig. 23, — Fibres musculaires
dans une faible solution d acide chroiiiique, est . striées,
caractérisé par une double striation : 1“ stria- o.Striationtransvei-salebienaccen-
tion longitudinale, c’est-à-dire parallèle à l’axe de ^
la fibre ; cette striation semble diviser la fibre 4’““ “«w» diiué.
en un pinceau de fibrilles parallèles ; 2° striation transversale. Cette der¬
nière, en général beaucoup plus apparente et plus caractéristique, est
produite par la succession alternative de lignes obscures et de lignes
transparentes, de telle sorte que la fibre musculaire paraît comme for¬
mée par une série de disques alternativement foncés et clairs, disposés
comme une pile de monnaie qu’on regarderait par la tranche. (Fig. 23). —
De ces deux aspects striés, quel est celui qui est le plus en rapport avec la
structure intime du contenu de la fibre musculaire ? Ce problème a reçu
différentes solutions. En effet, certains réactifs, tels que l’acide chlorhy¬
drique (à 1 pour 1000 d’eau environ) et le suc gastrique, ont pour effet de
rendre la striation transversale si nette, que le contenu de la fibre muscu¬
laire se décompose alors facilement en une série de disques disposés comme
une pile de monnaie, disques qui , sur une fibre incurvée , s’écartent, au
niveau de la convexité de la courbe, comme les feuillets d’un livre entr’ou-
vert, et peuvent même glisser complètement les uns sur les autres, de ma¬
nière à devenir libres si le myolemme a été déchiré ou détruit, et à nager
librement dans le liquide de la préparation. Ces éléments ainsi isolés ont
reçu le nom de disques de Bowinan. On obtient les mêmes résultats par
l’acide acétique, le carbonate de potasse, le chlorure de calcium, réactifs
qui tous paraissent agir très-énergiquement sur la fihre musculaire, car ils
la rétractent fortement et produisent souvent en son intérieur des déchi¬
rures transversales (H. Frey). Mais il est toute une série d’autres réactions
par lesquelles la striation longitudinale s’accuse de plus en plus nettement,
212
MUSCLE. — MUSCLES STRIÉS. — ANATOMIE.
jusqu’à décomposer le contenu de la fibi’e musculaire en fibrilles parallèles ;
telle est l’action de la macération dans l’eau; telle est celle de l’alcool,
de l’acide chromique, du bichromate de potasse; pour produire nette¬
ment cet effet, ces réactifs doivent être très-dilués (par exemple, 1 d’acide
chromique pour 1000 d’eau). Ce fait, que la décomposition en fibrilles lon¬
gitudinales est amenée par des réactifs faibles, incapables de changer pro¬
fondément la structure du contenu de la fihre musculaire, porte à penser
que ce contenu est réellement fibrillaire, et cette manière de voir est plei¬
nement confirmée par l’étude des muscles de certains animaux (insectes],
où la décomposition en fibrilles se produit sans l’intervention d’aucun
réactif, et par l’étude des muscles striés chez l’embryon, où, comme nous
le verrons plus loin, on constate que la périphérie du contenu de la fibre
musculaire se forme en fibrilles très-nettes, alors que la partie centrale
représente comme un canal rempli d’une substance finement granuleuse
dans laquelle sont contenus les noyaux. Enfin sur divers animaux vivants
(larves d’insectes, petits crustacés, etc.), on peut distinguer la composition
fibrillaire des fibres musculaires.
La connaissance de la composition fibrillaire du contenu de la fibre
musculaire a amené les histologistes à donner aujourd’hui à cette fibre le
nom de faisceau primitif, et à étudier, comme élément anato¬
mique primitif, les fibrilles qui la composent. Nous devons
donner ici quelques détails sur ces fibrilles, sur leur composi¬
tion, sur le mode de juxtaposition.
La largeur des fibrilles musculaires est d’environ 1 millième de
millimètre : isolées et examinées avec un grossissement de
force moyenne (200 à 300 diamètres), elles paraissent vari¬
queuses , ou, pour mieux dire , moniliformes , comme constituées
par une série de granulations mises bout à bout. Mais l’étude
faite avec un grossissement de plus de 600 diamètres montre
que cet aspect est dû à ce que la fibrille, dont les bords sont
sensiblement parallèles, présente une série de bandes alterna-
Fig.24.— Fi- tivement obscures et claires, c’est-à-dire qu’elle est formée
brille d’un d’une série de petits fragments cuboïdes alternativement clairs
et foncés. De plus, au milieu de l’espace clair, on aperçoit
„ , , une strie noire transversale. (Fig. 24.')
A. Bande ob- . , ' ° . -i
scure, — c, c, Cet aspect, qui présente, avec un bon microscope, des effets
dans le milieu de préparation des plus intéressants et des plus variés, cet as-
lî ïwl” noire pect a vivement excité la curiosité des histologistes, et les
recherches faites pour en trouver l’interprétation physiolo-
gique ont donné lieu à de nombreux travaux, dont nous in¬
diquerons seulement les principales conclusions : — D’après Rouget,
la fibrille musculaire serait fonnée par un filament enroulé en spirale,
comme le filament du pédicule contractile de la vorticelle : la strie
noire, que nous venons de signaler dans l’espace clair, représenterait un
tour de spire dégagé des autres, tandis que le fragment cuboïde foncé
serait formé par plusieurs tours de spire fortement tassés. Nous verrons
MUSCLE. — MUSCLES STRIÉS. — ANATOMIE. 213
plus loin comment Rouget a tiré parti de cette interprétation anatomique
pour rendre compte du phénomène physiologique de la contraction mus¬
culaire. — D’après Krause et Engelmann, la partie essentielle de la fibrille
musculaire serait le fragment cuboïde foncé, ou bande obscure large : chacun
des segments-cuboïdes clairs serait divisé, par la strie noire transversale,
•en deux moitiés dont chacune appartiendrait à la bande obscure large im¬
médiatement contiguë. En d’autres termes, la strie noire transversale, dite
aussi disque mince, représenterait une cloison limitant deux cylindres
creux {cases musculaires de Krause), et chacun de ces cylindres creux con¬
tiendrait en sa partie moyenne un corps plein {prisme musculaire de Krause),
qui se présente sous la forme de la bande obscure large. D’après Krause, ce
prisme musculaire serait donc en contact par ses deux extrémités avec
un liqui de (représenté par la strie claire), et le phénomène élémentaire de
la contraction, c’est-à-dire du raccourcissement de la fibrille musculaire,
■consisterait dans le déplacement du liquide qui viendrait alors se placer
sur les parties latérales du prisme ; c’est ainsi que les prismes, dont la
série forme la fibrille, écartés les uns des autres pendant l’état de re¬
lâchement du muscle, se rapprocheraient alors par leurs bases, d’où rac¬
courcissement considérable de l’ensemble de la fibrille et de la fibre mus¬
culaire.
Quoi qu’il en soit de ces hypothèses, il n’en reste pas moins démontré que
la fibre musculaire se compose de fibrilles et que celles-ci sont elles-mêmes
constituées par des particules placées bout à bout et limitées par des plans
de segmentations transversaux. La présence de ces fibrilles et de leurs par¬
ticules alternativement claires et foncées nous explique et le double aspect
.strié (longitudinal et transversal) de la fibre musculaire, et la manière dont
cette fibre peut être décomposée par les réactifs, ainsi que nous l’avons
indiqué plus haut. De là la conception de la fibre musculaire, telle qu’elle a
•été formulée par quelques auteurs ; la fibre musculaire consisterait essen¬
tiellement en une agrégation de petites particules {prismes musculaires de
Krause, sarcous éléments de Bowman), qui tantôt se présentent comme reliés
•entre eux transversalement, d’où l’image de disques (disques de Bowman)
empilés et remplissant la fibre musculaire ; tantôt sont superposés dans le
sens de la longueur, d’où l’aspect de striation longitudinale. Mais il faut
regarder ce dernier mode de groupement comme l’état normal, c’est-
à-dire admettre la sti’ucture fibrillaire de la fibre musculaire. Le fait
•de la juxtaposition exacte des parties claires et des parties foncées des
fibrilles accolées les unes aux autres i-end ainsi parfaitement compte de
l’existence d’une striation transversale dans l’ensemble de la fibre muscu¬
laire.
Nous ne nous arrêterons pas ici sur l’étude des propriétés optiques des
segments clairs et foncés de la fibrille. D’après Brücke, les sarcous éléments
de Bowman (segments foncés) possèdent une double réfraction et un
seul axe positif: la couche claire ne présente que la réfraction simple.
Rouget et Valentin ont contesté l’exactitude de ces observations. Du
reste, nous avons déjà eu occasion, dans un autre article, d’indiquer la
214 MUSCLE. — MUSCLES striés. — anatomie.
valeur de ces recherches dans la lumière polarisée. {Voy. art. Microscope,
p. 485).
Les fibrilles ne sont pas toutes directement contiguës ; il y a entre elles
une substance interstitielle, que l’acide chromique durcit, de manière que
sur les coupes transversales de la fibre musculaire on voit cette substance
former, dans la fibre, des cloisons qui groupent les fibrilles en petites
colonnettes prismatiques. La coupe polygonale de ces petits faisceaux pré¬
sente un dessin assez régulier qui a été désigné sous le nom de Champ de
Cohnheim. Avec de forts grossissements on peut, sur les coupes de muscles
de la grenouille, distinguer, au milieu de ces espaces polygonaux, la coupe
, des fibrilles elles-mêmes. On remarque en même temps qu’au point de con¬
tact de plusieurs colonnettes voisines, les cloisons de substance amorphe
présentent un certain épaississement, de façon à donner lieu à un aspect
étoilé dans lequel on aperçoit souvent les noyaux musculaires dont nous
avons parlé précédemment. Cet aspect est très-net sur les coupes de mus¬
cles striés de grenouille; ici les noyaux, contenus dans les espaces interfi-
brillaires, y paraissent fortement comprimés, de telle sorte que les reliefs
de la substance contractile qui les entoure s’imprimant à leur surface sous
diverses formes, ils présentent des crêtes d’empreinte, signalées parE. We¬
ber, et analogues à celles qu’on a décrites sur différentes cellules tendineu¬
ses. En effet, lorsque l’on pratique des coupes sur un fragment de muscle
durci (par l’acide chromique ou par l’acide osmique), les fibres musculaires,
maintenues dans leurs rapports normaux et coupées perpendiculairement à
leur axe, se montrent sous la forme de polygones à côtés rectilignes : ces
fibres, dans leurs rapports normaux, ont donc une forme prismatique, qui
paraît due à la pression réciproque qu’exercent les unes sur les autres les
fibres adjacentes.
Pour compléter cette étude rapide de la fibre musculaire, il nous reste
encore quelques mots à dire relativement à la longueur des libres, et aux
divisions que présentent celles de certains muscles.
On n’est pas encore d’accord sur la longueur des fibres musculaires,
parce qu’il est très-difficile d’isoler complètement ces fibres sans rupture,
de manière à constater si, par exemple, chaque fibre du couturier s’étend
depuis l’insertion supérieure jusqu’à l’insertion inférieure de ce muscle.
Rollet ayant constaté qu’on trouve dans les muscles de nombreuses fibres
qui se terminent à différentes hauteurs par des extrémités arrondies ou
effilées en pointe, Krause a été amené, à la suite de recherches confirma¬
tives des indications de Rollet, à admettre qu’en général les fibres muscu¬
laires ne dépassent pas la longueur de k centimètres, et que les muscles
plus longs sont formés de fibres qui s’accolent par leurs extrémités en se
juxtaposant sur une certaine longueur de leurs bords latéraux. Chez la gre¬
nouille, on verrait, d’après Ranvier, la plupart des fibres musculaires
s’étendre dans toute la longueur du muscle qu’elles concourent à former
et s’insérer par leurs deux bouts aux deux tendons extrêmes.
Quant aux divisions et ramifications des fibres musculaires , elles sont
rares chez l’homme, où, à part le cœur {Voy. plus loin, p. 219) , on peut tout
MUSCLE. — MUSCLES STRIÉS. — ANATOMIE. 215
au plus les observer dans les fibres de la langue ; mais cette disposition est
très-fréquente chez les animaux inférieurs : chez la grenouille, elle s’ob¬
serve facilement dans la langue, dans les cœurs lymphatiques ; on l’a même
constatée dans les couches musculaires des lèvres et du museau de quel¬
ques mammifères.
B. Des éléments connectifs du muscle. — Les fibres musculaires que nous
venons de décrire comme des éléments anatomiques simples, quoique com¬
posés eux-mêmes de fibrilles, se groupent en faisceaux primitifs au moyen
de couches d’un tissu lamineux qui forme une loge propre à chaque fibre,
et une enveloppe commune au faisceau ; cette enveloppe porte le nom de
périmysium interne; elle est épaisse de 2 à 4 centièmes de millimètre (Ch.
Robin) et se compose de fibres lumineuses ou connectives avec de nom¬
breuses cellules du tissu connectif (corps fibro-plastiques), et de rares
fibres élastiques. Ces faisceaux primitifs se groupent d’une manière sem¬
blable en faisceaux secondaires, bien visibles à l’œil nu, comme les masses
fasciculées du trapèze, du deltoïde, etc. ; l’enveloppe connective de ces
faisceaux est constituée comme précédemment, mais plus épaisse^ et sou¬
vent parsemée de cellules adipeuses. Enfin, par leur groupement en
masses plus considérables, les faisceaux secondaires constituent les corps
charnus des muscles, lesquels sont tapissés à leur surface par une couche
de tissu lamineux ou connectif, semblable à celui que nous venons d’in¬
diquer comme constituant les cloisons profondes interfasciculaires, et que
l’on nomme périmysium externe. Il ne faut pas confondre ce périmysium
externe avec la gaine aponévrotique du muscle, laquelle est formée de
fibres lumineuses entre-croisées, relativement très-serrées, et d'un grand
nombre de fibres élastiques ramifiées et anastomosées en plans con¬
tinus.
A propos des éléments connectifs des muscles, nous devons indiquer ici
le mode selon lequel se fait l’union du muscle avec son tendon. On a cru,
tout d’abord, que les fibrilles de la fibre musculaire se continuaient, par
une transformation insensible, avec les fibrilles tendineuses. 11 n’en est
rien. Si, comme l’a montré Weismann, on emploie comme réactif une so¬
lution concentrée de potasse, il est facile de voir qu’au niveau du point de
connexion des éléments musculaires avec les éléments tendineux, la fibre
musculaire conserve son myolemme au niveau même de son extrémité, de
telle sorte que cette fibre est parfaitement close. On peut donc dire, avec
Ch. Robin, que les fibrilles tendineuses adhèrent par simple contact immé¬
diat ou moléculaire au myolemme des fibres striées.
C. Vaisseaux des muscles. — Le tissu musculaire est parcouru par un riche
réseau de capillaires sanguins, qui rampent directement contre le myolemme
des fibres musculaires. Les mailles de ce réseau sont alîongées, d’un aspect
tout à fait caractéristique, surtout par le nombre des capillaires qui les com¬
posent, car, sur une coupe perpendiculaire à la direction du muscle, on voit
souvent que pour chaque fibre musculaire il y a jusqu’à quatre et cinq ca¬
pillaires. Les artérioles qui donnent naissance à ces capillaires ont des parois
très-contractiles. Toutes ces dispositions sont en rapport avec l’afflux con-
216
MUSCLE. — 3IDSCLES STRIÉS. — ANATO.MIE.
sidérable de sang que demande l’activité du muscle et avec les phénomènes
vaso-moteurs dont il est alors le siège.
Le tissu musculaire paraît donner naissance à des lymphatiques ; mais la
démonstration de ce fait laisse encore de nombreuses lacunes, car les ori¬
gines des vaisseaux absorbants n’ont été entrevues que sur quelques mus¬
cles particuliers (diaphragme et cœur). Sappey décrit les capillaires lympha¬
tiques des faisceaux charnus du diaphragme, mais n’a pu encore y obser¬
ver des capillicules et des lacunes {Voy. pour l’origine des lymphati¬
ques par capillicules et lacunes, l’art. Lymphatiqdes, t. XXI, p. 12).
His et Belajeff ont trouvé des capillaires lymphatiques dans le cœur. Dans
les couches musculaires des ventricules, ces capillaires se distinguent de
ceux qui appartiennent à l’endocarde par une plus grande largeur et une
plus grande régularité de leurs mailles, en général allongées parallèlement
à la direction des fibres musculaires.
D. Nerfs des muscles. — Les rameaux nerveux, que l’anatomie descriptive
apprend à connaître comme nerfs destinés à tel ou tel muscle, abordent
ceux-ci et pénètrent dans leur intéi’ieur au niveau du tiers ou de la moitié
supérieure du corps charnu. En suivant le nerf dans l’épaisseur du muscle,
on le voit se diviser en rameaux qui marchent perpendiculairement à la
direction des faisceaux. musculaires, s’anastomosent fréquemment, puis se
subdivisent de nouveau et échappent entièrement à l’œil nu ou armé d’une
simple loupe. JMais le microscope nous révèle la terminaison des fibres ner¬
veuses au niveau des fibres musculaires, et nous montre que cette termi¬
naison ne se fait pas par des anses et par des réseaux anastomotiques
comme on l’avait cru tout d’abord. Elle se fait par un organe terminal dé¬
veloppé sur l’élément essentiel de la fibre nerveuse au moment où celle-ci
aborde et pénètre la fibre musculaire : ces organes, nommés plaques mo¬
trices, ont été d’aboi’d indiqués par Doyère (1840) sur les muscles des Tar-
digrades, puis observés par Rouget (18ô,2) sur les muscles des reptiles, des
oiseaux et des mammifères. Pour les étudier, il suffit de faire macérer un
morceau de muscle (de préférence les intercostaux ou les muscles moteurs
del’o '')dans une solution de2 d’acidechlorhydriquepourlOOd’eaii, pendant
ving/ quatre heures. Si l’on étale alors sur une lame de verre une lamelle
du muscle ainsi préparé, et qu’on l’examine avec un faible grossissement,
il est facile d’apercevoir des rameaux nerveux, composés de deux à six
tubes, croisant perpendiculairement la direction des fibres musculaires, et
émettant d’espace en espace des tubes qui s’isolent, marchent parallèle¬
ment à une fibre musculaire, puis échappent brusquement àl’examen, après
avoir ainsi parcouru un court trajet. Si l’on examine alors un tube semblable
avec un objectif plus puissant (avec un grossissement supérieur à 400), on
remarque les dispo^tions suivantes : en approchant de sa terminaison, le
tube nerveux perd d’abord sa gaîne de myéline, et se trouve réduit au cy-
linder axis avec une gaîne de Schwann à noyaux bien visibles. Cette gaîne
de Schwann, au point où le tube nerveux aborde la fibre musculaire, se
confond avec le myolemme, tandis que le cylinder axis pénètre dans la
fibre musculaire et, au niveau de la surface du contenu de cette fibre,
MUSCLE. — JICSCLES STRIÉS.. — ANATOMIE. 217
semble s’épanouir en un petit épaississement granuleux, de forme conique
{plaque motrice), parsemé de nombreux noyaux. Mais un examen attentif
permet de constater que la substance granuleuse de la plaque n’est pas un
épanouissement du cylinder axis ; celui-ci apparaît encore au milieu de la
plaque granuleuse : il semble s’y diviser en fibrilles sur lesquelles sont dé¬
veloppés les nombreux noyaux que nous venons de signaler.
II. Composition chimique. — Pour analyser le contenu de la fibre
musculaire et le séparer de sa gaine, laquelle paraît de nature élas¬
tique (élasticine), on soumet à une forte pression un muscle refroidi et en¬
core vivant (muscle de grenouille sacrifiée par hémorrhagie), et l’on obtient
un liquide sirupeux, opalescent, un peu jaunâtre, à réaction alcaline, dési¬
gné sous le nom de plasma musculaire. Abandonné à lui-même, à la tempé¬
rature ordinaire, ce plasma musculaire se coagule bientôt d’une manière
analogue au plasma sanguin, c’est-à-dire qu’il se sépare en sérum muscu¬
laire, et en coagulum ou myosine.
A. Myosine. Ch. Robin et Verdeil, dès 1852, avaient donné le nom de
musculine à la substance organique du muscle, substance naturellement
demi-solide, spontanément coagulable et rétractile. On désigna également
cette substance sous le nom de fibrine musculaire. Préparée de la manière
que nous venons d’indiquer plus haut, selon le procédé de Kühne, elle re¬
çoit généralement le nom de myosine.
La myosine présente la propriété de se dissoudre dans une solution de sel
marin au 10'. Elle est précipitée de cette dissolution par les acides et les
solutions alcalines faibles. Les expériences de Magendie et de Cl. Bernard
ont montré que la myosine est essentiellement nutritive et assimilable.
Traitée par l’acide chlorhydrique très-étendu, la myosine se dissout ; puis,
si la liqueur est neutralisée par du carbonate de soude, elle se précipite sous
la forme d’une gelée floconneuse. La substance blanche, diaphane, gélati¬
neuse ainsi obtenue, n’est plus de la myosine, car elle ne se dissout plus
dans les solutions de sel marin. C’est à ce dérivé de la myosine qu’on a
donné le nom de syntonine. La composition de la syntonine est analogue
à celle de la plupart des substances albuminoïdes.
B. Sérum musculaire. Le sérum musculaire contient :
a) Des albumines. Il faut tout d’abord noter la présence, en quantité no¬
table, d’une albumine analogue à la sérine du sérum sanguin, se coagulant
par une chaleur de 70 à 75“ ; puis d’une albumine signalée par Kuhne, la¬
quelle est précipitée par une chaleur de 45°.
h) Le sérum musculaire renferme de la caséine analogue à celle du lait
et du sang; et que l’on précipite par l’acide acétique.
c) Enfin, dans la liqueur dont on a retiré tous les principes précédents,
on trouve encore la créatine, la créatinine, la sarcine, la xanthine, la tau¬
rine, l’acide inosique ; de l’urée, des traces d’un sucre dextrogyre, de l’acide
lactique.
C. L’analyse des cendres du muscle strié montre que les éléments miné¬
raux de ce tissu sont surtout représentés par des sels de potasse ; les phos¬
phates sont aussi prédominants. Si nous ajoutons que ces cendres sont re-
218
MUSCLE. — MUSCLES STRIÉS. — ANATOMIE.
marquables encore par une faible proportion de fer, nous aurons signalé
les résultats les plus nets de l’analyse chimique, et montré les rapports et
les différences de ces cendres avec celles du globule rouge du sang. Mais
il ne faut pas croire, d’après ces résultats de l’analyse brute, que primitive¬
ment les phosphates de potasse existent en si grande abondance dans le
muscle : c’est que, comme le fait remarquer Armand Gautier, par la calci¬
nation, le phosphore de la matière musculaire se change en acide phospho-
rique et chasse l’acide carbonique provenant de la destruction des sels de
potasse à acides organiques, tels que lactates, inosates, etc.
III. Développement. — Les fibres striées ont une origine cellulaire,
c’est-à-dire qu’elles proviennent de cellules modifiées, dont quelques
parties, telles que les noyaux, ont subi peu de changements. Mais la
production de fibres contractiles aux dépens de cellules ne se fait pas
d’une manière aussi simple que l’avaient schématiquement conçu Remak et
Schwann. Pour Remak la fibre musculaire serait formée par une seule cel¬
lule qui s’étendrait en longueur, dont les noyaux se multiplieraient et dont
la substance intérieure se modifierait. D’après Schwann, les fibres muscu¬
laires se formeraient par la réunion de cellules embryonnaires rangées en sé¬
rie, les enveloppes réunies formant le myolemme, tandis que les noyaux
primitifs persistent, et que le contenu cellulaire se transforme en substance
musculaire (fibrilles ou disques).
Il est vrai que plusieurs cellules se soudent bout about (fig. 25) pour compo¬
ser la fibre musculaire etforment un cordon variqueux, mais enmême temps
on voit se produire une multiplication des noyaux par division successive.
Les noyaux ainsi produits s’accumulent vers la partie centrale du cordon,
qui de variqueux devient régulièrement cylindrique. Dès lors on voit se pro¬
duire une modification régulière de la substance du cordon ; tandis que la
partie centrale reste encore longtemps sous la forme de matière amorphe
dans laquelle sont plongés les noyaux, on voit les couches périphériques se
constituer en fibrilles loneiitudinales qui deviennent rapidement de plus en
plus nombreuses et serrées. La fibre musculaire en voie de formation se
présente donc alors sous l’aspect d’un tube creux, dont les parois (partie pé¬
riphérique) sont constituées par une couche finement striée en long, mais
déjà avec des aspects de striation transversale (fig. 26), et dont le centre est
occupé par une substance granuleuse avec des noyaux rangés en série
longitudinale.
C’est alors seulement que se montre le myolemme, qui chez quelques
animaux ne se forme que très-tard. Il ne dériverait donc pas de la mem¬
brane cellulaire des cellules formatrices, lesquelles, du reste, ne sont que
des globules de protoplasma, sans paroi propre enveloppante. Ce myolemme,
dit Ch. Robin, apparaît sous la forme d’une pellicule hyaline extrêmement
mince qui va graduellement en augmentant d’épaisseur, mais qui dès son
origine résiste à l’action de l’eau et de l’acide acétique.
Du moment que le myolemme est apparu, la fibre musculaire est con¬
stituée ; en effet, chez un grand nombre d’animaux, tels que les articulés,
elle reste toute la vie à l’état où nous venons de la décrire, c’est-à-dire com-
MUSCLE. — MUSCLES STBIÉS. — ANATOMIE.
219
posée d’un myolemme,2|d’une couche fibrillaire périphérique et d’un canal
central à contenu granuleux et nucléé. Mais, chez la plupart des vertébrés,
la formation fibrillaire s’étend jusque dans le centre de la fibre, et les
noyaux sont plus ou moins chas-
. sés hors de l’axe, ainsi que l’a
décrit Rouget. Entourés d’une
zone plus ou moins abondante
de la substance grenue dans la¬
quelle ils étaient plongés, ils se
disséminent dans les différentes
zones de la fibre musculaire de¬
venue fibrillaire dans sa totalité,
et vont se placer jusque sous le
myolemme, auquel ils devien¬
nent plus ou moins adhérents.
Chez l’homme, ces noyaux sont
presque uniquement placés à la
face interne du myolemme ; mais
chez les vertébrés inférieurs, chez
Fia. 25. — (Empruntée à Ch. Robin, Amtomie et Fig. 26.— Formation des fibres muscu-
phymlogie cellulaires, p. 513.) — Cellules et fl- laires du cœur, sur un embryon hu-
bres musculaires (*). main, long de 16 millimètres (Ch.
Robin) (**).
(*) l, m, n, cellules musculaires déjà soudées bout à (") On voit bien plus de cellules non
bout; de a en h, fibres musculaires plus développées; soudées que défibrés constituées (voy. en b);
la grenouille, par exemple, ils sont disséminés dans tous les points de la
profondeur de la fibre.
IV. Des fibres müscül.4.ires du cœur. — Nous avons réservé l’étude du mus¬
cle cardiaque pour le moment où nous aurions indiqué le mode de dévelop¬
pement de la fibre musculaire, car la connaissance du processus général de
MUSCLE. — MUSCLES STRIÉS. — ANATOMIE.
formation rend beaucoup plus facile l’intelligence de la constitution de la fibre
cardiaque. Que l’on suppose, en effet, la fibre musculaire arrivée à ce degré
de développement où la formation fibrillaire s’est étendue jusqu’à l’axe de
la fibre, mais sans que celle-ci se soit encore entourée d’une membrane de
la nature du myolemme, et l’on aura une idée schématique de la fibre mus¬
culaire cardiaque.
Les fibres du cœur sont en effet composées de fibrilles du même genre
que celles que nous avons décrites pour le muscle strié en général ; mais
ces fibrilles ne sont pas incluses dans un myolemme ; de là la grande fra¬
gilité de ces éléments musculaires ; de là la grande difficulté de les disso¬
cier, difficulté qui est encore augmentée par ce fait que ces faisceaux de
fibrilles sont ramifiés et anastomosés. Les communications et anastomoses
sont tellement fréquentes, dit Ch. Robin, qu’il est impossible d’isoler un
faisceau du cœur complètement cylindrique sur une étendue de plus
de O'””',!, parce que, après un trajet de cette longueur, ce faisceau se sub¬
divise et va s’anastomoser avec un faisceau voisin. Chaque subdivision
offre un volume différent, de sorte que d’un faisceau de grand volume se
séparent des branches beaucoup plus petites ou presque de volume égal.
En dehors de toute dissociation artificielle, les mailles ou espaces limités
par les faisceaux anastomosés sont nuis, c’est-à-dire que les faisceaux
(fibres) qui les limitent se touchent. De plus , outre les fibrilles , il entre
dans la constitution des fibres striées du cœur des granulations nombreuses,
interposées aux fibrilles par traînées plus ou moins longues , et qui don¬
nent parfois à toute la fibre un aspect uniformément grenu. Le plus grand
nombre de ces granulations est de nature graisseuse. Elles atteignent
un volume de 2 à 5 millièmes de millimètre (Ch. Robin) ; elles ont l’aspect
réfringent de molécules graisseuses et résistent à l’acide acétique.
V. Distribution des muscles striés. — Le tissu musculaire strié forme en
général les muscles volontaires (muscles du tronc et des membres, etc.) ;
mais nous venons de voir déjà que le cœur, dont les contractions sont indé¬
pendantes de la volonté, est cependant formé de fibres striées, lesquelles
présentent, il est vrai, quelques caractères microscopiques particuliers. Si
l’on examine les divers degrés de l’échelle animale, on voit les muscles
striés composer des parties qui, chez l’homme et les mammifères, sont tou¬
jours du domaine des muscles lisses : c’est ainsi que, chez les insectes, les
parois contractiles du tube digestif sont formées par éléments striés. En
nous bornant à l’étude de l’homme et des mammifères voisins, nous voyons
que les fibres striées forment ; 1" les muscles du tronc et des membres ;
2“ les parties initiales et terminales de quelques conduits viscéraux ; 3” des
parties appartenant à l’appareil de la circulation.
1° Muscles du tronc et des membres, etc., muscles de la vie de relation. —
Les muscles de la vie de relation sont destinés : les uns à mouvoir les dif- •
férentes pièces du squelette sur lesquelles ils prennent insertion ; les autres
sont annexés aux organes des sens auxquels ils impriment également des
déplacements (mouvement du globe oculaire, de la langue, etc.). Ce sont
ces muscles que l’anatomie descriptive énumère avec soin en précisant
MUSCLE. — MUSCLES STRIÉS. — ANATOMIE. 221
leurs insertions osseuses, en les classant d’après leur situation, leurs usa¬
ges, etc. Leurs noms sont empruntés soit à leur forme (deltoïde), soit à
leur position (intercostaux, sous-scapulaire, etc.), soit à leur direction
(obliques et transverse de l’abdomen), soit à leur constitution (demi-mem¬
braneux, demi-tendineux, etc.), soit enfin à leurs insertions. Dans un cé¬
lèbre essai de nomenclature, Chaussier tenta de nommer tous les muscles
d’après leurs insertions, méthode qui offre en effet de grands avantages, ne
fût-ce qu’au point de vue mnémonique. Cependant ce mode de dénomina¬
tion n’a été conservé que pour quelques muscles, dont les noms, sans pré¬
senter une trop grande complexité, résument parfaitement les insertions
simples au nombre de deux ou de trois au plus, tels sont: les muscles
sterno-cléido-mastoïdien, mylo-hyoïdien, génio-glosse , stylo-glosse, etc.
Les muscles de la vie de relation sont très-nombreux chez l’homme ;
Sappey, en comptant ceux de la tête, du tronc et des membres, en porte le
nombre à 455. La masse totale de cet ensemble musculaire forme les deux
cinquièmes de la masse du corps de l’homme adulte bien constitué.
Quant au volume de chaque muscle, il est fort variable, et de là les épi¬
thètes de grand et de petit données à des masses d’une même région (grand,
moyen et petit adducteur).
La forme des muscles présente des variétés assez caractéristiques pour
permettre de les classer en : 1° muscles longs, ils occupent principalement
les membres, et selon la manière dont les fibres musculaires s’attachent au
tendon, ils sont fusiformes (biceps) ou penniformes (cubital antérieur) ; 2°
muscles larges, lesquels contribuent surtout à former les parois du tronc,
ou des cloisons musculaires (comme le diaphragme) ; 3^° muscles courts,
ceux-ci sont très-nombreux ; ou bien ils donnent aux os courts des exti’é-
mités les mouvements précis qui caractérisent la main, par exemple ; ou
bien ils meuvent le levier court mais puissant de la mâchoire inférieure ; ou
bien enfin ils forment des séries de muscles superposés dans les intervalles
des pièces mobiles de l’axe du squelette (muscles inter-épineux, muscles
transversaires épineux, iutertransversaires, etc.).
Les rapports des muscles forment une des parties les plus utiles de l’étude
de ces masses. Nous ne saurions entrer ici dans des considérations géné¬
rales qui ont reçu leurs applications particulières à propos de l’anatomie
chirurgicale de chaque région du corps. Rappelons seulement que les troncs
vasculaires et nerveux sont situés entre les muscles, le plus souvent entre
les muscles profonds ; que les espaces inter-musculaires sont très-soigneu¬
sement définis en anatomie topographique (par ex. triangle de Scarpa), et
que chaque tronc artériel important présente d’ordinaire, avec un muscle
de premier ordre, des rapports constants qui ont valu à ce muscle le nom
de satellite de l’artère (le couturier pour la crurale, le sterno-cléido-mastoï¬
dien pour la carotide).
2“ Parmi les muscles striés qui appartiennent aux portions initiales ou
terminales de conduits viscéraux, nous citerons : l’orbiculaire des lèvres, les
trois constricteurs du pharynx, la portion supérieure de l’œsophage, le
sphincter externe de l’anus, le constricteur de la vulve. Il faudrait joindre
222
MUSCLE. — MÜSCLES STRIÉS. — PHYSIOLOGIE.
à ces muscles ceux du périnée ; nous voyons, dès lors, qu’il n’y a pas de
limite bien nette entre les muscles striés servant aux fonctions de relation,
et ceux qui seraient à classer comme annexes à des organes viscéraux.
C’est ce qui devient évident si nous citons les muscles de ï appareil phona¬
teur, muscles striés courts et le plus souvent disposés en éventail, qui
sont disposés sur les parties cartilagineuses initiales des voies respiratoires.
3° Outre les parois cardiaques, on a encore signalé la présence de fibres
striées sur certaines parties des conduits vasculaires sanguins ; elles sont
évidentes chez les grands mammifères dans l’épaisseur de la veine cave
inférieure, surtout au niveau du foie ; on les a encore observées dans les
veines digitales de l’aile de la chauve-souris.
Physiologie.— L’étude physiologique du muscle doit avoir pour point
de départ ce fait, que le muscle présente deux états essentiellementdlfférents :
l’état de repos absolu et l’état i’ activité; c’est-à-dire que le muscle, sous l’in¬
fluence de divers excitants, et plus spécialement par l’effet de l’excitation phy¬
siologique que transmettentles nerfs moteurs, manifeste sa propriété caracté¬
ristique en se contractant, en jouant le rôle d’organe actif dans les mouve¬
ments. Nous devons donc rechercher tout d’abord en quoi consiste le
phénomène de la contraction musculaire; nous pourrons alors étudier com¬
parativement les propriétés du muscle à l’état de repos et à l’état d’activité
ou de contraction (élasticité, nutrition, pouvoir électro-moteur, sensibi¬
lité, etc.) ; revenant alors non plus sur le phénomène de contraction en lui-
même, mais sur le fait du passage de l’état de repos à l’état actif ou de con¬
traction, nous étudierons, sous le nom de contractilité du muscle, la nature
des diverses circonstances qui provoquent ce phénomène, qui en modifient
les manifestations, et enfin celle des agents (poisons musculaires) qui
exagèrent ou éteignent la contractilité musculaire.
I. De la. contraction moscül.aire. — Il nous paraît difficile de dé¬
finir tout d’abord le phénomène de la contraction. Les personnes,
même les plus étrangères aux études physiologiques, savent parfai¬
tement que lorsqu’on fléchit l’avant-bras sur le bras, les muscles an¬
térieurs du bras, agents actifs de ce mouvement, se dessinent sous la
peau et présentent au toucher une dureté caractéristique de leur entrée en
action : ces muscles, et notamment le biceps, changent de forme, se ren¬
flent et paraissent plus résistants à la pression. Tel est le caractère le plus
grossièrement apparent de la contraction : changement de forme et de con¬
sistance. Voyons tout d’abord ce que nous apprend la physiologie expéri¬
mentale sur ce double changement observé sur les masses musculaires,
telles que le corps du biceps, telles en un mot que les muscles classés et
décrits en anatomie descriptive; nous rechercherons ensuite ce qui se passe
dans Télément anatomique proprement dit (fibre musculaire) .
A. — Pendant la contraction, la masse musculaire ne diffère de ce qu’elle
était à l’état de repos que par un changement de forme : le muscle est plus
court et plus épais ; de fusiforme il devient globuleux, c’est-à-dire que, si
Tune de ses insertions est coupée et qu’il puisse réaliser le maximum de
raccourcissement dont il est susceptible, il se raccourcit presque des 4/5'®
MUSCLE. — MUSCLES STRIÉS. — PHYSIOLOGIE. 223
de sa longueur primitive (1/3 seulement d’après les anciennes expériences
de Haller, Prévost et Dumas; 1/2 d’après Liégeois). Ce raccourcissement
est influencé par l’état de nutrition du muscle : un muscle dont la nutri¬
tion languit pour une cause quelconque perd moins en longueur, lors de sa
contraction, qu’un muscle dont la nutrition est normale. Mais le fait im¬
portant est que, lors de la contraction du muscle, ses dimensions transver¬
sales augmentent en raison directe de la diminution de ses dimensions lon¬
gitudinales, de telle façon que rien n’est changé dans son volume. En effet,
si on place dans un vase gradué plein d’eau une masse musculaire (soit
les membres postérieurs d’une grenouille) et que par une excitation (élec¬
trique) on fasse contracter ces masses, on n’observe pas de changement
sensible dans le niveau du liquide, preuve que le volume des muscles, au
moment de leur contraction, est demeuré le même. Nous devons cependant
ajouter qu’en réalisant celte expérience avec soin et dans des conditions
d’exactitude toutes particulières, quelques physiologistes (Marchand, Weber,
Valentin) ont pu constater qu’en passant à l’état actif un muscle augmente
de densité dans le rapport de 1/1300; mais cette fraction exprime une
si faible diminution de volume qu’elle peut être considérée comme parfai¬
tement négligeable.
B. De la secousse musculaire. — Si, au lieu d’étudier la contraction mus¬
culaire d’après les phénomènes extérieurs que présente le biceps, par
exemple, entrant en action sous l’influence de la volonté , on isole un
muscle de manière à le soustraire à toute excitation physiologique (c’est-
à-dire venant des centres nerveux par acte réflexe ou par acte volontaire)
et à le soumettre à des excitations purement expérimentales, on observe
des phénomènes qui prouvent que la contraction musculaire vulgairement
connue et perceptible par la vue ou le toucher se produit par la succession
de phénomènes élémentaires infiniment plus délicats. Ceux-ci, en se fusion¬
nant, produisent la contraction dont nous venons de parler, comme les
vibrations simples pi’oduisent par leur succession rapide telle ou telle note
de la gamme. Nous verrons bientôt que la comparaison dont nous faisons
ici usage est plus qu’une simple comparaison, car nous constaterons dans
le muscle en contraction un son caractéristique dont la tonalité sera préci¬
sément en raison directe de la rapidité avec laquelle se succéderont, dans
l’unité de temps, les éléments (vibration, onde) de la contraction apparente,
c’est-à-dire du raccourcissement que le muscle présente pendant un temps
plus ou moins considérable. Ces éléments de la contraction musculaire sont
ce que Jlarey a appelé les secousses musculaires {Zuckung des physiologistes
allemands) ; l’étude de la secousse musculaire est une des plus belles con¬
quêtes de la physiologie expérimentale : elle mérite que nous indiquions ici
avec quelques détails les conditions dans lesquelles elle a été faite , notam¬
ment par Marey.
Si l’on met à nu et sectionne le nerf sciatique de la grenouille, on sup¬
prime toute influence des centres nerveux sur les muscles gastro-cnémiens
de la jambe opérée ; mais en portant des excitations électriques ou autres
sur le bout périphérique du nerf sectionné, on provoque la contraction de
224 MUSCLE. — müscles striés. — physiologie.
ces muscles. Or en excitant cette partie périphérique du nerf par une simple
décharge électrique, on produit dans les gastro-cnémiens un mouvement
très-bref et presque imperceptible. Ce mouvement, ce raccourcissement,
dont la durée est inappréciable à l’œil, comme celle de l’unique décharge
électrique qui l’a produit, nous représente la secousse musculaire; mais
pour l’observer, pour en constater exactement et la forme et la durée, il
faut employer les appareils que Marey a si heureusement nommés les micro¬
scopes du mouvement, il faut faire usage de la méthode graphique. On verra,
aux articles Coeur (t. YIII, p. 281) et Circulation (t. VII, p. 656), com¬
ment cette méthode a permis d’analyser les mouvements de la circulation
en les inscrivant au moyen du cardiographe, du sphygmographe, etc. L’ap¬
pareil écrivant ou enregistreur qui s’applique à l’analyse des secousses et
de la contraction musculaire est le myographe.
Les premières recherches myographiques ont été faites par Helmholtz,
Fig. 27. — Myographe d’Helmholtz.
Valentin, Fick: mais les appareils myographiques les plus complets et les
plus précis sont dus à Marey, qui a poussé très-loin l’étude de la contrac¬
tion musculaire, ainsi que nous allons essayer de le résumer. — La ligure 27
montre le muscle gastro-cnémien de la grenouille suspendu par une pince :
son extrémité inférieure, son tendon, est attachée à un cadre métallique
mobile autour d’un pivot horizontal ; le cadre est d’une part équilibré par
un poids, tandis que d’autre part, à l’autre extrémité, il porte une pointe
écrivante, laquelle trace, sur un cylindre enregistreur vertical, les mouve¬
ments de raccourcissement du muscle excité ,^et les mouvements d’élon-
225
MUSCLE. — MUSCLES STRIÉS. — PHYSIOLOGIE,
galion du muscle rentrant à l’état de repos. — Telle est la forme ty¬
pique et primitive d’un appareil myographique dont le levier s’élève ou
s’abaisse en amplifiant les mouvements qu’il a reçus du muscle passant
alternativement de l’état de repos à celui de contraction et vice versa. Mais
Marey a réalisé les dispositions myographiques de manière à pouvoir opérer
sur le muscle sans le détacher de l’animal : tel est l’appareil et l’installa¬
tion représentés figure 28. La grenouille en expérience est fixée sur une
planchette de liège au moyen d’épingles. Le cerveau et la moelle épinière
de l’animal ont été préalablement détruits, afin de supprimer tout mouve¬
ment volontaire ou réflexe. Le tendon du muscle gastro-cnémien a été
coupé et lié par un fil à un levier qui peut se mouvoir dans un plan hori¬
zontal : ce levier est attiré vers la grenouille dès que le muscle se rac¬
courcit ; puis, dès que la contraction cesse, il est ramené dans sa position
primitive à l’aide d’un ressort. Enfin ce levier se termine, à son extrémité
libre, par une pointe qui trace, sur un cylindre tournant recouvert de noir
de fumée,^ des lignes brisées ou des ondulations correspondant aux mouve¬
ments de va-et-vient du levier, c’est-à-dire aux alternatives de raccourcis¬
sement et de relâchement du muscle.
Cette disposition étant réalisée, si on excite le muscle par un brusque
changement électrique porté soit sur lui-même, soit sur le nerf qui l’anime
(fig. 29), on voit que la secousse, par le tracé qu'elle donne, se com¬
pose de plusieurs temps ; 1“ que l’excitation arrive directement sur le
muscle ou qu’elle lui soit transmise par le nerf, le muscle reste toujours un
NOOT. niCT. DE MÉD. ET CHIR. XXtU. — 15
MUSCLE. — MUSCLES STBIÉS. — PHYSIOLOGIE.
très-court espace de temps avant d’obéir à cette excitation ; ce premier
temps est celui dit de l’excitation latente, et se traduit sur le graphique par
ce fait que, si l’on note sur le cylindre le point où touchait le style éciivant
au moment de l’excitation, on voit ce style continuer à tracer depuis ce
point une certaine longueur de ligne droite (de A en B, fig. 29) ; 2“ le muscle
se raccourcissant attire le levier, lequel trace sur le cylindre une ligne
ascendante représentant le passage de l’état de repos à l’état actif; 3” au
niveau supérieur atteint par cette ligne d’ascension de la coui’he (fig. 29, 1,
en C), on obtient parfois {voy. contraction et secousse du muscle cardiaque,
pag. 252) une nouvelle ligne horizontale qui représente le temps pendant
lequel le muscle est demeuré dans l’état d’activité ou de contraction (fig. 29,
1, de C en D); mais le plus souvent (fig. 29, 2, DG) à la ligne ascendante BG
Fiü. 29. — Tracés graphique^ .de la çontraction p
succède immédiatement : 4” une ligne descendante DE qui trace le retour
du muscle à sa forme primitive, c’est-à-dire à l’état de repos.
Nous avons vu que le muscle, lors de sa contraction, gagne en épaisseur
ce qu’il perd en longueur : on peut donc aussi obtenir le tracé de la secousse
musculaire avec des appareils qui enregistrent non plus le raccourcisse¬
ment, mais le gonflement du muscle. C’est dans ce but que Marey a con¬
struit ses pinces myograpMques, lesquelles ont cet avantage précieux de pou-
MUSCLE. — MUSCLES STRIÉS. — PHYSIOLOGIE. 227
voir s’appliquer sans qu’il soit nécessaire de mettre le muscle à nu, de telle
sorte que l’on peut enregistrer les secousses d’un muscle tel que le biceps
sur le bras de l’homme. Nous reviendrons sur la pince myographique en
étudiant Vonde musculaire; mais il est facile dès maintenant de se figurer
un muscle, ou le bras dans toute son épaisseur, serré entre les mors aplatis
d’une pince; à chaque gonflement du muscle, du biceps par exemple, les
mors de la pince seront écartés et ce mouvement pourra être enregistré
avec les dispositions générales des appareils graphiques.
Quelles que soient les dispositions expérimentales adoptées, toutes les fois
qu’une excitation brusque, sans durée notable, un choc par exemple, ou
une décharge électrique, atteint le muscle, on observe le graphique de la
secousse musculaire, dans laquelle l’excitation latente dure de l/60e à 1/100'
de seconde; la période d’ascension (de raccourcissement) dure 1/6' de
seconde; la période de descente, qui lui succède immédiatement, dure un
temps à peu près égal.
Ces caractères de la secousse musculaire sont variables selon les condi¬
tions dans lesquelles on opère et selon les animaux sur les muscles des¬
quels on l’étudie. Nous donnerons quelques indications sommaires sur ces
modifications. — La fatigue du muscle, son refroidissement, l’arrêt de sa
circulation, modifient la forme (le tracé) de la secousse : par l’effet de la
fatigue, la secousse présente plus de durée; son amplitude diminue (la
ligne d’ascension se porte moins haut) ; la ligne de descente se prolonge
plus loin, c’est-à-dire que le muscle revient plus lentement à sa forme pri¬
mitive ou état de repos. On observe les mêmes effets sur un muscle refroidi
ou dont les artères ont été liées. On peut donc dire que ces diverses in¬
fluences diminuent l’énergie de la secousse et augmentent sa durée. — La
chaleur produit des effets inverses ; elle fait disparaître l’allongement de la
secousse musculaire, lorsque cet allongement existe.
La secousse des muscles des animaux à sang froid offre les caractères
de la secousse d’un muscle refroidi : elle présente une durée relativement
considérable et se fait remarquer par l’obliquité de ses lignes d’ascension,
et de descente. Au contraire la secousse des muscles de l’oiseau, laquelle se
traduit par un tracé brusquement ascendant et descendant, est très-brève
et ne dure que 2 à 3 centièmes de seconde.
Certains poisons modifient les caractères de la secousse d’une manière
tellement caractéristique, que, dit Marey, on pourrait déceler, d’après la
forme qu’ils donnent au tracé, les moindres traces de ces poisons intro¬
duites dans la circulation de l’animal.
C. Du tétanos physiologique. — Nous l’avons dit (p. 223), la secousse mus¬
culaire est le phénomène élémentaire de la contraction ; en effet, si au lieu
de faire arriver au muscle des excitations brusques, courtes et isolées, on
fait en sorte que ces excitations se succèdent rapidement, on voit sur le
graphique qu’une nouvelle secousse commence avant que la ligne de des¬
cente de ta précédente se soit achevée (fig. 29, c, d, c", d"); bien plus, si
la succession des excitations est assez rapide, on voit le raccourcissement
correspondant à la deuxième excitation s’ajouter à celui de la première
MUSCLE. — MUSCLES STRIÉS. — PHYSIOLOGIE.
secousse, de sorte que le raccourcissement total est plus considérable, en
même temps que le muscle reste raccourci d’une manière durable. En effet,
les ondulations qui traduisent les secousses deviennent de plus en plus
petites (fig. 30) et finissent par former une ligne droite qui se produit tout
le temps que les e.xcitations se succèdent avec la rapidité voulue (toute
réserve faite relativement aux phénomènes de fatigue dont nous parlerons
bientôt). Le muscle est alors en contraction; mais, on le voit, cette con¬
traction résulte d’une série de secousses fusionnées; c’est là ce qu’on a
appelé le tétanos physiologique (Marey).
Pour amener le tétanos physiologique, il faut au moins quinze excita¬
tions par seconde pour un muscle de grenouille, et trente pour les muscles
de l’homme.
On conçoit facilement que plus les secousses d’un muscle présentent de
Fig. 30. — Graphique du tétanos musculaire.
durée, moins il faudra d’excitations par seconde pour en amener la fusion,
et vice versa. Ainsi, la fatigue d’un muscle rend plus facile la fusion des
secousses, mais rend en même temps la contraction (tétanos) moins éner¬
gique. De même, trois excitations par seconde suffisent pour amener le
tétanos des muscles de la tortue ; mais, par contre, il en faut plus de
soixante-dix pour un muscle d’oiseau (Marey).
Ce tétanos physiologique obtenu par des excitations expérimentales peut-il
être identifié à la contraction telle qu’elle se produit sur l’animal vivant,
sous rftifluence du système nerveux (mouvements volontaires ou réflexes)?
Tout permet de le croire : en effet, si l’on ausculte un muscle contracté, le
biceps par exemple, on entend un bruit sourd qui ressemble au roulement
lointain des voitures sur le pavé. Ce bruit ou son musculaire présente une
hauteur qui correspond à environ trente vibrations par seconde (Haughton,
Collongues, Kônig), c’est-à-dire précisément au nombre de secousses né¬
cessaires pour amener le tétanos physiologique du muscle chez l’homme.
On admet donc que le son musculaire est la manifestation de la série de
secousses qui se fusionnent pour produire la contraction. En effet, si l’on
MUSCLE. — MUSCLES STKIÉS. — PHYSIOLOGIE.
229
augmente l’énei’gie de cette contraction, c’est-à-dire le nombre des secousses
composantes, on augmente l’acuité du son musculaire, c’est-à-dire le
nombre des vibrations qui le produisent. C’est ce qu’on vérifie facilement
en écoutant sur soi-même, au milieu d’un profond silence, le bruit du
muscle masséter plus ou moins énergiquement contracté : le bruit du mas-
séter peut ainsi s’élever d’une quinte (Marey).
D. Théorie de la contraction musculaire. — La contraction musculaire se
compose de secousses ; la théorie de la contraction se réduit donc à déter¬
miner quel est le mécanisme intime de la secousse. Ce mécanisme paraît
aujourd’hui assez bien précisé par la théoriedite de l’ onde musculaire (émise
d’abord par Aeby, adoptée et confirmée par Marey).
Lorsqu’on examine au microscope des parties d’animaux transparents,
dans lesquelles se trouvent des fibres musculaires, on voit, en effet, ces
fibres, lorsqu’elles produisent des mouvements, présenter un gonflement
ondulatoire; c’est ainsi que sur la patte d’une araignée on constate, à tra¬
vers la mince carapace chitineuse, que la contraction des fibres muscu¬
laires se montre sous forme d’un épaississement local, qui progi’esse comme
une vague, une onde, et cette progression est d’autant olus lente, plus fa¬
cile à suivre, que, la patte étant ^ détachée de l’animal, les muscles sont
près de perdre leurs propriétés. L’onde ainsi observée est-elle un phénomène
d’agonie, sans rapport avec le mécanisme normal de la secousse, ou bien
nous représente-t-elle ce que nous poui’rions appeler la forme anatomique
de la secousse?
Cette dernière interprétation paraît être la plus exacte. C’est ce qu’a dé¬
montré Marey en étudiant la secousse, sous la forme de gonflement trans¬
versal du muscle (pag. 226), au moyen des pinces myographiques. Lafig. 31
montre une disposition expérimentale qui permet de faire cette étude. Le
gonflement du muscle placé sur une. gouttière soulèvera deux petits leviers
qui vont inscrire leur tracé indépendamment l’un de l’autre sur un cylin¬
dre tournant. Supposons qu’on excite électriquement le muscle au niveau
du premier levier, on voit celui-ci donner le signal du gonflement du mus¬
cle en ce point ; mais le second levier ne donne son signal propre qu’une
fraction de temps plus tard ; c’est que ce gonflement étant bien réellement
une onde (gonflement local) qui se propage le long des fibres, le second
levier ne peut donner son signal que lorsque l’onde est arrivée jusqu’à lui.
D’après le retard du second soulèvement sur le premier (fig. 32), on peut
évaluer, en connaissant la vitesse de rotation du cylindre, le temps que met
l’onde musculaire à parcourir un certain trajet. On voit ainsi que la vitesse
de propagation de l’onde musculaire est d’environ 1 à 3 mètres par seconde.
Mais, d’après Marey, les influences qui modifient l’intensité et la durée de
la secousse musculaire modifient également l’intensité et la vitesse de pro¬
pagation de l’onde musculaire ; le transport de l’onde est ralenti par le
froid. Ajoutons encore que, d’après Aeby, si au lieu d’exciter le muscle au
niveau de l’une de ses extrémités, on l’excite dans toute sa longueur en
mettant chacune de ses extrémités en rapport avec l’un des fils du courant
excitateur, ou bien si l’on excite le nerf moteur du muscle, les deux réactions
MUSCLE. — MUSCLES STRIÉS. — PHYSIOLOGIE.
(soulèvements) données par les deux leviers myographiques (fig. 31) sont
exactement superposées, c’est-à-dire synchrones. C’est que sans doute dans
ce cas la fibre musculaire se raccourcit dans tous les points à la fois ; ou
bien encore que, dans le cas d’excitation par le nerf, les ondes qui partent
des points multiples où les nerfs atteignent les fibres contractiles (plaques
motrices) prenant leur origine à des niveaux très-divers, se mêlent et
confondent leurs effets, que les leviers ne sauraient plus accuser distincte¬
ment; aussi l’expérience sus-indiquée de Marey doit-elle être pratiquée sur
un muscle dont le nerf est devenu naturellement inexcitable ou a été em¬
poisonné par le curare.
MUSCLE. — MUSCLES STRIÉS. — PHYSIOLOGIE. 231
Le fait de l’existence de l’onde musculaire nous explique le pliénomène
eonnu sous le nom de contraction idio -musculaire, et que l’on observe
dans les muscles striés d’un sujet mort depuis quelques heures : si l’on frappe
vivement, avec le dos d’un couteau, le biceps par exemple, on voit se for¬
mer un gonflement très-accentué sur toute la ligne transversale selon la¬
quelle l’instrument a frappé le muscle; mais ce gonflement ne progresse
pas le long du muscle, il persiste plus ou moins longtemps dans le point
où il s’est formé. Nous avons eu occasion de constater ce phénomène sur
presque tous les muscles d’un supplicié, plus de 8 heures après la mort.
Cette contraction idio-musculaire nous^représente une onde ou plutôt une
série d’ondes, qui, dans le muscle encore faiblement excitable, peuvent
prendre naissance au point excité, mais ne peuvent plus progresser le long
des fibres. Et nous avons vu, en effet (pag. 229), que sur les muscles d’in¬
sectes l’onde observée au microscope se propageait d’autant plus lentement
que la fibre était plus près du moment où elle allait perdre entièrement
son excitabilité.
Quant au mode de formation de l’onde musculaire, nous ne connaissons
Fig. 32. — Graphique de la propagation de Fonde musculaire.
à ce sujet que le fait de tassement des stries musculaires au niveau du point
gonflé ; ily a comme une condensation longitudinale du muscle en ce point,
mais la striation n’en subsiste pas moins ; c’est ce que semblent montrer les
ingénieuses expériences de Ranvier sur le spectre musculaire. Un ou deux
faisceaux musculaires, pris sur un animal immédiatement après la mort et
placés entre deux plaques de verre, produisent, lorsque l’on observe au
travers de cette préparation une fente lumineuse, des spectres disposés
symétriquement de chaque côté de cette fente. Ainsi la fibre musculaire se
comporte pour la lumière comme fait un réseau (voy. les traités de physi¬
que), et cette propriété est due à un véritable réseau, c’est-à-dire à la stria¬
tion transversale du muscle. Or, si l’on observe le spectre obtenu avec des
fibres musculaires vivantes, on constate que lorsque ces fibres sont en té¬
tanos physiologique, les spectres se produisent encore, seulement ils sont
plus étendus et plus éloignés de la fente. Or, on sait en physique que plus
les stries sont nombreuses dans une longueur donnée d’un réseau, plus le
spectre produit est étendu. Il en faut donc conclure que la striation trans¬
versale existe dans toutes les phases physiologiques des muscles, mais que
ces stries sont plus serrées pendant la contraction.
232 MUSCLE. — muscles striés. — physiologie.
Nous avons déjà brièvement énoncé, en étudiant l’histclogie du muscle
strié, les différentes hypothèses par lesquelles on a voulu expliquer la pro¬
duction de cet état plus serré des stries du muscle contracté (voy. pag. 213),
c’est-à-dire, en admettant ces hypothèses, le tassement longitudinal des
sareous éléments dans une certaine étendue ou dans la totalité de la fibre.
Nous ne reviendrons pas sur cette étude ; mais nous devons rappeler ici
une théorie qui a eu un grand retentissement au point de vue physiologi¬
que, nous vouions parler de la spirale musculaire de Rouget, hypothèse
qui se trouverait, aussi bien que celle des sareous éléments, d’accord avec
les expériences du spectre musculaire que nous venons d’indiquer.
Selon Rouget, la fibrille musculaire, d’après les études faites sur le pédi¬
cule contractile des vorticelles, serait un vrai ressort en spirale (voy. ci-
dessus pag. 212) qui, activement distendu pendant l’état de repos du muscle,
reviendrait passivement sur lui-même dans le phénomène de contraction.
Le style des vorticelles nous montre en effet le principal organe de la loco¬
motion d’un animal constitué par une fibrille musculaire unique, libre dans
un canal, au centre d’une gaine d’une transparence parfaite, qui permet de
voir avec la plus grande netteté tous les changements que l’élément con¬
tractile éprouve pendant les états d’activité ou de repos, d’allongement ou
de contraction. Quand l’animal est tranquille, le style est au maximum
d’allongement et le corps aussi éloigné que possible du point d’attache.
Dans cet état, le filament central du style, la fibrille contractile, est com¬
plètement étendu ; elle n’est jamais droite cependant, mais présente cons¬
tamment une torsion en spirale très-allongée, comme un ruban tordu au¬
tour de son axe longitudinal. Aussitôt qu’un excitant mécanique, électrique,
thermique, etc., atteint l’animal, cette spirale allongée, revenant sur elle-
même, se transforme presque instantanément en un ressort en hélice d’une
régularité parfaite, à tours très-rapprochés, qui ne mesurent plus guère
que le cinquième de la longueur du style au repos et dont le diamètre
transversal s’est accru proportionnellement. Le raccourcissement et l’al¬
longement de l’organe contractile sont dus ici manifestement au rappro¬
chement et à l’écartement des tours d’un ressort en hélice. Mais, dit Rouget,
auquel de ces deux états se rapporte la mise enjeu de l’élasticité? Quel est
celui qui nous montre le ressort musculaire revenu à sa forme naturelle, à
son état de repos ? L’observation établit d’abord ce fait important : c’est que
le filament spiral n’apparaît jamais dans l’allongement extrême que lorsque
l’animal est vivant et sans lésions. Dès que l’animal est tué, les tours de
l’hélice se roulent en vrille et persistent définitivement dans cet état ; c’est
ce qu’on observe en faisant agir sur l’animal un agent toxique ou une tem¬
pérature de 45°. L’allongement de la fibrille spirale, organe du mouvement
musculaire chez la vorticelle, est donc lié à l’état de vie, c’est-à-dire à la
continuité de la nutrition et de l’échange de matières. Dès l’instant où la
vie est supprimée, l’élément contractile prend et conserve la forme natu¬
relle inhérente à sa structure, celle d’un ressort en hélice dont les tours
sont au maximum de rapprochement. C’est ainsi que Rouget arrive à cette
conciusion que la tendance vers un état de contraction extrême est une
MUSCLE. — MÜSCLES STRIÉS. — PHYSIOLOGIE. 233
propriété inhérente à la fibre musculaire, une conséquence nécessaii’e
de sa structure et de son élasticité. Pendant la vie, dit-il, cette ten¬
dance au raccourcissement est combattue par une cause d’extension qui
prédomine pendant le repos du muscle, se développe dans l’échange des
.matériaux de nutrition, augmente avec l’activité de leur apport, et peut
être momentanément suspendue par tous les agents que l’on nomme exci¬
tants de la contractilité musculaire (action nerveuse, choc, électricité, etc.).
En un mot, la contraction se produirait au moment où l’équilibre entre les
deux tendances opposées (raccourcissement et élongation) est rompu par
la suppression de la cause d’extension. Le mouvement qui cesse de pro¬
duire le travail d’extension musculaire, au moment de la contraction, se
manifeste sous forme d’élévation de température.
E. Durée possible de l’état de contraction. — Il est dès maintenant faeile,
connaissant les phénomènes complexes qui se passent dans le muscle à
l’état de contraction , de comprendre que cet état ne peut avoir qu’ une durée
limitée ; ce fait deviendra bien plus évident lorsque nous aurons indiqué
l’intensité des phénomènes chimiques de nutrition dont le muscle contracté
est le siège ; mais notons dès maintenant les résultats fournis par l’expé¬
rience relativement à la durée possible de la contraction. Cette durée est
très-limitée ; il est facile de constater qu’on ne peut tenir les membres su¬
périeurs étendus horizontalement plus de dix-neuf minutes (Gaillard, de
Poitiers) ; le sujet le plus vigoureux ne saurait rester plus de trente minu¬
tes debout, élevé sur la pointe des pieds par la contraction des gastro-cné-
miens. Liégeois fait justement observer que cette donnée, si vulgaire qu’elle
soit, a son importance pour le médecin, carelle lui permettra de reconnaître
si une déviation des membres est réelle ou simulée ; dans ce dernier cas,
elle ne pourra persister d’une manière permanente au delà de trente-trois
minutes.
F. De la tonicité musculaire. — Nous avons étudié l’état du muscle con¬
tracté par opposition à l’état du muscle en repos ; mais nous devons dire
dès maintenant que l’état de relâchement complet, tel qu’on le constate
dans le muscle dont on a sectionné le nerf moteur, n’est pas représenté
dans l’organisme vivant par les muscles dits à l’état de repos. Ces muscles,
malgré l’apparence complète de non contraction, sont dans un état parti¬
culier de tension qui a reçu le nom de tonicité. Si, en effet, le bras et l’avant-
bras étant au repos, on coupe le tendon du biceps, on voit immédiatement
ce muscle se raccourcir d’une petite quantité. On peut dire à la rigueur que
ce n’est là que le résultat de l’élasticité du muscle (voy. plus loin, pag. 235)
mise en jeu par l’éloignement de ses points d’insertions; c’est- à-dire que
les muscles, sur le vivant, n’auraient presque jamais leur longueur natu¬
relle et qu’ils seraient tendus soit par la contraction de leurs antagonistes,
soit par l’élasticité même des appareils osseux et articulaires, et que la ré¬
traction du muscle sectionné ne nous manifeste, dans ces circonstances,
que le fait de la tension musculaire. Cependant il est difficile d’admettre
qu’il n’y ait là que le résultat de l’élasticité du muscle, car il faut remarquer
que ce phénomène est sous la dépendance du système nerveux. La tonicité
234 MUSCLE. — muscles striés. — physiologie.
musculaire doit être plutôt considérée comme un état de contraction très-
faible : quand on coupe les nerfs des muscles (e.'cpériences de Brondgeest),
on voit ceux-ci devenir incomparablement plus flasques et incapables de
se rétracter lors de la section de leur tendon ; en un mot, la tonicité a dis¬
paru. La tonicité n’est donc pas une propriété propre du muscle ; c’est un
effet d’innervation; elle a sa source dans le centre gris de la moelle. Mais,
disons-le en passant, elle ne doit pas être considérée comme prenant nais¬
sance dans la moelle elle-même par une sorte d’automatisme de ce centi’e
nerveux ; il est démontré aujourd’hui qu’il faut chercher plus loin encore
l’origine de la tonicité ; la tonicité, comme la plupart des actes de contrac¬
tion, est de nature réflexe et implique par conséquent l’intervention non-
seulement des nerfs moteurs, non-seulement de la substance grise de la
moelle, mais encore celle des nerfs sensibles. Il suffit, comme l’a démontré
Brondgeest, de faire la section des nerfs sensitifs provenant d’une partie
dont les muscles sont en parfait état de tonicité, pour faire immédiatement
disparaître celle-ci. Ce qui, du reste, prouve bien l’influence du système
nerveux sur la tonicité, c’est l’action du curare : ce poison paralyse les nerfs
moteurs : or, si l’on empoisonne un animal par le curare, après avoir lié
préalablement l’artère d’une cuisse (pour la préserver du toxique), on observe
que le muscle gastro-cnémien de la patte empoisonnée, privé de son influx
nerveux central par le fait de la paralysie des ramifications nerveuses péri¬
phériques, est beaucoup moins résistant au doigt que le gastro-cnémien
du côté opposé, et le raccourcissement du muscle, après la section du tendon
d’Achille, se fait du côté paralysé dans de bien moindres proportions que du
côté sain (Liégeois).
A ce point de vue, la connaissance de la tonicité musculaire est de la plus
haute importance pour le médecin; la perte de la tonicité, succédant à la
paralysie des nerfs moteurs, nous explique pourquoi, dans les paralysies
faciales, le côté paralysé est entraîné du côté sain, même à l’état de repos
de la physionomie; pourquoi, lors de la paralysie d’un muscle de l’œil, la
tonicité des autres muscles détermine le strabisme, même en dehors de
toute activité musculaire, etc.
La tonicité des muscles est influencée par divers agents. Les effets de la
chaleur sont intéressants à noter, car ils sont différents pour le muscle lisse
et pour le muscle strié : la chaleur, ne dépassant que peu les limites de la
température normale du corps, augmente l’état de tonicité des muscles
striés, tandis qu’elle diminue celui des muscles lisses (Samkovy) ; c’est
peut-être là un simple effet réflexe, très-important à connaître pour com¬
prendre l’influence delà chaleur sur les vaso-moteurs, c’est-à-dire sur les
muscles des artérioles.
Nous avons vu (ci-dessus, pag. 233) que l’état de contraction ne saurait
être maintenu d’une manière permanente ; or, nous venons d’admettre que
la tonicité, qui est permanente, représente un léger degré de contraction.
11 y a là sans doute une contradiction apparente, pour l’explication de laquelle
nous admettrions volontiers l’idée émise par Onimus. L’activité permanente
révélée par l’état de tonicité s’expliquerait, d’après cet auteur, par des con-
MUSCLE. — MUSCLES STRIÉS. — PHYSIOLOGIE.
235
tractions fibrillaires atteignant successivement et non simultanément les
divers faisceaux des muscles, de sorte que les uns se reposeraient complè¬
tement tandis que les autres se contracteraient faiblement. Telle serait sans
doute l’origine du frémissement continu que Ton entend lorsqu’on ausculte
les muscles en l’absence de toute contraction apparente.
II. Propriétés générales du muscle. — Nous entendons, sous le nom
de propriétés générales du muscle, celles qui, comme l’élasticité, la nu¬
trition, le pouvoir électro-moteur, etc., lui sont communes avec d’autres
tissus oi'ganiques, mais présentent cependant dans le muscle des carac¬
tères intéressants qui doivent être étudiés comparativement dans le mus¬
cle à l’état de repos et dans le muscle en contraction.
A. Elasticité, extensibilité, résistance à la pression, etc. — Une des pro¬
priétés les plus remarquables du muscle est l’élasticité. Est-il besoin de
rappeler que par élasticité on entend la propriété qu’ont les corps de se
laisser écarter de leur forme primitive et d’y revenir dès que cesse d’agir
la cause mécanique qui les défoi’mait. Selon que ce changement de forme
est facilement obtenu, avec retour parfait vers la forme primitive, on dit
que l’élasticité est parfaite.
L’élasticité du muscle est due en grande partie à la présence du myo-
lemme ; mais on ne saurait l’attribuer uniquement à l’existence de cette
membrane élastique. Elle est due aussi au contenu de la gaîne, à la subs¬
tance musculaire proprement dite ; ainsi on constate expérimentalement
que la fatigue musculaire augmente l’extensibilité du muscle; les fibrilles ne
sont donc pas étrangères aux manifestations d’élasticité du muscle ; c’est
ce qui ressortira, au surplus, de l’étude de l’élasticité faite sur le muscle en
repos ou en contraction.
A l’état de repos, le muscle présente une élasticité parfaite : ainsi, les
muscles se laissent si facilement allonger que le bras, dépouillé de son en¬
veloppe musculaire immédiatement après la mort, n’oscille pas plus faci¬
lement que quand les muscles étaient en place, ce qui prouve qu’à l’état
de repos complet ceux-ci se laissaient facilement distendre et revenaient
parfaitement ensuite à leur forme primitive. Les sacs musculeux (oreillettes,
ventricules, estomac) se laissent si facilement distendre, à l’état de repos,
par tout ce qui tend à dilater leur cavité, qu’on ne peut comparer cette élasticité
qu’à celle d’une bulle de savon. Mais notons avec soin que cette élasticité
n’est pas une propriété purement physique du muscle, commel’élasticité des
ligaments jaunes qui possèdent cette propriété indéfiniment après la mort,
qui, l’ayant perdue par dessiccation, la reprennent quand on les laisse s’im¬
biber d’eau ; l’élasticité du muscle dépend de la vie, de la nutrition, ou tout
au moins de la composition chimique du muscle, composition qui est im¬
médiatement sous l’influence de la vie de cet élément (innervation et cir¬
culation. — Voyez plus loin: rigidité cadavérique, pag. 249).
Le muscle contracté, si rien ne l’empêche de réaliser la forme globu¬
leuse qu’il tend à prendre alors, est aussi mou et aussi élastique que dans
l’état de repos. Si on le palpe alors, on le trouve très-mou. C’est un phé¬
nomène que les chirurgiens, par exemple, ont occasion de constater,
MUSCLE. — MUSCLES STIUÉS. — PHYSIOLOGIE.
lorsqu’api'ès l’amputation d’un membre, l’amputation de la cuisse, les mus¬
cles sectionnés, pris de contractions tétaniformes, se rétractent vers la
racine du membre. Rien ne les empêchant alors de réaliser complètement
leur forme d’état actif, puisqu’ils n’ont plus d’insertions infériéures, ils se
retirent vers la racine du membre et y forment une masse globuleuse,
molle, fluctuante. Il est même des expériences qui montrent que le muscle
à l’état de contraction est plus extensible qu’à l’état de repos, c’est-à-dire
qu’il se laisse plus facilement distendre. Ces expériences, produites par
Weber, méritent d’être rapidement résumées : 1® Weber a construit, avec
des faisceaux de fibres musculaires, des pendules à torsion, et en écartant
l’aiguille de sa position de repos, il a remarqué que les oscillations qui
succèdent à cet écartement sont plus rapides avec un muscle à l’état de
repos, qu’avec un muscle contracté. En d’autres termes, en observant ces
oscillations sur un pendule musculaire que l’on met en état de contrac¬
tion, on constate un ralentissement qui indique une plus grande facilité
d’élongation, car la rapidité du tournoiement de l’aiguille est, d’après les
lois physiques, en raison de la force d’élasticité du fil employé, c’est-à-dire
en raison de sa résistance à l’élongation. 2° Dans une seconde expérience,
Weber a constaté qu’un poids, suspendu à un muscle contracté, lui fait subir
une élongation relativement plus grande que celle qu’il subirait à l’élat de
repos par l’action du même poids. Or, on conçoit facilement que plus le
poids employé sera grand, plus l’élongation sera considérable, et qu’en
augmentant successivement la valeur du poids on arrive à donner au muscle
contracté des longueurs égales et finalement supérieures à celles qu’il
aurait s’il était, à l’état de repos, tendu par ces mêmes poids. Or, quand on
est arrivé au poids qui donne ce dernier résultat, on constate un phéno¬
mène en apparence paradoxal : c’est qu’en chargeant de ce poids le muscle
en repos, et en le faisant, par une excitation quelconque, entrer en con¬
traction, au lieu de le voir se raccourcir, on le voit au contraire s’allonger.
Ce fait d’un muscle qui, chargé d’un poids relativement considérable, tra¬
duit sa contraction par un allongement et non par un raccourcissement,
résulte tout simplement de ce que le muscle, en état de contraction, est
plus faiblement élastique, c’est-à-dire moins résistant à l’élongation que
dans l’état de repos. Ces résultats expérimentaux, énoncés dès longtemps
par Weber, et reproduits par Hermann, ont été tout récemment confirmés
par les nouvelles recherches de G. Blix.
Ces résultats paraissent singulièrement en désaccord avec ce qu’on a
l’habitude d’observer sur un membre contracté sur le sujet vivant. En effet,
tout le monde a pu constater sur soi-même que le biceps, par exemple,
lorsqu’il fléchit l’avant-bras sur le bras, est singulièrement dur et paraît
fort peu dépressible, très-fortement élastique, très-résistant à l’élongation ;
et, en présence de ces impressions que donne le toucher, on a peine à
croire à la mollesse et à l’extensibilité que nous venons d’assigner au muscle
contracté ; c’est que, vu leur disposition relativement au squelette, les
muscles sur le vivant ne peuvent presque jamais réaliser la forme qu’ils
tendraient à prendre par le fait de la contraction. Quand, en effet, le biceps
MUSCLE. — MUSCLES STRIÉS. — PHYSIOLOGIE.
237
passe de la forme de repos à la forme active, il tend (voy. p. 222) à se rac¬
courcir de près des 5/6 de sa longueur; mais le déplacement qu’il peut
faire subir aux os lui permet à peine de se raccourcir de 1/6 à 2/6. Nous
avons donc alors un muscle qui, dans sa forme active, est fortement vio¬
lenté, étiré, qui est, en un mot, dans l’état d’une bande de caoutchouc
énergiquement tendue. Ceci revient à dire que la dureté du muscle contracté
provient non de l’existence de l’état de contraction, mais de ce que le rac¬
courcissement inhérent à la contraction ne peut être entièrement réalisé
(à moins qu’on ne sectionne l’un des tendons du muscle).
L’élasticité du muscle joue, ainsi que l’a montré Marey, un rôle impor¬
tant dans la mécanique animale, car elle est une condition d’utilisation
parfaite du travail produit par la contraction musculaire. Marey a, en effet,
démontré expérimentalement que lorsqu’une force vive agit sur un levier
par l’intermédiaire d’un corps non élastique, une grande partie de cette
force est perdue en un choc (se transforme en chaleur sans résultat utile),
tandis que si l’intermédiaire est un corps élastique, celui-ci, par le fait de
son élasticité, emmagasine et puis restitue sous forme de travail méca¬
nique la force qui se serait dépensée en choc, de telle sorte que l’effet utile
est en définitive bien plus considérable. Pour le cas du muscle, on peut dire
que si ce tissu n’était pas élastique, la force instantanée qui est produite
par chaque secousse viendrait se briser en partie contre le levier à mouvoir
et se traduirait en partie par un choc qui diminuerait d’autant le travail
utile.
B. Pouvoir électro-moteur. — Le muscle possède des propriétés électro¬
motrices, c’est-à-dire qu’il donne naissance à des courants électriques, dont
la direction, l’intensité et les variations ont été étudiées avec soin. On trou¬
vera, à l’article Électricité (t. XII, p. 485), une analyse complète de tout ce
qui est relatif au courant naturel du muscle à l’état de repos, à l’oscillation
négative, etc. (électricité des muscles et des nerfs) . Nous nous contente¬
rons donc de résumer ici très- succinctement les faits les plus essentiels,
afin de pouvoir indiquer quelle est la valeur des phénomènes électro-mo¬
teurs relativement à la physiologie du muscle. — 1° Toutes les fois que,
sur un muscle à l’état de repos, on fait communiquer les deux fils d’un gal¬
vanomètre, l’un avec la masse intérieure du muscle (ou avec sa section
transversale), l’autre avec la surface du muscle (ou avec sa section longitu¬
dinale), on observe une déviation de l’aiguille du galvanomètre indiquant
l’existence d’un courant produit par ce fait que la surface (ou section lon¬
gitudinale) du muscle est positive par rapport au céntre ou à la section
transversale, laquelle est négative. — 2“ Si, l’expérience étant ainsi installée,
on fait, par des excitations convenables, entrer le muscle en contraction,
on observe, tant que le muscle est contracté, que l’aiguilie, précédemment
déviée, revient vers le zéro en oscillant au delà et en deçà de lui (Du Bois-
Reymond). L’état électro-moteur du muscle a donc changé quand celui-ci a
passé de l’état de repos à l’état de contraction ; ce changement porte le nom
de variation négative. Du Bois-Reymond, qui découvrit la variation néga¬
tive, considéra ce phénomène comme résultant de l’affaiblissement du cou-
238 MUSCLE. — muscles striés. — physiologie.
rant normal (électro-iiioteur) du muscle à l’état de repos, affaiblissement
qui permettrait alors la manifestation d’un courant de sens contraire, dû
aux polarités secondaires du fil du galvanomètre (polarisation des électro¬
des. — Voy. la Physique médicale de Wundt, trad. de Ferd. Monoyer). Mat-
teucci, au contraire, crut à une complète inversion du courant normal de
repos. L’expérience a donné raison à Du Bois-Reymond, car, étant parvenu
à disposer des électrodes qui ne présentent pas de polarisation (zinc amal¬
gamé plongeant dans une solution de sulfate de zinc. — Régnault), on a pu
prouver que quand le muscle passe à la forme active, il n’y a que suppres¬
sion ou même seulement diminution, mais jamais renversement du cou¬
rant normal du muscle à l’état de repos.
Dans la pensée que le pouvoir électro-moteur et sa variation négative
pourraient donner la clef des principales propriétés du muscle, et notam¬
ment du passage de l’état de repos à l’état de contraction, on a entrepris à
ce sujet de nombreuses études, et, après avoir précisé les conditions du
courant, on a cherché à les expliquer par une théorie dite des molécules pé-
ripolaires électriques [Voy. art. Électricité,!. XII, p. 486). Nous n’entrerons
pas ici dans ces détails, pour les raisons énoncées plus haut, et d’autre part
parce qu’il nous semble démontré aujourd’hui que l’étude de ces courants,
loin de dominer la physiologie du muscle, tend à ne nous les montrer que
comme les manifestations des phénomènes chimiques dont les muscles
sont le siège. Ces phénomènes chimiques, même pour un muscle non dé¬
nudé, ne présentent pas la même intensité dans les parties profondes et dans
les parties superficielles de l’organe. Lorsque le muscle est dénudé, la diffé¬
rence est encore plus sensible, et le courant dit électro-moteur est encore
accru par le fait de l’altération plus ou moins rapide des diverses portions
(Hermann). Becquerel explique aussi le courant musculaire par des dé¬
compositions chimiques, et démontre que la direction du courant tient à
Fintensité de ces décompositions, intensité différente pour les diverses cou¬
ches, et non à la structure et aux propriétés intimes du muscle. En effet,
ayant réduit un muscle en bouillie. Becquerel a reconnu dans cette masse
un courant analogue à celui du muscle sain et entier. D’autre part, ayant
placé un muscle sain ou un muscle réduit en pâte dans un milieu d’azote
ou d’bydrogène, il a constaté que, vers le début de l’expérience, le courant
avait encore la direction ordinaire, mais qu’il diminuait bientôt rapidement
et prenait finalement une direction en sens inverse, ce qui doit être attribué
à ce qu’en ce moment il y avait encore une certaine quantité d’oxygène au
centre de la masse musculaire, tandis que ce gaz avait complètement dis¬
paru de la superficie. Ajoutons enfin que la forme des morceaux de muscle
mis en expérience pour constater le pouvoir dit électro-moteur exerce une
grande influence sur la direction du courant observé ; qu’un muscle peut
présenter le courant électro-moteur, et cependant avoir perdu toutes ses au¬
tres propriétés vraiment caractéristiques (contractilité) ; que les poisons qui
tuent le muscle laissent persister ses propriétés électro-motrices ; qu’on a
pu observer des courants analogues en expérimentant avec des morceaux
de tissus vivants quelconques, même de végétaux, par exemple avec des
MUSCLE. — MUSCLES STRIÉS. — PHYSIOLOGIE.
morceaux de pulpe de pomme de terre, etc., etc. Nous devons aussi signa¬
ler les recherches toutes récentes d’Hermann (de Zurich) ; ce physiologiste
a constaté que la force électro-motrice du muscle, après section transver¬
sale, n’apparaît pas instantanément, mais que sa production exige un cer¬
tain temps (1/300* de seconde environ), d’où il conclut qu’il n’existerait
pas d’état électrique dans le muscle au repos, et que le pouvoir électro-mo-
teui’ se développerait par l’effet d’actions ayant leur siège au niveau de la
section.
La valeur du pouvoir électro-moteur du muscle en repos étant ainsi ra¬
menée à sa juste signification, quelle est donc celle de V oscillation négative
du muscle contracté ? Elle est de même ordre, et nous empruntons, pour
l’expliquer, l’ingénieuse hypothèse émise par Onimus : « La direction des
courants, dit-il, dépend des différences de réactions chimiques, le point le
plus oxydé étant négatif par rapport à celui qui l’est le moins. Il y aura
donc courant chaque fols que, dans un même tissu, les points en commu¬
nication avec le galvanomètre présenteront une différence d’activité chimi¬
que. Au repos, certains points étant plus activement oxydés que d’autres,
surtout ceux qui sont exposés à l’air, il y aura un courant produit par cette
inégalité d’oxydation, courant différentiel et qui est proportionne! à cette
relation. Mais à l’état de fonctionnement, les phénomènes chimiques de¬
viennent identiques dans toutes les parties du muscle, l’oxydation intime
du tissu s’effectue en tous les points, et comme le courant constaté pen¬
dant le repos n’est que le résultat d’une différence d’oxydation, il est évident
qu’il doit disparaître du moment que cette différence disparaît elle-même. »
(Onimus, Dict. EncycL, art. Musculaire (Tissu), physiologie, p. 660.)
G. Nutrition : phénomènes chimiques. — Le muscle, à l’état de repos,
comme en contraction, vit et se nourrit, c’est-à-dire que sa composition
chimique, ou du moins celle du liquide qui le baigne, change incessam¬
ment; en un mot le muscle respire. Ces phénomènes chimiques présentent
une intensité très-différente selon que le muscle est en repos ou en con¬
traction.
Le muscle en repos, même détaché du corps, tant quïl vit encore, ab¬
sorbe de l’oxygène et dégage de l’acide carbonique. Hermann avait prétendu
que les phénomènes d’échange gazeux que présentent des morceaux de
muscle séparés du corps de l’animal et placés au contact de l’air, sont des
phénomènes de putréfaction; mais P. Bert {Leçons sur la respiration) a
démontré que ce sont bien là des phénomènes de respiration, de combus¬
tion organique, et il a constaté des échanges respiratoires analogues, mais
moins intenses, dans les divers tissus.
Dans le muscle en contraction les combustions respiratoires sont bien
plus actives : il y a dégagement considérable d’acide carbonique ; il se pro¬
duit aussi de l’acide lactique ou sarcolactique. H en résulte que le muscle,
qui à l’état de repos présentait la réaction alcaline du sérum sanguin,
devient acide par l’effet d’une contraction plus ou moins énergique et pro¬
longée. L’acide lactique, auquel est due l’acidité du muscle actif, aurait pour
oi’igine le dédoublement du glucose ou de l’inosite du tissu musculaire ;
MUSCLE. — MUSCLES STEIÉS. — PHYSIOLOGIE.
mais, dit Gautier {Chimie, t. I, p. 314), en présence de l’augmentation de
chaleur et d’acide carbonique qui ont lieu en même temps, il semble pro¬
bable que l’inosite elle-même dérive de matières plus complexes brûlées
pendant la contraction. Nous rechercherons plus tard, à propos du travail
musculaire, quels sont, parmi les principes alimentaires, ceux qui parais¬
sent fournir plus spécialement à la combustion qui se produit dans le
muscle contracté.
L’état de tonicité étant intermédiaire entre le repos et la contraction pro¬
prement dite, ainsi que nous l’avons vu précédemment, présente, au point
de vue de l’activité des phénomènes respiratoires, un degré plus prononcé
que dans l’état de repos, et moins intense que dans l’état de contraction.
Une expérience très-élégante de Cl. Bernard rend on ne peut plus évi¬
dentes les modifications des combustions, c’est-à-dire les variations des
quantités d’oxygène absorbé et d’acide carbonique dégagé dans les divers
états du muscle. Après avoir isolé une veine émanant d’un muscle, il ana¬
lyse le sang de cette veine dans différents états du muscle et le compare au
sang artériel. Pour cette expérience, le muscle droit antérieur de la cuisse
présente, chez le chien, cet avantage d’être suffisamment isolé au point de
vue de ses vaisseaux et de ses nerfs ; on peut dès lors agir sur lui exclu¬
sivement, et analyser le sang qui l’a traversé. Ces analyses, faites parti¬
culièrement au point de vue de la quantité d’oxygène contenu dans le sang
artériel et veineux, sont comparables entre elles; elles sont faites parle
procédé indiqué par Cl. Bernard et qui consiste à déplacer l’oxygène par
l’oxyde de carbone; en voici le tableau assez expressif par lui-même :
Oxygène pour 100 cc.
Sang artériel du muscle . 7,31
Ç État de paralysie (nerf coupé)... ' 7,20
Sang veineux du muscle. î État de repos (nerf intact) . 5,00
( État de contraction . 4,28
Il y a donc bien une différence notable entre le repos (avec tonicité) et
l’état de paralysie : la respiration élémentaire est presque nulle dans le
muscle paralysé; au contraire, dans le repos normal, le muscle étant en
état de tonicité, la consommation d’oxygène est presque du tiers de la
quantité totale contenue dans le sang artériel afférent.
D. Sensibilité du tissu musculaire. — Les muscles sont peu sensibles,
c’est-à-dire que les excitants ordinaires, tels que le contact, la section, qui
au niveau de la peau donnent lieu à des sensations très-nettes et doulou¬
reuses suivant leur intensité, ne produisent qu’une sensation obscure lors¬
qu’ils agissent directement sur le muscle : ainsi, dans les amputations la sec¬
tion des muscles n’est que peu ou pas douloureuse: sur le muscle du cœur
on a pu constater (cas du jeune de Montgomery observé par Harvey ; cas de
Groux, de Hambourg) que ce tissu ne donnait lieu à aucune sensation nette
lorsqu’on lui faisait subir des attouchements plus ou moins prolongés.
Cependant l’application de l’électricité paraît donner lieu à des sensations
douloureuses localisées dans le muscle ; c’est ce qu’a constaté Duchenne
MUSCLE. — MUSCLES. STRIÉS. — PHYSIOLOGIE. 241
(de Boulogne) sur le muscle grand pectoral mis à nu, chez une femme,
pendant l’ablation d’une tumeur du sein.
Mais le muscle possède une sensibilité particulière, dite sens musculaire,
grâce à laquelle la conscience, les centres encéphaliques apprécient, lors¬
qu’un muscle se contracte, l’intensité et la rapidité de cette contraction.
Ch. Bell a le premier attiré l’attention sur ce fait de l'existence d’un sens
musculaire particulier, étudié plus tard par Gerdy sous le nom de sentiment
d’activité musculaire. On n’est pas encore fixé sur le mécanisme et sur les
organes nerveux terminaux qui sont le siège de cette sensation. Claude
Bernard a du moins mis hors de doute l’existence de cette sensibilité et
son importance physiologique : en coupant tous les nerfs cutanés d’un
membre, chez un animal, on peut rendre la peau parfaitement insensible,
et cependant l’animal marche alors encore assez bien, parce que la sensi¬
bilité musculaire est conservée; mais lorsque, au lieu de couper les nerfs
cutanés, on coupe les racines postérieures (c’est-à-dire tous les nerfs sen¬
sitifs des membres, nerfs sensitifs musculaires et autres), on voit que les
mouvements ont perdu toute assurance. De même chez l’homme, lorsque
k' paralysie de sensibilité est profonde et atteint les rameaux sensitifs
des muscles, les malades ne peuvent faire agir leurs membres qu’avec diffi¬
culté et en regardant ces membres pour en diriger le mouvement. Enfin il
est des observations pathologiques où l’on constate la paralysie du sens
musculaire avec une netteté toute particulière ; ainsi dans certaines for¬
mes d’hystérie, la malade, dès que ses yeux sont fermés, n’a plus con¬
science de l’étendue des mouvements qu’elle peut faire exécuter à ses
membres, de même qu’elle est incapable d’apprécier le poids d’un corps
qu’on lui met dans la main .
Le sens musculaire nous permet- en effet, à l’état normal, de juger de la
force et de l’étendue de nos mouvements, c’est-à-dire de l’intensité des
contractions qui les produisent ; nous jugeons de la force de nos mouve¬
ments, puisque nous distinguons les uns des autres les poids soulevés
successivement, pourvu qu’ils diffèrent au moins de 1/17 de leur poids
total (Weber).
Cependant il faut avouer que l’étude du sens musculaire présente
encore de grandes obscurités, notamment au point de vue de l’inter¬
prétation de son siège. Ainsi, pour Wundt, le siège ou plutôt le point
de départ des sensations du mouvement, c’est-à-dire de la contrac¬
tion, ne serait pas dans les muscles eux-mêmes, mais bien dans les
cellules nerveuses motrices (de la substance grise antérieure de l’axe
spinal), parce que, dit-il , nous n’avons pas seulement la sensation
d’un mouvement réellement exécuté, mais même celle d’un mouvement
simplement voulu; la sensation du mouvement paraîtrait donc liée directe¬
ment à l’innervation motrice. J. Millier, Ludwig, Bernstein, Bernhardt
pensent également que le sens musculaire, qui par suite serait mieux
nommé conscience dinnervation musculaire, se réduit à la faculté d’appré¬
cier exactement l’intensité de l’excitation qui part de l’encéphale pour aller
provoquer le mouvement voulu. Déterminant la contraction des muscles
NOUV. DICT. DE MÉD. ET CHIR. XXIII. — 16
242 MUSLCE. — muscles striés. — physiologie.
par la faradisation à travers la peau, Bernhardt a remarqué qu’il devenait
alors très-difficile au sujet en expérience de reconnaître la différence des
poids qu’on lui faisait ainsi soulever, différence qu’il appréciait très-bien
lorsque la contraction se faisait sous l’influence de la volonté. Bernhardt
en conclut que le sens de la contraction musculaiie est une fonction
psychique. Il reconnaît en même temps que les impressions sensitives nées
des parties molles et articulaires qui avoisinent les muscles et les parties
mises en mouvement, contribuent puissamment à compléter la notion
fournie par les autres sources du sens musculaire. Cette manière de voir
se rapproche de celle de Trousseau, qui mettait en doute le sens muscu¬
laire, tel que l’ont entendu Ch. Bell et Duchenne (de Boulogne), et rappor¬
tait tout aux sensations extrinsèques aux muscles, en faisant remarquer
que, si l’on fait dans l’espace avec le bras des signaux quelconques, il
semble que la sensation que l’on éprouve est rapportée non aux muscles
mais aux articulations qui se meuvent ; de même, si on écarte les doigts,
il est bien difficile de trouver la notion sensible du mouvement dans d’au¬
tres parties que dans la peau distendue des commissures. Nous n’insiste¬
rons pas ici sur cette interprétation des faits relatifs à la nature du sens
musculaire; le lecteur trouvera la théorie de Trousseau développée par
lui-même dans le tome III de ce Dictionnaire (art. Ataxie, t. III, p. 777).
Un travail récent de Cari Sachs {Archives de Reichert et du Bois-Reymond,
1874) nous paraît mettre aujourd’hui hors de doute la sensibilité propre-
du muscle. Cet auteur isole, chez la grenouille, un muscle de telle sorte
qu’il ne soit plus en rapport avec le reste du corps que par le nerf qui
l’anime. Dans ces circonstances, en excitant à l’aide d’un courant induit
le muscle ou le nerf qu’il reçoit, on provoque des convulsions générales
de nature réflexe ; les filets nerveux compris dans le nerf du muscle ne
sont donc pas tous moteurs, quelques-uns sont sensitifs ou centripètes.
Quant aux réflexes que provoquent, dans l’expérience sus-indiquée, ces-
filets centripètes, ils seraient, d’après le même auteur, bien moins le fait
de l’excitation directe (expérimentale) de ces filets, que celui de leur exci¬
tation par l’intermédiaire de la contraction musculaire provoquée (sens
musculaire). En effet, en faisant agir dans les mêmes circonstances que-
précédemment non plus l’électricité, mais l’ammoniaque à un degré de
dilution où cet agent est, comme on sait, un excitant du muscle et non
du nerf, Garl Sachs observe que le muscle se contracte et qu’en même
temps des mouvements réflexes se produisent dans tout le corps de l’ani¬
mal. Ces réflexes, dit l’auteur, ne peuvent être causés par l’action directe
de l’ammoniaque sur les filets nerveux sensitifs, mais seulement par la con¬
traction que provoque l’ammoniaque et qui, à son tour, excite les filets
nerveux centripètes. Etudiant au microscope la terminaison des nerfs
dans les muscles de la grenouille, le même auteur a été amené à recon¬
naître des extrémités nerveuses qu’il considère comme sensitives et qui
seraient caractérisées par ce fait qu’elles n’arriveraient pas, comme les ter¬
minaisons motrices, jusque dans l’intérieur de la fibre musculaire, mais for¬
meraient un réseau délicat en dehors du sarcolemme et décriraient des spires
MUSCLE. — MUSCLES STRIÉS. — PHYSIOLOGIE.
243
comme fait le lierre autour d’un tronc d’arbre, de telle sorte que la sensa¬
tion de la contraction musculaire résulterait de la pression mécanique que
la fibre musculaire, au moment de son raccourcissement (épaississement),
exerce sur ce réseau nerveux périphérique.
III. Propriétés spéciales du muscle. — Nous rangeons sous ce titre
les propriétés qui sont caractéristiques du muscle, et qu’on ne rencontre
que dans ce tissu. Il est évident que les propriétés d’élasticité, de nutri¬
tion, de sensibilité, quoique communes au muscle et à un grand nombre
de tissus, présentaient déjà dans le muscle des caractères particuliers ; mais
ici nous allons rencontrer dans le muscle des phénomènes qui lui sont en¬
tièrement propres et qui méritaient à ce titre d’être complètement sé¬
parés de ceux précédemment décrits. Nous étudierons la contractilité mus¬
culaire et les diverses questions qui se rapportent au travail musculaire.
A. Contractilité ou irritabilité musculaire. — Les phénomènes dont
l’organisme, vivant est le siège ont pour origine la mise en jeu de proprié¬
tés siégeant dans les éléments anatomiques, et dont la manifestation est
provoquée par des causes extérieures que l’on nomme causes excitantes ou
excitations. Les éléments d’une glande, sous l’influence d'une excitation,
révèlent leurs propriétés spéciales en sécrétant un produit variable avec
chaque glande; le nerf, sous l’influence d’une excitation, révèle sa pro¬
priété spéciale, la neurilité, en donnant naissance à certains phénomènes
de conduction ou de propagation d’excitation, au moyen desquels il va
réveiller l’activité d’autres éléments anatomiques en connexion avec lui.
Le muscle enfin, sous l’influence d’une excitation, manifeste sa propriété
caractéristique en passant de la forme de repos à la forme de contraction;
la contractilité nous représente donc l’irritabilité spéciale du muscle.
Ces notions, qui paraissent aujourd’hui si simples, n’ont fait que diffi¬
cilement et seulement depuis quelques siècles leur apparition dans la
science. Les anciens ne voyaient dans le muscle entrant en contraction
qu’un appareil passif que venaient gonfler les esprits animaux ; ils n’avaient
nulle notion des propriétés des tissus, des éléments anatomiques. Glisson,
le premier (1672), prononce le mot i" irritabilité, qu’il considère comme
une propriété caractéristique des êtres vivants, propriété qui détermine les
mouvements organiques et se trouve mise enjeu par des causes extérieures
qu’il nomme causes irritantes. Haller reprend la théorie de l’irritabilité de
Glisson, et l’étudie au point de vue expérimental ; seulement c’est au sys¬
tème musculaire qu’il applique spécialement le mot d’irritabilité ; s’il res¬
treint ainsi la question, qui devait plus tard reprendre toute son étendue
après que Bichat eût fondé l’anatomie générale, du moins il en définit si
bien les termes^ qu’aujonrd’hui encore on désigne sous le nom d’irritabi¬
lité hallérienne la propriété caractéristique du muscle.
La question de l’irritabilité hallérienne se réduit à ceci : les muscles
jouissent-ils par eux-mêmes de la propriété d’entrer en contraction sous
l’influence d’un excitant, ou bien ne doivent-ils cette propriété qu’aux
nerfs qui les pénètrent et se terminent en eux? Les preuves que donnait
Haller à l’appui d’une localisation dans le muscle lui-même nous parais-
244
MUSCLE. — MUSCLES STRIÉS. — PHYSIOLOGIE.
sent aujourd’hui de bien peu de poids : il faisait remarquer le peu de rap¬
port qui existe entre le volume des nerfs et la puissance contractile des
organes moteurs la persistance des mouvements du cœur arraché de la
poitrine était également pour lui une preuve de l’indépendance du muscle
et du nerf. Aussi, après Haller, a-t-on longtemps encore soutenu que le mus¬
cle n’est pas directement excitable et que tous les excitants appliqués au
muscle n’agissent sur lui que par l’intermédiaire des terminaisons ner¬
veuses motrices qu’il contient; mais aujourd’hui l’irritabilité nerveuse a
été mise hors de doute par des procédés d’analyse expérimentale d’une
parfaite précision : nous voulons parler des expériences de Cl. Bernard
avec le curare, et de celles de Longet par la section des nerfs.
On trouvera à l’article Curare (t. X, p. 551) une histoire complète de
ce poison et des précieux moyens d’analyse qu’il a fournis à la physiologie
expérimentale. Contentons-nous de rappeler que cet agent rend les nerfs
moteurs complètement incapables d’action : soit qu’il agisse sur les nerfs
eux-mêmes ou seulement sur leurs plaques tei’minales (Vulpian), toujours
est-il qu’il rend les nerfs moteurs incapables de transmettre une irritation
aux muscles. Cependant, chez un animal ainsi empoisonné, les muscles
excités directement peuvent passer de la forme de repos à la forme active.
(Cl. Bernard, Kôlliker). Les muscles sont donc bien excitables indépen¬
damment de toute action nerveuse.
Les expériences de Longet ont montré qu’un nerf moteur séparé (par sec¬
tion) de l’axe cérébro-spinal perd au bout de quatre jours toute excitabilité,
tandis que le muscle correspondant demeure encore directement excitable
plus de trois mois après la section du nerf. Comme du reste les recherches
de Waller, Krause et Vulpian ont depuis lors montré qu’à la suite de la
section des nerfs leur bout périphérique subit dans toute son étendue la
dégénérescence granulo-graisseuse, rien n’est plus légitime que les conclu¬
sions tirées par Longet de ses expériences, à savoir que : « Si, longtemps
après l’extinction de toute force nerveuse motrice, la fibre charnue mani¬
feste encore son irritabilité sous une influence même purement mécanique,
la décharge d’un agent impondérable partant des nerfs de mouvement n’est
pas nécessaire à la nianifestation de cette propriété, et le stimulus spécial
transmis par les nerfs de cette classe aux organes musculaires n’est qu’une
des nombreuses causes excitatrices de leur irritabilité. »
L’irritabilité étant bien une propriété du muscle lui-même, il nous faut
passer rapidement en revue les agents qui la font entrer en jeu (excitants
du muscle) et ceux qui la modifient (poisons du muscle).
a. Excitants du muscle. — Les agents qui peuvent solliciter l’irritabilité
du muscle sont très-nombreux; ne sachant pas exactement leur mode in¬
time d’action, on les classe simplement, comme du reste pour les excitants
des nerfs, en physiques, chimiques et physiologiques.
Parmi les excitants physiques ou mécaniques il faut citer : le choc, le
pincement, la piqûre, le tiraillement, la pression (voy. ci-dessus p. 223) ;
le simple contact d’un courant d'air, d’un souffle effleurant le muscle mis
à nu, produit le même effet, comme il est donné tous les jours de le con-
MUSCLE. — MUSCLES STRIÉS. — PHYSIOLOGIE. 245
stater dans les autopsies d’animaux récemment sacrifiés et notamment sur
le muscle cardiaque, même réduit en fragments. La chaleur, le froid, c’est-
à-dire un changement brusque de température excite également la contrac¬
tion des muscles striés ; mais si la variation de température est lente et ne
s’éloigne pas beaucoup de la chaleur normale, les muscles striés ne mani¬
festent aucune réaction, tandis que les muscles lisses {voy. plus loin) se
contractent. C’est ainsi qu’il faut comprendre les dénominations de muscles
thermosystaltiques appliquées aux fibres lisses, et de muscles athermosystal-
tiques appliquées aux fibres striées ; c’est ainsi que les fibres lisses du dartos,
et en générai celles de la peau, se contractent par le contact d’un milieu
froid, et notamment par l’immersion dans l’eau froide; c’est ainsi que l’on
voit les parois intestinales d’un animal sacrifié et ouvert, présenter des
mouvements péristaltiques très-accentués soit par le contact de l’air froid,
soit par celui de l’eau chaude. Il suffit d’eau à 20 degrés sur un animal
mort depuis quelques instants et déjà refroidi. — La lumière elle-même
est un excitant des muscles, mais seulement des muscles lisses ; nous en
parlerons plus loin. Enfin l’excitant physique le plus employé dans les
expériences, le plus utilisé dans les manœuvres thérapeutiques, est l’élec¬
tricité. L’étude de cet excitant et de ses applications a été faite précédem¬
ment (art. ÉLECTRICITÉ, t. XII, p. 490), d’une manière trop complète pour
que nous ayons à y revenir ici.
Les excitants chimiques des muscles sont très-nombreux : presque tous
les agents chimiques peuvent faire passer un muscle de l'état de repos à
l’état de contraction ; notons seulement que ces agents doivent être très-
diiués, en général, et que quelques-uns, par exemple l’ammoniaque, n’ont,
à cet état de dilution, aucune action sur les nerfs moteurs {voy. ci-dessus,
p. 242), nouvelle preuve que l’irritabilité musculaire appartient bien aux
muscles et non aux nerfs. Du reste, l’eau elle-même mise en contact avec
le muscle, ou injectée dans les vaisseaux du muscle, détermine des
contractions. — Brown-Séquard attribue à l’acide carbonique la propriété
d’exciter la fibre musculaire, mais plus spécialement la fibre lisse.
Le seul excitant physiologique, c’est-à-dire normal du muscle, c’est
l’influx nerveux, dont la source, les moyens de transmission et la vitesse
seront étudiés à l’article nerveux (Système).
b. Agents qui modifient l’excitabilité du muscle. — Parmi les agents ou
les circonstances qui influent sur l’irritabilité musculaire, soit pour l’exa¬
gérer, soit pour l’affaiblir, nous citerons l’influence de la circulation, de
l’innervation, et enfin celle de quelques poisons.
Un grand nombre de circonstances qui influent sur l'irritabilité muscu¬
laire peuvent être regardées comme modifiant la nutrition du muscle ou
sa constitution chimique. C’est ainsi que paraît agir le repos trop prolongé,
car l’exercice, amenant un échange plus actif entre le muscle et le sang, en¬
tretient la nutrition du muscle ; c’est ainsi qu’inversement agit la fatigue
{voy. plus loin, p. 249), qui accumule des acides dans le muscle et lui fait
perdre l’alcalinité nécessaire au maintien de ses propriétés. Aussi, l’état de
la circulation a-t-il un retentissement direct sur l’irritabilité musculaire.
MUSCLE. — MÜSCLES STRIÉS. — PHYSIOLOGIE.
1“ h'anémie, ainsi que l’avaient indiqué Slénon et Astley Cooper, ainsi que
l’ont démontré les expériences plus précises de Longet, l’anémie, lorsqu’elle
est à peu près complète, abolit assez rapidement la contractilité musculaire;
si l’artère iliaque primitive d’un chien est oblitérée, par une ligature (Lon¬
get), ou bien par l’injection de particules fines qui vont faire embolie dans
les artérioles (poudre de lycopode, Vulpian), on voit le membre correspon¬
dant ne plus présenter de mouvements volontaires, et si on interroge les
muscles par l’électricité, on voit qu’une heure et demie après l’opération
ils ont perdu leur irritabilité (il suffit de quatre à cinq minutes pour obtenir
ce résultat chez le cochon d’Inde. — Liégeois). 2“ h' hyperhémie, par contre,
augmente l’irritabilité du muscle : c’est ce qu’il est facile d’observer sur les
muscles d’un membre dont on a sectionné les nerfs vaso-moteurs, de ma¬
nière à y produire une hyperhémie par dilatation vasculaire. C’est ce que
démontre une élégante expérience de Liégeois : on fait sur une grenouille
l’hémisection du bulbe ou des tubercules bijumeaux ; en examinant ce qui se
passe alors du côté de la langue, « on voit que les vaisseaux se dilatent
d’une façon considérable, tantôt du côté correspondant, si l’hémisection a
été faite sur le bulbe, tantôt du côté opposé, si celle-ci a été faite sur un tu¬
bercule bijumeau. Et, si l’on excite la langue avec un agent mécanique,
on constate que sa contractilité est notablement augmentée du côté où les
vaisseaux sont dilatés ; après chaque excitation, il persiste même une sorte
de frémissement musculaire qui dure un certain temps (Liégois). »
Parmi les agents qui agissent favorablement sur la contractilité muscu¬
laire, nous devons citer l’électricité sous la forme de courants continus;
cette étude est surtout du ressort de la théi’apeutique, car c’est presque
uniquement en faisant usage de l’électricité comme moyen de traitement
qu’on a trouvé occasion de constater l’influence des courants constants sur
le muscle. Cependant) des expériences physiologiques ont été entreprises
dans ce sens : les plus remarquables sont dues à G.-V. Poore. Cet auteur
rapporte plusieurs observations qui semblent prouver que le passage d’un
courant continu à travers un muscle ou à travers le nerf qui s’y rend, aug¬
mente l’excitabilité du muscle aux excitations volontaires; ainsi un sujet
tenant son bras écarté du corps à angle droit supporte un poids beaucoup
plus longtemps quand le courant passe que quand il ne passe pas. Si l’on
fait supporter le poids, sans faire passer le courant, pendant un temps
assez long, il arrive un moment où la fatigue est telle, que le sujet sent
qu’il va lâcher le poids; on établit alors le courant et l’on constate que la
sensation d’impuissance diminue aussitôt. Enfin, le sujet en expérience
tenant entre ses mains un dynamomètre, si on lui ordonne de serrer alter¬
nativement quand le courant passe et quand il ne passe pas, on constate
que la force de contractilité des muscles est augmentée par le passage du
courant continu. Cet elFet du courant continu, dit G.-V. Poore, semble du¬
rer quelque temps après sa cessation : les sujets en expérience affirment
conserver un sentiment de force pendant près d’une heure.
Les lésions des nerfs et surtout des centres nerveux exercent également
une grande influence sur la contractilité du muscle; mais la diminution ou
MUSCLE. — MUSCLES STRIÉS. — PHYSIOLOGIE. 247
l’abolition de la contractilité sont alors produits par des lésions musculai¬
res, des dégénérescences, que les anatomo-pathologistes ont étudiées avec
soin. Cette question sera traitée dans la division de cet article réservée à la
physiologie pathologique du muscle. Nous nous contenterons de résumer
ici les l’echerches récentes de Vulpian sur les modifications des propriétés
des muscles sous l’influence des lésions de leurs nerfs. Ces recherches ont
montré que des distinctions trop subtiles et nullement fondées avaient été
•établies par quelques auteurs relativement à la manière d’agir de certains
excitants, et notamment de l’électricité, sur les muscles dont les nerfs
avaient été coupés ; c’est en effet la solution de continuité; qui, parmi toutes
les formes de lésions des nerfs, porte la plus grave atteinte aux propriétés
des muscles. Dans ces circonstances, Vulpian a vu la contractilité des mus¬
cles animés par les nerfs lésés diminuer rapidement, comme l’avaient con¬
staté tous les observateurs ; mais cette diminution se fait graduellement et
■demande plusieurs mois pour que le muscle devienne tout à fait inexcita-
We aux courants faradiques; De plus, Vulpian n’a pas constaté que, comme
l’avait prétendu Erb, les muscles deviennent plus sensibles à l’action des
courants continus à mesure que l’action des courants interrompus s’affai¬
blit. Il n’a pas non plus constaté cette singulière modification signalée par
le même auteur, à savoir qu’ après la lésion des nerfs musculaires le pôle
positif agirait plus énergiquement sur les muscles correspondants, tandis
que sur les muscles sains c’est le pôle négatif qui produit toujours l’exci¬
tation la plus vive {voy. art. Électricité, t. XII).
Quant aux poisons musculaires, nous croyons qu’on en a singulièrement
exagéré le nombre. Dans un travail expérimental encore inédit, mais dont
il a bien voulu nous communiquer les résultats, Laborde démontre que
les sels minéraux auxquels on a si facilement accordé le titre de poisons
musculaires, n’agissent en général sur les muscles que par un contact
direct, amenant des modifications histologiques qui leur feraient mériter le
nom de destructeurs organiques bien plutôt que celui de poisons propre¬
ment dits ; que penser en effet des sels de zinc, de cuivre, de mercure, qui,
de l’aveu de tous les expérimentateurs, agissent en coagulant les principes
immédiats ? Quant aux sels de potasse, et en particulier au sulfo-cyanure
■de potassium, pris comme type classique des poisons musculaires miné¬
raux, Lahorde, dans le travail auquel nous avons emprunté les indica¬
tions suivantes, a montré que lorsque ce sel pénètre lentement et graduel¬
lement dans l’organisme (par exemple, par absorption au niveau de la
membrane interdigitale de la grenouille), il tue l’animal en agissant sur le
«ystème nerveux bien avant de porter son action sur l’appareil musculaire,
qui est encore directement excitable après que tous les mouvements vo¬
lontaires ont disparu. Nous, laisserons donc ici de côté les prétendus poi¬
sons musculaires minéraux, et ne parlerons que des alcaloïdes végétaux,
parmi lesquels on connaît aujourd’hui de véritables poisons musculaires.
Ces poisons se divisent naturellement en deux grandes classes ; ceux qui
augmentent l’irritabilité musculaire, ceux qui la diminuent ou la détrui¬
sent.
248
MUSCLE. — MUSCLES STRIÉS. — PHYSIOLOGIE.
La. vératrine est le type des poisons qui rendent les muscles plus sensi¬
bles à l’action des excitants. Les expériences de Prévost (de Genève) ont
montré que cet alcaloïde donne aux muscles, au contact desquels il a été
porté soit par la circulation, soit par une imbibition immédiate, une irri¬
tabilité telle, que toute excitation les fait entrer dans un état très-analogue
au tétanos. Si la moelle est enlevée à une grenouille que l’on empoisonne
ensuitepar une injection de vératrine, les convulsions tétaniques ne se pro¬
duiront pas moins lorsqu’on excitera directement les muscles, ce qui dis¬
tingue parfaitement l’empoisonnement par la vératrine de celui produit
par la strychnine. Enfin Prévost (de Genève) injectant de la vératrine sur un
animal précédemment empoisonné par le curare, a constaté que, malgré
l’anéantissement des propriétés motrices des nerfs (voy. ci-dessus, p. 244),
les muscles présentaient l’exagération d’irritabilité caractéristique de l’in¬
toxication par la vératrine. — L'ésérine, d’après les expériences de MM.
Leven et Laborde, doit prendre place à côté de la vératrine, car elle déter¬
mine un tremblement des muscles môme après leur séparation du corps
de l’animal.
Les poisons qui diminuent l’irritabilité musculaire sont plus nombreux ;
leur action est mise en évidence par ce fait que, chez la grenouille, ils arrê¬
tent le cœur alors même que le bulbe et la moelle épinière ont été préala¬
blement détruits. Nous citerons en première ligne la digitaline, mais nous
renverrons à l’article {voy. Digitale, t. XI, p. 538), pour tout ce qui se rap¬
porte aux théories qui considèrent ce poison comme agissant bien plus sur
les centres nerveux que sur le muscle cardiaque en particulier, nous bornant
à indiquer ici que les expériences de Vulpian nous paraissent largement
suffisantes pour démontrer que, du moins sur des grenouilles, l’action
qu’exerce la digitaline sur le cœ,ur est tout à fait indépendante du système
nerveux : ce physiologiste a observé en effet que sur des grenouilles em¬
poisonnées par le curare, mais dont le cœur battait encore, l’injection sous-
cutanée de digitaline arrêtait bientôt le muscle cardiaque, absolument
comme sur des animaux semblables dont le système nerveux était intact.
— Nous citerons encore quelques poisons ou venins dont les peuplades
sauvages empoisonnent leurs armes, et dont la physiologie expérimentale
a nettement déterminé le mode d’action : tels sont Vupas antiar (étudié
par Kôlliker et Pelikan), le corowal, le vao, le tanghin (Hammond et Mit¬
chell), et enfin Linné (extrait d’une plante delà famille des apocynées),
dont les naturels du Gabon empoisonnent leurs flèches, et que, dans leurs
récentes études, Polaillon et Carville ont classé parmi les agents qui
détruisent l’ii’ritabilité musculaire.
c. — L’étude des circonstances qui modifient l’excitabilité du muscle,
nous amène naturellement à parler ici de la fatigue musculaire et à rappe¬
ler les notions les plus importantes relatives à la rigidité cadavérique
{voy. du reste, pour la rigidité cadavéïique, l’art. Mort, t. XXIII, p. 61).
Nous avons indiqué précédemment (p. 240) l’intensité des phénomènes
chimiques qui se passent dans le muscle en contraction, et ce fait que la
contraction ne peut durer qu’un certain espace de temps : lorsque le mus-
MUSCLE. — MUSCLES STRIÉS. — PHYSIOLOGIE. 249
de, par l’effet d’une contraction très-prolongée, présente des secousses
longues et de peu d’élévation, lorsqu’enfiu il cesse d’obéir aux excitants, on
dit que le muscle est fatigué. Nous parlons ici de l’état du muscle soumis
à l’expérimentation physiologique, évitant de confondre ce qu’on désigne
dans les vivisections sous le nom de fatigue musculaire avec le sentiment
de lassitude générale qu’il nous est donné d’éprouver après un exercice
long, pénible et inaccoutumé. On sait aujourd’hui que la fatigue muscur
laire expérimentale, telle que nous venons de la définir par les circonstan¬
ces de sa production, n’a d’autre cause que l’accumulation dans le muscle
des produits des combustions dont il est le siège, et spécialement que son
acidification. Il suffit, en effet, d’après les expériences de J. Ranke, d’in¬
jecter dans un muscle en expérience une petite quantité de solution d’acide
lactique, pour rendre aussitôt ce muscle fatigué, c’est-à-dire inapte à sou¬
tenir, sous l’influence d’un même excitant, le poids qu’il tenait précédem¬
ment soulevé. Inversement, il suffit de faire passer dans un muscle fatigué
une injection alcaline, par exemple du sérum sanguin (ou simplement
une solution de sel marin) pour rendre à ce muscle toute son énergie pri¬
mitive, par ce seul fait que l’on a enlevé à la fibre musculaire, par cette
sorte de lavage, l’acide lactique et le phosphate acide de potasse : ces sub¬
stances paraissent être, en effet, parmi les produits delà combustion muscu¬
laire, celles qui causent le plus spécialement la fatigue musculaire. Ajoutons
cependant que, d’après les expériences récentes de H. Kronecker, si le sang
est l’agent le plus propre à réparer, par son apport, le muscle fatigué, ce
serait non-seulement parce qu’il enlève les produits de désassimilation que
Je muscle a amassés en lui-même pendant sa période d’activité, mais encore
et surtout parce qu’il lui apporte de l’oxygène. Dans les expériences de
l’auteur cité, une injection ou une circulation artificielle avec une solution
de phosphate de soude n’aurait produit qu’un faible effet réparateur, tout
en enlevant complètement les produits de désassimilation; on aurait ob¬
tenu, au contraire, les effets réparateurs les plus nets en répétant les mê¬
mes expériences avec une solution (0,05 0/0) de permanganate de potasse,
c’est-à-dire avec une solution d’un sel que l’auteur considère comme capa¬
ble de céder son oxygène à V élément musculaire.
De la fatigue musculaire expérimentale à la rigidité musculaire cadavéri¬
que la transition est insensible : en effet, la rigidité cadavérique est due à la
coagulation de la substance albumineuse du muscle (myosine) par les
acides que le muscle a formés. Aussi le muscle peut-il passer à la rigidité
spontanée après une activité persistante qui produit un grand excès d’acide.
Les acides minéraux, la chaleur (p. 217), enfin tout ce qui coagule la myo¬
sine, produisent ou hâtent cette rigidité, de même qu’inversement une in¬
jection de sérum ou de liquide alcalin (Brown-Séquard) l’empêche ou la
retarde. L’espèce de rétraction que présentent les muscles pendant cette
t igidité est due à ce que la myosine coagulée se rétracte et se solidifie ;
aussi le muscle est-il alors très-fragile, et cet état ne cesse-t-il que lorsque
la putréfaction vient liquéfier ce coagulum. Il va sans dire qu’alors le mus¬
cle est de nouveau alcalin, vu la présence de l’ammoniaque résultant de sa
250 MUSCLE. — muscles striés. — physiologie.
décomposition. D’après ces quelques données théoriques, il est facile de
comprendre les l’ésultats précis que l’observation a constatés relativement
à la rigidité cadavérique, et qui peuvent se résumer ainsi ; La rigidité cada¬
vérique se manifeste de dix minutes à sept heures après la mort. Elle dure
plusieurs heures et, d’une manière générale, d’autant plus longtemps qu’elle
commence plus tard. Plus tôt un muscle perd son excitabilité, plus tôt arrive
la rigidité cadavérique ; c’est pourquoi elle vient plus tôt chez les oiseaux
que chez les mammifèi’es, plus tôt chez les mammifères que chez les ver¬
tébrés à sang froid. Les muscles qui ont été fatigués fortement avant la
mort perdent plus rapidement leur excitabilité et deviennent plus vite ri¬
gides. Il est, en effet, d’expérience vulgaire que les animaux morts après
avoir été longtemps chassés ou surmenés, sont pris de roideur cadavérique
presque aussitôt après la moi’t, et qu’alors la rigidité cadavérique dure peu.
On a constaté le même phénomène sur les soldats succombant après une
bataille acharnée, et c’est ainsi qu’on a pu observer des cadavres immobi¬
lisés par la rigidité dans l’attitude même de la lutte.
B. Bu travail musculaire. — Nous savons que le muscle en contraction
est le siège de combustions actives (p. 240); si rien ne s’oppose à ce que
le muscle réalise facilement le raccourcissement qui caractérise sa forme
active, s’il n’a pas de résistance à vaincre pour mouvoir le levier osseux
auquel il s’insère, la chaleur produite par ces combustions se dégage sous
forme de chaleur et la température du muscle s’élève ; si au contraire le
muscle rencontre une résistance, si son levier osseux soulève un poids,
ou, d’une manière générale, accomplit un travail mécanique, la chaleur
produite dans le muscle ne se dégage pas tout entière sous forme de cha¬
leur; elle est transformée en grande partie en travail mécanique, c’est-
à-dire qu’elle est diminuée, d’après la théorie de l’équivalent mécanique de
la chaleur, de 425 calories pour chaque Jcilogrammètre produit sous forme
de travail extérieur.
Le muscle est donc comparable à une machine de nos industries mo¬
dernes : il transforme de la chaleur en travail mécanique, comme le fait
une machine à vapeur. Mais le muscle est une machine plus parfaite que
celles dont dispose l’industrie, car le muscle transforme en travail utile
une bien plus grande 'partie de la chaleur produite (1/5 au lieu de 1/10 que
donnent les meilleures machines à vapeur). On trouvera à l’article Chaleur
{t. VI, p. 731) tout ce qui a rapport à sa transformation en travail mécanique
en vertu de la grande loi de' l’équivalence des forces. Mais nous devons pré¬
ciser ici quelques points qui se rapportent plus spécialement à la physio¬
logie du muscle.
Si le travail musculaire n’est que de la chaleur transformée, quels sont
les matériaux comburés pour donner naissance à cette chaleur? Liebig
avait divisé les' aliments en respiratoires et plastiques : les premiers par
leur combustion produisaient la chaleur animale, et comprenaient lès
graisses et les sucres, les hydi’ocarbures en un mot; les seconds, repré¬
sentés par les albuminoïdes, étaient destinés à réparer les tissus, et surtout
les muscles, car, pensait Liebig, le muscle produirait son travail mécanique
MUSCLE. — MUSCLES STRIÉS. — PHYSIOLOGIE.
251
en brûlant sa propre substance : les aliments albuminoïdes auraient donc
servi essentiellement au travail musculaire, en venant réparer les pertes
subies par le muscle. — Mais les nouveaux travaux des physiciens sur
l’équivalent mécanique de la chaleur portèrent les physiologistes à mettre
en doute la théorie de Liebig, qui établissait une distinction si tranchée
entre les sources de la chaleur qui se dégage sous forme de chaleur, et de
la chaleur qui se transforme en travail mécanique. D’abord le raisonnement
portait à croire que le travail musculaire, étant une forme de la chaleur,
devait ti'ouver son origine dans les éléments dont la combustion est capa¬
ble de fournir le plus de chaleur, c’est-à-dire dans les graisses et les hydro¬
carbures. — Bientôt, en effet, Mayer démontrait par un calcul fort simple
que, s’il était vrai que le muscle brûle sa propre substance ou brûle des
albuminoïdes (ce qui revient au même), la chaleur développée par l’oxyda¬
tion de ces substances est si peu considérable, qu’un homme brûlerait toute
sa masse musculaire en quelques jours de travail. — La question ne pou¬
vait cependant recevoir une solution définitive que par l’expérience, et par
la constatation directe, s’il nous est permis de nous exprimer ainsi. Cette
constatation était du reste assez simple ; on sait qup les résidus de la com¬
bustion des albuminoïdes sont représentés essentiellement par l’urée qu’éli¬
minent les reins ; donc, si pendant le travail mécanique il y a beaucoup
d’albuminoïdes brûlés, il doit y avoir, après un long et violent travail mus¬
culaire, une notable augmentation d’urée dans les urines. C’est ce que
cherchèrent Fick etWislicenus dans une expérience demeurée mémorable.
Les deux physiologistes firent à Jeun l’ascension d’une haute montagne des
Alpes bernoises, en ay'ant soin de déterminer la quantité d’urée éliminée
par les reins pendant et après l’ascension : le travail développé pendant
cette ascension pouvait être représenté pour l’un des expérimentateurs
par ISA 287 kilogrammètres ; cependant on n’observa aucune augmentation
d’urée pendant et après cet exercice musculaire : les muscles avaient donc
brûlé uniquement des hydrocarbures, et non des albuminoïdes, pour don¬
ner naissance à la chaleur correspondant au travail accompli. Les recher¬
ches plus récentes de Voit, Parkes, Engelmann, Hencke et F. Schenk con¬
firment l’expérience de Fick et Wislicenus, car si ces auteurs ont constaté
parfois une augmentation de l’azote mis en liberté (sous forme d’urée) dans
le mouvement de dénutrition qui suit un exercice musculaire, ils ont très-
nettement observé qu’il n’y a aucun rapport exact entre le travail produit
et la quantité d’urée excrétée. — A cette expérience si démonstrative on
peut joindre quelques considérations de physiologie comparée : les animaux
herbivores, c’est-à-dire qui se nourrissent surtout d’hydrocarbures, sont
capables de développer bien plus de force que les carnivores (nourris d’al¬
buminoïdes) ; aussi l’homme n’utilise-t-il pour accomplir un travail méca¬
nique considérable que des herbivores (cheval, bœuf). Les oiseaux grani¬
vores sont en général plus vifs et développent plus de chaleur et de travail
que les carnivores. Le fait est encore plus frappant dans la classe des in¬
sectes : ainsi parmi les acariens, les uns vivent en parasites sur les ani¬
maux, les autres se nourrissent de farines ou de sucres (glyciphages) : or
MUSCLE. — MUSCLES STRIÉS. — PHYSIOLOGIE.
les premiers sont remarquables par la lenteur, les seconds par l’incroyable
rapidité de leurs mouvements. Enfin l’expérience relative à la nourriture a
été faite chez l’homme, et l’Anglais Harling, après s’être mis au régime
de 1500 grammes de viande par jour, presque sans hydrocarbures, était arrivé
à un degré extrême de faiblesse musculaire.
11 n’est pas toujours facile à l’homme d’utiliser complètement le rende¬
ment de son appareil musculaire, c’est-à-dire de transformer en travail utile
la plus grande quantité possible de la chaleur musculaire produite : il y
arrive d’une manière relative dans les exercices qui lui sont habituels, dans
la marche par exemple, parce qu’alors il ne contracte que les muscles dont
le jeu est directement utile à Faction, et il ne les contracte pas au delà du
degré nécessaire à cette action. Dans le cas contraire, il contracte des
groupes de muscles inutiles au mouvement à accomplir, ou même con¬
traires, et cette contraction, ne pouvant alors produire un travail utile, ne
donne lieu qu’à un dégagement de chaleur ; aussi voit-on le corps se bai¬
gner de sueur chez les sujets qui se livrent à un exercice même peu éner¬
gique, mais nouveau pour eux.
Nous ne saurions, dans cet article consacré plus spécialement à l’anato¬
mie et à la physiologie générale du muscle, aborder toutes les questions
qui se rapportent à la mécanique du muscle et des leviers osseux mis en
mouvement. Pour l’étude des conditions les plus favorables à l’action du
muscle, pour l’analyse mathématique de ce qu’on est convenu d’appeler le
moment d’un muscle (position dans laquelle il agit perpendiculairement
au levier osseux mis en mouvement), nous nous bornerons à signaler au
lecteur les savantes recherches publiées en 1872 et 1873, dans le Journal
de Vanatomie (de Ch. Robin), par Schlagdenhauffen {voy. la Bibliogra¬
phie ci-après.)
IV. Du MUSCLE CARDIAQUE. — Le mode de contraction des hbres muscu¬
laires du cœur nous représente seulement, ainsi que l’a démontré Marey,
la forme élémentaire, c’est-à-dire la secousse, des fibres des muscles de la
locomotion. La démonstration de ce fait a reçu les développements néces¬
saires dans un article précédent {voy. CœuR t. VIII, p. 283); nous n’avons
donc pas à revenir sur ce sujet, et à refaire, au point du vue physiologique,
le parallèle du cœur et des muscles striés proprement dits. Nous indique¬
rons seulement quelques réserves faites à ce sujet dans un récent travail
de MM. Morat et Toussaint {voy. la Bibliographie ci-après), et nous complé¬
terons cette étude par l’indication de quelques résultats récemment publiés
par Marey, relativement à ce qu’on appelle le temps perdu, ou la durée de
l’excitation latente du muscle cardiaque.
Helmholtz a signalé dès longtemps dans la secousse musculaire {voy.
ci-dessus, p. 226) une particularité que l’on retrouve encore dans la systole
cardiaque, et qui consiste en ce qu’il s’écoule un petit espace de temps
entre le moment où le muscle reçoit l’excitation et celui où il réagit en
donnant sa secousse. Ce temps perdu, ou temps de l’excitation latente,
s’observe, dit Marey, sur le cœur dans les conditions suivantes : quand le
cœur d’un animal est épuisé et ne donne plus que des systoles rares, si on
MUSCLE. — MDSCLES LISSEb. — ANATOMIE. 253
l’excite par un courant induit, on provoque une systole qui, par son mo¬
ment d’apparition, se distingue facilement de celles qui se produisent
d’une manière spontanée. Or cette systole provoquée retarde sur le mo¬
ment de l’excitation ; ce retard est considérable, car il atteint dans certains
cas 1/3 de seconde. On serait donc porté à considérer, au premier abord,
ce retard énorme comme une dissemblance entre la systole du cœur et la
secousse d’une patte de grenouille dont le temps perdu n’est que de 1/100
de seconde environ. Mais si l’on opère sur des muscles dont la secousse est
plus ou moins longue, on voit que le temps perdu croît en raison de la
durée de la secousse elle-même. Ainsi, il est naturel que la systole du cœur
retarde considérablement sur le moment de l’excitation, puisqu’elle repré¬
sente une secousse très-longue. — Nous verrons en effet que les mouve¬
ments des muscles lisses doivent être assimilés à des secousses : or ces
actes sont beaucoup plus longs encore que la systole du cœur, et le temps
perdu qui les précède peut atteindre 20 ou 30 secondes ou même davan¬
tage.
Des muscles lisses. — Auatomîe. — I. Composition histologique,
DÉVELOPPEMENT, ETC. — Les muscles lisses sont constitués par des éléments
qui tantôt présentent la forme d’une cellule fusiforme (éléments contractiles
de la tunique moyenne des artères), tantôt celle d’une fibre qui ne paraît
être autre chose que la cellule précédente dont les dimensions longitudinales
sont devenues très-considérables par rapport aux dimensions transversales
(muscles lisses du tube digestif, par exemple) .Aussi donne-t-on aux éléments
anatomiques du muscle lisse le nom de fibres-cellules.
Il est donc facile de concevoir que la longueur des fibres musculaires
lisses, ou fibres-cellules, est très-variable selon l’organe sur lequel on les
examine : cette longueur varie en effet de 4 centièmes à 7 dixièmes de
millimètre ; leur largeur est très-inégale pour un même élément, car la
fibre-cellule se termine par deux extrémités effilées en pointe ; sa partie
médiane, la plus large, mesure de 3 à 20 millièmes de millimètre. Dans
l’utérus, où, vers la fin de la grossesse, on trouve les fibres lisses les plus
volumineuses, on en rencontre parfois dont les extrémités sont bifides,
et présentent ainsi comme une forme de transition vers les éléments
contractiles étoilés que Ch. Robin a signalés dans les embryons des
hirudinées et dans les couches musculaires sous-cutanéesdeces invertébrés
adultes.
Quoique ces fibres paraissent rubanées, il est facile de se convaincre, par
l’inspection de leur coupe (sur du muscle lisse durci par l’acide chromi-
que), que leur forme est celle d’un prisme. Pour les isoler les unes des
autres, la dissociation simple, sans emploi de réactif, est le plus souvent
impuissante ; mais on arrive à un isolement facile en faisant macérer pen¬
dant vingt-quatre heures un fragment de muscle lisse dans une solution
d’acide azotique étendu de quatre fois son volume d’eau, ou mieux encore
dans un mélange à parties égales d’acide azotique et d’acide chlorhydrique
(avec dilution d’eau à 1/5 ou 1/4).
On n’a pas démontré l’existence d’une membrane d’enveloppe autour des
254 MUSCLE. — muscles lisses. — anatomie.
fibres musculaires lisses ; du reste, nous avons vu précédemment que les
fibres striées du cœur étaient également dépourvues de myolemme. Cepen¬
dant la couche superficielle de la substance des fibres lisses est plus ferme
que les parties sous-jacentes, lesquelles sont formées dans toute la masse
par une substance albuminoïde transparente et presque amorphe, si 'ce
n’est dans la partie la plus large, où cette substance paraît plus ou moins
granuleuse. Au centre de cette partie granuleuse, on aperçoit un noyau
dont la forme est tout à fait caractéristique des fibres musculaires lisses.
Ce noyau, en elîet, est allongé en forme de bâtonnet (Fig. 33. B) : sa lar¬
geur est de 2 à 4 millièmes de millimètre, et sa longueur de 15 à 30 mil¬
lièmes de millimètres, c’est-à-dire qu’il est souvent dix fois plus long que
large. 11 est orienté de telle sorte que sa longueur correspond au grand axe
de la fibre lisse; aussi sa présence est-elle suffisante pour permettre de con¬
clure à celle de la fibre musculaire lisse ; c’est ce qui arrive lorsque, par
exemple, on examine, sans dissociation préalable, un lambeau de muscle
lisse que l’on ti’aite par l’acide acétique dilué ; dans ce cas, en elfet, le tissu
devient transparent, et il est difficile de distinguer les bords des fibi'es mus¬
culaires, mais le noyau devient très-évident, et sa direction même permet
de reconnaître dans quel sens les fibres
sont disposées. Par l’action continuée
de l’acide acétique, ces noyaux pren¬
nent facilement une forme ondulée,
mais leurs bords restent toujours très-
nets. Ces noyaux manquent, en géné¬
ral, de nucléole, mais on peut voir des
noyaux nucléés dans les fibres de l’u¬
térus. (Ch. Robin.)
Les fibres musculaires lisses, ou fibres
cellules, paraissent se former par une
transformation très-simple des cellules
embryonnaires. Ces cellules, sans paroi
propre, s’allongent en s’effilant à deux
extrémités, en même temps que leur
protoplasma se transforme en substance
musculaire, et que leur noyau s’allonge
en forme de bâtonnet.
Pour constituer les muscles lisses,
ou plutôt les parois viscérales compo¬
sées de muscles organiques, les fibres cellules se disposent en faisceaux en
se juxtaposant immédiatement parleurs bords (oufaces), et en enchevêtrant
leurs parties effilées (Fig. 33). Ces faisceaux primitifs segroupent eux-mêmes
en faisceaux secondaires bien visibles à l’œil nu (par exemple, les colonnes
de la vessie) . Le tout est enveloppé et cloisonné par de minces lames de tissu
connectif. Dans les lames qui séparent les faisceaux secondaires, on trouve
beaucoup de fibres élastiques (Ch. Robin), qui deviennent encore plus abon¬
dantes, ramifiées et anastomosées dans le tissu connectif qui forme comme
MUSCLE. — MUSCLES LISSES. — ANATOMIE. 255
la gangue dans laquelle sont plongés les gros faisceaux de muscles lisses
qui forment les parois contractiles des viscères à contraction involontaire
(vessie, urèthre).
L’ensemble des faisceaux de muscles lisses est d’oi’dinaire disposé en la¬
melles ou couches superposées (couches musculaires du tube digestif). Ces
couches sont parcourues par un riche réseau de capillaires sanguins dont
les mailles, allongées sont disposées de manière que leur grand diamètre
soit parallèle à la direction des faisceaux primitifs de fibres lisses.
On trouve aussi dans les couches de muscles lisses des réseaux de capil¬
laires lymphatiques distincts de ceux qui appartiennent aux muqueuses
ou séreuses sus-jacentes. Ces réseaux présentent, aux points de confluence
de leurs mailles des dilatations auxquelles Sappey donne le nom de lacs
lymphatiques; mais quant aux origines de ces réseaux par des capillicules
et des lacunes, nous nous trouvons ici en présence des mêmes doutes que
pour les muscles striés ipoy. ci-dessus, page 216).
Les muscles lisses reçoivent des nerfs nombreux, dont Hénocque a étu¬
dié avec soin la distribution et le mode de terminaison. Ces nerfs forment,
avant leurs terminaisons, de nombreux plexus dans lesquels on observe des
cellules ganglionnaires. Tout d’abord, en arrivant dans le tissu connectif
qui entoure les faisceaux musculaires, les nerfs forment un plexus, dit
pleosus â’ origine, parce que de lui partent des fibres nerveuses très-fins qui
pénètrent dans les faisceaux secondaires des filets lisses et forment un nou¬
veau plexus autour des faisceaux primitifs. Ce second plexus ou réseau in¬
tramusculaire ù-orme, naissance aux fibrilles terminales, lesquelles peuvent
être suivies jusqu’à un renflement poncti forme, qui indiquerait la terminai¬
son de la fibrille nerveuse dans la fibre lisse, car il serait situé dans la sub¬
stance même de cette fibre, le plus souvent contre le noyau. Ces résultats
sont confirmés par les recherches plus récentes de Lovït.
IL Composition chimique. ■ — On n’a pas encore fait, pour le mus¬
cle lisse, des analyses chimiques analogues à celles que nous avons
indiquées pour le muscle strié, car il est difficile de se procurer les couches
organiques contractiles en masses suffisantes et assez pures de tout élément
étranger. Ainsi, on n’est pas parvenu à extraire de ces muscles un plasma
musculaire coagulable. Il est cependant probable qu’ils renferment de la
myosine, car, en traitant ces fibres par l’acide chlorhydrique au millième,
Lehmann en a retiré de la syntonine (dérivé de la myosine, voy. p. 2l7).
Le suc que Ton peut extraire des muscles lisses renferme, comme celui
des muscles striés, des substances albumoïdes, de la créatine, de [Tbypo-
xantbine, de l’acide lactique, etc. Quant aux composés minéraux, Armand
Gautier signale ce fait que les cendres des muscles lisses, à l’inverse de
celles des muscles striés, sont plus riches en sels de soude qu’en sels de
potasse.
III. Distribution des fibres musculaires lisses. — Les fibres musculai¬
res lisses forment, chez les animaux supérieurs, les parois contrac¬
tiles des appareils organiques, ainsi qu’un grand nombre des tissus
contractiles annexés à ces appareils sous forme de ligaments. Sans
256
MUSCLE. — MUSCLES LISSES. — ANATOMIE.
donner ici une description de la manière dont ces couchés musculaires sont
disposées, nous croyons utile de faire une rapide revue rappelant exacte¬
ment quelles sont, chez l’homme, les limites du domaine des fibres lisses.
Nous considérerons, à cet effet, chaque appareil en particulier.
A. Bans le tube digestif, les muscles lisses constituent d’ahord la tunique
contractile, depuis les deux tiers inférieurs de l’œsophage jusqu’au niveau
du sphincter interne de l’anus : on sait que cette tunique est formée, d’une
manière générale, d’une couche superficielle longitudinale et d’une couche
profonde circulaire. Mais outre les couches musculaires proprement dites,
les fibres lisses prennent encore part à la constitution de la muqueuse, dans
laquelle elles forment ce qui a été appelé la muscularis mucosœ de Brücke
{voy. l’article Muqueuses, p. 196). Enfin, on en rencontre jusque dans les
villosités intestinales.
B. Dans l’appareil respiratoire, ces fibres prennent part, tout d’abord,
à la constitution des conduits aériens, car, dans la trachée, elles
forment une couche importante transversale de la paroi postérieure (com¬
plétant les cerceaux cartilagineux) ; ces fibres se trouvent encore dans
les diverses ramifications bronchiques, en couches disposées circulaire-
ment ; au-dessous de la membrane muqueuse on trouve encore ces fibres
jusque sur les ramifications bronchiques mesurant moins de 20 cen¬
tièmes de millimètre ; elles s’étendent donc presque vers les alvéoles
pulmonaires (muscles de Reisseissen) . Quant à leur existence dans la paroi
même des vésicules pulmonaires, elle est niée par la grande majorité des
auteurs, malgré les affirmations de Moleschott, de Pîso-Borne et de
Hirschmann. Paul Bert a montré, après Ch. Williams, que le tissu pul¬
monaire est contractile chez les mammifères et chez des reptiles ; il a
de plus établi que cette contraction est sous l’influence du pneumo¬
gastrique. On sait que l’état de spasme des muscles pulmonaires (petites
bronches) a été invoqué pour fournir une théorie à la physiologie patholo¬
gique de l’asthme.
C. Bans l’appareil circulatoire, les éléments musculaires lisses, sous la
forme de fibres-cellules courtes, entrent dans la constitution des parois
des veines et des artères. — Dans les veines, elles sont un élément constant
de la tunique moyenne; mais de plus, pour les grosses veines qui aboutis¬
sent au cœur, elles se trouvent en proportions variables dans la tunique
externe ou adventice (au voisinage de l’embouchure de ces veines dans le
cœur, les fibres lisses sont remplacées par des fibres striées disposées cir-
culairement, et qui sont une dépendance des fibres de l’oreillette). — Dans
les artères, les fibres musculaires lisses prennent part à la constitution de
la tunique moyenne, surtout dans les petites artères : on peut dire que la
tunique moyenne des artérioles est formée uniquement de fibres muscu¬
laires lisses. Les nerfs vasomoteurs président à la contraction de cette
tunique, et, en faisant varier le calibre des artérioles, modifient l’afflux du
sang dans les capillaires des tissus, c’est-à-dire règlent les circulations
locales (Cl. Bernard).
D. Dans lapeau, les fibres musculaires lisses forment les muscles annexés
MUSCLE. — MUSCLES LISSES. — PHYSIOLOGIE. 257
follicules pileux, et, dans quelques régions, s’étalent en réseaux ou en
couches plus ou moins continues, comme dans la peau du périnée, et
surtout à la face profonde de la peau des bourses. {Scrotum doublé par le
Dartos).
E. Dans les appareils sécréteurs des diverses glandes, les fibres musculaires
lisses sont aussi très-richement répandues. En efi'et, la plupart des acini
glandulaires présentent, dans la trame qui les enveloppe, des couches
variables de fibres cellules que l’on suit le long des canaux excréteurs, au
niveau desquels leur développement devient parfois, très-considérable : c’est
ainsi que la vésicule biliaire est riche en éléments de ce genre. Mais c’est
surtout dans les appareils génito-urinaires que les fibres musculaires
jouent un rôle important : nous citerons la composition musculaire (mus¬
cles lisses) des calices du rein, des bassinets, des uretères, de la vessie et
du canal de l’urèthre ; celles des trompes de Fallope, de l’utérus, des liga¬
ments utérins. (Voy. art. Génération, t. XV, p. 764) ; les fibres qui entou¬
rent, chez l’homme, l’épididyme et le canal déférent; celles qui constituent
le canal déférent et les vésicules séminales, etc., etc. ; enfin celles que l’on
trouve dans le mamelon, et qui, par leur contraction, érigent cet organe,
c’est-à-dire augmentent sa saillie en diminuant son épaisseur.
F. Les organes des sens, dans les parties qui présentent des mouvements
indépendants de la volonté, doivent ces contractions à la présence de fibres
musculaires lisses : ainsi, Sappèy a décrit les muscles lisses compris dans
V aponévrose orbitaire et capables de faire saillir le globe de l’œil en avant ;
dans l’intérieur du globe oculaire, les muscles de l’iris et de la choroïde
sont formés de fibres lisses (du moins chez l’homme et les mammifères).
Les muscles de l’oreille moyenne (muscles du marteau) sont formés par
contre de fibres striées ; aussi a-t-on signalé la faculté de contracter volon¬
tairement ces muscles (du moins le muscle interne du marteau).
Enfin quelques auteurs ont signalé l’existence du tissu musculaire lisse
dans les cloisons de la rate des mammifères et dans les ganglions lympha¬
tiques.
Physiologie. — Contraction des muscles lisses. — La physiologie du
muscle lisse, comparée à celle du muscle strié, est dominée par ce fait
que, dans le premier, le passage de l’état de repos à l’état actif se fait avec
une lenteur relativement très-grande ; après l’application d’un excitant
qui met en jeu la contractilité, il s’écoule un temps considérable avant
que le muscle se contracte ; en un mot l’excitation latente (Voy. p. 226)
est de longue durée. La contraction, une fois établie, présente aussi une
longue durée : l’analyse myographique, surtout par l’étude de la contrac¬
tion induite, montre que la contraction du muscle lisse est une simple se¬
cousse; il n’y a donc pas à parler de tétanos physiologique pour les mus¬
cles lisses. La forme àilQ péristaltique est la forme la plus ordinaire de
ces contractions, c’est-à-dire que, ainsi que l’ont fait observer avec soin
Onimus et Legros, l’excitation, au lieu de rester localisée à la fibre exci¬
tée, se propage directement aux fibres voisines : ce fait peut tenir à la
présence des plexus et ganglions intra-musculaires (Voy. ci-dessus p. 255),
KOÜV. DICT. DE MÉD. ET DE CHIR. XXIII. — 17
258
MUSCLE. — MUSCLES LISSES. — PHYSIOLOGIE.
qui jouent peut-être le rôle de petits centres réflexes propagateurs du mou¬
vement vermiculaire.
Rappelons qu’il y a des formes intermédiaires, aussi bien au point de
vue anatomique qu’au point de vue physiologique, entre les muscles lisses
et les muscles striés : nous avons déjà signalé le muscle cardiaque. (Voy.
page 252). Ranvier a distingué, dans les masses musculaires du lapin, des
muscles rouges et des muscles pâles ; ainsi le muscle demi-tendineux pré¬
sente une coloration rouge foncé qui tranche sur la pâleur des muscles
environnants (chez le lapin). Or les libres de ce muscle rouge sont beaucoup
plus nettement striées en long et beaucoup moins en travers que celui des
muscles blancs environnants, et à cette différence de structure correspon¬
dent des différences bien tranchées dans le mode de contraction. Cette
différence a été récemment étudiée sur les muscles d’un grand nombre
d’animaux (oiseaux, poissons, mammifères) par Arloing et Lavocat : le
muscle pâle est le type parfait physiologique du muscle strié précédemment
étudié (p. 2i3 et suiv.), il se contracte brusquement et se relâche de même ;
le muscle rouge (du lapin), au contraire, dit Ranvier, se contracte lente¬
ment, et quand on cesse l’excitation, la contraction y persiste quelque temps
pour ne disparaître que graduellement : en un mot, ces muscles présentent
quelque chose d’analogue au mode de contraction des muscles lisses. —
De plus, les diverses masses musculaires formées par des fibres lisses pré¬
sentent des formes de contraction assez variables, et une contractilité plus
ou moins prononcée. C’est ainsi que les muscles de l’utérus, à l’état de
vacuité, ne présentent aucune contraction, même par l’excitation élec¬
trique ; en dehors de la gestation, les tuniques musculaires de l’utérus ne
contiennent qu’en germe , pour ainsi dire, des fibres musculaires que la
gestation développe et prépare pour le moment de la parturition. (Ranvier).
Les propriétés générales des muscles lisses sont de même ordre que
celles des muscles striés ; ces muscles sont également élastiques et exten¬
sibles : ainsi l’intestin, la vessie et même l’utérus se laissent dilater à un
degré extrême ; mais l’excès de dilatation en produit facilement la para¬
lysie et en facilite la déchirure.
La physiologie expérimentale n’a actuellement que peu de données
relativement aux diverses propi’iétés des muscles lisses, telles que pouvoir
électro-moteur, nutrition, phénomènes chimiques, sens musculaire, etc.
La contractilité des muscles lisses présente d’abord à signaler ce fait
capital, qu’elle n’est pas mise en jeu par la volonté; ce sont des muscles
involontaires, entrant normalement en jeu par le fait d’innervation réflexe.
Quant aux excitants, que l’on peut faire agir directement sur le muscle ou
par l’intermédiaire des nerfs, ils sont de même ordre que ceux du muscle
strié, mais présentent, dans leur mode d’action, quelques particularités
que nous signalerons rapidement.
D’api'ès Legros et Onimus, tandis que pour les muscles striés Y excitation
électrique des nerfs moteurs du muscle produit plus d’effet que celle du
muscle lui-même, il se présenterait une différence de sens inverse pour les
muscles lisses. D’après ces mêmes physiologistes, lorsqu’on fait agir sur
MUSCLE. — MÜSCLES LISSES. — PHYSIOLOGIE.
des muscles lisses les deux pôles d’un courant d’induction, en plaçant ces
pôles à une certaine distance l’un de l’autre, au lieu de voir le muscle se
contracter dans toute son étendue (comme pour le muscle strié), on ob¬
serve, par exemple sur le tube intestinal, qu’il n’y a contraction que dans
les points en contact avec les pôles électriques : cela tient peut-être à ce
que la contraction se propage lentement dans la longueur de la fibre lisse,
ou bien à ce que l’on agit plutôt sur les plexus et les ganglions nerveux
intra-musculaires que sur le muscle lui-même. Un fait plus singulier
encore, et auquel doit certainement être attribuée cette dernière interpré¬
tation, est celui signalé par Legros et Onimus relativement à l’action des
courants continus : par l’application de ces courants sur les organes qui
jouissent de mouvements péristaltiques (intestin), on observerait des effets
différents selon le sens du courant : lorsque celui-ci suit la direction des
contractions péristaltiques normales, il y aurait relâchement ; avec le cou¬
rant de sens contraire, il y aurait contraction.
Nous avons déjà parlé de la chaleur et du froid comme excitants des
muscles lisses, lesquels méritent le nom de thermosystaltiqms (voy. p. 245).
Brovm-Séquard, par ses expériences sur l’iris, a montré que les muscles
lisses de ce diaphragme sont directement excitables par la lumière : à cet
effet Brown-Séquard prenait deux yeux de grenouille ou d’anguille, séparés
du corps de l’animal, et les plaçait l’un dans l’obscurité, l’autre en pleine
lumière; au bout de peu d’instants, l’ouverture pupillaire était dilatée dans
le premier, rétrécie dans le second ; l’expérience réussissait aussi bien sur
des yeux dont on avait enlevé la rétine en réséquant tout le segment pos¬
térieur du globe oculaire, et en se plaçant dans les conditions propres à
éliminer toute action calorifique des rayons lumineux (passage de la
lumière à travers un corps athermane).
Comme excitants directs des fibres, musculaires lisses, excitants qui agi¬
raient sur ces fibres à l’exclusion des fibres striées, on a cité divers agents,
dont l’action est encore très-contestable à ce point de vue, car elle paraît
se produire plutôt par l’intermédiaire du système nerveux. Nous citerons
l’acide carbonique, d’après Brown-Séquard ; le seigle ergoté, d’après Hol¬
mes; la quinine, l’atropine, d’après divers expérimentateurs; mais Vul-
pian a montré combien étaient peu précises nos notions théoriques sur le
mode d’action de ces diverses substances {Vaso-moteurs, t. II).
Nous manquons de données précises sur le travail musculaire, sur la
fatigue musculaire des muscles lisses. Mais leur entrée en rigidité cada¬
vérique a lieu comme pour les muscles striés : on l’observe sur les muscles
de la peau, sur les petits faisceaux annexés aux follicules pileux et elle se
traduit par le phénomène de chair de poule post mortem. Sur les suppli¬
ciés, Ch. Robin a observé que l’état de chair de poule se produit par rigidité
des muscles de la peau de 3 à 7 heures après la mort. Enfin, on peut con¬
stater expérimentalement la rigidité des parois musculaires de l’intestin : à
cet effet, on met dans un bocal saturé d’humidité une anse d’intestin prise
sur un animal qui vient de mourir ; cette anse d’intestin est liée par un
bout et communique par l’autre avec un tube vertical qui traverse le bou-
200
MÜSGLE. . — BIBLIOGRAPHIE. — ANATOMIE ET PHYSIOLOGIE.
chon du bocal; on remplit alors l’anse d’intestin d’eau tiède, et l’on voit
cette eau monter dans le tube dès que s’établit la rigidité des tuniques
musculaires de l’intestin, pour redescendre lorsque cette rigidité dispa¬
raît. (H. Beaunis.)
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Mathias Ddval.
MUSCLE. — PATHOLOGIE. — GÉNÉRALITÉS. 263
Pathologie médicale. — Historique et j^éuéralités. — Cet his¬
torique gagnerait peu à être ramené au delà, de Bichat, et pour des motifs
faciles à saisir. Ce n’est pas que dans les écrits de ses prédécesseurs on ne
rencontre maints détails intéressants sur la pathologie musculaire ; l’an¬
cienne médecine symptomatique, depuis Hippocrate jusqu’à Van Swieten
et Sauvages, est riche en observations et en remarques sur les paralysies,
les atrophies, les contractures, les spasmes, les convulsions et autres
symptômes relevant directement ou indirectement du muscle; de même,
en ce qui concerne l’anatomie pathologique, les collections de Bônet et de
Morgagni renferment des constatations importantes. Mais ces documents,
instructifs pour tel ou tel point spécial de pathologie musculaire, le sont
médiocrement au point de vue plus général qui nous occupe.
Quand, par un effort unique dans l’histoire de notre science, Bichat
créait pour ainsi dire de toutes pièces l’anatomie générale, il fondait du
même coup la physiologie pathologique et la pathologie générale des tissus
et des systèmes. 11 est un caractère de son œuvre que l’on perd volontiers
de vue aujourd’hui, pour n’admirer en lui que le biologiste : c’est la ten¬
dance et l’esprit général de cette œuvre, esprit profondément médical, dans
l’acception la plus élevée, mais aussi la plus rigoureuse du mot.
Pour s’en convaincre, il suffit de relire les chapitres de son livre consa¬
crés à l’étude du système musculaire. La distinction qu’il établit le premier,
et bien avant Ed. Weber, entre la tonicité musculaire (qu’il appelle con¬
tractilité de tissu) et la contraction proprement dite (contractilité vitale)
lui inspire en même temps les vues les plus judicieuses sur la rétraction
des moignons, sur l’attitude des membres, sur la loi de synergie et d’anta¬
gonisme des muscles, sur le mécanisme des déviations paralytiques par
prédominance d’action des muscles demeurés sains, etc. 11 n’y a rien à
retrancher et bien peu de chose à ajouter à ses considérations sur la
lassitude musculaire dans les maladies, sur l’influence de l’anémie du
muscle sur la contoctilité volontaire ; avant Stokes, il signale l’action
exercée par l’inflammation d’une muqueuse sur la contractilité des muscles
sous-jacents, comme le prouvent, dit-il, la dysphagie de l’angine et la
rétention paralytique de l’urine dans le catarrhe vésical. Ainsi de maintes
autres remarques d’une profondeur et d’une portée égales, qu’il sème
comme en se jouant, et qui témoignent qu’il existe désormais une physio¬
logie pathologique du muscle.
Une phase nouvelle s’ouvrit pour l’étude des troubles de la motilité,
pour celle des paralysies musculaires notamment, quand les découvertes
importantes de Legallois, de Magendie, de Ch. Bell, de Marshall-Hall, de
Cl. Bernard, élucidèrent avec tant de bonheur la physiologie jusque-là
si obscure du système nerveux. L’influence de ces découvertes sur la
pathologie fut profonde et r.ipide. Que l’on compare, par exemple, le
Traité des maladies nerveuses, de Romberg, ou le Traité des névroses, du
professeur Axenfeld, qui s’est inspiré du même esprit et qui a puisé aux
mêmes sources physiologiques, que l’on compare ces pages si nettes et si
limpides aux chapitres illisibles où J. Franck a retracé les connaissances
MUSCLE. — PATHOLOGIE. — GÉNÉRALITÉS.
névro-pathologiques de son époque, et l’on jugera de l’étendue du progrès
accompli. Il faut se reporter à la révolution opérée dans le diagnostic des
maladies de poitrine par la découverte de l’auscultation, pour trouver
l’exemple d’un avancement aussi soudain et aussi radical.
Aussi la pathologie névro-musculaire, telle que l’ont conçue Romberg
et ses successeurs, trahit-elle nettement ses origines presque exclusive¬
ment physiologiques, et il est aisé de s’assurer que plus d’un para¬
graphe du livre de Romberg ne fait que transporter dans, le domaine de
la pathologie telle expérience de Marshall-Hall ou tel théorème de J. Muller.
En réalité, il ne pouvait en être autrement, et c’était assurément la seule et
meilleure façon de sortir de l’affligeante confusion qui avait régné jusque-là.
Mais de là aussi certains vices, inséparables de l’introduction brusque des
notions physiologiques et expérimentales dans les choses de la médecine ;
de là je ne sais quoi de schématique dans la conception et dans la descrip¬
tion de bon nombre d’affections, où le besoin de vérifier et d’appliquer
certaines vues physiologiques se fait jour, au détriment de l’observation
clinique rigoureuse et sans parti pris. Ce défaut est surtout apparent dans
l’ouvrage capital de Romberg, que nous ne nous lassons pas de citer, car
il résume avec le plus de puissance les tendances de l’époque.
Un autre résultat devait en découler, qui se rattache directement à l’objet
de cette étude : c’est, dans l’analyse des troubles si variés de la motilité,
une négligence à peine déguisée à l’égard du système musculaire, le sys¬
tème nerveux étant l’objet de toutes les préoccupations et devant fournir
la clef de tous les phénomènes.
11 était réservé à un médecin français, à Duchenne (de Boulogne), de
ramener la névro-pathologie sur le terrain proprement clinique et de
faire dans cette direction des découvertes de premier ordre. Ce n’est pas
ici le lieu d’apprécier l’œuvre tout entière de cet infatigable chercheur;
mais ce qu’il faut mettre en relief, c’est ce que Duchenne a fait pour la
pathologie musculaire proprement dite et le parti qu’il a su tirer de
ces notions myologiques pour réaliser les découvertes qui l’ont rendu
célèbre.
Le point de départ de toutes ses recherches est, en apparence, des plus
modestes. Il constate que, si l’on place les deux réophores humides d’un
appareil à induction sur la peau bien humectée, le courant traverse la peau
sans exciter d’une manière appréciable la sensibilité cutanée, et localise
son action sur les muscles ou les nerfs sous-jacents. Telle est l’expérience
fondamentale, d’une simplicité élémentaire, qui a surtout servi de base à
la méthode de Duchenne et qui a constitué son principal mode d’explora¬
tion. Nous aurons plus loin à nous prononcer sur la valeur réelle, tant
diagnostique que thérapeutique, de V électrisation localisée; voyons le parti
qu’a su en tirer le génie observateur de Duchenne.
Quand il entreprit ses recherches, les notions et les querelles de haute
physiologie nerveuse qui passionnaient ses contemporains lui étaient en
partie étrangères, en partie indifférentes : esprit chercheur et trouveur,
nullement encyclopédique, il arrivait sans grande initiation, mais aussi
MUSCLE. — PATHOLOGIE. — GÉNÉRALITÉS. 265
sans aucune préoccupation doctrinale : qualité purement négative, assu¬
rément, mais qui semble constituer une force de plus pour certains
inventeurs. Il se mit donc à la tâche, interrogeant les muscles avec son
appai’eil, chez les sujets sains, chez les divers paralytiques, notant avec un
soin extrême les variations de la contractilité électrique et les relations de
ce symptôme avec les autres signes, avec la marche et l’évolution de la
maladie. C’est donc par l’étude des altérations des propriétés musculaires,
et surtout de la contractilité électrique, qu’il ahorda le problème si
complexe des paralysies et des maladies comprises sous le titre collectif de
maladies nerveuses.
De ces patientes explorations, il sut tirer des résultats d’une portée
imprévue. En excitant un à un, à l’aide du courant induit, les divers
muscles du corps à l’état normal, en les faisant jouer individuellement et
à volonté, il ne tarda pas à s’assurer que, même pour le rôle mécanique
des muscles, il y avait bien des lacunes à combler, bien des erreurs à
rectifier. Les anatomistes, depuis Albinos et Borelli jusqu’à Bichat, pour
déterminer l’action d’un muscle, se guidaient surtout sur la direction
qu’affectent les fibres, sur le point d’attache des tendons et la disposition des
leviers osseux. Le rôle du muscle lui était donc assigné par une véritable
déduction à la fois anatomique et mécanique, et avec toutes les apparences
d’une rigueur presque mathématique. L’expérience apprit à Duchenne que
beaucoup de ces données étaient fausses et en contradiction avec ce que
révèlent les expériences électro-musculaires. Les faits pathologiques, en
lui montrant les troubles moteurs et les attitudes vicieuses qu’entraîne
l’atrophie ou la destruction d’un muscle ou d’un groupe musculaire, lui
permirent de faire, en quelque sorte, la contre-épreuve de ce que révèle
l’état normal. En étudiant ainsi la fonction des muscles par leur excitation
électi’ique à l’état sain, et par les troubles fonctionnels qui résultent de
leur paralysie, en constatant les synergies, les associations et les antago¬
nismes qui existent entre eux, Duchenne réussit, selon sa propre expres¬
sion, à « remettre à neuf » une grande partie de la mécanique muscu¬
laire ; et quand, plus tard, il réunit ces documents dans le seul ouvrage
réellement didactique qu’il ait publié, dans sa Physiologie des mouvements,
il dota la science d’un véritable chef-d’œuvre.
C’est à cette même rigueur apportée à l’exploration isolée de chaque
muscle que nous devons, dans l’ordre des faits pathologiques, ces des¬
criptions si exactes, si achevées, des paralysies périphériques, saturnines,
traumatiques, de l’atrophie musculaire progressive, etc., que nous aurons
ultérieurement à étudier quand nous discuterons la valeur des lois électro¬
physiologiques que Duchenne a essayé de poser, tentative dans laquelle,
disons-le aussitôt, il a été moins heureux que dans ses descriptions
cliniques.
L’atrophie musculaire progressive mérite cependant de nous arrêter un
instant, car cette singulière affection, par la distribution si capricieuse de
l’atrophie, par sa marche lente et fatalement progressive, par la subordi¬
nation manifeste de la paralysie à l’atrophie, contrastait absolument avec
266 MUSCLE. — pathologie. — généralités.
la plupart des paralysies connues jusqu’alors. En présence de cette lésion
musculaire étrange, dont la répartition ne répond nullement à celle des
filets ni des troncs nerveux, la question du mode patliogénique devait
s’imposer aussitôt. Est-ce une maladie propre au muscle, ou bien est-elle
sous la dépendance des racines spinales, de la moelle ou du grand sympa¬
thique? Problème délicat, dont la solution paraît définitivement acquise
aujourd’hui, et qui a sollicité des recherches dont les détails qui suivent
nous permettront d’apprécier l’importance. Toujours est-il que, si l’étude
de l’atrophie musculaire progressive et des maladies congénères devait
aboutir au triomphe définitif de l’origine centrale, spinale, du processus,
elle a eu néanmoins, dès le début, cette conséquence importante de fixer
l’attention, plus qu’on ne l’avait fait jusque-là, sur les altérations ana¬
tomiques et fonctionnelles des muscles dans les affections de cette nature.
Il faut maintenant nous transporter dans un ordre de faits tout différents
pour enregistrer, dans l’histoire de la pathologie musculaire, un progrès
nouveau et décisif; nous voulons parler des maladies générales, des
pyTexies. Dans ses mémorables recherches sur les paralysies dans leurs rap¬
ports avec les maladies aiguës, le professeur Guhler ouvrit la voie ; il montra
que ces paralysies, envisagées jusque-là presque exclusivement au point de
vue de la diphthérie, peuvent accompagner ou suivre toutes les pyrexies et
toutes les phlegmasies aiguës ; théoriquement, il les rattacha à la débilita¬
tion de l’économie, à l’asthénie causée par la spoliation qu’entraîne le
mouvement fébrile. Pour lui, la plupart de ces paralysies, indépendantes
de lésions des centres ou des cordons nerveux, sont proprement myo-
pathiques et liées à la dénutrition éprouvée par le muscle ; de là le nom
significatif de paralysies amyotrophiques qu’il leur a imposé. L’albuminurie,
si fréquente dans le cours et dans la convalescence des affections aiguës,
est l’objet d’un rapprochement ingénieux avec les phénomènes amyo¬
trophiques, tous symptômes qui traduisent, pour Gubler, un mouvement
excessif de déperdition, une histolyse exagérée.
Ces vues cliniques sur l’influence exercée par la fièvre sur la nutrition
des muscles (il faut réserver en partie la question des paralysies consécu¬
tives aux maladies aiguës, dont l’origine centrale, pour certaines d’entre
elles du moins, paraît établie par quelques faits récents) reçurent une
confirmation complète par fa découverte anatomique de Zenker. L’altération
cireuse des muscles fut constatée non-seulement dans la fièvre typhoïde,
mais dans tous les états fébriles graves, même dans les fièvres symptoma¬
tiques d’une phlegmasie locale, comme la pneumonie. Les recherches
ultérieures de Waldeyer, de Hoffmann, de Rindfleisch, et celles de Hayem
nous ont mieux fait connaître les caractères histologiques de la lésion
et Tont rapprochée des lésions dégénératives constatées simultanément
dans les viscères (stéatose rénale, hépatique, etc.). Que ces dégénérescences
soient le fait de l’excessive élévation de la température, ou bien encore
qu’elles résultent de l’action toxique .exeicée par un sang vicié sur la
nutrition du muscle, c’est là, à tout prendre, un point d’une importance
secondaire ; la portée de la découverte de Zenker réside surtout dans
MUSCLE. — PATHOLOGIE. — GÉNÉRALITÉS.
ce fait, qu’elle démontre anatomiquement la participation directe et profonde
du système musculaire à ce trouble général de la nutrition qui constitue la
fièvre.
Il nous reste maintenant à indiquer la dernière étape accomplie par la
pathologie musculaire, sous l’impulsion de travaux nés en majeure partie
parmi nous, et que nous aurons à citer tout au long dans le cours de
cet exposé. C’est toujours ce grand problème de la subordination des
lésions musculaires à des altérations nerveuses, centrales ou périphériques,
qui s’agite et se retrouve au fond du débat; mais, tout en reconnaissant
qu’il subsiste encore de nombreuses et graves lacunes, on voit le jour se
faire graduellement, et des notions fondamentales, à la fois anatomo¬
pathologiques et cliniques, demeurent définitivement acquises.
Lorsque nous traiterons de l’atrophie musculaire progressive et des
maladies congénères, nous résumerons l’historique complet des recherches
anatomo-pathologiques qui s’y rapportent; mais dès à présent nous en
devons signaler l’importance et la signification générale. L’interprétation
première de Duchenne, pour qui l’atrophie musculaire progressive était
une maladie propre du muscle, ne tarda pas à être abandonnée en présence
des résultats nécroscopiques, obtenus par Cruveilhier; cet observateur,
allant au delà de la lésion des racines nerveuses qu’il signale nettement,
se prononce déjà, avec sa profondeur d’intuition habituelle, pour l’origine
probablement spinale de l’affection.
Cette lésion spinale est constatée pour la pi’emière fois, à l’aide du mi¬
croscope, par Luys, qui décrit une altération des cellules de la substance
grise de la moelle et confirme ainsi l’hypothèse qui rattache les altérations
musculaires et nerveuses périphériques à la lésion spinale. Bientôt les
notions acquises dans cette direction s’accumulèrent et se précisèrent ; les
recherches anatomo-pathologiques de L. Clarke, de Yulpian et de Hayem,
de Charcot et Joffroy sur l’état de la moelle dans l’atrophie musculaire pro¬
gressive, celles de Vulpian et Prévost, de Laborde, de Charcot et Joffroy,
de Parrot et Joffroy, etc., sur la paralysie infantile, celles de Charcot et
Joffroy, de Kussmaul et R. Mayer sur les altérations bulbaires dans la
paralysie lahio-glosso larjmgée, mirent hors de conteste l’existence de
lésions médullaires constantes dans ces maladies, ainsi que la subordina¬
tion des myopathies à ces mêmes lésions centrales. Grâce à ces travaux,
on put aller plus loin que n’avaient fait Luys et Valentiner, et assigner à
l’altération spinale un siège précis, limité à un point spécial de l’axe gris,
à la région des grandes cellules des cornes antérieures. La fonction
propre de ces cellules est surtout de présider à la nutrition et à la motricité
des muscles, donnée capitale qui paraît définitivement acquise et qui
découle des beaux travaux de localisation spinale entrepris surtout sous
l’impulsion de Charcot, et que ce professeur a résumés, avec une rare
puissance de systématisation, dans ses leçons sur les maladies de l’appareil
nerveux.
La subordination étroite de la plupart des amyotrophies à des lésions ini¬
tiales de l’axe spinal ressort à peu près incontestée de ces recherches;
MUSCLE. — PATHOLOGIE. — GÉNÉRALITÉS.
en faveur de leur nature périphérique et primitivement musculaire, on ne
saurait guère invoquer d’autre autorité contemporaine que celle de Fried-
reich qui, dans une monographie volumineuse et récente sur l’atrophie
musculaire progressive, cherche encore à défendre leur origine myopathi-
qué. Mais si le fait de cette subordination est réel et définitivement élucidé,
il n’en est pas de même de la physiologie pathologique de la question, qui
comporte encore de nombreuses obscurités. Qu’il nous suffise à cet égard
de rappeler les recherches expérimentales de Mantegazza, d’Erh, et surtout
celles de Vulpian sur les altérations musculaires consécutives aux lésions
des nerfs, travaux qui laissent bien des points en litige, mais dont l’en¬
semble met néanmoins en lumière Faction non-seulement motrice, mais
encore trophique, exercée par les centres nerveux spinaux, par l’intermé¬
diaire des nerfs, sur l’appareil musculaire.
Un autre résultat important dû aux recherches expérimentales de Vul¬
pian, est la connaissance plus exacte des altérations ainsi que des réactions
électriques des muscles, à la suite des lésions nerveuses; il existait, à cet
égard, dans la plupart des traités classiques, une histologie pathologique
toute de commande, dont la dégénérescence graisseuse faisait tous les frais,
alors cependant que la destruction graisseuse ou atrophique des muscles
est loin, dans beaucoup de cas, d’être aussi complète et aussi profonde qu’on
était enclin et, en apparence, logiquement autorisé à le croire. En réalité, le
muscle est un organe robuste et résistant qui, même dans les atrophies et
les paralysies les plus invétérées, conserve encore des éléments contractiles
qui survivent et que décèlent le microscope aussi bien que l’application
directe des courants électriques.
Dans la préface de sa monographie célèbre, Zenker, en constatant la pé¬
nurie des documents relatifs à l’anatomie pathologique du muscle, l’attri¬
buait surtout à la part, excessive selon lui et injuste, accordée au système
nerv'eux dans la pathogénie des lésions musculaires ; et par une de ces
allusions alors familières aux écrivains allemands, il comparait « cet ostra¬
cisme dont le muscle est l’objet au rôle effacé que la société impose, aux
classes laborieuses». .La pauvreté des recherches anatomo-pathologiques
concernant le muscle, dont Zenker s’affligeait alors, n’existe plus; et
cependant, malgré les travaux accumulés depuis, cette subordination de la
pathologie musculaire à la pathologie nerveuse subsiste et s’affirme encore
avec plus de rigueur. Comme nous le faisions remarquer dans une publi¬
cation antérieure, le système musculaire, par son volume énorme, par
l’intensité des combustions et des phénomènes respiratoires dont il est le
siège, par le travail mécanique qu’il effectue, est, en apparence, le système
essentiel de l’économie. Et cependant, en pathologie ainsi qu’en physio¬
logie, l’autonomie et la spontanéité lui font défaut ; les affections proto-
pathiques du muscle sont rares et ses maladies, ainsi que ses attributs
physiologiques, sont, pour la plupart, dominées par un élément plus noble
et hiérarchiquement supérieur, par l’élément nerveux.
On voit donc, par cette rapide esquisse, que deux courants se sont, à di¬
verses époques, tour à tour manifestés dans la science ; l’un qui tendait à
MUSCLE. — PATHOLOGIE. — GÉNÉRALITÉS.
ramener bon nombre de paralysies et d’arayotrophies à des lésions péri¬
phériques et primitivement musculaires ; l’autre, au contraire, qui subor¬
donnait tout au système nerveux. C’est décidément la doctrine névro-pa¬
thologique qui l’emporte, malgré la protestation isolée et sans écho de
Friedreich, et c’est sous le titre significatif d’amyotrophies spinales que
Charcot, dans ses récentes leçons, a pu résumer et systématiser l’histoire de
la plupart des paralysies atrophiques de l’adulte et de l’enfance.
La solidarité étroite qui existe à l’état physiologique entre le muscle et
les centres nerveux se retrouve donc et s’affirme à l’état pathologique ; ce
muscle et ce nerf sont proprement deux éléments constitutifs d’un seul et
même système, le système névro-musculaire, comme l’appelle Ranvier.
C’est assez dire que, dans l’état actuel de nos connaissances, un exposé
didactique des maladies des muscles est impossible sans une excursion
incessante dans le domaine "de la pathologie des nerfs et des centres ner¬
veux ; nous nous efforcerons cependant, à cet égard, d’éviter les redites
et souvent nous ne ferons que mentionner des notions que l’on trouvera
exposées tout au long aux articles Moelle épinière (Voy. t. XXII, p. 559)
et Nerveux (Système).
Les considérations qui précèdent s’appliquent exclusivement au système
des muscles de la vie animale, à fibre striée ; quant aux muscles de la vie
organique, leur histoire pathologique n’offre, en comparaison, qu’un
intérêt secondaire. Une division dichotomique absolue entre les maladies
des deux systèmes nous semblerait peu justifiée, d’autant moins, qu’à
tout prendre, il n’existe guère entre elles que des différences de degré et
d’importance ; nous préférons donc, à la suite de la description de chaque
altération de la fibre striée, indiquer les particularités qu’elle présente quand
on l’étudie sur le système des fibres lisses. Le muscle cardiaque, au point
de vue anatomo-physiologique, offre un certain nombre de caractères qui en
font une sorte d’intermédiaire entre la fibre striée et la fibre lisse ; au point
de vue pathologique également, le myocarde mérite une attention spéciale,
tant par l’importance que par la fréquence des lésions dont il est le siège.
Dans l’état actuel de la science, une classification rigoureusement mé¬
thodique des maladies musculaires serait une entreprise prématurée et peu
réalisable. Le classement étiologique, le plus rationnel de tous, ne serait
guère pratique, vu l’extrême multiplicité des causes morbides capables d’en¬
gendrer une même altération organique ou fonctionnelle des muscles. Ce¬
pendant, en invoquant, non pas l’étiologie proprement dite, mais les notions
plus précises de la pathogénie, on peut établir quelques grands groupes
d’affections musculaires, permettant un exposé didactique satisfaisant. Si l’on
envisage, en effet, les conditions essentielles qui président au maintien de
l’intégrité anatomique et fonctionnelle des muscles, on peut, sur cette base
physiologique, établir trois grandes divisions de la pathologie musculaire.
1“ Les muscles, par leur position superficielle, par la grande surface
qu’ils offrent aux traumatismes, au froid et aux causes vulnërantes de toute
espèce, par les tiraillements, les pressions et les efforts qu’ils supportent,
270 MUSCLE. — pathologie. — généralités.
peuvent devenir le siège de lésions locales, phlegmasiques ou autres, qui
obéissent aux lois communes des affections chirurgicales ou des phlegma-
sies idiopathiques des autres tissus. De là, une première classe de maladies
musculaires, celle des maladies primitives ou idiopathiques, classe assez
restreinte, du reste, et d’un intérêt médiocre, en raison même delà force de
résistance et du peu de susceptibilité pathologique qui sont la caractéris¬
tique du tissu musculaire. Cette classe comprend donc, outre les myosites
spontanées, qui sont positivement exceptionnelles, les plaies, les contu¬
sions, les déchirures des muscles, en un mot l’ensemble des affections
dites chirurgicales des muscles, dont nous n’avons pas à nous occuper ;
rentrent dans cette catégorie la myosite trichineuse, ainsi que l’altération
provoquée par la présence de cysticerques dans les muscles (ladrerie chez
l’homme), affections intéressantes au point de vue de l’histoire des para¬
sites, mais où ceux-ci n’interviennent et n’agissent sur les muscles que
comme des corps étrangers, de véritables épines inflammatoires; enfin,
dans la même classe, se rangent les néoplasmes des muscles (carcinome,
sarcome, et chondrome).
Les anomalies musculaires, par excès ou par défaut, accidentelles ou
réversives, ne méritent qu’une simple mention de curiosité d’anatomie
descriptive. Quant aux malformations et aux altérations congénitales
des muscles (pieds-bots, rétractions, agénésies musculaires), tout porte à
croire que ces lésions, encore obscures et mal étudiées, n’indiquent pas
un trouble protopathique du muscle, mais traduisent des lésions nerveuses
centrales, spinales probablement.
Il en est de même de la singulière affection décrite par Duchenne sous le
nom de paralysie pseudo-hypertrophique et dans laquelle, jusqu’ici, l’examen
anatomique minutieux des centres' et des cordons nerveux n’a révélé
J aucune altération appréciable (Charcot); il faut donc, quant à présent,
renoncer à lui assigner une origine centrale, et la ranger, mais provi¬
soirement seulement, parmi les affections protopathiques des muscles.
2“ Les considérations auxquelles nous nous sommes livré plus haut ont
eu surtout pour but de constater, une fois pour toutes, l’étroite subordina¬
tion, pathologique autant que physiologique, des muscles aux organes
nerveux, centraux ou périphériques, qui les animent. De là, une seconde
classe, la plus vaste et la plus intéressante de toutes, celle des maladies
musculaires liées à des lésions du système nerveux.
3“ Enfin les muscles, comme tous les tissus et tous les éléments,
exigent, pour le maintien de leur structure et de leur fonctionnement
régulier, l’état plus ou moins hygide de l’ensemble de l’économie, dans la
constitution de laquelle ils entrent pour une part si prépondérante; ils
demandent surtout, étant donnée leur activité transformatrice et combu¬
rante, l’abord régulier d’un sang non altéré. Aussi, beaucoup de maladies
dites générales entraînent-elles à leur suite des lésions plus ou moins
accusées du système musculaire ; t elles sont les myopathies qui accompa¬
gnent les pyrexies infectieuses ou les états fébriles graves; telles, les
altérations musculaires qui se montrent dans les maladies générales chro-
MUSCLE. — PATHOLOGIE. — GÉNÉRALITÉS.
niques, la morve, le scorbut, la syphilis, les intoxications, etc. L’interpré¬
tation du mode pathogénique qui préside à ces lésions musculaires peut
varier selon le point de vue doctrinal sous lequel on envisage ces maladies
générales ; mais que l’on rapporte surtout le siège et les causes du mal
à des altérations du sang ou des humeurs (dyscrasies aiguës ou chroniques)
ou que l’on considère l’organisme entier comme entaché d’un vice spécial,
peu importe, en définitive ; quelle que soit la théorie, le caractère deutéro-
pathique des altérations musculaires dans ces maladies s’impose, pour ainsi
dire, et traduit une altération générale du sang et des sucs nourriciers
ou de l’ensemble de l’économie.
Il est in dispensable de commencer notre exposé par les notions fonda-
men taies d’anatomie pathologique et de séméiologie générales, dont l’ap¬
plication se retrouvera ensuite à propos de chaque chapitre spécial de
pathologie musculaire.
L’ordre que nous adoptons sera donc le suivant :
1° Anatomie et physiologie pathologiques générales des muscles (striés
et lisses).
2“ Séméiologie générale.
3“ Affections des muscles consécutives aux lésions du système nerveux
périphérique ou central.
4° Affections des muscles consécutives aux maladies générales (fièvres,
intoxications, cachexies, dyscrasies aiguës et chroniques).
5° Affections idiopathiques (non traumatiques) des muscles (myosites
spontanées, paralysie pseudo-hypertrophique?).
6° Considérations thérapeutiques.
Quant aux néoplasmes et aux parasites des muscles, leur histoire se
trouvera à la partie chirurgicale de cet article.
1. — Anatomie et physiologie pathologiques générales du
système musculaire. — L’élément anatomique essentiel du muscle strié
est la fibre primitive (ou faisceau primitif); elle est formée : 1° d’une game
transparente, anhiste, le sarcolemme ; 2“ de la substance musculaire ou con¬
tractile proprement dite, offrant des stries transversales et des stries longitu¬
dinales, moins accusées que les premières ; 3“ de ce que l’on appelle, depuis
Max Schultze, la cellule musculaire et qui est formée par un noyau entouré
d’une petite masse de protoplasma interposée entre le sarcolemme et la
substance contractile. Les fibres primitives sont unies les unes aux autres
par un tissu conjonctif très-délicat, le périmysium interne; enfin, sous le
nom de périmysium externe, on désigne le tissu conjonctif plus dense qui
enveloppe la fibrille musculaire macroscopique, résultant de la réunion d’un
grand nombre de fibrilles primitives (voir, pour les détails. Muscle, Ana¬
tomie). Chacune de ces parties constitutives du muscle peut devenir le
siège d’altérations variables, dont les plus importantes, on le devine, sont
celles qui intéressent la substance contractile proprement dite.
Hypertrophie bes muscles. — Tout organe qui fonctionne d’une façon
exagérée devient le siège d’un mouvement nutritif e.xcessif, se traduisant
par une augmentation de volume et de puissance fonctionnelle qui con-
MUSCLE. — PATHOLOGIE. — GÉNÉRALITÉS.
slitue y hypertrophie. On trouve dans les auteurs, et notamment dans la
publication de Zenker, de longues discussions sur la question de savoir où
s’arrête l’hypertrophie physiologique, où commence l’hypertrophie patho¬
logique d’un muscle; pourquoi, alors qu’on ne considère pas comme mor¬
bide l’hypertrophie des muscles du bras chez les ouvriers, celle du jarret
chez les danseurs, regarde-t-on comme telle l’hypertrophie du cœur ou celle
de la langue? querelle purement scolastique, comme toutes celles qui ont
pour but d’établir une limite entre les faits d’ordre physiologique et ceux
d’ordre pathologique.
Les muscles hypertrophiés s’accusent par une saillie efun relief plus
considérables, par une augmentation de la consistance et, à l’œil nu, par
un aspect plus ferme et une coloration plus vive. On a beaucoup discuté
sur le processus intime qui préside au fait de l’hypertrophie, et si elle
consiste en une augmentation du nombre des fibres contractiles ou simple¬
ment en une augmentation de leur épaisseur. Cette question, en apparence
élémentaire et facile à résoudre par les méthodes micrométriques, est
néanmoins encore pendante. Kôlliker, Hyrtl, Rokitansky, Fôrster, admet¬
tent, dans l’hypertrophie vraie, une hyperplastie numérique des fibres pri¬
mitives. Mais Hepp, dans sa thèse inaugurale, donne les résultats des
mensurations qu’il a faites : les fibres d’un cœur hypertrophié examiné par
lui mesuraient en moyenne 26 p, tandis que celles provenant du cœur
d’une vieille femme un peu amaigrie ne mesuraient que 6 p environ ; le
rapport des deux sortes de fibres serait donc comme 1 : 4. De même, en
comparant les fibres du muscle crémaster très-hypertrophié chez un sujet
atteint d’une hydrocèle considérable, avec les fibres du muscle grand
oblique et transverse du même sujet, il trouva, pour les fibres primi¬
tives du crémaster, une épaisseur de 83 p, pour celles du grand oblique,
52 P seulement. Enfin, les fibres lisses d’une vessie hypertrophiée lui ont
donné une épaisseur double de celle que présentait une vessie saine.
Zenker, qui résume ces recherches dans sa monographie, reproche à l’au¬
teur d’avoir borné ses mensurations à ces trois cas, et d’avoir généralisé les
résultats obtenus à l’aide d’un chiffre si restreint de faits ; en outre, par la
critique à laquelle il soumet ces trois faits, et notamment en faisant
remarquer que le cœur soi-disant sain de la vieille femme était en réalité
un cœur atteint d’atrophie sénile, Zenker arrive à contester la valeur des
conclusions contenues dans la dissertation de Hepp, conclusions admises
par la plupart des histologistes.
Tout en accordant que, dans l’hypertrophie, le diamètre des faisceaux
augmente, Zenker estime que cet élargissement ne suffit pas pour rendre
compte de l’augmentation de volume éprouvée par le muscle; pour lui,
outre l’épaississement des fibres préalablement existantes, il se produit,
dans rhypertrophie,une augmentation numérique par néo-formation de ces
tiLves. Il se passerait là quelque chose d’analogue à ce queBudge, Weiss-
mann, V. Wittich et Margo ont constaté lors de la croissance physiologique
des muscles chez la grenouille ; un gaslro-cnémien de grenouille adulte con¬
tient un nombre bien plus considérable de fibres que celui d’un jeune sujet.
MUSCLE. — PATHOLOGIE. — ANATOMIE PATIIOLOGIOÜE. 273
Rindfleisch, récemment, a repris cette étude au point de vue de l’hyper¬
trophie cardiaque; il a recherché vainement une différence de diamètre
entre les fibres normales et les fibi’es du cœur hypertrophié, et il a été
conduit, pour l’interprétation du fait de l’hypei’trophie, à une hypothèse
nouvelle, qui, du reste, de son propre aveu, ne s’applique qu’au cœur:
celle d’une division partielle des fibres. « On sait, dit-il, que les fibres
musculaires du cœur se bifurquent; on peut aussi dire qu’elles s’anasto¬
mosent parleurs bifurcations; en un mot, elles forment des réseaux ou des
membranes fenêtrées, dont les lacunes allongées, espèces de fentes, ont
des dimensions très-variables. Des lacunes fusiformes très-considérables
alternent avec de toutes petites fissures; ces dernières peuvent être consi¬
dérées comme existant dans le corps même de la fibre musculaire; on les
rencontre le plus souvent à l’endroit où
une fibre un peu épaisse se bifurque (fig.
.35, a) , et il ne me paraît nullement douteux
que la traction exercée par la branche de
bifurcation pendant la contraction ne favo¬
rise leur formation. » Cette explication mé¬
canique, séduisante assurément, est loin
d’être démontrée; du reste, le fût-elle pour
le cœur, quelle ne saurait s’appliquera
l’hypertrophie des muscles striés propre¬
ment dits.
Il est probable que le processus hyper¬
trophique des muscles admet deux facteurs,
• qui sont l’épaississement de la fibre mus¬
culaire d’une part, et d’autre part l’aug¬
mentation numérique des éléments conractiles ; mais il faut l'econnaître-
que le problème n’est pas encore définitivement résolu, et il y a là matière
à de nouvelles recherches.
Il existe dans la science un certain nombre de faits qui paraissent se rap¬
porter à de l’hypertrophie musculaire; la plupart sont d’origine congénitale;
l’hypertrophie, dans ces cas, porte sur une moitié du corps ou sur l’un des
membres (Trélat et Monod), ou sur une moitié de la face (Friedreich, Pas-
sauer) et s’accompagne, le plus souvent, d’une hypertrophie concomitante
des os, du tissu conjonctif et de la peau. Il est permis de rapprocher ces
excès de développement de l’état précisément opposé que l’on observe dans
la singulière affection décrite par Rombei’g, sous le nom de trophonévrose
faciale, et sur laquelle nous aurons à l’evenir.
Quant aux faits de niacroglossie (t. XX, p. 131), si souvent invoqués
comme des exemples d’hypertrophie vraie, ils tiennent le plus souvent à
un développement exagéré des lymphatiques (Virchow, Arnstein), ou des
vaisseaux sanguins constituant un véritable tissu caverneux (Maas). Cepen¬
dant 0. Weber, Grohe et Buhl (cités par Friedreich) ont publié des faits de
macroglossie, totale ou unilatérale, liée à l’hypertrophie vraie de la muscu¬
lature linguale.
XXlll. — 18
274 MUSCLE. — pathologie. — anatomie pathologique.
Plus récemment, Auerbach a publié, comme «cas d’bypertropbie muscu¬
laire vraie, » l'observation d’un sujet âgé de vingt-et-un ans qui, à la suite
des fatigues de la guerre, vit son bras droit prendre un développement pro¬
gressif et considérable, sans augmentation de volume appréciable de l’os.
Un fragment de muscle, excisé et examiné au microscope, présenta « une
énorme hypertrophie des fibres primitives, dont le diamètre était trois fois
supérieur à celui d’une fibre normale ; les noyaux musculaires étaient en voie
active de prolifération ; pas d’hypertrophie du périmysium ni de dépôt in¬
terstitiel de tissu adipeux ; réactions électriques normales ; les muscles du
bras hypertrophié offraient une puissance de contraction supérieure aux
muscles du côté opposé, mais aussi un épuisement plus rapide; aucun
trouble de la sensibilité ; ni douleurs ni fourmillements. » 0. Berger a relaté
quelques faits analogues, mais moins nets, compliqués qu’ils étaient de
blessures des nerfs, de thrombose veineuse, etc. A cela se bornent
les documents relatifs à l’hypertrophie vraie des muscles de la vie de
relation, et l’on devine qu’il ne soit guère possible de tenter une descrip¬
tion didactique d’après ces quelques faits isolés et d’une interprétation
douteuse.
Pour les organes munis de fibres lisses, quand ils viennent à s’hyper-
trophier, soit physiologiquement, comme l’utérus gravide, soit patholo¬
giquement, comme la vessie dans les affections prostatiques, ou la mus¬
culeuse stomacale dans le voisinage d’une tumeur carcinomateuse, etc.,
dans tous ces cas, il est facile de s’assurer que l’hypertrophie s’ac¬
compagne d’une augmentation de volume, souvent énorme, des fibres-
cellules.
Au pointde vue clinique, c’est surtout l’histoire del’hypertrophiecardiaque
qui est intéressante ; on trouvera, à l’article C(ŒaR(voy. t.VIII, p. 480), l’exposé
des principales conditions dans lesquelles cette hypertrophie se développe
(hypertrophie physiologique des vieillards [Bizot] et des femmes enceintes
[Larcher] ; hypertrophie dans les lésions valvulaires du cœur et dans la né¬
phrite interstitielle, etc.). Dans tous ces cas, sauf peut-être celui de l’hyper¬
trophie brightique, où le problème est plus complexe que ne le suppose
Traube, l’origine mécanique de l’hypertrophie est évidente : le cœur, ayant-
à effectuer un travail plus considérable, s’hypertrophie, comme le font
dans les mêmes circonstances, à l’état physiologique, les muscles de la vie
de relation; mais ce qui caractérise l’hypertrophie cardiaque et qui fait
quelle ne justifie pas toujours l’appellation et le rôle de 'providentielle-
qu’on lui a attribués, c’est le degré excessif qu’elle acquiert dans quelques
cas et sa tendance marquée aux dégénérescences, d’où l’asystolie et la mort
subite par syncope.
Chez les emphysémateux, les asthmatiques, et en général dans les affec¬
tions chroniques accompagnées d’accès fréquents et pfolongés de dyspnée,
on constate souvent une véritable hypertrophie des muscles auxiliaires de
la respiration, des pectoraux, des scalènes, des sterno-mastoïdiens, des
grands dentelés, etc. On connaît la saillie que forment, chez les emphysé¬
mateux, les muscles latéraux du cou, qui s dessinent comme des cordes-
MUSCLE. — PATHOLOGIE. — ANATOMIE PATIIOLOGIttüE. 275
tendues sous la peau, hypertrophie qui contraste souvent avec la gracilité
des autres muscles du corps, et sur le mode pathogénique de laquelle il est
inutile d’insister.
Il existe, chez les enfants, une affection singulière, où les muscles des
extrémités inférieures et du tronc, augmentés de volume, offrent toutes les
apparences de l’hypertrophie, alors cependant que l’état anatomique réel
est tout différent ; c’est la paralysie pseudo-hypertrophique de Duchenne,
dont on trouvera plus has l’exposé.
Atrophie des muscles. — De toutes les lésions anatomo-pathologiques du
muscle, c’est là la plus commune et celle dont l’étiologie est la plus
variable; elle se combine, du reste, avec d’autres processus, telles que les
dégénérescences et les myosites.
A l’œil nu, l’atrophie du muscle, pour peu qu’elle soit accusée, entraîne
la diminution de volume de l’organe, l’effacement de la saillie ou du ventre
musculaire ; la consistance est diminuée, parfois cependant augmentée,
les muscles offrant une dureté et une rigidité comme libroïdes, lesquelles se
rattachent en effet à la transformation fibreuse qui accompagne ou qui suit
fréquemment l’atrophie. La coloration des muscles atrophiés est moins vive
qu’à l’état sain, elle s’affaiblit au point parfois de ressembler à celle de la
chair de poisson ; d’autres fois la teinte est jaune-pâle, ocreuse ou blan¬
châtre ; enfin, dans les stades ultimes, quand la substitution fibreuse est
presque totale, le muscle a l’aspect d’une bande cellulo-fibreuse plus ou
moins dense et rétractée.
Les altérations histologiques portent principalement sur la substance
striée, contractile ; si l’on voulait être strictement exact, et prendre le vo¬
cable atrophie dans son acception rigoureuse, il ne faudrait comprendre
sous cette dénomination que les seuls états pathologiques du muscle où la
fibre primitive est simplement diminuée de volume, sans autre altération
de composition ni de structure. Mais, en réalité, l’atrophie marche souvent
de front avec d’autres lésions de nutrition, soit de la substance contractile (al¬
térations granuleuse, granulo-graisseuse, etc.), soit du tissu conjonctif in¬
terstitiel, lésions de nature dégénérative ou inflammatoire ; la distinction
que nous adoptons ici, à l’exemple de tous ceux qui ont écrit sur le muscle,
entre l’atrophie et les dégénérescences ne laisse donc pas que d’être, en
partie, artificielle.
Atrophie simple. Dans cette forme, les faisceaux primitifs ont conservé
leur structure et n’ont subi qu’une diminution de leur diamètre transversal.
La striation transversale et longitudinale est nettement conservée ; la trans¬
parence du sarcolemme est parfaite ; on ne constate aucune multiplication
du noyau de la cellule musculaire ni aucune modification de la petite masse
de protoplasma qui l’entoure ; tout se borne à la réduction de volume subie
par la fibre primitive. Sur la coupe transversale d’un muscle atrophié, on
s’aperçoit, avant toute mensuration micrométrique, que la fibre musculaire
ne remplit pas tout l’espace qui lui est destiné et que la substance contrac¬
tile est séparée par un certain espace du sarcolemme maintenu en place.
Rindlloisch admet, pour l’atrophie simple, une participation manifeste du
276
MUSCLE. — P.A.THOLOGIE. — ANATOMIE PATHOLOGIÜÜE.
tissu conjonctif interstitiel, du périmysium interne, dont les cellules lui
semblent plus riches en protoplasma et en voie de prolifération (voy. fîg. 35);
mais peut-être les cas observés par lui et qu’il emprunte indifféremment à
des » muscles condamnés depuis longtemps à un repos forcé, comme ceux
d’une articulation ankylosée, ou à des muscles paralysés » se rapportent-ils
moins à l’atrophie simple qu’à un processus irritatif en même temps
qu’atrophique.
Dans une communication intéressante faite àlaSociétéde Biologie (1871),
Rarivier a donné les résultats que lui a fournis la mensuration du diamètre
des faisceaux primitifs du couturier d’un homme vigoureux, ayant succom¬
bé à une maladie aiguë, et des fibrilles du même muscle pris sur un homme
très-émacié par une dysentérie chronique. Tandis que chez le premier le
diamètre de la libre était de 55 pt, il ne mesurait
chez le second que 30 a. II en conclut que l’atro¬
phie musculaire provoquée par l’amaigrissement
est surtout le fait de l’atrophie des faisceaux piû-
mitifs; si dans ces cas, le tissu conj onctif intersti¬
tiel paraît hypertrophié, ;cette hypertrophie n’est
souvent qu’apparente, par suite du contraste
Fig. 35. — Atrophie simple du muscle (*). Fig. 36. — Atrophie simple avec for¬
mation interstitielle de graisse (**).
C) a. Tissu conjonctif interstitiel avec grosses cellules. — 6. Fibres musculaires à divers degrés d'atro¬
phie. — g. Vaisseau capillaire. — Grossissement : 300 (d’après Rindfleisch, Histologie pathologique').
(**) a. Fibre musculaire en voie d’atropiiie. — h. Rangées de cellules adipeuses parallèles aux libres
musculaires. — Grossissement : 300.
qui existe entre la substance musculaire fortement atrophiée et le péri¬
mysium à peu près intact (Vulpian).
Cependant, dans les atrophies très-prononcées, surtout dans celles con¬
sécutives aux lésions nerveuses, sur lesquelles nous insisterons plus loin,
la participation du tissu conjonctif interstitiel est manifeste et se traduit
soit-par une hypertrophie avec rétraction, soit parla scléro-adipose du péri¬
mysium. Dans ces cas, on voit le périmysium s’infiltrer de cellules adipeu¬
ses, généralement de dimension uniforme, disposées en séries longitudi¬
nales, parallèlement aux fibres musculaires. Celles-ci subsistent, nettement
striées, mais plus ou moins réduites de diamètre; par places (fig. 36) la
substance contractile a disparu, mais on voit « persister le sarcolemme qui
forme un canal vide passant d’un fragment à l’autre, et dont l’intéTieur ne
présente pas la moindre formation de graisse. « (Rindfleisch).
MUSCLE. — PATHOLOGIE. — ANATOMIE PATIIOLOGIÜÜE. 277
Gomme le fait remarquer cel histologiste, le dépôt adipeux interstitiel est
ici proprement consécutif à l’atrophie de la substance contractile, et ne
paraît se faire que comme mode de remplissage et pour combler les vides.
Dans la surcharge graisseuse des muscles, au contraire, comme dans la
polysarcie ou chez les animaux soumis à l’engrais, c’est le dépôt de graisse
interstitielle qui est le fait primitif et qui, quand il atteint des proportions
excessives, peut entraîner secondairement l’atrophie des faisceaux primitifs
par compression et asphyxie. C’est aussi ce processus que nous retrouve¬
rons quand nous traiterons de la paralysie pseudo-hypertrophique de
Duchenne.
Dégénéresce-NCES musculaires. La limite qui sépare l’atrophie proprement
dite des dégénérescences est, nous le répétons, souventarbitraire, les deux
lésions marchant habituellement de front, et l’atrophie n’étant, à tout
prendi’e, qu’un mode initial et atténué de dégénérescence. Celle-ci peut
affecter, sur le muscle, quati’e types principaux : 1° la dégénérescence gra¬
nuleuse; 2° la dégénérescence granulo-graisseuse ; 3° la dégénérescence
pigmentaire; 4“ la dégénérescence cireuse ou vitreuse; ces modes d’alté¬
ration peuvent du reste se combiner sur le même muscle et dans la même
affection.
A. Dégénérescence granuleuse. Le faisceau primitif cesse d’être nettement
strié et les stries peuvent même disparaître complètement; le contenu mus¬
culaire est alors formé par des granulations très-fines, à peine distinctes les
unes des autres, communiquant au faisceau un aspect grenu. Dans quel¬
ques cas, les granulations sont plus volumineuses, isolées et faciles à con¬
fondre avec les granulations graisseuses. Cependant, quel que soit le volume
de ces granulations, elles offrent, ainsi que Ch. Robin le premier l’a dé¬
montré, tous les caractères histochimiques des substances albuminoïdes;
elles résistent à l’éther et au chloroforme, pâlissent au contraire et dispa¬
raissent sous l’action de l’acide acétique ; ce sont donc bien des particules
de nature protéique et non des granulations graisseuses. C’est une altération
purement passive et atrophique du reste, et que l’on a cherché, à tort selon
nous, à rapprocher de l’aspect granuleux que prennent certains élénients
histologiques, les cellules épithéliales notamment, au premier stade de l’in¬
flammation, aspect que Virchow a signalé et décrit sous le nom de tumé¬
faction trouble (trùbe schwellung); ce nom, ainsi que le processus auquel il
s’applique, indiquent un état de turgescence active et de gonflement irri¬
tatif qui n’existent nullement dans la lésion qui nous occupe.
B. Dégénérescence graisseuse ou granulo-graisseuse. Ici, il s’agit bien d’une
transformation graisseuse du contenu du faisceau primitif. Elle s’accuse par
l’apparition de fines granulations réfringentes dont le premier dépôt s’efléc-
tue au niveau même du protoplasma et tout autour du noyau de la cellule
musculaire ; bientôt apparaissent d’autres gouttelettes qui occupent d’abord ,
non pas les éléments musculaires biréfringents ou sarcous éléments
de Bowman, -mais la substance transparente intermédiaire ; plus
tard (voy. fig. 37) les granulations se juxtaposent bout à bout dans l’axe
du faisceau primitif, sous forme de chapelets fins et élégants correspondant
278 MUSCLE. — pathologie. — anatomie pathologique.
toujours, non pas aux éléments disdiaclastes, mais à la substance isotrope
intermédiaire; enfin, dans les stades ultimes de la dégénérescence, la
gaine du sarcolemme est presque totalement remplie par une fine poussière
ou par des flaques graisseuses, en même temps qu’il n’existe plus de
trace de substance striée.
Un des sièges de prédilection de la stéatose musculaire vraie est lemyo-
cai’de ; le cœur, en effet, par son activité incessante, est de tous les muscles
de l’économie celui qui exige la nutrition la plus assurée ; aussi constitue-
t-il, à l’état pathologique, un véritable réactif, et des
plus délicats, de tous les troubles apportés à la nutri¬
tion générale. De là la fréquence dès altérations du
myocarde, non-seulement dans les affections propres
du cœur, mais encore dans la plupart des maladies
générales, des pyrexies et des intoxications. L’alté¬
ration graisseuse est une des principales de ces lé¬
sions; elle se reconnaît à la diminution de consistance
de Torgane qui devient mou, friable et présente une
coloration terne, feuille-morte, ou franchement jaune
(atrophie jaune du cœur). Tantôt elle est diffuse et
occupe toutes les parties du viscère, ainsi que cela
s’observe dans les fièvres graves ; d’autres fois elle
est superficielle, corticale, occupant les couches
Fig. 37.— Dégénérés- sous-péricardiques OU sous-endocardiques, et elle ac-
cence paisseuse des fi- compagne les inflammations de ces séreuses (Stokes) ;
bres striees. — .Gros- , ^ ° . , ,
sissement : 300. dans ce cas, le travail pathologique est plus complexe
et paraît le résultat d’une véritable myocardite; enfin,
il n’est pas rare de constater « au milieu des parties musculaires du ventricule
gauche, dans le voisinage de la pointe, un foyer graisseux ramolli, consi¬
dérable, atteignant jusqu’à la grosseur d’une noisette . Cet état si grave,
cause fréquente de la rupture du cœur, doit être ramené probablement à la
dégénérescence athéromateuse des artères coronaires, avec oblitération par
thrombose d’une de leurs ramifications principales. » (Rindfleisch.)
Faisons remarquer que c’est pour le cœur surtout qu’il importe de dis¬
tinguer cette stéatose vraie d’avec la surcharge graisseuse, lésion beaucoup
moins grave, curable (Hirtz, Philbert) et comportant par conséquent un
tout autre pronostic.
La stéatose des muscles de la vie de relation s’observe surtout avecnetteté
et d’après un mode aigu dans certaines intoxications, celle par le phosphore
notamment, dans les cachexies, particulièrement dans la cachexie sénile;
il peut se joindre à la lésion purement atrophique des muscles, un certain
degré d’altération granulo-graisseuse (Vulpian, Dunant); mais il est certain
que dans les paralysies amyotrophiques on a admis cette même altération
des muscles un peu a priori et d’une façon trop systématique. Dès le début
des recherches histologiques sur l’atrophie musculaire progressive.
Ch. Robin maintenait, malgré l’opinion opposée de Virchow, que la lésion
musculaire ne consiste point en une transformation adipeuse du muscle.
MUSCLE. — PATHOLOGIE. — ANATOMIE PATHOLOGIQUE. 279
mais uniquement en une atrophie albumino-granuleuse. Les recherches
expérimentales et histologiques de Vulpian ont, en effet, établi que les alté¬
rations des muscles, à la suite de lésions nerveuses, de la section des
nerfs par exemple, consistent surtout» en une atrophie simple, non grais¬
seuse; » quand un dépôt de graisse s’effectue, dans les périodes très-
avancées de la paralysie, ce dépôt siège non pas dans les faisceaux primi¬
tifs, à l’intérieur de la gaine du sarcolemme, mais dans le tissu conjonctif
interstitiel. C’est là une donnée anatomo-pathologique importante, sur
laquelle nous aurons’ à revenir.
L’atrophie simple et graisseuse des fibres musculaires lisses a moins
attiré l’attention des anatomo-pathologistes, et cependant elle mérite une
mention spéciale. Outre l’atrophie physiologique des fibres utérines, avant
la puberté et après la ménopause, signalons l’atrophie fréquente de cet
organe chez les phthisiques, constatée pour la première fois par Montgom-
mery (cité par Stokes), et coïncidant avec l’atrophie du cœur. Dans les cas
fi’anus contre nature, le bout inférieur de l’intestin présente une atrophie
considérable de toutes ses tuniques, surtout de la musculeuse.
Mais ce sont surtout les lésions dégénératives de la tunique moyenne des
artères qui doivent fixer notre attention. Les recherches de Lobstein et
Virchow, celles de Cornil et Ranvier ont nettement établi le rôle del’endar-
térite chronique et de l’usure graisseuse de la tunique interne dans l’athé-
romeetdansla genèse des anévrysmes; Charcot et Bouchard, dans leurs mé¬
morables travaux sur les anévrysmes miliaires et sur les connexions de cette
lésion avec l’hémorrhagie cérébrale, ont mis en lumière l’importance de la
périartérite scléreuse ; mais il nous semble que l’on n’a peut-être pas fait
la part suffisante aux altérations de texture dont la tunique moyenne des
artères peut être primitivement le siège et aux conséquences de ces altéra¬
tions. Dans notre thèse inaugurale, nous avons mentionné le résultat de
recherches personnelles, où nous avons pu constater, chez des sujets âgés,
une stéatose prononcée des fibres-cellules de la tunique moyenne des arté¬
rioles, surtout des artérioles cérébrales, alors que la tunique interne est
relativement peu malade. Plus récemment, Hoffmann, reprenant les re¬
cherches de Charcot et Bouchard sur les anévrysmes niiliaires, est arrivé
aux mêmes résultats que ces auteurs, avec cette différence que pour lui la
cause principale des dilatations miliaires résulte, non pas de la périartérite,
mais de l’altération dégénérative delà tunique moyenne.
Quoi qu’il en soit du mode de succession chronologique des altérations
des diverses tuniques artérielles, il est constant que, dans les stades un peu
avancés de l’athérome ainsi que de la périartérite scléreuse, la couche mus¬
culeuse est envahie, soit par la dégénérescence graisseuse, soit par la cré-
tification; altération qui est surtout marquée sur les petites artères,
relativement bien plus riches en fibres-cellules que les troncs plus volumi¬
neux. De là, des conséquences faciles à prévoir ; non-seulement les petites
artères deviennent rigides, perdent leur élasticité et opposent par consé¬
quent au sang une résistance plus grande ; mais encore, par suite de la des¬
truction de la tunique moyenne et des éléments musculaires qu’elle
^80 MUSCLE. — PATHOLOGIE. — ANATOMIE PATHOLOGIÜÜE.
contient, ce vaisseau est devenu désormais un tube inerte, incapable de se
resserrer comme de se dilater, incapable par conséquent de distribuer, pour
ainsi dire intelligemment, le sang dans la profondeur des organes. La ré¬
partition du liquide sanguin, soustraite à l’action vaso-motrice, ne s’ef¬
fectue pins que sous l’impulsion aveugle du cœur, et toute cette irrigation
artérielle périphérique, si délicate à l’état normal, échappe à l’action régu¬
latrice des centres nerveux. De là, abstraction faite des oblitérations embo¬
liques ou thrombosiques qu’entraînent les dégénérescences artérielles, des
troubles circulatoires moins palpables, plus insidieux, mais tout aussi
graves et plus généralisés, qui entravent lentement et compromettent la
nutrition delà plupart des organes. On devine quel intérêt et quelle portée
gagne l’histoire des lésions vasculaires périphériques, quand on l’envisage
au point de vue particulier des conséquences qu’amène la destruction der
la musculature artérielle.
G. Dégénérescence pigmentaire. Elle consiste en une atrophie accompagnée
de dépôt, dans l’intérieur de la substance contractile, de particules pig¬
mentaires de couleur noire ou ocreuse ; on ignore si le
pigment est de provenance hématique, ou s’il résulte
d’une altération de la matière colorante propre du
muscle. Cette altération s’observe surtout dans le myo¬
carde, où elle constitue ce qu’on appelle l’atrophie
brune du cœur, fréquente dans les cachexies, dans
l'inanition, le marasme sénile {voy. fig. 38.) .
D. Dégénérescence cireuse, vitreuse. On en doit la dé¬
couverte à Zenker. Il a résumé ses recherches dans une
monographie parue en 186/i [Ueber die Verdnderun-
gen der willkührlic lien Muskeln im Typhus abdominalis)
et qui fait époque dans la science. Avant lui, les ana¬
tomo-pathologistes n’avaient tenu, pour ainsi dire,
aucun compte de l’état des muscles dans les fièvres,
dans la fiè\Te typhoïde notamment, lacune d’autant
plus remarquable, fait observer Zenker, que la pro¬
stration musculaire si prononcée pendant toute la durée
de cette maladie et qui persiste pendant la conva¬
lescence, paraissait bien faite cependant pour éveiller l’attention et provoquer
des recherches dans cette direction. Louis, dans son livre classique sur la
lièvre typhoïde, affirme expressément l’intégrité des muscles de la vie de
relation, et pour le typhus irlandais Stokes se prononce de même et ne
mentionne, comme Louis, que le ramollissement et l’atrophie du cœur.
Velpeau, cependant, dans l’article Abdomen (Ruptures de 1’) du Diction¬
naire en trente volumes, mentionne la fréquence relative des ruptures et
la suppuration consécutive des muscles grands droits de l’abdomen dans
la fièvre typhoïde, et il s’étonne que cet accident n’ait pas attiré davantage
l’attention des médecins.
Rokitansky, dans la première ^ition de son anatomie pathologique,
dit « avoir rencontré à diverses reprises des déchirures des muscles
Fig. 38. — Atrophie
brune du muscle
cardiaque. Fragment
de fibres musculaires
avec granulations pig¬
mentaires dans l’inté¬
rieur des faisceaux
primitifs. — 1/300.
(Rindfleisch.)-
MUSCLE. — PATHOLOGIE. — .ANATOMIE PATHOLOGIQUE. 281
droits de l’abdomen, produites pendant le cours de l’iléo-lyphus et déter¬
minées par les convulsions ». Virchow, qui reprit ce sujet, montra que ces
ruptures étaient favorisées et, en quelque sorte, préparées par une altération
parenchymateuse préalable du tissu musculaire de la région.
Jusque-là, le fait des ruptures musculaires dans la fièvre typhoïde, qu’on les
attribuât aux convulsions comme Rokitansky, ou comme Virchow à une
altération préalable, n’avait été envisagé que comme un accident rare, lié à
un processus purement local. Ce fut néanmoins la connaissance de ces
faits qui amena Zenker à rechercher si ces altérations musculaires, invo¬
quées par Virchow, « n’exislaient qu’au niveau de la rupture, ou si on les
retrouverait sur d’autres points du système musculaire; en un mot, s’agissait-
il sinapleinent d’une complication exceptionnelle ou, au contraire, d’un
processus constant dans la fièvre typhoïde, et se manifestant parfois par le
fait apparent et grossier de la rupture musculaire? » Des recherches pour¬
suivies dans cette direction à Dresde, depuis 1859 à 1862, sur plus de cent
sujets ayant succombé à la fièvre typhoïde, aux stades les plus variés de la
maladie, Zenker se crut autorisé à tirer la conclusion suivante : « Dans
la fièvre typhoïde, il existe une dégénérescence particulière des fibres mus¬
culaires striées, répartie dans les groupes musculaires les plus variés; cette
lésion, quoique variableen étendueetenintensité,ne!ecède guère, sous le rap¬
port de la constance, à l’altération caractéristique des plaques intestinales. >>
Sans souscrire entièrement à ce que cette proposition a de très-absolu
dans son énoncé, il faut reconnaître qu’il s’agit là d’un résultat considé¬
rable, non-seulement au point de vue de la pathologie musculaire, mais
encore et surtout à celui du processus fébrile en général.
Certains caractères permettent déjà à l’œil nu de reconnaître les muscles
où le microscope révélera la lésion caractéristique. Ils présentent un aspect
pâle, comme anémique, contrastant avec la coloration rouge normale des
muscles avoisinants ; dans les degrés plus avancés, la couleur des muscles
atteints est gris-rougeâtre, gris sale et enfin d’un jaune terne et tirant sur
le gris ; en un mot, pour l’aspect, les muscles altérés rappellent tout à fait
« la chair de poisson ». La surface de section est sèche, anémiée, la consis¬
tance molle, comme pâteuse et friable. Les muscles atteints présentent,
dans les premiers stades (deux ou trois premiers septénaires), une augmen¬
tation manifeste de volume, un véritable engorgement ; plus tard, au con¬
traire, ils s’affaissent, se flétrissent et subissent une sorte de colliquation
œdémateuse. Enfin, les stades ultimes de l’altération peuvent être mar¬
qués par la rupture des muscles, avec ou sans hémorrhagie (apoplexie
musculaire) et la formation d’hématomes et de foyers sur la description
desquels nous aurons à revenir.
Pour ce qui est de la répartition de l’altération, il importe de savoir que
celle-ci reconnaît de véritables sièges de prédilection, où elle est à la fois le
plus fréquente et le plus accusée. En tête, il faut mentionner le groupe des mus-
clesadducteursdelacuisseetle psoas ; viennent ensuite, parordre de fréquen¬
ce décroissante, les grands droits de l’abdomen, les grands et petits pectoraux,
le transverse de l’abdomen, les muscles de l’épaule, les jumeaux, etc. 11 est
MUSCLE. — PATHOLOGIE.. — ANATOMIE PATHOLOGIQUE.
à remarquer que cette prédilection des altérations musculaires pour cer¬
tains groupes spéciaux avait déjà été signalée, bien antérieurement à Zen-
ker, par le célèbre anatomo-pathologiste strasbourgeois Lobstein. Il observa
sur les cadavres de sujets ayant succombé au typhus pestilentiel, au cholé-
ra-morbus, ou à la foudre, un ramollissement tout particulier de la fibre
musculaire, que les doigts ou la pince déchirent avec la plus grande faci¬
lité. « J’ai remarqué, ajoute-t-il, que le muscle psoas, le pectiné et les ad¬
ducteurs de la cuisse offrent le plus souvent ce ramollissement. » Ce sont
donc les masses musculaires qui continuent à fonctionner, même dans le
décubitus horizontal, soit pour la respiration, soit pour l’acte de la déféca¬
tion, qui deviennent surtout les foyers du mal. Mais il ne faut pas perdre
de vue qu’en dehors de ces foyers, la plupart des autres muscles peuvent
être atteints, sinon dans leur totalité, du moins dans quelques-unes de
leurs fibres ; altération qui, dans ces cas, échappe complètement à l’œil nu
et nécessite l’emploi du microscope.
Histologiquement, la lésion est caractérisée par une altération spéciale
du faisceau primitif, par l’altération cireuse, comme l’a appelée Zenker
{vitreuse, 0. Weber, Cornil et Ranvier; colloïde, E. Wagner; granulo-
vitreuse, Hayem). C’est cette lésion microscopique qu’il importe de suivre
dans son évolution.
Pour Zenker, le processus reconnaît deux stades de dégénérescence:
1° la dégénérescence granuleuse ; 2° la dégénérescence vitreuse.
La dégénérescence granuleuse ne diffère guère de la dégénérescence du
même nom observée en dehors du typhus, et que nous avons décrite plus
haut ; elle consiste dans l’apparition de fines gi’anulations dans la substance
contractile du faisceau primitif; tout à fait au début, la striation est encore
nette et parfaite ; mais elle s’efface au fur et à mesure que le nombre des
granulations augmente ; enfin, il arrive un moment où elle disparaît tota¬
lement et où le faisceau primitif « est entièrement opaque, blanc à la lu¬
mière incidente, foncé à la lumière transmise et ne paraissant plus consti¬
tué que par un amas de fines granulations ». De ces granulations, les unes,
pâlissant sous l’action de l’acide acétique, semblent être de nature pro¬
téique, les autres de nature graisseuse ; quelques-unes, plus volumineuses,
offrent franchement les réactions de gouttelettes graisseuses.
En même temps, le faisceau primitif, loin de s’atrophier, augmente d’é¬
paisseur ; dans un cas, Zenker a trouvé des fibres granuleuses mesurant de
70 à 110 fi, tandis que les fibres saines, empruntées au même muscle (ad¬
ducteur de la cuisse), n’offraient qu’un diamètre de 55 p.
La substance contractile, en même temps qu’elle subit cette transforma¬
tion granuleuse, devient extrêmement fragile, de sorte que le moindre acci¬
dent de préparation, qui sur des fibres saines demeure sans effet, entraîne
la rupture et la fragmentation du contenu du sarcolemme, lequel demeure
intact. Zenker pense qu’un certain nombre de ces ruptures se produisent
du vivant du sujet et ne sont pas le fait des manipulations auxquelles la
fibre est soumise.
La dégénérescence cireuse, que l’on constate aux stades ultérieurs du
MUSCLE. — PATHOLOGIE. — ANATOMIE PATHOLOGIQUE. 283
processus, consiste dans la « transformation de la substance contractile du
faisceau primitif en une masse totalement homogène, incolore, analogue à
la cire et qui s’accompagne de la disparition complète de la striation, avec
conservation du sarcolemme. » (Zeiiker.) Cette altération, comme la précé¬
dente, n’envahit pas toutes les fibres d’un muscle, mais quelques-unes seu¬
lement, et à côté on trouve des faisceaux tout à fait sains ou simplement
granuleux.
La fibre altérée présente souvent un diamètre notablement plus grand
que les fibres saines ; la lésion commence souvent par un aspect brillant du
contenu musculaire, qui s’accuse de plus en plus, en même temps que les
stries s’effacent et que le contenu du
sarcolemme se transforme en une
masse homogène. Celle-ci acquiert
une fragilité remarquable et ne tarde
pas à se segmenter en blocs quadri¬
latères allongés, si bien que la fibre
prend l’aspect d’un cierge qui aurait
subi un grand nombre de cassures.
Ces ruptures ne sauraient être attri¬
buées aux manœuvres de la prépai’a-
tion, car elles existent alors même
qu’on emploie les précautions les plus
minutieuses, et on peut, du reste, en
suivre les étapes, et en constater les
progrès sur des muscles arrivés aux
différentes périodes de l’altération,
commençant par de simples fissures
avant d’arriver à la fragmentation
complète. Ces fragments s’écartent pe¬
tit à petit les uns des autres (diastasis
des fragments, Zenker) enmêmetemps
que leurs angles s’émoussent et que
leur volume diminue par un travail
d’usui’e ou de résorption, et ils ne remplissent plus qu’incomplétement la
gaine du sarcolemme. (Voy. fig. 39, a.)
Les réactions histochimiques des blocs vitreux sont intéressantes à
connaître; l’acide acétiqüe concentré, l’acide nitrique, la potasse les
gonflent et finissent par les dissoudre; l’acide acétique étendu, non plus
que l’alcool ni l’eau distillée, ne les attaquent, tandis que ces agents désa¬
grègent et dissolvent à la longue le contenu des fibres musculaires saines.
Si l’on fait agir sur les muscles cireux la teinture d’iode et l’acide sulfu¬
rique, on ne produit pas la réaction caractéristique de la substance amy¬
loïde; le nom de dégénérescence amyloïde, proposé par Rokitansky, n’est
donc pas justifié.
Les matières colorantes, telles que le carmin, le picro-carmin, la fuch¬
sine, etc., colorent la matière vitreuse plus énergiquement que le contenu
Fig. 39. — Myosite typhique (*)■
(*) Coupe : a. Dégénérescence cireuse. Les
fibres sont entourées de cellules semi-lunaires
sur la coupe et destinées à la régénération.
— i Tube de sarcolemme renfermant une
jeune fibre musculaire, circulaire sur la coupe.
— c. Autre tube avec une jeune fibre mus¬
culaire. encore semi-lunaire sur la section
et montrant une lacune dans laquelle se trou¬
vait un reste de substance dégénérée. — d.
Tube de sarcolemme rempli de cellules ty¬
phiques, à côté desquelles se trouvent les
restes de l’ancienne fibre musculaire. — e.
Tissu conjonctif interstitiel infiltré de cellules
typhiques. — Grossissement : 300.
(Rindfleisch, Histologie pathologique.)
28i MUSCLE. — pathologie. — anatomie pathologiode.
d’une fibre normale (Ranvier). Il est donc certain que la substance contrac¬
tile a subi des modifications non-seulement optiqlies, mais encore chimi¬
ques, quoique cependant la nature protéique de la matière vitreuse ne soit
guère contestable ; mais de nouvelles recherches chimiques dans cette di¬
rection sont nécessaires.
Telle est, dans ses caractères essentiels, l’altération cireuse de la sub¬
stance contractile du faisceau primitif. Zenker, avec une bonne foi parfaite,
rappelle les observations anatomiques faites avant lui, par Bowman et Ro-
kitansky sur les muscles de tétaniques, par Bennett, par Wedl sur l’altéra¬
tion des muscles dans le voisinage des tumeurs, et montre que des états
analogues à la dégénérescence cireuse avaient déjà été vus et décrits
par ces histologistes. Un processus aussi évident et aussi fréquent ne
pouvait, en effet, passer inaperçu ; mais il fallait en dégager les véri¬
tables caractères et la signification, montrer en un mot qu’il ne s’agit pas
là de quelques particularités fortuites d’anatomie pathologique, mais d’un
véritable processus, tâche dont l’honneur revient entièrement à Zenker.
Jusqu’ici, dans la description de l’altération cireuse, nous n’avons parlé
que des modifications subies par la substance contractile, négligeant à des¬
sein de mentionner les modifications concomitantes que présentent les
autres parties constitutives du muscle. Ce n’est pas que Zenker, dans sa
monographie, n’ait insisté sur l’état du tissu conjonctif interstitiel ; il décrit
et représente dans ses figures une prolifération évidente du périmysium
interne, amenant la formation de cellules fusiformes, rubannées et de gi-
ganti-cellules (plaques à noyaux multiples). Il constata en outre que le pro¬
toplasma de ces cellules devient finement granuleux et bientôt présente
des stries délicates, parallèles, en un mot une véritable striation muscu¬
laire. Le processus actif de prolifération du périmysium, d’une part, celui
de régénération musculaire, de l’autre (voy. plus bas ce paragraphe), sont
donc étudiés l’un et l’autre avec soin par Zenker. Seulement, pour lui, le
fait essentiel et initial, c’est la dégénérescence de la substance contractile;
celle-ci, par sa transformation vitreuse, devient un véritable corps étranger,
une sorte d’épine qui provoque autour d’elle des phénomènes réactionnels
plus ou moins intenses, se traduisant par la multiplication des éléments
du périmysium interne et, plus tard, par la transformation graduelle d’un
certain nombre de ces éléments en jeunes fibres musculaires striées. Màis
il insiste à diverses reprises sur ce point, à savoir que la dégénération du
faisceau primitif est indépendante des phénomènes inflammatoires de pro¬
lifération dont le périmysium est le siège ; cette inflammation est, au con¬
traire, le résultat de la désorganisation du faisceau primitif.
Ainsi donc, en résumé, dégénérescence particulière de la substance con¬
tractile, d’où la friabilité excessive de cette substance qui devient le siège
d’une multitude de cassures microscopiques ; les blocs vitreux qui rem¬
plissent ainsi le sarcolemme provoquent autour d’eux, comme autant de
corps étrangers, un travail inflammatoire ayant le périmysium pour siège
et aboutissant, si la mort n’arrive pas trop rapidement, à la génération de
nouvelles fibres musculaires. (Voy. fig. 40.)
MUSCLE. — PATHOLOGIE. — ANATOMIE PATHOLOGiaUE. 285
Les recherches histologiques ultérieures de Waldeyer, de 0. Weber, de
Hayem, tout en confirmant l’exactitude de la plupart des observations faites
par Zenker, ont modifié sa façon dé concevoir et d’interpréter le pro¬
cessus.
Waldeyer, dont les recherches eurent pour objet des muscles de typhi¬
ques, et surtout des muscles enflammés expérimentalement par trauma¬
tisme, signala un fait important : c’est la participation active que prend
àceprocessuscequeMax Schultze
aappeléla cellule musculaire, c'est-
à-dire le protoplasma qui entoure
le noyau de la fibre musculaire,
cellule dont Zenker ignorait l’exis¬
tence. Waldeyer put ainsi con¬
stater que beaucoup des cellules
embryonnaires et des plaques à
noyaux que Zenker plaçait toutes
en dehors du sarcolemme sont
en réalité contenues dans Vin-
térieur de cette gaine et résultent
de la prolifération du protoplasma
de la cellule musculaire ; si bien
qu’à un moment donné, au fur
et à mesure que les blocs vitreux
se désagrègent et se résorbent,
cette prolifération devient plus in¬
tense, au point de remplir presque
totalement le sarcolemme d’élé¬
ments embryonnaires (fig. 39); ce
serait précisément aux dépens de
ces éléments placés dans l’inté¬
rieur i.\x tube du sarcolemme, non
en dehors de lui, que se for¬
meraient la plupart des jeunes
fibres musculaires de régénéra¬
tion (Rindfleisch , Hayem) . Cepen¬
dant, comme nous le verrons
plus bas, un certain nombre
d’éléments situés en dehors du
sarcolemme subissent également
une striation manifeste et probablement ne laissent pas que de contribuer,
eux aussi, au processus de régénération musculaire.
Ces recherches et ces constatations nouvelles changèrent la façon de
comprendre la lésion musculaire dans la fièvre typhoïde et dans les fièvres
en général; ce processus, de dégénératif qu’il était dans son essence
pour Zenker, prenait, par une autre interprétation histologique, un
caractère plus actif et proprement inflammatoire ; en un mot, là où
(*) a. Substance musculaire des fibres atteintes de
dégénérescence cireuse. — b. Les jeunes fibres muscu¬
laires (pour rendre la figure plus nette, elles sont indi¬
quées par des hachures qui ne doivent donc pas repré¬
senter une striation, les fibres n’étant pas encore striées) .
— c. Tube de sarcolemme avec nombreuses cellules ty¬
phiques et restes de substance musculaire. Le tissu con¬
jonctif interstitiel abondamment infiltré par des cellules
286 MUSCLE. — pathologie. — anatomie pathologique.
Zenker voyait surtout la dégénérescence vitreuse, Waldeyer, O. Weber,
Hofraann, Hayem reconnaissent francbement des myosites. La dégénéres¬
cence vitreuse du contenu du myolerame, sur laquelle pivote toute la des¬
cription de Zenker, devient l’effet et non pas la cause des lésions inflam¬
matoires. Elle traduirait un trouble nutritif secondaire de la substance
contractile, amené par la prolifération inflammatoire de la cellule muscu¬
laire et des éléments du périmysium, et, pour quelques-uns même, résul¬
tant en grande partie de la pression mécanique exercée par ces néoforma¬
tions inflammatoires. Il se passerait donc ici quelque chose d’analogue à ce
que Ranvier a depuis décrit pour la dégénérescence des nerfs consécutive
à leur section, quand il attribue la segmentation de la myéline et la division
du cylindre-axe à la prolifération et à l’envahissement progressif de la cel¬
lule nerveuse.
Enfin, on alla plus loin encore, et certains observateurs non-seulement
contestèrent à la dégénérescence vitreuse le rôle essentiel dans l’altération
typhique des muscles, mais ils admirent que cet état vitreux n’est autre
qu’une modification cadavérique du contenu musculaire. Telle est l’opi¬
nion émise par Erb, et défendue après lui par Bernheim. Selon Erb, un
fragment de muscle sain excisé sur l’animal ou sur l’homme vivant et
placé dans un liquide indifférent, tel que le sérum iodé ou une solution
faible de chlorure de sodium, ne tarde pas à offrir, au bout d’un quart
d’heure à une heure, une altération de la substance contractile identique à
celle que l’on décrit sous le nom de dégénérescence cireuse.
D’après la description d’Erb, l’altération débute par le bout sectionné des
fibres, où Ton aperçoit une sorte de coagulation qui envahit graduellement
la longueur du faisceau; la portion ainsi modifiée réfracte vivement la
lumière et a pei’du presque toute striation ; elle est séparée par une ligne
nette de démarcation d’avec la substance encore normale. En même temps
que l’altération chemine, le contenu musculaire devient friable et se cre¬
vasse, il se fragmente en blocs larges, homogènes, très-brillants, distendant
lesarcolemme demeuré intact. Pour que cette modification se produise, trois
conditions sont nécessaires : la blessure du muscle, c’est-à-dire l’ouverture
de la gaine du sarcolemme, l’imbibition du contenu musculaire par un li¬
quide, même par l’eau distillée (Bernheim), enfin l’absence de rigidité cada¬
vérique. Quand celle-ci s’est une fois installée, les modifications signalées par
Erb ne seproduiraientplus. Inversement, un muscle ainsi rendu cireux (dans
l’acception d’Erb) n’est plus susceptible de présenter la rigidité cadavérique.
Ainsi s’expliquerait, selon Erb, la fréquence bien reconnue de la dégéné¬
rescence vitreuse, non-seulement dans les fièvres, mais dans le voisinage
des plaies, des fistules, dans les myosites traumatiques, à la suite de la
section des nerfs, etc. L’état cireux des muscles ne serait donc pas une
véritable dégénérescence, liée à un processus pathologique spécial, mais
une simple modification physique ; seulement, chez les typhiques, où les
muscles sont altérés, ainsi que le témoigne la prolifération de la cellule
musculaire et du périmysium, cet état cireux se produirait plus facilement
peut-être même pendant la vie.
MUSCLE. — PATHOLOGIE. — ANATOMIE PATHOLOGIÛUE. 287
Dans son remarquable travail sur les myosites symptomatiques, Hayem,
sans aller aussi loin qu’Erb et Bernheim, et sans voir dans l’altération vitreuse
un simple processus cadavérique, se sépare cependant de la manière de
voir de Zenker et insiste particulièrement sur les altérations manifestement
irritatives et inflammatoires des cellules musculaires et du tissu conjonctif
interstitiel. Neumann, dans une étude récente de l’altération typhique des
muscles, admet, outre ces lésions inflammatoires, une altération spéciale
du contenu musculaire, qui se traduit ou non par la dégénérescence gra¬
nuleuse, et qui entraîne à sa suite une plus grande fragilité de ce contenu;
de là, des ruptures fibrillaires et fasciculaires s’opèrent pendant la vie, et ce
n’est qu’a la suite de ces ruptures que l’on constaterait, pour une cause pro -
bahlement physique, l’altération cireuse; ces détritus cireu.v agiraient
néanmoins ultérieurement par leur présence comme des corps étrangers et
provoqueraient dans le voisinage une véritable inflammation réactive.
Enfin, plus récemment encore, Popoff a étudié, dans le laboratoire de
Virchow, l’altération cireuse des muscles à l’aide de la lumière polarisée;
il a constaté que les muscles ainsi altérés conservent leur double réfraction
et il en conclut que la substance biréfringente n’est pas atteinte, tandis
qu’elle l’est dans les dégénérescences granuleuse et pigmentaire du mus¬
cle ; il se base sur cette donnée pour nier le caractère proprement dégéné -
ratif de la transformation vitreuse. Pour lui, la transformation vitreuse du
contenu musculaire dans les pyrexies serait le résultat et non pas la cause
des états prolifératifs que l’on constate dans les cellules musculaires et dans
le périmysium.
Tel est l’état actuel de la question. Le point de vue de Zenker a donc no¬
tablement perdu du terrain et, dans l’histoire des myopathies typhiques et
infectieuses, l’altération cireuse de la substance striée se voit de plus en
plus reléguée au second plan, subordonnée qu’elle est aux processus phleg-
masiques dont la partie proprement vivante du contenu du sarcolemme,
la cellule musculaire de Max Schultze, d’une part, et les éléments du
périmysium, migratiles ou fixes, de l’autre, sont le siège. En réalité, le fait
dominant serait la myosite parenchymenteuse .et interstitielle qui com¬
mande la transformation vitreuse au lieu d’en être le résultat.
Il faudrait se garder de ne voir là qu’une querelle de curiosité his¬
tologique; le problème, quoiqu’il emprunte la plupart de ses données
aux faits histologiques, a selon nous une portée doctrinale consi¬
dérable. La question de décider si telle ou telle lésion anatomo-pathologi¬
que est, de sa nature, essentiellement dégénérative ou inflammatoire, se lie
étroitement aux plus graves problèmes de pathogénie et de thérapeutique
rationnelle. Ainsi, dans le cas qui nous occupe, le caractère purement dé¬
génératif de l’altération cireuse, tel que le concevait Zenker, a eu un reten¬
tissement immédiat et profond sur la façon d’envisager le processus fébrile
en général. L’existence de cette lésion musculaire, non-seulement dans les
maladies typhiques, mais dans toutes les affections fébriles graves ou pro¬
longées, sa coïncidence avec des lésions supposées dégénératives d’autres
parenchymes, ont conduit Liebermeister à les considérer toutes, non pas
288 MUSCLE. — p.4thologie. — anatomie pathologique.
comme des lésions liées directementà l’agent morbide qui allume et entre¬
tient la fièvre, mais au contraire comme le résultat, pour ainsi dire phy¬
sique, de cette fièvre elle-même, ou plutôt de l’élévation excessive et du¬
rable de la température. En un mot, si dans la fièvre typhoïde, par exemple,
ou dans la variole, on constate communément des altérations muscu¬
laires, celles-ci ne résultent pas de l’irritation et de la sollicitation, directe
des éléments histologiques des muscles par le poison typhique ou va¬
rioleux. La fièvre seule, la surélévation de la température suffit pour
provoquer ces dégénérescences, au même titre que les altérations con¬
comitantes de l’épithélium rénal, des cellules hépatiques, etc. Il se
passerait là (cette assimilation a été formulée par A. Laveran) quelque
chose d’analogue à ce que l’on voit dans les faits expérimentaux de Cl. Ber¬
nard, qui a montré que la chaleur doit être rangée parmi les poisons des
muscles et qu’elle n’agit primitivement ni sur le sang, ni sur les nerfs, mais
sur le tissu musculaire lui-même (Leçons du Collège de France, 1871).
Cette interprétation, en quelque sorte physique, si séduisante qu’elle pa¬
raisse, soulève cependant un certain nombre d’objections : comme le fait
judicieusement observer Hayem, il existe nombre de eas dans lesquels les
muscles ont été trouvés profondément lésés, sans que la température cen¬
trale fût très-élevée ; ainsi Vallin a signalé l’altération cii’euse des muscles
chez des sujets ayant offert la forme ambulatoire, c’est-à-dire presque apy¬
rétique, de la fièvre typhoïde; cette même altération existe à un degré très-
étendu, dans une autre affection également presque apyrétique, le scorbut.
(Hayem, Leven, Liouville.)
Il faut donc renoncer à rattacher l’altération granulo -vitreuse au seul
fait de l’hyperthermie, et plutôt en rechercher la cause dans l’adultération
du sang et des sucs nutritifs (toxémie) qui constitue le fond et le point de
départ probables de la plupart de ces maladies. Cette origine dyscrasique
du processus, défendue avec talent par Hayem, nous paraît également la
plus plausible et la plus applicable à la généralité des cas. Mais, hâtons-
nous de le dire, cette théorie humorale, non plus que celle de l’hyperther-
mie, ne nous renseigne point sur le fond même du débat, sur la nature
dégénérative ou inflammatoire du processus.
Pour Rindfleiseh, le doute semble ne pas exister : la myosite typhique,
comme ce dernier l’appelle, serait caractéi’isée par une lésion qu’il n’hésite
pas à regarder comme spécifique; elle consiste surtoutdans l’infiltration du
tissu conjonctif interstitiel des muscles par des éléments embryonnaires par-
ticuliei’s, selon lui, à la fièvre typhoïde, analogues aux globules blancs, mais
plus gros, plus riches en protoplasma, et qu’il désigne sous le nom de
cellules typhiques. Cette infiltration intei’stitielle et parenchymateuse du
muscle s’effectuerait en même temps et de la même façon que l’infiltration
semblable que l’on observe dans les organes lymphoïdes, dans les mu¬
queuses, etc. Quant à la transformation vitreuse et à la segmentation de la
substance striée, elle ne sei'ait décidément que consécutive et accessoire.
Tel est l’état actuel de la question ; sans vouloir décider une controverse
aussi délicate, il nous semble que, dans ces derniers temps, on a fait trop
MUSCLE. — PATHOLOGIE. — ANATOMIE PATHOLOGIQUE GÉNÉRALE. 289
bon marché de l’opinion de Zenker, et que l’on a été trop enclin à réduire
la signification de la transformation vitreuse de la substance contractile et
à la considérer comme un simple effet des modifications phlegmasiques-
éprouvées primitivement par la cellule musculaire et par le périmysium..
En suivant pas à pas les lésions musculaires, dans la fièvre typhoïde notam¬
ment, il est difficile de se défendre d’une interprétation analogue à celle de
Zenker : le fait initial et essentiel serait précisément la lésion de la substance
contractile, laquelle dégénérée et altérée jouerait le rôle d’un corps étran¬
ger, d’une sorte d’épine provoquant autour d’elle une véritable réaction
inflammatoire ; en un mot , la transformation vitreuse du contenu
strié du sarcolemme serait bien la cause première et non l’effet du pro¬
cessus franchement inflammatoire, qui en est, il est vrai, pour ainsi dire
inséparable.
L’altération cireuse frappe non-seulement les muscles de la vie de rela¬
tion, mais aussi le myocarde et les fibres lisses. Pour ce qui est du cœur,
Buhl et Stein déjà avaient été conduits, par l’examen microscopique, à attri¬
buer à une véritable myocardite la perte de consistance, la friabilité et la
décoloration que présente cet organe dans les fièvres graves. Bôttcher, Frie-
dreich et Zenker n’ont guère constaté, dans la fièvre typhoïde, que la dégé¬
nérescence granuleuse ou granulo-graisseuse, et ce dernier observateur n’a
rencontré que très-exceptîonnellement l’altération cireuse et à un degré
peu accusé. Cette altération du cœur a été, au contraire, vue assez fréquem¬
ment par tîayem , notamment dans plusieurs cas de mort subite dans le
cours de la fièvre typhoïde ; E. E. Hofmann et A. Laveran se prononcent
dans le même sens. Cependant il faut reconnaître que le cœur est moins
souvent et surtout moins profondément altéré que les muscles des mem¬
bres, et l’on pouvait s’y attendre a priori, selon la judicieuse remarque dé
Zenker; en effet cette lésion, insignifiante quand elle porte sur les mus¬
cles, entraîne rapidement la mort quand elle porte sur un organe essentiel
comme le cœur et n’a, par conséquent, pas le temps d’arriver à un degré
très-avancé.
- La dégénérescence vitreuse a aussi été observée sur les fibres musculai¬
res lisses, dont la substance contractile devient brillante, gonflée et cas¬
sante; Ad. Meyer l’a notamment constatée sur la musculeuse de l’estomac,
dans le voisinage d’un carcinome. Mais ce- sont là des faits de pure curio¬
sité et sans grande portée clinique.
La signification clinique de la dégénérescence cireuse, en tant que frap¬
pant l’ensemble du système musculaire, est au contraire des plus grandes.
La courbature, la fatigue singulière, la douleur musculaire spontanée ou
consécutive à la pression que l’on constate dès le début et dans le cours de
la fièvre typhoïde, tous ces symptômes sont, sans doute, en partie du
moins, de nature nerveuse; mais, en partie aussi, ils peuvent être ramenés
aux troubles de nutrition et aux altérations anatomiques directes éprouvés
par les muscles. Il en est de même de la trémulence parétique des membres
et de la langue, et des troubles dans l’articulation de la parole.
Enfin le professeur Gubler, le premier, a appelé l’attention sur la cour-
• SODV. WCT. DE MÉD. ET CHIR XXIII. - 19
290 MUSCLE. — pathologie. — anatomie pathologique générale.
comitance fréquente de l’albuminurie avec les lésions amyotrophiques
fébriles, et a émis l’hypothèse que ce « diabète albuminurique, » comme il
l’appelle, n’est autre que l’indice d’une destruction exagérée et d’une ré¬
sorption rapide, par le sang, des matériaux albuminoïdes entrant dans la
constitution du muscle : hypothèse d’autant plus plausible, que Valentiner
et Schottin, partant du même point de vue, ont ultérieurement constaté,
dans l’urine des typhiques, la présence d’un excès considérable de créati¬
nine, c’est-à-dire d’un produit de désintégration directe du muscle.
■ A l’altération cireuse du muscle se rattache sans doute aussi la débilité
musculaire excessive qui persiste pendant la convalescence, alors que les
fonctions de nutrition et l’action nerveuse et intellectuelle ont déjà récupéré
leur activité. Cette débilité est surtout accusée et durable pour les muscles
•des extrémités inférieures, et notamment pour les adducteurs de la cuisse,
d’où la difficulté de la marche, de l’action de gravir les degrés d’un
escalier ou de monter à cheval, actes qui nécessitent surtout. le jeu des ad¬
ducteurs. Enfin, il est pi’obable qu’un certain nombre des paralysies consé¬
cutives aux affections fébriles naissent, non pas de lésions nerveuses cen¬
trales, mais d’altérations primitivement musculaires, et constituent des
paralysies myopathiques proprement dites ; il faut néanmoins reconnaître
que ce point spécial, encore très-peu étudié depuis les travaux de Gubler,
nécessite de nouvelles recherches.
Enfin, nous avons déjà signalé plus haut l’importance des altérations du
myocarde dans la production d’un certain nombre de phénomènes graves,
survenant dans le cours des pyrexies (collapsus, algidité, mort subite).
Nous n’insistons pas, et cette rapide esquisse suffira, sans doute, pour don¬
ner une idée du rôle prépondérant que joue l’altération des muscles dans
l’histoire, clinique aussi bien qu’anatomique, des fièvres et des maladies
générales.
Régénération müscul.aire. — Elle se rattache étroitement à l’étude
•de l’altération cireuse, qu’elle accompagne constamment, et dans la¬
quelle on a pu la suivre et l’observer avec le plus de détails. En effet, la
-question de la régénération musculaii’e n’avait guère attiré que l’attention
des chirurgiens qui, presque tous, depuis Quesnay et l’ancienne Académie
•de chirurgie jusqu’à Billroth, avaient nié la possibilité de la forma¬
tion de nouvelles fibres musculaires dans la cicatrice des plaies ou des
■ruptures des muscles. C’est encore à Zenker que l’on doit d’avoir, le
.premier, établi l’existence et le mécanisme de cette régénération, et c’est
-dans l’altération typhique des muscles que l’on trouve les meilleurs objets
d’étude pour suivre la marche et les phases successives de ce travail de res-
•tilution.
Avant les recherches de Zenker, cependant, v. Wittich avait constaté que
•chez la grenouille, pendant le sommeil d’hiver, un grand nombre de fibres
musculaires subissent la dégénérescence graisseuse, en même temps qu’elles
•sont remplacées par de jeunes fibres de nouvelle formation, dérivant du
•tissu conjonctif interstitiel ; c’est là un exemple physiologique de régénéra¬
tion musculaire. Deiters observa le même fait sur des têtards dont il section-
ML'SCLE. — PATHOLOGIE. — ANATOMIE PATIIOLOGIÛUE GÉNÉnALE. . 29i
liait la queue qui repoussait munie défibrés musculaires striées. Peremeschko
■arriva à des résultats analogues, en provoquant l’inflammation de gastro-
crémiens de grenouilles, à l’aide d’un fil faisant séton; il trouva des fibres
musculaires de nouvelle formation dans la plaie.
Mais c’est dans l’altération cireuse que cette régénération est surtout évi¬
dente. Dans le voisinage des blocs vitreux, dès le début du processus, on
-aperçoit, comme nous l’avons dit plus haut, des cellules multinucléaires,
rondes ou angulaires, s’allongeant progressivement en forme de fuseaux,
•et enfin prenant, en s’élargissant et en s’allongeant, un aspect rubanné
(corps myo-plastiques, Hayem). Il est facile de suivre toutes les formes de
transition entre les cellules embryonnaires proprement dites et ces éléments
Tubannés ; comme le fait remarquer Zenker, les premières formes prédo¬
minent au début de la fièvre typhoïde, tandis que les secondes apparaissent
à une période plus avancée de la maladie. Il ne s’agit pas là, ainsi que cer¬
tains observateurs l’ont cru, de débris de l’ancienne substance contractile,
mais bien de fibres musculaires jeunes, en voie d’évolution, reconnaissa¬
bles à leur fine et délicate striation embryonnaire qui va en s’accusant de
plus en plus, et qui, finalement, transforme les plaques à noyaux multiples
en véritables fibres musculaires striées.
Si le fait de la régénération musculaire, dans l’altération vitreuse, est des
plus apparents, il n’en est pas de même du mode selon lequel cette régéné¬
ration s’effectue. Pour Zenker, le doute n’était guère admissible ; les élé¬
ments de nouvelle formation proviendraient des cellules du périmysium et
résulteraient de la prolifération des « corpuscules du tissu conjonctif, »
tels que les concevait ¥irchow; pour lui « le tissu conjonctif interfascicu-
laire (périmysium) est la matrice où se forment les jeunes éléments mus-
■culaires, soit dans la croissance physiologique, soit dans la régénération
pathologique. »
Waldeyer, dans ses recherches ultérieures, appela bien l’attention sur le
fait de la présence à l’intérieur du sarcolemme de noyaux abondants, ré¬
sultant de la prolifération de la cellule musculaire {Muskelzellenschlauch),
et qui remplissent cette gaine en même temps que les masses vitreuses ;
mais il continua à considérer la régénération comme se faisant aux dépens
des éléments du périmysium. Les recherches de 0. Weber, de E. E. Hof-
mann et celles de Rindfleisch et de Hayem modifièrent cette manière de
voir. C’est dans l’intérieur de la gaine du sarcolemme et non en dehors
•d’elle, dans le périmysium, que se développent les jeunes fibres mus-
•culaires, ainsi qu’il est surtout facile de s’en rendre compte en
examinant une coupe transversale (voy. fi g. 39). Au fur et à mesure que
ces nouveaux éléments augmentent de volume et se soudent les uns aux
autres, le détritus granulo-vitreux est refoulé et disparait par un travail lent
de résorption ; et finalement le sarcolemme est de nouveau rempli «par une
fibre musculaire unique formée par la réunion d’un grand nombre de cel¬
lules embryonnaires. Cette fibre grandit encore, devient striée; les noyaux
se distribuent uniformément à sa surface, et la nouvelle fibre musculaire
est achevée. » (Rindfleisch). Disons cependant que la non-participation des
292 MUSCLE. — pathologie. — anatomie pathologique générale.
éléments cellulaires du périmysium à la régénération musculaire est loin
d’être encore absolument démontrée.
Neumann et Grohe font intervenir dans ce travail de régénération l’an¬
cienne substance contractile qui se fendrait longitudinalement en plusieurs
segments destinées à devenir de jeunes fibres musculaires ; ce mode de
réparation tout mécanique nous paraît plus que douteux.
Comme e.xemples cliniques de « régénération musculaire, » Zenker men¬
tionnait et rapprochait de ce qu’on observe dans l’altération typhique, les
phénomènes de réparation musculaire qui se passent dans certaines pa-
l’alysies atrophiques (paralysie saturnine, atrophie musculaire progi’essive);
prenant à la lettre la formule célèbre de Duchenne qui, à l’aide de la
faradisation localisée, assurait « refaire du muscle,» il supposait qu’en
effet, dans ces cas, on avait affaire à une genèse de fibres musculaires de
nouvelle formation. Histologiquement, cette néoformation n’a jamais été
établie, et les récentes recherches, en monti’ant qu’il s’agit, dans ces cas,
d’ atrophié proprement dite et de macilence du muscle, mais non de la dis¬
parition totale de la substance contractile, permettent de penser que la gué¬
rison, quand elle est obtenue, s’effectue par la réparation des anciennes
fibres plutôt que par l’apparition de fibres nouvelles. Du reste, ce point
d’anatomie pathologique nous paraît demander et mériter de nouvelles in¬
vestigations.
Pour ce qui est de la régénération musculaire dans l’ordre des faits chi¬
rurgicaux, à la suite de plaies, de divisions et de suppuration des muscles,
la question a été reprise récemment et résolue en sens opposé; les uns
(Waldeyer, 0. Weber, Malowsky, Volkmann) admettent la formation de vé¬
ritables cals musculaires ; d’autres, au contraire (Hayem, Bouchard, Ch.
Robin) n’ont guère vu, dans ces cas, que des cicatrices définitivement
fibreuses. Cette question, encore litigieuse, se trouvera exposée avec tous ses
détails à la partie chirurgicale de cet article.
Ruptures (spontanées) des muscles. — Nous faisons complètement abstrac¬
tion des ruptures traumatiques chez l’homme sain, et nous n’avons en vue
que les ruptures qui surviennent dans le cours ou dans la convalescence
des maladies générales, infectieuses et fébriles et qui succèdent aux moin¬
dres efforts physiologiques, aux moindres mouvements du malade ; il est
inutile de rappeler qu’elles sont liées aux altérations granuleuse et vitreuse
qui expriment, pour ainsi dire, dans le tissu musculaire, l’atteinte et la vul¬
nérabilité profondes subies par tout l’organisme.
C’est à des ruptures de cet ordre que se rapportent les faits de rupture et
de suppuration du grand droit de l’abdomen rapportés par Velpeau, Cruveil-
hier, Rokitansky et Virchow, et dont il a été question plus haut. Le siège
par excellence de ces ruptures, qui surviennent dans le cours de la fièvre
typhoïde, est, en effet, le grand droit de l’abdomen, vers son tiers inférieur;
mais on lésa constatées également, quoique bien plus rarement, sur le
psoas (Virchow), les muscles de la jambe (Buhl), le transverse de l’abdo¬
men, le grand et le petit pectoral, le sous-scapulaire, le biceps du bras, etc.
Le plus souvent la rupture s’accompagne d’hémorrhagie fiitra-musculaire.
MUSCLE. — PATHOLOGIE. — ANATOMIE PATHOLOGIOHE GÉNÉRALE. 293
La rupture du grand droit de l’abdomen, qu’il faut toujours prendre
comme type de cet accident de la fièvre typhoïde, se produit le plus sou¬
vent à l’insu du malade, ainsi que du médecin, et ne se reconnaît fréquem¬
ment qu’à l’autopsie. Elle s’observe généralement vers le troisième septé¬
naire de la maladie, et est déterminée par les mouvements du malade, par
la toux, par les efforts de défécation ou par le fait de se mettre sur son séant.
(Cornil et Ranvier). Quelquefois, cependant, la douleur est vive et subite,
malgré l’obtusion de la sensibilité que présentent la plupart des malades.
Il est rare que la rupture s’effectue sans hémorrhagie concomitante ; aussi,
le plus souvent, on constate au niveau de la rupture une tumeur molle,
fluctuante, formée primitivement par du sang liquide qui se coagule lente¬
ment et donne naissance à un véritable hématome. Quand cette tumeur
occupe la partie inférieure d’un ou des deux muscles grands droits et qu’elle
forme une masse molle, semi-liquide, arrondie surmontant le pubis, on peut
la confondre avec la vessie distendue, erreur qui a été commise quelquefois.
Ordinairement, la peau qui recouvre la tumeur est parfaitement normale ;
quelquefois, elle est chaude, rouge, violacée et comme ecchymosée. A
l’incision, on constate une solution de continuité anfractueuse, avec écarte¬
ment des deux segments du muscle; l’espace qui les sépare est rempli par
un magma sanguin, d’une coloration noirâtre ou chocolat, formé de glo¬
bules rouges plus ou moins altérés et de leucocytes emprisonnés dans un
réticulum fibrineux. Si l’on examine au microscope des fragments du muscle
divisé, on y constate la dégénérescence granuleuse et vitreuse dans ses
degrés les plus accusés.
Zenker a très-bien démontré que la rupture, dans ces cas, est un fait
consécutif et que, loin de déterminer la dégénérescence du muscle, elle en
est la conséquence et, en quelque sorte, la caractéristique grossière, et
macroscopique. Ces ruptures, en effet, représentent en grand les petites
ruptures microscopiques (fibrillaires et fasciculairés) qui accompagnent
toujours la dégénérescence vitreuse. Entre ces ruptures proprement micros¬
copiques et les déchirures des muscles entiers, avec hémorrhagie concomi¬
tante, toutes les formes de transition peuvent s’observer. Nous verrons plus
bas que l’hémorrhagie, elle aussi, ést, le plus souvent du moins, consécutive
à la rupture.
Les ruptures avec ou sans foyers hémorrhagiques peuvent guérir sans
s’accompagner de phénomènes inquiétants. Virchow a publié un cas (il ne
dit pas s’il s’agit de fièvre typhoïde) où l’un des muscles droits de l’abdo¬
men contenaitoun kyste apoplectique, reliquat d’une ancienne rupture, tan¬
dis que le muscle du côté opposé offrait une cicatrice fibreuse complète,
fortement pigmentée.
Mais les choses ne se passent pas toujours aussi favorablement. La termi¬
naison peut avoir lieu par suppuration mais elle est décidément rare ; Zenker
n’en a observé que deux cas, dont le second même ne paraît pas avoir inté¬
ressé le tissu propre du muscle et se rapporte probablement à un phlegmon
sous-aponévrotique. Cependant il ne faudrait pas s’exagérer la rareté des
suppurations, non pas spontanées, mais consécutives aux hémorrhagies et
294 MUSCLE. — pathologie. — anatomie pathologique générale.
aux l’uptures musculaires (Dolbeau, Dauvé, Labuze, Chaparre, Jacops,,
A. Laveran). Une observation de Wenzel-Gruber est surtout intéressante : il
s’agit d’un bomme qui, atteint de fièvre typhoïde, fut enlevé par une péri¬
tonite généralisée, consécutive à la rupture, dans l’intérieur de la séreuse,
d’un abcès musculaire du grand droit de l’abdomen. Zenker, qui relate ce
cas, ne décide pas si la suppuration est consécutive à une rupture du
muscle, ou si au contraii’e elle l’a provoquée. Dans un autre cas, observé-
par Seiler, un foyer provenant de la rupture du grand droit de l’abdomen,
fut envahi par une inflammation gangréneuse qui enleva le malade.
Les ruptures musculaires, dans le cours de la fièvre typhoïde, ne sont
pas précisément exceptionnelles : sur 202 cadavres de typhiques ouverts à la
Charité de Berlin, on a noté 11 fois la rupture du seul muscle droit de
l’abdomen (Jankovvski). Le pronostic ne laisse pas que d’offrir de la gravité,
moins à cause de la lésion locale, que parce qu’elle est l’indice d’une forme
sévère, accompagnée de dégénérescences musculaires profondes. Les abcès,
consécutifs à la rupture des muscles, surtout de ceux de l’abdomen, doivent
être incisés le plus tôt possible, dans la crainte de pénétration de leur contenu,
dans la cavité péritonéale.
Hé-Morrhagies musculaires. — Elles aussi s’observent surtout dans la fièvre
typhoïde, et leur histoire se confond avec celle de la rupture spontanée des.
muscles. Cependant elles peuvent être eonsécutives à la contusion des mus¬
cles, ou sous la dépendance d’une affection générale à tendance hémorrha¬
gique, tels que le scorbut, le purpura, la leucémie (Cornil et Ranvier), la
tuberculose miliaire aiguë (Liouville, Reverdin), etc.
Cruveilhier, le premier, a mentionné, en dehors du scorbut, l’existence
d’hémorrhagies (apoplexies) musculaires : « Les muscles grands droits de
l’abdomen, dit-il, m’ont paru surtout exposés à cette altération, que j’ai
rencontrée cinq ou six fois ; » il les attribue à des phlébites hémorrhagiques
capillaires. Rokitansky appela l’attention sur les rapports qui existent, dans
la fièvre typhoïde, entre l’hémorrhagie et la rupture musculaire. Vircho\v
indiqua avec soin les modifications subies par le sang extravasé dans les
cas de rupture du muscle droit de l’abdomen (hématome musculaire). Mais
c’est à Zenker surtout que l’on doit d’avoir décrit avec soin les hémorrhagies
musculaires qui surviennent dans le cours des fièvres graves.
Il distingue les hémorrhagies musculaires, selon leur étendue, en simples
ecchymoses, en infiltrations hémorrhagiques ou sugillations, enfin en foyers
hémorrhagiques proprement dits. Les petites ecchymoses apparaissent sous
forme de stries hémorrhagiques, dirigées dans le sens des fibres muscu¬
laires. Les infiltrations, tout en ne s’accompagnant pas de solution de con¬
tinuité visible du muscle, apparaissent à la section sous forme de noyaux
d’un rouge plus ou moins foncé; enfin, les foyers proprement dits sont
constitués par du sang liquide ou coagulé remplissant l’interstice qui sépare
les fragments du muscle déchiré.
Le sang peut demeurer indéfiniment fluide dans les cas d’hémorrhagies
musculaires, même considérables. Le plus souvent, il subit les métamor¬
phoses habituelles des foyers hémorrhagiques aboutissant, soit à la cicatri-
MUSCLE. — PATHOLOGIE. — ANATOMIE PATHOLOGIOUE GÉNÉRALE. 295-
sation, soit à la formation d’un kyste hématique, soit à la suppuration ou à
la désorganisation gangréneuse. (Voy. plus haut, Ruptures musculaires.)
D’une façon générale, ainsi que le font observer Cornil et Ranvier, le sang
épanché dans les muscles se résorbe avec une grande facilité, surtout dans
les cas où l’hémorrhagie a lieu sur un sujet sain (à la suite d’une contusion
par exemple) ; les mouvements musculaires, selon ces auteurs, exerceraient
une grande influence sur la circulation intra-musculaire et, par conséquent
sur la résorption et le transport des matériaux provenant des modifications
du sang épanché.
Zenker ainsi que Virchow pensent que’ les hémorrhagies musculaires,
dans la fièvre typhoïde, sont le résultat et non la cause des ruptures et des
désoi’ganisations musculaires, et tout milite en faveur de cette interpréta¬
tion. Cependant Stein déjà, en 1861, les attribuait en partie à une dégéné¬
rescence des vaisseaux, que Zenker, qui le cite, n’a pu retrouver, mais qui
a été observée par Hofmann (dégénérescence graisseuse) et par Hayem
(endartérite). Cependant, il ne faudrait pas exagérer la valeur des obstruc¬
tions vasculaires que l’on constate dans les cas de rupture et d’hémorrhagie
musculaires ; ces coagulations, loin d’être la cause de la rupture du vaisseau
et de l’hémorrhagie, peuvent fort bien n’en être que le résultat (Ranvier,
Liouville).
Sur un relevé de 159 cas de fièvre typhoïde, Hofmann a rencontré 11 fois-
l’hémorrhagie musculaire; cet accident est donc relativement rare. Le-
siège d’élection est le même que celui des ruptures (droits ettransversès de
l’abdomen, pectoraux, etc.). Les efforts, les contractions musculaires-
paraissent, comme pour les ruptures, jouer le principal rôle déterminant;,
ainsi, dans un cas cité par Jankowski, où les muscles droits de l’abdomen
étaient farcis d’une multitude de foyers hémorrhagiques, il y avait une bron¬
chite intense avec toux fréquente.
L’e.xemple le plus parfait d’hématome musculaire, observé par Virchow,,
est relatif à un hémophile : il s’agit d’un gros kyste sanguin occupant la.
fosse iliaque droite, d’un diamètre de 8 centimètres environ, logé dans
l’épaisseur du muscle iliaque ; ce kyste, dessiné dans le Traité des tumeurs,.
avait des parois très-épaisses, d’une dureté cartilagineuse, et un contenu
cassant, sec, brunâtre, formé de globules sanguins ratatinés et d’un détritus-
granuleux. C’est là, ajoute Virchow, peut-être l’exemple du plus grand hé¬
matome connu.
Virchow, au même endroit, signale un fait que nous tenons à relever quoi¬
qu’il ait trait à un fait de lésion traumatique ; « J’ai gardé pendant longtemps,
dit-il, dans mon service à la Charité, un homme chez lequel, pendant un.
violent accès de delirium tremens, le biceps brachial s’était déchiré de part
en part, juste au-dessus de son insertion tendineuse inférieure. L’extrémité-
supérieure était remontée et formait une tuméfaction qui donnait presque
la sensation d’un kyste, mais qu’une pression douce parvenait à allonger
et à replacer en même temps dans sa position normale. » En effet, dans les-
cas de ce genre, la portion charnue du muscle rompu, cessant d’être main¬
tenue par une de ses insertions, obéit à son élasticité et se rétracte sous.
296 MUSCLE. — pathologie. — anatomie pathologique génékale.
forme d’une masse fluctuante qu’on pourrait, ainsi que le fait observer
Virchow, prendre pour une collection liquide, alors que l’on a simplement
affaire à un phénomène identique à celui de la rétraction du moignon, dans
une amputation.
Inflam-wation franche des >iuscles, myosite aigue. Abcès des muscles. •—
IVous pouri’ons être bref sur ce chapitre, car en décrivant la dégénérescence
.granuleuse et vitreuse des muscles, nous avons, par le fait, décrit une
■véritable myosite, c’est-à-dire un processus inflammatoire, sinon dans ses
iphases initiales, du moins dans son évolution et ses modes de terminaison.
La myosite aiguë franche, spontanée, est très-exceptionnelle, le tissu
musculaire étant, nous le répétons, de tous les tissus de l’économie, celui
qui paraît le moins susceptible de s’enflammer protopathiquement et pour
son propre compte. Aussi, les histologistes qui ont voulu trouver un type de
myosite franche,ont-ils dû s’adresser à des|inflammations accidentelles ou
expérimentales, telles que les créent les plaies et les traumatismes. Cette
question sera traitée, avec tous les détails qu’elle comporte, au paragraphe
Plaies des muscles; nous n’en donnons ici qu’une esquisse rapide.
Lorsqu’un muscle est divisé, par exemple, transversalement dans un moi¬
gnon d’amputation, on assiste à un travail analogue à celui qui se passe à
la surface de toute plaie évoluant d’une façon légitime, c’est-à-dire à la pro¬
duction de bourgeons charnus, consistant en tissu embryonnaire et en
vaisseaux de nouvelle formation. Les cellules embryonnaires occupent non
seulement la surface de la plaie, mais elles pénètrent aussi dans les inters¬
tices musculaires, le périmysium interne et externe, ainsi que dans l’inté¬
rieur des gaînes du sarcolemme. En même temps, la substance contractile,
sur une étendue plus ou moins considérable, subit la transformation gra¬
nuleuse et vitreuse, se désagrégé, et finit par disparaître devant les progrès
incessants du tissu embryonnaire. «Supposons une de ces plaies arrivée au
douzième jour: sur une section perpendiculaire à sa surface, on trouve d’a-
bcrd une couche formée par du tissu embryonnaire pur, dans laquelle des
capillaires sanguins dilatés et possédant une paroi embi’yonnaire forment
des anses. Au dessous de cette couche, dont l’épaisseur varie entre 1 et
0 millimètres, on en trouve une seconde, où le tissu embryonnaire est
sillonné de faisceaux primitifs atrophiés... Les noyaux du sarcolemme,
multipliés à l’excès, forment des groupes placés les uns à la surface, les
autres au centre du faisceau. » (Gornil et Ranvier.)
.Ces cellules embryonnaires proviennent-elles des éléments préexistants
du périmysium interne, ou sont-ce des cellules blanches du sang et de la
lymphe, ou bien encore sont-elles engendrées, en partie du moins, par les
corpuscules musculaires, c’est-à-dire par les éléments nucléés situés à la
face interne du sarcolemme et qui représentent les restes des cellules em¬
bryonnaires employées à la formation du muscle ? ce sont là autant de
questions auxquelles, malgré les recherches de Waldeyer, d’O. Weber, de
Rayem, de Gussenbauer, etc., il n’est pas permis de répondre d’une façon
positive. Il est probable qu’il ne s’agit pas là d’un mode unique, et que les
trois facteurs interviennent dans le processus. On voit aussi, par ces faits.
MUSCLE. — pathologik. — anatomie pathologique générale. 297
que la question, tant discutée autrefois, de la myosite parenchymateuse et
de la myosite interstitielle est, en réalité, une distinction surtout artificielle
et que toutes les parties constituantes du muscle, envisagé en tant qu’or-
gane, prennent part à l’inflammation. Quoi qu’il en soit, cette myosite
traumatique peut aboutir soit à la suppuration et à la formation d’un abcès,
soit à la cicatrisation par du tissu fibreux, soit enfin, quoique exception¬
nellement {voy. plus haut) à une véritable régénération musculaire.
Ce qui se passe dans la myosite traumatique se retrouve, avec de légères
variantes, dans les myosites spontanées, sur lesquelles nous aurons à re¬
venir, dans les lésions emboliques des muscles, dans les infarctus muscu¬
laires, dans la myosite morveuse, dans les abcès métastatiques des muscles,
etc. C’est dans la marche et surtout dans l’étiologie de l’affection musculaire,
et non dans ses caractères histologiques, qu’il faut puiser les éléments du
diagnostic.
Rokitansky déjà reconnaissait deux foi-mes de myosite suppurative, l’une
circonscrite, l’autre diffuse. Dans la première forme, on constate des foyers
nettement circonscrits, peu volumineux, d’une coloration jaunâtre ou
blanchâtre ; plusieurs de ces foyers purulents peuvent se réunir pour cons¬
tituer une collection purulente unique, volumineuse, limitée par une mem¬
brane pyogénique ; il n’est pas rare de trouver, mélangés au pus, des lam¬
beaux plus ou moins altérés de tissu musculaire et des caillots sanguins.
C’est surtout dans l’inflammation du psoas {my. art. Psoïtis) que ces états
ont pu être étudiés.
Dans la forme diffuse de l’inflammation suppurative des muscles (phleg¬
mon diffus des muscles, Hayem) le pus est infiltré dans le tissu conjonctif
interstitiel sur une très- grande étendue, et n’a pas le temps de se collecter
en abcès. Nous reviendrons plus bas sur ces faits exceptionnels de myosites
suppuratives suraigües.
Dans la scrofule, on observe quelquefois, quoique rarement, des abcès
froids siégeant dans l’épaisseur d’un muscle ; la pénétration dans l’intérieur
d’un muscle de pus provenant d’une carie osseuse est au contraire assez
fréquente, ainsi que le montre l’histoire du psoïtis.
Myosite chronique. Rétraction. — Elle est le plus souvent propagée et con¬
sécutive à une inflammation des organes voisins, os, articulations, tumeur
blanche, trajets fistuieux, ou sous la dépendance de la diathèse rhumatis¬
male. Elle est surtout caractérisée par l’atrophie progressive de la substance
contractile et par l’hyperplasie du tissu •conjonctif, qui prend une consis¬
tance fibroïde et étouffe les faisceaux striés. De là les modifications macros¬
copiques subies par le muscle qui devient dur, perd son aspect lâsciculé
caractéristique et présente un aspect marbré sur la coupe transversale,
fibreux sur la coupe longitudinale. Dans certains cas, la totalité du muscle
paraît transformée en une véritable bande fibreuse ; mais, même alors, il est
rare que l’on ne constate pas au microscope, des vestiges de substance striée,
atrophiée, il est vrai, ou ayant subi la transformation granuleuse ou vi¬
treuse. Cette hyperplasie du tissu conjonctif interstitiel, dans tous ses degrés,
.se rétrouve également dans les lésions purement paralytiques des muscles.
298 MUSCLE. — pathologie. — anatomie pathologique générale.
avec atrophie, sans qu’à aucun moment il semble s’y passer des phéno¬
mènes de nature irritative ; nous aurons à revenir sur ce point.
La trichinose, chez l’homme, est un type de myosite chronique Consécu¬
tive à une myosite primitivement aiguë ; type d’autant plus instructif qu’il
se rapproche, pour la netteté des conditions pathogéniques et des causes
déterminantes, de ce que l’on peut observer dans les myosites expérimen¬
tales. On sait, en effet, que la trichina spiralis se fixe exclusivement dans le,
tissu conjonctif interstitiel des muscles et surtout dans l’intérieur même du
faisceau primitif. Elle joue littéralement le rôle d’une épine inflammatoire
et provoque autour d’elle, au moment de son immigration, une véritable
myosite aiguë. Celle-ci s’accuse cliniquement parles douleurs musculaires,
spontanées ou provoquées, par la lassitude, par le gonflement œdémateux
des membres, etc., et histologiquement par tous les caractères de la myosite
aiguë parenchymateuse et interstitielle. Si lé sujet survit à cette période
aiguë, on voit s’établir un travail d’inflammation chronique qui aboutit
finalement à l’enkystement du nématoïde. [Voy. art. Trichinose.)
Ossification bes muscles. — Ce n’est qu’une des formes anatomiques delà
myosite chronique interstitielle ; elle se montre sous deux variétés bien dis¬
tinctes : l’une circonscrite et localisée, l’autre généralisée et à marche pro^
gressive. La forme circonscrite consiste dans la production de plaques
osseuses enchâssées dans l’épaisseur d’un muscle, sous forme de petites
masses rondes, allongées, ou isolées, consistant en un véritable tissu
osseux, de nature spongieuse ou plus ou moins compacte. Cette myosite
ossifiante consiste en une transformation du tissu conjonctif interstitiel en
tissu osseux, avec disparition de la substance, contractile, qui parfois s’im¬
prègne elle-même de sels calcaires. Elle se produit sous l’influence d’irri¬
tations traumatiques, de coups, de chocs fréquemment répétés. 'Telle est la
fameuse transformation osseuse du brachial antérieur, de l’extrémité infé¬
rieure du biceps et du deltoïde gauche signalée pour la première fois par
Rokitansky chez les fantassins exercés à porter vivement l’arme au bras
ou sur l’épaule (Exercirknochen des Allemands) ; telle est encore l’ossifica¬
tion des adducteurs de la cuisse chez les cavaliers endurcis, ün constate
aussi des ossifications accidentelles des muscles dans le voisinage des frac¬
tures avec cal exubérant et autour des articulations atteintes d’arthrite
sèche. Barth, chez un sujet atteint d’arthrite déformante de la hanche, a
constaté, dans le muscle droit antérieur de la cuisse, une plaque osseuse
longue de vingt-sept centimètres et large de sept centimètres. Hayema ob¬
servé, dans un cas d’arthropathie de l’épaule chez un ataxique, le dévelop¬
pement de plaques osseuses dans l’épaisseur du biceps.
Il ne faut pas confondre avec l’ossification vraie et partielle des muscles
les concrétions calcaires qui s’y développent parfois à la suite de la méta¬
morphose régressive de foyers de suppuration ou dans d’anciens kystes
hématiques ou à échinocoques. Il s’agit là d’imprégnation par des sels
calcaires et non pas d’une véritable ossification.
La deuxième variété, la myosite ossifiante progressive (Münchmeyer)
constitue une maladie peu commune, singulière et intéressante. Elle dé-
MUSCLE. — SÉMÉIOLOGIE GÉNÉRALE.
299'
bute habituellement par un empâtement douloureux des muscles de la nuquu
ou du dos, se dissipant petit à petit, mais laissant à sa place un noyau dur,
cartilagineux d’abord, puis osseux. Les masses musculaires du dos sont
ainsi envahies progressivement par l’ossification, au point de former une
sorte de carapace qui immobilise les vertèbres. Après les muscles du tronc,
ce sont ceux des extrémités qui se prennent, ceux de l’épaule, de la han¬
che, de la cuisse, du bras et de l’avant-bras ; le masséter n’est pas épar¬
gné, non plus que quelques muscles de la face. Le malade finit par être
cloué dans son lit, incapable de se mouvoir, et il succombe au marasme
qu’entraînent rimmobilit,é forcée et la difficulté de la mastication; la gêne
respiratoire déterminée par l’ossification des intercostaux et des muscles du
thorax contribue aussi à l’issue fatale. Parmi les muscles qui sont constam¬
ment épargnés, il faut citer le cœur, le diaphragme, la langue, les sphinc¬
ters, les muscles du larynx ; les muscles abdominaux, quand ils sont pris,
ne le sont jamais que partiellement.
C’est une maladie particulière au jeune âge ; sa marche est éminemment
chronique, elle procède par poussées successives, dont les unes se font sans,
cause appréciable, les autres sous l’influence de causes occasionnelles,
comme les traumatismes, les chocs, les refroidissements.
Telle est, en substance, la physionomie de cette alfection curieuse, d’a¬
près les rares cas observés par Testelin etDaudressi, par Hawkins, par Wil¬
kinson, par Zollinger, et surtout par Münchmeyer qui en a fait l’objet
d’un mémoire important. Il est certain, selon nous, qu’il faut voir dans ces
cas une disposition particulière de l’économie à produire des néoforma¬
tions osseuses ; ce serait une variété de la diathèse ossifiante ou osseuse dont
parle Virchow, mais qui présente cette particularité de porter sur un sys¬
tème unique, le système musculaire. L’âge peu avancé des sujets s’accorde
bien avec cette manière de voir qui n’est pas, à proprement parler, une
explication, mais qui nous paraît avoir l’avantage de rapprocher ces faits
des exemples plus fréquents d’e.xostoses multiples occupant le squelette,
que Ton constate chez les individus très-jeunes ou adolescents. En un
mot, nous voyons dans cette affection bizarre une véritable maladie de
croissance, caractérisée au plus haut degré par les aberrations et les exubé¬
rances du développemen osseux, si communes à cette période de la vie.
Hayem envisage le processus différemment et le rapproche, pour la
marche lente et graduellement progressive, pour la tendance à la généra¬
lisation, de l’atrophie musculaire progressive. Il n’est pas éloigné de voir
là un vice de nutrition, un trouble trophique se rattachant à des lésions
probables des centres nerveux : c’est une hypothèse à vérifier.
^éméiolosic générale de l’appareil miiscnlaire. — Si les trou¬
bles fonctionnels accusés par les muscles répondaient tous à des altérations
anatomiques appréciables et connues ; si, en outre, ces altérations suffisaient
pour donner la clef des symptômes observés, ce chapitre ne serait pas ma¬
laisé à écrire ; mais, après ce que nous avons si souvent répété de la su¬
bordination étroite du muscle au système nerveux, de son manque d’auto¬
nomie pathologique autant que physiologique, on peut déjà deviner une-
300
MUSCLE. — SÉMÉIOLOGIE GÉNÉRALE.
séméiologie très-étendue — puisqu’à tout prendre elle embrasse la totalité des
troubles moteurs, — mais mal limitée et se prêtant difficilement à un exposé
systématique. Un volume entier ne suffirait pas à la description, même
sommaire, de tous les troubles fonctionnels dont les muscles peuvent
être atteints (troubles moteurs proprement dits, incoordinations motrices,
troubles de la sensibilité musculaire, etc., etc.) ; et comme la plupart des
symptômes musculaires ne sont en réalité que les manifestations d'affec¬
tions éloignées, portant sur les centres nerveux ou sur l’ensemble de
l’économie, une telle tentative, si elle pouvait venir à l’esprit dans un
travail de la nature de celui-ci, ne s’adresserait^ à rien moins qu’à une
notable partie de la pathologie. C’est assez dire que nous ne traiterons ici
que des symptômes essentiels, de ceux surtout qui ne doivent pas trouver
place ailleurs dans ce recueil ; en outre, dans l’analyse de ces symptômes
mixtes, si l’on peut ainsi dire, et communs à l’appareil névro-musculaire,
nous insisterons particulièrement sur ce qui a trait au muscle lui-même,
renvoyant pour les détails aux articles de séméiologie spéciale (Contrac¬
ture, CONVULSIONS, SPASMES, STRABISME, PARALYSIES, ELECTRICITE, etc).
Lassitude. F.atigue musculaire. — C’est proprement un phénomène
physiologique, mais qui devient pathologique, quand il est d’une intensité
ou d’une durée excessive et surtout quand il se développe sous l’influence
de causes autres que celles qui le provoquent normalement. « Il est, dit
Bichat, un sentiment particulier qu’on éprouve dans les muscles après des
contractions répétées, et qu’on nomme lassitude... Ce sentiment n’est cer¬
tainement pas dû à la compression exercée par les muscles en contraction
sur les petits nerfs qui les parcourent. En effet, il peut avoir lieu sans cette
contraction antécédente, comme on l’observe dans l’invasion de beaucoup
de maladies, où il se répand en général sur tout le système musculaire,
. et où les malades sont, comme ils disent, fatigués, lassés, de même qu’à la
suite d’une longue marche. » Et plus loin, Bichat fait remarquer que la
lassitude, même douloureuse, ne doit pas être confondue avec la douleur
proprement dite des muscles.
La fatigue musculaire a été étudiée récemment avec soin, dans son mé¬
canisme intime, par les physiologistes. Tout porte à croire qu’elle résulte
surtout de l’accumulation, dans le sein du muscle, des matériaux pro¬
venant des combustions ou, pour être plus exact, des dédoublements qui
s’y effectuent lors de la contraction. Ce sont principalement l’acide car¬
bonique et l’acide lactique ou sarcolactique (.1. Ranke) ; aussi le muscle
fatigué présente-t-il une acidité plus grande (Heidenhain) et peut-on,
comme l’a fait Ranke, produire expérimentalement la fatigue d’un muscle,
en injectant dans l’artère qui l’alimente du lactate de soude. C’est même
en se basant sur ces données expérimentales que l’on a récemment essayé
l’administration, à l’intérieur, de fortes doses de lactates alcalins, dans le
but de déterminer une lassitude artificielle (Ermûdungssubstanzen) et de
provoquer ainsi la tendance au sommeil ; tentatives qui, il faut le recon¬
naître, ont donné peu de résultats. — Pour défatiguer un muscle, il suffit,
au contraire, de le faire traverser par du sang richement oxygéné.
MUSCLE. — SÉMÉIOLOGIE GÉNÉRALE.
Ce qui caractérise la lassitude morbide, quelle qu’en soit la cause, c’est de
ne pas dériver de la fatigue et de survenir indépendamment du travail
musculaire. Comme exemple de lassitude pathologique, on peut citer l’as¬
thénie musculaire particulière aux chlorotiques, qui n’est pas de la paresse
ou de l’indolence psychique uniquement, mais qui tient en grande partie à
l’épuisement rapide et facile de la contractilité musculaire.
Cette même fatigue musculaire, allant jusqu’à la douleur (lassüudo do-
lorosa) et constituant cé qne l’on appelle la courbature, se retrouve au
début de la plupart des maladies fébriles, surtout des fièvres infectieuses et
exanthématiques. Quant à la douleur excessive siégant dans la région lom¬
baire et que l’on constate au début de la variole et de la fièvre jaune (coup
de barre), il est probable qu’elle n’est pas musculaire, mais liée à une
congestion de la partie inférieure de la moelle et des racines qui en
émergent.
Pour ce qui touche au mécanisme de la lassitude pathologique, il est
permis de croire qu’il se rapproche de celui de la fatigue physiologique, et
que ce symptôme est lié à l’accumulation, dans le muscle, de substances
nuisibles et incapables de faire les frais d’une contraction facile, la respi¬
ration musculaire, comme l’appelle Cl. Bernard, exigeant, pour le maintien
de l’activité fonctionnelle de l’organe, l’abord régulier d’un sang normal
et vivifiant.
Cependant, tout en faisant la part la plus large à l’irrigation défectueuse
du muscle, nous pensons qu’il ne faut pas, dans l’interprétation du phéno¬
mène lassitude, perdre complètement de vue le système nerveux ; il est
certain que la puissance musculaire, ainsi que la perception ou la non-
perception de la fatigue, sont souvent sous la domination manifeste dn sys¬
tème nerveux; il suffit, à cet égard, de mentionner le développement de
force colossale dont sont susceptibles les sujets les plus débiles, sous l’in¬
fluence des passions de l’àme, de la colère, du désespoir ou du délire; la
diminution ou l’affaiblissement de cet influx entrent sans doute comme
éléments dans la production de la fatigue.
Enfin, nous avons vu que la débilité et la lassitude musculaires que l’on
constate dans le cours et dans la convalescence des fièvres graves, peuvent
tenir à des altérations anatomiques du muscle, à la dégénérescence vi¬
treuse, notamment, ou à d’autres processus amyotrophiques.
Douleurs musculaires, myalgies, myodynies. — Douleurs de contraction,
ciNÉsiALGiES (Gublcr). — Bichat, Richerand, Schiff et la plupart des phy¬
siologistes ont signalé le peu de sensibilité que possèdent les muscles à l’état
sain-, « coupés transversalement, dit Bichat, dans les amputations, dans
les expériences sur les animaux vivants, ils ne font éprouver aucun senti¬
ment pénible bien remarquable ; ce n’est que quand un filet nerveux se
trouve intéressé que la douleur se manifeste. .., l’irritation par les stimu¬
lants chimiques n’y montre pas plus à découvert la sensibilité. » Il en est
autrement quand le muscle est altéré dans sa structure, soit par un trau¬
matisme, par la distension ou la rupture résultant d’un effort, soit par nne
•inflammation, de nature rhumatismale ou autre, soit enfin, dans certaines
■302
MUSCLE. — SÉMÉIOLOGIE GÉNÉRALE.
affections générales et dans quelques intoxications dont le mode d’action
sur le muscle est encore mal connu.
Les muscles peuvent présenter deux modes différents de douleur; tantôt
ils sont douloureux même en dehors de l’acte de la contraction, spontané¬
ment ou sous l’influence de la moindre pression ; d’autres fois, et le plus sou¬
vent, la douleur ne naît ou ne devient appréciable que sous l’influence de
la contraction ; ce sont les douleurs de contraction ou cinésialgies, comme
les a appelées Gubler.
Dans la première classe, rentrent les douleurs musculaires liées à la
diathèse rhumatismale [voij. plus loin le paragraphe : Rhumatisme muscu¬
laire) et caractérisées par une sensation sourde, pénible, avec des exacer¬
bations provoquées par les mouvements ou la pression, surtout quand
«lie porte sur le voisinage de l’insertion du muscle, c’est à dire sur sa
portion tendineuse. Certains muscles superficiels, le deltoïde, le trapèze, le
sterno-mastoïdien sont le siège d’élection de ces douleurs qui, de fugaces et
mobiles qu’elles sont au début, peuvent devenir fixes et chroniques. Elles
entraînent des attitudes spéciales, dues surtout à la contraction permanente
•des muscles sains, contraction ayant pour but d’immobiliser le membre
pour éviter les exacerbations douloureuses qu’occasionnent les mouve¬
ments ; de là des déviations persistantes dont l’un des types est le torticolis dit
rhumatismal (voy. Torticolis). Il n'est pas rare de voir les muscles atteints
de rhumatisme s’atrophier à la longue et subir la rétraction fibreuse, ce qui
rend probable, ainsi que nous le verrons plus bas, la nature phlegmasique
ou du moins subinflammatoire de la maladie.
Les mêmes caractères se retrouvent pour certaines douleurs musculaires
improprement dénommées douleurs rhumatismales, et qui sont simple¬
ment le résultat de l’impression du froid sur les muscles.
Dans quelques maladies générales fébriles, dans la grippe notamment,
■comme aussi dans la fièvre typhoïde, on constate non seulement la cour¬
bature décrite plus haut, mais de véritables douleurs musculaires, souvent
■excessives, et que la pression augmente habituellement. Dans la syphilis,
on observe également des douleurs vives, de véritables myalgies occupant
les masses musculaires et que Ricord rapporte à l’anémie syphilitique ; les
-douleurs musculaires des saturnins sont bien connues ; enfin, pour Bri¬
quet, la plupart des douleurs accusées par les hystériques ne seraient que
des myalgies, occupant particulièrement les muscles d’enveloppe des cavités
splanchniques et surtoutles muscles préabdominaux; douleurs remarquables
par leur mobilité, s’exaspérant par le moindre attouchement, par le simple
froissement de la peau et se modifiant rapidement par l’action du pinceau
électrique. On sait, du reste, que pour cet observateur distingué, la colique
saturnine elle-même n’est autre chose qu’une myodynie des muscles de
l’abdomen.
Chez les hémiplégiques, il n’est pas rare, quelque temps après l’attaque,
■de voir survenh- des douleurs très-vives, provoquées surtout par la pression
■et occupant les masses musculaires des membres paralysés ; il serait inté-
■i-essant de rechercher si ces douleurs ne sont pas liées à des états inflam-
MUSCLE. — SÉMÉIOLOGIE GÉNÉRALE.
matoires ou subinflammatoires des muscles ; nous les avons observées, à
un degré extrêmement prononcé, dans un cas d’hémiplegie flasque, remon¬
tant à deux mois environ, et dans lequel la pression sur le trajet des nerfs
était aussi excessivement douloureuse (névrite); il existait en outre, chez ce
sujet,- sur les membres paralysés, un œdème intense, chaud, et des
lésions trophiques (escarres rapides, bulles pemphigoïdes) pour la pro¬
duction desquelles la pression mécanique n’a guère pu intervenir.
« Sous le nom de cinésialgie (de xî-jvio-î; , mouvement ou contraction,
et aXyo;, douleur), je désigne l’état d’un muscle dont la contractilité ne peut
être mise en jeu sans déterminer localement une douleur très-vive, parfois
intolérable, et toujours plus ou moins incompatible avec l’exercice régulier
de la fonction motrice » (Gubler), Ces douleurs de contraction s’observent
partout où existent des appareils contractiles, sur les fibres lisses aussi bien
que sur les fibres striées. Un exemple physiologique de cinésialgie, ce sont
« les douleurs » que provoque la contraction des fibres utérines, dans l’acte
de la parturition. Dans cette classe rentrent les épreintes de la dysentérie,
la dysurie et le spasme vésical dans la cystite, les accès de gastralgie dans
les affections ulcéreuses de l’estomac; telles certaines douleurs delamétrite
parenchymateuse; telles sont encore peut-être, ajoute Gubler, les douleurs
angoissantes si périlleuses de l’angine de poitrine, lorsqu’il existe des
lésions cardiaques. De même, dans la colique hépatique ou la colique
néphrétique, la douleur provoquée par le passage du calcul serait surtout
le résultat de contractions vermiculaires désordonnées éveillées dans la
tunique musculeuse du conduit vecteur; il en serait de même d’un certain
nombre de coliques intestinales.
Le point de côté latéral de la pleurésie, pour le même observateur, n’est
autre qu’une douleur de contraction limitée à un espace étroit. On peut
aussi y rattacher les douleurs siégeant à la base de la poitrine, au niveau
des insertions du diaphragme et des muscles abdominaux, et qui survien¬
nent à la suite de secousses répétées de toux, dans les bronchites aigues
notamment.
Enfin, un autre exemple, et des plus fréquents, de cinésialgie est cette
douleur aiguë, subite, survenant au moment d’un effort ou d’un mouve¬
ment mal combiné, qui se reproduit ensuite à chaque contraction dans le
même point et que l’on connaît sous les noms de coup de fouet, A’ effort ou
de tour de reins; douleur se rattachant, pour Gubler, soit à la rupture de
quelques fibres musculaires, soit surtout à une distension excessive de ces
libres (diastasis musculaire). La discussion de ce point spécial trouvera
mieu.x sa place à la partie chirurgicale de cet article (voy. Rupture muscu¬
laire, Coup de fouet ainsi que les récentes recherches de Verneuil sur ce
même sujet.)
Un des caractères de la cinésialgie, c’est l’efficacité constante et l’action
presqu’absolument curative de l’électrisation faradique appliquée sur le
muscle douloureux. « Deux ou trois séances suffisent généralement à faire
disparaître sans retour lesçinésialgies les plus intenses, alors même qu’elles
persistent depuis plusieurs semaines ou depuis plusieurs mois et tendent
304
MUSCLE. — SÉMÉIOLOGIE GÉNÉRALE.
vers la chronicité (Gubler) » . Cette curabilité rapide et « presqu’infaillible »
sous l’influence du courant faradique est même l’un des principaux argu¬
ments invoqués par Gubler pour rattacher le coup de fouet, non pas à
une rupture, mais à la distension d’un certain nombre de fibres muscu¬
laires.
Convulsions, Spasmes. — On désigne sous ce nom la contraction invo¬
lontaire, inopportune et le plus souvent excessive d’un ou de plusieurs
muscles. Ce qui distingue la convulsion de la contraction, c’est le fait de
se développer sous l’influence de causes qui ne sont pas des causes phy¬
siologiques, ou bien encore de présenter une durée ou une intensité incom¬
patibles avec la contraction normale. Quand la convulsion affecte un
muscle de la vie organique, elle prend le nom de spasme.
Nous n’insisterons pas sur la division classique des convulsions en
toniques et cloniques; les premières consistent dans la contraction durable
des muscles, d’où résulte l’immobilité rigide des leviers osseux auquels
ils s’attachent ; les convulsions cloniques, au contraire, offrent des alter¬
natives rapides de contraction et de relâchement, d’où des mouvements
plus ou moins étendus imprimés au membre.
L’étendue et la distribution des convulsions sont des plus variables;
tantôt un seul muscle est convulsé, tantôt un groupe musculaire, ou les
muscles d’un membre, d’une moitié ou de la totalité du corps, selon les
causes qui président aux convulsions. Tout aussi variables sont les mou¬
vements et les attitudes qu’entraînent ces convulsions.
Les muscles convulsés, pour peu que les contractions soient durables ou
intenses, sont habituellement le siège de douleurs qui peuvent être extrê-
mementaiguës ou intenses, comme dans la cinésialgie décrite plus haut, ou
dans ce qu’on appelle vulgairement la crampe du mollet. Même quand
l’accès convulsif est passé, il persiste dans les muscles un certain degré
d’endoloi’issement et de courbature.
Outre les troubles locaux et mécaniques qu’entraînent les convulsions,
troubles qui varient avec les localisations du symptôme (strabisme, dévia¬
tions, luxations, fractures, asphyxie, etc.), les convulsions peuvent s’accom¬
pagner de troubles plus généraux, soit liés à la cause qui préside aux con¬
vulsions soit occasionnnés par ces dernières. 11 suffit de rappeler à cet égard,
les troubles cérébraux qui accompagnent les convulsions éclamptiques,
urémiques ou hystériques; l’accélération de la circulation, les sueurs
exagérées, la sécrétion abondante d’une urine claire' {urine nerveuse) qui
accompagnent les convulsions générales, toniques ou cloniques, etc., etc.
L’état de la température du corps, dans les états convulsifs graves, mérite
cependant une mention plus spéciale..
C’est surtout dans les convulsions toniques généralisées qui cons¬
tituent le tétanos que les variations de la température centrale sont inté¬
ressantes; dans le tétanos, surtout dans les derniers stades de la maladie,
on observe souvent (mais non pas constamment), une augmentation
énorme de la température (dans un cas, observé par Wunderlich, le ther¬
momètre, placé dans l’aisselle, atteignit le chiffre de kk" 75 !) « Il n’est pas
MUSCLE. — SÉMÉIOLOGIE GÉNÉRALE.
305
rare de voir la température monter encore après la mort. On a beaucoup
discuté sur la cause de l’augmentation de la température dans le tétanos
{voy. Tétanos) ; l’explication proposée par Ch. Bouchard et Charcot nous
paraît encore la plus plausible ; d’après ces médecins, elle tiendrait sur¬
tout à ce que les muscles tétanisés n’exécutent pas de travail mécanique
et que leur contraction est purement statique (J. Béclard); il en résulte que
la contraction, ne pouvant s’exprimer sous forme de travail mécanique,
se manifeste sous forme de chaleur. Il est vrai que cette théorie ne
rend point compte des cas assez nombreux de tétanos où, malgré l’in¬
tensité des convulsions toniques, l’élévation centrale de la température
a constamment fait défaut ; « Il n’est pas rare, dit le professeur Verneuil,
de voir des tétaniques en état de contracture généralisée depuis quinze
jours. ‘Tout leur corps ne formait qu’une masse rigide, et cependant la
température oscillait entre 37 et 38°. » Ces faits prouvent bien que la
contraction tonique durable des muscles ne suffit pas à elle seule et
que d’autres conditions encore sont nécessaires pour produire cette éléva¬
tion de température; il est difficile de ne pas y voir une intervention quel¬
conque des centres nerveux (splno-bulbaires) présidant à la régularisation
de la température. Quant à l’augmentation 'post mortem de la chaleur , elle
s’observe non-seulement dans les états tétaniques, mais dans d’autres
affections, comme dans le choléra; elle paraît due au dégagement de calo¬
rique qui résulte de la coagulation rapide de la myosine dans les cas où la
rigidité cadavérique est précoce (Huppert, Fick et Dybkowsky) ; la suppres¬
sion de la circulation et des sécrétions cutanées prend aussi une certaine
part à l’élévation post mortem de la température.
Dans l’épilepsie convulsive, la température centrale est augmentée pen¬
dant et après les accès ; il en est de même des accès dans l’éclampsie puer¬
pérale ; dans l’éclampsie urémique, au contraire, la température centrale
est abaissée (Charcot, Bournéville).
Nous n’avons pas à revenir ici sur la physiologie pathologique des con¬
vulsions, non plus que sur leur valeur sémiologique, points qui ont été
traités avec soin à l’article Convulsions {voy. t. IX, p. 347). Cependant, la
science s’est enrichie récemment de données nouvelles et inattendues sur la
pathogénie de certaines convulsions, et c’est ici le lieu de les mentionner.
Si jamais axiome physiologique a paru solidement établi depuis les expé¬
riences de Flourens jusqu’à celles de Vulpian, c’est celui de Tinexcitabilité
de la substance grise corticale du cerveau. Si l’on voyait des excitations
expérimentales ou pathologiques du cerveau provoquer des mouvements
ou des convulsions, on les attribuait, non pas à l’action directe des masses
grises corticales, mais à la sollicitation indirecte des couches opto-striées
ou des noyaux du bulhe ou de la moelle. Les recherches expérimentales de
Fritsch et Hitzig et celles de Ferrier ont fait cesser cette erreur et ont montré
que plusieurs circonvolutions nettement limitées (chez l’homme les circonvo -
lutions fronto-pariétales) président fùrectemmt aux mouvements d’un certain
nombre de muscles ou de groupes musculaires du côté opposé du corps.
La topographie exacte de ces centres est en voie de se faire, moins encore
KOÜV. DICT. MÉD. ET CHIR. XXIII. — 20
MUSCLE. — SÉMÉIOLOGIE GÉNÉRALE.
par la méthode expérimentale (quoique celle-ci, hâtons-nous de le recon¬
naître, ait ouvert la voie) que par l’analyse exacte des faits cliniques. Telle
est la direction générale des travaux accomplis en Angleterre par Hughlings-
Jackson, en Allemagne parHitzig, Wernher, Bernhardt, et surtout en France
parle professeur Charcot et ses élèves, Carville etDuret, Lépine, L. Landouzy.
Il est incontestable que l’histoire des convulsions, aussi bien que celle des
paralysies, est à refaire en partie d’après ces données nouvelles. Sans aller
aussi loin que Jackson ni que Ferrier, il est certain qu’un rôle considérable
revient aux circonvolutions cérébrales dans la pathogénie de l’épilepsie,
surtout dans ces formes particulières où les convulsions générales sont pré¬
cédées et annoncées par des convulsions circonscrites dans un groupe de
muscles et qui reproduisent exactement la physionomie des convulsions
qu’éveille l’excitation d’un des territoires moteurs de l’écorce. Dans un tra¬
vail remarquable, quoiqu’un peu trop systématique, sur les convulsions et
les paralysies dans la méningite tuberculeuse des enfants, L. Landouzy
a cherché et a réussi à établir que ces symptômes sont liés à des
lésions d’encéphalo-méningite localisées surtout dans divers points des
circonvolutions front o-pariétales. D’autres recherches de ce genre ne tar¬
deront pas, sans doute, à établir l’origine corticale d’un grand nombre
d’états convulsifs, aussi bien que paralytiques, que l’on rapportait autre¬
fois à des troubles directs ou réflexes des seules parties des centres ner¬
veux qu’on supposait douées du pouvoir excito-moteur, c’est-à-dire les
couches oplo-striées, l’isthme de l’encéphale ou la moelle.
Cependant, il ne faudrait pas être trop exclusif, ni méconnaître, au point
de vue surtout de la théorie générale des convulsions, l’importance de ces
dernières régions, qui demeurent certainement les régions excito-motrices
par excellence. C’est ce qu’il importe surtout de ne pas perdre devuequand il
s’agit de convulsions généralisées, comme dans l’épilepsie ou l’éclampsie.
Nothnagel, dans des recherches expérimentales récentes, a été conduit à
admettre ce qu’il appelle un centre des convulsions (Krampfcentrum), dont
l’excitation directe ou réflexe produirait des convulsions générales, centre
qu’il localise dans la protubérance ; ces recherches confirment, en les pré¬
cisant, les opinions analogues émises antérieurement par Marshall-Hall,
par Brown-Séquard, Küssmaul et Tenner, etc., qui placent ce centre dans
le bulbe.
Convulsions et impotence musculaires fonctionnelles (Duchenne). Dyski¬
nésie PROFESSIONNELLE (Jaccoud). ■ — Ccs troubles consistent en des convul¬
sions, douloureuses ou indolentes, toniques ou cloniques, en trémulation,
ou enfin en une impotence de certains muscles, mais qui ne se ma¬
nifestent que lors de l’exercice de quelques mouvements spéciaux, synergi¬
quement combinés dans un but précis. Le type le mieux connu et le plus
souvent observé de cette singulière affection est la crampe des écrivains, ou
mogigraphie (Hirsch), décrite ailleurs (voy. art. Crampes). Un individu,
capable du reste d’exécuter de la main droite les mouvements les plus
variés avec une correction parfaite, est pris, exclusivement au moment où
il saisit une plume ou un crayon pour écrire, de troubles particuliers qui
MUSCLE. — SÉMÉIOLOGIE GÉNÉRALE.
l’empêchent d’accomplir cet acte. Ces troubles consistent tantôt en un sen¬
timent douloureux de pesanteur et de malaise, tantôt en un tremblement
non douloureux ou en des gesticulations choréiformes qui enlèvent aux
mouvements la précision nécessaire, tantôt en une véritable parésie ou pa- ‘
ralysie. Des phénomènes analogues, résultant pareillement d’unahus fonc¬
tionnel, s’observent chez les tailleurs, où c’est le sous-scapulaire qui est
surtout pris (Duchenne), chez les violonistes, les pianistes, les couturières,
les peintres, les typographes, les maîtres d’armes, etc., en un mot dans
toutes les professions exigeant des mouvements très-délicats fréquemment
répétés. Le bégayement, à cet égard, présente un certain nombre de carac¬
tères qui le rapprochent des convulsions fonctionnelles (H. Folet).
Dans tous ces cas, on voit des muscles doués du reste de l’intégrité de
leurs aptitudes pour les usages ordinaires de la vie, en être privés aussitôt
■ qu’il s’agit d’effectuer certains mouvements déterminés. C’est assez dire que
la cause de ces phénomènes ne doit pas être recherchée dans les muscles,
mais bien dans les centres qui président à la coordination de ces mouve¬
ments. « Existerait-il, dit Duchenne (de Boulogne), un point des centres
nerveux qui, surexcité ou épuisé par l’exercice souvent répété de certaines
fonctions musculaires, tantôt ferait une décharge nerveuse trop considé¬
rable et produirait la contracture de certains muscles, tantôt leur enverrait
l’excitant nerveux irrégulièrement et occasionnerait des tremblements ou
des mouvements cloniques, tantôt enfin cesserait de leur distribuer la force
nerveuse, et tout cela seulement pendant l’accomplissement de certains
actes musculaires? » De tous les mécanismes proposés, c’est en effet là le
plus plausible.
Contractures musculaires. Ce point de séméiologie a été traité avec trop
de talent à l’article spécial qui lui est consacré (®oÿ. .art. Conte.actüre) pour
que nous ayons à y revenir ; notre but est seulement d’insister sur quelques
particularités directement afférentes à notre sujet, ou récemment mises en
lumière sur cette question délicate.
Sous le nom de contractures on désigne un grand nombre d’états patho -
logiques, différents pour la nature, pour la cause aussi bien que pour les
symptômes et le mode de terminaison, mais qui ont pour caractère
cominun le raccourcissement durable des muscles. C’est là un des inconvé¬
nients de la plupart des termes de séméiologie, d’être trop compréhensifs
et de s’adresser à des états qui n’ont en réalité que des connexions appa¬
rentes et superficielles. C’est ainsi que le mot de contracture s’applique in¬
différemment à de vraies convulsions toniques, pour peu qu’elles soient
prolongées, aussi bien qu’au raccourcissement purement passif qui accom¬
pagne la sclérose et la transformation fibroïde de ces muscles. Aussi serait-il
prématuré et peu scientifique de chercher à donner une classification
rigoureuse des diverses contractures ; ce serait vouloir établir un lien entre
des états qui souvent n’ont de commun qu’une dénomination unique ; ni
l’anatomie, ni la physiologie pathologique ne peuvent nous donner, dans
l’état actuel de la science, les éléments d’un classement rationnel.
Tout d’abord, il importe de ne pas confondre la contracture avec les con-
308 . MÎJSCLE. — , SÉMÉIOLOGIE- GÉNÉRALE. .
misions toniques; tandis' qu’il est de l’essence même de la contracture d’être
durable, la contraction tonique, sans même en excepter celle du tétanos, est
transitoire et d’une durée relativement courte. « S’il fallait un critérium pra¬
tique, dit Spring, nous dirions que la contracture persiste pendant quelques
heures au moins, et qu’elle est réellement continue, non interrompue par
des convulsions ni par des exacerbations brusques ; la plupart du temps
elle est même permanente. ...» Mais l’on devine aisément que la notion de
la durée, que nous invoquons comme la caractéristique essentielle de la
contracture, est, par ce fait, purement arbitraire. Où commence la contrac¬
ture, où finit la convulsion tonique? C’est là une limite qu’iL serait puéril
de fixer d’une façon rigoureuse.
Théoriquement, la question pourrait être simplifiée et les contractures se
diviser en deux grands groupes. Le premier comprendrait les cas où la
contracture est l’indice d’un raccourcissement purement physique du
muscle, sous l’influence de modifications structurales telles que les créent la
myosite interstitielle, l’induration fibreuse du muscle, la myosite rhumatis¬
male, etc., tous états qui se rapprochent plus de la rétraction que de la
contracture. Le second groupe contiendrait les cas où il s’agit d’une véri¬
table contraction permanente du muscle, ou du moins d’un état qui rap¬
pelle les principaux caractères de la contraction, et qui par conséquent
nécessite le maintien de la plupart des propriétés anatomiques et fonction¬
nelles du muscle. Cette deuxième variété de contracture ne dériverait
donc pas de modifications subies par le muscle lui-même, mais, de trou¬
bles du système nerveux central ou périphérique. C’est une tentative de ce
genre qu’a faite Onimus.
Onimus a essayé de distinguer nettement la contracture delà contraction,
en réservant le premier de ces termes pour le raccourcissement passif de
la fibre musculaire, la contraction en étant le raccourcissement actif. Pour
lui, la contracture proprenaent dite est liée à une altération histochimique
du muscle, à un degré léger de coagulation de la myosine, analogue à
ce qu’on observe, à un degré plus intense, dans la rigidité cadavéri¬
que; le raccourcissement du muscle ainsi altéré serait purement passif
• et, loin de tenir à une augmentation dans l’activité du muscle, serait le
signe d’un amoindrissement de ses aptitudes fonctionnelles et nutritives :
état bien différent de la contraction proprement dite, où les combustions et
les activités musculaires sont notablement augmentées. Cette distinc¬
tion entre la contraction et la contracture serait appréciable à l’aide de cer¬
taines recherches d’électro-puncture. Si, comme l’a fait Onimus, on enfonce
deux aiguilles en communication avec un galvanomètre dans deux muscles
sains, tous deux au repos, l’aiguille du galvanomètre ne subit aucune dé¬
viation ; si l’un des muscles vient à se contracter, l’augmentation des oxyda¬
tions intimes qui accompagne la contraction aura pour efl'et de rendre ce
muscle négatif par rapport à celui qui demeure au repos, et un courant s’éta¬
blira, qui fera dévier l’aiguille du galvanomètre. Or un muscle en raccourcis¬
sement passif (ou en contracture) est toujours positif, même par rapport à
un muscle sain au repos. C’est ce que l’on observe, par exemple, dans la
MUSCLE. — SÉMÉIOLOGIE GÉNÉRALE. 309
contracture tardive des hémiplégiques. L’activité chimique serait donc
notablement diminuée dans ce cas, d’où Onimus croit devoir conclure au
caractère passif de la contracture proprement dite.
Si, en effet, l’on pouvait trouver dans l’électro-puncture un critérium sûr
entre la contracture et la contraction active, l’ingénieuse distinction pro¬
posée par Onimus permettrait un classement méthodique des différents
états confondus jusqu’ici sous le nom de contracture ; mais ces données,
reposant sur des recherches d’électro-puncture assez délicates, n’ont pas
encore été suffisamment contrôlées pour légitimer cette division dichoto¬
mique.
L’examen anatomique des muscles contracturés ne permet pas davantage
d’établir des divisions formelles : tantôt les muscles ont été trouvés par-
faitemenj; sains; d’autres fois ils présentaient un degré plu^ ou moins
prononcé d’atrophie, une striation moins nette, de l’infiltration pigmen¬
taire, une multiplication des noyaux intra-musculaires et des éléments
nucléaires du périmysium, toutes altérations peu significatives, car elles
se i-eti’ouvent, avec des caractères analogues, dans des états absolu¬
ment opposés à la contracture, dans la paralysie flasque des muscles, par
exemple.
Il faut donc, dans l’état actuel de la question, renoncer à trouver dans
l’anatomie, non plus que dans la physiologie pathologique, une base ri¬
goureuse de classification des contractures, et force est de s’en tenir à une
classification ou plutôt à une description purement clinique.
Un premier groupe de contractures ou plutôt de raccourcissements per¬
manents des muscles est celui que l’on constate dans la paralysie de certains
muscles, avec prédominance d’action des muscles antagonistes (contrac¬
tures paralytiques d’Erh, contractures par adaptation de Daily, contracture
antagonistique). Les portions de ces muscles demeurés sains se rapprochent
d’une façon continue, en vertu de la tonicité propre au tissu musculaire ;
de là un raccourcissement de ces muscles, qui finit par devenir définitif et
qui entraîne les déformations et les attitudes vicieuses les plus variées. Au
bout d’un temps plus ou moins long, le raccourcissehaent s’accompagne de
troubles de nutrition réels du muscle, de l’atrophie de la substance con¬
tractile, de l’hyperplasie et de la rétraction inodulaire du tissu conjonctif
interstitiel; à la contracture, en un mot, ou plutôt au raccourcissement
passif succède la rétraction fibreuse des muscles.
Certaines affections proprement musculaires déterminent la contracture ;
tels sont les états inflammatoires ou subinflammatoires des muscles, les
myosites traumatiques, a frigore ou rhumatismales. Toutefois, surtout
dans les stades avancés du processus, il est douteux que la contracture soit
un phénomène actif, et il est probable que, dans ces cas encore, intervient
une myosite interstitielle avec rétraction fibreuse consécutive.
La contracture s’observe aussi dans la sphère de distribution des nerfs
(moteurs ou mixtes) altérés dans leur structure, enflammés, comprimés
par un névrome, et surtout dans les traumatismes qui n’interrompent pas
totalement la continuité des nerfs atteints ; la thèse d’agrégation de Til-
310
MUSCLE. — SÉMÉIOLOGIE GÉNÉRALE.
laux et la monographie de Weir Mitchell contiennent un certain nombre
d’exemples de contractures consécutives à des plaies des nerfs.
Dans la contracture essentielle des extrémités, Erb a constaté, récemment,
une augmentation considérable de l’excitabilité électrique des nerfs qui
animent les membres atteints de contracture; serait-ce là qu’il faudrait
placer le siège de cette singulière affection?
Certaines contractures sont visiblement le résultat de sollicitations réflexes
périphériques : telle est la fameuse coxalgie hystérique de Brodie, caracté¬
risée par une contracture douloureuse des muscles pelvi-trochantériens,
contracture provoquée par une véritable arthralgie hystérique. Cer¬
taines contractures qui n’apparaissent que lors de l’accomplissement de
telles ou telles fonctions reconnaissent sans doute le même mécanisme :
c’est ainsi que Stromeyer, Dieffenbach et Duçhenne ont signalé des cas où
le pied bot et d’autres déformations analogues ne se produisaient que
quand le membre -foulait le sol, tandis que la position horizontale les
faisait disparaître. Les contractures par appréhension (contractures par
vigilance musculaire, Verneuil) que l’on constate dans les fractures, dans
les coxalgies, sous l’influence de mouvements douloureux communiqués
aux membres, rentrent dans cette catégorie et sont également de nature
réflexe.
. Sous le nom de contracture réflexe ascendante par traumatisme articu¬
laire, Duçhenne (de Boulogne) a décrit une variété peu connue de con¬
tracture, caractérisée par les particularités suivantes : « Elle survient, en
-général, à la suite de violences exercées sur certaines articulations, princi¬
palement sur l’articulation du poignet, dans une chute faite sur le dos ou
sur la paume de la main, violences qui produisent une arthrite plus ou
moins intense, ou une simple et courte douleur articulaire. La contrac¬
ture, qui est apparue quelquefois peu de temps après que l’articulation
n’est plus douloureuse et lors même qu’elle paraît entièrement guérie,
siège alors dans un plus ou moins grand nombre de muscles moteurs de
cette articulation ; puis, à la longue, elle s’étend à des muscles moteurs
d’autres articulations du membre du même côté. »
Il est un certain nombre d’affections dans lesquelles la contraction d’un
seul ou de plusieurs muscles, de fonctionnelle et transitoire qu’elle est au
début, devient permanente et passe à la contracture. C’est ainsi qu’il existe
une variété assez rare de pied bot acquis, le pied creux valgus, qui résulte
de la contracture, passagère d’abord, puis permanente, du long péronier
latéral (Duçhenne). Plusieurs variétés de strabisme sont liées à des con¬
tractures de même ordre, transitoires et fonctionnelles d’abord, puis défi¬
nitives ; il importe de distinguer ces variétés dé strabisme d’avec celles qui
résultent de la paralysie de certains muscles de l’œil et de l’action prépon¬
dérante de leurs antagonistes restés indemnes. Comme strabisme résultant
d’une contracture vraie, mentionnons le strabisme convergent de l’hyper¬
métrope. On sait que ce dernier, pour exercer la vision distincte, est obligé
de faire des efforts considérables d’accommodation. Or celle-ci nécessite
aïon-seulement la contraction du muscle ciliaire, mais encore celle du droit
MUSCLE. — SÉMÉIOLOGIE GÉNÉRALE.
3H
interne. Ce muscle, sans cesse sollicité, finit par se contracturer, et alors le
strabisme convergent est créé (Donders). De même, chez les myopes, les
contractions du muscle ciliaire passent volontiers à un spasme permanent,
à une véritable contracture qui exagère encore la convexité du cristallin
et la myopie (Donders, de Græfe).
Les contractures d’origine nerveuse centrale, cérébrale ou médullaire,
constituent la classe la plus fréquente et la plus intéressante.
La plupart des affections cérébrales, corticales ou centrales, peuvent
s’accompagner de convulsions toniques plus ou moins durables, passant
graduellement à l’état de contracture. Jlais c’est surtout dans les lésions
à foyer du cerveau (hémorrhagie ou ramollissement) et dans les hémiplé¬
gies qu’elles entraînent, que les contractures méritent d’être étudiées.
Dans l’apoplexie cérébrale (qu’elle soit le résultat d’une hémorrhagie ou
d’un ramollissement) la contracture est précoce ou tardive.
La contracture précoce est plutôt une convulsion tonique qu’une contrac¬
ture vraie ; elle se produit dès le début ou peu de temps après l’apparition
de l’ictus apoplectique ; elle occupe le côté hémiplégié, surtout le membre
supérieur ; mais elle peut se généraliser et envahir les membres non pa¬
ralysés ; elle s’accompagne fréquemment de convulsions locales ou généra¬
lisées. La contracture précoce est.bien plus fréquente dans l’hémorrhagie
que dans le ramollissement ; elle résulte le plus souvent de la pénétration
de l’hémorrhagie dans les ventricules ou dans la cavité sous-arachnoï-
. dienne (F. Boudet, Durand-Fardel). La contracture précoce des hémiplé¬
giques a donc une double valeur séméiotique : elle indique la nature de la
lésion, qui est le plus souvent une hémorrhagie ; elle en indique aussi
la localisation probable, à savoir l-’existence d’une inondation ventriculaire
ou méningée. Peut-être l’excitation directe des zones motrices corti¬
cales par le sang épanché entre-t-elle pour une part dans la production
de cette variété de contracture.
La contracture précoce s’observe encore dans les lésions de la protubé¬
rance, du bulbe ou des pédoncules, c’est-à-dire des régions excito-
motrices de l’encéphale. Le pronostic de la contracture précoce dans
l’apoplexie cérébrale est généralement funeste.
Tout autre est la marche de la contracture tardive des hémiplégiques.
Elle se manifeste quelques semaines (dans un cas de Vulpian,au vingtième
■jour de la maladie), le plus souvent un mois ou deux après l’ictus, le côté
hémiplégié étant demeuré flasque jusque-là. Débutant ordinairement par
le membre supérieur, elle affecte de préférence les fléchisseurs et va en
s’accusant de plus en plus de la racine du membre vers la main ; de là l’atti¬
tude particulière à beaucoup d’hémiplégies anciennes ; le bras collé contre
le tronc, l’avant-bras fléchi à angle droit, les doigts fortement infléchis
dans la paume de la main (Bouchard) . Le membre inférieur se prend plus
tardivement et d’une façon moins accusée ; le type le plus fréquent y
est celui de l’extension.
Ces attitudes vicieuses ne tiennent pas à la contracture isolée des
fléchisseurs, par exemple, les antagonistes demeurant flasques ; ceux-ci
312
MUSCLE. — SÉMÉIOLOGIE GÉNÉRALE.
aussi sont contracturés et contribuent à immobiliser le membre ; c’est ainsi
qu’au coude, « tandis que le biceps est tendu à la façon d’une corde, on
sent le triceps dur et rigide ». (Bouchard.) La narcose chloroformique
diminue, mais ne supprime pas totalement la contracture hémiplégique ; il
en est de même du sommeil naturel, ainsi que de la chaleur du lit.
I^a contracture tardive peut s’observer non-seulement sur les membres,
mais encore sur les muscles de la face du côté hémiplégié.
L’examen anatomique des muscles atteints de contracture tardive ne
dévoile aucune lésion appréciable : cependant, il faut remarquer que la
rigidité cadavérique s’établit plus rapidement et se dissipe plus vite sur les
membres contracturés que du côté sain (Symonds et Sommer, Charcot).
Tout porte à croire que la contracture tardive des hémiplégiques est
sous la dépendance directe de lésions dégénératives, scléreuses, descen¬
dantes, partant du foyer encéphalique et se propageant sur le pédoncule
cérébral, la protubérance et la pyramide antérieure du même côté, et sur
le faisceau latéral de la moelle du côté opposé (Cruveilhier, Türck, Bou¬
chard). Au fur et à mesure que cette sclérose' se développe, la flaccidité
des membres du côté hémiplégié fait place à la contracture ; il est donc
difficile de ne pas voir entre la lésion scléreuse et le symptôme contracture
permanente un rapport de cause à effet. '
Hitzig, dans un mémoire récent, a proposé une autre interprétation de
la contracture tardive des hémiplégiques ; d’après lui, elle résulterait de
mouvements associés exagérés, éveillés dans les membres hémiplégiques
par le moindre mouvement volontaire exécuté par le corps ; ces mouve¬
ments associés excessifs et d’une durée exagérée constitueraient la contrac¬
ture ; ils résulteraient d’une diffusion anormale qu’éprouveraient les inci¬
tations motrices par le fait de la lésion cérébrale et au-dessous d’elle. C’est
ainsi que l’on s’expliquerait, d’après Hitzig, l’exagération de la contracture
hémiplégique au moment des mouvements volontaires, de la marche, lors
d’une émotion, sa diminution pendant le sommeil, etc. Cependant, si l’on
réfléchit que la contracture tardive est étroitement liée à l’existence des
scléroses descendantes de la moelle, qu’elle fait défaut quand celle-ci ne
s’installe pas, qu’elle est | permanente et incurable, comme la sclérose
elle-même, la subordination du symptôme à la lésion dégénérative secon¬
daire paraîtra évidente.
L’étude de la contracture permanente dans les maladies spinales achève
de mettre en lumière le rapport étroit qui existe entre la contracture
permanente d’une part, et les lésions scléreuses des faisceaux latéraux, de
l’autre. Sans entrer dans le détail de faits que l’on trouvera exposés à
l’article Moelle (Maladies de la), il sulfit de rappeler que dans la myélite
transverse, spontanée ou résultant d’une compression éprouvée par la
moelle, la sclérose fasciculée descendante des cordons latéraux, quand
elle se produit, se traduit également par l’apparition de la contracture : la
paraplégie, de flasque qu’elle était au début, devient alors une paraplégie
avec contracture. D’une façon plus générale, dans toutes les affections de
la moelle dans lesquelles, soit primitivement, soit consécutivement à une
MUSCLE. — SÉMÉIOLOGIE GÉNÉRALE. 313
altération d’une autre partie du système spinal, il s’établit des scléroses un
peu étendues de la partie postérieure des faisceaux antéro-latéraux, on
verra apparaître ce phénomène : la contracture permanente. Il existe no¬
tamment une affection spinale signalée par Erb et par Charcot, lequel
propose de la désigner sous le nom de tahes dorsal spasmodique^ et qui est
caractérisée presque exclusivement par la contracture portant sur les extré¬
mités inférieures, sans paralysie proprement dite, sans troubles amyotro¬
phiques, sans lésions de la sensibilité ni des sphincters ; il est probable que
dans ce cas (quoique les autopsies aient jusqu’ici fait défaut) il s’agit d’une
lésion scléreuse protopathique des cordons latéraux.
Ajoutons que dans les cas de contracture permanente, d’origine céré¬
brale ou spinale, il existe presque constamment, quand on imprime
brusquement à l’extrémité du membre certaines attitudes, un tremblement
particulier, la trépidation épileptoïde signalée pour la première fois par
Charcot et Vulpian. La flexion dorsale brusque du pied, l’extension des
phalanges de la main, la percussion du tendon rotulien (Erb, Westphal)
ou une excitation cutanée soudaine (Joffroy) provoquent cette trémulation
réflexe des membres contracturés ; la flexion brusqué des orteils^ ou des
doigts a, au contraire, souvent pour effet de déterminer l’arrêt de la trépida¬
tion (Brown-Séquard).
Lo. contracture permanente des hystériques, si bien étudiée dans ces der¬
niers temps par Cbarcot et par son élève Bourneville, mérite une mention
spéciale dans l’histoire des contractures. C’est, en général, un symptôme
de l’hystérie confirmée et grave , marchant de front avec les autres
signes permanents de l’hystérie, avec l’hyperesthésie ovarienne, notam¬
ment. Souvent elle survient brusquement, à la suite d’une attaque ou d’une
impression morale -, elle porte fréquemment sur les membres qui étaient
antérieurement le siège de paralysie ou d’anesthésie hystérique. La contrac¬
ture peut occuper un seul muscle ou un groupe musculaire ; elle peut être
aussi hémiplégique, ou paraplégique, on monoplégique, ou porter sur les
quatre membres à la fois (Bourneville et Voulet). Quand la contracture est
hémiplégique, elle siège toujours du même côté que l’hyperesthésie ova¬
rienne ; quand les deux membres inférieurs sont contracturés, l’hyperes¬
thésie ovarienne est double, mais plus prononcée du côté où la contracture
elle-même est le plus accusée (Charcot).
Cette contracture peut durer des mois, des années, sans rémission, sans
modification, même pendant le sommeil le plus profond; le sommeil pro¬
voqué par le chloroforme la dissipe complètement, mais elle reparaît au
réveil (Charcot). Pendant ce temps la nutrition des muscles n’est pas
compiomise, il n’existe même pas de sensation de fatigue musculaire ; les
réactions électriques des muscles contracturés sont normales. Puis, sou¬
dain, après avoir persisté des années, sans cause appréciable ou à la suite
d’une émotion, aussi brusquement qu’elle s’était établie, la contracture
peut se dissiper et le membre récupérer l’intégrité de ses mouvements.
[Yoy., pour les détails, les articles Hystérie, t. XVIII, p. 263, et Contrac¬
ture, t. XIX, 283).
314
■ MÜSCLE. — SÉMÉIOLOGIE GÉNÉRALE.
Rigidité musculaire. — Ce mot s’applique à des états de raideur muscu¬
laire assez difficiles à différencier de la contracture ou des états catalep¬
tiques et qui s’observent fréquemment chez les hystériques, les hypochon-
driaques, les tabétiques, etc. Lasègue et Benedikt ont surtout insisté sur la
symptomatologie délicate de ces troubles de la musculation, et c’est d’après
la description de ces deux auteurs que, dans un travail antérieur, nous
avons essayé de différencier la rigidité musculaire d’avec la contracture.
A un faible degré, les raideurs musculaires sont purement subjectives, et
le malade s’en plaint sans que rien d’apparent se révèle à l’exploration
physique. Dans les cas plus prononcés, « la rigidité se constate lors des
mouvements actifs aussi bien que passifs ; elle s’accompagne d’un épuise¬
ment rapide de l’incitation nerveuse ; dans ses degrés faibles elle est habi¬
tuellement confondue avec les parésies; plus accusée, elle simule la contrac¬
ture. » (Benedikt.) Elle se distingue de la contracture en ce qu’elle ne fixe pas
les leviers osseux dans une position immuable, mais qu’elle subsiste dans
n’importe quelle attitude imprimée au membre, caractère qui la rapproche
plutôt de l’état cataleptique ; tout effort tendant à allonger le muscle en
provoque le durcissement ; tantôt cette raideur se dissipe aussitôt que
le mouvement est conimencé ; d’autres fois, elle dure autant que le
mouvement passif lui-même (Benedikt). Dans ses leçons sur la paralysie
agitante, Charcot signale également la rigidité particulière que présentent,
à un certain moment de l’affection, les muscles du tronc, du cou et de la
nuque ainsi que des membres, et qui impose aux malades une attitude et
une immobilité presque caractéristiques. Il est probable que dans tous
ces cas il s’agit de modifications légères de la nutrition, de la circu¬
lation et de l’innervation musculaires, comparables à celles qui résultent
du repos prolongé des muscles d’un membre placé dans un appareil
■inamovible; mais l’on ne peut formuler à cet égard que des hypo¬
thèses.
État cataleptique deS muscles. — Notre but ne saurait être ici de
décrire lés différents états cataleptiques {voy. article Catalepsie), mais sim¬
plement d’étudier les troubles singuliers de la musculation qui accom¬
pagnent ces états; cette étude isolée est d’autant plus légitime qu’elle
répond à une variété clinique rare, il est vrai, mais signalée par divers
observateurs, par Lasègue notamment, variété dans laquelle l’état catalep¬
tique des muscles existe seul, sans perte de connaissance, sans phénomènes
extatiques, sans cet anéantissement cérébral (Jaccoud) qui en est l’accom¬
pagnement habituel.
Les états cataleptiques sont caractérisés essentiellement par une raideur
spéciale des muscles, plus ou moins généralisée, ou localisée dans un
membre ou dans un côté du corps. Les membres conservent l’attitude
qu’on leur imprime, quelque bizarre que soit cette attitude, et quelque
violence qu’elle fasse aux conditions ordinaires de l’équilibre. Les postures
les plus étranges qu’on inflige au sujet sont gardées sans fatigue appa¬
rente ; le corps tout entier peut reposer pendant un temps souvent fort
long sur une base de sustentation insuffisante à l’état normal, sur les
MUSCLE. — SÉMÉIOLOGIE GÉNÉRALE.
extrémités des pieds, sur le bassin, le corps étant plié en forme de V
(Lasègue), etc.
Si l’on explore les muscles catalepsiés, on constate une augmentation de
consistance, une certaine rigidité, qui n’est cependant point le durcisse¬
ment vrai de la contraction physiologique. La résistance qu’oppose cette
rigidité est aisément surmontée et le membre conserve l’attitude nouvelle
qu’on lui imprime avec la même indifférence que celle qu’il vient de quitter.
Cette souplesse des muscles à se prêter à tous les changements de position,
jointe à une raideur suffisante pour maintenir les membres en place dans
les positions les plus forcées, a fait comparer l’état cataleptique des muscles
à la flexibilité de la cire {cerea flexibilitas).
On voit donc que dans la catalepsie il existe une « tension durable des
muscles, indépendante de la volonté, n’entraînant pas la sensation de
lassitude, ni la fatigue musculaire qui, à l’état normal, se traduirait par le
relâchement » (Lasègue). On a beaucoup écrit sur cette modalité si étrange
du système musculaire, qui présente à la fois et un état de rigidité suffisant
pour lutter contre l’action de la pesanteur et pour conserver aux membres
les attitudes les plus singulières, et un degré de flexibilité tel, que toutes ces
attitudes, pour ainsi dire, sont adoptées avec une égale facilité. La théorie
la plus simple et la plus nettement formulée est celle que propose Jaccoud :
pour cet auteur, la catalepsie musculaire consiste essentiellement en une
augmentation de la tonicité normale des muscles, c’est-à-dire en une exa¬
gération' de l’état de semi-contraction constante dans lequel se trouve le
muscle à l’état physiologique, sous l’influence d’excitations qui lui sont
incessamment transmises par la moelle. {Voy. plus haut. Tonicité muscu¬
laire, page 233). Il est certain que le tonus-musculaire existe et que le
muscle, à l’état normal, se trouve constamment dans un état spécial qui
n’est ni le relâchement paralytique, ni la contraction proprement dite. Mais
en réalité, en ramenant l’état cataleptique des muscles à une augmentation
morbide de la tonicité, il s’en faut que l’on rende compte de toutes les par¬
ticularités de cet état du muscle, de la flexibilité parfaite co-existant avec
la rigidité, de l’absence de la fatigue musculaire, etc. Il subsiste à cet égard
de nombreuses inconnues. Ajoutons que l’exploration électrique directe ou
indirecte (par l’intermédiaire des nerfs) des muscles cataleptiques n’a fourni
aucun résultat important : dans quelques cas, la réaction électro-muscu¬
laire a été trouvée normale, tant à l’aide du courant galvanique que du
courant faradique (Moritz Rosenthal) ; dans un autre cas, la contractilité'
galvanique était légèrement augmentée, la contractilité faradique un peu
diminuée (Benedikt).
État des umscles dans les paralysies. — Notre but ici
jie saurait être d’exposer d’une façon complète les caractères des diver¬
ses paralysies, avec leurs signes variables selon la cause et le siège
des lésions qui les déterminent, points que l’on trouvera traités, avec
tous les détails qu’ils méritent, à l’article Paralysies. C’est le côté pro¬
prement musculaire qui seul doit nous arrêter. Cependant, si, pour rester
fidèle à , ce plan, nous nous cantonnions d’une façon trop rigoureuse dans le
316
MUSCLE. — SÉMÉIOLOGIE GÉNÉRALE.
terrain exclusivement musculaire, en négligeant totalement les symptômes
et les lésions que présente le système nerveux tant central que périphérique,
nous nous condamnerions à une description purement idéale ; l’histoire
des paralysies, envisagée au point de vue strictement musculaire, se résu¬
merait en une tentative presque scolastique et qui ne répondrait ni aux réa-
lités cliniques, ni môme aux enseignements de la physiologie.
Le muscle, en effet, nous ne cesserons de le répéter, n’estqu’un des éléments
d’unsystèmecompletet dont les diverses parties sont reliées par une solidarité
étroite et nécessaire ; pour s’en convaincre, il suffit de réfléchir à la structure de
l’élément musculaire proprement dit, de la fihre primitive. Celle-ci ne con¬
siste pas uniquement dans la substance striée, dans la cellule musculaire et
dans la gaine du sarcolemme; à l’intérieur même de cette gaine se trouve
un élément nerveux important, la plaque terminale, où aboutissent des
filets nerveux moteurs et d’où partent des filaments nombreux et extrême¬
ment ténus qui vont se perdre dans la substance contractile, avec laquelle
ils affectent des rapports encore mal connus, mais à coup sûr très-intimes ;
des filets nerveux sensitifs traversent également le sarcolemme pour entrer
en conflit avec la substance striée. Cette esquisse histologique du muscle
montre bien qu’il ne s’agit pas là d’un élément simple, mais d’un véritable
organe, d’un appareil névro-musculaire, comme l’appellent W. Kuhne
et Ranvier. Il en résulte que, dans l’étude des paralysies, aussi bien que dans
celle des propriétés physiologiques des muscles, il n’est guère possible
de n’envisager que le muscle en lui-même, abstraction faite des nerfs qui
l’animent. — C’est donc un chapitre de pathologie névro-musculaire que
nous allons écrire ; nous étudierons successivement l’état des muscles
dans les paralysies de cause cérébrale, de causé spinale, et dans les paraly¬
sies de cause périphérique.
État des muscles dans les paralysies de cause cérébrale. — Dans les para¬
lysies de cause cérébrale (hémorrhagie, ramollissement, tumeurs) la nutrition
ainsi que les propriétés électriques des muscles demeurent indemnes pen¬
dant un temps soùvent illimité; tout se borne à l’abolition plus ou moins
complète de la motricité volontaire ; ce n’est que dans les paralysies an¬
ciennes, à la suite sans doute du long repos et de l’inertie fonctionnelle,
que l’on voit les muscles atteints frappés de macilence et d’un certain degré
d’atrophie. Ce n’est que quand la lésion centrale occupe certains points net¬
tement circonscrits, telles que les circonvolutions psycho-moti’ices ou
surtout les deux tiers antérieurs de la capsule interne, que l’on voit survenir
la contracture permanente. {Voy. plus haut, page 311).
État des muscles dans les paralysies de cause spinale. — Il importe,
dans cette classe de paralysies, d’établir deux grands groupes. Dans le pre¬
mier, il existe une paralysie motrice volontaire, mais la nutrition des
muscles demeure intacte ou à peu près intacte (sauf la macilence due à
l’inertie fonctionnelle) ; les réactions électriques, la contractilité réflexe des
muscles ne présentent pas de modifications ; les choses se passent, en un
mot, comme dans les paralysies cérébrales, en ce sens que la conduction
des incitations motrices volontaires seule est abolie ou affaiblie. C’est ce
MUSCLE. — SÉMÉIOLOGIE GÉNÉRALE. 317
que l’on observe dans certaines lésions en foyer très-circonscriles de la
moelle épinière, dans la myélite chronique transverse, par exemple, dans la
compression de la moelle par une tumeur, dans la sclérose en plaques’,
dans les scléroses systématiques des divers faisceaux blancs de la moelle,
toutes lésions dans lesquelles les cellules motrices des cornes antérieu-
res de la substance grise de la moelle sont respectées, cellules auxquelles •
paraît décidément être dévolu le rôle de présider, non-seulement à la mo¬
tricité, mais encore à la nutrition des muscles. On trouvera à l’article Moelle
l’exposé des différentes maladies de cet organe se traduisant par de la
paraplégie flasque ou par de la paraplégie avec contracture, ou par de
la contracture pure et simple, sans paralysie proprement dite, processus
dans lesquels la structure et les propriétés électriques des muscles se con¬
servent pour ainsi dire indéfiniment ; dans tous ces cas, les cellules qui
président à la nutrition des muscles d’une part, et d’autre part les moyens
d’union qui relient ces cellules trophiques aux muscles, c’est-à-dire les
nerfs moteurs, ne sont pas notablement altérés dans leur structure ni dans
leur fonctionnement.
Il est une deuxième catégorie d’affections spinales qui, soit primitive¬
ment soit consécutivement, se localisent sur le système spinal antérieur et
compromettent, d’après un mode aigu, subaigu ou chronique, l’intégrité
des grandes cellules motrices. Ces affections de la moelle ont pour consé¬
quence de déterminer, d’une façon à peu près inévitable, des troubles dans
la nutrition des muscles, troubles qui s’accuseront par une atrophie rapide
et profonde, par l’abolition ou la diminution des propriétés électriques, en
un mot par l’ensemble des symptômes de colliquation et de destruction
musculaires désignés, depuis Gubler, par le terme à’ amyotrophie. Rentrent
dans cette catégorie : l’altération musculaire que l’on observe dans la myé¬
lite centrale aiguë, dans la paralysie infantile, dans la paralysie spinale
aiguë ou subaiguë de l’adulte (paralysie générale spinale de Duchenne),
dans l’atrophie musculaire progressive, ainsi que dans certaines formes de
paralysies bulbaires. La lésion primordiale et essentielle, dans ce cas, est
l’altération plus ou moins rapide ou plus ou moins étendue des cellules ner-
yeüses motrices de la moelle et du bulbe ; la destruction de ces cellules
agit sur les muscles comme le ferait la séparation définitive et persistante
de ces éléments d’avec le centre spinal, c’est-à-dire la section des nerfs
moteurs, sans réparation nerveuse ultérieure. Aussi peut-on, au point de
vue des altérations anatomiques et fonctionnelles éprouvées par les muscles,
établir une analogie presque absolue entre les amyotrophies spinales et
les paralysies amyotrophiques consécutives aux lésions des nerfs périphé¬
riques.
Charcot, qui a tant fait pour la systématisation et le classement anato¬
mique des amyotrophies spinales, a eu également le mérite de montrer
que les types anatomiques que nous venons d’énumérer ne sont pas tou¬
jours purs, mais qu’il existe des formes mixtes, hybrides, comme il les
appelle, dans lesquelles des lésions, primitivement circonscrites dans un
département spécial de la moelle, en franchissent les limites et s’installent
318
MUSCLE. — SÉ-MÉIOLOGIE GÉNÉRALE.
dans des points qu’elles respectent habituellement. C’est ainsi que, dans la
maladie caractérisée par la sclérose fàsciculée des cordons postérieurs, dans
l’ataxie locomotrice pure, tout se borne aux troubles de la sensibilité, aux
douleurs fulgurantes et à l’incoordination des mouvements, sans atrophie
musculaire; cependant, dans quelques cas exceptionnels, une amyotrophie
■plus ou moins étendue s’est surajoutée aux phénomènes proprement
ataxiques ; et à l’autopsie on a pu constater que la lésion spinale, dépas¬
sant ses limites habituelles, a envahi le système antérieur de la substance
grise et a détruit un certain nombre de cellules motrices ; de là cet incident
rare dans l’histoire de l’ataxie locomotrice, l’amyotrophie. Il serait aisé de
multiplier ces exemples ; mais nous nous exposerions à des redites et nous
renvoyons à l’article Moelle, où l’on trouvera l’exposé complet des amyotro-
phies spinales.
État des muscles dans les paralysies de cause périphérique. — Par para¬
lysies périphériques on entend celles qui résultent d’une interruption,
traumatiqué ou autre, passagère ou durable, existant entre le muscle
et le noyau d’origine, spinal ou bulbaire, d’où émane le nerf qui l’anime.
Le type de la paralysie périphérique est celle qui résulte de la section,
traumatique ou expérimentale, d’un nerf moteur ou d’un nerf mixte.
Certaines paralysies, improprement appelées rhumatismales et qui nais¬
sent sous l’influence du froid, la paralysie a frigore du nerf facial, ou bien
encore la paralysie du nerf radial, sont des exemples vulgaires de ces sortes
de paralysies chez l’homme. Mais il faut ajouter que la plupart des para¬
lysies amyotrophiques spinales, celles qui se rattachent à la destruction des
cellules motrices de la substance grise de la moelle ou du bulbe, sont en
réalité des paralysies périphériques, sinon pour leur cause, du moins
quant aux effets et aux symptômes essentiels. Et de fait, que les muscles
soient séparés de la moelle et soustraits à son action trophique par une
solution de continuité occupant un point quelconque des nerfs moteurs,
ou que ces centres à la fois moteurs et trophiques soient primitivement
atteints, le résultat, en ce qui concerne les muscles, sera en définitive iden¬
tique. Aussi, un certain nombre de paralysies, rigoureusement spinales si
l’on envisage le siège anatomique des lésionsprimitives, sont en réalité périr
phériques si on les interprète au point de vue de la physiologie pathologi¬
que ainsi que des caractères cliniques.
De là l’intérêt spécial qui s’attache à l’étude des paralysies périphériques ; si,
en effet, l’on songe que ces paralysies se présentent dans des conditions de
simplicité qui les rendent éminemment propres à l’analyse des symptômes
observés ; si l’on considère, en outre, que ces paralysies peuvent avec une
grande facilité être provoquées expérimentalement chez les animaux ; si l’on
réfléchit enfin qu’elles constituent le groupe le plus accusé et le plus net des
paralysies, et qu’elles en réalisent, pour ainsi dire, le type idéal par la soustrac¬
tion totale du muscle à l’action des centres nerveux ; si l’on pèse toutes ces rai¬
sons, on comprendra aisément que les paralysies périphériques aient été un
objet de prédilection pour les pathologistes aussi bien que pour les expéri¬
mentateurs : de là les détails un peu étendus dans lesquels nous allons entrer.
MUSCLE. — SÉMÉIOLOGIE GÉNÉRALE.
31&
Depuis Haller et ses fameuses recherches sur l’irritahilité musculaire, on
peut dire que l’étude de l’influence des nerfs sur la nutrition des muscles et
sur les propriétés musculaires est à l’ordre du jour parmi les physiolo¬
gistes; il suffit à ce sujet de rappeler les travaux de Longet, de Brown-
Séquard, de Cl. Bernard, de Schiff, etc. Longet, à la suite de ses expé¬
riences, était arrivé à cette conclusion, acceptée sans conteste par la plupart
de ses successeurs : si l’on sectionne un nerf moteur, quatre jours après
la section le nerf devient inexcitahle, et l’excitation, électrique ou autre,
de son bout périphérique n’éveille plus aucune contraction dans les
muscles qu’il anime ; que si, au contraire, au lieu d’exciter le nerf, on
met à nu le muscle paralysé, celui-ci continue à se contracter, avec
plus ou moins de puissance, pendant des semaines et même pendant
des mois. Brown-Séquard constatait même encore la contractilité élec¬
trique, dans les muscles faciaux, vingt et un mois après l’arrachement
du bout central du nerf facial ! Si au lieu de sectionner ou de réséquer un
nerf moteur pur, tel que le facial, on sectionne un nerf mixte, tel que le
sciatique, la contractilité dans les muscles s’affaiblit plus rapidement et dis¬
paraît vers la septième semaine, en même temps que le muscle dégénère
profondément (Longet). Ces faits, ainsi que les mémorables recherches de
Cl. Bernard sur le curare, remettaient donc en honneur l’ancienne doctrine
hallérienne de l’irritabilité musculaire, indépendante, dans une certaine
mesure, de l’innervation.
Les recherches cliniques de Marshall Hall et de Duchenne (de Boulogne)
apportèrent des données nouvelles et en apparence contradictoires avec les
résultats formulés par les physiologistes. On sait que pour Marshall Hall
les paralysies reconnaissent deux origines différentes : elles sont cérébrales
ou spinales, c’est-à-dire qu’elles résultent de lésions qui détruisent les
relations des nerfs avec lé cerveau ou avec la moelle. Dans le premier
cas (paralysies cérébrales) la contractilité élastique du muscle demeure
intacte, dans le second (paralysies spinales) cette contractilité diminue rapi¬
dement.
Duchenne arriva à des résultats plus opposés encore à ce qu’annonçaient,
les physiologistes. Il constata que dans les paralysies traumatiques, à la
suite de la section ou de la contusion de nerfs mixtes périphériques, ou
bien encore dans la paralysie a frigore (dite rhumatismale) d’un nerf exclu¬
sivement moteur, le facial, la contractilité électrique des muscles peut être
abolie dès les premiers jours qui suivent la paralysie. Cette abolition de la
contractilité, Duchenne la constatait non-seulement par sa méthode d’ex¬
ploration habituelle, c’est-à-dire par l’exploration des muscles au moyen
du courant faradique, à travers la peau intacte et préalablement mouillée,
mais encore à l’aide de l’électro-puncture.
Duchenne, dans ses recherches, arriva ’encore à une autre donnée inté¬
ressante, relative aux phénomènes de réparation fonctionnelle qui s’effec¬
tuent dans les paralysies périphériques; il constata que dans certaines
paralysies, dans les paralysies saturnines, par exemple, ou dans certaines
paralysies a frigore, la motilité volontaire peut reparaître, alors que l’ex-
MUSCLE. — SÉMÉIOLOGIE GÉNÉR-LLE.
citabilité du muscle ne saurait encore être mise en jeu par l'excitation
électrique du muscle ou du nerf qui l’anime.
Ces feits, et surtout les contradictions apparentes qui régnaient entre les
données expérimentales, d’une part, et les enseignements de la clinique, de
l’autre, ne tardèrent pas, à provoquer un grand nombre de recherches
de contrôle dues particulièrement à A. Waller, àMantegazza, Vulpian, Ziems-
sen, BarwinkeljErb, Legros et Onimus ; enfin, récemment, la question a été
reprise à nouveau par Vulpian. Nous avons puisé dans son important
mémoire les principaux documents historiques qui précèdent, ainsi que
la plupart des faits qui vont suivre.
Si, sur un animal, on sectionne un nerf moteur, ou un nerf mixte, et
qu’on provoque ainsi, dans les muscles animés par ce nerf, une paralysie
que l’on peut envisager comme le type des paralysies périphériques,
quelles seront les modifications, à la fois anatomiques et fonctionnelles,
qu’éprouveront le bout périphérique du nerf intéressé ainsi que les muscles
auxquels il se distribue? Pour ce qui est des altérations du nerf, nous pour¬
rons être très-bref, cette question devant être traitée avec détails à l’article
Nerf. Nous rappellerons seulement que les altérations histologiques qui se
développent sur le bout périphérique d’un nerf moteur ou d’un nerf mixte
sectionné, lié ou écrasé, consistent essentiellement en une segmentation
de la myéline, qui subit graduellement la métamorphose graisseuse, en
même temps que les noyaux de la gaine de Schwann ainsi que ceux du
tissu conjonctif de l’endonèvre se multiplient abondamment et que le
cylindre-axe disparaît (A. Waller, Philipeaux et Vulpian). Vulpian avait
d’abord cru observer la persistance du cylindre-axe dans les fibres dégé¬
nérées ; mais il reconnut plus tard que ce qu’il avait pris pour le cylindre-
axe n’était autre que la gaine de Schwann vide et revenue sur elle-même.
Les remarquables travaux de Ranvier nous ont mieux appris à connaîti’e
les phases initiales de la dégénérescence des nerfs sectionnés ; cet histolo¬
giste a constaté que, déjà au bout de vingt-quatre heures, les noyaux des
segments interannulaires se gonflent, que le protoplasma qui les enve¬
loppe augmente de volume, et que, dès le troisième jour qui suit la section,
cette prolifération qui s’effectue à l’intérieur de la gaine de Schwann est
assez active pour la remplir et pour interrompre la continuité du cylindre-
axe, pour le sectionner en quelque sorte. Cette rupture du cylindre-axe,
opérée à cette époque par les noyaux contenus dans la gaine de Schwann,
rendrait parfaitement compte du fait expérimental signalé par Longet, à
savoir de la perte de l’excitabilité électrique du bout périphérique du nerf
coupé, vers le troisième ou le quatrième jour après la section. Quoi qu’il en
soit du mécanisme qui préside à la segmentation du cylindre-axe, au
sujet duquel Vulpian élève quelques doutes, il est certain que cette seg¬
mentation se produit rapidement et que, vers le dix-septième jour après la
section du nerf, le cylindre-axe a disparu dans le bout périphérique. Le bout
central, au contraire, « n’offre aucun changement notable de structure, si
ce n’est dans les cas anciens et où la réunion entre les deux bouts du nerf
n’a pu s’effectuer, cas dans lesquels on observe une atrophie simple, plus
MUSCLE. — SÉMÉIOLOGIE GÉNÉRALE. 321
OU moins accusée (Vulpian). » L’extrémité terminale seule du bout central,
celle qui confine directement à la section, se tuméfie par suite de la proli-
lération des noyaux de la gaine de Schwann et de l’endonèvre, mais dans
ce renflement terminal on constate toujours la persistance du cylindre-axe
(Ranvier).
Quant aux conditions qui déterminent ces altérations de structure des
nerfs sectionnés, on ne peut guère émettre à cet égard que des hypothèses ;
celle qui a été formulée tout d’abord par Waller demeure, à tout prendre, la
plus satisfaisante. D’après ce physiologiste, la dégénérescence des nerfs
sectionnés tiendrait à leur séparation J’avec les centres nerveux, qui exer¬
cent sur ces nerfs une influence spéciale, proprement trophique; et, à l’aide
d’expériences ingénieuses, Waller a pu montrer que ces centres trophiques
siègent dans la moelle elle-même pour les filets moteurs, dans les gan¬
glions intervertébraux pour les filets sensitifs. Cette action exercée par les
centres sur les nerfs est-elle décidément trophique, comme le pensent
A. Waller et Vulpian, c’est-à-dire la nutrition des fibres nerveuses exige-
t-elle, pour s’effectuer avec l’activité nécessaire, une sollicitation spéciale
et constante partant des centres? ou bien, au contraire, le rôle de ces
centres est-il tout différent et consiste-t-il surtout à modérer, à réfréner le
travail de prolifération et de nutrition dont les fibres nerveuses sont le
siège, hypothèse ingénieuse récemment soutenue par Ranvier? Ce sont
là des points dont la solution n’est pas possible dans l’état actuel de la
question.
Sans donc insister sur ces discussions de doctrine, ni sur les phénomènes
de régénération et de restauration nerveuse, nous arrivons au point qui
nous intéresse particulièrement, c’est-à-dire l’influence exercée par les
centres nerveux sur la nutrition et les propriétés des muscles.
Les principales données histologiques relatives à cette question sont dues
à Mantegazza, à Erb et à Vulpian; ces observai eurs sont arrivés à des résul¬
tats à peu près concordants, vérifiés plus récemment encore par Bizzozero
et Golgi.
Prenons, à l’exemple de Vulpian, un cas de section expérimentale du
sciatique chez le lapin, et étudions les modifications anatomiques que pré¬
sentent les muscles de la jambe, par exemple, chez l’animal en expérience.
Un premier fait, facilement visible à l’œil nu, c’est V atrophie des muscles,
très-prononcée un mois ou six semaines après la section du nerf et se tra¬
duisant par la diminution de volume et de consistance des muscles, et par
un changement dans la couleur, qui devient pâle, puis jaunâtre, feuille
morte ou blanchâtre. Si l’on suit la lésion au microscope, dès le huitième
jour après la section du nerf (Vulpian), on constate déjà une légère modi¬
fication de certains faisceaux primitifs, caractérisée par un gonflement de
la cellule musculaire ; plus tard, vers la cinquième semaine, les noyaux
intra-musculaires sont très- abondants, en même temps que le diamètre des
faisceaux musculaires a notablement diminué ; par places même la sub¬
stance musculaire est interrompue et la gaine du sarcolemme revenue sur
elle-même ; la striation toutefois persiste nettement ; dans ces cas, la trans-
NOUV. DICT. DE MÉD. ET CHIR. XXIIl. —21
322
MUSCLE. — SÉMÉIOOLGIE GÉNÉRALE.
formation cireuse de la substance contractile s’observe bien plus facilement
que sur des muscles sains (Erb).
Dès la deuxième semaine, aussi, on constate dans le périmysium interne
une accumulation d’éléments jeunes, probablement de globules blancs,
parfois tellement abondants qu’il semble que du tissu de granulation se
soit interposé entre les faisceaux primitifs. Vers la sixième semaine déjà,
ces formations embryonnaires sont remplacées par du tissu conjonctif fibril-
laire, ondulé, adulte, qui donne naissance à des cloisons épaisses; on
est en présence d’une véritable cirrhose musculaire, comme l’appelle Man¬
tegazza. Dans la plupart des cas, il s’effectue en même temps, dans le tissu
connectif interstitiel, un dépôt de vésicules adipeuses développées, selon
la remarque de Vulpian, « non pas dans l’intérieur des gaines du sarcolemme,
mais bien dans les intervalles des faisceaux primitifs.... 11 s’agit là, non
d’une métamorphose graisseuse des faisceaux musculaires, mais d’une vé¬
ritable stéatose interstitielle. » Quant aux fibres musculaires elles-mêmes,
leur diamètre se rétrécit de plus en plus, l’atrophie devient extrême ; mais
même au bout d’un an après la section, on trouve encore dans le muscle
des faisceaux primitifs, très-amincis, il est vrai, mais renfermant encore de
la substance contractile nettement striée. Ce n’est qu’au bout d’années
entières que le muscle peut définitivement être remplacé par une bande
fibreuse ou par une masse cellulo-adipeuse.
Quand, au contraire, le nerf sectionné se réunit et se régénère, les muscles,
après avoir subi une modification plus ou moins profonde, peuvent égale¬
ment récupérer leurs caractères normaux. Cependant, si la réparation ner¬
veuse est lente à s’établir, les altérations des muscles peuvent avoir atteint
un degré tel, qu’elles soit en grande partie irréparables.
Quel est le mécanisme et le mode pathogénique qui président à ces altéra¬
tions musculaires? Question délicate entre toutes, car elle touche aux pro¬
blèmes les plus scabreux de la névropathologie. Dans la umineuse discussion
qu’il consacre à cette question, Vulpian n’a pas de peine à établir tout d’abord
qu’il ne s’agit pas là de lésions résultant de l’inertie fonctionnelle des
muscles; en effet, celle-ci, quelque prononcée qu’elle soit, n’entraîne à sa
suite qu’une atrophie relativement minime et qui met des années à s’établir.
Si l’on e.xamine des muscles paralysés à la suite d’une lésion de l’encé¬
phale, ou par la compression de la moelle, dans le mal de Pott, par
exemple, on trouve un degré plus ou moins accusé de macilence de la fibre
musculaire, mais jamais ces atrophies profondes et rapides qui suivent les
sections ou les lésions nerveuses. H. Joseph, récemment, en immobilisant
des grenouilles, a cru constater dans les muscles immobilisés des altéra¬
tions qui ne différeraient guère de celles qui résultent de la section des
nerfs, et il en conclut que l’inertie fonctionnelle suffit pour rendre
compte des altérations subies par les muscles dont les nerfs sont coupés.
Mais, dans la critique qu’il fait de ces expériences, Vulpian montre qu’elles
n’ont aucune valeur, ayant été pratiquées exclusivement sur la grenouille
et pendant un temps beaucoup trop court chez cet animal pour permettre
aux lésions nerveuses de retentir sur l’appareil musculaire.
IIÜSCLE. — SÉMÉIOLOGIE GÉNÉRALE.
323
On Jie peut pas davantage invoquer, comme étant la cause de ces altéra¬
tions musculaires, la paralysie vaso-motrice qui résulte de la section des
filets nerveux sympathiques mêlés aux fibres motrices et sensitives dans un
nerf mixte. En effet, les altérations musculaires sont tout aussi prononcées
lorsque, chez un animal, au lieu de sectionner le nerf facial à la sortie du
trou mastoïdien, c’est-à-dire alors qu’il a déjà reçu par anastomoses de
nombreuses fibres vaso-motrices, on pratique la section près de l’origine
•du nerf, au-dessous du plancher du quatrième ventricule, c’est-à-dire en
un point où il ne contient encore aucun filet vaso-moteur (Vulpian). Du
reste, jamais dans les innombrables sections du grand sympathique pra¬
tiquées depuis l’expérience fondamentale de Cl. Bernard, on n’a constaté
d’altération appréciable des muscles de la région devenue le siège de la
paralysie et de l’hyperhémie vaso-motrice.
Une hypothèse plus séduisante a été proposée par Charcot. Se basant
sur la nature véritablement irritative du processus histologique dont le
muscle est le siège, sur la coexistence fréquente d’autres lésions de même
nature occupant la peau, les os, les articulations ; invoquant en outre l’évo¬
lution rapide, souvent « foudroyante » des lésions musculaires, il a émis
l’opinion qu’il s’agissait de phénomènes proprement actifs, inflammatoires
•et non dégénératifs. Pour Charcot, en un mot, les altérations musculaires
consécutives aux lésions des nerfs seraient la conséquence, non pas de
l’absence d’action dunerf, mais de l’action morbide exercée par le nerf altéré
sur le muscle ; distinction du reste déjà formulée par Brown-Séquard, qui
-enseignait que « l’irritation seule d’un nerf est capable de produire une
atrophie musculaire rapide avec diminution ou disparition de la contrac¬
tilité électrique ; la division complète des nerfs li’amènerait l’atrophie et
la perte de la contractilité électrique qu’au bout d'‘un temps infiniment plus
■long, et n’agirait en définitive que comme le repos prolongé » .
Les arguments tant cliniques qu’histologiques développés avec une
grande force par Charcot reposent surtout sur la différence qui existerait
•entre les effets que provoque la section complète d’un nerf, d’une part, sa
section incomplète, son irritation traumatique ou spontanée, de l’autre. Si,
en effet, les lésions musculaires consécutives aux altérations périphériques
des nerfs sont le résultat, non pas de la suppression d’action de ces nerfs,
mais d’une irritation développée sur le trajet de ces nerfs et propagée, soit
par continuité de tissu, soit autrement, du nerf au muscle ; si les choses se
•passent ainsi, il est certain que les altérations musculaires se développe¬
ront avec une intensité et une rapidité plus grandes dans les cas de sections
incomplètes, de lésions irritatives des nerfs, dans toutes les conditions, en
un mot, favorables à la production de la névrite, que dans les cas de sec¬
tion complète ou de résection des nerfs. Mais il faut reconnaître que les
faits, surtout les faits expérimentaux observés sur les animaux, ne permet¬
tent pas d’établir, entre les résultats de la section et ceux de l’irritation des
nerfs, une opposition aussi absolue. C’est ce qui résulte particulièrement
des recherches expérimentales de Vulpian. «J’ai, dit-il, piqué, écrasé, con-
tondu, cautérisé de diverses façons, des nerfs, et les résultats ont été sensi-
324
MUSCLE. — SÉMÉIOLOGIE GÉNÉRALE.
blement les mêmes que lorsque ces mêmes nerfs étaient coupés . Si l’on
examine au bout de plusieurs jours le bout périphérique des nerfs cauté¬
risés, on le trouve dans le même état que si ces nerfs avaient été simple¬
ment coupés ; quant aux muscles animés par ces nerfs, ils se sont modifiés
aussi de la même façon que sous l’influence d’une section nerveuse. Bien
plus, s’il y a, dans les expériences, une différence entre les altérations mus¬
culaires produites par des lésions irritatives des nerfs et celles que détermine
la simple section de ces cordons, c’est dans ce dernier cas que l’on observe
les modifications les plus profondes et les plus rapides. » Les recherches
expérimentales et histologiques d’Erb, de Ziemssen, de Neumann, de
Uanvier, déposent dans le même sens et ne permettent pas d’étahlir une
-iistinction absolue entre les effets de la section et ceux de l’irritation des
nerfs. Aussi Charcot n’a-t-il pas hésité à modifier lui-même ses vues sur ce
point, et dans la nouvelle édition (1875) de ses leçons cliniques, il ne fait
pas de difficulté pour reconnaître que cette distinction qu’il avait cherché à
établir ne saurait plus être maintenue dans les termes rigoureux dans les¬
quels il l’avait d’abord formulée.
Ici encore, il faut donc admettre, quoique à proprement parler ce ne
soit pas là une explication, que les altérations musculaires consécu¬
tives à la section des nerfs ont pour cause « la suppression d’une
influence qui, provenant des centres nerveux, agit d’une façon inces¬
sante sur la nutrition intime du tissu musculaire... Cette influence, dont
l’action porte d’abord sur les nerfs moteurs et qui s’exerce par leur inter¬
médiaire sur les muscles, a pour foyer la substance grise de la moelle épi¬
nière, comme Waller l’avait admis » (Vulpian). Du reste, l’histoire des
amyotrophies spinales êst là pour fournir une preuve de plus du rôle tro¬
phique, dans l’acception rigoureuse quoique encore obscure du mot, dévolu
à l’axe gris de la moelle et s’exerçant sur les muscles par l’intermédiaire des
filets nerveux moteurs.
Exploration électrique des muscles dans les paralysies. — La séméio¬
logie électrique des paralysies en général a déjà été traitée, avec une grande
lucidité d’exposition, à l’article Électricité (tome XII, p. 512) ; il nous sera
donc permis de n’insister que sur les points nouveaux ou directement affé¬
rents à la pathologie musculaire.
Nous avons vu plus haut que l’exploration électrique des nei’fs et des mus¬
cles, pratiquée chez l’homme à travers la peau humectée, d’après le pro-
(tédé de Duchenne (méthode percutanée, comme l’appellent les Allemands),
tout en fournissant des données de la plus haute importance tant au point
de vue du diagnostic que du pronostic, ne permet pas cependant de se pro¬
noncer d’une façon absolue sur l’état anatomique des muscles paralysés,
(i’est ainsi -que, si chez un lapin on sectionne le nerf facial et qu’un mois
après l’opération on interroge les muscles faciaux à l’aide du courant fara¬
dique à travers la peau intacte mais préalablement rasée et humectée, on
n’obtiendra aucune contraction, absolument comme cela s’observe dans
certains cas de paralysie faciale chez l’homme ; que si, au contraire, on
met à nu les muscles faciaux du lapin, on peut encore y provoquer par
MUSCLE. — SÉMÉIOLOGIE GÉNÉRALE.
325
l’électricité des contractions très-manifestes (Vulpian). Il faut donc renon¬
cer à considérer, avec Duchenne (de Boulogne), la faradisation localisée
comme nous fournissant des données d’une rigueur absolue sur l’état ana-
tqmique des nerfs et des muscles, et comme nous permettant de faire ce
que Duchenne appelait « l’autopsie vivante » de ces organes. Mais si, au
point de vue strictement anatomique, la proposition de Duchenne, ainsi
formulée, ne saurait être maintenue, les conséquences cliniques qu’il tirait
de l’abolition ou de la diminution de la contractilité faradique subsistent
avec toute leur valeur, et la « faradisation localisée » dans le sens et
d’après le procédé opératoire de Duchenne continue à demeurer le mode
d’exploration le plus simple et, à lout prendi’e, le plus fidèle dans lès ma¬
ladies de l’appareil névro-musculaire.
Cependant, dans ces derniers temps, des électro-pathologistes distingués,
Brenner, Filehne, Hitzig, Onimus, Erb notamment, ont beaucoup étudié l’em¬
ploi diagnostique du courant galvanique appliqué chez l’homme à travers la
peau intacte. L’application de ce courant, faite selon certaines règles déter¬
minées, a mené à des résultats intéressants, tant pour l’état physiologique
que pathologique, et a conduit à une véritable méthode d’exploration,
la méthode polaire (Polarmethode), comme l’appellent les Allemands.
Cette méthode repose sur la pratique fondamentale suivante : le nerf (ou
le muscle) que l’on veut exploi’er est mis en rapport, à travers la peau bien
humectée, avec l’un des pôles de la pile ; l’autre pôle, au contraire, est
placé sur un endroit quelconque, indifférent, du corps (de là le nom de pôle
indifférent qui lui a été donné, le premier étant le pôle différent dans la no¬
menclature allemande, que nous devons adopter malgré sa singularité).
Supposons, pour fixer les idées, qu’il s’agisse d’explorer un nerf moteur
sain, le facial par exemple, et que le pôle appliqué d’abord sur le ti’ajet du
nerf (pôle différent) soit le pôle négatif, le pôle indifférent (positif dans
Pespèce) étant placé n’importe où, sur le sternum, sur la colonne verté¬
brale, etc. Si, les choses étant ainsi disposées, l’on fait passer un courant
faible, on obtiendra une contraction au moment de la fermeture seule du
courant. Si maintenant on intervertit la position des pôles, et si le pôle po¬
sitif devient le pôle différent ; si en outre la force du courant ne varie pas, on
n’observera aucune contraction ; celle-ci ne se produira que si l’on augmente
la force du courant, et elle aura lieu tant au moment de l’ouverture qu’à
celui de la fermeture du courant; en outre elle sera plus faible que la con¬
traction précédemment observée. Enfin, en augmentant encore l’intensité du
courant et en plaçant à nouveau le pôle négatif sur le trajet du nerf, on
constatera, au moment de la fermeture du courant, une contraction éner¬
gique, tétanique, et au moment de l’ouverture, une autre contraction plus
faible.
En résumé, un nerf ou un muscle sains (car, à l’état sain, les réactions
sont identiques pour le nerf et pour le muscle) explorés selon la méthode
polaire, avec des courants galvaniques de force croissante, doivent présen¬
ter, s’ils jouissent de leur intégrité anatomique et fonctionnelle, les réac¬
tions suivantes :
MUSCLE. — SÉMÉIOLOGIE GÉNÉRALE.
Courant faible. Pôle différent : pôle négatif = contraction à la ferme¬
ture du courant. — Pôle différent : pôle positif = aucune contraction.
Courant moyen. Pôle différent : pôle négatif = contraction énergique à
la fermeture, rien à l’ouverture du courant. — Pôle différent ; pôle positif
= contraction à l’ouverture et à la fermeture du courant.
Courant fort. Pôle différent ; pôle négatif = contraction violente, téta¬
nique, à la fermeture, contraction faible à l’ouverture du courant. — Pôle
différent : pôle positif = contractions fortes à l’ouverture et à la ferme¬
ture du courant.
Telles sont les réactions normales du nerf et du muscle sains, explorés
d’après la méthode polaire. Ces mêmes réactions subsistent, avec tous leurs
caractères, dans les paralysies d’origine cérébrale ainsi que dans quelques
paralysies périphériques, dans les paralysies faciales a frigore légères et
dans les paralysies, également légères, d’origine traumatique (Erb); dans
tous ces cas, Duchenne déjà, à l’aide de la faradisation localisée, avait aussi
constaté la conservation de la contractilité faradique.
Mais c’est surtout dans les paralysies périphériques graves que l’ex¬
ploration tant galvanique que faradique fournit des données intéressantes,
sur lesquelles nous devons insister. Les résultats fournis par cette explo¬
ration varient selon qu’elle porte sur les nerfs ou sur les muscles paralysés.
1° Exploration dunerf paralysé. — Dans les paralysies périphériques, trau¬
matiques ou a frigore, que ces signes mêmes montreront être d’un pronostic
grave, quelquefois même incurables, on constate dès les premiers jours une
diminution de l’excitabilité du nerf, qui disparaît totalement vers le huitième
ouïe dixième jour, c’est-à-dire qu’à ce moment l’excitation du nerf à l’aide
du courant faradique ne provoque plus aucune contraction musculaire.
L’exploration du nerf à l’aide du couvant galvanique Aoimo des résultats
identiques. Dans les cas incurables, le nerf ne récupère plus son excitabi¬
lité; celle-ci revient graduellement et lentement quand la guérison s’effec¬
tue, tout en restant longtemps au-dessous de la normale. En résumé, pour
ce qui est du nerf, dans les paralysies périphériques graves, identité d’action
complète entre le courant induit et le courant galvanique.
2° Exploration des muscles paralysés. — Ici, au contraire, il s’établit
entre les résultats de l’exploration faradique et ceux de l’exploration galva¬
nique un contraste des plus remarquables. Interi’ogé par le courant fara¬
dique, selon la méthode de Duchenne, le rnuscle se comporte comme le
nerf qui l’anime ; son excitabilité diminue graduellement, s’éteint définiti¬
vement, ou bien ne se récupère que lentement, après avoir pendant un long
temps subi une diminution marquée.
Tout autre est la marche de la contractilité galvanique. Pendant la pre¬
mière semaine, elle diminue à l’instar de la contractilité faradique ; mais
vers la deuxième semaine, alors que cette dernière va déplus en plus
s’affaiblissant, la contractilité galvanique du muscle, au contraire, remonte
brusquement et devient bientôt excessive ; des courants continus très-fai¬
bles, ceux d’une pile de deux éléments seulement, incapables de faire con¬
tracter un muscle sain,provoquentdansle muscle paralysé des contractions
MUSCLE. — SÉMÉIOLOGIE GENERALE.
327
évidentes ; et, chose remarquable, ce même muscle est impuissant à se
contracter sous l’action des courants induits les plus énergiques. Telle est la
particularité assurément très-remarquable mentionnée pour la première
fois, ainsi que Ta montré Onimus, par Hallé en 1801, dans un cas de para¬
lysie rhumatismale du facial, et étudiée avec soin dans ces derniers temps
par Baierlacher, par Schultz, Neumann, Ziemssen, Weiss, Erb, Oni¬
mus, etc.
En même temps qu’apparaît cette excitabilité exagérée du muscle
paralysé à l’égard du courant continu, on constate aussi une modification
dans la forme de la contraction ; celle-ci, au lieu d’être brusque, instanta¬
née, devient lente, torpide, analogue à la contraction des muscles de la vie
organique. Enfin, le mode de réaction du muscle exploré par la méthode
polaire présente des interversions étudiées avec soin par Erb. Tandis qu’à
l’état normal, ainsi que nous l’avons vu, le muscle soumis à un courant
faible, réagit tout d’abord et de préférence quand le pôle différent est le pôle
négatif, et cela au moment de la fermeture du courant ; ici, au contraire,
l’action du pôle positif devient plus efficace, toujours au moment de la
fermeture du courant, que celle du pôle négatif; d’autre part, au moment
de l’ouverture du courant, la secousse produite par le pôle négatif est plus
énergique que celle du pôle positif, ce qui est encore l’inverse de l’état
normal
Les choses restent dans cet état pendant un à deux mois ; puis l’excitabilité
galvanique du muscle paralysé diminue graduellement, et quand la para¬
lysie est incurable elle disparaît ; mais tant qu’elle persiste, même à l’état
le plus rudimentaire, c’est toujours l’action du pôle positif qui est le plus
énergique. Si au contraire la paralysie guérit, le muscle récupère l’excita¬
bilité galvanique, mais très-lentement, bien plus tardivement que la con¬
tractibilité faradique ; en même temps, l’action du pôle négatif reprend sa
prépondérance normale (Erb).
Erb s’est appliqué à rapprocher les différentes phases que présentent les
réactions électriques des nerfs et des muscles dans les paralysies périphé¬
riques avec les modifications histologiques correspondantes qui se passent
dans ces organes.La diminution et l’abolition rapide de l’excitabilité du nerf
tiennent sans doute à une dégénérescence et à une segmentation du cylin¬
dre-axe, analogues à ce que l’on observe dans les sections expérimentales
des nerfs. Pour ce qui est du muscle, Erb pense que l’abolition de Texcitabi-
lité faradique, dès la première semaine, résulte de b dégénération des filets
nerveux intra-musculaires (?) ; quant à l’exagération de la contractilité gal¬
vanique que l’on observe plus tard, elle tiendrait, selonlui,aux modifications
éprouvées par le faisceau primitif (prolifération nucléaire, atrophie, etc.);
la diminution ultérieure de la contractilité galvanique traduirait les
progrès croissants de la dégénérescence musculaire ; enfin, l’abolition
définitive de l’excitabilité musculaire marcherait de front avec la trans¬
formation fibreuse et l’atrophie irréparable du muscle. Les tracés gra¬
phiques suivants, que nous empruntons à Erb, reproduisent schéma¬
tiquement les modifications que présentent les réactions tant galvaniques
328
MUSCLE. — SÉMÉIOLOGIE GÉNÉRALE.
que faradiques des nerfs et des nauscles dans les divers
phériques (fig. 41, 42, 43).
Fig. 41
I. — GUÉRISON RAPIDE,
Régénérât.
Fig. 42
II. — GUÉRISON LENTE.
4« e* 10» 15» £0» 25* ’SO» .35»
Les trois schémas précédents représentent les modifications de la
et de l’excitabilité électrique des nerfs et des muscles, rapprochées di
logiques éprouvées par ces organes. La première ligne verticale indiqt
la paralysie; * indique le moment du retour de la motilité volontaire
Les lignes verticales suivantes correspondent chacune à une semair
MUSCLE. — SÉMÉIOLOGIE GÉNÉRALE.
329
Nous avons tenu à exposer avec quelque détail ces données nouvelles
d’électro-pathologie ; ce n’est pas cependant que toutes les particularités
que nous venons de mentionner nous semblent justifier l’importance
que les auteurs allemands leur attribuent, ni surtout que nous accep¬
tions, entre les réactions électriques des muscles d’une part , et leurs
altérations histologiques de l’autre, un parallélisme aussi complet et une
corrélation aussi rigoureuse que l’indique le schéma d’Erb. Ici encore, les
recherches récentes deVulpian sont particulièrement instructives, en ce sens
qu’elles montrent que la réaction galvanique, aussi bien que la réaction
faradique des muscles, explorée à travers la peau saine (par la méthode
percutanée), ne répond nullement aux effets de l’excitation directe des mus¬
cles mis à nu, et que, par conséquent, elle ne saurait donner avec la pré¬
cision exagérée que lui attribue Erb la mesure exacte des altérations his¬
tologiques supportées par le muscle.
Cependant les notions précédentes, malgré les réserves qu’elles com¬
portent, ne laissent pas que d’avoir une grande portée à la fois diagnos¬
tique et pronostique. 11 est certain que toutes les fois que l’on constatera
ces altérations des propriétés électriques des nerfs et des muscles, elles
traduiront des processus franchement dégénératifs se passant dans ces
organes ; or comme ces processus s’observent pour ainsi dire exclusive¬
ment dans les paralysies périphériques, c’est-à-dire dans celles qui tiennent,
selon notre définition, à une interruption de l’action trophique des centres
spino-bulbaires sur les muscles ou sur les nerfs qui les animent, nous nous
trouvons, par ce fait, en possession de caractères diagnostiques de la plus
haute valeur. Toutes les fois que ces réactions électriques anormales exis¬
tent, elles prouvent non-seulement que la paralysie est périphérique, mais
encore que les nerfs atteints le sont gravement et dans une mesure telle,
que leur structure même est compromise. C’est ce que l’on observe, en
effet,. dans les paralysies traumatiques résultant de la section ou de la com¬
pression durable d’un nerf, dans certaines variétés graves de la paralysie a
frigore du facial, dans la paralysie saturnine, où les nerfs périphériques
sont manifestement altérés (Gombault,Westphal).
Si la plupart des paralysies dites rhumatismales, surtout quand elles portent
sur les nerfs des membres, sur le radial par exemple, ne s’accompagnent pas
de ces modifications des propriétés électriques des muscles, si elles soni légè¬
res en un mot, c’est-à-dire transitoires et rapidement curables, cela tient à ce
que l’altération subie par les nerfs, quelle qu’elle soit, est à coup sûr légère et
facilement réparable; et si, parmi toutes ces pai’alysies a frigore, la para¬
lysie du nerf facial est celle qui est le plus fréquemment grave et caracté¬
risée par les réactions électro-musculaires que nous venons d’étudier, cela
tient au trajet anatomique du facial, à son passage dans une gouttière
progressive de l’excitabilité faradique et galvanique du nerf, de l’excitabilité faradique du
muscle, exagération de l’excitabilité galvanique du muscle; dans la sixième semaine, retour
de la motilité volontaire; dans la huitième semaine, retour de l’excitabilité faradique et gal¬
vanique du nerf, diminution de l’excitabilité galvanique du muscle (Erb). On interprétera
de la même façon le détail des autres tracés.
MUSCLE. — SÉMÉIOLOGIE GÉNÉRALE.
osseuse rigide, qui fait que le moindre gonflement hyperhémique, la moindre
turgescence fluxionnaire éprouvée par le nerf est mal supportée et entraîne
à sa suite des troubles profonds dans la nutrition du nerf d’abord, dans
celle des muscles ensuite : toutes conditions défavorables qui sont presque
spéciales au nerf facial et qui n’existent pas pour le nerf radial, par exem¬
ple, qui lui aussi est si fréquemment frappé de paralysie a frigore.
Ces modifications structurales et fonctionnelles des nerfs et des muscles
se retrouvent aussi, on le comprend aisément, dans les paralysies liées à
des altérations étendues de la substance grise de la moelle, et surtout des
cellules motrices (amyotrophies spinales), dont la destruction agit sur le
muscle dans le même sens que le ferait, par exemple, la section des nerfs
moteurs ; dans les deux cas, en effet, le muscle est soustrait à l’influence
trophique qui émane de la moelle, et la dégénérescence est inévitable.
(Voy. plus haut, p. 321.)
Au point de vue du pronostic, les données fournies par l’état de la con¬
tractilité électro-musculaire sont aussi de la plus grande importance ; les
propriétés électriques des muscles, dans une paralysie a frigore du facial,
par exemple, sont-elles intactes, la paralysie sera légère et guérira rapide¬
ment et complètement; que si, au contraire, on constate les modifi¬
cations énumérées plus haut, la diminution de la contractilité faradique,
l’exaltation de la contractilité galvanique, etc., le pronostic sera plus
grave; si enfin la contractilité électrique, sous ses deux formes, s’alîai-
blit et disparaît graduellement, ce sera une preuve que la régénération des
nerfs et des muscles ne s’opère point et que la paralysie est définitive et
irrémédiable.
Nous ne pouvons omettre, avant de terminer, un fait intéressant, signalé
pour la première fois par Duchenne (de Boulogne), et qui est presque la
règle dans la phase de réparation des paralysies périphériques graves, dans
la paralysie saturnine, par exemple, ou dans les cas de lésions traumati¬
ques des nerfs ; ce fait est le suivant : dans ces paralysies, le mouvement
volontaire reparaît, alors que les muscles sont encore impuissants à se con¬
tracter sous l’influence du courant, faradique ou galvanique, appliqué soit
sur le muscle, soit sur le nerf ; en d’autres termes, un nerf peut transmettre
la volonté sans être excitable, en apparence du moins, par des courants
électriques. Ce fait, très-emban’assant au point de vue de la physiologie
pathologique, est d’une constatation facile et pour ainsi dire quotidienne
en clinique. Erb a cherché à l’interpréter à l’aide d’expériences ingénieu¬
ses dans le détail desquelles nous ne saurions entrer, et d’après lesquelles
il admet que, dans ces cas, le cylindre-axe des nerfs paralysés s’est régénéré
ou est demeuré intact et qu’il suffit à la conduction des excitations volon¬
taires ; il n’en serait pas de même de la gaîne de myéline, qui à ce moment
serait encore incomplète ou absente, et qui seule, d'après lui, seraitcapable
d’être excitée directement par l’électricité et de transmettre cette excita¬
tion au cylindre-axe. Vulpian, dans son mémoire, a montré que cette
hypothèse d’Erb, séduisante et habilement présentée, ne répond pas à la réa¬
lité histologique et que l’explication du fait clinique nous échappe encore.
MUSCLE. — THÉRAPEÜTIQDE. 331
Duchenne, dans ses écrits, insiste beaucoup sur l’état que présente, dans les
différentes paralysies, cequ’il appelle la sensibilité électro-musmlaire, c’est-à-
dire cette sensation sourde que provoque, chez un sujet sain, l’excitation d’un
muscle à l’aide d’un courant électrique, surtout d’un courant induit. Cette sen¬
sation spéciale est bien une sensation profonde, musculaire, et ne résulte
pas de l’excitation des nerfs sensitifs delà peau. La sensibilité électro-mus¬
culaire est un des modes par lesquels se manifeste la sensibilité musculaire
en général, dont Remak, à tort, a contesté l’existence. (Foi/, plus haut Mus¬
cle, Physiologie.)
Dans certaines paralysies, en même temps que la diminution ou que
l’abolition de la contractilité électrique, on observe la diminution ou la
disparition concomitante de la sensibilité électro-musculaire. Celle-ci peut
même faire défaut, alors que la motilité volontaire et la contractilité élec¬
trique sont intactes, ainsi que Duchenne l’a constaté dans certains cas
d’hystérie. D’une façon générale, la diminution ou l’abolition de la sen¬
sibilité électrique des muscles dans les paralysies sont le signe d’une cer¬
taine gravité de l’affection, et la recherche de ce symptôme, surtout au
point de vue du pronostic, ne doit pas être négligée.
Un autre symptôme, fréquent dans les paralysies, ce sont les contrac¬
tions fibrillaires des muscles atteints. Les muscles étant parfaitement au
repos et relâchés, on voit un certain nombre de faisceaux être animés de
petites oscillations rapides, de secousses brèves et répétées qui se dessi¬
nent et s’accusent nettement sous la peau. Ce phénomène s’observe surtout
dans certaines paralysies amyotrophiques, dans l’atrophie musculaire pro¬
gressive, où il est très-prononcé, dans la paralysie pseudo-hypertrophique ;
on le constate également, surtout sur la langue, dans la paralysie labio-
glosso-laryngée ; enfin, il n’est pas rare de le rencontrer dans les paralysies
périphériques, dans la paralysie saturnine, par exemple. Schiff, dans ses
■ expériences sur la section des nerfs moteurs, l’a vu survenir dans les mus¬
cles paralysés, quelques jours après la section, puis s’accuser de plus en.
plus, et persister pendant des mois et même des années ; Brown-Séquai’d est
arrivé à des résultats analogues. C’est l’indice d’une atteinte grave portée-
à la nutrition du muscle, c’est un signe menaçant de dégénérescence et
d’atrophie.
Considérations thérapeutiques. — Si nous avons réussi, dans les.
pages qui précèdent, à montrer combien sont complexes les conditions,
pathogéniques qui président aux affections musculaires, on devinera aisé¬
ment la multiplicité des indications thérapeutiques qui en découlent. Puis¬
qu’il est de l’essence même de la pathologie musculaire d’être surtout secon¬
daire, puisque les afi'ections musculaires ne sont le plus souvent que le
retentissement et la manifestation de souffrances plus éloignées, portant soit
sur le système nerveux, soit sur l’ensemble de l’économie, il en résultera
tout naturellement que la thérapeutique, pour être rationnelle, devra sur¬
tout s’adresser à ces états protopathiques, causes premières et initiales du
mal ; en d’autres termes, ce qu’il importe surtout de traiter, ce ne sont pas.
332 MUSCLE. — THÉRAPEUTIQUE.
tant les muscles malades eux-mêmes, que l’affection nerveuse ou la ma¬
ladie générale qui engendre la myopathie.
Et cependant on se méprendrait singulièrement, si l’on s’attachait à
maintenir rigoureusement en thérapeutique cette subordination, si vraie
cependant et si légitime au point de vue pathogénique ; et ce serait, à notre
sens, une conséquence regrettable de nos récentes conquêtes anatomo-patho¬
logiques, si elles nous déterminaient à négliger systématiquement le traite¬
ment des affections musculaires proprement dites, et à porter ailleurs
l’effort exclusif de la thérapeutique. Il y aurait assurément dommage et
péril à suivre les enseignements et l’exemple de quelques médecins trop
engagés dans cette voie et trop pressés de traduire en formules thérapeu¬
tiques séduisantes des données scientifiques exactes, mais dont les corol¬
laires pratiques doivent encore être ajournés.
Sans doute, Duchenne (de Boulogne) s’est exagéré la valeur de V électri¬
sation localisée, c’est-à-dire de l’excitation faradique des muscles malades,
il n’a pas tenu un compte suffisant de l’utilité du courant continu, d’ une part,
et, d’autre part, de l’application de l’électricité sur les centres nerveux, points
de départ et sources premières de la plupart des myopathies. Mais, en réa¬
lité, cette thérapeutique, pour être moins rationnelle et à coup sûr moins
scientifique que celle de ses successeurs, n’a pas laissé que de donner des
résultats remarquables : mieux que toute autre elle remplit, sinon l’indica¬
tion causale , du moins celle qui est la plus facile à réaliser. En
excitant les muscles paralysés à l’aide du courant induit, on en entretient
le jeu et la nutrition ; on empêche l’atrophie et la dégénérescence des élé¬
ments contractiles, on les soustrait à l’influence de l’inertie prolongée;
en un mot, les muscles, grâce à ce mode de traitement, sont, si l’on peut
ainsi s’exprimer, maintenus en état, et le retour de l’excitation nerveuse,
quand il vient à s’effectuer, les trouve encore actifs et sans ces altérations
profondes que leur eût imprimées une longue et complète inertie.
En un mot, la faradisation musculaire d’après la méthode de Duchenne,
quoiqu’elle n’ait, ainsi que le fait remarquer Jaccoud, que la valeur d’un
traitement détourné et indirect, n’en constitue pas moins une des plus pré¬
cieuses ressources dont nous disposions pouf maintenir l’intégrité ana¬
tomique des muscles privés de motilité volontaire.
On trouvera (t. XII,;p. 51 8 et suiv.), à l’article Électricité (thérapeutique),
l’exposé des principaux préceptes techniques foi’mulés avec tant de bonheur
par Duchenne, et après lui par Ziemssen, pour localiser l’action des cou¬
rants induits, à travers la peau humectée, sur tel ou tel muscle, sur tel ou
tel faisceau musculaire; on y trouvera en outre les indications qui doivent
présider au choix à faire entre les divers courants d’induction, au nombre
des intermittences, à la fréquence et à la durée des séances, etc.
Le courant galvanique, moins apte que le courant faradique à pro¬
voquer directement la secousse musculaire, satisfait en revanche mieux
que tout autre moyen électrique à l’indication la plus directe , mais
aussi la plus difficile à réaliser : modifier l’état des centres nerveux
et surtout de la moelle, siège habituel des lésions qui commandent les
MUSCLE. — THÉRAPEUTIÛüE. 333
altérations musculaires. « Dans les affections des centres nerveux, l’emploi
des courants continus est incontestablement supérieur à celui des courants
indirects » (Onimus), et cette supériorité s’explique par la puissance
catalytique de ce courant et par son action sur la nutrition intime et la
circulation des tissus. Que les parties profondes du système nerveux, la
moelle, le grand sympathique, soient accessibles à l’action des courants
continus, c’est ce qui ne saurait être mis en doute (Remak, Helmholtz,
M. Meyer, Onimus et Legros, Benedikt) ; il est tout aussi avéré que certaines
affections spinales aiguës, subaiguës ou chroniques, portant sur les fais¬
ceaux blancs ou sur l’axe gris, sont heureusement influencées par l’emploi
thérapeutique de ces courants ; et l’appareil musculaire bénéficie directe¬
ment de la modification ainsi apportée aux processus centraux.
Ce n’est pas ici le lieu d’exposer les différents préceptes qui doivent guider
dans l’application centrale du courant galvanique (ïoÿ. les art. Électricité,
Par.4LYSies). Onimus attache une importance considérable à la direction
du courant, dont les effets sur la moelle varieraient selon que cette
direction est ascendante ou descendante; pour Brenner, Erb, Ziemssen, au
contraire, c’est moins la direction du courant qui serait décisive que le signe
de l’électrode appliquée sur le siège du mal ; la méthode polaire dont nous
avons indiqué la valeur au point de vue du diagnostic revendiquerait la
même portée au point de vue de l’action thérapeutique.
Les crampes, les contractures sont avantageusement modifiées par l’élec¬
trisation directe des muscles, surtout à l’aide du courant constant, quoique
cependant Remak ait beaucoup exagéré l’efficacité de ce mode de traitement
dans la contracture permanente des hémiplégiques.
Les affections douloureuses des muscles, les myosalgies, sont également
justiciables du traitement électrique. Gubler, tout récemment, a bien mis
en lumière l’efficacité constante et rapide de la faradisation dans ces états
douloureux des muscles qu’il désigne sous le nom de cinésialgies ; « deux ou
trois séances de faradisation suffisent à faire disparaître sans retour les
cinésialgies les plus intenses, alors même qu’elles durent depuis plusieurs
mois et qu’elles tendent à la chronicité ».
L’excitation galvanique ou faradique, directe ou indirecte des muscles,
tout en constituant le moyen le plus puissant dont nous disposions dans les
affections musculaires, ne doit pas faire perdre de vue les autres ressources
thérapeutiques qui sont à noire portée. Les fi’ictions sèches, le massage,
l’électrisation cutanée, les bains excitants, en favorisant la circulation
périphérique et celle des muscles en particulier, constituent de précieux
adjuvants, La gymnastique, avec ses pratiques diverses, en sollicitant l’ac¬
tivité musculaire, est un agent thérapeutique sur l’utilité duquel il est inu¬
tile d’insister.
Quant aux affections musculaires qui résultent, non pas d’une lésion
primitivement musculaire ou nerveuse, mais d’une atteinte générale portée
à l’économie tout entière, qui se lient par conséquent à une dyscrasie ou à
une cachexie, il est certain que c’est surtout au traitement de cet état gé¬
néral, dont la myopathie n’est qu’une des manifestations, qu’il faudra
MUSCLE. — THÉRAPEUTIQUE.
s’adresser. Dans la fièvre typhoïde, par exemple, les altérations musculai¬
res seront moins graves et moins fréquentes, si la fièvre est modérée soit
par la médication réfrigérante, soit par les divers moyens antipyrétiques
■dont nous disposons ; les myopathies scorbutiques céderont à un régime
reconstituant, à l’emploi des légumes frais, de la viande fraîche, etc.
Enfin, les altérations musculaires, surtout dans les cas rebelles et in¬
curables, sont la source d’un certain nombre d’indications d’ordre chirur¬
gical. Quand certains muscles, soit par prépondérance de leur action propre,
soit par l’affaiblissement paralytique de leurs antagonistes, entraînent les
membres dans une situation vicieuse, la ténotomie ou la section musculaire
peuvent intervenir et être suivies de bons résultats ; il en sera de même des
autres procédés orthopédiques, tels que le redressement forcé, les appareils
inamovibles, les corsets, etc. {Voîj. art. Str.abisme, Pied bot, Orthopédie).
Sous le nom de prothèse musculaire physiologique, Duchenne (de Bou¬
logne) a proposé. l’emploi d’un certain nombre d’appareils très-ingénieux,
■destinés au traitement des paralysies ou des atrophies musculaires par¬
tielles. En remplaçant les muscles paralysés par des bandes élastiques de
caoutchouc ou par des ressorts à boudins fixés sur les points occupés par
les corps charnus de ces muscles et offrant la même direction qu’eux, on
supplée, partiellement du moins, aux inconvénients qu’entraîne leur para¬
lysie; on modère surtout l’action excessive des muscles demeurés sains, on
restitue aux leviers osseux une certaine fixité, et l’on prévient les défor¬
mations articulaires qu’amène invinciblement la prépondérance non con ¬
tre-balancée des muscles sains. Dans son traité de l’Électrisation localisée,
Duchenne a donné les dessins d’un certain nombre d’appareils, gantelets,
jam.bières, molletières ou autres, qu’il a fait construire dans ce but ; et peut-
être n’a-t-on pas assez tenu compte de ces tentatives ingénieuses de pro¬
thèse musculaire, qui remédient d’une façon parfois très-satisfaisante à
4es infirmités fâcheuses.
Notre tâche, dans cet exposé, devait surtout se borner à la pathologie
générale des muscles, en évitant de trop empiéter, d’une part, sur la patho¬
logie nerveuse proprement dite, d’autre part, sur la pathologie spéciale
des muscles. On trouvera, dans divers articles de ce recueil, le complément
indispensable de ces notions générales. Ainsi, l’article Atrophie musculaire
PROGRESSIVE et l’article plus récent Moelle résument l’histoire des myopa¬
thies spinales; aux articles Nerf et Paralysie est réservée celle des paralysies
périphériques ; aux mots Plomb, Morve, Scorbut, PiHumatisme trouveront leur
place les altérations fonctionnelles et anatomiques que présentent les mus¬
cles dans ces maladies générales.
Il en est de même de certains symptômes, tels que le Tremblement,
l’.âTAXiE, etc., qui sont plus du domaine de la névropathologie que de la
pathologie musculaire et qui méritent également une étude à part.
Nous ne dérogerons à notre plan qu’en faveur de deux maladies spéciales
■de l’appareil musculaire ; l’une, la paralysie pseudo-hypertrophique, dont
335
MUSCLE. — PARALYSIE PSEUDO-HYPERTROTHIQÜE.
l’oi’igine nei’veuse, dans l’état actuel de nos connaissances, n’estpas encore
établie et qu’il faut provisoirement regarder comme une affection idiopa¬
thique des muscles de la vie de relation ; l’autre, la syphilis musculaire,
chapitre bien net et bien limité, grâce surtout aux récents travaux qui ont
élucidé ce point.
Paralysie psendo-liypertrophique, paralysie myo-scléro-
siqne. — Ce nom a été donné par Duchenne (de Boulogne) à une mala¬
die de l’enfance ou de l’adolescence, décrite par lui pour la première fois,
et caractérisée ; « 1° par un affaiblissement des mouvements, siégeant géné¬
ralement, au début, dans les muscles moteurs des membres Inférieurs et
dans les spinaux lombaires, s’étendant progressivement, dans une période
ultime, aux membres supérieurs, et s’aggravant jusqu’à l’abolition des mou¬
vements ; 2“ par l’augmentation progressive du volume de la plupart des
muscles atteints en même temps de parésie ; 3° par l’hyperplasie du tissu
conjonctif interstitiel des muscles lésés dans leur motilité, et par une pro¬
duction abondante ou de tissu fibreux, ou de vésicules adipeuses dans une
période plus avancée » . « Affection grave dès son début, ajoute Duchenne,
à tendance progressive, et marchant généralement vers une terminaison
funeste, quoiqu’elle trompe longtemps les familles et entretienne leurs
illusions, en donnant aux membres l’apparence d’une riche musculature. »
Telle est la sobre esquisse que Duchenne trace de cette étrange mala¬
die, dont la découverte lui appartient sans conteste; dès la deuxième
édition de Y Électrisation localisée (1861), il signale l’existence, chez les
•enfants, d’une paraplégie singulière, se traduisant par la difficulté de la
station et de la marche, et dans laquelle « la nutrition musculaire, loin
d’être en souffrance par le fait de la paralysie, est au contraire d’une telle
richesse dans les membres inférieurs et dans les extenseurs du tronc, que
ces muscles y sont pour ainsi dire hypertrophiés, tandis que les membres
supérieurs, qui jouissent de tous leurs mouvements, sont au contraire très-
grêles. » Ce fait lui parut si « extraordinaire » qu’il en a photographié deux
nas ; l’une de ces photographies se trouve reproduite par la gravure dans son
ouvrage, et le dessin ainsi que l’observation se rapportent à un type
achevé de paralysie pseudo-hypertrophique.
Dans la pensée première de Duchenne, il s’agissait là d’une paraplégie
spéciale, accompagnée d’hypertrophie des muscles paralysés {paraplégie
■hypertrophique de l’enfance), et d’origine probablement cérébrale; pour lui,
en effet, à cette époque, et en l’absence de toute donnée anatomique, Thy-
pertrophie des muscles paralysés paraissait réelle, car ils « ne semblaient
ni enflés, ni bouffis, ni farcis de graisse ou d’un tissu interstitiel quel¬
conque; à la moindre contraction ils formaient des reliefs considérables à
la manière des muscles d’athlètes. »
Dès ce moment l’éveil était donné et l’attention des médecins était
appelée sur ces états paralytiques s’accompagn-'nt, par une sorte de para¬
doxe physiologique, d’hypertrophie réelle ou apparente des muscles
atteints. En 1865, le professeur Schützenberger (de Strasbourg) fit publier
par son élève Spielmann une observation intéressante de paraplégie hyper-
336 MÜS6LE. — paralysie pseudo-hypertrophique.
trophique de l’enfance, où le caractère apparent de l’hypertrophie est pres¬
senti avec une rare sagacité; « cette hypertrophie, dit-il expressément, pou¬
vant être due au développement de tissu adipeux dans l’intérieur du mus¬
cle. » Vinrent ensuite une observation de Jaksch, publiée par Kaulich, un
casde W. Berend, un autre d'Oppolzer (parStofella), enfin une observation
importante de Griesinger, dans laquelle un fragment du muscle deltoïde,
excisé sur le vivant, fut examiné par Billroth, qui constata l’existence
d’une surcharge graisseuse interstitielle énorme ; le caractère pseudo-hy¬
pertrophique de la paralysie, annoncé par Schützenberger, trouvait là sa
première confirmation anatomique.
La première autopsie complète fut pratiquée, en 1866, par Eulenburg
et Cohnheim, qui constatèrent l’intégrité du système nerveux central;
vinrent ensuite les monographies importantes de Heller et de Seidel, qui
chacun recueillirent trois nouveaux cas observés sur des membres d’une
même famille, et insistèrent d’une part sur le caractère souvent héréditaire
de la maladie, et d’autre part sur la surcharge graisseuse interstitielle, cause
de l’apparente hypertrophie des muscles atteints. Heller, dans ses re¬
cherches bibliographiques, montra que la pseudo-hypertrophie infantile
avait déjà été vue par Edw. Meryon, de Londres, qui en a publié trois cas
en 1852, mais sans les reconnaître et en les confondant avec l’atrophie
musculaire progressive, et par Rinecker (de Würzbourg) en 1859, qui
méconnut également la nature de l’affection qu’il avait sous les yeux.
Malgré tous ces travaux, la conception clinique de la maladie ne s’était
pas encore nettement dégagée, quand en 1868 Duchenne publia dans les .âr-
chives de médecine, son mémoire sur « la paralysie musculaire pseudo-hyper¬
trophique. » S’appuyant sur treize observations personnelles, il traça les
principaux caractères cliniques de la maladie, et la fit ainsi entrer définiti¬
vement dans le cadre nosologique. C’est cette étude qui nous guidera surtout
dans la description qui va suivre ; ajoutons cependant que l’histoire anato¬
mique de la maladie s’est enrichie récemment de recherches histologiques
importantes dues au professeur Charcot ; enfin, mentionnons l’article re¬
marquable que Kelsch a consacré à la paralysie pseudo-hypertrophique
dans le Dictionnaire encyclopédique, et la monographie récente d’A. Eu¬
lenburg, parue dans la collection de Ziemssen.
Avant d’aller plus loin, un mot sur ta synonymie de cette maladie. La
paraplégie hypertrophique de l’enfance, de Duchenne, a été successivement
dénommée ; paralysie avec surcharge graisseuse interstitielle (Tuefferd,
Fritz), lipomatosis musculorum luxurians progressiva (Heller), atrophia
musculorum lipomatosa (Seidel), sclérosemusculaireprogressive (Jaccoud) etc.
La dénomination de paralysie pseudo-hypertrophique, ou myo-sclérosique,
proposée ultérieurement par Duchenne, est encore celle qu’il faut préférer,
ne fût-ce que par déférence pour ce grand observateur ; à moins qu’on
ne veuille lui substituer la qualification plus brève de pseudo-hypertrophie
musculaire, proposée par Friedreich et adoptée par Kelsch et par, Eulenburg.
Symptomatologie. — « Les phénomènes morbides principaux, dit Du¬
chenne, que j’ai vu apparaître régulièrement dans le cours de la paralysie
MUSCLE. —
yPERTROPHIüUE.
337
pseudo-hypertrophique, chez les enfants ou les adolescents, peuvent être
rangés de la manière suivante : 1° Affaiblissement des membres inférieurs
au début; 2° balancements latéraux du tronc et écartement des jambes
pendant la déambulation , 3° ensellure (lordose) dans la station debout et la
marche ; 4“ équinisme avec griffe des orteils ; 5° hypertrophie musculaire
apparente ; 6“ état stationnaire ; 7° généralisation et aggravation de la pa¬
ralysie. » Ces caractères essentiels, soigneusement mis en relief par Du-
chenne, nous allons les retrouver, en effet, dans l’exposé symptomatique
qui suit.
C’est presque toujours, chez les petits malades, un affaiblissement des
membres inférieurs qui attire l’attention de la famille, surtout quand l’en¬
fant avait déjà, antérieurement, bien marché. Sans douleurs, sans fièvre
préalable, quelquefois à la suite de convulsions (Duchenne), l’enfant mar¬
che mal, se fatigue rapidement, refuse de courir et bientôt de marcher et
de se tenir debout. Et cependant cet état inquiète médiocrement les parents
et même le médecin qui constate l’intégrité apparente des extrémités infé¬
rieures.
Les symptômes du début sont encore bien plus obscurs quand ils se ma¬
nifestent chez un enfant qui n’a pas encore marché ; tout se borne alors à
une difficulté apparente, à un retard de la marche ; l’enfant, disent les
parents, a de la peine à apprendre à marcher. Au lieu de se livi’er, comme
les enfants sains, à des essais rapidement heureux de déambulation vers
l’âge de dix à douze mois, c’est à peine si vers deux à trois ans l’enfant ar¬
rive à se tenir debout et à faire quelques pas ; encore faut-il le soutenir et
se fatigue-t-il promptement ; et cependant, « dans leurs berceaux ou dans
les bras de leur nourrice, ces enfants paraissent jouir de leur motilité nor¬
male ; ce sont, en un mot, de beaux enfants dont les mères sont fières »
(Duchenne). Les muscles des membres inférieurs, bien développés, ne pré¬
sentent rien qui puisse éveiller le soupçon de paralysie. Ce ne sera que plus
lard que des phénomènes nouveaux éveilleront l’inquiétude des parents et
du médecin.
Non-seulement les enfants marchent avec une difficulté croissante, mais
le mode même de la déambulation ne tarde pas à présenter des modifica¬
tions caractéristiques. Les enfants écartejit les jambes d’une manière insolite,
non-seulement pour la marche, mais encore dans la station ; vient-on à leur
faire rapprocher les jambes, ils ne peuvent plus avancer ou ils tombent. En
outre, pendant la déambulation, ils inclinent à chaque pas le corps d’un
côté à l’autre, présentant, à un degré excessif, ce dandinement particulier
de l’enfant qui apprend à marcher, mais qui chez lui ne tarde pas à dispa¬
raître, tandis qu’il s’accuse et s’e.xagère avec les progrès de la maladie. Ces
inclinaisons latérales exagérées indiquent l’affaiblissement des muscles
moyens et petits fessiers, ainsi que Duchenne l’a établi.
En même temps que l’écartement des jambes et le dandinement, se ma¬
nifeste un troisième symptôme qui achève d’imprimer au début de la
paralysie pseudo-hypertrophique une physionomie frappante; c’estlerenver-
sement excessif du tronc en arrière, l’exagération de la courbure lombo-
NODV. DICT. DE MÉD. ET CHIR. XXIII. — 22
338 MUSCLE. — paralysie pseudo-hypertrophique.
dorsale, Vensellure, selon l’expression de Duchenne, ensellure que l’on ob¬
serve pendant la marche et la station. Cette attitude du tronc est causée par
l’affaiblissement des muscles spinaux lombaires; elle a pour effet, pendant
la station debout, de reporter la ligne de gravité du corps en arrière, afin
de faire supporter le poids du tronc non plus aux muscles extenseurs, mais,
aux muscles fléchisseurs de la colonne vertébrale, c’est-à-dire aux muscles
de l’abdomen. Si l’on veut empêcher ce renversement du tronc en arrière
et redresser les enfants pendant qu’ils sont debout, ils tombent aussitôt en
avant et ils ne peuvent se relever, vu la faiblesse des extenseurs, qu’avec-
l’aide de leurs mains qu’ils appuient successivement sur leurs jambes, puis
sur leurs cuisses, jusqu’à ce qu’ils arrivent à la rectitude (Duchenne).
A ce moment on constate presque toujours i’apparition d’un équin-varus:
bilalcral, qui va s’exagérant graduellement, en creusant la voûte plantaire^
en abaissant la tête des métatarsiens et en empêchant finalement le talon
de reposer sur le sol ; en même temps les orteils sont fortement infléchis et
prennent la forme d’une griffe. Cet équinisme résulte de la prédominance
d’action des extenseurs du pied sur les fléchisseurs qui sont surtout, et tout
d’ahord, atteints par la paralysie.
Les choses restent dans cet état pendant un temps variable, où tout se
borne à l’affaiblissement des membres inférieurs et à l’attitude particulière
pendant la marche et pendant la station, que nous venons de déci’ire ; mais
bientôt, au bout de plusieurs mois à un an, se manifeste le symptôme ca¬
ractéristique de la maladie, V hypertrophie musculaire apparente. Ce sont gé¬
néralement les muscles de la jambe, ceux du mollet qui frappent d’abord
l’attention par leur volume exagéré (voy. fig.ài) ; cette hypertrophie s’étend
ensuite graduellement et, le plus souvent, symétriquement aux muscles-
des fesses, de la cuisse, de la région lombaire, du tronc, de l’abdomen, de
l’épaule, dans certains cas même (celui de J. Bergeron) aux muscles de la
face, surtout aux temporaux. Coste et Gioja et Chvostek mentionnent même
l’hypertrophie des muscles de la langue, et ces mêmes auteurs, ainsi que
Rinecker, l’hypertrophie du cœui’. Il s’agit donc là d’une maladie à tendance
progressive et envahissante, à la manière de l’atrophie musculaire pro¬
gressive, et qui n’affecte pas uniquement la forme paraplégique, ainsi que
le pensait Duchenne dans ses premières recherches.
Le type le plus remarquable de généralisation de la pseudo-hypertro¬
phie est assurément la célèbre observation de J. Bergeron, cas intéressant
non-seulement par la généralisation de la lésion, qui n’épargnait guère que
les pectoraux, mais encore par le degré et l’uniformité de l’hypertrophie.
« Les muscles, régulièrement développés, font de tels reliefs à travers la
peau, que les membres présentent des formes herculéennes. Vu de face
ou de profil, on dirait un lutteur fièrement campé, et défiant un rival. »
(J. Bergeron.)
Un fait important à connaître et qui est l’un des caractères constants de
la paralysie pseudo-hypertrophique, c’est « \' amaigrissement de quelques
muscles contrastant avec le développement excessif des autres. » Ce sont
surtout les membres supérieurs qui sont le siège de cette maigreur atro-
MUSCLE. — PARALYSIE PSEUDO-HYPERTROPHIQUE.
phique, que le développement excessif de la musculature des membres in-
l'érieurs rend encore plus apparente, et qui a fait penser à certains auteurs
(FriedreichjEulenburg) que la pseudo-hypertrophie des membres inférieurs
se combine avec une atrophie musculaire progressive des extrémités supé¬
rieures.
Les muscles atrophiés sont frappés d’affaiblissement et
tout autant que ceux qui sont le siège
d’autres termes, l’affaiblisse¬
ment musculaire peut s’ac
compagner soit d’hypertro¬
phie, soit d’atrophie des
muscles atteints ; il y a plus,
selon la remarque de Du-
chenne, le degré de para¬
lysie n’est pas en raison
directe du degré de l’hyper¬
trophie musculaire appa¬
rente )>. Ainsi, dans toutes
les observations connues, ce
sont les muscles du mollet,
les gastro-cnémiens, qui sont
le siège de l’hypertrophie la
plus accusée ; et cependant,
la faiblesse de ces muscles
est moins grande que celle
des muscles antagonistes de
la région antérieure, des flé¬
chisseurs du pied, relative¬
ment moins développés ; en
effet, tous les malades peu¬
vent étendre puissamment
le pied, et le relèvent au
contraire avec une faiblesse
extrême; du reste, la prédo¬
minance d’action des gastro-
cnémiens s’accuse par l’at¬
titude vicieuse que prend le
pied, par l’équinisme avec
gi’iffe des orteils.
Les muscles paralysés ne sont pas tous envahis par l’hypertrophie appa¬
rente ; ils peuvent être atteints d’atrophie plus ou moins marquée ; le de¬
gré de la paralysie n’est pas en rapport avec celui de l’hypertrophie appa¬
rente.
La maladie peut rester pendant un an ou deux bornée aux extrémités
inférieures, se traduisant par la difficulté de la marche, l’écartement des
iambes, la cambrure et le balancement latéral du tronc. « A ce degré, la
Fig. M. — Paralysie pseudo-hypertrophique chez un
enfant fie sept ans; développement excessif des
muscles des membres inférieurs et des spinaux lom¬
baires contrastant avec la maigreur des membres
supérieurs; ensellure (Duchenne).
340
MUSCLE. — PARALYSIE PSEDDO-HYPERTROPHIUaE.
maladie reste stationnaire, en général, pendant plusieurs années ; du moins
la plupart des jeunes sujets se trouvaient depuis quelque temps dans cet
état qui n’a pas changé pendant un ou trois ans encore, et quelquefois jus¬
qu’à une adolescence plus ou moins avancée. Cependant, comme la santé
générale de ces enfants est bonne, leurs parents, en voyant leurs formes
athlétiques, ne doutent pas de leur guérison prochaine: chez tous, j’ai
trouvé cette illusion. » (Duchenne.)
Mais après cette période d’état, qui dure deux à trois ans, quelquefois
davantage, une dernière période s’établit, période Ae généralisation et d'ag¬
gravation de la paralysie, qui vient dissiper toute illusion. La parésie des
extrémités inférieures devient extrême, au point de ne plus permettre au
jeune malade de se tenir debout; si, jusque-là, les muscles des membres
supérieurs avaient été épargnés, ils sont envahis à leur tour; l’élévation des
bras devient pénible, puis impossible ; les autres mouvements des membres
s’affaiblissent ensuite et se perdent graduellement; les enfants, qui sont en
général arrivés à l’adolescence, sont cloués dans leur lit, incapables de se
mouvoir, parfois même dans l’impossibilité de rester assis ; ils végètent
ainsi misérablement pendant un temps souvent fort long, puis « dans une
période ultime, ils tombent dans un grand épuisement, et sont rapidement
enlevés par une maladie intercurrente ». La mort est généralement causée
par une maladie de l’appareil respiratoire, bronchite, laryngo-trachéite,
pneumonie, phthisie pulmonaire; dans un cas, douteux il est vrai
(W. Millier), elle' s’est produite au milieu des symptômes de la démence
paralytique ; dans un autre, le sujet a succombé à la scarlatine.
Tels sont les caractères principaux de la maladie ; il nous faut mainte¬
nant revenir sur quelques particularités que nous avons dû omettre dans
cette rapide esquisse.
Les muscles hypertrophiés donnent à la palpation, dans les cas avancés
surtout, une sensation de mollesse et de semi-fluctuation, analogue à celle
d’une masse lipomateuse ( Waldenburg) ; cependant, dans certains cas,
la consistance des muscles est ferme ; au moment de la contraction leur
relief se dessine vigoureusement et correctement sous la peau mince et
souple (Duchenne et J. Bergeron). Parfois même les muscles présentent une
dureté et une consistance exagérée, témoignant d’un certain degré de sclé¬
rose.
Des contractions fibrillaires s’observent, quoique moins nettes et moins
fréquentes que dans l’atrophie musculaire progressive. L’excitabilité mé¬
canique des muscles (au pincement, à la percussion) est parfois aug¬
mentée.
Duchenne, en 1861, annonçait que la contractilité faradique des muscles
pseudo-hypertrophiés est intacte ; depuis, dans son mémoire, il est revenu
sur cette opinion et il signale plusieurs cas où la contractilité électro-mus¬
culaire était profondément altérée. La contractilité, tant faradique que gal¬
vanique, se perd avec les progrès de la maladie; dans un cas (Eulenburg),
elle avait complètement disparu sur les muscles de la jambe. Dans les faits
d’Oppolzer et de Benedikt (cités par Jaccoud), l’excitabilité faradique des
MUSCLE. — PARALYSIE PSEÜDO-HYPERTROPHIÛUE. 34f
muscles était diminuée; l’excitabilité galvanique, au conti’aire, accrue, état
qui rappelle celui des muscles dans les paralysies périphériques.
L’électrisation indirecte (par l’intermédiaire des nerfs) des muscles-
atteints demeure plus longtemps efficace et donne des résultats s’éloignant
peu de l’état normal. Priedreich, quia constaté ce fait, l’explique de la façon»,
suivante : l’excitation électrique sollicitant directement le muscle l’atteint
difficilement, vu la grande quantité de tissu adipeux qui masque et isole»
la substance contractile; l’excitation du nerf, au contraire, ne rencontre pas-
ces difficultés et provoque plus facilement la contraction des muscles.
Cependant, dans les cas avancés, l’excitabilité des nerfs est diminuée égale¬
ment, surtout l’excitabilité faradique.
La sensibilité électro-musculaire a été trouvée tantôt augmentée, tantôt
affaiblie.
La sensibilité cutanée générale est peu affectée; cependant, dans quelques»-
observations, on trouve mentionnées des douleurs dans les lombes et dans-
le dos et des sensations de fourmillements et d’élancements douloureux,
dansles extrémités inférieures, à la période prodromale de la maladie. Rare¬
ment on a observé des phénomènes d’anesthésie.
Schützenberger, Griesinger, Eulenburg ont signalé une coloration l’ouge
marbrée, livide, de la peau des extrémités inférieures, avec une sensation»
habituelle de froid dans cette région ; la température des membres, mesurée»
au thermomètre, a été trouvée, dans quelques-uns de ces cas, notablement
abaissée. Mais, ainsi que le fait remarquer Kelsch, il s’agit là de troubles»
vaso-moteurs et de la calorification qui n’offrent rien de spécial, et que l’on»»,
rencontre fréquemment dans les paralysies musculaires de toute nature.
Les sécrétions cutanées au niveau des membres atteints sont souvent
diminuées; le pannicule graisseux sous-cutané présente parfois une aug¬
mentation de volume considérable.
La maladie est toujours apyrétique, et la santé générale n’est altérée que-»
dans les dernières périodes. Les fonctions de la vessie et du rectum sont
toujours restées intactes.
Duchenne, à l’origine de ses recherches, avait cru constater chez ses petits,
malades l’existence de troubles cérébraux à divers degrés; mais, depuis, la.
plupart des observations ont montré l’intégrité absolue des fonctions céré¬
brales.
Étiologie. — La paralysie pseudo-hypertrophique est avant tout un&
maladie de l’enfance. Dans les premières observations recueillies par
Duchenne, les troubles de la motilité avaient débuté sinon dès la naissance,,
du moins à l’àge où les enfants apprennent ordinairement à marcher. Sur
80 cas où les débuts ont été notés,’ 45 fois le mal a commencé de un à cinq,
ans, 22 fois de cinq à dix ans, 8 fois de onze à seize ans ; 5 fois seulement il
a frappé des adultes de vingt-six, trente, quarante, quarante-un, quarante-
trois ans (Eulenburg) .
Une autre donnée étiologique intéressante est relative au sexe; le sexe^
masculin est singulièrement prédisposé. Sur 86 observations, 70 appartien¬
nent à des enfants du sexe masculin ; la proportion à l’égard du sexe fémi-
342 MUSCLE. — PARALYSIE PSEUDO-HYPERTROPHIQDE.
nin est donc comme 9 : 2 (Eulenburg). En outre, les femmes atteintes Je sont
généralement à un âge plus avancé que les individus mâles, et la plupart
des cas observés chez l’adulte appartiennent au sexe féminin (Friedreich).
La pseudo-hypertrophie est une maladie héréditaire au premier chef,
une maladie de famille, et à cet égard comme à d’autres points de vue
encore, l’étiologie se rapproche de celle de l’atrophie musculaire progres¬
sive. II est fréquent de voir plusieurs frères être atteints, et souvent à la
même période de l’existence. Heller, Wagner, Seidel, ont observé la ma¬
ladie sur 3 frères ; Lutz et Eulenburg chez 3 soeurs; Meryon a rapporté
l’histoire de 4 frères ou sœurs atteints de la même maladie ; Barsikow (cité
par Eulenburg) a observé 24 cas se répartissant sur 2 familles seulement !
Les garçons sont frappés de préférence aux filles. Mais, chose remarquable,
si les filles sont réfractaires à la maladie, elles ont le fatal privilège
de la transmettre à leurs enfants mâles sans la contracter elles-mêmes
(Heller, Lutz). L’histoire de l’hémophilie, qui est également une maladie
surtout masculine, offre l’exemple de la même particularité.
Comme causes occasionnelles, Heller a invoqué l’influence d’une habita¬
tion froide et humide ; mais Duchenne n’a eu à relever cette cause dans
aucune de ses observations. Quelquefois la maladie a débuté à la suite d’une
fièvre éruptive, surtout de la rougeole (Oppolzer, Griesinger, Hoffmann), ou
dans le cours de la scrofule (Wernich, Seidel) ; dans un cas, on. a invoqué
l’influence d’un traumatisme, une chute hors du lit, vers l’âge de quatre
ans.
Anatomie pathologique. — La première observation anatomique sur
l’état des muscles est due à Billroth qui excisa sur le vivant, chez le ma¬
lade de Griesinger, un fragment du deltoïde paralysé et hypertrophié. Le
fragment excisé ressemblait, pour l’aspect et la consistance, à du tissu adi¬
peux sans mélange de substance musculaire ; à l’examen microscopique,
on trouva » les faisceaux musculaires dans un état d’intégrité complète,
séparés par une quantité énorme de tissu adipeux..., les fibres n’étaient
atteintes d’aucune dégénérescence, et l’on ne voyait, en particulier,’
aucune trace de transformation graisseuse ». Wernich, Heller, examinant
également des fragments excisés, arrivèrent aux mêmes conclusions ; tou¬
tefois, Heller mentionne l’atrophie et la gracilité d’un certain nombre de
faisceaux primitifs.
La première autopsie fut faite par Eulenburg et Cohnheim ; les muscles
augmentés de volume étaient de consistance pâteuse, jaunâtres, et, par
places, difficiles à distinguer du tissu adipeux sous-cutané; atrophie et di¬
minution de volume considérable des muscles du tronc et des extrémités
supérieures. Au microscope, développement excessif du tissu adipeux in¬
terstitiel; les fibrilles musculaires, nettement striées, offraient une réduc¬
tion notable de leur diamètre, sans dégénérescence graisseuse; interposés
entre les faisceaux primitifs, Cohnheim constata des tractus fibroides qu’il
considère comme des gaines de sarcolemme vides. Au milieu des faisceaux
primitifs atrophiés, il en existait quelques-uns très-larges, d’un diamètre 2
ou 3 fois supérieur au diamètre normal.
MUSCLE. — PARALYSIE PSEUDO-HYPERTROPHIQUE. 343
Les centres nerveux, les racines spinales, les nerfs du grand sympathique
■et les nerfs périphériques ne révélèrent, ni à l’inspection macroscopique ni à
l’examen histologique, aucune altération appréciable.
En France, Duchenne (de Boulogne) se procura des spécimens de muscle
■altéré, non par l’excision, mais par un procédé plus inofïénsif, par l’emploi
<le son emporte-pièce histologique ; l’examen microscopique pratiqué plu¬
sieurs fois par Duchenne et Ordonez fit reconnaître, comme dans les cas
.précédents, une hyperplasie abondante du tissu conjonctif interstitiel, avec
infiltration adipeuse, la diminution du diamètre transversal ec la striation
moins nette des faisceaux primitifs.
W. Millier et 0. Barth ont publié chacun une observation qu’ils qualifient
de paralysie pseudo-hypertrophique, et où ils constatèrent, à l’autopsie, des
altérations spinales très-accusées (atrophie des cellules antérieures de la sub¬
stance grise, sclérose des cordons latéraux, sclérose des racines et des
nerfs périphériques). Charcot, dans la critique judicieuse qu’il fait de ces
observations, montre qu’il ne s’agit pas là de la maladie appelée paralysie
pseudo-hypertrophique, mais d’amyotrophies spinales, avec substitution
graisseuse concomitante. Le cas de 0. Barth, notamment, est un exemple
net, tant au point de vue clinique qu’anatomo-pathologique, de ce que
Charcot a décrit sous le nom de sclérose latérale amyotrophique ; celui de
W. Müller est relatif à une femme de trente-quatre ans, atteinte de dé¬
mence paralytique.
, L’autopsie la plus récente et la plus complète est celle publiée par
Charcot ; il s’agit du petit malade dont l’histoire clinique a été recueillie
avec un si grand soin par J. Bergeron, et qui succomba dans son service,
à l’âge de quatorze ans, à la suite d’une broncho-pneumonie.
Les muscles les moins atteints, plutôt atrophiés qu’hypertrophiés , le
psoas, le saci’o-lombaire, les pectoraux offraient à l’œil nu un aspect pres-
■que normal, avec une consistance toutefois plus ferme, rappelant celle du
tissu fibreux. A l’examen microscopique, un premier fait qui frappe, c’est
une hyperplasie considérable du tissu conjonctif (périmysium internum)
qui forme des travées épaisses séparant les faisceaux musculaires primitifs.
Les muscles plus profondément atteints (deltoïde) oflraient à l’œil nu un
aspect jaunâtre, lardacé, franchement graisseux; à re.xamen histologique,
le tissu conjonctif intei’stitiel est moins abondant et remplacé par de nom¬
breuses vésicules adipeuses ; sur certains points même, la substitution grais¬
seuse est tellement intense, que les fibrilles conjonctives ont presque com¬
plètement disparu.
Quant aux faisceaux musculaires primitifs, leur diamètre est déjà nota¬
blement réduit dans les muscles scléreux ; il l’est encore bien plus dans les
périodes plus avancées, quand l’infiltration graisseuse insterstitielle s’est
effectuée ; mais « la majeure partie des faisceaux musculaires, ceux même
qui ont subi une atrophie très-prononcée, conservent jusqu’aux dernières
limites la striation transversale la plus accusée. Ni la gaîne du sarcolemme,
niles noyaux qu’elle renferme ne présentent d’altération, et la substance mus¬
culaire ne présente aucune trace de dégénérescence granulo-graisseuse. »
344 MUSCLE. — paralysie pseüdo-hyperprophique.
Ce n’est qu’exceptionnellement qu’on remarque un trouble de la striation
transversale, un état granuleux de la substance contractile, et la présence
d’un certain nombre de noyaux à l’intérieur du sarcolemme. C’est toujours
l’atrophie simple qui domine.
En résumé, de par l’interprétation de ces faits histologiques, Charcot est
amené à admettre deux stades anatomiques successifs dans l’altération mus¬
culaire propre àla paralysiepseudo-hypertrophique : un premier stade, carac¬
térisé anatomiquement par l’hyperplasie conjonctive interstitielle, clinique¬
ment par l’affaiblissement parétique des muscles, sans hypertrophie appa¬
rente, parfois même avec un certain degré d’atrophie; le second stade
est caractérisé par la substitution graisseuse interstitielle, à laquelle corres¬
pond, en clinique, la pseudo-hypertrophie musculaire. Quant à la fonte
atrophique de la substance contractile, déjà très-nette dans le premier stade,
elle s’accuse encore et atteint les dernières limites dans la seconde
période.
L’examen minutieux de la moelle, à différentes hauteurs, sur des coupes
faites avec la plus grande habileté par Pierret, n’a permis de constater
l’existence d’aucune altération, ni de la substance gi’ise, ni des faisceaux
blancs. Même résultat pour les racines spinales et les nerfs périphériques,
même pour les filets intra-musculaires (le grand sympathique, malheureuse¬
ment, n’a pu être examiné). Ces résultats négatifs viennent corroborer les
conclusions analogues d’Eulenburg et Cohnheim.
Nature de la maladie. — L’existence de la paralysie pseudo-hypertro¬
phique, à titre d’espèce morbide spéciale et bien définie, était admise par la
majorité des auteurs, après la publication de la monographie fondamentale
de Duchenne, quand dans ces derniers temps Friedreich lui a contesté
toute autonomie, pour ne l’envisager que comme une variété de l’atrophie
musculaire progressive.
11 faut d’ahord se rappeler que, pour Friedreich, l’atrophie musculaire pro¬
gressive n’est pas liée à l’existence d’une lésion spinale, point de départ et
cause première de la myopathie. Pour lui, il s’agit là d’une affection primi¬
tivement musculaire, caractérisée par une myosite chronique avec hyper¬
plasie conjonctive interstitielle ; quant aux altérations nerveuses périphé¬
riques ou centrales, elles seraient consécutives à l’affection des muscles et,
dans certains cas, pourraient faire absolument défaut. De sorte que l’exis¬
tence de lésions spinales (purement contingentes et secondaii’es pour
Friedreich) dans l’atrophie musculaire progressive, leur absence dans la
paralysie pseudo-hypertrophique ne sauraient être invoquées comme
établissant une distinction réelle entre ces deux processus.
D’autre part, la lésion anatomique des muscles, si différente en apparence,
serait en réalité, dans les deux cas, identique dans ses traits histologiques
essentiels : dans l’une et dans l’autre maladie on constate l’atrophie de
la fibre contractile, avec une hyperplasie conjonctive médiocre dans l’atro¬
phie musculaire progressive, avec une hyperplasie interstitielle plus active
et surtout avec une infiltration graisseuse considérable dans la pseudo¬
hypertrophie.
MUSCLE. — PARALYSIE PSEUDO-HYPERTROPHIQUE. 345
Militerait encore en faveur de l’identité la coexistence- fréquente, sur le
même sujet, de l’atrophie de certains muscles avec la fausse hypertrophie
des muscles d’une autre région.
Friedreich invoque d’autres considérations encore, celles-ci d’ordre cli¬
nique et étiologique.Les deux maladies sont plus fréquentes chez les sujets
du sexe masculin; toutes deux sont souvent héréditaires (il cite à ce sujet
le fait remarquable de Russel qui, dans une même famille, observa deux
frères atteints d’atrophie musculaire progressive ; le troisième, de paralysie
pseudo-hypertrophique). Les deux maladies comportent le même sombre
pronostic, et sont l’une et l’autre fatalement progressives.
En un mot, dans l’opinion de Friedreich, la pseudo-hypertrophie n’est
qu’une variante de l’atrophie musculaire progressive ; les différences entre
les deux processus, loin d’être radicales et foncières, ne reposeraient que
sur des particularités accessoires, liées à l’âge différent des sujets chez les¬
quels les deux variétés s’observent. Si l’atrophie musculaire chez l’enfant,
au lieu d’évoluer comme chez l’adulte, s’accompagne volontiers de sur¬
charge graisseuse interstitielle, cela résulte de la facilité toute physiolo¬
gique avec laquelle les dépôts de graisse s'effectuent dans le jeune âge.
Du reste, chez l’adulte aussi, dans certaines amyotrophies, on voit survenir
de la lipomatose musculaire interstitielle. Que si la paralysie pseudo¬
hypertrophique débute par les extrémités inférieures, alors que l’atrophie
musculaire progi-essive commence par les membres thoraciques, cela tien¬
drait, selon Friedreich, aux efforts qu’accomplissent les membres pelviens
chez les enfants qui commencent à marcher.
C’est par cette série d’arguments que Friedreich est amené à considérer la
paralysie pseudo-hypertrophique comme étant « une forme de l’atrophie
musculaire progressive, modifiée par une prédisposition morbide précoce
et intense, et pâr certaines particularités propres à l’âge infantile. » Mais
toute cette argumentation, si ingénieuse qu’elle soit, ne saurait résister à une
critique rigoureuse. Tout d’abord, à n’envisager que le côté anatomique du
problème, l’hypothèse de Friedreich, d’après laquelle les lésions spinales
dans l’atrophie musculaire progressive ne seraient que secondaires et pour¬
raient même faire défaut, ne saurait être maintenue après les travaux si
remarquables de l’école anatomo-pathologique française, confirmés par les
recherches de contrôle d’observateurs de tous les pays. L’atrophie muscu¬
laire progressive étant une amyotrophie spinale, et la moelle et les racines
se trouvant, aucontraire, intactes dans la pseudo-hypertrophie, il yadéjà,àce
point de vue, entre les deux maladies, une différence anatomique profonde.
D’autre part, la lésion musculaii’e elle-même, dans les deux processus, pré¬
sente des différences histologiques dont Friedreich fait trop bon marché.
Au point de vue clinique, l’assimilation que nous discutons est encore plus
précaire. La pseudo-hypertrophie n’est pas une simple variété infantile
de l’atrophie musculaire progressive. L’atrophie musculaire progressive
infantile existe, Duchennè l’a décrite avec soin ; elle présente chez l’enfant
les caractères essentiels de l’atrophie musculaire légitime, de celle qu’on
observe chez l’adulte, avec cette différence, cependant, qu’elle débute par
5i6 MUSCLE. — PARALYSIE PSEDDO-HYPERTROPHIQÜE.
l’atrophie des muscles de la face, de l’orbiculaire des lèvres, envahissant
ensuite les extrémités supérieures, puis le tronc, puis, et en dernier lieu
seulement, les extrémités inférieures, mais ne débutant jamais, comme la
pseudo-hypertrophie, par les muscles de la jambe, n’aft'ectant jamais une
marche ascendante.
Il faut donc renoncer <à la doctrine uniciste de Friedreich, et accepter la
■distinction dichotomique établie par Duchenne et qui s’appuie sur des con¬
sidérations anatomo-pathologiques et cliniques d’égale valeur.
Quelle est donc la signification de cette singulière affection et comment
comprendre son mode pathogénique? Dans l’état actuel de la question, il
faut s’en tenir aux notions bien assises et se résigner, provisoirement, à
n’y voir qu’une cirrhose ou sclérose musculaire progressive. Est-ce une
maladie protopathique du muscle? Le fait paraît douteux, et Charcot lui-
même, qui a démontré l’indépendance de la maladie vis-à-vis de la moelle
et des racines « spinales, en appelle à de nouvelles recherches avant de
rien décider à l’égard de l’état anatomique du grand sympathique ou des
nerfs périphériques dans la paralysie pseudo-hypertrophique ».
Diagnostic. « La paralysie pseudo-hypertrophique, écrit Duchenne, peut
être confondue: 1° avec l’atrophie musculaire progressive de l’enfance;
2" avec la paralysie atrophique (spinale) de l’enfance ; 3° avec la marche
tardive, occasionnée, chez l’enfant, par la difficulté des mouvements ins¬
tinctifs de la marche, ou par certaines lésions cérébrales ».
Nous venons d’esquisser les principaux traits de l’atrophie musculaire
progressive de l’enfance ; le début par la face, par l’orbiculaire des lèvres et
les zygomatiques, la marche descendante, la répartition bizarre de l’atrophie
la distinguent nettement de la pseudo-hj^pertrophie, dont la marche est
ascendante, qui envahit d’emblée et simultanément tous les muscles d’un
membre ou d’un segment de membre, et dans laquelle la paralysie ou la
parésie est bientôt suivie d’une hypertrophie apparente.
La paralysie infantile (paralysie atrophique de l’enfance) débute géné¬
ralement par de la fièvre; elle est, au début, généralisée, très-étendue, ou
paraplégique, ou hémiplégique, ou portant sur un membre entier ; tous
les muscles sont paralysés d’emblée et complètement. Puis tout se rétablit,
sauf quelques muscles seulement qui demeurent définitivement atrophiés.
Très-étendue donc et souvent généralisée au début, la paralysie infan¬
tile a pour caractères de se limiter, de se localiser ultérieurement sur
quelques muscles. La paralysie pseudo-hypertrophique, outre les autres
traits distinctifs qui la feront reconnaître, est apyrétique ; localisée au début,
elle se généraliseconsécutivement et présente par conséquent une marche
précisément inverse de la paralysie infantile.
Enfin, l’examen histologique de parcelles de muscle retirées à l’aide du
harpon histologique, en permettant de constater la stéatose interstitielle,
complétera le diagnostic dans les cas douteux.
Souvent, pour des motifs difficiles à établir, des ' enfants, sains du reste,
apprennent péniblement et tardivement à marcher; mais dans ces cas, d’ob¬
servation quotidienne, on ne constate ni l’écartement des jambes, ni
MUSCLE. — SYPHILIS MUSCULAIRE.
347
l’ensellure,ni le dandinement exagéré, ni surtout la saillie des mollets, qui
caractérisent les débuts de la pseudo-hypertrophie. Enfin, quand la marche
de l’enfant est retardée par une affection cérébrale, on constate les symp¬
tômes habituels de cette affection, l’hébétude, l’arrêt de développement
intellectuel et surtout un écoulement plu s ou moins abondant de salive par
la bouche entr’ ouverte, signe sur lequel Duchenne insiste particulièrement,
et qui ne s’observe pas dans la paralysie pseudo-hypertrophique.
Pronostic, traitement. — Vu la tendance presque irrévocablement progres¬
sive de la maladie, le pronostic est des plus sombres ; toutefois l’autorité de
Duchenne permet de penser que, traitée dès ses débuts, la maladie peut rétro¬
céder et guérir ; plus tard elle ne pardonne plus et conduit les malheureux
enfants, au bout d’un temps souvent fort long, à la généralisation de la
paralysie et à la mort.
La faradisation localisée, aidée de l’hydrothérapie et du massage, a donné
à Duchenne deux guérisons de la maladie, à sa première période. Dans les
stades plus avancés, sans avoir la même efficacité, ces moyens exerceront
encore une influence favorable en retardant les progrès du mal. La galvani¬
sation du grand sympathique a donné quelques résultats à Benedikt, mais
a échoué entre les mains d’Erb et de Chvostek. L’iodure de potassium, la
strychnine, le seigle ergoté ont été administrés sans succès.
Syphilis musculaire, i — myopathies syphiiiticines. — Le système
musculaire est un des sièges de prédilection des accidents syphilitiques ;
comme la plupart des grands systèmes de l’économie, les muscles sont
frappés, non-seulement dans les stades avancés du mal, par des manifesta¬
tions d’ordre tertiaire, mais souvent dès le début et d’une façon toute pré¬
coce. Pendant tout le cours de la syphilis, les muscles peuvent donc être
atteints, et ils trahissent leur souffrance tantôt par des troubles purement
fonctionnels, tantôt par des altérations anatomiques pi’ofondes et caracté¬
ristiques. Les wiÿopat/Mes syphilitiques, comme les appelle Mauriac, consti¬
tuent donc un chapitre spécial de la syphilis, et qui n’est pas dénué d’inté¬
rêt. L’histoire de la syphilis musculaire profonde, gommeuse, est faite
et bien faite depuis longtemps, grâce aux recherches surtout anatomiques
deRicord,deBouisson,deVirchow, deNotta, surtoutàA. Fournier, mais c’est
Mauriac que l’on doit de mieux connaître l’histoire clinique des manifesta¬
tions musculaires du mal napolitain ; et c’est dans les leçons récentes de
ces deux éminents syphilographes que nous avons puisé la plupart des
documents qui vont suivre.
Myosalgies, affaiblissement, amaigrissement musculaire, tremblement
syphilitique. — Il n’est pas rare, chez les syphilitiques, dès le début
ou dans le cours des accidents secondaires, de constater un sentiment in¬
définissable de lassitude, de fatigue musculaire et de courbature : les sujets
deviennent apathiques, paresseux, incapables de tout effort physique ou
intellectuel prolongé. Cet état particulier indique moins une souffrance
propre aux muscles, que la mauvaise constitution de l’ensemble de l’éco¬
nomie, telle qu’on la constate non-seulement dans la syphilis, mais dans
348
MUSCLE. — SYPHILIS MUSCULAIRE.
la plupart des intoxications et même dans les états purement anémiques ou
chlorotiques.
A la même période initiale de la syphilis, naissent parfois, des douleurs
franchement musculaires, occupant le corps même du muscle, sourdes et
ténsives au moment du repos, avec des exacerbations provoquées par tes
mouvements et par la pression : tous symptômes que l’on retrouve, avec
les mêmes caractères, dans le rhumatisme musculaire. Les mouvements
paraissent gênés, ce qui tient, non pas à une difficulté dans les contractions,
mais uniquement à la douleur qu’elles provoquent. Tout se borne du reste
au phénomène douleur, et la palpation la plus attentive ne permet pas de
rien constater d’anormal dans l’état du muscle.
Il s’agitlà d’une véritable myosalgie, ainsi que l’appelle A. Fournier, qui a
surtout appelé l’attention sur ce symptôme et l’a décrit avec soin dans ses
leçons cliniques. Selon cet auteur, les muscles atteints de préférence sont
ceux des cuisses et des jambes, de l’épaule, de l’avant-bras, le trapèze, d’où
une variété de torticolis syphilitique, et les muscles de la région lombaire.
Comme tous les troubles sensitifs dans la syphilis, ces douleurs sont plus
fréquentes et plus prononcées chez la femme que chez l’homme. Elles sont,
du reste, souvent associées à des douleurs articulaires et périostiques et
présentent volontiers les exacerbations nocturnes propres aux souffrances
syphilitiques. Que l’on se représente ces douleurs musculaires etarticulaires,
accompagnées parfois d’épanchement dans lès synoviales articulaires ou
dans les gaines tendineuses, d’un mouvement fébrile plus ou moins accusé,
de pâleur rapide, d’insomnie, de sueurs, et l’on comprendra combien la
confusion avec une attaque de rhumatisme subaigu est facile. Fournier
insiste avec raison sur les erreurs d’interprétation que peut entraîner et
qu’entraîne souvent cet ensemble pathologique, simulant à s’y méprendre
le rhumatisme commun et qu’il désigne sous le nom de pseudo-rhumatisme
syphilitique.
L’absence d’antécédents rhumatismaux, l’ejistence d’éruptions ofl'rant
les caractères des exanthèmes syphilitiques et non rhumatismaux, l’adéno¬
pathie, l’impuissance des moyens anti-rhumatismaux vulgaires mettront
sur la voie du diagnostic et feront aisément reconnaître une infection syphi¬
litique récente.
Les myosalgies syphilitiques offrent une durée variable, depuis quelques
jours jusqu’à plusieurs semaines; elles se dissipent soit spontanément,
en même temps que la maladie, abandonnée à elle-même, progresse, soit
surtout sous l’influence d’un traitement spécifique.
La langueur, la courbature, les sensations douloureuses ne sont pas les
seuls symptômes que l’on constate sur le système musculaire, dans
le cours de la syphilis ; la débilité musculaire peut être tellement accusée,
qu elle cesse d’étre uu phénomène en quelque sorte banal, pour constituer
unA’éritable symptôme et, en apparence du moins, l’un des plus inquié¬
tants du mal syphilitique. C’est encore à Fournier que l’on doit d’avoir spé¬
cialement appelé l’attention sur les caractères de cette asthénie musculaire
si fréquente au début de la syphilis, pendant et parfois même avant l’appa-
MUSCLE. — SYPHILIS MÜSCDLAIRE.
349
rition des premiers accidents secondaires ; symptôme par conséquent fran¬
chement précoce et qui n’a rien à voir avec Faflaiblissement et l’amaigris¬
sement musculaires que la cachexie syphilitique, au même titre que toute
autre cachexie, entraîne ultérieurement à sa suite. — Très-rapidement, en
quelques semaines, les sujets s’affaiblissent d’une façon étrange et profonde;
vigoureux et actifs auparavant, ils se voient forcés de renoncer à tout
travail ; le moindre exercice leur coûte, le plus petit effort les essouffle et
les épuise. Fournier, sur un grand nombre de femmes, a pu suivre cette
déperdition rapide et graduelle des forces à l’aide du dynamomètre ; c’est
ainsi qu’en moins de trois semaines, chez une jeune femme robuste, il a
vu la force musculaire tomber de 31 à 19 kilogrammes.
Le plus souvent les muscles, en môme temps qu’ils s’affaiblissent, mai¬
grissent, perdent leur volume et leur relief primitifs ; cet amaigrissement,
cette fonte musculaire impriment à la cachexie précoce de la syphilis une
allure et un cachet particulièrement effrayants.
Autant la déchéance musculaire est rapide et parfois presque foudroyante,
autant aussi la restitution est prompte et le plus souvent facile, sur¬
tout quand intervient un traitement bien dirigé, et dont le dynamomètre
aussi permet de mesurer quotidiennement l’heureuse influence. Quelque¬
fois cependant, la réparation demande des années à s’effectuer; dans
quelques cas même, le système musculaire ne se remet jamais de cette
violente secousse et les sujets ne retrouvent plus leur vigueur première.
Fournier cite à ce sujet l’observation curieuse d’un lutteur, doué d’une
force herculéenne qui, à la suite d’une vérole, dut définitivement renon¬
cer à sa profession.
Il s’en faut que tous les sujets soient ainsi influencés par l’action initiale
du virus syphilitique; ce senties femmes, et particulièrement les femmes
jeunes, délicates, lymphatiques et nerveuses, qui sont de préférence éprou¬
vées de la sorte; ce sont, d’une façon plus générale, les individus chez les¬
quels « la maladie, affectant dès la période secondaire la forme que l’on
pourrait appeler splanchnique, exerce sur l’économie une double influence
dépressive et dénutritive ». Il semblerait que, dans ce cas, la syphilis,
procédant d’une façon orageuse et à la manière des maladies infectieuses
aiguës, des pyrexies, détermine, comme la fièvre typhoïde, par exemple,
une dénutrition hâtive de tous les tissus et surtout la colliquation du sys¬
tème musculaire.
Quant à l’affaiblissement et à l’émaciation musculaires que l’on observe
dans les stades ultimes de la syphilis, ils se rattachent moins au mal napo¬
litain lui-même qu’à la cachexie terminale, et leur étude, par conséquent,
ne présente pas de particularité qui doive nous arrêter.
Fournier a également mentionné, comme se produisant dans les premières
phases de la syphilis constitutionnelle, un tremblement particulier, occu¬
pant les membres, et surtout les extrémités supérieures, variable d’intensité
et de forme et qu’il désigne sous le nom de tremblement syphilitique secon¬
daire, pour le bien distinguer des différents tremblements qui parfois accu¬
sent, dans les stades tertiaires de la maladie, l’atteinte profonde subie par
350
MUSCLE. — SYPHILIS musculaire.
les centres nerveux. Qu’il ne s’agit pas là de tremblement mercuriel, Four¬
nier n’a pas de peine à le montrer ; en effet, ce tremblement ne présente
aucun des caractères du tremblement hydrargyrique ; en outre, on l’observe
chez des sujets vierges de toute médication spécifique ; bien plus, il s’a¬
mende et disparaît volontiers à la suite d’un traitement mercuriel ; ce n’est
pas davantage un tremblement alcoolique, héréditaire, nerveux, etc. Faut-il
donc, dans ce tremblement, fréquent surtout dans la syphilis féminine, voir
le résultat de l’action directe du virus sur les centres nerveux, et l’intoxica¬
tion syphilitique agirait-elle, dans ce cas, comme le font d’autres intoxica¬
tions s’accompagnant également de tremblement, comme l’alcoolisme, le sa¬
turnisme, le mercurialisme ? Ou bien, au contraire, l’infection syphilitique
n’engendre-t-elle le tremblement que d’une manière indirecte, en provo¬
quant ces états d’anémie et de débilitation qui s’accusent si volontiers par
ce trouble particulier de musculation ? n’est-ce en un mot qu’une des mille
variétés du tremblement asthénique? Les deux opinions peuvent être sou¬
tenues ; mais nous avouons incliner vers la dernière, rien dans la forme ni
dans les caractères graphiques du tremblement syphilitique ne lui impri¬
mant un cachet pathognomonique.
Contractures syphilitiques. — On a confondu sous ce nom des états mus¬
culaires complexes, développés sous l’influence de la syphilis et reconnais¬
sant des mécanismes variables ; mais il importe de réserver cette qualifica¬
tion pour une affection l’are, occupant presque toujours le biceps brachial,
et caractérisée par une flexion forcée et permanente du coude, avec impos¬
sibilité de déterminer l’extension (affection syphilitique du biceps, (Mauriac).
Cette affection a été étudiée, pour la première fois, avec soin par Notta
(de Lisieux), dans un mémoire sur la rétraction musculaire syphilitique ;
tout récemment, Mauriac a de nouveau appelé l’attention sur cet accident
peu commun de la syphilis et en a fait l’objet de remarquables leçons cli¬
niques ; c’est d’après cette étude magistrale que nous résumerons l’histoire
de a l’affection syphilitique du biceps ».
On peut l’observer à toutes les périodes de la syphilis. Ricord, qui la
confondait avec la rétraction musculaire consécutive à la myosite gom¬
meuse, la considère comme un accident d’ordre constamment tertiaire ;
Notta est moins exclusif, et, tout en la rangeant parmi les accidents ter¬
tiaires, il mentionne quelques cas où elle rentrait dans la classe des acci¬
dents secondaires ou de transition. Dans les observations de Mauriac, elle
constitue un symptôme précoce, se rencontrant surtout dans les premières
phases de la maladie.
L’affection débute lentement, insidieusement, par une gêne dans la ré¬
gion du coude, avec flexion graduelle et permanente de l’articulation ; le
mouvement d’extension devient de plus en plus limité, et quand on essaie
de redresser de force l’articulation, on provoque une douleur vive en même
temps que le tendon du biceps fait saillie sous la peau ; le corps du muscle,
au contraire, même dans ces manœuvres douloureuses, ne paraît ni rigide
ni contracturé.
Dans quelques cas, la flexion complète est impossible aussi bien que
351
MUSCLE. — SYPHILIS MUSCULAIRE,
l’extension, et indique que le triceps aussi, quôiqu’à un degré moins pro~
noncé, participe au mal. Dans ces cas, les mouvements du coude sont
très-restreints, et il existe une véritable ankylosé musculaire (Mauriac).
L’examen attentif de la région montre que l’articulation est intacte,
ainsi que les bourses tendineuses, celle du tendon du biceps notamment.
Quant au tendon lui-même, « il est toujours, dit Mauriac, dur, rigide, sail¬
lant, tendu comme une corde entre le muscle et son point d’insertion sur le
radius ; en un mot, on le trouve dans le même état que pendant une violente
contraction du muscle, et c’est le contraste entre cette tension et l’inertie
apparente de la fibre musculaire qui est vraiment curieux ». En effet, et
Mauriac insiste particulièrement sur ce point, le muscle est flasque plutôt
que dur, ou du moins n’offre pas la consistance ferme d’un muscle con¬
tracturé ; cependant, il est raccourci, ramassé sur lui-même et « s’il n’a
pas la fermeté et la dureté du tissu musculaire en état de contraction, il ne
présente pas non plus la flaccidité du muscle au repos ». Pas ou presque
point de douleur spontanée ; mais la douleur provoquée par les essais d’ex¬
tension forcée est vive ; elle présente le plus souvent un siège d’élection
qui est l’insertion de la portion charnue du muscle sur le tendon ; la pres¬
sion directe, portant sur ce point, est également douloureuse (Notta).
Si le biceps brachial est, par excellence, le siège de la. contracture
syphilitique, d’autres muscles peuvent en être atteints également, quoiqu’à
un degré beaucoup moins prononcé; tels sont le long supinateur, le triceps,
brachial, les muscles de la face postérieure de la cuisse (Notta, Mauriac).
Notta, dans cinq observations de contracture bicipitale qu’il relate, a trouvé
la lésion à droite 3 fois, 2 fois à gauche ; dans les cas de Mauriac, 6 fois au
contraire la lésion était à gauche, 3 fois à droite ou des deux côtés. Il n’est,
donc pas possible d’invoquer la contraction fréquemment répétée des
muscles du membre supérieur droit, comme cause prédisposante de la
localisation de l’affection.
Abandonnée à elle-même, la contiacture peut durer pendant des mois
et même des années ; même sans traitement, elle finit par se dissiper,
graduellement, comme elle s’était établie ; traitée par la médication spé¬
cifique, elle guérit toujours et complètement au bout de quelques mois.
Elle appartient donc à l’ordre des myopathies syphilitiques bénignes et
facilement résolutives, en ce sens que, quelle que soit sa durée, elle ne com¬
promet jamais d’une façon sérieuse et définitive ni la structure du muscle,
ni celle du tendon.
Quelle est la nature de cette singulière manifestation syphilitique? On
ne peut guère émettre à cet égard que des hypothèses, l’examen anato¬
mique direct ayant fait défaut jusqu’ici ; cependant la saillie manifeste du
tendon, la localisation de la douleur à son niveau, l’absence de rigidité du
muscle pouvaient donner l’idée d’une lésion surtout tendineuse. Mauriac,
dans la judicieuse discussion qu’il consacre à ce point spécial, montre que
ce raccourcissement du tendon est surtout apparent et n’est pas plus pro¬
noncé que celui que l’on constate lors de la contraction normale du biceps ;
d’autre part, le muscle lui-même est, sinon rigide, du moins revenu sur
MUSCLE. — SYPHILIS MUSCÜLAIRE.
lui-même, et semi-contracturé ; exploré par le courant faradique, il montre
une diminution notable de la contractilité aussi bien que de la sensibilité
électrique ; tous arguments qui forcent à regarder le muscle comme étant
le siège principal, sinon unique de l’affection. Dans l’opinion de Mauriac,
« la myopathie bicipitale se rattache à une lésion hyperhémique ou sub¬
inflammatoire du muscle, analogue aux processus de même nature qui
se manifestent si communément dans toutes les parties de l’organisme pen¬
dant la première période de la maladie constitutionnelle. » Que si le muscle
biceps est frappé de préférence, cela peut tenir à ce que, par sa contraction
incessante, il est particulièrement sollicité à réagir d'une façon morbide, à
s’enflammer et à se contracturer ; du reste, d’autres muscles encore, les
fléchisseurs de la jambe, ceux de la cuisse, le triceps brachial, peuvent
également être atteints de cette variété de contracture, ce qui indique qu’il
s’agit là d’un processus capable de se généraliser, et non pas d’un accident
purement local.
Syphilis musculaire profonde. — Myosite syphilitique gommeuse. — La
syphilis musculaire profonde, celle qui s’accuse par des altérations gom¬
meuses ou simplement inflammatoires des muscles, est connue et étudiée
depuis plus longtemps que les myopathies surtout fonctionnelles que nous
venons de passer en revue. Astruc déjà mentionne le dépôt, dans les
muscles des syphilitiques, de petites tumeurs ou ganglions donnant lieu
à une douleur rhumatismale. Vinrent plus tard des observations inté¬
ressantes, mais toujours isolées, de Ph. Boyer, de Lagneau, de Ricord, de
Nélaton, etc. ; mais c’est à la monographie importante de Bouisson (de
Montpellier) et au chapitre que Virchow a consacré à la syphilis muscu¬
laire dans son Traité des tumeurs, que ce point spécial de l’histoire de la
syphilis est redevable de ses principaux progrès.
Les lésions musculaires dont il s’agit ici appartiennent à l’ordre des
accidents tardifs de la syphilis,’ des accidents communément dénommés
tertiaires ; cependant, comme du reste toutes les manifestations gommeuses,
on peut, dans certains cas exceptionnels (Bouisson, Mauriac), les observer
d’une façon précoce.
Virchow admet deux formes anatomiques de myosite syphilitique :
l’une, fibreuse simple; l’autre, gommeuse. C’est cette dernière surtout qu’il
importe de connaître.
Les muscles atteints de préférence sont ceux des extrémités supérieures,
du cou, le sterno-mastoïdien, le trapèze, les muscles du mollet, ceux de
la cuisse; la langue, les muscles du pharynx et du larynx peuvent aussi
présenter des gommes, non-seulement sous-muqueuses, mais réellement
intra- musculaires. Murchison rapporte un cas de gomme du diaphragme.
Les gommes musculaires offrent un diamètre variable, et qui peut at¬
teindre jusqu’à plusieurs pouces (Billroth); elles sont dures, rougeâtres,
blanc jaunâtre et peu sèches à la section (Virchow). Les caractères histolo¬
giques sont ceux des tumeurs gommeuses, en général : néoplasie consti¬
tuée par de jeunes cellules rondes, uninucléaires, avec tendance ■ rapide à
la métamorphose graisseuse. La part exacte que la libre musculaire propre
MUSCLE. — SYPHILIS MUSCULAIRE. 353
ment dite prend au processus est encore mal connue; il est probable que
le périmysium est primitivement et surtout le siège delà néoplasie, et que
le faisceau primitif n’est atteint que plus tard et consécutivement.
Les gommes des muscles sont, en général, peu douloureuses; elles se
développent lentement, sans cause appréciable, parfois à la suite d’un coup
ou d’un effort musculaire (cas de Mauriac, de Ledentu). La contraction du
muscle est généralement douloureuse (Rollet). Ces gommes peuvent se dis¬
siper spontanément, par résorption, sans cicatrice déprimée, Sans modi¬
fication aucune de la peau, ou bien elles s’abcèdent en donnant issue à une
matière brunâtre,' épaisse, mélangée de pus et de sang, ou bien encore elles
prennent une consistance cartilagineuse ou osseuse (Rollet).
Les gommes des muscles de la langue méritent une mention spéciale, à
cause des erreurs de diagnostic auxquelles elles peuvent donner lieu. Vir¬
chow a observé « une tumeur de ce genre qui avait envahi à peu près la
moitié de la langue ; elle était dure au toucher et incommodait beaucoup le
malade. Ces tumeurs, qui sont presque toujours indolentes, croissent quel¬
quefois avec rapidité et peuvent finir par s’ulcérer. On pourrait les con¬
fondre avec le cancer... Comme il est reconnu que les tumeurs gommeuses
de la langue se résolvent très-lentement, mais avec certitude, par un trai¬
tement antisyphilitique, il n’y a jamais à opérer ».
Une localisation importante du processus syphilitique est celle qui porte
sur le muscle cardiaque : le myocarde est parfois le siège de productions
gommeuses. Ricord, dans. sa clinique iconographique, en publia une pre¬
mière observation avec une planche qui est un exemple remarquable de
gomme développée dans l’épaisseur du ventricule gauche. Lebert, VirchoYV,
Lhonneur, Wilks, Rutherford-Haldane, Rosen, ont fait connaître des faits
analogues, que Virchow analyse dans son article sur la syphilis. Dans tous
ces cas, il s’agit de tumeurs développées dans le myocarde, « caséeuses,
assez molles, présentant une surface lobulée, et faisant saillie à travers la
paroi en dehors et en dedans du cœur ». Virchow pense même que la plu¬
part des « grands tubercules du cœur » ne sont autre chose que des
tumeurs gommeuses.
Les gommes du cœur sont le plus souvent multiples, quelquefois soli¬
taires. Leurs dimensions varient depuis celle d’un pois jusqu’au volume
d’un œuf de pigeon; elles atteignent leur plus grand développement sur la
cloison. A l’incision, elles se montrent constituées par une masse jaune
blanc, jaune brunâtre, homogène, dense, tantôt sèche, tantôt humide, en¬
tourée de tissu conjonctif, quelquefois blanc et calleux, d’autres fois mou
et très-vasculaire (Virchow).
Existe-t-il une myocardite syphilitique interstitielle sans tumeur gom¬
meuse? Virchow en admet la possibilité, mais sans preuve certaine à
l’appui. Dietlrich, Demme, Biermer, ont observé des faits de myocardite
interstitielle chez des sujets syphilitiques, mais sans que la relation étio¬
logique fût clairement établie (voy. art. Cœur, Myocardite).
Tantôt la myocardite gommeuse passe inaperçue et ne se révèle qu’à
Tautopsie; d’autres fois elle entraîne dès troubles fonctionnels considé-
NOUV. DICT. DE MÉD. ET DE CHIR. XXIII. — 23
35i MUSCLE. — pathologie médicale. — bibliographie.
râbles, de la cyanose, de la dyspnée, de Tœdèine et parfois la mort subite
par syncope.
Le traitement des myosites syphilitiques ne comporte pas d’indication
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médication iodée ou d’un traitement mixte.
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volume considérable et leur position souvent superficielle, les muscles sont
très-exposés aux traumatismes, et d’autre part, par suite de leur grande
vascularité, de l’abondance du tissu conjonctif qui les entoure, ils sont
fréquemment le siège de phénomènes inflammatoires intenses. Les muscles,
en outre, qu’ils soient sains ou préalablement altérés, peuvent se rompre
sous l’effort même des contractions qu’ils développent et en l’absence de
tout traumatisme extérieur.
Les plaies des muscles peuvent se diviser, comme celles de tous les
tissus, en plaies par instruments piquants, tranchants ou contondants.
Les piqûres des muscles, surtout quand l’instrument est effilé (aiguille,
trocart capillaire), sont insignifiantes et guérissent avec la plus grande
facilité; le muscle cœur lui-même, dans les expériences pratiquées sur les
animaux, peut être traversé par une aiguille fine, sans aucun danger.
Quand l’instrument est plus volumineux, tel qu’un fleuret, la pointe d’un
stylet, une baïonnette, la solution de continuité est plus considérable; elle
participe des caractères ainsi que des dangers des plaies par instruments
coupants ou des plaies contuses.
Les plaies des muscles par instruments tranchants déterminent géné¬
ralement une solution de continuité nette. Quand la division des muscles
est complète, les deux segments s’écartent en vertu de l’élasticité du tissu
musculaire, laissant entre les bords de la section un intèrvalle plus ou
moins considérable et qui varie avec la position du membre, avec l’état de
358 MUSCLE. — pathologie chirurgicale. — contusions. — myosite traumatiüue.
relâchement ou de contraction; ils présentent en un mot un phénomène
analogue à ce que l’on observe dans la rétraction primitive des moignons
chez les amputés. Quand la section est incomplète, l’écariement est moins
considérable, les libres demeurées intactes servant de moyen de fixation
et en quelque sorte d’attelle aux fibres divisées.
Les contusions des muscles peuvent être simples, sans solution de con¬
tinuité de la peau, ou s’accompagner de plaies et de dégâts plus ou moins
considérables portant sur les parties molles et sur le squelette.
La contusion sous-cutanée des muscles, produite le plus souvent par une
chute ou par le choc d’un corps dur, peut offrir des degrés variables ; dans
les formes légères, tout se borne à une gêne locale peu persistante, à un
léger degré d’empâtement et à un endolorissement du muscle, provoqué
surtout par le palper ou par les mouvements passifs ou actifs. A un degré
plus prononcé, il se fait un épanchement de sang dans les interstices muscu¬
laires, un certain nombre de faisceaux sont altérés et rompus. Là encore,
sauf de rares exceptions, la résolution est rapide et totale, soit spontané¬
ment, soit sous l’influence du repos, d’applications froides, du massage, etc.
Rarement il se produit de la myosite, et surtout la terminaison par suppu¬
ration est exceptionnelle.
Quand, au contraire, la désorganisation et l’attrition des muscles sont in¬
tenses, quand ré|)anchement sanguin est considérable, il est rare, malgi’é
l’intégrité des téguments, que la suppuration ne s’empare pas du foyer du
mal, et l’on se trouvera en présence d’une myosite suppurative sur les ca¬
ractères de laquelle nous insisterons plus loin.
Les contusions des muscles avec plaies, les plaies contuses des muscles
s’accompagnent généralement de dégâts plus ou moins grands portant sur
l’ensemble des tissus du membre atteint, sur les vaisseaux, les nerfs, les
os ; leur histoire se confond avec celle des plaies contuses en général
{voy. Pl.4ie).
Le processus que provoquent, à des degrés variant avec l’intensité de
la cause et des désordres immédiats, ces traumatismes des muscles, con¬
siste en une inflammation plus ou moins vive, en ce que l’on appelle la
myosite traumatique.
Myosite traumatique. — C’est surtout par les expériences sur les ani¬
maux que l’on en a pu étudier les premiers stades, ét ce fut Gendrin qui fit
les premières recherches expérimentales sur ce sujet. Il injecta dans les
muscles des liquides irritants, passa des sétons à travers leur corps charnu
et étudia avec soin les diverses modifications ainsi provoquées.
Du reste, chez l’homme lui-même, la myosite traumatique peut être
suivie dans ses diflérentes étapes dans les plaies avec larges pertes de
substance, dans la dénudation du muscle grand pectoral à la suite de l’am¬
putation du sein, ou à la surface des moignons dans les amputations des
membres. Dans tous ces cas, on voit la surface du muscle se recouvrir
d’une sécrétion grisâtre, comme pseudo-membraneuse, qui se nettoie petit
à petit, laissant apparaître une couche de bourgeons charnus qui masque
bientôt toute la section musculaire.
MUSCLE. — PATHOLOGIE CIimURGICALE. — MYOSITE TRAÜMATIOÜE. 359
Si l’on suit au microscope les étapes du processus, on constate les par¬
ticularités suivantes : immédiatement après le traumatisme, les fibres mus¬
culaires divisées se rétractent dans la gaîne du myolemme; à la surface de
section s’effectue un épanchement sanguin plus ou moins abondant; dès
les premières heures, la substance contractile, au niveau et dans le voi¬
sinage de la blessure, présente des modifications consistant dans la perte de
la striation et dans une altération vitreuse plus ou moins étendue. Ces
modifications structurales sont moins le résultat de l’inflammation, qui
n’a pas encore eu le temps de s’établir, que la conséquence directe et
quasi mécanique du traumatisme, de la section de faisceaux primitifs, de
l’ouverture du sarcolemme et de la pénétration, dans l’intérieur de la gaîne,
du sang et de la lymphe épanchée.
Mais bientôt les lésions proprement inflammatoires s’installent; elles
consistent surtout en une stase hyperhémique dans les capillaires l’espectés
parla plaie, en une infiltration abondante de leucocytes dans le tissu conjonc¬
tif interfasciculaire (périmysium internum), ainsi que dans l’intérieur même
des gaines ouvertes du sarcolemme. Le contenu contractile de ces gaines
subit de plus en plus la dégénérescence vitreuse ou granulo-vitreuse, et la
substance striée se détruit rapidement par le progrès de l’infiltration de
globules blancs ; Ile protoplasma des cellules musculaires contenues dans
l’intérieur du sarcolemme se gonfle, se segmente et contribue, en partie
du moins, à la production des éléments embryonnaires qui remplissent
la gaîne du sarcolemme (Hoffmann, Waldeyer, Gussenbauer).
Tels sont les phénomènes initiaux que l’on observe dans toute plaie des
muscles, même dans les plus légères, dans les simples sections sous-
cutanées aussi bien que dans les grands délabrements des muscles. Les
stades ultérieurs varient selon le degré du traumatisme, l’étendue de la
perte de substance, la quantité de sang épanché, etc. Dans les simples
sections sous-cutanées des muscles, telles qu’on les observe dans les myo¬
tomies pratiquées dans un but thérapeutique, ou dans celles que l’on éta¬
blit dans un but expérimental sur les animaux, on observe rapidement la
résorption du caillot et la réunion des bouts sectionnés du muscle par un
tissu de cicatrice, d’abord mou, fortement vascularisé, formé d’un tissu
d’apparence encore embryonnaire ; mais bientôt ce tissu s’organise, devient
plus dense, les jeunes vaisseaux y sont moins abondants, et finalement les
deux bouts du muscle sont affrontés par un tissu fibroïde, par du véritable
tissu de cicatrice.
Cette réunion qui, dans les cas favorables, conduit à la restitution fonc¬
tionnelle complète des muscles, s’effectue-t-elle toujours par la formation
d’un cal fibreux, ou bien se développe-t-il, aux dépens du tissu embryon¬
naire cicatriciel, du tissu musculaire de nouvelle formation, permettant
ainsi la restitution anatomique parfaite du muscle divisé ? Tel est le pro¬
blème dont la solution définitive n’est pas encore obtenue. La plupart des
expérimentateurs qui, récemment, se sont occupés de cette question, 0.
Weber, Waldeyer, Maslowsky, Volkmann, se prononcent pour l’affirmative
et décrivent une véritable régénération musculaire s’effectuant par la trans-
360 MUSCLE. — pathologie chiburgicale. — myosite traumatioue.
formation graduelle des éléments embryonnaires de la cicatrice, quelle que
soit leur provenance, leucocytes ou noyaux intra-musculaires, en fibres-
cellules fusiformes qui s’allongent graduellement, se soudent bout à bout,
se strient transversalement, finalement se rémiissent à la substance contrac¬
tile qui est demeurée intacte, et conduisent ainsi à la régénération défini¬
tive et totale du muscle, par un véritable cal musculaire. Toutefois, ces
résultats n’ont pu être obtenus par d’autres observateurs (Robin, Bouchard,
Hayem), et la régénération musculaire, bien démontrée dans les cas de
myosite spontanée, de myosite typhique, par exemple, nécessite , avant
d’être acceptée pour les lésions traumatiques des muscles, de nouvelles
recherches,
Quand la solution de continuité est plus étendue ; quand, au lieu d’être
sous-cutanée, la plaie musculaire s’accompagne de perte de substance de
la peau ; quand les bouts du muscle divisé ne sont pas maintenus exacte¬
ment affrontés, la cicatrice est franchement fibreuse, et souvent elle n’est
obtenue qu’à la suite d’un véritable travail de suppuration.C’estlàun point
qui mérite que nous nous y arrêtions.
Myosites suppurées. Abcès phlegmoneux. — La suppuration des muscles,
quelle qu’en soit la cause, se présente sous forme de foyer limité ou sous
forme d'infiltration diffuse (Cornil et Ranvier) ; mais avant d’aller plus
loin, il importe de bien déterminer ce que l'on entend par suppuration
des muscles, par abcès musculaire. Les auteurs, considérant que la plu¬
part des collections purulentes intra-musculaires se forment , aux dépens
du tissu interstitiel et non dans la substance contractile elle-même,
s’accordent à reconnaître la rareté dès suppurations musculaires ; « J’ai
ouvert fréquemment, dit Laugier, des abcès contenus dans une gaîne mus¬
culaire, notamment celle du biceps brachial ; mais le siège était le tissu
cellulaire interposé aux fibres des muscles; quant à ceux du tissu muscu¬
laire lui-même, ils sont fort rares, s’ils existent, et en général leur exis¬
tence est niée. »
Si, pour admettre l’existence d’un abcès musculaire, l’inflammation sup¬
purative devait primitivement et particulièrement porter sur la substance
contractile elle-même, il faudrait rayer la myosite suppurée du cadre ana¬
tomo-pathologique. En effet, comme dans toute inflammation, c’est sur¬
tout le tissu conjonctif interstitiel du muscle qui est d’abord envahi par les
leucocytes ; ce n’est que dans un stade plus avancé et alors que le péri¬
mysium internum est déjà fortement infiltré par des globules de pus, que
l’on observe des altérations, manifestement consécutives, des faisceaux pri¬
mitifs eux-mêmes. Ceux-ci, comprimés et comme étouffés par la néopla¬
sie inflammatoire, diminuent de volume, se segmentent, perdent leur
striation ou se transforment en blocs ciroïdes ; par place, le sarcolemme se
rompt, et les cellules blanches pénètrent dans l’intérieur de la gaîne ainsi
ouverte. Toutefois, il est douteux que tous les éléments purulents conte¬
nus dans la gaîne du sarcolemme proviennent du dehors, par le fait d’une
diapédèse ou de la rupture du sarcolemme ; il est à peu près démontré que
les cellules musculaires, c’est-à-dire les noyaux contenus dans l’intérieur
MUSCLE. — PATHOLOGIE CHIRURGICALE. — MYOSITE TRAÜMATIÜUE. 361
de la gaine du sarcolemme et entourés d’une mince couche de protoplasma,
participent aussi au processus et contribuent, en partie du moins, à la des¬
truction et à la fonte de la substance contractile et à la formation du pus
(Rinddeisch) ; en un mot, la suppuration, primitivement interstitielle, ne
tarde pas à devenir parenchymateuse. Ces deux facteurs interviennent, dans
des. proportions variables, il est vrai, dans la plupart des abcès muscu¬
laires.
Sous peine donc de tomber dans des distinctions histologiques trop raffi¬
nées, il faut décrire, sous le nom d’abcès musculaire, toute collection pu¬
rulente développée à l’intérieur de la gaine d’enveloppe d’un muscle. Une
division, cependant, qui nous semble utile et qui doit être adoptée, est
la suivante : tantôt la suppuration est limitée au tissu conjonctif qui
sépare les gros faisceaux musculaires, au périmysium, externum, et ces
cas sont proprement des phlegmons circonscrits interstitiels, et non des
abcès musculaires, les fibres musculaires n’étant pas compromises directe¬
ment, mais simplement écartées et dissociées ; tantôt, au contraire, quand
le tissu conjonctif délicat interposé aux faisceaux primitifs, quand le péri¬
mysium internum lui-même est atteint, la substance contractile ne tarde
pas à se prendre à son tour, à subir la colliquation et la fonte suppura¬
tive : c’est alors à une myosite suppurée vraie que l’on a affaire.
Les causes qui président aux suppurations musculaires sont multiples.
La myosite suppurée idiopathique primitive, est très-rare ; cependant il en
existe quelques observations récentes, et c’est une variété qui mérite une
étude spéciale. La plupart des myosites suppuratives sont d’origine trauma¬
tique, résultant d’une plaie d’un muscle, de sa rupture sous-cutanée, de sa
contusion, d’un épanchement sanguin intra-musculaire. Dans d’autres cas,
les abcès des muscles sont symptomatiques, se rattachant à des états géné¬
raux graves, à tendance suppurative ou hémorrhagique. Tels sont les abcès
musculaires de la morve, du farcin, de l’infection purulente, de la scrofule,
et même du rhumatisme selon quelques auteurs. Enfin, il est facile de com¬
prendre que des foyers inflammatoires développés dans le voisinage d’un
muscle, dans les os, dans uneai’ticulation, dans le tissu conjonctif périmus-
culaire, puissent s’accompagner de propagation de cette inflammation au
muscle lui-même, ce qui constitue une autre variété de myosite phlegmo-
neuse, myosite par propagation.
Pendant longtemps la suppuration du muscle psoas, le psdüis [voy.
PsoïTis) fut le type des myosites, dont il constitue, en effet, une des formes
à la fois les plus graves et les plus fréquentes ; et un certain nombre de
points de l’histoire générale des abcès musculaires sont, en réalité, surtout
applicables à celle du psoïtis.
La plupart des abcès musculaires dits spontanés, et ceux du psoas ne
font pas exception, sont dus à des ruptures consécutives soit à la contrac¬
tion violente du muscle, soit à l’action d’un traumatisme, d’un choc ; ces
ruptures s’accompagnent généralement d’un épanchement de sang plus ou
moins abondant, d’un hématome qui s’enflamme et se termine par la sup¬
puration ; nous aurons à revenir plus loin sur les particularités des ruptu-
362 MÜSCLK. — pathologie ciimüRGiCALE. — myosite spontanée aigde.
res musculaires. Nous verrons notamment qu’il faut surtout, à cet égard,
établir une distinction entre les ruptures d’un muscle sain et celles qui se font
avec une facilité et une fréquence bien plus grandes sur des muscles préa¬
lablement malades, dans la fièvre typhoïdeetles fièvres graves, par exemple.
D’une façon générale, la rupture des muscles, chez l’homme sain, se ter¬
mine rarement par suppuration, même quand l’épanchement sanguin, est
considérable; dans ces cas, la résorption du caillot s’effectue assez rapide¬
ment, et la guérison s’obtient, le plus souvent, par une réunion fibreuse.
On a essayé d’expliquer la fréquence relative des abcès du psoas
par la rupture des fibres de ce muscle, sujet à de si violents et de si nom¬
breux efforts ; cependant dans une des plus nombreuses variétés de psoïtis,
dans le psoïtis consécutif aux couches, il est difficile d’établir si la rup¬
ture, à la suite des efforts nécessités par le travail, a été le fait primitif, ou
si elle ne résulte pas, au contraire, de la propagation au muscle de ces pro¬
cessus inflammatoires et suppuratifs, si communs dans lapuerpéralité, etse
passant dans les ligaments larges ou dans la fosse iliaque. En un mot, il est,
dans la plupart des cas, difficile de décider, même à l’autopsie, si l’abcès du
psoas est consécutif à une rupture préalable, ou si celle-ci nè s’est produite
que sur un muscle déjà malade. Même pour les cas de psoïtis observés chez
l’homme, une semblable difficulté subsiste souvent, vu la concomitance ha¬
bituelle d’abcès de la fosse iliaque. Ces abcès peuvent envahir l’inté¬
rieur de la gaine du psoas-iliaque, comme aussi, dans d’autres cas, ils
peuvent résulter eux-mêmes du retentissement de l’inflammation primi¬
tive du muscle sur l’aponévrose et le tissu cellulaire qui le séparent du
péritoine. Cependant il existe un certain nombre d’observations de
psoïtis survenus chez des sujets parfaitement sains, à la suite d’un effort
violent pour se redresser ou pour soulever un fardeau, par exemple, et qui
dérivent, selon toute apparence, de la rupture des faisceaux charnus du
muscle.
Le rhumatisme peut-il se terminer par suppuration? Autre problème dé¬
licat et qui a été diversement interprété. Il se rattache, du l’este, à la ques¬
tion plus compréhensive et tout aussi discutéè de la suppuration dans le
rhumatisme en général {voyez Rhdmatisme). C’est encore au sujet du psoïtis
que l’on a surtout invoqué l’origine rhumatismale de la myosite. Fischer,
dans son mémoire, discute judicieusement la doctrine de la terminaison du
rhumatisme musculaire par la suppuration, et il arrive, après la critique des
faits de Gendrin, deBouillaud, de Marchai (de Calvi), de Withmore, etc., à la
conclusion suivante ; « Il n’est pas certain, jusqu’ici, que le rhumatisme
musculaire se soit jamais terminé par suppuration ; aucun fait observé ne
le démontre. » 11 est probable que la plupart des faits publiés sous cette
rubrique se rattachent à une autre cause que le rhumatisme pur et simple,
et se relient soit à l’infection purulente qui revêt un appareil symptôma-
tique pouvant donner le change avec le rhumatisme, soit à des abcès du
tissu cellulaire propagés au muscle.
Myosite spontanée aiguë. — En dehors des affections générales, telles que
l’infection purulente, la morve, etc., il existe, quoique très-rarement, des
MUSCLE. — PATHOLOGIE OHIRUHGICALE — MYOSITE SPONTANÉE AIGUE. 363
inflammations idiopathiques spontanées des muscles se développant sans
ti’aumatisme, sans rupture fibrillaire préalable, et pouvant aboutir soit à la
résolution, soit à l’induration fibreuse, soit à la suppuration. Ce point a été
surtout mis en lumière par Velpeau, dont les idées ont été exposées dans
la thèse inaugurale de Dionis des Carrières. Fischer , Després , Ollier ,
Rœseler, ont également appUrté quelques contributions à l’étude des myo¬
sites spontanées.
Celles-ci reconnaissent deux causes principales : l’impression subite du
froid sur les parties recouvertes de sueur, ou bien encore la fatigue mus¬
culaire exagérée, à la suite d’un travail excessif ou prolongé, d’une marche
forcée, etc.; de là la fréquence relative de l’affection chez les hommes, sa
grande rareté chez la femme. (Sur les 10 cas de Dionis des Carrières,
une seule femme; sur 13 cas de Fischer, 2 cas chez la femme seulement.)
Les muscles atteints sont de préférence ceux qui fonctionnent le plus,
ce sont les « muscles travailleurs, par excellence, de l’économie » (Rœseler).
Tels sont les pectoraux, les jumeaux, le deltoïde, le biceps; le grand pec¬
toral surtout constitue un véritable muscle d’élection (Dionis, Fischer, Cru-
veilhier). Il est probable que, dans un certain nombre de cas, la rupture de
quelques faisceaux musculaires a précédé et déterminé l’inflamma¬
tion ; il est permis aussi d’admettre que le travail excessif, la fatigue, met
le muscle dans un état anatomique comparable à celui que l’on observe
dans la fièvre typhoïde ou dans le tétanos, et qui favorise singulièrement
les ruptures, surtout les ruptures fibrillaires. Ici encore il y aurait donc lieu
de restreindre le cadre des myosites proprement spontanées.
Nous n’insisterons pas sur la symptomatologie des myosites, soit primi¬
tives, soit consécutives à une rupture, à une contusion, etc.
Les symptômes consistent essentiellement en une douleur plus ou moins
vive, plus ou moins subite, localisée au niveau du muscle, s’exagérant par
la contraction ou par les mouvements passifs imprimés au membre. A la
palpation, au début, on perçoit une induration toute particulière, une dureté
ligneuse sur laquelle Velpeau insistait beaucoup dans ses leçons, et qui existe
sur le trajet du muscle dont elle occupe tantôt la totalité, tantôt une por¬
tion plus ou moins étendue seulement. Il va de soi que ce signe ne se
trouve que dans les myosites superficielles portant sur des muscles acces-
siblesàlapalpation; les symptômes des myosites profondes, du psoïtis, par
exemple, offrent des particularités qui tiennent au siège anatomique de la
lésion, aux fonctions des muscles, et comportent, par conséquent, des dé¬
tails dans lesquels nous ne saurions entrer.
Quand la myosite doit se terminer par suppuration, la dureté et la réni¬
tence du début font place à de l’empâtement qui passe graduellement à
de la véritable fluctuation ; en même temps, on observe tous les signes d’un
phlegmon circonscrit : de la rougeur et de l’œdème de la peau, avec dou¬
leur tensive, des frissons, de la fièvre. L’ouverture donne issue à du pus
phlegmoneuxmêlé de sang altéré, et, à l’examen microscopique, on trouve
des fragments de fibres musculaires plus ou moins modifiées.
Un mode de terminaison plus fréquent que la suppuration est celui par
304 MUSCLE. — pathologie chirurgicale. — myosite suppurative.
résolution ; , enfin, la myosite peut se terminer par l’induration fibreuse,
par une véritable sclérose.
Myosite suppurative diffuse, myosite maligne. — « Il existe une sorte de
myosite suraiguë .suppurative, à foyers dilïus ou circonscrits, maladie géné¬
rale, infectieuse, tout à fait analogue aux formes malignes de la péi'iostite
et de l’ostéomyélite. Cette affection survient chez des sujets encore Jeunes,
surmenés, placés dans dé mauvaises conditions hygiéniques. » (Hayem)
L’affection musculaire dont il s’agit, rai’e autant que grave, se développe,
en effet, dans le cours de ces suppurations profondes des membres, périos¬
tites, ostéomyélites suppuratives, décrites par Chassaignac sous le nom de
typhus des membres, et qui s’accusent surtout par des phénomènes généraux
intenses, par une fièvre considérable, adynamique, qui donne volontiers le
change et est confondue tantôt avec la fièvre typhoïde, d’autres fois (quand
le malade éprouve des douleurs dans la continuité des membres ou au ni¬
veau des jointures) avec un rhumatisme articulaire grave. A l’ouverture,
on trouve des suppurations profuses sous-périostées, disséquant le tissu
cellulaire profond, et souvent des suppurations musculaires qui ne sont
qu’une des localisations du processus pyogénique général.
Cependant, il existe quelques observations où la suppuration diffuse, ra¬
pide, suraiguë, était exclusivement limitée dans un ou plusieurs muscles,
s’accompagnant, du reste, de l’ensemble des symptômes graves que nous
venons de signaler, et conduisant rapidement à une terminaison mortelle.
Une première observation de ce genre est relatée par Dance. Il s’agit d’un
homme surmené qui fut pris de frissons, de fièvre intense, adynamique,
avec douleur dans la région inguinale et lombaii'e droite ; une incision pra¬
tiquée donna issue à une matière rougeâtre, fluide, à peine puriforme, fé¬
tide ; le malade succomba seize jours après le début des accidents. A l’autopsie,
« les muscles carré lombaire, psoas et iliaque, étaient dépouillés de leur
membrane cellulaire et aponévrotique, et transformés en une bouillie noi¬
râtre analogue à celle dans laquelle se réduit quelquefois la rate. Ce n’é¬
tait pas, en effet, de véritable pus que le foyer renfermait, mais bien une
sanie roussâtre qui semblait être plutôt le résultat du détritus des muscles
que d’une sécrétion purulente... Pas la moindre perforation, ni ulcération,
ni travail phlegmasique dans le cæcum et le côlon ; tout le canal intestinal,
l’estomac, le foie, les reins, ainsi que la vessie, étaient dans l’état normal. »
C’est bien là une forme de myosite maligne, à marche rapide, avec destruc¬
tion putrilagineuse du muscle et phénomènes généraux graves, comme ceux
que l’on observe dans les suppurations diffuses profondes, et notamment
dans l’ostéomyélite maligne.
Foucault, récemment, a publié une observation analogue, mais plus re-
mai’quable encore et sur laquelle Hayem surtout a attiré l’attention. Un
homme âgé de vingt-quatre ans, bien portant antérieurement, est pris de
douleur dans l’épaule et dans le bras gauches : fièvre intense, céphalalgie,
vomissements, prostration, météorisme, subdélire. On songe à un rhu¬
matisme céi’ébral. Le cinquième jour, on constate tous les signes d’un
phlegmon profond du bras; le soir même il succombe, et « comme lésion
MUSCLE. — PATHOLOGIE CHIRURGICALE. — ABCÈS. — RUPTURES. 365
unique on trouve une suppuration diffuse du triceps brachial ayant trans¬
formé la presque totalité de ce muscle en une sorte d’éponge gonflée de
pus. »
Il s’agit bien là d’une myosite suraiguë, procédant à la façon de certains
phlegmons diffus infectieux et s’accompagnant de tous les symptômes
d’infection générale et rapide de l’économie. Récemment, Nicaise a publié
deux observations analogues de myosite suppurée diffuse, portant dans un
cas sur la masse des adducteurs de la cuisse, dans le second sur le triceps
fémoral (la troisième observation de Nicaise nous semble devoir être dis¬
tinguée des cas qui nous occupent, car elle a trait à une suppuration fran¬
chement métastatique des triceps fémoral et brachial, avec arthrite puru¬
lente du genou, développée chez un sujet atteint d’ulcère variqueux
enflammé, avec lymphangite).
Ces myosites, à marche suraiguë et pour ainsi dire foudroyante, rentrent,
selon nous, dans la grande classe des phlegmons diffus profonds et malins ;
le pronostic en est tout aussi sévère et le traitement n’aura guère
de chance de succès que s’il est institué dès l’origine avec énergie :
il faut, par des incisions profondes et multiples, débrider les parties,
donner issue au pus ou à la sanie purulente et empêcher ainsi la mortifica¬
tion rapide des tissus et la résorption putride qui en est la conséquence
inévitable.
Abcès froids. — D’après A. Bérard etDenonviiliers, ces abcès ne seraient
pas extrêmement rares; ils en ont observé dans le biceps brachial, dans les
radiaux externes et le long supinateur; Fischer, Velpeau, Gosselin ont si¬
gnalé des faits analogues. Ces abcès se développent lentement, sans grande
douleur, sans changement de couleur de la peau, parfois même sans gêne
notable dans les mouvements ; le volume en est peu considérable et ne
dépasse guère celui d’une noix. On reconnaît que la tumeur siège dans le
muscle, en ce qu’elle en suit les mouvements dans les alternatives de relâ¬
chement et de contraction. Parfois même la tumeur, facile à explorer pen¬
dant le repos, disparaît tout à coup et semble se cacher derrière une
boutonnière résistante quand le muscle se contracte. (A. Bérard et Denon-
villiers.)
Ces abcès se développent surtout chez les sujets jeunes, lymphatiques,
scrofuleux; on pourrait les confondre avec des abcès gommeux, ou bien en¬
core avec des kystes suppurés intra-musculaires. La marche de la maladie,
les antécédents, la coexistence d’autres accidents scrofuleux, enfin la ponc¬
tion exploratrice guideront dans lë diagnostic ; du reste, ainsi que le fait
remarquer Armand Després, il existe trop peu de faits pour généraliser ce
qui peut caractériser ces lésions.
Des abcès par congestion peuvent pénétrer dans la gaîne d’un muscle,
surtout du muscle psoas, infiltrer, ramollir la substance musculaire en for¬
mant des collections plus ou moins considérables, dont l’histoire, du reste,
appartient à celle des abcès par congestion en général, avec leurs migra¬
tions et leurs modes de terminaison multiples.
. Rupture des muscles. — Une distinction fondamentale et qu’il est essen-
366 MUSCLE. — I'àïhologie ghirl'rgic.4.le. — ruptures.
tiel d’établii’ tout d’abord est celle des ruptures musculaires (sous-cuta¬
nées) survenues chez l’homme sain d’avec celles qui se produisent chez
l’individu malade, dans le cours ou dans la convalescence de la fièvre ty¬
phoïde, par exemple, et en général des fièvres graves. Cette dernière classe,
portant surtout sur les muscles droits de l’abdomen, sur le psoas, sur les
adducteurs de la cuisse, est liée à une altération préalable plus ou moins
étendue du système musculaire, à une dégénérescence cireuse ou granulo-
ch’euse, dont l’histoire appartient à la partie. médicale de cet article (?;oÿ.
page 280).
C’est généralement pendant un mouvement un peu vif, dans la toux, le
vomissement, lors des efforts de défécation que ces ruptures s’effectuent; le
mécanisme en est facile à concevoir, si l’on réfléchit que l’altération est
inégalement répartie sur la longueur du muscle, dont certains segments
sont profondément atteints, tandis que d’autres, presque intacts, se con¬
tractent énergiquement et déterminent ainsi la rupture des portions dégé¬
nérées. La rupture des faisceaux musculaires s’accompagne toujours de
celle de vaisseaux plus ou moins abondants et d’un hématome consécutif,
c’est dans le foyer ainsi constitué que se développent des processus in¬
flammatoires aboutissant tantôt à la suppuration, tantôt à la régénération
du muscle.
Ce sont ces ruptures musculaires survenant chez l’homme sain, ou du
moins sans altération antécédente du muscle, qui doivent exclusivement
nous occuper. Ce n’est guère que depuis le mémoire classique de J. Sédillot
(1817) que l’attention des chirurgiens fut appelée sur ce point; autre¬
fois, on les confondait soit avec de simples douleurs musculaires, soit
surtout avec les ruptures tendineuses, avec lesquelles, en effet, elles pré¬
sentent d’étroites analogies.
Elles s’effectuent presque toujours au moment de la contraction excessive
ou mal dirigée du muscle même qui- en est le siège ; il est douteux que la
rupture vraie puisse avoir lieu sur un muscle eu état de relâchement, à
moins toutefois qu'elle ne résulte de Faction directe d’un corps étranger,
ce qui rentre dans le cadre des traumatismes, et non dans celui des ruptures
spontanées.
Il est assez difficile de concevoir comment un muscle vient à se rompre
sous l’influence de sa propre contraction, la résistance du muscle devant
augmenter dans la proportion même de l’effort qu’il déploie. Aussi les rup¬
tures musculaires sont-elles moins fréquentes que les ruptures tendineuses
(Nélaton), malgré l’opinion contraire de J. Sédillot, ou que l’arrachement
des surfaces osseuses qui donnent insertion aux tendons.
« Les ruptures musculaires proprement dites, occupant le ventre même
du muscle, affectent le plus ordinairement les fléchisseurs, dont les fibres
sont longues et les tendons très-courts... Beaucoup plus rarement les exten¬
seurs en sont affectés ; cependant, des faits incontestables démontrent qu’elles
ont quelquefois pour siège les jumeaux, le crural antérieur, les muscles des
gouttières vertébrales » (Nélaton).
La rupture musculaire est toujours le résultat d’un effort subit, excessif,
MUSCLE. — PATHOLOGIE CHIRURGICALE. — RUPTURES. 367
et provoquant un déplacement des leviers osseux si rapide, que la résis¬
tance du muscle est surmontée et que la rupture a lieu avant que l’indi¬
vidu, prévenu de l’impuissance de son effort, ou du développement exa¬
géré de contraction musculaire auquel il se livre, ait eu le temps de modérer
cet effort. Ce sont surtout les mouvements d’ensemble, tels que le saut, la
course, l’action d’élever un fardeau, qui entraînent la rupture ; le côté droit
du corps est le plus fréquemment le siège de cet accident. Les efforts du
vomissement, de l’accouchement, de la défécation interviennent également
dans la production des ruptures, quoique ces actes ne les provoquent
guère, d’habitude, que sur des muscles préalablement malades. Les rup¬
tures musculaires sont assez fréquentes à la suite des violentes convulsions
du tétanos, de l’épilepsie, du delirium tremens.
Les ruptures musculaires sont complètes ou incomplètes, c’est-à-dire que
la solution de continuité divise totalement le muscle en deux segments ou
qu’elle n’intéresse qu’un certain nombre de faisceaux ou de fibres. Le plus
souvent, un épanchement sanguin plus ou moins abondant s’effectue si¬
multanément et peut s’accompagner d’une ecchymose visible quand le
muscle est sous-cutané.
La rupture survient, comme nous l’avons dit, le plus souvent à la suite
d’un effort excessif et mal calculé ; l’individu éprouve une douleur subite,
intense, qu’il compare à un coup de fouet, à un coup de bâton, et qui siège
au niveau de la rupture ; souvent on perçoit un craquement soudain plus ou
moins net, rappelant parfois le bruit ‘qui accompagne les fractures des os.
Le mouvement que le sujet était en train d’accomplir est brusquement sus¬
pendu ; quand la lésion occupe les muscles des extrémités inférieures ou les
extenseurs du tronc, la marche est impossible, le malade se couche ou s’as¬
sied; quand la rupture affecte les muscles de la nuque ou les sterno-mas-
toïdiens (ce qui arrive assez souvent chez les terrassiers qui projettent en
haut des pelletées de terre), l’attitude est particulière et rappelle celle du
torticolis.
Si l’on explore la région malade, on constate, quand la rupture est com¬
plète, un écartement souvent considérable entre les deux segments du
muscle, écartement qui augmente quand le muscle se contracte ; par des
manœuvres douces et en mettant le muscle en relâchement, on peut, au
contraire, presque en affronter les deux bouts. Quand la rupture est par¬
tielle et quand quelques fibres seulement sont compromises, les signes lo¬
caux, sauf la douleur exaspérée par les mouvements et un gonflement plus
ou moins étendu, ne sont guère caractéristiques, et c’est par le mode de
production, par l’intensité et l’apparition subite de la douleur, par la gêne
fonctionnelle, que l’on est surtout amené à soupçonner la rupture {voy.
Lumbago.)
11 est rare que les ruptures musculaires, même complètes et étendues, se
terminent, chez l’homme sain, par suppuration ; le plus souvent, le caillot
interposé se résorbe ou s’organise; une intersection fibreuse solide réunit
les bouts divisés du muscle, et le sujet récupère l’intégrité presque absolue
de son fonctionnement musculaire.
MUSCLE. — PATHOLOGIE CHIKURGICALE.
Le traitement consistera surtout dans le repos, dans une bonne position
imprimée au membre, de façon à relâcher le muscle et à en rappi'ocher le
plus possible les deux segments divisés. Les résolutifs calmeront l’inllam-
mation locale et faciliteront la résorption de l’épancbement. La cicatrice
une fois obtenue, on favorisera le jeu du muscle et on en activera la nu¬
trition par l’emploi du massage, de douches, de frictions, etc.
Le domaine des ruptures musculaires partielles et ne se traduisant guère
que par de la douleur locale et de l’impotence fonctionnelle est plus étendu
qu’on ne serait tenté de le croire de prime abord. C’est ainsi que Gubler, dans
ses récentes et intéressantes recherches sur la cinésialgie, a montré qu’un
grand nombre d’états douloureux des muscles, de pleurodynies, de myody¬
nies se rattachent probablement à des ruptures incomplètes portant sur
quelques fibres musculaires. (Voy. la partie médicale de cet ai’ticle,
page 303).
En revanche, le professeur Verneuil, tout récemment, a appelé l’attention
• sur certaines formes graves de ce que l’on appelle vulgairement le coup de
fouet, et que l’on attribue communément à la rupture de quelques faisceaux
des muscles du mollet et surtout du plantaire grêle (J. Sédillot). Cette rup¬
ture, que personne n’a jamais pu observer de visu, ne suffit pas pour l’ex¬
plication des phénomènes inquiétants de phlébite que Verneuil a vus parfois
survenir à la suite du coup de fouet, et qui, dans deux cas, entraînèrent
la mort. Dans la pensée de Verneuil, il s’agissait sans nul doute, non de
rupture musculaire, mais de rupture veineuse portant sur des veines pro¬
fondes et variqueuses du mollet. Ces ruptures veineuses peuvent être sui¬
vies de tout le cortège habituel de ce genre de lésions, de phlébite, d’infec¬
tion purulente et d’embolie ; dans un cas de Verneuil, relatif à un coup de
fouet survenu chez un variqueux, des manœuvres de massage exercées
pendant la convalescence occasionnèrent la mort subite.
Il importe donc, dans certains coups de fouet, survenant surtout chez
des sujets variqueux, de ne jamais perdre de vue la possibilité de la rupture
d’une varice profonde; de là l’indication formelle d’un repos rigoureux,
d’une immobilité sévère, et l’abstention de tout massage, recommandée par
J. Sédillot, pratique qui pourrait facilement avoir pour résultat le détache¬
ment d’un caillot avec sa migration et toutes ses conséquences fatales.
Hernies musculaires. — Sous ce nom, on désigne « la rupture de l’apo¬
névrose d’enveloppe d’un muscle, à travers laquelle s’engagent les fibres
du muscle pendant sa contraction, comme les viscères intestinaux s’enga¬
gent dans des ouvertures normales ou accidentelles » (Després, page 130).
Mentionnée pour la première fois par Fouteau et par Reydellet, cette affec¬
tion rare a été surtout étudiée par Dupuytren, Bérard, Mourlon, Dauvé,
et la réalité ne saurait aujourd’hui en être contestée.
Les hernies musculaires occupent surtout les puissants muscles sous-cu¬
tanés du membre abdominal, les adducteurs de la cuisse, les jumeaux, le
droit antérieur de la cuisse ; on les a principalement décrites chez les cava¬
liers, au moment des efforts pour se mettre en selle, ou à la suite d’une ad¬
duction trop énergique des cuisses. Que, dans ces cas, la pression fréquente
MUSCLE. — PATHOLOGIE CHIRURGICALE.
éprouvée par l’aponévrose par le fait de monter à cheval, favorise l’usure
progressive et finalement, sous l’influence d’un effort violent, la rupture de
cette membrane, ainsi que le pense Dupuytren, c’est là un fait probable.
Quelquefois (cas de Ch. Sédillot) la hernie musculaire s’effectue lente¬
ment, silencieusement, sans effort préalable ; mais le plus souvent c’est à la
suite d’une contraction musculaire vive qu’apparaît la tumeur, parfois avec
un craquement particulier et que le cavalier dont parle Mourlon comparaît
à un coup de pistolet. La douleur, le plus souvent, est forte, pai’fois accom¬
pagnée de syncope, parfois à peine accusée. En même temps, apparaît sous
la peau une tumeur molle, réductible totalement ou en partie, pâteuse lors
du repos des muscles, durcissant notablement pendant la contraction. Il
n’est pas rare de trouver un bord dur circonscrivant la tumeur pendant le
relâchement des muscles (Larrey), et donnant au toucher la sensation d’une
véritable boutonnière aponévrotique. Jamais la tumeur n’est pédiculée.
Les hernies musculaires, devenues habituelles, s’accompagnent d’une
simple gêne plutôt que de symptômes proprement pathologiques ; tout se
borne, le plus souvent, à la présence de la tumeur et à un affaiblissement
plus ou moins notable du muscle qui en est le siège.
Quand la hernie musculaire est simple, que la tumeur n’a pas contracté
d’adhérences avec la peau, qu’elle s’affaisse pendant le relâchement pour
durcir pendant la contraction du muscle, que la boutonnière fibro-aponé-
vrotique qui la bride est nettement dessinée, le diagnostic est facile ; il
en est- autrement quand le muscle hernié et les parties environnantes ont
contracté des adlîérences. qui masquent les signes caractéristiques delà
hernie musculaire.
Le traitement sera toujours d’une grande simplicité. Quand la tumeur
n’est pas développée et qu’elle ne détermine pas de gêne, il n’y a rien à
faire; quand la hernie est plus volumineuse, il est bon de la maintenir,
soit par des bandages en coutil, soit par une petite pelote. Follin conseille,
dans le but d’obtenir la guérison radicale, .de faire une incision profonde
allant Jusqu’au.K. muscles, de faire suppurer la plaie, et de provoquer ainsi
une cicatrice fibreuse solide oblitérant la perte de substance éprouvée par
l’aponévrose. Quant à l’ablation de la portion de muscle herniée, quoi
qu’elle ait été pratiquée par Barwell*et par Sédillot, c’est là une opération
dont il sera sage, dans la plupart des cas, de s’abstenir. .
Luxations. — Les rares cas décrits sous cette rubrique se rapportent
en réalité à des luxations de tendons, et nous renvoyons à ce mot
{voy. Tendon) pour l’exposé de quelques observations relatives à ce point.
Tumeurs. Épanchements sanguins. — Hématomes intra-musculaires.
— La plupart des hémorrhagies intra-musculaires décrites par Cruveilhier
et Velpeau sous le nom d’apoplexie des muscles, se rapportent en fait à
des cas de ruptures musculaires, avec hématomes plus ou moins considé¬
rables, développées dans le cours des fièvres graves, et surtout dans la fièvre
typhoïde ; nous n’avons donc pas à nous en occuper.
Des hématomes peuvent encore se produire dans les ruptures musculaires
effectuées chez l’homme sain (faits de Fouteau, Deramé, Richerand, Larrey,
NOUV. DICT. DE HÉD. ET CHIB. XXIII. — 24
370
MUSCLE. — PATHOLOGIE CHIRURGICALE.
Richardson, Legouest). Le diagnostic en est généralement facile et se con¬
fond avec celui de la déchirure du muscle, cause première de l’hémor¬
rhagie. Le pronostic est en général bénin, si l’hémorrhagie a lieu chez un
homme sain, en dehors de la fièvre typhoïde, du scorbut, de l’hémophilie
■ou d’auti’es maladies à tendance hémorrhagique. L’ouverture de la tu¬
meur n’est guère à conseiller, même quand la résolution sera tardive, car
elle s’efiéctue presque toujours à la suite du repos et de l’application de
quelques topiques.
Tumeurs érectiles. — Les angiomes simples ou caverneux: des muscles,
disent Cornil et Ranvier, ne sont pas rares. Després en a réuni six observa¬
tions dans sa thèse de concours, en faisant abstraction des tumeurs érectiles
•des lèvres et de la langue qui envahissent fréquemment la substance mus¬
culaire. On les a constatés sur le demi-membraneux (cas de Teevan), sur
le sterno-mastoïdien (R. Liston), sur le grand dorsal (Legros-Clarck), dans
l’épaisseur du long supinateur (Demarquay), sur le triceps crural (Richet).
Histologiquement, la constitution de ces tumeurs est celle de toutes les tu¬
meurs caverneuses. Le diagnostic en a été rarement fait avant l’opération,
la tumeur étant facilement confondue avec un lipome ou un fibrome, à
moins que les signes ne soient, comme dans le cas de Liston, ceux
d’une tumeur érectile sous-cutanée ; c’est, du reste, le seul cas où la lésion
ait été diagnostiquée. L’ablation est le meilleur mode de traitement (Ar¬
mand Després).
Varices. — D’après les remarquables recherches de Verneuil sur les vari¬
ces profondes précédant souvent l’apparition de varices superficielles, on
sait que les dilatations variqueuses occupent non-seulement les veines
profondes intermusculaires, mais les rameaux intra -musculaires eux-
mêmes, d’où la consistance pâteuse, noueuse, souvent pseudo-lipomateuse
que présentent parfois, à la palpation, les muscles des mollets chez les su¬
jets variqueux. C’est à ces tuinéfactions, tant intra-musculaires qu’extra¬
musculaires, et à la compression des filets nerveux qu’elles déterminent
qu’il faut attribuer, en partie, les douleurs éprouvées par ces sujets, surtout
à la suite de la marche ou de la station prolongée.
Lipomes. — Armand Després ne cite que deux cas de lipomes obsei’vés
tous deux sur les muscles de la langue (cas de Laugier et de Follin), et en¬
core ces néoplasmes siégeaient-ils en réalité ou dans les interstices muscu¬
laires ou sous la muqueuse de l’organe. Depuis, Volkmann en a signalé un, de
la grosseur d’un œuf de canard, siégeant dans l’épaisseur même du demi-
membraneux ; Faraheufen a trouvé un autre sur le cadavre, sous l’aponé¬
vrose d’enveloppe du muscle couturier. Il s’agit donc là de pures curiosités
anatomo-pathologiques .
Tumeurs cancéreuses des muscles. — Le cancer des muscles est presque
toujours secondaire, soit qu’il résulte de la propagation directe de produc¬
tions cancéreuses développées dans leur voisinage, soit qu’il se dépose
dans les muscles, comme ailleurs, comme localisation métastatique d’une
carcinose généralisée. Quant au cancer des muscles, il est extrême¬
ment «are et son existence est contestable.
MUSCLE. — PATHOLOGIE CHIRURGICALE.
371
Le cancer propagé aux muscles (carcinome vrai,squirrhe ou épithélioma)
est fréquent ; il s’observe surtout sur les muscles de la paroi thoracique,
par propagation du cancer du sein, ou sur le muscle orbiculaire des lèvres
dans le cancroïde des lèvres, ou sur les muscles linguaux dans le cancer de
la langue ; les cancers du bulbe oculaire envahissent constamment les
muscles de l’orbite, etc. On a constaté, dit Rindfleisch, que dans tous ces
cas les muscles restent complètement passifs. Les éléments cancéreux in¬
filtrent simplement les interstices des faisceaux primitifs, les dissèquent en
quelque sorte et les atrophient. Cependant, d’après 0. Weber, les cellules
comprises dans l’intérieur du sarcolemme (noyaux musculaires), prennent
part au processus, se multiplient et donnent naissance à de véritables nids
de cellules cancéreuses placées à l’intérieur de la gaine du sarcolemme.
Volkmann, dans des recherches récentes, a constaté ces mêmes nids can¬
céreux dans l’intérieur du sarcolemme ; mais pour lui ils résulteraient, non
de la prolifération des noyaux intra-musculaires, mais de la pénétration, à
travers le sarcolemme érodé, des cellules cancéreuses.
Le carcinome métastatique des muscles apparaît sous forme de noyaux
plus ou moins gros et qui n’offrent rien de caractéristique.
Le cancer primitif des muscles est tellement rare que son existence même
est hypothétique ; telle est la conclusion à laquelle arrive Després à la suite
de la discussion à laquelle il soumet les diverses observations publiées par
Teevan, Paraientier, Vidal, Demarquay, Chassaignac, Vignes, etc., comme
étant des cancers primitifs des muscles ; la plupart avaient trait à des can¬
cers propagés ou métastatiques, ou à des sarcomes.
Sarcomes. — Les tumeurs sarcomateuses sont assez fréquemment ob¬
servées sur les muscles, où elles se développent le plus souvent par
propagation, dans quelques cas d’une façon incontestablement primitive, et
alors elles siègent volontiers au point de jonction du muscle et du tendon,
parfois sur le tendon lui-même (Volkmann). Toutes les variétés de sarcomes
(fibro-sarcome, sarcome médullaire, glio-sarcome, myxo-sarcome, etc.)
peuvent occuper les muscles ; ils infectent rarement le ganglion, mais ré¬
cidivent facilement sur place, surtout si l’ablation n’est pas totale ; parfois
ils sont suivis de généralisation.
Myomes. — On désigne sous ce nom des tumeurs renfermant des élé¬
ments musculaires en plus ou moins grande abondance ; tantôt ce sont des
fibres striées, d’où le nom de rhabdomyomes {piSSoç, strié, cannelé) pro¬
posé par Zenker pour les tumeurs composées de la sorte ; tantôt, et le plus
souvent, ce sont des fibres lisses, d’où la dénomination de lëiomyome
().eTo;, lisse) . Virchow a proposé de substituer à la nomenclature de Zen¬
ker, qui cependant est généralement acceptée, les désignations de myome
strio-cellulaire et myome lœvicellulaire.
Les rhabdomyomes sont extrêmement rares, surtout à l’état de rhabdo-
myome pur, c’est-à-dire formé presque exclusivement par des fibres mus¬
culaires ; le plus souvent celles-ci sont plus ou moins abondantes et mêlées
de tissu conjonctif ordinaire, ou de tissu lymphoïde, ou bien encore de
tissu myxomateux ou sarcomateux ; dans d’autres cas, les faisceaux mus-
372
MUSCLE. — PATHOLOGIE CHIRURGICALE,
culaires sont séparés par de véi’itables dilatations kystiques; de là les
différentes variétés de ce que Zeuker appelle le rhabdomyome mixte, le
myome cystique, le sarcomyome, etc.
Le rhabdomyome se rencontre, le plus souvent, à l’état congénital, et les
moins rares de tous, à cet égard, sont les myomes congénitaux du cœur
(cas de Virchow, de Recklinghausen et de Kantzow). Skezeczka, cité par
Virchow, a publié un cas analogue recueilli chez l’adulte, où tout le ven¬
tricule gauche, ainsi que la cloison, formait une tumeur aréolaire, comme
spongieuse, une sorte de myome caverneux.
Les cas de macroglossie, congénitale ou acquise, rentrent aussi dans la
classe des rhabdomyomes, quoique la limite d’avec la simple hypertrophie
soit, dans l’espèce, difficile à établir ; d’après Virchow, la plupart des faits
connus de macroglossie se rapportent surtout à un développement exagéré
du tissu conjonctif interfibrillaire, soit sous forme de tissu conjonctif simple,
soit sousforme de tissu connectifavecdes cavités lymphatiques ou un véritable
tissu caverneux ; en un mot, la macroglossie ne diffère de la glossite in¬
terstitielle proprement dite que par ce fait que, malgré l’hypertrophie de la
gangue conjonctive, la substance musculaire, loin de s’atrophier, se con¬
serve parfaitement {toij. art. Langue, t. XX, p. 130 et suiv.).
Billroth, Lambl, Buhl ont décrit sous le nom de myomes, de rhabdo¬
myomes, des tumeurs analogues observées sur les muscles extérieurs
(muscles du bras, grand pectoral, muscles de la région lombaire). Virchow,
dans la critique qu’il fait de ces cas, met en doute la nature proprement
musculaire de la tumeur ; il montre qu’il peut exister dans ces faits une
double source d’erreur ; la première, qui consiste à prendre pour des
fibres musculaires de nouvelle formation des faisceaux musculaires atro¬
phiés ; la seconde, qui consiste à regarder comme des éléments contractiles
les giganti-œllules (plaques à noyaux multiples) qui parfois présentent
une striation très-nette. « Je ne connais, conclut Virchow, jusqu’à pré¬
sent, aucun cas certain de tumeur charnue à cellules striées,, des muscles
périphériques volontaires, en d’autres termes, aucun cas de myome hyper¬
plasique. »
Il en est autrement de ce que Virchow appelle les myomes hétéropla-
siques, ou hétérotopiques, c’est-à-dire formés d’éléments musculaires striés
plus ou moins nombreux développés au sein de tumeurs variables et dans
des régions du corps où normalement le tissu musculaire fait défaut.
Rentrent dans cette catégorie les cas de Virchow, de Billroth, de Senft-
leben, etc., où l’on constata l’existence de fibres musculaires striées dans
des sarcomes ou des cystosarcomes développés dans la tunique vaginale du
testicule, dans l’ovaire, dans la mamelle, dans la glande coccygienne. Il
est probable qu’il s’agissait dans ces cas de tumeurs par inclusion, de téra¬
tomes plutôt que de néoplasies hétérotopiques proprement dites.
Pour ce qui est de la bénignité ou de la malignité des rhabdomyomes,
la question est encore indécise, vu le peu de cas jusqu’ici observés, et la pré¬
dominance des formes mixtes (myosarcomes, myocarcinomes). Cependant,
même pour les myomes purs et non hétérotopiques- (comme dans le cas
MUSCLE. — PATHOLOGIE CHIRURGICALE. 373
de Billroth, où il s’agit d’un rhabdomyome des muscles du bras), la récidive
a été souvent rapide et la tumeur manifestement maligne.
La deuxième espèce de myome, celle qui est constituée par des fibres-
cellules lisses (leïomyome), est de beaucoup la plus fréquente. Elle com¬
prend la plupart des tumeurs anciennement désignées sous le nom de
corps fibreux (Bayle), tumeurs desmoides (J. Millier), tumeurs fibrdides
(Rokitansky), etc. En réalité, outre un tissu conjonctif interstitiel plus ou
moins dense, plus ou moins modifié, elles se composent surtout de fibres-
cellules qui apparaissent très-nettement, sous forme de faisceaux régulière¬
ment disposés, avec leur noyau allongé caractéristique, sur des préparations
ayant séjourné dans l’acide nitrique. Ces tumeurs s’observent sur tous les
viscères creux à tunique musculaire lisse, sur l’intestin, sur la vessie,
mais surtout sur l’utérus, qui en est le siège d’élection, et c’est à l’article
Utérus que l’on trouvera l’bistoire anatomique et clinique de ces tumeurs.
Kystes hydatiques. — Il existe dans la science un certain nombre d’ob¬
servations de kystes bydatiques développés dans l’intérieur même des
muscles, abstraction faite des cas plus nombreux de kystes siégeant dans le
tissu cellulaire intermusculaire. Després et Orillard, dans sa tbèse inaugu¬
rale, ont réuni et discuté la plupart de ces faits. Les muscles occupés par lès
kystes bydatiques sont surtout le biceps buméral (4 observations), le del¬
toïde (2 observations), le grand pectoral (2 observations), les masses sacro-
lombaires, le triceps brachial , le carré des lombes, etc. Les kystes sont géné¬
ralement peu volumineux, entourés d’une membrane fibreuse plus ou moins
épaisse qui les sépare du tissu musculaire refoulé, anémié et sclérosé par
places ; le plus souvent il existe plusieurs bydatides ; quelquefois on n’en a
trouvé qu’une seule. Le liquide peut être clair, transparent, non coagulable
par la chaleur, ou bien louche et puriforme quand le kyste s’est enflammé ;
on y trouve des bydatides intactes ou plus ou moins flétries, ou simplement
des crochets. Dans certains cas (Cruveilhier fils), malgré des recherches soi¬
gneuses, on n’a pas constaté, dans l’intérieur des vésicules, la présence de
crochets.
Dans deux cas, le diagnostic a été fait (par Dupuytren et Nélaton) avant
toute incision et toute ponction, grâce à l’existence du frémissement byda¬
tique. Le plus souvent, la nature de la tumeur n’est reconnue qu’après
l’intervention chirurgicale, et alors que l’on croyait avoir alîaire à un abcès
froid, à un kyste simple, à un lipome, etc. La ponction exploratrice, en
donnant issue à un liquide clair, transparent comme l’eau de roche, non
coagulable par la chaleur et l’acide nitrique, ou bien encore à des vésicules
ou à des crochets d’échinocoques, établira la nature spéciale de la tumeur.
Tous les cas publiés ont été suivis de guérison complète, à la suite de
l’incision simple, de l’ablation ou de l’énucléation de la tumeur.
Cysticerques. — Dans les cas de ladrerie observés chez l’homme, l’exis¬
tence de ces parasites dans l’intérieur des muscles n’a guère été constatée,
jusque dans ces derniers temps, qu’à l’autopsie, où on les a trouvés fi’é-
quemment dans la plupart des muscles extérieurs, aussi bien que dans le
cœur. Chabert observa chez un enfant une tumeur sous la langue, laquelle
374
MUSCLE. — PATHOLOGIE CHIRURGICALE.
ayant été enlevée par Chaumontel, fut reconnue comme étant un cysticerque.
Ce fait, ainsi que les observations de Grève, de Behrend et le cas de Billroth,
est plutôt un exemple de cysticerques sous-muqueux que de cysticerques-
intra-musculaires proprement dits. Boyron, dans une thèse récente sur la
ladrerie chez l’homme, a publié un certain nombre d’observations dans la
plupart desquelles les muscles contenaient des cysticerques. L’observation
de Broca est particulièrement instructive ; il s’agit d’un homme portant sur
les parois du tronc et de la poitrine de petites tumeurs prises pour des
productions syphilitiques ; ces tumeurs siégeaient dans les muscles, quel¬
ques-unes faisaient saillie sous la peau ; leur volume variait depuis celui
d’un pois jusqu’à celui d’une noisette. « L’une de ces tumeurs fut incisée
sur l’avant-bras droit, et à travers les fibres musculaires écartées on trouva
un kyste renfermant un scolex de tænia solium, avec son rostre arrondi,
ses quatre oscules et ses deux rangées de crochets. » Les muscles qui pré¬
sentaient le plus grand nombre de ces tumeurs étaient les pectoraux, les
muscles du dos et de l’épaule, le biceps ; les muscles des membres infé¬
rieurs, de la cuisse, du mollet, en contenaient aussi, mais en moins grand
nombre. Disons que le malade rendait par les selles des anneaux de ver
sblitaire et qu’il souffrait de vertiges, de céphalalgie, de troubles de la vue,
de pertes de connaissance sous forme d’attaques, indiquant des localisations
plus profondes et plus graves de l’affection parasitaire.
Broca traita les tumeurs sunerficielles par la ponction et l’écrasement
entre les doigts; 375 kystes furent ainsi ponctionnés dans l’espace de deux
mois et demi; cette opération suffit pour les flétrir et les faire revenir sur
eux- mêmes.
Dans une observation de Lancereaux, reproduite dans la même thèse, il
s’agit de kystes multiples à cysticerques, disséminés sous la peau et dans
l’épaisseur des muscles ; une tumeur à cysticerques existait également sous
la langue, localisation fréquente et caractéristique de la ladrerie chez le
porc, mais rare chez l’homme.
Trichines. — Les lésions musculaires résultant de la présence de tri¬
chines sont exposées à l’article Entozoaires [Trichines et Trichinose), t. XIII,
p. 395 et suiv.
Au point de vue de la pathologie externe, le système musculaire, envi¬
sagé d’une façon générale, comporterait un certain nombre de considéra¬
tions intéressantes, mais qui trouveront mieux leur place ailleurs. Telle est
l’influence des muscles sur les déplacements des os dans les fractures ; tel
est encore le rôle que jouent ces organes dans la production des luxations-
et dans les difficultés que comporte leur réduction; dans les amputations,
la tonicité et la contractilité musculaires rendent compte des rétractions,
primitives aussi bien que consécutives, que présentent les moignons. Il
serait aisé de multiplier ces exemples.
On trouvera à l’article Ténotomie les notions qui s’appliquent aux con¬
tractures et aux rétractions musculaires, envisagées au point de vue des¬
indications opératoires [voy. aussi les articles Contracture, Pied-bot,
MUSCLE. — PATHOLOGIE CHIKURGICALE. — BIBLIOGRAPHIE. 375
Torticolis) ; il suffira ici de signaler ce qui a trait à la plus rare de ces
opérations, à la myotomie proprement dite.
Myotomie. ■ — Dans les cas de contracture ou de rétraction des muscles,
le chirurgien porte le plus habituellement la section sur les tendons dhn-
sertion, plus facilement accessibles, moins vasculaires, moins volumineux;
toutes ces raisons, et d’autres analogues, rendent la myotomie une
opération e.xceptionnelle, de nécessité et ne se pratiquant que dans cer¬
taines conditions spéciales. Il faut y recourir nécessairement quand le
muscle ne possède pas de tendon ou quand son insertion tendineuse est
tellement courte, qu’il est difficile de l’atteindre. En réalité, ainsi que le fait
remarquer le professeur Sédillot, l’une des opérations les plus courantes de
la ténotomie, la section du cléïdo-mastoïdien à son lieu d’élection, c’est-
à-dire à environ un centimètre et demi au-dessus de la clavicule, « appartient
autant à la myotomie qu’à la ténotomie, si l’on considère la structure des
parties que l’on divise ».
Dans certains cas, à la suite de l’insuccès de la ténotomie dans le torti¬
colis par exemple, Stromeyer, Amussat, Roux divisèrent le corps même du
sterno-cléido-mastoïdien et quelques faisceaux du trapèze ; le pectiné, le
couturier ont été incises de même par Stromeyer. Mais ce fut surtout
J. Guérin qui, par ses recherches expérimentales et cliniques, étendit le
domaine de la myotomie et l’appliqua au traitement des luxations congé¬
nitales et surtout des déviations rachidiennes.. C’est en effet sur les muscles
sacro-lombaires, long dorsal, etc., que la myotomie a été pratiquée le plus
souvent ; le manuel opératoire est du reste identique à celui de la téno¬
tomie : la principale règle de la myotomie comme de la ténotomie est de
se conformer aux préceptes de la méthode sous-cutanée, de ne faire qu’une
très-minime ouverture aux téguments, de diviser le muscle à l’aide d’un
bistouri très-étroit ou du ténotome et de fermer aussitôt la plaie à l’aide de
taffetas gommé, pour éviter la pénétration de l’air.
J. Guérin a pratiqué maintes fois cette opération sur les muscles du
dos, a provoqué dans certains cas des solutions de continuité en appa¬
rence effrayantes, de 0”‘,25 de long sur 0,06 de profondeur, sans cependant
observer d’accidents. Le sang épanché forme souvent un véritable héma¬
tome fluctuant sous la peau ; mais il se résorbe rapidement et l’interstice
qui existe entre les faisceaux divisés est rapidement comblé par du tissu
de cicatrice. Mais si, généralement, la myotomie, même quand elle porte
sur la large musculature du dos, n’est pas suivie d’accidents, en revanche
elle demeure souvent inefficace au point de vue du traitement des dévia¬
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MYOSITE. Voy. Muscle.
MYRTACÉES. — histoire naturelle. 377
MYRllVGlTE. Voy. Oreille.
MYRRHE. On appelle ainsi un suc gommo-résineux qui découle du
gommier porte-myrrhe {Balsamodendron Ehrenbergianum, Berg.), arbuste
rabougri et épineux de la famille des téréblnthacées-bürséracées qui habite
l’Ai’abie et l’Abyssinie.
La myrrhe se présente sous forme de larmes irrégulières, pesantes, rou¬
geâtres, de volume très-variable, couvertes d’efflorescences blanchâtres,
demi-transparentes, fragiles, à cassure brillante avec de petites stries blan¬
châtres. Sa saveur est âcre, amère ; son odeur forte, aromatique, particu¬
lière. On donne le nom de Myrrhe onguiculée à certains fragments présen¬
tant des stries jaunâtres en forme d’ongle. Cette substance est plus soluble
dans l’eau que dans l’alcool. On doit rejeter celle qui est en masses agglo¬
mérées, noirâtres et mélangées de produits ligneux. Sa solution alcoolique
donne avec l’acide azotique un précipité rose qui passe au rouge et à la
couleur lie de vin. Cette substance contient : une huile volatile (Myrrhol),
deux principes résineux, l’un mou et l’autre sec, de la gomme soluble, de
l’adragantine , des sels. L’huile volatile est incolore, très-fluide, d’une
saveur balsamique et camphrée.
La myrrhe est une substance stimulante qui, à faible dose, excite les fonc¬
tions digestives, augmente l’appétit. A dose plus élevée, elle détermine une
excitation générale ; Delioux de Savignac recommande comme antigastral¬
gique un vin dont voici la formule :
Myrrhe pulvérisée . . 20 grammes.
Écorce d’oranges amères . 15 —
Vin de Malaga . 1 litre.
Il prescrit un verre à madère, soit deux cuillerées de ce vin, avant ou après
le repas, selon le moment où les douleurs gastriques se font le plus sentir.
On a indiqué cette gomme résine dans les catarrhes chroniques, la leu¬
corrhée, l’aménorrhée, la chlorose, seule ou unie aux préparations mar¬
tiales, soit sous forme de poudre, dose 5 décig. à A grammes, soit sous forme
de teinture, A à 8 grammes. La teinture sert au pansement des caries
osseuses et dentaires, de la gangrène ; Delioux de Savignac recommande
une teinture à l’eau-de-vie, moins irritante que l’alcool, et dans laquelle on
mettrait seulement 10 0/0 de myrrhe, ou bien encore une eau-de-vie
camphrée à laquelle on ajouterait la même proportion de myrrhe.
Les parfumeurs emploient la myrrhe dans la confection des dentifrices,
des pastilles, des eaux fumigatoires, des clous fumants (Piesse).
On pratique avec la myrrhe des fumigations excitantes. Elle entre dans la
préparation de plusieurs médicaments composés, tels que la thériaque, le
baume de Fioraventi, l’élixir de Garus, l’emplâtre de Vigo, les pilules de
Cynoglosse.
A. Héraüd.
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MYRTACÉES. — Histoire naturelle. — Ce nom estceliii d’une famille
de plantes créée par Jussieu, appartenant à la péripétalie et comprenant des
arbres ou arbrisseaux d’un port élégant, presque toujours ornés de leurs
feuilles en tout temps. Les feuilles sans stipules, ordinairement opposées et
entières, roides, quelquefois épaisses et demi cylindriques, sont fréquemment
parsemées de points glanduleux et transparents. Les fleurs, hermaphrodites,
b!anches,purpurines, rouges, jaunes, mais jamais bleues, solitaires ou diver¬
sement groupées, axillaires ou terminales, sont régulières, rarement un peu
irrégulières et disposées sur un réceptacle concave. Calice à 4-5 sépales ou
plus, soudés et adhérents avec l’ovaire infère, tantôt persistants, tantôt caducs,
formant quelquefois une calotte ou coiffe qui se dégage au moment de l’épa¬
nouissement. Corolle polypétale, régulière ; pétales égalant les sépales en
nombre et alternes avec eux, nuis ou rudimentaires dans quelques cas,
s’insérant ainsi que les étamines sur un disque qui borde la gorge du calice
et forme ordinairement une lame ou un coussin au-dessus de l’ovaire. Éta¬
mines généralement très-nombreuses; anthères introrses, biloculaires,
longitudinalement déhiscentes; filets libres ou soudés en plusieurs faisceaux,
généralement très -développés et avec des proportions inverses de celles des
pétales. Ovaire infère ou demi infère, à une ou plusieurs loges ; style simple,
stigmate terminal indivis. Fruit tantôt charnu et en forme de baie, tantôt
sec et capsulaire, presque toujours couronné; graines droites; test crustacé
ou membraneux; endosperme nul.
Les IMyrtacées ont été divisées en cinq tribus principales : Chamælau-
ciées, Leptospermées, Myrtées, Barringtoniécs, Lécythidées. — Les Granatées,
jadis réunies aux Myrtacées, forment aujourd’hui une famille distincte.
Les Chamælauciées ne fournissent aucun- produit employé en médecine.
Le genre leptospermum qui a donné son nom à la tribu des Leptospermées
est originaire de la Nouvelle-Hollande ; il contient deux plantes : le lepto-
sperme àbalai {L.scoparium, Forst.) et le leptosperme thé (L. Thea, Wild.),
dont les feuilles servent à préparer une infusion aromatiqne. C’est à la
trihu des Leptospermées qu’appartiennent les mélaleuques, plantes des
Moluques et de l’archipel Indien, fournissant l’essence de Cajeput (voy. t. VI)
et les eucalyptes, dont les produits ont été introduits depuis quelque temps
dans la matière médicale.
Ce genre eucalypte {Eucalyptus, Lhér.) est formé par des arhres origi¬
naires de l’Australie ou de l’archipel Indien, caractérisés par un calice se
détachant d’une seule pièce comme un couvercle, par des étamines libres
et par les loges de son ovaire, parfois uniovulées. Les feuilles, souvent
opposées sur les rameaux de la base et alternes sur ceux du sommet, pré¬
sentent parfois un limbe aplati transversalement et figurant un phyllode.
Nous citerons parmi les plantes de ce genre ; l’eucalypte résineux [E.resini-
fera, Smith) ou gommier rouge de l’Australie et de la terre de Van Diémen,
dont le tronc laisse exsuder, soit naturellement, soit à la suite d’incisions,
un suc astringent se concrétant en masses noires à la surface, rouges
MYRTACÉES. — thérapeutique. 37&
à l’intérieur. On le trouve dans le commerce sous le nom de Kim
en masse de Botany-Bay ou de la Nouvelle-Hollande. Il a été indiqué
contre la dysentérie. La manne de la Nouvelle-Hollande est fournie par
l’eucalypte à la manne (E. mannifera, Mudie) et l’eucalypte ramifié {E.
dumosa, A. Cunningham); elle est en petites masses blanches, arrondies,
grenues à la surface, moins douce que la manne ordinaire, et contient un
suc particulier, mélitose (Berthelot). On extrait des feuilles de l’eucalypte
poivré {E. piperata, Sm.) une huile analogue à celle de la menthe poivrée.
Les eucalyptus ont réussi dans les pays tempérés et sont cultivés sur une
grande échelle en Algérie, dans nos départements du sud-est, en Corse, en
Espagne, en Italie.
L’espèce la plus remarquable au point de vue médical est l’eucalypte globu¬
leux (E. glohulus, Ezh\\\.), grand arbre des forêts de l’Australie et de la Tas¬
manie, remarquable par la rapidité de sa croissance, l’aspect tout particulier
de son feuillage pendant et la beauté de son bois qui est incorruptible. Les
feuilles sont de deux formes distinctes, suivant l’âge des rameaux qu’elles
recouvrent. Sur les parties jeunes, elles sont opposées, sessiles, larges à
leur base; sur les parties plus âgées de l’arbre, elles deviennent alternes,
longuement pétiolées, falciformes. Ce sont ces feuilles qu’on utilise; elles
contiennent une huile essentielle, une matière résineuse et un principe amer
neutre. L’essence, liquide, légèrement verdâtre, d’odeur pénétrante et aro¬
matique, donne, par distillation vers 175 degrés, une essence oxygénée,
l'eucalyptôl (Cloëz). La résine, rougeâtre, cassante, odorante, est
soluble dans l’alcool et dans l’étber.
La tribu des Myrtées est représentée dans les pays méridionaux par le
myrte commun (Jf. communie, L.), aisément reconnaissable à ses fleurs
blanches, axillaires et solitaires, à ses feuilles persistantes, ovales, lancéo¬
lées, aiguës, courtement pétiolées, à ses baies d’un noir bleuâtre. Ces fruits
entraient jadis dans la préparation de plusieurs compositions astringentes.
Dans les pays chauds, les espèces appartenant à cette tribu sont nom¬
breuses ; nous nous contenterons de mentionner : Le Myrte piment [Eu-
genia pimenta, D. C.) cultivé à la Jamaïque pour son fruit globuleux, d’un
gris rougeâtre, d’odeur de girofle et de cannelle, qui est connu sous le nom
de piment des Anglais, toute-épice, poivre de la Jamctique ; 2° le goyavier
poivTe (Psidium pyriferum et P. pomiferum, L.) ou goyavier blanc des An¬
tilles ; les fruits ou goyaves servent à faire des gelées et des confitures. On
les utilise comme astringents avant leur maturité et comme relâchants
lorsqu’ils sont mûrs ; 3° le giroflier aromatique qui a été précédemment
décrit dans ce dictionnaire {voyez, t. XVI); 4° VEugenia dysenterica, Mart.,
dont les fruits sont employés au Brésil contre la dysentérie ; 5° le Calyp-
tranthes aromatica, A. S, H., dont les boutons remplacent au Brésilles clous
de girofle ; 6° le jambosier {Jambosiavulgaris L.), dont les fruits servent à
préparer dans les pays chauds des confitures estimées.
Dans les Barringloniées, nous citerons : le Barringtonia speciosa, L. f.
Les Chinois font entrer ses graines dans des appâts destinés à enivrer le
poisson;, le Barringtonia racemosa, Roxb., dont l’écorce est fébrifuge; le
380 xMYKTACÉES. — thérapeütiüue.
Gustavia bresiliana, D. G., d’odeur fétide, dont l’écorce de la racine a été
vantée comme résolutive.
Dans les Lécythidées, les fruits se font souvent remarquer par leur gros¬
seur. Le Couroupita guianensis, Aubl. , dont le fruit volumineux est désigné
sous le nom de boulets de canon, le Lecythis ollaria, L. , dont les pyxides
volumineuses {marmites des singes) servent au Brésil de vases et de marmites,
appartiennent à cette tribu ; il en est de même des Bertholletia, dont une
espèce, le Bertholletia excelsa (Humboldt, Bonpland) fournit en Amérique
une huile pouvant rivaliser avec celle d’olive.
A. Héraud.
Müller (Perd.), Fragmenta phytographiæ Australiæ. Melbourne, ch. XII.
Cloez, Note sur l’Eucalyptol, lue à l’Académie des sciences le 28 mars 1870.
Tliérapeatiqne. — Les nombreuses espèces que renferme la famille
dés myrtacées, possèdent des propriétés diverses et multiples ; elles four¬
nissent des principes variés et surtout des huiles essentielles, dont plusieurs
sont usitées en médecine ; je ne m’occuperai dans cet article que de celles
qui sont le plus communément employées.
La tribu des Myrtées habite surtout les contrées du Midi. Les feuilles
et les baies contiennent une huile essentielle très-odorante; le bois,
l’écorce, les feuilles fournissent un principe astringent qu’on a utilisé
pour le tannage des cuirs. Les feuilles et la racine du myrtus acw-
tangula (piment couronné) ont été prescrites sous forme de décoction et
en injections contre la blennorrhagie ; les baies du myrtus cauliflora sont
employées au Brésil comme tempérantes en limonade, en sirop ; le myrtus
communis, très-répandu dans les pays circum-méditerranéens, est d’un
usage banal dans la médecine populaire : par le tannin et par l’huile essen¬
tielle qu’elle contient, cette plante possède une double action, elle est anti¬
septique et astringente ; comme antiseptique, l’infusion et la poudre des
feuilles sont d’un emploi vulgaire en Provence, en Espagne, en Italie, en
Grèce, dans le traitement des plaies, des ulcères, des maladies sécrétantes
de la peau, des engelures à toutes les périodes. Delioux de Savignac a
recommandé l’infusion des feuilles et des baies pour le pansement des
plaies de mauvaise nature avec suppuration fétide, des granulations et des
ulcères du col de l’utérus. En qualité d’astringent, on a employé l’infusion
prolongée de feuilles ou de baies dans la leucorrhée ; non-seulement elle
diminue et même parfois supprime l’écoulement, mais encore calme les
douleurs qui la compliquent souvent ; Delioux de Savignac conseille les
lotions avec cette infusion sur les parties génitales après l’accouchement.
Les feuilles sont prescrites à l’intérieur, en poudre,'sous forme pilulaire, et
à l’extérieur, èn injections, dans la blennorrhagie chronique, et le catarrhe
de la vessie ; Delioux de Savignac a employé, avec succès, l’infusion en
lavements dans la dysentérie chronique.
Les propriétés anticatarrhales que possèdent un grand nombre de plantes
de cette tiâbu, et surtout le myrte commun, sont plus en évidence sur les
muqueuses génito-urinaires que sur celles des voies respiratoires ; néan¬
moins ce dernier a modifié quelquefois de vieux catarrhes pulmonaires avec
MYRTACÉES. — thérapedtiqüe. 381
expectoration abondante. L’infusion est recommandée comme moyen
adjuvant dans les ophthalmies catarrhales et purulentes ; on l’a proposée
comme hémostatique contre les ménorrhagies et les hémorrhoïdes.
L’huile essentielle de myrte est prescrite avec avantage en frictions contre
les rhumatismes articulaires et musculaires chroniques.
L’eau distillée des fleurs et des feuilles est connue sous le nom A'eau
d’ange ; elle était jadis très-usitée.
Le myrte d’Australie, introduit depuis quelques années en Europe et
acclimaté dans le sud de l’Italie, est remarquable par la quantité de crème
.de tartre et d’acide tartrique que contiennent ses feuilles. Il a été signalé
comme une source d’acide tartrique (De Luca).
A la tribu des Leptospermées appartiennent les Melaleuca, dont une
espèce, le M. Viridiflora, est très-répandue dans la Nouvelle-Calédonie, où
elle est connue sous le nom de Niaouli : les naturels emploient ses feuilles
pour corriger le mauvais goût de l’eau potable ; l’huile essentielle qu’elle
fournit est communément prescrite en frictions contre les douleurs rhu¬
matismales. On attribue aux émanations aromatiques des Melaleuca, très-
nomhreux dans la Nouvelle-Calédonie, l’ahsence des fièvres intermittentes
dans des localités présentant les conditions hydrotelluriques qui favorisent
leur développement.
L’eucalyptol, appliqué sur la peau, ne donne lieu à aucune action très-
appréciahle ; si on l’emploie avec frictions, elle détermine une sensation
de cuisson et amène une coloration rouge plus ou moins marquée ; intro¬
duite en petite quantité dans la cavité buccale, elle développe une saveur
aromatique, agi’éable, un peu analogue à celle de la lavande ; elle excite la
salivation ; si on élève les doses, ou si on emploie l’eucalyptol, la saliva¬
tion est plus abondante ; un sentiment de tension se manifeste à la région
épigastrique, il y a des l'apports ayant le goût de l’essence, de la paresse dans
les fonctions digestives (Gimbert) ; d’après Gubler, la diarrhée peut survenir.
A la dose de 10 à 20 gouttes, l’essence aune action très-manifeste sur
les fonctions nerveuses : l'intelligence est plus active, le travail plus facile,
le sommeil s’établit promptement et est réparateur ; à plus hautes doses
• (50 à 80 gouttes), on observe une céphalalgie qui va graduellement en
augmentant, de la fatigue et de la paresse musculaires, un certain degré
d’anesthésie et de l’insomnie ; quelquefois on remarque de l'excitation, de
la fièvre ; la respiration est précipitée, la soif vive (Gubler) ; ces phéno¬
mènes ont une très-courte durée.
L’Eucalyptus a fait son entrée dans la thérapeutique par le traitement
des fièvres intermittentes. De Salvy, embarqué sur la Favorite en 1829-
1832, nous a appris le premier ses propriétés antipériodiques ; l’équipage
de cette corvette ayant été atteint de fièvi’es intermittentes graves, une
relâche à Botany-Bay devint nécessaire ; les habitants du pays donnèrent
aux malades des infusions de feuilles d’eucalyptus et leur guérison fut ra¬
pide ; mais dans ce cas il y avait d’autres conditions importantes qui ont dû
participer à cet heureux résultat, à savoir ; changement de milieu, aération,
dissémination.
382 MYRTACÉES. — thérapeütiûue.
La réputation fébrifuge de l’eucalyptus l’a accompagné en Europe ; dans
tous les pays où il a été acclimaté, on a vanté son efficacité contre les ma¬
ladies palustres : en Espagne, où il est appelé arbre à la fièvre, dans la
province de Valence, en Algérie, en Corse, dans le midi de la France , les
propriétés de ce nouveau médicament ont été exaltées, louées avec excès ;
on l’a considéré comme un remède au moins égal en efficacité au sulfate
de quinine, et même supérieur dans quelques cas. Carlotti en Corse,
Marès , Lambert, Trollier en Algérie, Ahuméda, Malingre en Espagne,
Castan à Montpellier, Brunei à Montevideo, etc., en font les plus grands
éloges. D’autres auteurs ont été moins heureux et ont mis en doute l’ac- ,
tion fébrifuge de l’eucalyptus : Papillon, de Mascara, a prescrit la poudre
de feuilles, l’extrait alcoolique à dix-huit fiévreux; six guérirent sans
traitement, les douze autres n’éprouvèrent aucun changement ; dans un cas
seulement, il y eut une espèce d’apparence de succès ; Ed. Burdel, qui a
employé dans la Sologne diverses préparations d’eucalyptus, n’en a pas
obtenu de bons résultats ; les malades supportaient facilement les pre¬
mières doses, mais ensuite tous finissaient par éprouver une grande répu¬
gnance et une constriction pénible à la gorge quand on avait recours aux
préparations liquides. James Bonnet, de l’hôpital d’Haslar (1874), essayant
la poudre de feuilles contre les fièvres intermittentes, dont étaient atteints
les soldats anglais qui venaient de faire l’expédition des Achantis, la trouva
pire qu’inutile {whorse than useless), car, dit-il, elle ajoutait aux souffrances
des malades en provoquant des nausées et des vomissements. J’ai employé,
dès 1866, à l’hôpital maritime de Toulon, la poudre récente de feuilles
cueillies immédiatement sur les arbres du jardin de Saint-Mandrier et j’ai
enregistré plus de mécomptes que de succès ; il en a été de même des
expériences faites par le professeur F. Thomas, de Toulon.
1 1 est difficile d’expliquer ces résultats contradictoires ; néanmoins, on peut
arriver à quelque chose de satisfaisant, en prenant en considération les
caractères variés que l’on remarque dans la symptomatologie des fièvres
palustres. Dans mes essais, il m’a semblé que les préparations d’eucalyptus
ne développaient une efficacité réelle que lorsque le stade de froid était bien
accentué et d’une certaine durée, car elles sont ti-ès-utiles pour combattre
Talgidité ; cette appi’éciation est corroborée par les bons effets que j’ai
obtenus de l’infusion donnée soit en boissons, soit en lavements, contre les
cholérines estivales et les algidités consécutives à diverses maladies colo¬
niales (cachexie palustre, diarrhées et dysentéries chroniques). Les heu¬
reux résultats obtenus par Camille Gros en Algérie, en 1866, par l’emploi
de cette infusion contre le choléra épidémique viennent à l’appui de mon
opinion ; ainsi que je l’ai constaté dans le choléra sporadique fréquent en
Provence pendant Tété, les crampes, so.us l’influence de potions et de lave¬
ments d’eucalyptus, cessaient; les vomissements devenaient moins pénibles
et étaient souvent totalement supprimés, enfin la réaction se manifestait
franchement.
Cette spécialité d’action de l’eucalyptus explique les résultats satisfai¬
sants qu’on en a obtenus contre certaines formes du paludisme chronique.
MYRTACÉES. — thérapedtique. 383
caractérisées par des accès irréguliers avec réfrigération prolongée^ dépres¬
sion générale des forces, tendance aux lipothymies et aux syncopes ; dans
ce cas, le sulfate de quinine est plutôt nuisible qu’utile et doit céder la place
aux toniques, aux stimulants ; les diverses préparations d’eucalyptus, et
surtout l’essence et l’alcoolat, répondent parfaitement à ces indications ;
comme tous les diffusibles, elles relèvent les forces, raniment la puissance
de résistance de l’organisme et arrêtent les manifestations ultérieures de la
maladie.
Si dans ces conditions bien déterminées les préparations d’eucalyptus
sont susceptibles de guérir certaines formes de fièvres palustres, les plan¬
tations de cet arbre, par les émanations aromatiques qu’elles fournis¬
sent, ont une influence évidente sur la salubrité des pays maremma-
tiques. On l’a expliquée de diverses manières: par l’absorption énergique
des eaux souterraines par les racines, les terrains sont asséchés et perdent
une partie de leur action nocive ; ces arbres à croissance rapide, plantés en
grand nombre, constituent une barrière qui entrave et arrête les miasmes
palustres ; les émanations abondantes de l’essence qui s’étendent à dis¬
tance peuvent exercer comme l’admet Gubler, une influence délétère sur
les organites d’origine animale répandue dans l’atmosphère, qui donnent à
ces miasmes leur puissance spéciale. Quoi qu’il en soit, cette préservation est
réelle; des faits nombreux et bien observés que la place qui m’est allouée
m’empêche de relater confirment son existence. Ainsi ta propagation des
eucalyptus intéresse l’hygiène à un haut degré, et l’on doit applaudir aux
efforts généreux tentés par des hommes éminents pour étendre leur culture
dans les pays insalubres ; en France, en Algérie, en Italie, dans File de la
Réunion, l’eucalyptus globulus a beaucoup contribué à l’assainissement de
diverses localités ; il sera très-utile dans nos colonies des Antilles, à la
Guyane, à Taïti, à la Nouvelle-Calédonie à côté des Melaleuca. Il n’a pas
réussi en Cochinchine ; dans ce pays V eucalyptus rostrata qui a les mêmes
propriétés que le globulus doit être préféré, car il affectionne les terrains
très-humides et ne craint pas les eaux saumâtres.
L’eucalyptus a été employé dans un grand nombre de maladies en qua¬
lité de balsamique, d’excitant, de diffusible, d’antiseptique : ses préparations,
à l’inverse de ce que j’ai dit pour le myrte commun, réussissent très-
bien dans les catarrhes pulmonaires chroniques, mais ont moins de puis¬
sance dans les catarrhes des organes génito-urinaires. Cette détermination
sur la muqueuse respiratoire s’explique par ce fait que l’essence est élimi¬
née par les poumons à un degré assez élevé ; aussi peul-on prescrire des
doses faibles d’eucalyptol avec action évidente, ce qui n’est pas à dédai¬
gner. Néanmoins, les préparations d’eucalyptus ne sont pas inutiles contre
certaines maladies de la vessie; Bertherand en a obtenu, plusieurs fois,
de bons résultats ; il est vrai qu’il employait une décoction de 20 grammes
de feuilles pour un litre d’eau ; la proportion de tannin et des autres prin¬
cipes immédiats qu’elle contenait explique suffisamment cette action. Les
feuilles roulées sous forme de cigares, ou hachées et enveloppées dans du
papier à cigarettes (Gimbert) ont été recommandées ; les vapeurs d’essence
384 MYRTACÉES. — THÉRAPEUTiaoE.
entrent directement en contact avec les surfaces malades, n’irritent pas et
calment la toux; il importe d’en faire un usage modéré, car si on fumait
trop longtemps, ce moyen serait plus nuisible qu’utile. L’inspiration des
vapeurs aqueuses d’eucalyptus a une efficacité réelle contre diverses mala¬
dies des organes respiratoires ; j’y ai eu recours très-souvent et avec suc¬
cès ; il suffit de mettre dans un vase plein d’eau placé sur un réchaud des
feuilles entières et d’élever la température jusqu’à production de vapeurs
abondantes ; la chambre du malade doit être close. J’ai eu surtout à me louer
de ces fumigations sur un chef d’escadron d’artillerie de l’armée russe qui
était venu à Hy ères pendant la saison d’hiver de 1869 : il était atteint depuis
près de dix ans d’une laryngo-bronchite avec aphonie presque complète ;
sous l’influence du climat et de la nouvelle médication à laquelle il se sou¬
mit avec beaucoup de persévérance, sa maladie s’améliora très-notablement,
la voix reprit son timbre normal, et quand il partit pour la Suisse en mai
1870 il m’écrivit qu’il était complètement guéri.
Siegean pense que les hautes doses de la solution alcoolique d’eucalyp-
tol sont indiquées dans les affections fébriles des organes respiratoires, sur¬
tout dans la coqueluche.
Bucquoy a employé l’eucalyptus dans plusieurs affections des organes
respiratoires, etn’a pas obtenu de bons résultats : « dans les maladies catar¬
rhales des bronches, dans les formes sub-aiguës et chroniques de la bron¬
chite, dit-il, je n’ai pas remarqué qu’il fût plus efficace que les autres pré-
pai’ations balsamiques, beaucoup moins certainement que les antimoniaux;
même dans les broncorrhées, je ne suis pas arrivé à tarir avec l’eucalyp¬
tus les sécrétions abondantes et pénibles pour les malades, à peine la quan¬
tité en a-t-elle été un peu diminuée. » En revanche, Bucquoy en a obtenu,
des résultats inespérés dans les gangrènes pulmonaires ; dans les faits nom¬
breux qu’il a observés, ses effets ont été bien supérieurs à ceux qu’on
obtient avec toute autre médication ; les résultats les plus constants qu’il a
constatés sont la modification rapide de l’odeur de l’haleine et des crachats,
la diminution et même la disparition de la violence et de la ténacité de
la toux ; il a employé l’alcoolature à la dose maximum de 2 grammes dans
une potion gommeuse simple, ou additionnée de sirop diacode ; quand la dé¬
pression des forces était très-marquée, il alternait cette potion avec celle de
'fodd dans laquelle il ajoutait 2 à 4 grammes d’éxtrait de quinquina.
L’action stimulante et astringente des préparations d’eucalyptus est utile
contre certains états dyspeptiques caractérisés par la lenteur des digestions,
par une anorexie persistante et dans le catarrhe simple de l’estomac ; la
liqueur d’eucalyptus que l’on prépare en faisant infuser dans un litre d’eau-
de-vie à 48°, additionnée de sucre ou de sirop, deux ou trois feuilles (de
Salvy) est d’un usage populaire à Toulon, à Hyères; l’alcoolature et l’élixir
de la Trappe des trois fontaines près Rome sont aussi très-efficaces ; l’é¬
lixir est prescrit contre les fièvres intermittentes ; ces liqueurs sont aussi
recommandées contre les vertiges, les lipothymies et les convalescences
de longue durée. Comme tous les diffusibles, Teucalyptol associé à des bois¬
sons chaudes et à une température élevée excite et augmente les sécrétions
385
MYRTACÉES. — thérapeutique.
de la peau. L’infusion et la poudre de feuilles, par l’essence et le tannin qui
entrent dans leur composition, pourraient être utiles dans la diathèse hé¬
morrhagique ; Miergues qui a expérimenté l’alcoolat des feuilles, le consi¬
dère comme un excellent hémostatique.
J’ai prescrit souvent et avec succès des lavements préparés avec dix
grammes de feuilles contuses et dans deux cent cinquante grammes
d’eau bouillante, dans la fièvre typhoïde adynamique, caractérisée surtout
par une stupeur profonde, une somnolence persistante et un météorisme
très-marqué; dans presque tous les cas, ces symptômes se sont graduelle¬
ment dissipés, le météorisme a disparu, l’intelligence s’est réveillée ; en un
mot, dans de nombreux cas, une amélioration très-évidente s’est manifes¬
tée, et la guérison ne s’est pas fait attendre.
La grande quantité d’essence que fournit l’eucalyptus doit faire supposer
qu’il possède des propriétés parasiticides ; d’après les expériences de Gim-
bert, cette essence empêche la genèse des moisissures et des vibrions et
les détruit quand ils sont formés. On pourrait l’employer, avec quelques
chances de réussite, par la voie bucco-gastrique contre les ascarides lom-
bricoïdes, et par la voie recto-colique contre les oxyures vermiculaires.
C’est en prenant en considération celte action toxique que Gubler a
conseillé de faire les solutions médicamenteuses destinées aux injections
hypodermiques avec l’eau distillée d’eucalyptus ; on sait que quand ces
solutions sont préparées depuis quelque temps, il se développe des algues
filamenteuses, variables suivant l’alcaloïde choisi , et qui diminuent son
activité ; d’après le_ nouveau procédé, elles conservent , pendant plusieurs
semaines, leur limpidité.
L’eucalyptus est souvent employé à l’extérieur. L’infusion, riche en
essence et en tannin, est efficace en gargarisme dans les stomatites aphtheuse,
ulcéro-membraneuse et mercurielle ; les feuilles mâchées sont recomman¬
dées contre ces maladies. J’ai employé avantageusement l’infusion en in¬
jections contre les otorrhées fétides ; on peut y avoir recours dans le coryza
chronique avec altération des sécrétions, l’ozène, la leucorrhée, la blen¬
norrhagie chronique, le pansement des plaies et des ulcères lents à se
cicatriser ; dans ce cas, il est préférable d’avoir recours à l’alcoolat. Marès
traite les plaies paresseuses par des applications de feuilles fraîches préala -
blement froissées, afin de faire sourdre l’essence que renferment leurs
glandules ; Gimbert a obtenu par ce moyen des guérisons rapides, surtout
dans les gerçures, les engelures ulcérées, les ulcères et les abcès de la
variole, les ulcères variqueux chroniques, la pourriture d’hôpital, la gan¬
grène des plaies : l’alcoolature peut remplacer les feuilles fraîches qui font
souvent défaut. Les émanations de l’essence à la suite de ces pansements
ont aussi leur utilité, elles hâtent la guérison en permettant aux malades
de respirer des vapeurs antiseptiques et toniques.
L’eucalyptol, sous forme d’alcoolé, a été recommandé par Martineau
comme désinfectant, mais sa rapide volatilité est souvent un obstacle à la
durée de son action.
L’alcoolalure remplace avantageusement la teinture d’arnica, l’eau-de-
NOUV. DICT. DE MÉD. ET CHIR. XXIII. — 25
386 MYRTACÉES. — tiiérapeütiüue.
vie camphrée, l’alcool et même l’acide phénique et les solutions phéni-
quées.
£a poudre est employée dans le pansement des plaies et aux mêmes
usages que celle de quinquina, elle constitue un excellent dentifrice.
L’essence, soit pure, soit mélangée avec un véhicule approprié, est pres¬
crite en frictions contre les douleurs goutteuses et rhumatismales.
« En définitive, dit Gubler, les affections contre lesquelles le nouveau
médicament manifeste toute sa puissance sont précisément celles qu’on
rencontre dans les stations hivernales de la Provence, du Roussillon, delà
Corse, de l’Algérie, c’est-à-dire là où prospère déjà l’eucalyptus glohulus,
si bien que, dans quelques années, les nombreux malades qui fuient les
rigueurs de nos hivers trouveront dans ces régions favorisées non-seule¬
ment un climat plus doux, mais encore un remède excellent répandu au¬
tour d’eux à profusion. »
MODES d’administration ET DOSES. — Les feuilles entières ou réduites en
poudre contenant tous les principes actifs du végétal doivent être préférées ;
la poudre est prescrite à la dose de 5 à 15 grammes par jour en deux, six
ou huit prises dans du pain azyme, dans des capsules, ou incorporée au
miel ; pour préparer la poudre, il faut préférer les feuilles de première
année, demi-sèches, et enlever les nervures saillantes.
L’infusion et la décoction se préparent avec 5 à 30 grammes de feuilles
pour un litre d’eau ; Carlotti en emploie 200 à 300 grammes pour la décoc¬
tion qu’il administre contre les fièvres intermittentes ; il a aussi prescrit la
décoction de l’écorce à la dose de 10 grammes pour un litre d’eau.
L’eau distillée sert de véhicule aux potions excitantes et cordiales..
L’alcoolature, obtenue en traitant les feuilles fraîches de première année
par l’alcool à 90°, est administrée en applications locales et à l’intérieur, à
la dose de 1 0 à 20 grammes dans une potion ; on prépare avec l’alcoolature
un sirop et un vin peu employés.
Les extraits aqueux et alcooliques sont rarement prescrits ; je n’en ai
retiré que des résultats à peu près nuis.
On donne l’eucalyptol à la dose de 2 à 4 gouttes sur du sucre, ou dans
des capsules renfermant 3 à 4 gouttes, au nombre de 6, 10, 15 par jour
suivant les indications ; Gimbert préfère les faire prendre pendant les repas
pour éviter l’action irritante de l’essence.
Ramel, le zélé propagateur des eucalyptus, a fait préparer des dragées
que l’on prescrit utilement contre la toux et les maladies chroniques de la
respiration.
L’essence peut être administrée en lavements, émulsionnée ou mélangée
avec de la gomme ; on ne doit pas y avoir recours chez les femmes
atteintes de métrite chronique, car ils provoquei’aient des métrorrhagies.
Delpech, pharmacien de Paris, a proposé un glycérolé et un liniment à
base d’essence sous forme de saponé, additionné de glycérine pour empê¬
cher l’évaporation trop rapide et pour fixer plus longtemps le topique sur
les parties malades.
Les cigares sont préparés soit avec les feuilles entières, soit avec des
387
MYRTACÉES. — thérapeutique. — bibliographie.
écorces minces, roulées comme la cannelle de Ceylan (Miergues); on peut
faire des cigarettes avec les feuilles broyées et les additionner, suivant les
cas, de poudre de datura, de belladone, de jusqüiame, de nicotiane, etc.
Gimbert prépare avec les feuilles d’eucalyptus des bains aromatiques
composés ainsi qu’il suit :
Feuilles d’eucalyptus . . 300 grammes.
— de thym . \
— de sauge. . j aâ. 50 —
Sel de Tiedmann . 500 —
Le tout est concassé ensemble. On fait bouillir la masse dans quatre litres
d’eau et on verse la dissolution saturée dans un bain préparé à une tempé¬
rature convenable.
Le sel de Tiedmann, produit de l’évaporation à siccité de l’eau de mer,
est ajouté ou supprimé à volonté.
Ce bain est des plus stimulants ; Gimbert le considèçe comme l’équiva¬
lent du bain sulfureux ; son odeur est très-intense, on l’atténue en
couvrant la baignoire avec une couverture ; il provoque des picote¬
ments, de la chaleur à la peau, et une rougeur générale semblable à celle
de la sinapisation. Cette fluxion cutanée, unie à l’action analgésique des
essences aromatiques, dit Gimbert, est très-utile dans les névropathies et
dans certaines formes de la phthisie pulmonaire.
L’art de la parfumerie emploie l’essence pour la composition d’un vinai¬
gre aromatique, d’un alcoolat, etc. (Piesse). Presque toutes les myrtacées
donnent des produits qui entrent dans le domaine de la toilette.
Les feuilles servent en Provence pour la conservation des étoffes.
L’odeur des eucalyptus varie suivant les espèces et sert à les dénommer ;
ainsi TE. amygdalina s’appelle tasmanium peppermint, , menthe poivrée
de Tasmanie; l’E. odorata, peppermint ou menthe tout court. Les usages de
ces^ssences sont en ce moment à l’étude comrne dissolvants des matières
résineuses et même comme huile à hrûler à la façon du pétrole (Planchon).
Le bois des eucalyptus imprégné de matières résineuses, ayant une très-
grande densité, est incorruptible et d’une grande durée, il n’est pas atta¬
qué par les insectes ; aussi l’emploie-t-on en Australie pour la construction
des navires, des ponts, des viaducs, des pilotis ; il résiste très-bien, même
dans l’eau salée.
L’eucalyptus resinifera fournit par incision un suc résineux qui a reçu
le nom de Kino de Botany-Bay ; il est employé comme astringent; d’après
Pereira, il renfermerait une substance particulière qu’il nomme eucalyptin.
G.armaiilt (Ant.) L’essence de Niaouli {Journal de pharmacie et de chimie, 4® série, tome IV,
p. 369, 1866.)
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p. 400).
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Delioux de Savignac, Le myrte et ses propriétés thérapeutiques (Bulletin de thérapeu¬
tique, t. LXXXX, 1876).
Voy. aussi Bulletin de Thérapeutique, passim, à partir du t. LXXXI.
A. Barrallier.
N
arÆVlJ,S. — Le moi nævus, qui signifie à proprement pai’ler marque ou
signe (semgf d’Ambroise Paré), désignait dans l’origine toutes les altérations
congénitales de la couleur et de la texture de la peau, connues sous le nom
de taches ou de signes de naissance. Dans la suite, cette appellation s’est
étendue aux taches ou signes postérieurs à la naissance, et c’est ce qÿi a
motivé la division des nævi en nævi materni ou congénitaux et nævi acci¬
dentels. Toutefois, cette distinction n’a, dans la pratique, que bien peu
d’importance, car il est actuellement bien démontré qu’il n’y a entre ces
deux sortes de signes aucune différence anatomique ou clinique appré¬
ciable, sans compter qu’il est souvent bien difficile de se fier aux renseigne¬
ments fournis par les parents et de savoir par eux si un nævus est antérieur
ou postérieur à la naissance. 11 suit de là que la division des nævi en con¬
génitaux et en accidentels n’est rien moins qu’une classification sérieuse.
L’anatomie pathologique, seule, peut servir de base à une étude métho¬
dique et raisonnée, et nous ne pouvons mieux citer, à ce propos, que l’ex¬
cellente thèse inaugurale de Laboulbène. Le tableau ci-joint, emprunté à
cette thèse, n’est autre chose que la classification anatomo-pathologique
des nævi ; mais nous nous empressons d’ajouter que les divisions qu’il
contient ne pouvaient pas avoir et n’ont pas en effet un caractère absolu :
c’est ainsi que, d’une part, les nævi dits hypertrophiques peuvent être
colorés par du pigment comme les nævi non hypertrophiques, et, de
NÆVUS.
l’autre, les nævi primitivement vasculaires se transformer en nævi non
vasculaires.
non hypertrophitiues
ou pigmentaires
hypertrophiques
non vasculaires
vasculaires
simples,
lipomatodes.
taches. •
tumeurs.
I. IVaevî non hypertrophiques ou pigmentaires {tr-ttàoç, ma¬
cula).
1“ G.\.r.4Ctères extérieurs. — Diagnostic. — Traitement. — On les a
observés sur tous les points du corps, mais ils occupent de préférence la
face, le cou, les mains.
Leur étendue est très-variable : ils peuvent recouvrir une moitié du visage
ou une partie du corps, comme ne pas dépasser les dimensions d’une
lentille ou d’une pièce de monnaie. Quant à leur forme, tantôt elle est
arrondie, et 'figure soit un demi-cercle, soit un ovale; tantôt elle est
déchirée, découpée et comme anfractueuse.
La coloration de la tache va dujaune ou du café-au-lait clair au noir, en
passant par toutes les nuances intermédiaires, et, en particulier, par le brun.
Cette teinte devient de plus en plus foncée pendant les premières années
de l’enfance. Plus tard, dans l’âge adulte, et surtout dans la vieillesse, elle
va en s’affaiblissant : les nævi jaunes et brun-clair peuvent même, par ex ¬
ception, disparaître complètement. Un certain nombre de ces taches sont
recouvertes de poils soyeux et allongés, de couleur généralement claire.
Cette variété de nævus pigmentaire (nævus pilaris) se distingue du nævus
-pileux hypertrophique semé de véritables soies noires et rudes, par la
finesse même et la teinte blonde de ses poils.
Les caractères que nous venons d’indiquer sommairement ne permettent
pas de confondre le nævus pigmentaire avec le lentigo (Voy. Lentigo), dont
les taches sont plus petites, régulièrement circulaires et très-nombreuses,
ni avec les éphélides (Foÿ. ÉPHÉLiDEs), de couleur beaucoup moins foncée,
non saillantes, et dépourvues de poils. Ajoutons que le nævus n’a point,
à sa périphérie, la décoloration vitiligineuse qui accompagne ordinaire¬
ment les taches éphéliques.
C’est à peine si, en présence d’une lésion de nutrition qui n’a d’autre in¬
convénient qu’un certain degré de difformité, le mot de traitement doit être
prononcé. Dans les cas de tache étendue, l’intervention chirurgicale ne
peut même pas, cela va sans dire, venir à l’idée; C’est seulement s’il
s’agit d’une tache très-cîrconscrite et bien limitée qu’on sera autorisé à
intervenir. Encore faudra-t-il bien se garder de l’emploi d’un vésicatoire
suppuratif ou de l’emplâtre escarifiant de Plenck, composé par parties
égales de chaux vive et de savon de Venise : le remède serait pire que le
mal, et la cicatrice blanche et gaufrée ainsi produite serait certainement
plus difforme que le nævus lui-même. C’est au tatouage seul qu’il con¬
viendrait d’avoir recours (Foÿ. Tatouage). On le pratiquerait en introdui-
NÆVÜS.
sant dans chaque piqûre un mélange d’oxyde de zinc ou de magnésie
calcinée et d’un peu de minium (Bouchut).
2“ Structure. — Lenævus pigmentaire est constitué par une couche de
granulations de couleur foncée, brunes ou noires, situées entre le derme et
l’épiderme, ayant de 1 à 3 millièmes de millimèh’e de diamètre. Ces gra¬
nulations sont animées d’un vif mouvement browmien; elles sont mé¬
langées d’une assez grande quantité de matière amorphe. Dans l’état actuel
de la science, on ignore absolument les causes qui président à ce vice de
développement.
II. îVævî bypei'ti’opliiques. — A. Non vasculaires. — 1“ Carac¬
tères EXTÉRIEURS. — DIAGNOSTIC. — TRAITEMENT. — C’est à cette Variété de
nævi que s’applique, plus encore qu’aux précédentes, l’appellation de
-signes ou d’envies due, ainsi qu’on le sait, à l’influence qu’on supposait
■exercée sur le développement du fœtus par l’imagination de la mère à la
suite d’une impression de crainte, de dégoût, ou d’une envie non satis¬
faite. Leur forme est celle d’une lentille ou d’une pièce de monnaie ; quel¬
ques-uns rappellent plus ou moins grossièrement l’aspect d’une huître,
d’une poire ou d’une figue, d’une araignée, d’une tête de rat ou de chat,
d’une grenouille, etc., et cette prétendue ressemblance avec un objet ali¬
mentaire ou un animal répugnant est certainement l’origine de la croyance
populaire à laquelle nous venons dé faire allusion.
Le nævus hypertrophique est le plus souvent recouvert, ainsi que nous
l’avons vu plus haut, de poils bruns gros et rudes, tout à fait caractéristi¬
ques, et les glandules annexées aux bulbes de ces poils contribuent à
donner à la tumeur, disposée généralement en forme d’éminence arrondie
et sessile, un aspect mamelonné. Quant à la coloration du nævus, elle est
d’autant plus foncée que la peau du sujet l’est elle-même davantage.
Ces petites tumeurs siègent de préférence sur la face (joue, front), et
plus souvent à gauche qu’à droite (J. -F. Larcher), mais on les rencontre
•aussi au cou, sur les jambes, le dos, l’abdomen, la poitrine : elles sont
d’ailleurs, quel que soit leur siège, absolument indolentes. Leur accroisse¬
ment est proportionnel au développement des parties du corps sur les¬
quelles elles siègent. Quelquefois elles s’allongent sous l’influence de trac¬
tions répétées, et finissent par se pédiculiser au point de pouvoir être
arrachées presque sans effort.
Les quelques détails dans lesquels nous venons d’entrer s’appliquent à la
plupart des nævi hypertrophiques non-vasculaires. Mais il est une va¬
riété décrite pour la première fois par Walther (de Landshut), étudiée de¬
puis par Schuh (de Viénne), Laboulbène, et enfin 0. Larcher, et qui mé¬
rite un examen particulier : nous voulons, parler des nævi lipomatodes,
véritables lipomes intra-dermiques, résultant d’une hypertrophie des vési¬
cules adipeuses aréolaires. Ces curieuses tumeurs sont tantôt isolées et
tantôt multiples (Schuh); en général, elles subissent un accroissement
progressif. Chez la malade dont 0. Larcher a présenté l’observation à la
• Société de biologie (26 mai 1866), le nævus mesurait 35 millimètres
rsur 23 : il avait été pédiculé dès le début. La tumeur était devenue flot-
NÆVUS. 391
tante, et il en était résulté une certaine gêne qui avait décidé la malade
à se faire opérer.
Les caractères distinctifs qui nous ont servi à différencier les nævi pig¬
mentaires des lentigo et des éphélides sont encore beaucoup plus mar¬
qués s’il s’agit des nævi hypertrophiques, et toute erreur est réellement
impossible. Peut-on confondre un nævus lipomatode avec un lipome véri¬
table? Nous ne le pensons pas. Le caractère congénital du nævus, son vo¬
lume en général peu considérable, la coloration pigmentaire de la peau,
les poils dont, il est couvert, sa position tout à fait superficielle, puisqu’il
fait partie du derme, sont tout autant de signes qui n’appartiennent pas au
lipome sous-cutané ou intra-musculaire.
Le chirurgien aura bien rarement occasion d’intervenir, et encore ne
sera-ce guère que dans les cas de nævus hypertrophique simple ou lipoma¬
tode, plus ou moins pédiculé : la tumeur sera enlevée, comme chez la
malade de Larcher, d’un seul coup de ciseaux, et le point d’implantation du
pédicule cautérisé au nitrate d’argent.
2» Structure. — Le nævus hypertrophique simple est constitué par des
fibres de tissu conjonctif nombreuses et enchevêtrées, réunies par de la
matière amorphe. Il contient souvent des granulations pigmentair#';
La variété lipomatode est formée exclusivement, d’après Laboulbène,
par des fibres de tissu cellulaire et une véritable prolifération de vésicules
adipeuses. La pièce présentée par Larcher à la Société de biologie était
molle, quoique non fluctuante. A la loupe, on voyait une accumulation de
tissu graisseux parcouru par un réseau serré de fibres blanchâtres assez ré¬
sistantes ; sur aucun point, il n’y avait apparence de vaisseaux. L’examen
microscopique ne fit découvrir ni glandes sudoripares, ni glandes séba¬
cées, ni follicules pileux. La peau, d’un blanc jaunâtre, pi’ésentait un as¬
pect de mosaïque dû à l’adossement réciproque d’une cinquantaine de pe¬
tits lobules.
B. Vasculaires. — Ils comprennent deux ordres de difformités : les
taches et les tumeurs.
Les premières, désignées sous le nom de nævi flammei, de taches de vin,
ne forment pas de saillie appréciable. Leur coloration présente toutes les
nuances, depuis le rouge vif jusqu’au violet foncé. Rien de plus variable
que leurs formes et leurs dimensions : tantôt elles figurent plus ou moins
fidèlement une fraise, une cerise, une framboise, une mûre; tantôt elles occu¬
pent toute une partie du corps, où elles s’étalent irrégulièrement (nævi
■araneî) et donnent assez exactement l’idée d’une tache produite par du jus
de fruits. C’est à la face qu’on les rencontre le plus souvent. Elles peuvent
persister indéfiniment à l’état de taches, ou, au contraire, devenir le point
de départ de tumeurs érectiles.
Les nævi vasculaires, qui se présentent sous forme de tumeur, ne sont
autre chose que les tumeurs érectiles proprement dites. De même que les
taches dont nous venons de dire quelques mots, elles ont été, dans un pré¬
cédent volume, l’objet d’une étude très-complète, où l’anatomie et la phy¬
siologie pathologiques, ainsi que la thérapeutique, tiennent une place très-
392 NARCOTIQUES. — classification.
importante, et à lac^uelle nous ne pouvons mieux faire que de renvoyer le
lecteur.- {Voy. art. Erectiles [Tumeurs].)
Walther (P. F. von), Dber die angebornen Fetthautgeschwülste und andere Bildungsfehler.
Landshut, 1814-, in-folio.
Mürat, Dicl. des SC. méd. Art. Envie, t. XIV. Paris, 1815.
SCHUH (Fr.), Observation de nævus maternus lipomatodes. Wien, 1851. •
Laboulbène (Al.), Sur le nævus en général et sur une modification particulière et non dé¬
crite, observée dans un naevus de la paupière inférieure. Tlièses de Paris, 1854.
Valleix, Guide du médecin praticien. 5° édit., t. V, p. 625-630. Paris, 1866.
Larcher (0.), Du nævus lipomatodes, in Études cliniques et anatomo-pathologiques. Paris,
1869.
Holmes (T.), Thérapeutique des maladies chirurgicales des enfants, trad. de p. Larcher.
Paris, 1870,
Bodchut (E.), Traité pratique des maladies des nouveau-nés et des enfants à la mamelle.
5® édit. Paris, 1874.
Consulter en outre les chapitres et articles N.EVUS dans les divers traités de pathologie
externe, dans les dictionnaires de médecine et les différents traités des maladies de la peau.
Maurice Laugier.
KAUCEIIVE Voy. Opium.
IVARCOTICO-ACRE Voy. E.mpoisonnement.
IVARCOTEME Voy. OPIUM.
IVARCOnOVES, Narcotisme. — Classification phsiologiqne. —
Sous cette dénomination, remplacée quelquefois par l’expression similaire
de stupéfiants, somnifères, sédatifs, on comprend des substances ayant pour
effet l’engourdissement des facultés intellectuelles qui peut aller jusqu’au
coma le plus profond, l’affaiblissement de l’innervation musculaire pouvant
arriver jusqu’à la résolution la plus complète, ou l’émoussement de la sensi¬
bilité, qui peut descendre jusqu’à l’anesthésie. En d’autres termes, les
narcotiques produisent la dépression fonctionnelle du système cérébro-
spinal, et quelques-uns même, du système ganglionnaire.
Mais cette formule physiologique qui ne se compose que des traits les
plus généraux, communs à toutes les substances narcotiques, ne suffit pas
pour tracer le tableau synthétique de la médication. Ce tableau est difficile
à composer, car en dehors des trois caractères que nous venons d’énoncer
(dépression de l’intelligence, de la motilité et de la sensibilité) et qui
sont communs à tous les stupéfiants, que de différences individuelles
pour chaque groupe et même pour chaque espèce ! Quel rappoit, par
exemple, entre la physionomie de l’opium et celle de la belladone entre
le bromure et le chloral ! C’est à peine si, de prime abord, on découvre
quelques traits de parenté, quelques caractères de famille.
Aussi, après le tableau synoptique qui, vu le nombre insuffisant de traits
génériques, manquera nécessairement de relief et de couleur, nous entrerons
encore dans la voie de l’analyse clinique, et tenterons d’établir à grandes
lignes un parallèle entre les principaux agents du narcotisme.
Un individu quia pris un narcotique quelconque à dose suffisante éprouve
d’abord une certaine lourdeur dans les facultés ititellectuelles, de la paresse
dans les mouvements, une certaine ivresse vertigineuse ; car le narcotisme
est une forme de l’ivresse, celle des solanées, surtout, ressemble à celle de
:NARCOTIQUES. — classification. 393
l’alcool par une loquacité bruyante et quelquefois des hallucinations sans
sommeil.
Nous avons vu plus haut que les narcotiques dépriment l’intelligence, la
motilité et la sensibilité ; mais cette action ne se pi’oduit pas pour tous
dans le même ordre ni avec la même intensité.
I. Les uns ^ovi&nt primitivement sur les lobes cérébraux, engourdissant
ou supprimant les facultés intellectuelles, et amenant avant Mit le sommeil.
Ce sont lès somnifères proprement dits : l’opium occupe avec une supé¬
riorité incontestée le premier rang de cette médication. Le sommeil est ici
l’effet primitif, direct, sans autre acte préliminaire. Il n’arrive pourtant que
graduellement et selon les doses, et peut être porté depuis la simple somno¬
lence jusqu’au coma le plus profond, de celui-ci jusqu’au carus, et de là
finalement jusqu’à la paralysie de la respiration par défaut d’excitation
réflexe.
Si l’effet somnifère est gradué dans l’opium, il n’en est pas ainsi pour
d’autres narcotiques. Le chloral, par exemple, agit, pour ainsi dire, comme
un coup de massue, il assomme le malade par un sommeil sans transition.
Il en est de même du réveil qui est brusque, tandis que la somnolence
opiacée a de la peine à se dissiper ; souvent l’engourdissement cérébral sur¬
vit plusieurs heures et même une journée après de faibles prises d’opium,
alors qu’à peine réveillé du chloral, le malade sent dissiper l’obnubilation.
Le sommeil par les anesthésiques se rapproche beaucoup de celui pro¬
duit par le chloral par la rapidité de sa manifestation et de sa cessation, et
diffère par cela même du sommeil thébaïque. La résolution musculaire et
la suppression de la sensibilité sont plus prononcées par les premiers. Il en
résulte pratiquement que l’opium est particulièrement indiqué pour des
actions lentes et prolongées, tandis que le chloi’al et les anesthésiques sont
réclamés surtout pour un narcotisme rapide et court.
En vertu de notre définition, et quoique l’on ne recherche, en général,
dans l’usage des anesthésiques que la suppression de la sensibilité, on peut
dire que ce sont les narcoiiques les plus complets, puisque l’intelligence
et la contractilité musculaire sont également abolies.
Le réveil dans l’opium est calme, non-seulement au point de vue des
douleurs, mais surtout à celui des impressions morales. Il y a un senti¬
ment d’apaisement, de sérénité; qui semble émousser momentanément les
aspérités et les réalités de la vie.
De là, sans doute, l’origine des abus qu’on fait des opiacés et de quelques
solanées pour se procurer cette quiétude, soit en les fumant, soit par in¬
gestion ou injection.
Après les anesthésiques, au contraire, la transition au réveil se fait comme
dans un cauchemar avec pleurs et inquiétude. Le réveil du chloral en tient
un peu.
Le délire n’est propre ni aux opiacés, ni aux anesthésiques ; ce sont quel¬
quefois des rêves aux couleurs plus ou moins fantastiques ; ceux de l’opium
sont en général plus doux et pliis calmes. Il est, au contraire, d’autres sub¬
stances où tantôt le rêve, tantôt l’hallucination semble dominer la scène.
394 NARCOTIQUES. — classification.
comme dans les solanées vireuses, le haschisch (extrait du chanvre indien).
Si pour les solanées le délire narcotique est plus généralement l’expression
dernière de l’intoxication, il paraît, au contraire, primitif pour le haschisch
qui débute immédiatement par des rêves, où le malade porté sur les ailes
de l’imagination parcourt dans un temps limité les espaces et les années à
travers les régions les plus fantastiques et les scènes les plus étranges.
IL L’action somnifère est encore moins prépondérante dans cette classe
des solanées vireuses appelées mydriatiques à cause d’une de leurs pro¬
priétés, qui est, en effet, assez remarquable : la dilatation de la pupille.
Les médicaments de cet ordre forment, en botanique comme en théra¬
peutique, une classe très-naturelle à laquelle avoisinent cliniquement quel¬
ques autres, comme la digitale, la ciguë, les vératrées, etc. Toutefois, la
dilatation de la pupille n’est pas un caractère unique ; l’action des solanées
agit à un point de vue plus général pour relâcher tous les sphincters. La
belladone, la jusquiame, le datura, la morelle, la mandragore produisent,
sauf quelques nuances, la même forme de narcotisme. La digitale, le vera-
trum et la ciguë se caractérisent par quelques propriétés supplémentaires.
Ils agissent peu sur le cerveau et plus sur les nerfs ganglionnaires ; les deux
premières ont, comme on sait, une action toute spéciale sur le cœur.
Toutes, elles doivent leurs propriétés à un alcaloïde défini qui manque
clans les solanées bénignes ; la plupart de ces alcaloïdes, comme la nico¬
tine, Tatropine, ont une extrême énergie.
Dans le narcotisme des solanées, la forme des manifestations est bien
différente de celles des somnifères papavéracés; le sommeil n’est plus, ni
le fait constant, ni le fait capital, ni surtout le fait primitif. Les effets les
plus prochains ne tiennent pas même au narcotisme : la siccité de la gorge,
la dilatation si constante de la pupille sont des phénomènes de début, qui
n’ont aucun caractère hypnotique. Ils peuvent même, selon certains physio¬
logistes (Brown-Séquard), être considérés comme un effet de la contraction
active des capillaires.
A ce moment aucune somnolence ne se manifeste encore, pas plus que
de la prostration musculaire ; et ces symptômes peuvent manquer totale¬
ment, comme on l’observe dans les injections hypodermiques à doses, mo¬
dérées. En tout cas, le sommeil, quand il survient, arrive postérieurement
à des manifestations d’un ordre tout opposé, le délire ! Ce délire des sola¬
nées a un caractère particulier, l’hallucination avec des illusions des sens,
des images terrifiantes et une loquacité particulière. Le sommeil narcotique
ne survient que comme une terminaison du délire, comme effet secondaire
d’épuisement.
Mais malgré la nature secondaire de ce phénomène, malgré le caractère
d’excitation annoncée par les manifestations du début, et disons-le, malgré
la rubrique d’excitation vaso-motrice que leur a assignée la jihysiologie ré¬
cente, la clinique continuera à ranger les solanées vireuses dans la classe
des narcotiques. A-t-elle tort? Nous ne le pensons pas ; les phénomènes
d’irritation locale et même d’excitation générale n’excluent pas une cause
centrale et un caractère d’ensemble qui tiennent de la dépression radicale.
NARCOTIQUES. — classification. 39.5
La pâleur de la face, la diminution de la température, constatée au thermo¬
mètre par nous-mêmes, la prostration musculaire aussi bien que les déjec¬
tions involontaires, indiquent que la vitalité générale est amoindrie. Pareille
opposition se rencontre dans les maladies même fébriles ; ainsi dans la fièvre
typhoïde, dans certaines pneumonies, malgré les excitations apparentes, se
révèle le caractère déprimant de la cause.
Même dans certains narcotiques, où un élément d’irritation accompagne
le principe stupéfiant, et qu’on a nommés pour cela narcotico-âcres, comme
dans le tabac ou la digitale, la physionomie générale est celle de la dépression.
Chacun peut retrouver dans sa mémoire l’aspect d’un fumeur imberbe et
payant le tribut de son noviciat, ou celui d’un sujet fortement digitalisé.
La stimulation de certaines fonctions 'partielles n’empêche pas le caractère
narcotique de s’imposer à l’œil et au jugement du clinicien.
Du reste, il ne faut pas trop presser sur ces dénominations quantitatives.
Elles n’expriment dans l’état de la science, dans un sens ou dans un autre,
que des métaphores devenues hypothétiques, et qui le paraîtront de plus
en plus à mesure que la physiologie précisera davantage la nature intime
des phénomènes. Ce sont des expressions provisoires que la clinique a ju.s-
qu’ici grand intérêt à conserver.
En général les individus narcotisés sont pâles et froids, prostrés, somno¬
lents, la congestion primitive est exceptionnelle , la température thermo¬
métrique a baissé, comme nous l’avons dit, les extrémités sont froides. Pour
l’opium, cet abaissement de la chaleur manque souvent, quelquefois il est
remplacé par une caloricité sudorale. Les pupilles sont, comme on sait,
démesurément dilatées dans le narcotisme solané et même, quoique à
moindre degré, sous l’influence de la digitale à fortes doses. L’opium au
-contraire resserre remarquablement la pupille, au point de la rendre quel¬
quefois invisible.
Le pouls narcotique est généralement calme, souvent lent pour la bel¬
ladone, irrégulier pour le tabac, très-lent pour la digitale et le veratrum,
normal ou accéléré pour l’opium.
Les urines sont ordinairement claires et abondantes dans le narcotisme
••solané ; souvent rares, quelquefois rouges et chargées sous l’influence de
l’opium. Dans le narcotisme belladoné extrême survient souvent une pa¬
ralysie momentanée de la vessie et des intestins ; d’autres fois des paralysies
réflexes, comme celle des muscles gutturaux par le bromure de po¬
tassium.
Les vomissements sont fréquents en tout état de narcotisme, surtout par
la digitale et les vératrées. Les selles le sont surtout avec les solanées. L’o¬
pium au contraire détermine une constipation constante, souvent opiniâtre.
Souvent , il y a des éruptions cutanées : la belladone détermine parfois
une éruption comme scarlatineuse, l’opium, des érythèmes, dont quelques
personnes offrent une idiosyncrasie particulière.
L’intensité des phénomènes varie, non -seulement selon les doses, mais
selon les susceptibilités individuelles. En général, quoique toxiques et quel-
•quefois mortels à hautes doses, les narcotiques, sauf les cyaniques, n’of-
396 NARCOTIQUES. — classification.
frent pas une nature maligne, et ordinairement les symptômes les plus
graves en apparence sont suivis de guérison. Plus que pour tous les autres
agents thérapeutiques, l’accoutumance conduit à des tolérances étonnantes,
surtout pour l’opium. On peut le voir de nos jours par l’abus des injections
hypodermiques. D’autre part, les susceptibilités individuelles se rencontrent
fréquemment et nous connaissons des personnes que des doses minimes
d’opium impressionnent très-fortement.
On peut dire toutefois que l’abus continu des narcotiques conduit à la
détérioration physique et psychique, comme on le constate sur les fumeurs
d’opium, sur ceux qui abusent du tabac et même sur ceux qui emploient
sans bornes des injections hypodermiques de morphine. Ces faits consti¬
tuent le narcotisme chronique et, quoique variables en quelques points,
forment un ensemble de symptômes caractérisés surtout par l’engourdis¬
sement cérébro-spinal, la diminution de la mémoire, Ip paresse intellec¬
tuelle, la tristesse, la somnolence, le regard terne, le teint pâle jaune, la
perte ou la diminution de la virilité, l’inappétence, la sécheresse de la
bouche, la constipation, la frigidité, quelquefois au contraire le relâchement
des sphincters et l’incontinence des selles et des urines (Belladone) ou
des phénomènes cardiaques avec palpitations, douleurs et oppressions si¬
mulant l’angine de poitrine (Tabac), et toujours un désir presqu’invincible
de recourir à la substance narcotique cause de tant de désordres.
Comment, malgré ces déplorables effets, voit-on, à toutes les époques et
dans tous les pays, comme on voit de nos jours, se propager parmi toutes
les populations, n’importe leur degré de civilisation, l’usage et l’abus des
substances enivrantes et stupéfiantes? Est-ce simplement sensualité ou
perversion du goût ou de l’odorat? Non, car sauf quelques vins ou li¬
queurs délicates et accessibles seulement au plus petit nombre, les sub¬
stances sont aussi répugnantes pour le goût qu’offensives pour l’odorat;
bien plus, elles déterminent successivement, à certaines doses, les plus dou¬
loureuses souffrances ; témoin les victimes de l’alcoolisme, témoin les fu¬
meurs d’opium couchés sous les bancs des cabarets chinois, et les angoisses
des fumeurs de tabac trop passionnés ou trop peu acclimatés.
D’où vient donc une pareille passion satisfaite au prix de tant de ma¬
laises, de dégoût et quelquefois de danger? Puisqu’elle n’a pas pour mobile
l’appétit subjugué par le plaisir des sens, puisque la jouissance n’est pas
dans la perception immédiate du goût, nous la devons trouver dans l’effet
secondaire produit par absorption sur le cerveau. Quel est cet effet? Il
repose sans doute sur la modification cérébrale particulière que nous avons
formulée au commencement de cet article. Alors la dépression des facultés
supérieures de raison et de réflexion ne fait plus équilibre aux impul¬
sions de l’imagination, qui adoucit les aspérités de la vie, en gaze les réa¬
lités trop positives et les remplace par des illusions plus faciles et des espé¬
rances sans contrôle. En général, c’est là la triste origine de ces tristes abus,
dont les principaux tributaires sont les malheureux dont la vie est souvent une
série d’épreuves morales ou de douleurs physiques et quelquefois les esprits
faibles qui n’ont pas le courage de réagir et de recourir à la force de leur
NARCOTIQUES. — classification. 397
raison au lieu de rechercher l’oubli dans l’alcool, l’opium, ou le tabac ; c’est
le même motif physiologique qui rend les enfants étrangers à ces déplo¬
rables ressources.
Quant à ceux, assez nombreux, qui, sans cause morale appréciable ou
sans douleur physique, ou pour une cause passagère, ont débuté et conti¬
nué dans le nai’cotisme vicieux, il faut remarquer que l’ivresse narcotique,
même légère, ainsi que celle du vin, jette les lueurs de l’imagination sur la
réalitédes choses, et il faut de plus se rappeler, en leur faveur, l’effet impérieux
de l’accoutumance pour les substances agissant sur le système nerveux et
qui tend à faire d’un emploi transitoire une nécessité et une habitude de plus
en plus dominante. On s’expliquera ainsi comment l’opium, l’alcool, le
tabac, simples passe-temps d’abord, deviennent une passion qui survit à la
cause souvent futile qui l’a fait naître.
111. Il existe dans le voisinage des narcotiques une autre classe de mé¬
dicaments qui, sans avoir leur énergie stupéfiante, s’en rapprochent par une
action analogue, mais en général beaucoup plus faible. Ce sont les médica¬
ments sédatifs, qui , ainsi que leur nom l’indique, calment les excitations
nerveuses, apaisent l’agitation cérébrale, modèrent les mouvements spasmo¬
diques ou les douleurs. Les uns sont des narcotiques faibles, comme la laitue
viveuse, le laurier-cerise, la ciguë ; d’autres sont plus énergiques, comme
les cyanures alcalins, le valérianate et le cyanure de zinc, l’éther; d’autres
enfin semblent devoir leurs propriétés à une action centrale sur l’origine
des vaso-moteurs, comme le bromure de potassium.
Ce qui les réunit entre eux, malgré leurs origines disparates, et ce qui les
rapproche des narcotiques, c’est l’action dépressive et la détente opérées sur
le système nerveux, toutefois sans narcotisme prononcé et surtout sans
action hypnotique.
Il résulte de cet exposé sommaire et analytique que les narcotiques for¬
ment une tribu nombreuse où sont venues se ranger des individualités d’o¬
rigines bien diverses, tirées les unes du régime végétal, d’autres de la classe
des minéraux, et, si nous voulons compter les dérivés du cyanogène, nous en
aurons de provenance animale.
Une autre conséquence plus importante pour la clinique, c’est que l’action
narcotique n’est pas une et identique, mais qu’elle revêt des manifestations
qui, de chaque substance ou du moins de chaque genre, font une individua¬
lité bien déterminée avec des propriétés particulières et des caractères sut
generis. Il en résulte que la clinique ne doit et ne peut employer indiffé¬
remment les narcotiques ni les substituer les uns aux autres, mais qu’au con¬
traire leur choix doit reposer sur la forme particulière de la maladie et sur
les nuances particulières aux divers agents, c’est-à-dire, ici cpmme par¬
tout, sur le caractère propre de la maladie et sur celui du remède.
La nature et le siège intimes de l’action stupéfiante ne nous sont pas di¬
rectement connus. Les lésions organiques déterminées par les narcotiques,
si elles existent, ne nous ont été révélées ni par les autopsies, ni par les
expérimentations, ni par la toxicologie ; les anciennes expériences de Flou-
rens sur la détermination élective de l’opium vers les circonvolutions céré-
398 NARCOTIQUES. — thérapeutique.
hrales ne nous apprennent rien sur. la nature de cette action ; celles plus
récentes de Brown-Séquard sur l’influence contractile exercée par la bella¬
done sur les vaso-moteurs ne s’imposent pas à la conviction. Tout porte
à croire que les narcotiques n’atteignent pas profondément les tissus
nerveux ; de là sans doute leur action peu nocive et la facilité de l’accou¬
tumance.
Nous ne pouvons donc que par induction nous rapprocher de la réalité.
Ainsi, il est à admettre que le cerveau et la moelle sont primitivement in¬
téressés ; il est encore légitime d’induire que les divers agents narcotiques
ne portent pas primitivement leur action sur le même point du système
nerveux ; que l’opium, par exemple, et les anesthésiques volatils débutent par
les circonvolutions supérieures et ne portent leur action vers la base que
dans les doses élevées ou progressives, puisque les fonctions intellectuelles
et la sensibilité sont les premières influencées et souvent les seules. Les sola-
nées, au contraire, ainsi que la digitale, semblent porter leur impression
initiale sur la base du cerveau ou sur la moelle; car elles intéressent
primitivement les mouvements et n’entraînent le coma et le délire que très-
secondairement. D’autres substances semblent porter leur préférence sur le
bulbe lui-même en déterminant, comme Tacide prussique, une mort fou¬
droyante, ou comme les bromures qui n’exei’cent qu’une action lente sur la
même portion de l’encéphale en narcotisant à leur origine les nerfs qui
donnent la sensibilité réflexe aux muscles de l’isthme pharyngé.
Il est probable que l’action des nerfs ganglionnaires est plus particulière¬
ment atteinte par un certain nombre de substances narcotiques. Ainsi,
tandis que les solanées relâchent tous les sphincters, depuis l’iris jusqu’au
cercle anal et jusqu’aux fibres circulaires de la vessie, des intestins et du
col utérin, les papavéracées produisent l’effet opposé et contractent ces
mêmes fibres au point de déterminer la disparition presque complète de
la pupille et de produire des constipations opiniâtres. D’autres fois, l’action
s’exerce principalement sur les faisceaux isolés qui animent certains
viscères, comme la digitale et le tabac qui portent avec des modes divers
leur influence sur le cœur. La thérapeutique, comme nous le verrons, uti¬
lise ces actes physiologiques divers et souvent opposés
Tbérapentique. — I. Indication contre la douleur. — 11 est une longue
série de manifestations morbides, les unes primitives, les autres symptoma¬
tiques, qui ont pour caractère la douleur, tellement que douleur et maladie
se confondent dans notre esprit. Les unes font en quelque sorte l’essence de
la maladie : les névralgies, les odontalgies, les traumatismes, les opérations,
les brûlures, etc. Elles ne sont pas seulement une souffrance; elles peuvent
par leur intensité épuiser la vie, ou parleur prolongation déterminer l’ébran¬
lement général du système nerveux, les convulsions, le tétanos.
La douleur morale elle-même, malgré son sens métaphorique, est pour le
médecin une maladie grosse de beaucoup d’autres et souvent aussi mortelle
que les plus dangereuses; aussi c’est dans les narcotiques qu’il cherche, bien
plus souvent que dans les discours philosophiques, lemeilleur des remèdes.
A côté de la douleur, se placent les irritations viscérales qui surexcitent
NARCOTIQUES. — thérapeütiüue. 399
et précipitent les fonctions des organes malades et déterminent des troubles
locaux ou généraux. Le délire et l’insomnie, la folie avec son cortège de
crises, de surexcitations cérébrales, la toux de l’irritation bronchique, les
vomissements, la colique de plomb, et toutes les irritations de l’estomac et
de l’intestin relèvent de la méthode d’apaisement qui fait appel aux
agents qui endorment la sensibilité. Car toutes ces excitations organiques
ont pour base la surexcitation de la sensibilité et sont en conséquence tri¬
butaires de la médication anli-esthésique.
Les agents principaux sont tirés non des solanées, mais des narcotiques
papavéracés et de la médication anesthésique.
La plus grande découverte médicale qui illustre ce siècle déjà si riche, c’est
celle de la méthode et des agents anesthésiques. L’opium jusque-là avait
étéleseul moyen d’adoucissement qu’eût trouvé la médecine opératoire. L’in¬
suffisance du sommeil thébaïque dans les grandes opérations, surtout dans
les opérations de longue haleine, l’inconvénient des fortes doses, et surtout
des doses prolongées, la survivance de l’effet narcotique à l’opération qui
l’avait nécessité, a peu à peu limité son emploi chirurgical à des nécessités
passagères. Aujourd’hui la chirurgie possède un moyen presque merveilleux
qui soustrait instantanément le malade non-seulement à la douleur, mais
même à la conscience de l’opération ; qui fait durer cette inconscience des
heures entières, malgré le plus cruel traumatisme, et la fait cesser au mo¬
ment voulu, sans autre danger que quelques accidents, bien regrettables
sans doute, mais bien rares et de plus en plus exceptionnels.
L’indication générale de la méthode narcotique, en tant que dirigée contre
la douleur, s’étend à une foule d’autres états morbides que nous nous abste¬
nons d’énumérer parce que ces états morbides relèvent tous, en fin de
compte,jde l’indication capitale qui consiste à amortir la sensibilité. Choisir
selon les nuances, l’agent et la forme appropriés, en graduer l’emploi selon
l’intensité du siège et l’ancienneté de la maladie, sont l’œuvre du génie cli¬
nique, appuyé sur l’indispensable et profonde connaissance de la pharmaco¬
logie et de la pharmacodynamique, si déplorablement négligées aujourd’hui.
IL Indication contre le spasme. — Si les papavéracées et la méthode
anesthésique et les narcotiques voisins de la famille des scrophulariées et
des vératrées s’adressent principalement aux troubles de la sensibilité, les
solanées ont pour tributaires spéciaux les éléments moteurs. Celles-ci
trouvent leurs principales applications dans le spasme musculaire, dans
les contractions pathologiques, dans les contractures , dans les alïections
convulsives générales ou locales ; le tétanos, l’épilepsie, la chorée, la co¬
queluche, les palpitations, le resserrement pathologique de la pupille ou sa
dilatation exploratrice , la contracture du col utérin, la hernie étranglée, les
spasmes et les irritations de l’anus, la constipation, et partout enfin où il
s’agit de relâcher la contraction muscu laire. C’est encore à ce titre et en
vue du spasme pharyngien que l’on a espéré leur efficacité contre la rage.
Cette opposition entre les narcotiques agissant les uns pour modé¬
rer la sensibilité, les autres pour détendre les mouvements, n’est pas
une vue purement spéculative ; l’expérience la confirme tous les jours.
400 NARCOTIQUES. — thérapeütiqüe.
et cette confirmation s’est dégagée éclatante à l’époque où l’on a intro¬
duit chez nous les injections hypodermiques. On a vu alors bientôt
celles d’atropine rester impuissantes contre la douleur, mais relâcher
les sphincters, et celles de morphine se généraliser de plus en plus contre
l’hyperesthésie. Ce qui fait la délicatesse du choix, c’est que souvent le
spasme est fils de la douleur et vice versa; c’est au médecin à distinguer le
phénomène réflexe du spasme direct, le premier étant tributaire de la mé¬
dication calmante, l’autre du narcotisme musculaire.
111. Les sédati/s, comme l’indique leur nom, interviennent surtout dans
les agitations vagues et généralisées du système nerveux sans localisation
précise, mélangées parfois de troubles de sensibilité, de mouvement, d’in¬
telligence, comme chez les hystériques et les hypochondriaques, les gens
en proie à trop de préoccupations, les névrosiques, comme on dit aujour¬
d'hui.
Le laurier-cerise, la laitue-vireuse, le lactucarium suffisent ordinairement
avec quelques ablutions froides, pour un soulagement momentané ;
l’hygiène fera le reste. Nous réservons pour la fin les bromures, et surtout le
bromure de potassium et d’ammonium , sédatif très-efficace contre l’agita¬
tion nerveuse, mais en même temps très-puissant agent anti-épileptique. Il
doit sans doute sa propriété à son action spéciale sur le bulbe cérébral et
les nerfs réflexes qui en émanent; c’est une des dernières conquêtes de la
thérapeutique contemporaine, conquête précieuse, si on ne la discrédite
pas par l’abus de l’emploi empirique.
Avant de terminer, ajoutons ce principe important en thérapeutique
générale : que les narcotiques sont contre-indiqués dans l’état fébrile aigu.
La fièvre est, en effet, dans son essence, un état de détente et de relâchement
du système nerveux et musculaire qui a beaucoup de parenté avec le
narcotisme.
Pour les accidents aigus produits par les narcotiques pris en excès ou mal
à propos, lorsque le sommeil devient comateux, le café, le thé, la respiration
artificielle, les douches froides suffisent d’ordinaire pour y remédier. Les
autres indications anti-toxiques relèvent de la thérapeutique spéciale à
chaque substance. Quant à l’antagonisme supposé qui fait guérir les effets
d’un narcotique par l’influence d’un autre, ceux de la Belladone, par
exemple, par ceux de l’Opium, nous avons montré ailleurs (Foÿ. art. Bella-
ûONE, t. IV, p. 769) que cet antagonisme curatif n’existe pas.
Pour ce qui concerne le traitement du narcotisme chronique, on sait
combien il est difficile, car il faut lutter contre une volonté affaiblie, tenue en
échec par des instincts organiques rendus violents par l’habitude et qui,
par le souvenir de voluptés factices , dominent le malade au point qu’il ne
veut plus être guéri. Il faut, en conséquence, faire appel à la diversion mo¬
rale et physique, à l’exercice intellectuel et musculaire par le retour à la vie
sociale, par la promenade, la chasse, l’escrime, les bains froids ; occuper
l’esprit à des choses positives ; tromper la passion du malade en diminuant
graduellement, mais très-graduellement, à son insu, la force et la quantité
du narcotique; enfin ne jamais le laisser seul ou inoccupé, car la solitude
NARCOTIQUES. — pharmacologie. 401
et l’oisiveté sont les grands complices de l’aberration qu’il s’agit de com¬
battre. Une fois l’habitnde vaincue, les ablutions froides, l’air des mon¬
tagnes, les excitants généraux, l’arnica, le café, le thé sferont d’utiles adju¬
vants pour tonifier le système nerveux.
PbavmacologSe. — Les médications narcotiques s’administrent par
les voies digestives, par la peau ou par les surfaces respiratoires; générale¬
ment, il faut donner la préférence à la première, car la digestion n’altère
pas la substance narcotique. La voie cutanée, lente et douteuse quand il
s’agit d’application sus-dermique, est au conü’aire la plus prompte lorsque
l’on porte par injection le médicament jusque sous le derme. La forme
sous-épidermique, comme l’application de la substance sur un vésicatoire,
tient le milieu pour l’énergie entre l’administration à l’intérieur et les in¬
jections sous-dermiques. Par la voie respiratoire, on n’administre plus au¬
jourd’hui que les anesthésiques volatils ; les vapeurs d’herbes solanées ou
de pavots doivent être abandonnées, parce qu’elles n’entraînent aucune
partie médicamenteuse.
La belladone appliquée sur les sphincters sous forme de pommade ou de
solution, les dilate rapidement. Par le rectum les opiacés sont aussi
puissants que par la bouche, quelqhefois même davantage. On choisit
de préférence cette voie dans les affections qui ont leur siège dans le bas-
ventre. Les coliques saturnines, les hernies étranglées, les spasmes uté¬
rins, appellent alternativement les lavements d’opium, de belladone ou
de tabac.
Ce mode d’emploi ne sera jamais qu’une forme exceptionnelle, le dosage
étant très-difficile et quelquefois dangereux. Il faut se rappeler, dans le
maniement des narcotiques, la susceptibilité exceptionnelle de certains indi¬
vidus et la tolérance non moins exceptionnelle de certains autres, résul¬
tant soit de l’idiosyncrasie, soit de l’usage prolongé, et ne commencer
l’administration que par des doses modérées.
Il ne peut être question ici ni des doses, ni des formes des médicaments;
elles ressortent de la thérapeutique spéciale de chacun des agents de la
médication {voy. les articles spéciaux qui leurs sont consacrés). Ce que
l’on peut dire de plus général, c’est que la médication narcotique peut s’ad¬
ministrer sous les formes les plus diverses : on peut la prendre en substances
solides ou pulvérulentes, en infusions, en teintures, en sirops. Les alcaloïdes
qui en dérivent sont d’un maniement difficile et quelquefois dangereux par
leur excès d’activité ; les plus usités sont ceux qui se tirent de l’opium,
particulièrement la morphine et la codéine. Plus énergiques encore sont
ceux qui proviennent des solanées et, parmi les solanées, l’atropine, l’hyos-
cyamine, enfin la digitaline issue d’une plante voisine. Pour les injections
sous-cutanées, on n’a employé jusqu’ici que les sels de morphine et d’atro¬
pine. Les autres sont encore à expérimenter sur l’homme.
M. Hirtz.
NÎASAÏ.ES (Fosses). Voy. Nez.
f. DICT. MÉD.
XXIII. — 26
m
NAÜHEIM.
IVAIJHEIM, qui faisait partie du duché de Hesse-Darmstadt, appartient
aujourd’hui à l’empire d’Allemagne. Située au pied du Johannisberg, ma¬
melon terminal de la chaîne du Taunus, elle figure honorablement dans ce
groupe célèbre d’eaux minérales. De Francfort on s’y rend, en une heure,
par le chemin du Main-Weser. Elle est placée sous le 50' degré de latitude,
à près de 140 mètres au-dessus de la mer et reçoit les vents du N.-E.
par la plaine de la Wetterau. La moyenne annuelle est 10° cent, et la
moyenne barométrique d’environ 750. Le climat tempéré permet une assez
longue saison, de mai à la fin de septembre.
La station est de création modeime, ce qui explique le silence du docteur
Granville à son égard (TheSpas ofGermany, 1837). De nombreux forages
artésiens pratiqués pour la recherche du sel, ont créé, comme à Rehme en
Westphalie, des ressources nouvelles à la thérapeutique chlorurée sodique
thermale. L’administi’ation des Jeux, interdits aujourd’hui, a laissé comme
souvenir de son passage un très-beau kursaal, monument de style renais¬
sance avec un parc élégant. Le nombre des visiteurs est de 4 à 5 000 et
l’on peut dire que Kreuznach a trouvé là une sérieuse rivale.
Le sol de la vallée est constitué par des couches tertiaii’es, qui se sont
déposées entre les masses schisteuses du Taunus et les plateaux basaltiques
du Vogelsberg. Ces couches tertiaires reposent immédiatement sur les
schistes de transition, en l’absence des terrains secondaires et d’une
partie des terrains paléozoïques. Comme elles ne sont pas d’une grande
puissance, la sonde arrive promptement aux schistes, où elle rencontre
d’abord le calcaire à Strigonocéphales, puis le schiste à orthocératites,
enfin la grauwacke à Spirifères. Ce sont là les points d’émergence des
Sources.
Il n’est pas nécessaire d’aller très-profondément pour trouver l’eau
salée; mais les sources les plus chargées,|les n"® 7 et 12, viennent de
160 et 180 mètres, et ont atteint la grauwacke à Spirifères. Le fo¬
rage du n° 7 a offert de curieux phénomènes : les travaux de perce¬
ment ayant été abandonnés, il fit tout à coup irruption pendant la nuit,
quelques années plus tard, et tarit à nouveau, pour reparaître encore. Le
forage du n° 12 a. produit une immense gerbe de 60 pieds de haut. Ces
eaux artésiennes sont très-intéressantes au point de vue géologique : par
leur origine, puisque les eaux salées proviennent en général des couches
ti’iasiques qui renferment les grands dépôts de sel gemme ; par leur tem¬
pérature, qui dépasse de plusieurs degrés celle conforme à la loi géother¬
mique. Ainsi le n° 12, venant de 180 mètres au-dessous du sol, ne devrait
dépasser que de 6 degrés la moyenne du lieu, et il la dépasse de 25 degi’és.
Ceci prouve que le réservoir commun est beaucoup plus profond; je dis le
réservoir commun, parce que les faits observés par les ingénieurs Ludwig,
Schreiber et O. Weiss tendent à établir son existence ; enfin ces eaux sont
fortement imprégnées de gaz carbonique, lequel paraît le vrai moteur ascen¬
sionnel.
Les sources employées sont : le Kurbrunnen pour la boisson, à la tempéra¬
ture de 22,05, et qui renferme une proportion de 27 pour 1000 grammes de
NAUHEIM.
matériaux solides ; la nouvelle source de Karlsquelle, moins forte ; le
Salzbrunnen, dont il est question dans les auteurs, avait disparu ; il a
jailli de nouveau en 1870, mais on le laisse de côté comme trop chargé de
sels ; le Kleiner Sprudel, pour les bains de gaz, avec un volume d’acide
carbonique; le Grosser Sprudel et le Friedrich Wilhelm, pour les bains,
avec une minéralisation de 3 à 4 p. 100, une température de 32 degrés
et de 35,05 et une quantité de gaz variable suivant le point où il a été
recueilli. Le débit de ces sources dépasse 3 000 mètres cubes par jour,
ee qui fournit aux besoins de l’extraction du sel et des bains.
Aux anciennes analyses de Broméis et Chatin, il faut joindre celle de
Will, 1871. Si nous prenons pour type la principale source, Fried. Wilhelm,
nous y trouvons : chlorure de sodium 29,29 ; chlorure de potassium 1,12 ;
chlorure de calcium 3,32; chlorure de magnésium 0,52; chlorure de
lithium; 0,05; bicarbonate de chaux 2,60; de fer 0,05; bromure de
magnésium 0,08. Le bromure de magnésium se retrouve dans les eaux-
mères à la dose de 1 gramme par litre.
Le traitement comprend la boisson et les bains. L’eau du Kurbrunn se
prend le matin à jeun et, comme elle est trop minéralisée pour certains
estomacs, le docteur Beneke a introduit la coutume de la couper avec de
l’eau (Verdunnter Kurbrunn); onia coupe aussi avec une petite source
alcaline alkalischer Sauerbrunn et avec l’eau de Schwalheim peu distante
de Nauheim. Beneke prétendait imiter ainsi la composition du Bakoczy de
Kissingen ; mais les sels ne sont pas tout à fait les mêmes, le chlorui’e de
calcium dominant dans le Kurbrunn, et le sulfate de magnésie dans le Ra-
koczy. Ces mélanges ont moins d’importance depuis la découverte de la
nouvelle source, Karlsquelle.
Il existe, pour les bains, un bel établissement,agrandi en 1866, avec
120 cabinets ayant un cube d’air de près de 60 mètres, et des bai¬
gnoires contenant 500 litres d’eau. Ce qu’il y a de remarquable, c’est
que l’eau des deux sources n" 7 et n° 12 réunies, arrive aux baignoires
avec une température de 32 à 33», qui est celle du bain ordinaire.
■On distingue le bain à eau courante, Strombad, et le bain puisé au-dessous
des réservoirs au tuyau d’émergence, Sprudelbad ; l’eau arrive sans avoir
■eu le contact de l’air. Beneke faisait aussi couper les bains qu’il trouvait
trop forts. Cependant on les additionne parfois de quelques litres d’eaux-
mères, Mutterlaüge, comme à Kreuznach.
Les bains de gaz du Kleiner Sprudel se donnent dans des boîtes en bois; ils
•étaient peu employés à l’époque de mon séjour à Nauheim, 1866 et 1 867 ;
ils le sont aujourd’hui davantage. Les douches de gaz s’administrent avec
des tuyaux et divers embouts.
L’action de la boisson, la plus apparente, est la purgation journalière,
produite par toutes les eaux salées fortes. Nous avons dit que l’intolérance
de certains estomacs avait conduit au coupage, on évite ainsi les catarrhes
gastriques. En employant de petites doses, on détermine plutôt la consti¬
pation et l’action altérante devient plus nette puisqu’il y a absorption plus
. complète des sels ingérés. Le gaz et le sel des bains stimulent la surface
m
NAUHEIM.
cutanée et par suite la circulation et le système nerveux, bien qu’on ait
observé pendant le bain un ralentissement du pouls et de la respiration ; il
y a là des effets assez complexes où le gaz carbonique joue son rôle. Tou¬
jours est-il que, dans un grand nombre de cas, Beneke a été conduit au
coupage des bains. Les enfants les supportent très-bien, même additionnés
d’eaux-mères.
F. -W. Beneke (de Marburg) a cru démontrer par ses expériences que la
cure de Nauheim augmente la perte de l’urée aux dépens des éléments
protéiques du sang et celle des sulfates, tandis que la proportion des phos¬
phates éliminés diminue. Quant aux chlorures, ils sortent de l’organisme
après y avoir opéré thérapeutiquement. De là les indications dans les mala¬
dies où la transformation des matériaux azotés est incomplète et où les
phosphates s’éliminent trop promptement. Nous avons fait ailleurs la cri¬
tique de ces idées aventurées.
Nauheim fournit, comme les eaux en général, une médication com¬
plexe ; on y trouve les éléments d’une médication purgative, résolutive et
reconstituante. Elle est assez énergique; les sujets débiles ne la suppor¬
tent pas et seront mieux adressés à Kreuznach. Le lymphatisme et
l’anémie, à titre d’éléments morbides, y seront favorablement modifiés, à
la condition que les forces seront suffisantes pour supporter le traitement.
La scrofule est le triomphe de Nauheim. M. Rotureau, frappé des bons
résultats qui lui ont été soumis, a été trop loin en affirmant la guérison
quelle que soit la période , même plus loin que les médecins de l’endroit.
On traite avec succès les engorgements ganglionnaires, les ulcérations, les
caries des os et les tumeurs blanches ; il faut avouer que plusieurs de ces
derniers cas se montrent rebelles. Le traitement de la scrofule est en général
plus long, de six semaines à plusieurs mois ; il comporte des moyens éner¬
giques et variés : bains d’eaux-mères, applications d’eaux- mères ,
douches, etc. Même méthode dans la cure des rhumatismes articulaires
chroniques où l’organisme a besoin d’être vigoureusement remonté. Dans
les paralysies (celles d’origine rhumatismale offrent le plus de chances
favorables), on emploie les bains les plus stimulants, Strombadet 'Sprudelbad,
quand il n’y a point à redouter de congestion vers les organes vitaux. Le
docteur Bode junior assure qu’il a obtenu de bons succès contre le tabes
dorsalis, plusieurs malades lui ayant été adressés par le professeur Erb, de
Heidelberg.
Viennent en seconde ligne certaines maladies. du tube digestif ■: dyspep¬
sies avec état saburral, diarrhées chroniques, etc., les engorgements uté¬
rins. Néanmoins, il faut signaler les bons effets obtenus dans les tuméfac¬
tions métro-ovariques d’origine strumeuse. L’eau en boisson et les bains
stimulent et régularisent la fonction menstruelle ; l’application de com¬
presses d’eaux-mères sur l’hypogastre devient un adjuvant utile. Dans les
névralgies, on ne doit pas oublier le gaz, agent sédatif.
Les maladies du cœur constituent une contre-indication, même après les
expériences du docteur Beneke, trop peu nombreuses pour balancer l’opi¬
nion commune.
NÉOPLASME. 405
Parmi les eaux chloi’urées sodiques d’Allemagne, Rehme, enWestphalie,
est celle qui se rapproche le plus de Naulieim, sous le rapport delà therma-
lité, de la minéralisation et des applications médicales. Sans vouloir établir
d’autre parallèle, je me contenterai de dire, pour rendre hommage à la
vérité, que Nauheim est un des types les plus complets de la médication
chlorurée sodique thermale.
Beneke (F.-W.), Eau-K thermales salines de Nauheim (traduit et abrégé). Marhurg, 1859. —
Kurze Mittheilungen, über die Soolethermen Nauheims. Marburg, 1864. Bode, 1853.
BODE JDNIOB, Deutsche Klinik, 1870.
Bode (Fr.), Naulieim, seine natürlich Warmen Soolquellen. Cassel, 1853, in-8°.
O. Weiss, Beitrag zum Kenntniss. — Die Nauheimer grossen Soolsprudel. Cassel, 1855.
L.4BAT, Étude sur la station et les eaux de Nauheim {Annales de la Société cthydrol. méd-,
t. XIV, et tirage à part), 1868.
A. L-tBAT.
iVAUSÉE. Yoy. Vomissement.
• MÉCROSE. Yoy. Os.
IVÉOPEASiflE (de vio;, nouveau, et 7r).â(To-£iv, former). Synon. -.néoplasie.
C’est Burdach qui inventa ce mot. Grâce à l’insuffisance de l’élude micro¬
scopique des tumeurs, l’auteur allemand avait imaginé un système patho¬
génique vraiment original. Il supposa que toutes les néoformalions mor¬
bides, quelles qu’elles fussent, provenaient d’un même tissu cellulaire
accidentel, qu’elles n’étaient toutes que des variantes de ce tissu fonda¬
mental. Ce tissu morbide idéal, origine commune de toutes les tumeurs, il
l’appela neoplasma. De l’abstraction de Burdach, il n’est plus question au¬
jourd’hui; mais le mot est resté.
Il a reçu depuis des acceptions variables; on lui a fait dire plus ou moins.
Toutefois, la majorité des auteurs, Cornil et Ranvier entre autres, l’enten¬
dent dans le sens le plus large. « On entend par néoplasme un tissu de nou¬
velle formation, quelles que soient sa nature et sa provenance. » (Cornil et
Ranvier.)
Dans un Mémoire, Gross (de Nancy), s’exprime ainsi ; « Il est facile de
comprendre qu’il doit y avoir deux ordres de néoplasies : la néoplasie phy¬
siologique ou normale, et la néoplasie pathologique ou morbide. La pre¬
mière constitue la formation et l’accroissement des organes de l’indi¬
vidu ;-elle n’a été connue que du jour où l’on a suivi, le microscope à la
main, la formation de l’être depuis la fécondation de l’ovule jusqu’à l’état
parfait. Quand, dans un endroit quelconque de l’organisme, il se fait une
néoplasie anormale ou pathologique, il y a augmentation de volume, ou ce
qu’on appelle une tuméfaction, une tumeur. »
Cette distinction entre le néoplasme physiologique et le néoplasme pa¬
thologique n’est pas bien nécessaire. En langage ordinaire, néoplasme
signifie toujours néoplasme pathologique.
Les auteurs sont moins unanimes à l’endroit de la ligne de démarcation
à établir entre les mots de néoplasme et de tumeur.
Les écrivains qui se sont placés au point de vue clinique ont entassé
406 NERFS. — anatomie du système nerveüx.
dans un même groupe, à côté des tissus de nouvelle formation, les tumeurs-
formées par les collections gazeuses, liquides, solides de toute nature,
même par les corps étrangers (classifications de Robin, Virchow, Broca).
D’autres auteurs, de par l’anatomie paithologique, n’admettent point de
tumeur en dehors des néoplasmes (classifications de Lebert,Fœrster, Follin,
Michel, Cornil et Ranvier). Quelques-uns même n’admettent point de néo¬
plasme en dehors des tumeurs, comme si d’anciennes fausses membranes
pleurétiques ne constituaient pas un néoplasme au même titre qu’un
fibrome, comme si le tubercule infiltré n’était pas un néoplasme tout autant
que la gi’anulation tuberculeuse.
Quoiqu’il en soit, il est bien plus rationnel de rester fidèle à l’étymologie i
néoplasme, tissu de nouvelle formation. Et alors, de même que le mot de
tumeur, dans les classifications de Robin, Virchow, Broca, dit plus que néo¬
plasme, ici néoplasme dit plus que tumeur. Il désigne, en dehors des tu¬
meurs, les néomembranes, les végétations, les pi’oductions morbides infih
trées : néoplasies inflammatoires, typhiques, leucémiques, etc. Ainsi com¬
pris, il ne peut servir à définir la tumeur qu’à l’aide d’un qualificatif.
« Nous appellerons tumeur toute masse constituée par un tissu de nouvelle
formation (néoplasme), ayant de la tendance à persister et à s’accroître. »
(Cornil et Ranvier.) Voy. Tumeur, Végétation, etc.
Gross (Fr.), Classification naturelle des néoplasmes pathologiques {Revue médicale de'
l’Est, 1875).
Victor Hanoi.
MÉPHÉLIoai'. Voy. Cornée, t. IX, p. 505.
NÉPHRÉTIQUE. (Colique) Voy. Reins.
NÉPHRITE, NÉPHRORRHAGIE. Reins.
NÉPHROTOHIE. Voy. Reins.
NERES. — ANr.lTOMIEI ex PHOTSIOEOGIE BE SYSXÈISIE SEKVÉBX.
Considérations générales. — Recevoir les impressions extérieures par
des organes périphériques (surfaces sensibles et organes des sens), les con¬
duire par des voies centripètes (nerfs sensitifs) vers des organes centraux,
qui provoquent à leur tour la mise en action de conducteurs centi’ifuges
(nerfs moteurs), de manière à distribuer l’excitation dans les divers or¬
ganes périphériques (muscles, glandes, etc.), tel est,réduità sa plus simple
expression, le rôle des différentes parties qui composent le système ner¬
veux. Cette formule aura à recevoir de plus amples développements dans la
partie de cet article consacrée à la. physiologie dn système nerveux, mais elle
nous suffit dès maintenant pour indiquer le plan que nous, devons suivre,
et en particulier les divisions de la partie anatomique du sujet.
Parmi les surfaces sensibles, comme parmi les appareils moteurs, les uns
appartiennent à ce qu’on est convenu d’appeler la vie de relation, les autres
font partie des appareils de la vie végétative ou organique. Nous verrons
qu’au point de vue de la physiologie du système nerveux une distinction
NERFS. — .\NATOMIE DU SYSTÈME NERVEUX. — CONSIDER. GÉNÉR. 407
dece genre nesaurait être rigoureusement maintenue, mais nous la conserve¬
rons vu sa commodité, et nous traiterons successivement du système nei'veux
de la vie animale ou de relation, et du système nerveux de la vie organique ou
végétative, c’est-à-dire du système cérébro-spinal d’une pari, et d’autre part
du système ganglionnaire ou grand sympathique. Nous ne nous occuperons,
dans le présent article, que du système nerveux cérébro-spinal, renvoyant
au mot Yaso-moteür pour tout ce qui a trait au système nerveux ganglion¬
naire ou grand sympathique.
Dans chacun de ces sy.stèmes, on distingue des parties pénpAéngMes (nerfs)
etdes parties centrales (centres nerveu.x) : les premières ne sont composées que
d’éléments anatomiques conducteurs d’excitations centripètes ou centri¬
fuges ; les secondes renferment des éléments particuliers dans lesquels les im¬
pressions centripètes sont reçues, emmagasinées, transformées et réfléchies
en excitations centrifuges. Ici encore la distinction est très-délicate au point
de vue physiologique, car, dans tel oi’gane pour lequel le nom de centre
nerveux paraît le plus justement consacré, pour la moelle épinière par
exemple, la majeure partie des éléments constitutifs joue encore purement
le rôle de cordons conducteurs, et les parties grises elles-mêmes, considérées
essentiellement comme masses à fonctions centrales, ont aussi une fonc¬
tion conductrice bien démontrée aujourd’hui. Mais au point de vue anato¬
mique, la distinction classique est bien établie sur les bases suivantes, qui se
rapportent surtout au système nerveux de la vie de relation : on appelle or¬
ganes centraux les masses nerveuses à forme bien définie, protégées par
des enveloppes spéciales et renfermées dans la boîte crânienne et le canal
vertébral : ce sont l’encéphale et la moelle épinière. Pour le système ner¬
veux de la vie organique, les masses ganglionnaires répandues sur le trajet
de ces nerfs représentent jusqu’à un certain point des centres nerveux, mais
trop morcelés pour former, en anatomie, de véritables organes centraux.
Avant d’étudier la conformation de la moelle épinière et du cerveau
(organes centraux) et celle de divers nerfs cérébraux, médullaires, gan¬
glionnaires (organes conducteurs et périphériques), nous devons indiquer
la nature des éléments histologiques qui entrent dans la composition de
ces organes, nous réservant d’étudier plus tard la distribution qu’ils affec¬
tent dans leurs diverses parties. A cette étude de la conformation extérieure
des appareils nerveux, à celle de la nature et de la distribution de leurs
éléments anatomiques, devrait naturellement succéder l’étude des con¬
nexions intimes de ces parties, étude nous montrant quels ordres de fibres
centripètes reçoit telle masse centrale et quels ordres de fibres centri¬
fuges elle émet; mais les notions acquises jusqu’à ce jour sur ce sujet
sont trop incomplètes, et ne sauraient que rarement être considérées
comme de véritables données anatomiques, car elles représentent trop
souvent de pures hypothèses destinées à répondre à tels ou tels desiderata
de la physiologie. Aussi bornerons-nous cette étude anatomique aux dé¬
tails sus-indiqués d’anatomie descriptive et d’anatomie de structure, réser¬
vant pour la partie physiologique l’anatomie de texture, dont les don¬
nées hypothétiques seront alors plus facilement discutées.
NEUFS. — AN.iTOMIE DU SySTÊ.ME NERVEDX. — MÉNI.VGES.
Vu le grand nombre de sujets divers dont l’étude doit trouver place ici,
nous pensons être utile au lecteur en lui présentant une sorte de tableau
méthodique de l’ordre dans lequel seront passées en revue les principales
parties des organes nerveux et de leurs annexes.
I. Enveloppes du système nerveux central. — Dure-mère (ses vaisseaux et
ses nerfs, ses sinus); pie-mère; arachnoïde; liquide céphalo-rachidien.
II. Éléments anatomiques du système nerveux. — Cellules nerveuses, tubes
nerveux; connexions des cellules et des tubes. — Vaisseaux et autres élé¬
ments communs. — Développement des éléments anatomiques du système
nerveux.
III. Centres nerveux. — 1° Moelle épinière : ses parties blanches ; ses
parties grises. — 2“ Encéphale (cerveau et cervelet;’ leur conformation exté¬
rieure). — 3” Conformation intérieure de l’encéphale (corps calleux, tri-
gone, commissures blanches et grises etc.). — 4° Des ventricules cérébraux;
du canal central de la moelle ; développement de ces parties.
IV. Des circonvolutions du cerveau.
V. Distribution des substances grise et blanche dans les centres nerveux.
— 1° Moelle épinière. — 2“ Bulbe, protubérance et pédoncules (double
décussation des pyramides ; noyaux bulbaires et pédonculaires des
nerfs crcâniehs; olives et noyaux rouges, etc.). — 3“ Pédoncules cérébraux, '
couches optiques et corps striés, (capsule interne, capsule externe, noyaux
caudé et lenticulaire du corps strié, etc.). — 4" Cerveau et cervelet (circon¬
volution de l’hippocampe; corps rhomboïdal du cervelet, etc).
VI. Distribution des éléments nerveux dans les parties blanches et grises
des centres nerveux. — Névroglie. — Vaisseaux des centres nerveux encé¬
phaliques, gaines lympathiques.
VII. Du système nerveux périphérique. — Considérations générales. —
A. Des nerfs rachidiens; — B-. Des nerfs crâniens.
Anatomie du système nerveux cérétor© - spinal. Parties
centrales. — I. Enveloppes. — Les masses centrales du système cérébro-
spinal (cerveau et moelle épinière) sont, nous l’avons dit, l’enfermées dans
la cavité crânienne et le canal vertébral ; là elles sont, de plus, protégées et
maintenues par une série de membranes, constituées par différentes formes
du tissu cellulaire et fibreux et auxquelles on donne le nom général de
méninges. La membrane appliquée immédiatement à la surface de la masse
cérébro-spinale est remarquable par sa richesse vasculaire et par sa struc¬
ture délicate, c’est la pie-mère (pia-mater, meninx vasculosà) ; la mem¬
brane qui tapisse la surface interne de la cavité osseuse céphalo-rachidienne
est remarquable au contraire par sa structure fibreuse à trame très-serrée,
c’est la dure-mère [dura meninx, meninx fibrosa). Entre la dure-mère et
la pie-mèi’e est interposé un sac séreux, une membrane séreuse à deux
feuillets, Varachnoîde {tunica arachnoïdes, meninx serosa).
La dure-mère forme une membrane fibreuse résistante, dont les disposi¬
tions sont très-différentes au niveau de l’encéphale et au niveau de la
moelle, c’est-à-dire à la surface interne de la boîte crânienne et à la surface
interne du canal rachidien. Nous distinguerons à cette enveloppe une
NERFS. — ANATOMIE DU SYSTEME NERVEUX. — MÉNINGES. i09
surface externe et une surface interne. — Dans le canal rachidien, la surface
externe de la dure-mère est libre, c’est-à-dire qu’elle n’adhère pas au canal
osseux, si ce n’est au niveau du corps des premières vertèbres cervicales ;
dans le reste de son étendue, elle est rattachée par des prolongements fila¬
menteux au ligament vertébral commun antérieur, tandis qu’elle est séparée
des arcs vertébraux par une couche graisseuse molle et diffluente. Dans
la cavité ciûnienne, la surface externe de la dure-mère adhère directemept
à la surface interne de la hoîte osseuse ; elle représente en effet le périoste
interne des os du crâne, et, au niveau des trous crâniens, elle se continue
avec le péi’ioste externe; cependant cette adhérence n’est pas aussi pro¬
noncée sur tous les points : plus faible à la partie supérieure (voûte crâ¬
nienne], elle est si intense au niveau de la base qu’il est presque impossible
de la détacher par voie d’arrachement ; à ce niveau elle paraît se continuer
manifestement avec le périoste de la cavité orbitaire {voy. Orbite), et avec
la gaine fibreuse du nerf optique, mais sa structure change alors de telle
sorte, ainsi que l’a signalé Sappey, qu’il n’y a pas, au point de vue de la
structure, à admettre une véritable continuité entre ces membranes. — La
surface interne de la dure-mère présente, dans le crâne comme dans le
rachis, un aspect lisse et humide dû au revêtement séreux du feuillet
exteçne de l’arachnoïde, dont nous parlerons plus loin ; mais tandis que
la surface interne de la dure-mère rachidienne ne présente, au point de
vue de l'anatomie descriptive, aucun prolongement allant former cloison
fibreuse dans la cavité spinale, la face Interne de la dure-mère crânienne
envoie au contraire dans la cavité crânienne de fortes lames en forme de
cloisons divisant jusqu’à un certain point cette cavité en trois cavités
secondaires, destinées, l’une au cervelet, les deux autres aux deux hémi¬
sphères du cerveau. Ces cloisons sont en effet au nombre de deux princi¬
pales : 1” l’une {tente du cervelet) part de la ligne transverse de l’occipital
(protubérance occipitale interne et gouttières qui s’en détachent latérale¬
ment), et pénètre entre la face inférieure des lobes postérieurs du cerveau
et la face supérieure du cervelet, pour aller latéralement s’attacher à la
crête de l’os pétreux jusqu’aux apophyses clinoïdes postérieures, et se ter¬
miner en avant par un bord concave, qui, avec la gouttière basilaire, cir¬
conscrit le trou ovale de Paccliioni (où est logée la protubérance annulaire);
2’ la faux du cerveau {processus falciformis major) se détache de la ligne
médiane de la voûte crânienne et pénètre entre les deux hémisphères jus¬
qu’au corps calleux : son extrémité antérieure, ou sa pointe, s’attache à
l’apophyse crista galli, tandis que sa partie postérieure, plus étendue, vient
prendre insertion sur la ligne médiane de la face supérieure de la tente du
cervelet et soulève cette tente sous forme de toit à deux versants, l’un droit,
et l’autre gauche (d’où le nom de tente). — A la description de ces deux
replis principaux, il faut joindre l’indication de replis secondaires, qui sont:
1° la faux du cervelet (processus falciformis minor), repli analogue comme
forme à la faux du cerveau, et qui, partant de la protubérance occipitale
interne, suit la crête occipitale interne jusque vers la limite postérieure du
trou occipital, où il se bifurque en se perdant sur le pourtour de ce trou :
410 NEUFS. — ANATOMIE D0 SYSTÈME NERVEÜX. — MÉNINGES,
ce repli pénètre entre les deux hémisphères du cervelet ; 2° le repli pitui¬
taire, qui transforme la selle turcique en une sorte de hoîte ouverte seule¬
ment en haut et renfermant le corps pituitaire.
La dure-mère est, dans toute son étendue, formée par des faisceaux qui
s’entre-croisent dans tous les sens. Dans la dure-mère crânienne l’élément
fibreux existe seul ; dans la dure-mère rachidienne il est mêlé de quelques
fihres élastiques (Sappey) : elle ne l’eçoit que des artères relativement
grêles, sauf la méningée moyenne (poy. art. (Îîane, t. X, p. 158); aussi est-
elle l’une des membranes fibreuses les moins vasculaires (moins que les
ligaments et les tendons) : examinée au microscope, elle présente de grands
îlots entièrement dépourvus de toute vascularité (Sappey). La dure-mère
rachidienne est encore moins vasculaire que la crânienne. Sappey refuse
également à la dure-mère tout vaisseau lymphatique. Les gros vaisseaux
veineux qu’elle renferme ne font que la traverser ou suivre ses replis,
mais ne lui appartiennent pas en propre ; ces conduits veineux ont une
disposition particulière dans la dure-mère crânienne : ce sont les sinus
de la dure-mère, représentant les voies de la circulation en retour de la
masse cérébrale. Leur description ne devrait à la rigueur trouver place
qu’après celle des artères encéphaliques; mais leurs rapports intimes avec,
la dure-mère nous autorisent à en donner dès maintenant rénumératiqn et
la description sommaires.
Les sinus de la dure-mère sont des canaux de forme prismatique trian¬
gulaire, creusés soit dans les bords libres des replis de la dure-mère, soit
dans les bords d’insertion de ces replis aux os du crâne; ces sinus ne pré¬
sentent pas de valvules, mais seulement des filaments fibreux qui hérissent
leur paroi interne ou même cloisonnent leur cavité. On compte 15 sinus,
dont 5 pairs et 5 impairs. — Les sinus impairs sont ; 1° le sinus longitu¬
dinal supérieur, situé dans l’épaisseur du bord supérieur de la faux du cer¬
veau, depuis la crête du frontal, où il commence, jusqu’à la protubéi’ance
interne de l’occipital, où il se termine en donnant naissance aux deux sinus
latéraux : il reçoit les veines des faces interne et externe des hémisphères;
2° le sinus longitudinal inférieur, creusé dans le bord inférieur ou bord libre
de la faux du cerveau, depuis la région moyenne de ce bord jusqu’à son
extrémité postérieure (insertion à la tente du cervelet), où il se continue
avec le sinus droit ; 3° le sinus droit, creusé dans la base de la faux du cer¬
veau le long de son insertion à la tente du cervelet : par son extrémité
antérieure il reçoit le sinus longitudinal inférieur et les veines cérébrales
et cérébelleuses, veines venues des parties centrales du cerveau et dont les
deux plus grosses ont reçu le nom de veines de Galien, ou veines ventricu¬
laires (voy. ci-après Toile choroïdienne et Ventricules) ; 4° le sinus transverse
ou occipital antérieur, ou basilaire, formé d’une sorte de plexus irrégulier
s’étendant transversalement sur l’apophyse basilaire et faisant communi¬
quer les sinus pétreux supérieurs de droite et de gauche ; 5° le sinus coronaire
ou circulaire, placé dans la selle turcique, circonscrivant le corps pitui¬
taire et communiquant de chaque côté avec les sinus caverneux. — Les
sinus pairs sont : 1° les sinus latéraux, qui partent de la protubérance occi-
NERFS. — ANATOMIE DU SYSTÈME NERVEUX. — aiÉNINGES. 411
pitale interne et se dirigent horizontalement en dehors, dans l’épaisseur du
hord postérieur de la tente du cervelet, jusqu’à la base du rocher; là ils
changent de direction, deviennent obliques en avant et en dedans, et sui¬
vant une gouttière creusée sur la partie mastoïdienne du temporal {voy.
art. Crâne, t. X, p. 158), ils atteignent le trou déchiré postérieur, où ils se
continuent avec la veine jugulaire interne ; 2° les sinus occipitaux posté¬
rieurs qui, descendant de la protubérance occipitale interne, sont d'abord
logés de chaque côté de la faux du cervelet, puis suivent les bords du trou
occipital pour atteindre également le trou déchiré postérieur ; mais souvent
ils ne sont que très-peu développés sur les bords du trou occipital, et leur
partie postérieure existe seule, amenant le sang veineux vers la protubé¬
rance occipitale interne où, d’après les détails descriptifs que nous avons
donnés à propos des sinus longitudinal supérieur, droit, latéraux et occi¬
pitaux postérieurs, se trouve un vaste confluent médian, dit torcular ou
pressoir d’Hérophile; 3° les sinus pétreux supérieurs, creusés dans l’inser¬
tion de la tente du cervelet à la crête supérieure du rocher, depuis la
pointe du rocher (où ils communiquent avec les sinus caverneux), jusqu’à
la base du rocher (où ils communiquent avec les sinus latéraux, à la jonc¬
tion de leur portion horizontale et de leur portion verticale) ; U° les sinus
pétreux inférieurs, occupant une gouttière creusée à l’union de l’apophyse
basilaire avec le hord inférieur du rocher et allant depuis le ti’ou déchiré
postérieur jusqu’au sommet du rocher, où ils communiquent avec les sinus
pétreux supérieurs, le sinus transverse et les sinus caverneux ; 5° les sinus
caverneux, sinus très-courts mais très-larges, placés sur les côtés de la
selle turcique, recevant en avant la veine ophthalmique et communiquant
en arrière avec les sinus pétreux et le sinus transverse ; dans le sinus caver¬
neux est logée l'artère carotide interne. Nous renvoyons, pour plus de
de détails, à l’article Carotide, t. VI, p. 377.
La dure-mère rachidienne ne paraît pas renfermer de fibres nerveuses
propres ; quant à la dure-mère crânienne, elle est pourvue de quelques
filets nerveux, peu abondants, dont Sappey a étudié avec soin les origines
et la disposition ; comme cette étude n’est pas ici d’un grand intérêt pra¬
tique, nous nous bornerons à dire que les plus volumineux de ces filets
nerveux suivent, les uns l’artère méningée moyenne et sont un prolonge¬
ment du plexus sympathique de l’artère maxillaire interne, tandis que les
autres, distribués dans la tente du cervelet, naissent de la branche ophthal¬
mique de Willis avant son entrée dans la cavité orbitaire. Quant à la ter¬
minaison de ces nerfs, il se présente ici une question qui n’est pas sans
intérêt au point de vue des recherches récentes sur les localisations céré¬
brales : ces nerfs sont-ils uniquement destinés aux vaisseaux de la dure-
mère, ou représentent-ils des nerfs propres à cette membrane, nerfs sensi¬
tifs pouvant, dans les expériences, être le point de départ de phénomènes
réflexes? D’après un récent travail de M. ’W. Alexander, l’examen de la
dure-mère traitée par le chlorure d’or prouverait que dans cette membrane
se trouvent deux sortes de filets nerveux, les uns vasculaires, et les autres
appartenant en propre à l’enveloppe méningienne : ces derniers, surtout
412 NERFS. — ANATOMIE DD SYSTÈME NERVEUX. — MÉNINGES,
visibles sur la convexité et sur l’étage moyen de l’encéphale, forment en
_ ces régions des plexus à mailles souvent fort étroites et composés de tubes
nerveux sans myéline.
La. pie-mère est constituée par un tissu conjonctif à trame lâche et déli¬
cate et par un lacis d’artérioles et de veinules, de telle sorte que cette mem¬
brane représente, pour ainsi dire, une nappe sanguine enveloppant les
centres nerveux et pénétrant dans leur intérieur. Cependant cette richesse
vasculaire n’est pas la même pour la pie-mère cérébrale et la pie-mère
médullaire. La pie-mère cérébrale est presque uniquement formée de vais¬
seaux dont les ramifications pénètrent l’écorce cérébrale de toutes parts,
car la membrane suit exactement les .ondulations de la surface du cerveau
et du cervelet, en s’insinuant dans les interstices qui séparent les circonvo¬
lutions ou les feuillets de ces deux organes. Elle envoie même des prolon¬
gements jusque dans les cavités ventriculaires : tels sont les plexus
choroïdes, que nous décrirons plus loin. Dans la pie-mère médullaire, l’élé¬
ment conjonctif devient au contraire prédominant, et les prolongements
que cette enveloppe envoie dans l’intérieur de la moelle sont de
véritables cloisons fibreuses. Quant à la surface externe de la pie-
mère, elle offre également des dispositions très-différentes au niveau
de l’encéphale et au niveau de la moelle. Dans la première région,
la surface externe de la pie-mère adhère au feuillet externe ou viscéral de
l’arachnoïde au niveau seulement des parties saillantes, tandis qu’elle
s’en sépare au niveau des anfractuosités et des parties rentrantes, laissant
entre elle et l’arachnoïde des espaces que remplit le liquide céphalo-rachi¬
dien ; en certains points ces espaces sont assez considérables pour mériter
lenom àeconfluents {voy. ci-après). Dans larégion spinale, la surface externe
de la pie-mère est, dans toute son étendue, séparée du feuillet viscéral de
l’arachnoïde, et l’espace ainsi laissé libre est occupé parle liquide céphalo¬
rachidien. Cet espace est parcouru par des travées et des cloisons incom¬
plètes de tissu fibreux qui partent de la moelle, c’est-à-dire de la pie-mère,
et vont s’attacher à la dure-mère en soulevant le feuillet viscérai de l’arach¬
noïde. Parmi cestractus fibreux, les uns sont filamenteux et irrégulièrement
disposés, les autres présentent dans leur forme et leur situation une fixité
qui les a fait décrire sous les noms de ligaments dentelés et de ligament coc-
cygien. Les ligaments dentelés forment, de chaque côté de la moelle, une
série longitudinale de festons, au nombre de 18 à 20, qui, par leur sommet,
prennent insertion à la dure-mère, et vont, par leur base, s’attacher à la
pie-mère, c’est-à-dire à la moelle, sur ses faces latérales, entre les racines
antérieures et les racines postérieures des nerfs rachidiens. Le ligament coc-
cygien représente au premier abord le sac formé par la pie-mère, qui, au
niveau de la terminaison inférieure de la moelle (région lombaire), n’ayant
plus rien à contenir, se condenserait en un cordon fibreux étendu jusqu’à
la base du coccyx où il s’insère ; mais ce cordon est creux et il renferme
encore le filum terminale, c’est-à-dire une masse de substance grise ner¬
veuse, enveloppant, en couche mince, un canal central de forme très-
irrégulière : il renferme aussi des fibres nerveuses. Notons encore que la
KERFS. — ANATOMIE DD SYSTÈME NERVEUX. — MÉNINGES. 4.13
pie-rilère enveloppe les nerfs qui naissent de l’encéphale comme ceux qui
naissent de la moelle, et les accompagne vers les trous osseux par lesquels
ils sortent de la boîte céphalo-rachidienne : à ce niveau, la dure-mère, qui
revêt ces orifices, se joint à la gaine fournie par la pie-mère aux racines
nerveuses et ces deux membranes fusionnées se continuent dès lors aveç
l’enveloppe fibreuse des nerfs périphériques.
La face interne de la pie-mère spinale envoie dans l’intérieur de la moelle
de nombreux prolongements qui cloisonnent l’intérieur du cylindre médul¬
laire, et y forment une série de travées de tissu conjonctif dans leque 1
rampent les vaisseaux de l’organe. Parmi ces cloisons et travées innombra¬
bles, deux présentent une disposition constante et qui mérite d’être décrite :
ce sont les cloisons médianes postérieure et antérieure. La postérieure est
simple, c’est-à-dire constituée par une unique lamelle très-mince qui entre
dans le sillon longitudinal de la moelle et par là pénètre très-profondément
jusque vers le centre du cylindre médullaire. L’antérieure est plus épaisse,
formée de deux feuillets de tissu lamineux adossés, et pénètre moins jjro-
fondément, le sillon médian antérieur qui la contient s’arrêtant plus loin
du centre de la moelle que le sillon postérieur. Les autres prolongements
de la pie-mère dans l’intérieur de la moelle ont des dispositions variables :
ils entrent dans les cordons blancs, les divisent en faisceaux plus ou moins
réguliers. Ces prolongements, ou cloisons de la pie-mère, représentent les
éléments conjonctifs ou lamineux qu’on rencontre dans la substance blanche
de la moelle. {Voy. ci-après ; Névroglie des cordons blancs.)
Fohmann avait lait de la pie-mère un riche réseau de vaisseaux sanguins
et. lymphatiques ; Sappey a montré que les lymphatiques y font complète¬
ment défaut. Par contre, la pie-mère est abondamment pourvue de filets
nerveux, qui, suivant les artères et formant de riches plexus sur leurs pa¬
rois, ne sont sans doute que des nerfs vaso-moteurs ; ils paraissent en effet
tirer leur origine de la portion céphalique du grand sympathique (plexus
intercarolidien), du moins pour la pie-mère cérébrale.
h’ arachnoïde est une membrane séreuse, qui diffère des séreuses en gé¬
néral par la disposition de son feuillet viscéral ; la description que nous
venons de donner des deux membranes précédentes (dure-mère et pie-mère),
facilitera celle de l’arachnoïde qui leur est interposée; en effet l’arachnoïde
tapisse complètement la face interne de la dure-mère par son feuillet pa¬
riétal, et incomplètement (sans adhérence continue) la face externe de la
pie-mère par son feuillet viscéral ; ces deux feuillets se continuent Pim
avec l’autre au niveau des racines nerveuses, des vaisseaux et des liga¬
ments précédemment indiqués (ligaments dentelés). — Le feuillet ex¬
terne ou pariétal semble au premier abord n’avoir pas de membrane
propre, c’est-à-dire être réduit à un revêtement épithélial tapissant la
face interne de la dure-mère dont il ne peut être détaché par dissection ;
niais en réalité ce feuillet pariétal est constitué, comme toutes les séreuses
(Robin et Cadiat), non-seulement par un revêtement épithélial, mais encore
par un feuillet propre, qui, sur les coupes, se montre bien distinct de la dure-
mère, et foi’mé d’un entre-croisement de fibres làmineuses avec des fibres
4.1-4 NERFS. — ANATOMIE DU SYSTÈME NERVEUX. — MÉNINGES,
élastiques ramifiées et anastomosées; les fibres élastiques forment une
couche distincte à la face profonde de la séreuse, au niveau de sa jonction
avec le tissu fibreux de la dure-mère sous-jacente. — Quant au feuillet interne
ou viscéral, tous les anatomistes sont d’accord pour reconnaître qu’il
constitue une véritable membrane, mince et transparente, il est vrai, qui
n’est reliée à la pie-mère que par des filaments entre lesquels, nous l’avons
déjà dit, circule plus ou moins. largement, selon les régions, le liquide cé¬
phalo-rachidien. En effet, sur la face convexe des hémisphères cérébraux,
ce feuillet passe en pont d’une circonvolution à l’autre sans pénétrer dans
le sillon ; il passe directement du cerveau sur le cervelet (en avant de la
tente du cervelet) sans pénétrer, comme la pie-mère, dans ce que nous
étudierons plus tard sous le nom de fente de Bichat. Après avoir tapissé le
cervelet, il passe sur le bulbe en formant un voile au-dessus de l’entrée du
quatrième ventricule, laissant à ce niveau un vaste espace sous-arachnoïdien
dit confluent postérieur ; à partir de ce point, et en s’étendant sur la moelle,
le feuillet viscéral de l’arachnoïde ne présente plus que des adhérences
filamenteuses lâches avec la pie-mère spinale {voy. ci-dessus), de telle
sorte que la moelle est totalement immergée dans le liquide sous-arachnoï¬
dien. La disposition en voile ou pont membraneux, que nous venons d’indi¬
quer entre le cervelet et le bulbe, se reproduit à la base du cerveau, au
niveau de la scissure de Sylvius et entre les pédoncules cérébraux, et donne
lieu à la formation de véritables réservoirs sous-arachnoïdiens, appelés con¬
fluents latéraux et antérieur ou central. — Les dispositions de l’arachnoïde
par rapport aux racines nerveuses, et- notamment à celles de certains nerfs
crâniens, présentent un intérêt pratique qui nous engage à insister sur
ce point délicat, pour l’étude duquel nous emprunterons largement au tra¬
vail de L. Farabeuf(Le système séreux, 1876). Le cerveau étant renversé, la
base en haut, on constate facilement, en soulevant la séreuse viscérale par
l’insufflation, que les racines des nerfs sont dans la première partie de leur
parcours tout à fait accolées à la pie-mère, et par conséquent placées sous
l’arachnoïde ; on voit de plus que cette membrane ne leur fournit qu’une
très-courte gaîne au moment où les nerfs s’engagent dans l’orifice de la
dure-mère. Cet orifice est, en général, assez juste pour que ni l’arachnoïde
ni le liquide sous-jacent n’y puissent pénétrer avec le nerf. On peut cepen¬
dant, dit Farabeuf, constater qu’il y a une très-légère et insignifiante in¬
vagination de la séreuse dans le conduit ostéo-fihreux de chaque cordon
nerveux. Mais, ajoute le même auteur, il faut faire une exception pour
les nerfs du conduit auditif interne. Celui-ci est bien trop grand pour
ceux-là; aussi le liquide céphalo-rachidien s’avance-t-il autour et au-des¬
sous des nerfs facial et acoustique jusqu’à une profondeur de plusieurs
millimètres. Près du fond du conduit, la séreuse viscérale, qui jusque là en-
gaînait très-lâchement les deux nerfs, s’attache au contraire à leur enve¬
loppe, ainsi qu’à la dure-mère sur laquelle elle se réfléchit. 11 y a donc
autour des nerfs facial et auditif un cul-de-sac séreux en forme de man¬
chon, et entre ce manchon et les nerfs une notable quantité de liquide qui
forme, nous l’avons dit, une nappe à, la face inférieure du cerveau, de la
NERFS. — ANATOMIE DO SYSTÈME NERVEUX. — MÉNINGES. 415
protubérance annulaire et du bulbe. Ces dispositions étaient importantes à
bien établir, quand on songe au rôle qu’on a fait jouer à la gaine arachnoï¬
dienne des nerfs acoustique et facial dans l’écoulement aqueux qui accom¬
pagne fréquemment les fractures du rocher. Or, pour que la disposition ci-
dessus signalée puisse produire l’écoulement des fractures du roch,er, il
faut que le liquide péri-nerveux trouve une issue, c’est-à-dire que l’adhé ¬
rence qui s’établit dans le conduit entre les feuillets séreux viscéral et pariétal
soit rompue. On a beaucoup cherché cette rupture dans les autopsies, et la
plupart du temps en vain (H. Farabeuf).
Le révêtement épithélial de l’arachnoïde est constitué comme celui de
toutes les séreuses en général [voy. art. Séreuses (Membranes)], c’est-à-dire
qu’il est composé de cellules plates dont la couche continue revêt la face
interne de la dure-mère, passe sur les prolongements fibreux (entr’autres
les ligaments dentelés) étendus à travers la cavité de l’arachnoïde, et vient
revêtir le feuillet interne de cette membrane ; il faut faire seulement re¬
marquer que cet épithélium se compose, surtout pour l’arachnoïde rachi¬
dienne, de plusieurs couches superposées de cellules dont les plus pro¬
fondes seraient étoilées, d’après Axel Key et G. Retzius. Mais les résultats
les plus curieux signalés par les anatomistes que nous venons de citer, se¬
raient l’existence, sur les parois etles trabécules de l'espacesous-arachnoïdien,
d’un revêtement épithélial (dit endothélial) qui ferait de cet espace une nou¬
velle cavité séreuse analogue à la séreuse arachnoïdienne proprement dite :
la face externe de la pie-mère serait donc elle-même tapissée d’une couche
d’épithélium pavimenteux. Ges auteurs décrivent même des gaines arach¬
noïdiennes accompagnant les racines nerveuses jusqu’aux ganglions rachi¬
diens et de là jusque dans les distributions périphériques des nerfs du grand
sympathique aussi bien que des nerfs cérébro-spinaux. De cette manière,
le système nerveux tout entier flotterait dans une cavité limitée par des
parois conjonctives et tapissée dans toute son étendue par un endothélium
à cellules aplaties, à forme polygonale, ànoyauoblong. Nous ne discuterons
ici ni ces faits, ni cette dernière conception, renvoyant le lecteur à l’excel¬
lent chapitre que H. Farabeuf a consacré à l’exposé des recherches d’Axel
Key et de Retzius dans sa monogi’aphie sur les épithéliums {De l’épiderme
et des épithéliums, iSl 2).
Liquide céphalo-rachidien. — Dans la cavité séreuse de l’arachnoïde (entre
les deux feuillets de cette séreuse), on ne trouve pas de liquide sur le ca¬
davre ; sur l’animal vivant, d’après les recherches de Hitzig sur le chien, on
trouverait dans cet espace une certaine quantité de sérosité. Mais le véritable
liquide céphalo-rachidien, dans lequel est plongée la masse cérébro-spinale,
est logé plus profondément, au contact immédiat de la pié-mère, c’est-à-
dire dans l’espace libre entre la pie-mère et le feuillet viscéral de l’arach¬
noïde, ainsi que l’a démontré Magendie, établissant la disposition sous-
aïachnoïdienne et non intra-arachnoïdienne de ce liquide. De plus ce li¬
quide est répandu jusque dans les ventricules cérébraux, et la continuité
de la nappé péri cérébrale et intra-cérébrale est facile à comprendre, puis¬
que l’èspace sous-arachnoïdien, au niveau du point où l’arachnoïde passe
416 NEEIFS. — AXATO.MIE DÜ système nerveux. — MÉNINGES,
du cervelet sur le bulbe, communique avec le quatrième ventricule, et que
celui-ci communique par l’aqueduc de Sylvius avec le ventricule moyen,
qui lui-même, par les trous de Monro, se continue avec les ventricule.s la¬
téraux. La quantité de ce liquide, chez l’homme, a été diversement ap¬
préciée (de 60 à 150 gr.), et l’on observe, du reste, chez les animaux, que sa
sécrétion se produit assez rapidement pour que le liquide soustrait se
trouve bientôt remplacé par une nouvelle exhalation. Il est alcalin et pré¬
sente les caractères généraux des sérosités ; sa comjjosition chimique olfre
ce fait remarquable que l’albumine y est si peu abondante qu’il ne se
trouble ni par l’action de la chaleur ni par celle des acides. Cl. Bernard a
montré que ce liquide renferme du sucre (glycose) à peu près en même-
pi’opoi’tion que le sang. Tenant compte de ces conditions, de sa plus grande
quantité pendant la digestion, de sa diminution pendant l’abstinence, on
est conduit à le regarder comme le résultat d’une simple exhalation. Et, en
effet, on ne peut trouver de glande qui ait pour fonction de le sécréter ; il
est exhalé par la pie-mère pour remplir le vide circa-médullaire.
Quant aux usages du liquide céphalo-i’achidien, c’est là une question qui
a soulevé bien des discussions, depuis Magendie, Pelletan et Bourgougnon
jusqu’à Longet et les physiologistes contemporains. Analysant les condi¬
tions des expériences en apparence contradictoires de ses devanciers, Richet
a nettement expliqué comment il fallait comprendre le rôle du liquide cé¬
phalo-rachidien, et a confirmé sa théorie par de nouvelles expériences plus
rigoureusement instituées. De ces recherches, il résulte que ce liquide met
l’encéphale à l’abri des compressions qui tendent à se produire par le fait
de l’afflux intermittent du sang dans le crâne. En effet, dit Richet, à cha¬
que contraction ventriculaire, le sang pénètre si brusquement dans le crâne,
que, ne pouvant trouver par les veines un écoulement immédiat pi’opor-
tionnel, il soulève la masse encéphalique et la repousse contre les parois
de la boîte crânienne. Ce n’est pas tout : le sang veineux lui-même, au lieu
de s’écouler d’une manière continue, éprouve des temps d’arrêt, quelque¬
fois même reflue en sens inverse, en sorte qu’à certains moments la ca¬
vité crânienne, d’un côté recevant sans cesse, et d’autre part ne pouvant
écouler, doit nécessairement éprouver un trop plein dont les conséquences
eussent pu se faire sentir d’une manière fâcheuse, si une disposition spé¬
ciale n’eût réalisé les conditions nécessaires au rétablissement de l’équi¬
libre, c’est-à-dire au maintien d’une pression normale. L’appareil qui pré¬
sente cette disposition, c’est le canal vertébral et le liquide céphalo-rachi¬
dien ou sous-arachnoïdien. Le canal vertébral présente en effet, dit Richet,
toutes les conditions d’un tuyau d’échappement ou de dégagement : situé à
la partie la plus déclive et postérieure de la cavité crânienne, avec laquelle
il communique par une large ouverture en forme d’entonnoir, il s’étend de
l’occipital à la pointe du sacrum. Dans toute sa longueur il est constitué par
des parois en partie osseuses et en partie membraneuses, par conséquent
susceptibles d’une certaine extensibilité; et de plus, entre la dure-mère,
très-lâche, et les parois osseuses, èxistent des plexus m«Hipliés et une
graisse semi-fluide qui peut, de même que le sang, au besoin, refluer au
NERFS. — ANATOMIE DU SYSTÈME NERVEUX. — HISTOLOGIE. 417
dehors de la cavité rachidienne. Le liquide sous-arachnoïdien, de son côté,
est commun aux deux cavités encéphalique et rachidienne, et peut facile¬
ment se porter de l’une à l’autre par l’intermédiaire du trou occipital. Si
donc on suppose que la pression augmente dans la cavité crânienne au
delà des limites compatibles avec le peu de compressibilité des parties con¬
tenues, le liquide céphalo-rachidien fuit devant cette pression et s’échappe
dans, le canal rachidien, dont les parois sont moins inextensibles, et dans
lequel il remplace le sang veineux qu’il expulse. La pression vient-elle à
cesser dans le crâne et la tendance au vide commence-t-elle à s’y mani¬
fester, le liquide vient y reprendre sa place, favorisé, dans ce mouvement
de reflux, par l’élasticité en retour de toutes les parties qu’il a dé¬
placées.
Mais si les parois crâniennes, au lieu d’être partout rigides, offrent par
places des parois élastiques, le liquide céphalo-rachidien, ou directement
le cerveau lui-même, soulèvera ces parois à chaque mouvement d’expansion
de la masse encéphalique sous l’influence de l’afflux sanguin. C’est ainsi
qu’en examinant la tête d’un enfant nouveau-né (fontanelles), ou celle d’un
adulte dont les parois crâniennes, ayant subi une déperdition de substance,
laissent la dure-mère à découvert, on voit les membranes qùi remplacent
les parois osseuses être agitées d’un double soulèvement : l’un, plus faible,
isochrone aux pulsations artérielles, l’autre, plus marqué, correspondant
à l’expiration (arrêt de la circulation veineuse). Ces soulèvements ou oscil¬
lations peuvent être, soumises à une analyse exacte, ainsi que le montrent
les récentes expériences de Salathé sur l’étude graphique des mouvements
du cerveau. Ces expériences, pratiquées à l’aide d’un tube communiquant
d’une pa.rt avec la cavité crânienne et d’autre part avec un tambour à le¬
vier, ont permis de suivre, chez les animaux, les moindres oscillations du
liquide céphalo-rachidien, et de constater que ces oscillations, faibles avec
une respiration calme, deviennent très- prononcées dans les efforts, les cris.
L’auteur a pu inscrire également des mouvements du cerveau chez l’homme,
sur un malade qui, à la suite d’une fracture du frontal, n’avait à ce niveau
le cerveau protégé que par des parties molles.
IL Des éléments anatomiques. Histologie. — Les éléments
anatomiques propres au système nerveux sont de deux espèces ; les fibres,
qui forment les nerfs périphériques et les cordons blancs des masses ner¬
veuses centrales ; les cellules, qui sont l’élément essentiel des parties grises
centrales et des ganglions.
Les cellules nerveuses (ou corpuscules ganglionnaires) sont en général de
petite dimension, car leur diamètre oscille de là 8 centièmes de millimètre;
mais dans certaines régions, par exemple dans la tête des cornes antérieures
de la moelle, où ces éléments présentent leurs aspects les plus caractéris¬
tiques (cellules dites motrices), elles atteignent en même temps leurs plus
grandes dimensions, au point de pouvoir presque être aperçues à l’œil nu
(par exemple dans la moelle épinière du bœuf; il en est de même dans
le lobe électrique de la torpille.) — Les cellules nerveuses n’ont pas
d’enveloppe : elles sont constituées par une masse de protoplasma fine-
NOUV, DICT. LE MÉD. ET CHIE. XXlil. -"27
418 NERFS. — ANATOMIE DU SYSTÈME NERVEUX. — HISTOLOGIE,
ment granulé, presque toujours pigmenté en certains points , masse dans
l’intérieur de laquelle on distingue un noyau sphérique et un nucléole très-
apparent (fig. 45). La forme de cette massede protoplasma est celle d’un corps
étoilé à branches plus ou moins nombreuses, c’est-à-dire que cette cellule
envoie des prolongements dont les uns restent indivis pour se continuer
avec le cylinder-axis d’une fibre nerveuse, tandis que les autres se subdi¬
visent et se ramifient pour s’anastomoser avec les ramifications des prolon¬
gements semblables des cellules voisines. On connaît aujourd’hui des cel¬
lules nerveuses à un seul prolongement {globules unipolaires) ; beaucoup
sont bipolaires, c’est-à-dire ont deux prolongements dirigés parfois dans le
même sens, mais le plus souvent en sens opposé ; enfin le plus grand
nombre sont multipolaires et peuvent avoir
jusqu’à dix prolongements. — Les notions
que nous venons de rappeler sont aujour¬
d’hui classiques, et il faut l’avouer, elles
représentent tout ce que nous savons
d’une manière certaine sur la forme et
l’aspect des cellules nerveuses. Cepen¬
dant leur constitution intime paraît être
plus compliquée qu’on ne le croirait à
priori ; mais nous n’avons sur ce sujet que
quelques données incomplètes et sou¬
vent contradictoires. Dès l’année 1846,
Harless avait appelé l’attention des mi-
Fig. 45. — CeUules nerveuses crographes sur l’existence de faisceaux
multipolaires. extrêmement déliés qui, dans la cellule
nerveuse, émergeraient du nucléus. Axmann, Lieherkuhn, Wagner,
Stilling, Owsjannikow, Mauthner et Kœlliker sont venus corroborer les
assertions de ce premier observateur, assertions confirmées encore par les
recherches de Fromman, de Beale et d’Arnold. Stark, dans un travail plus
récent, arrive aux mêmes résultats ; beaucoup de cellules nerveuses lui ont
présenté des filaments fins partant du nucléus, tantôt sous la forme de lignes
obscures finement ponctuées, tantôt sous la forme de filaments plus larges,
plus souvent sous celle de fibrilles étroites, tubuleuses. Émergeant du nu¬
cléole, ces filaments se perdent dans le nucléus lui-même, ou atteignent
le bord de celui-ci. On peut les suivre aussi dans le corps même de la cellule,
dont ils atteignent la limite et dans les profondeurs de laquelle ils se perdent.
Cet auteur fait remarquer que dans la plupart de nos organes les élé¬
ments anatomiques se transforment en tissus très-compliqués ; que dans les
organes des sens les plus élevés, ces vestibules du système nerveux central, la
cellule subit des transformations multiples. Il lui paraît dès lors vraisemblable
que dans le système nerveux central, dans l’organe le plus parfait et le plus
important, l’état rudimentaire du noyau, avec son liquide protoplasmatique,
ne peut être définitif. Dans la cellule nerveuse il ne s’agirait donc plus
d’une simple apparence cellulaire, mais d’un véritable organe. On pourrait
dès lors se demander, dit-il, si l’élément cellulaire constitué par le
NERFS. — ANATOMIE DU SYSTÈME NERVEUX. — HISTOLOGIE. 419
noyau n’est pas la véritable cellule, la cellule primitive, simple, et s’il
ne faut pas considérer les corpuscules nerveux avec leurs annexes proto¬
plasmatiques comme un développement de la cellule nerveuse simple.
On trouve, en effet, des noyaux en voie de transformation progres¬
sive; ils sont entourés d’un rebord- mince, d’une masse granuleuse
qui a toute l’apparence de la masse protoplasmatique des corpuscules
nerveux, et, dans ce cas, les noyaux sont eux-mêmes plus volumineux.
Signalons encore les recberches de Grandry qui, par l’action du nitrate
d’argent, a observé sur les cellules nerveuses une striation transversale :
en général, cette striation ne se manifeste que sur une partie de la cellule,
de sorte que celle-ci paraît composée de deux substances distinctes ; la
substance qui présente la striation transversale serait de même nature
que le cylinder-axis, car sur celui-ci les mêmes procédés de préparation pro¬
duisent le même aspect de striation ou de disques superposés, ainsi que
l’avait déjà observé Fromman.
Les fibres ou tubes nerveux, obtenus par la dissociation d’un nerf
(fig. ii6 , B, c), se composent en général de trois parties qui sont, en
allant de dehors en dedans : 1° une enveloppe mince, dite gaine ou
membrane de Schwann, d’apparence anhiste, résistante, et dans laquelle
on observe des noyaux ovalaires {noyaux de la gaine de Schwann). 2» Dans
l’intérieur de cette gaîne se trouve une substance dite médullaire ou myé¬
line, qui, lorsqu’elle s’extravase par l’extrémité d’un tube nerveux brisé,
forme des gouttelettes graisseuses d’un aspect caractéristique (fig. 46 b ;
m, m) ; la myéline est en effet formée par une substance grasse qui, soit
en gouttes isolées, soit lorsqu’elle est contenue dans la gaîne de Schwann,
dessine toujours ses limites par un double contour, sans doute par suite de
propriétés particulières de réfraction ; c’est pour cela que les tubes ner¬
veux qui contiennent de la myéline sont dits tubes à double contour (nous
verrons en effet que certaines fibres sont dépourvues de myéline). 3° Au
centre du cylindre de myéline se trouve un cordon central mince, le
cylindre-axe {cylinder-axis), qui, par ses réactions, et notamment par sa
facilité à s’imprégner de carmin, paraît être de nature albumineuse ou
protoplasmatique (flg. 46, B, en «).
Tel est le tube nerveux le plus complet, celui qu’on rencontre en abon¬
dance en dissociant, par exemple, le nerf sciatique. Avant de passer en revue
les variétés que peut présenter ce tube, selon qu’on l’examine au voisinage
des centres ou près de ses parties terminales périphériques, avant d’exa¬
miner les formes de tubes nerveux incomplets que l’on rencontre dans cer¬
tains nerfs (fibres du grand sympathique), cherchons à établir la significa¬
tion histogénique des différentes parties de la fibre type dont nous avons
donné la description. Il résulte des recherches de Ranvier que le tube ner¬
veux à myéline peut être considéré comme formé de cellules soudées bout
à bout. En effet la membrane de Schwann ne forme pas un manchon cylin¬
drique continu, ainsi qu’on l’avait cru, mais elle présente des étranglements
en forme d’anneaüx (6g. 47 ; a en a, et B en a'), placés à des distances régu¬
lières (de 0““, 8 à 1““, 5) etlimitant des segments dits segments inter annu-
NERFS. — ANATOMIE DU SYSTÈME NERVEUX. — HISTOLOGIE.
laires. Ces étranglements existent non-seulement sur les tubes nerveux des
nerfs périphériques, mais encore sur les tubes nerveux de la moelle épi¬
nière (cordons blancs) , comme l’ont démontré Tourneux et Le Golf, et sans
doute sur tous les tubes conducteurs qui entrent dans la constitution
de l’axe cérébro-spinal. Ces conclusions ont été vérifiées également par
Â. J. Lantermann, qui décrit les étranglements annulaires des nerfs, en
admettant deux variétés dans la forme de ces étranglements. Nous ne sau¬
rions nous arrêter ici sur ces détails. Il nous paraît plus important d’insis¬
ter sur ce fait que chacun de ces segments paraît représenter une cellule, et,
en effet, vers leur partie médiane et siir la face interne de la membrane de
Schwann, on trouve un noyau plat, ovalaire (fig.47 , b, en 6') noyé dans une
(*) A, fascicule gris, gélatineux, provenant du .i.é-
cyliodrc-axe mis à nu; — v,v, points où le cylindre-
axe est revêtu de sa gaine médullaire (myéline), de¬
venue variqueuse et sortant en gouttelettes en —
veau et ne contenant pas de myéline. Grossissement
30Ü diamètres. (Virchow, Pa/?ioio(/ie cellulaire, fig.87.)
FiG. 47. — Tube nerveux, d’après les
recherches de Ranvier (').
(*) A, tube nerveux vu à un faible gros¬
sissement : a, étranglement annulaire ; h,
noyau du segment interannulaire ; c, cylindre-
axe. — B, étranglement annulaire, et por¬
tions de segments interannulaires vues à un
fort grossissement (préparation par l’acide
osmique, qui colore la myéline en noir) : a\
étranglement annulaire; h’, noyau du seg-
gaîne.
lame de protoplasma qui double la membrane de Schwann. Plus en dedans
se trouve la myéline, qui, dit Ranvier, au point de vue de la morphologie
générale, a, dans le segment interannulaire, la même signification que la
graisse dans une cellule adipeuse. Quant au cylindre-axe, qui parcourt sans
interruption le centre de toute la série de ces segments, sa signification ne
peut encore être précisée au point de vue de la morphologie générale. Mais
tout montre, ainsi que nous le verrons bientôt, que la membrane de
Schwann etla myéline ne sont, en somme, que des appareils de protection
du cylindre-axe, lequel est l’élément essentiel, siège de la conduction ner-
NERFS. — ANATOMIE DU SYSTÈME NERVEUX. — HISTOLOGIE. 421
veuse. Les échanges nutritifs de cette partie essentiellement vivante se
font au niveau des étranglements annulaires ; c’est à ce niveau aussi que
certains agents extérieurs peuvent venir atteindre le cylindre-axe. Nous
insistons sur ces faits, parce qu’ils peuvent être d’un grand intérêt au point
de vue de certaines pratiques chirurgicales. En effet, en laissant pendant
environ dix minutes tomber de l’eau sur le nerf sciatique mis à nu sur un
lapin, Ranvier a observé que ce nerf, qui perdait bientôt toute excitabilité,
présentait une modification histologique caractérisée par ce fait que les
cylindres-axes étaient considérablement gonflés au niveau de l’étranglement
interannulaire; aussi l’auteur est-il amené à penser que l’irrigation continue,
telle qu’on la pratique dans les plaies, pourrait n’êtrepas sans danger lors¬
que les nerfs ont été mis à nu.
Les fibres à moelle, ou fibres à myéline (fibres à double contour, fibres
foncées), présentent des variétés assez nombreuses dans. leur diamètre:
on les classe en fibres fines (environ 4 de diamètre), fibres moyennes (4 à
9 p) et fibres larges (9 à 20 p).
De plus, ces fibres ne sont pas complètes sur toute l’étendue de leur
trajet : certaines de leurs parties constituantes peuvent manquer vers leurs
extrémités centrales ou périphériques. Ainsi, lorsqu’un tube nerveux moteur
arrive près de la plaque motrice terminale {voy. art. Muscle, page 216), la
myéline disparaît et la fibre nerveuse se trouve réduite à .la gaine de
Schwann renfermant le cylindre-axe. Dans la substance blanche des centres
nerveux (cordons blancs de la moelle, par exemple), c’est la gaîne de
Schvrann qui semble disparaître, c’est-à-dire que les fibres obtenues par la
dissociation de ces parties se présentent comme des cylindres-axes aux¬
quels sont attachées des gouttelettes et des traînées moniliformes de myé¬
line, sans que rien permette .de conclure à l’existence d’une membrane
enveloppante. Enfin, dans la substance grise centrale, les cylindres-axes
paraissent être tout à fait nus, c’est-à-dire constituer seuls la fibre nerveuse.
— Nous voyons donc, en somme, que la partie la plus essentielle de cette
fibre est le cylindre-axe, puisque seul il existe toujours dans toute la lon¬
gueur de la fibre, et il est permis d’en inférer qu’en lui se produisent les
phénomènes de conduction, de propagation d’irritation, que nous étudie¬
rons bientôt comme constituant essentiellement le mode de fonctionne¬
ment des nerfs.
Les fibres à moelle ou à double contour ne sont pas les seules fibres ner¬
veuses que nous ayons à décrire : une autre forme se trouve plus particu¬
lièrement dans les rameaux nerveux du grand sympathique et se présente
sous l’aspect de fibres plates, pâles, amorphes et munies de noyaux très-
apparents (fig.46. A). Ce sont les fibres de Remah, que quelques histologistes
avaient considérées comme appartenant au tissu conjonctif. Mais l’étude du
développement de la fibre nerveuse, l’examen des nerfs des invertébrés,
tout indique que la fibre de Remak est bien une fibre nerveuse, et en effet
certains rameaux du grand sympathique (surtout les nerfs spléniques) ne
contiennent comme éléments nerveux que des fibres de Remak. C’est qu’en
effet la fibre de Remak n’est autre chose qu’un tube nerveux sans myéline.
422 NERFS. — anatomie du système nerveux. — histologie,
mais dans lequel on peut retrouver et le cylindre-axe et la gaine de Schwann
avec ses nombreux noyaux.
Nous bornerons à ces détails généraux l’étude des éléments anatomiques
du système nerveux, nous réservant d’indiquer, à propos de chaque partie
centrale ou périphérique, les caractères particuliers des éléments qui
entrent dans sa composition. Mais nous devons dès maintenant indiquer,
d’une manière générale, les résultats fournis par l’étude des rapports qui
unissent les cellules avec les fibres nerveuses :
Les connexions de ces deux éléments paraissent être les suivantes : Les
prolongements des cellules nerveuses se continueraient avec les cylindres-
axes que l’on trouve, dépourvus de toute enveloppe, dans la substance grise
des centres nerveux ; plus loin, ces prolongements ou cylindres-axes se revê-^
tant d’une gaine de myéline (cordons blancs des masses nerveuses cen¬
trales), puis d’une gaine de Schwann (nerfs périphériques), constitueraient
en définitive les tubes nerveux complets. C’est ainsi que la cellule nerveuse,
en connexion avec les nerfs, présiderait au phénomène nerveux central,
à Vacte réflexe que nous étudierons plus loin. Tous les prolongements d’une
même cellule nerveuse se comportent-ils de la manière que nous venons
d’indiquer? Cela ne me paraît pas probable, d’après les recherches de Deitei's:
un seul prolongement, nommé par 'Qeiters prolongement cylindre-axe, devien¬
drait filament central d’un tube nerveux et se distinguerait par sa non-
ramification en fibrilles ; les autres prolongements, qui, peu après s’être
détachés de la cellule, se subdivisent et se ramifient, iraient simplement
s’anastomoser avec les ramifications semblables des cellules voisines, con¬
stituant ainsi des communications intercellulaires multiples, dont l’exis¬
tence nous explique, d’une part, l’aspect réticulé de la substance interposée
entre les cellules nerveuses, et nous permet, d’autre part, de comprendre
jusqu’à un certain point comment se combinent et se généralisent les actes
réflexes qui mettent en Jeu l’activité associée d’un nombre plus ou moins
considérable d’éléments nerveux centraux.
Dans ces dernières années, toute une série de recherches nouvelles a
tendu à pénétrer plus profondément dans l’étude de la structure intime des
éléments nerveux au point de vue de leurs connexions et paraît devoir
modifier singulièrement les opinions des histologistes à ce sujet. Les articles
consacrés à cette partie de l’anatomie microscopique, par Max Schultze,
dans le Traité de Stricker, renferment les données les plus nouvelles. Pour
ce qui est des fibres nerveuses, à part Ernst Fleischl, d’après qui le fila¬
ment axile serait, dans les tubes nerveux vivants, composé d’une substance
liquide que les réactifs coaguleraient suivant des formes différentes, la
gi ande majorité des histologistes tend à considérer le cylindre-axe comme
formé d’un faisceau de fibrilles primitives, fort déliées, que Ton distingue
seulement avec un grossissement de plus de 800 diamètres (Fromman,
Arndt, Schwalbe, etc.). Nous ne citerons qu’en passant l’opinion sin¬
gulière de Roudanowski, qui, d’après des préparations faites sur des
pièces congelées, considère le cylindre-axe comme un tube constitué
par des cellules épithéliales et rempli d’une substance liquide ; de plus.
423
NERFS. — ANATOMIE Dü SYSTÈME NERVEUX. — HISTOLOGIE,
d’après le même auteur, le cylindre-axe donnerait, de distance en distance,
des prolongements latéraux allant s’anastomoser avec les cylindres voisins.
Nous avons déjà dit qu’on -avait cru également reconnaître aux cellules ner¬
veuses une structure fibrillaire qui ne saurait être attribuée à une apparence
artificiellement produite par les réactifs, car elle est plus visible dans les
préparations fraîches que dans celles qui ont été durcies et ont subi diverses
manipulations. Les prolongements naissant des cellules seraient donc natu¬
rellement des faisceaux de fibrilles. — Mais on a de plus étudié des con¬
nexions de ces prolongements, non plus seulement avec la cellule, mais
avec son noyau. Il y a déjà longtemps que Harless, puis Wagner, puis Ows-
janikow, décrivirent les fibres nerveuses comme se prolongeant jusque dans
le noyau des cellules nerveuses. Fromman (1864) décrivit même des fibrilles,
celles qui offrent les plus petites dimensions, comme se prolongeant jusque
dans le nucléole (ci-dessus, page 41 8): ces observations de fibres nucléo-
laires et de fibres nucléaires ont été confirmées en partie par Arnold, puis
parHensen, Kollmann, Courvoisier, etc. Il faudrait alors considérer la cel¬
lule nerveuse, non plüs comme une cellule simple, mais comme une sorte
d’organe plus complexe : c’est la conclusion à laquelle a été amené Besser
par ses recherches sur le développement du tissu nerveux (substance
grise) . D’après cet auteur, au moment de la naissance, la névroglie sérait
très-abondante et formerait presque à elle seule les masses grises ; elle
renfermerait des noyaux et un abondant réseau de fibrilles granuleuses.
Par les progrès du développement, les noyaux de la névroglie devien¬
draient noyaux de cellules nerveuses, et le corps même de celles-ci résul¬
terait d’une transformation, d’une condensation des réseaux fibrillaires de
la névroglie. ^ Nous ne croyons pas que les recherches ultérieures
confirment cette manière de voir ; il est facile de constater, sur les moelles
d’embryons de poulets de différents âges, que les cellules nerveuses pro¬
viennent d’une transformation à peu près directe des cellules embryonnaires
de la gouttière nerveuse primitive ; c’est ce dont, pour notre part, nous
nous sommes assuré en étudiant le développement de la moelle sacrée des
oiseaux, dans la région dite du sinus rhomboidal. Du reste, quand même
les conceptions histologiques que nous avons cru devoir résumer seraient
confirmées, elles ne modifieraient en rien les idées admises jusqu’à ce jour
sur les fonctions de la cellule nerveuse; celle-ci sera toujours le point
central de toute excitation nerveuse, ou plutôt le point de concentration
des excitations venant de directions diverses.
Les organes de nature nerveuse (nerfs périphériques et masses cen¬
trales) ne sont pas composés seulement de fibres et de cellules nerveuses,
mais renferment encore des vaisseaux, du tissu conjonctif, et parfois une
gangue de substance amorphe: les dispositions particulières que présentent
les capillaires, le tissu interstitiel dit névroglie et les gaines des nerfs
seront étudiées dans les paragraphes consacrés aux diverses parties du
système nerveux. Quant au mode de développement des éléments nerveux,
c’est là une question qui ne nous paraît pas encore complètement élucidée,
ainsi que nous l’avons montré plus haut (hypothèse de Besser, Stark, etc.).
4.24 NERFS. — anatomie du système nerveux. — histologie.
et sur laquelle nous nous contenterons de résumer quelques-uns des résul¬
tats les plus récents.
Les cellules nerveuses de l’axe cérébro-spinal -proviennent des éléments
cellulaires de la gouttière nerveuse de l’embryon, c’est-à-dire du feuillet
externe du blastoderme, puisque cette gouttière se forme par involution de
ce feuillet, dit feuillet cutané ou sensoriel {voy. page 441 : développement
des ventricules cérébraux et du canal médullaire). Quand cette gouttière
s’est fermée en canal, les cellules sphéroïdales qui en constituent la paroi se
transforment les unes en cellules épithéliales de l’épendyme, les autres en
corpuscules nerveux. Ces dernières, d’après Ch. Robin, subissent une seg¬
mentation très-active ; il en résulte, en dehors de la couche épendymaire,
une masse composée de corpuscules sphériques, considérés par les uns
comme de véritables cellules, et que Ch. Robin regarde comme ne repré¬
sentant que des noyaux (myélocytes). Quelle que soit la nature précise de
cet élément, noyau ou cellule, on voit bientôt sur un ou plusieurs points de
sa périphérie se produire un filament mince et pâle (fig. 48), en même temps
les myélocytes eux-mêmes deviennent pyriformes, ou fusiformes, ou étoilés,
selon qu’ils doivent donner naissance à une cellule bi- ou multi-polaire.
Si l’on considère ces myélocytes comme de véritables cellules, la descrip¬
tion précédente nous donne une idée suffisamment nette de la formation des
corpuscules nerveux ; si l’on n’accorde aux myélocytes que le rôle de noyaux,
il faut admettre qu’autour de ces noyaux il se forme un corps cellulaire,
processus que Ch. Robin a observé sur les embryons des divers vertébrés,
et qui montre combien serait peu en rapport avec les faits toute théorie
histogénique qui refuserait à un noyau sans protoplasma la faculté de se
développer en cellule (Ch. Robin. Anatomie et Physiologie cellulaires, pog.
342). — Tous les myélocytes ne se transforment pas primitivementen cellules
nerveuses ; ils forment, entre les corpuscules nerveux achevés, deséléments
destinés à en produire de nouveaux pendant l’accroissement du système
nerveux. Quelques auteurs avaient avancé que les cellules nerveuses, pen¬
dant le développement des centres constitués, pouvaient se multiplier en
se segmentant, mais cette opinion est généralement abandonnée aujour¬
d’hui parce qu’elle est en contradiction avec les faits bien observés.
Les tubes nerveux périphériques, d’après Ch. Robin, offrent pour point
de départ de leur génération des noyaux ovoïdes allongés, disposés dans
le même sens les uns à la suite des autres et réunis par une substance
finement granuleuse (corps cellulaire), de même largeur qu’eux, de sorte
que cet ensemble forme de minces bandelettes à bords parallèles et étroite¬
ment juxtaposées dès leur origine (fig.49). Ces bandelettes ressemblent bien¬
tôt aux fibres de Remaket restent dans cet état pour les filets du grand sym¬
pathique ; mais pour les nerfs céphalo-rachidiens elles présentent une série
de changements qui consistent dans l’apparition d’une fine membrane
extérieure (gaine de Schwann), puis successivement des autres parties
(myéline et cylinder), les noyaux restant inclus dans l’épaisseur de l’enve¬
loppe ou accolés à sa face interne. Ainsi l’élément nerveux embryonnaire
représenterait le futur tube nerveux, dans lequel se développerait ultérieu-
NERFS. — ANATOMIE DU SYSTÈME N. — CENTRES N. MOELLE. 425
rement le cylindre-axe ; ce filament axile ne serait nullement une forma¬
tion primitive, la première visible, et autour de laquelle se développeraient
les autres parties (plus excentriques) du tube nerveux. — Pour montrer
combien les opinions sont encore contradictoires à ce sujet, il nous suffira
de rapprocher de l’opinion précédente
celle qui paraît résulter des recber- ^ ■ ■ '
ches de Ch. Rouget sur le développe- ^ ^ W
ment des parties périphériques des ^
nerfs chez les embryons de batraciens ; ' ï
pour Ch. Rouget le filament axile |k
serait de formation toute primitive ;
la fibre nerveuse se présenterait a '5^
Fig. 49. — Éléments noi-veu.'c du pU-xus
brachial d’un embryon humain, long
de 20 millimètres (Charles Robin) (*).
(*) Ces éléments se présentent sous la forme
de cellules pâles, fusiformes (a, t), à extrémités
plus ou moins eff)lées(c c), ànoyau ovoïde (6);—
Fig. 48. — Cellules- nerveuses embryon¬
naires (Ch. Robin) (*).
(*) Cellules cérébrales prises sur un embryon de
triton long de 10 millimètres. — a, b, cellules
isolées à cylindres-axes bifurques. — c, d, corps
noyaux encore accolés. — e, f, g, cellules uni¬
polaires à cylindres-axes bifurques et triforqués.
— i, k, cellules bipolaires. (Ch. Robin, Amtomie
et physiologie cellulaires.)
forme Je longues bandelettes (c, g, f). — En i,
i, k, O, P, sont représentés les faisceaux du nerf
sciatique d’un veau, long de 15 centimètres ; les
éléments nerveux y sont encore sous forme de
longues bandelettes (p) semblables aux . précé¬
dentes, mais bien réunis en faisceaux dont les
bords (b, k, périncvre) sont bien distincts. (Ch.
Robin, Anatomie et physiologie cellulaires.)
alors sous la forme d’un cylindre-axe enveloppé d’une couche de proto¬
plasma ; les noyaux se développeraient ensuite sur place dans des renflé -
ments de cette couche de protoplasma, et c’est également de cette couche
que proviendrait une cuticule membraneuse adhérente aux noyaux, la
gaine de Schwann.
III. Centres» nerveux. — 1° moelle épinière. — La moelle épinière est
une masse nerveuse centrale qui, sous forme d’un long cordon cylindroïde,
occupe le canal vertébral depuis le niveau de la première vertèbre cervicale.
4.26 NERFS. — anatomie du système n. — centres n. moelle.
où elle se continue avec le bulbe (ou moelle allongée, qui fait partie de
l’encéphale), jusqu’au niveau de la deuxième vertèbre lombaire (chez
l’adulte), où elle se terrnine en pointe. Le reste du canal vei’tébral (région
lombaire et saci-ée) est occupé par un paquet de nerfs qui, nés de la partie
inférieure de la moelle, vont émerger successive¬
ment par les trous de conjugaison lombaires et par
les trous sacrés ; on donne à ce paquet le nom
de queue de cheval. Au milieu de la queue de
cheval se trouve le filum terminale (voy. Liga-
p ment coccygien, ci-dessus p. 412). Chez le fœtus, la
moelle, occupe à peu près toute la longueur du
canal rachidien ; mais à mesure que la colonne
vertébrale s’allonge, la longueur de la moelle de¬
meure relativement stationnaire; elle semble
donc, par son extrémité inférieure, remonter
dans le canal vertébral, où elle s’arrête au niveau
de ia région lombaire supérieure. — La moelle’
d’un homme adulte, dépouillée des racines aux¬
quelles elle donne naissance, pèse en moyenne
27 grammes. Ce chiffre représente la 50' partie
du poids de la masse encéphalique.
La moelle ne présente pas dans toutes les ré¬
gions le même calibre, et sa coupe n’a pas partout
la même forme. Au niveau de son extrémité su-
^ périeure (collet du bulbe), elle est presque parfaite-
ment cylindrique (fig. 50, a); puis dans la région
^ cervicale, elle s’aplatit légèrement d’avant en ar-
J, rière et augmente de volume (fig. 50, b), présentant
O' ainsi un renflement régulièrement fusiforme, dont
Fig. 1. — Disposition des Ig plus grand diamètre est au niveau de la sixième
substances grise et blanche vertèbre cervicale : ce renflement, est nommé rœ-
aux divers niveaux de la . . , ...
moelle ('). flement cervical, vu la région vertébrale ou il est
(*) A. coupe faite -au-dessous placé, OU bien ômcMflZ, parce qu’ il donne
nL*^du'^reXmènt'c7rvfc'aL— ”c" naissance aux nerfs du plexus brachial. Au-dessous
dans la région do.rsaie.— D, dans ^6 ce renflerrieut, la moelle diminue de nouveau
daSderpard7”de'p1us en^pius de volume et reprend une forme cylindrique (fig.
iuSe"7ntérie7r"—™°' surface uivcau de la huitième vertèbre
postérieure de la moelle.’ (ToDo et dorsale, tout en conservant cette forme, elle pré-
Bo-vniiAN, vol. I.) nouveau renflenient, renflement lombaire,
dont le maximum est situé vers la onzième dorsale et d’où partent les nerfs
du plexus lombaire. A partir du renflement lombaire (fig, 50. n, e, f), la moelle
se rétrécit très-brusquement eu forme de cône (cône terminal) et bientôt se
réduit à un mince filet, composé encore d’un canal central entouré d’une
mince couche de substance nerveuse. Ce füum terminale est contenu dans
l’intérieur du ligament coccygien [voy. ci-dessus, page 412),
La surface extérieure de la moelle présente à considérer les sillons mé-
NERFS. — ANATOMIE DU SYSTÈME N. — CENTRES N. MOELLE. 427
dians antérieur et postérieur et les origines des racines des nerfs rachidiens.
Ces parties sont bien visibles sur la moelle dépouillée de l’enveloppe con¬
stituée par la pie-mère ; elles se montrent également d’une façon très-
nette sur une coupe de la moelle (lig. 51).
Le sillon médian antérieur est creusé sur toute la face antérieure de la
moelle (fig. 51, a) et sépare cette face, ainsi que son nom l'indique, en deux
parties symétriques droite et gauche. Ge sillon est interrompu, au niveau de
la région où la moelle se continue avec le bulbe, par la décussation des
pyramides, mais il reparaît plus haut comme sillon médian de la moelle
allongée. Le sillon médian épostérieur (fig. 51, c), placé comme son nom
l’indique, se prononce au contraire de plus en plus au niveau du collet du
.bulbe, et s’étale sur la face postéro-supérieure de la molle allongée en se
confondant avec le sinus rhombdidal ou quatrième ventricule.
Ces deux sillons ont des caractères tout différents : l’antérieur est relati¬
vement large, c’est-à-dire qu’il est facile d’en écarter les lèvres et de pro¬
mener le manche du scalpel dans sa cavité. On voit alors que cette cavité
Fig. 51.— Section transversale de la moelle épinière de l’homme (*).
(*) Région cervicale (Gross.lO Diam.).- f. cordons postérieurs. — i i, substance gélaüneusede la corne
postérieure. — k, racines postérieures. — l, racines anterieures.— c, sillon médian postérieur. — b, canal
central de la moelle. — (t, sillon médian antérieur. — g, cornes antérieures. — h, cornes postérieures.
— e, cordon latéral. (Stillinc.)
est peu profonde, qu’elle ne dépasse pas les couches superficielles ou cou¬
ches blanches de la moelle et que son fond est encore formé par de la sub¬
stance blanche {commissure blanche ou antérieure). Le sillon postérieur est
au contraire très-étroit, rempli par le mince feuillet de la pie-mère qui y
pénètre ; il est difficile d’en écarter les lèvres, qui sont adhérentes à ce feuil¬
let, et d’y promener la pointe d’un stylet. Si l’on p.aryient à faire entr’ouvrir
ce sillon, on voit alors qu’il est très-profond et pénètre jusqu’à la sub¬
stance centrale ou substance grise qui en constitue le fond {commissure
grise ou commissure postérieure).
Les nerfs rachidiens naissent, de chaque côté, par deux séries de racines,
les unes antérieures, les autres postérieures. Lorsqu’on arrache les racines
postérieures, on produit ainsi un sillon collatéral postérieur très-net, se
428 ^ERFS. — ANATOMIE DU SYSTÈME N. — CENTRES N. MOELLE,
présentant comme une ligne ponctuée, parce que tous les filets des racines
postérieures émergent de la moelle en se superposant régulièrement en une
série longitudinale (fig. 52,p,p, e1
antérieures, au contraire, n’émerg
gitudinale, mais irrégulièrement
. fig. 51 en A:). Comme les filets des racines
ent pas ainsi selon une seule ligne Ion-
sur une bande d’une certaine étendue
transversale (voy. cette disposition sur
la coupe, fig. 51 en l, l, Z), leur arra¬
chement ne produit que de petites dé¬
pressions irrégulières dont on a cepen¬
dant décrit J’ensemble sous le nom de
sillon collatéral antérieur.
La présence de ces sillons, les uns
naturels (les médians), les autres arti¬
ficiels (les collatéraux), sert à diviser
la surface blanche de la moelle en
une série de faisceaux dont la connais¬
sance a une grande importance pour
la physiologie de cet organe ; ces cor¬
dons, en nombre pair, c’est-à-dire
symétriquement disposés dans chaque
moitié de la moelle, sont ; 1“ le cor¬
don antérieur, placé entre le sillon
médian antérieur et le sillon collatéral
antérieur; 2° le cordon latéral, placé
entre le sillon collatéral antérieur et
le sillon collatéral postérieur (fig. 51,
e); eniin le cordon postérieur, placé
entre le sillon collatéral postérieur et
le sillon médian postérieur (fig. 51, f).
Mais cette conception simple de trois
cordons dans chaque moitié . de la
moelle est un peu modifiée par les
considérations suivantes : d’abord la
physiologie montrant que le cordon
antérieur et le cordon latéral ont, à peu
de chose près, les mêmes fonctions ,
on les réunit d’habitude en un seul
sous , la dénomination de cordon antéro-latéral. Par contre, le cordon posté¬
rieur a dû être subdivisé, car on constate qu’il est parcouru, tout près du
sillon médian postérieur, par un léger sillon longitudinal qui devient sur¬
tout visible en haut, au niveau du bulbe [voy. ci- après : Corps restiformes
et Pyramides postérieures)-, .le cordon postérieur se compose donc de deux
cordons secondaires : l’un, plus grêle et plus rapproché de la ligne médiane,
c’est le cordon cunéiforme (ou funiculus gracilis de Burdach), ou cordon
grêle, cordon de Gall, ou faisceau médian des cordons postérieurs; l’autre,
plus considérable et contigu à la ligne d’implantation des racines posté-
NERFS. — ANATO.MIE DU SYSTÈME N. — CENTRES N. ENCÉPHALE. 429
rieures : c’est le cordon postérieur proprement dit, ou cordon cunéiforme
(de Burdach), comprenant la zone radiculaire des racines postérieures. Ces
deux parties des cordons postérieurs sont bien distinctes dans toute la lon¬
gueur de la moelle chez l’embryon; mais plus tard, àux régions lombaire
et dorsale, toute ligne de démarcation dispai’aît entre le faisceau de Gall
et la zone radiculaire, et ce n’est qu’à la région cervicale qu’on trouve en¬
core entre eux un léger sillon intermédiaire.
Si l’on pratique" sur la moelle une coupe perpendiculaire à son axe (dg. 49
et50)onvoit que ces cordons blancs forment la périphérie delà moelle et pé¬
nètrent dans son intérieur en affectant la forme de prismes triangulaires dont
les arêtes sont tournées en dedans (fig.Si,/"); mais au contact de ces arêtes et
s’insinuant dans les intervalles latéraux des cordons, se, trouve une substance
d’aspect grisâtre, la substancelgriseoucentrale delà moelle; cette substance
forme en effet, dans chaque moitié latérale de la moelle, un cordon longi¬
tudinal dont la coupe présente la forme d’un croissant à concavité externe
et à convexité interne (fig. 51, i, h, g) , avec deux extrémités ou cornes; des
cornes, l’une est antérieure (g) et l’autre postérieure {h, i, i) ; seulement ces
cornes ne se terminent pas en pointe, mais se renflent au contraire pour
constituer ce qu’on' a.ppe\le la tête de la corne antérieure etlâtête de la corne
postérieure. Nous étudierons plus tard la nature des éléments anatomiques qui
composent ces parties et notamment les cornes antérieures. Nous en tenant,
pour le moment,à l’anatomie descriptive, nous devons encore indiquer une
bande transversale de substance grise qui unit le croissant gris du côté
gauche au croissant gris du côté droit (fig. 51, ô) ; au milieu de cette bande
{commissure grise ou postérieure) se trouve creusé un canal {ventricule ou
canal central de la moelle). Dans des cas très-rares, ce canal a été trouvé
double sur des moelles du reste parfaitement saines, ainsi que E. G. Séguin
en a publié une observation en 1872. En avant, la commissure grise est
comme doublée par une traînée transversale de substance blanche, la com¬
missure blanche ou antérieure. Il n’y a, entre les deux moitiés de la moelle,
d’autres connexions que ces deux commissures ; aussi avons-nous eu occa¬
sion de les citer en indiquant les parties nerveuses qui forment le fond,
soit du sillon médian antérieur, soit du sillon médian postérieur (fig. 51).
2° ENCÉPHALE {cerveou et cervelet:, conformation extérieure). — On
donne le nom d’encéphale à l’ensemble des grosses masses nerveuses
renfermées dans la boîte crânienne (cerveau et cervelet). Le poids de
l’encéphale est en moyenne de 1323 grammes chez l’homme, dont
1155 grammes pour le cerveau et 179 à 180 pour le cervelet; chez la
femme, le poids de l’encéphale est en moyenne de 1230 grammes, dont
1090 pour le cerveau et 140 pour le cervelet. Ce poids est représenté par
des chiffres différents selon les individus ; l’encéphale de Cuvier pesait
1831 grammes.
La masse nerveuse encéphalique présente la forme d’un fort segment de
sphère, dont la face supérieure est convexe et la face inférieure irrégulièi’e-
ment plane (fig. 53).
Sur la face supérieure, on trouve deux grandes incisures, l’une antéro-
430 NERFS. — AN.W0MIE DU SYSTÈME N. — CENTRES N. ENCÉPHALE,
postérieure, l’autre transverse, qui toutes deux pénètrent profondément
dans l’épaisseur de la masse encéphalique. L’incisure transversale, située
environ à la jonction du tiers postérieur avec les deux tiers antérieurs,
répond à un plan qui, du bord supérieur du rocher, s’étendrait dans la boîte
crânienne jusqu’au sillon transverse (gouttières latérales) et à la protubérance
occipitale interne ; elle contient la tente du cervelet (p. 409) ; c’est assez
dire qu’elle sépare la masse encéphalique en deux portions inégales, l’une
postéro-inférieure et plus petite, le cervelet, l’autre antero-supérieure, plus
considérable, le cerveau. — L’incisure longitudinale ou antéro-postérieure,
divise le cerveau en deux moitiés latérales, les hémisphères cérébraux, d’où
\e nom àe scissure inter-hémisphérique ; elle contient la faux du cerveau
(voy. p. 409). à la partie antérieure, cette incisure divise entièrement le cer-
véau, mais dans le reste de son étendue elle pénètre seulement jusqu’à une
masse blanche particulière, le corps calleux, qui réunit les deux hémisphè¬
res. Une incisure analogue, mais bien moins profonde, pénètre dans la partie
médiane postérieure du cervelet, et permet de distinguer également un hé¬
misphère cérébelleux gauche et un hémisphère cérébelleux droit (fig. 53, en 6).
La face inférieure de l’encéphale est assez régulièrement moulée sur les
dépressions et les saillies que présente la base du crâne ; en examinant cette
face d’avant en arrière, on observe successivement (fig. 53) : L’extrémité
antérieure de la scissure inter-hémisphérique (fig. 53, A), dans le fond de
laquelle, en écartant les extrémités antérieures des hémisphères, on peut
apercevoir une masse blanche transversale, qui est l’extrémité antérieure
du corps calleux. De chaque côté de l’extrémité postérieure de cette partie
de la scissure inter-hémisphérique, on voit partir une nouvelle incisure,
moins profonde, qui se dirige en dehors et en haut, sur les côtés des hémi¬
sphères : c’est la scissure deSylvius (fossa Sylvii) (fig. 53, q). La scissure
inter-hémisphérique et la scissure de Sylvius limitent ainsi, à la partie anté¬
rieure de la base de chaque hémisphère, un territoire bien circonscrit que
l’on nomme lobe antérieur ou lobe frontal (f, f); ce lobe correspond en
effet à la partie horizontale de l’os frontal, car la scissure de Sylvius corres--
pond elle-même à la petite aile du sphénoïde, formant la limite pos¬
térieure de l’étage frontal de la base du crâne. Sur la face inférieure
de ce lobe frontal, on aperçoit le nerf olfactif (k), sous l’aspect d’une
bande de substance nerveuse, de forme prismatique, qui occupe un
sillon circonscrit par deux circonvolutions antéro-postérieures. L’extré¬
mité antérieure de ce cordon prismatique, extrémité renflée et gri¬
sâtre, représente le bulbe olfactif, situé sur la lame criblée de l’ethmoïde
et d’où partent les nombreux filaments nerveux qui traversent les trous de
cette lame osseuse. Enfin, l’extrémité postérieure de ce cordon prisma¬
tique est rattachée à la substance de l’encéphale par trois tractus ou racines *
une moyenne, de substance grise (racine grise) ; et deux latérales, de sub¬
stance blanche (racines blanches interne et externe) (MetN,fig. 53). La racine
blanche externe (n) semble pénétrer profondément dansla substance cérébrale
placée à l’origine de la scissure de Sylvius (q, fig. 53). — En arrière de la
scissure de Sylvius, la face inférieure des hémisphères cérébraux forme une
NERFS. — ANATOMIE DU SYSTÈME N. — CENTRES N. ENCÉI^HALE. 431
pédonculairc. — G, protubérance annulaire. — H, bulbe rachidien. — I, I, circonvolution frontale interne
du lobule orbitaire {Gyrus rectus). — K K, nerfs olfactifs. — LL, partie moyenne d i lobule orbitaire (du
lobe frontal). — N, racine blanche externe du nerf olfactif. — O, bandelette optique (nerf optique). — P,
extrémité antérieure de la circonvolution de Thippocampe {crochet). — û, espace perforé latéral (originede la
scissure de Sylvius). — R, R, pédoncules cérébraux. — S, S, nerfs de la 3« paire (moteur oculaire commun).
— S', S', nerfs de la paire (pathétique). — T, T, nerf do la 5« paire (trijumeau) avec ses deux racines.
— V,V, nerf de la 7® paire (facial). — Y, nerf intermédiaire de Wrisberg.— Z, nerf de la 8“ paire
acoustique), — a, nerf deJa9« paire (glosso-pharyngien).— b, nerf de la 40* paire (pneumogastrique). —
c,nerf de la 14® paire (spinal). — d, nerf delà 42e paire (grand hypoglosse), — f, f, lobes frontaux. — g, g,
lobes sphénoïdaux. — K, K, lobes latéraux du cervelet. — b (en arrière de la coupe du collet du bulbe),
la partie inférieure des hémisphères qui est en rapport avec la face supé¬
rieure du cervelet, ou plutôt de la tente du cervelet, porte le nom de lobe
postérieur ou lobe occipital, car cette partie vient, par son extrémité posté¬
rieure, se mettre en contact avec l’écaille de l’os occipital (fig. 53, h, h).
.432 NERFS. — anatomie du système n. — centres n. encéphale.
Mais, à la face inférieure de l’encéphale, le lobe sphénoïdal du côté
gauche n’est pas en contact immédiat avec le lobe sphénoïdal du côté
droit : entre les deux se trouve la partie médiane de la base du cerveau, où
l’on remarque, en allant d’avant en arrière : les nerfs optiques, sous forme
de cordons arrondis, écartés en avant, unis sur la ligne médiane (en b), et
s’écartant de nouveau en arrière (bandelettes optiques, fig. 53, o), de manière
à figurer la lettre X. C’est à cette disposition qu’on a donné le nom d'entre¬
croisement ou de chiasma des nerfs optiques, et l’anatomie microscopique
montre qu’en effet il y a là une décussation au moins partielle entre le
nerf du côté droit et celui du côté gauche. En poursuivant les nerfs optiques,
en arrière du chiasma, on les voit, sous forme de bandelettes aplaties (ban¬
delettes optiques, tractus optici), contourner les pédoncules cérébraux, aux¬
quels ils adhèrent, arriver jusqu’à la partie postérieure et latérale de ce que
nous étudierons bientôt sous le nom de couches optiques et par suite jus¬
qu’aux corps genouillés et aux tubercules quadrijumeaux. Immédiatement
en arrière du chiasma optique se trouve une saillie grise, le tuber cinereum
(fig. 53, c), surmontée d’un léger prolongement, la tige pituitaire (n) ;
lorsque le cerveau est encore intact dans la boîte osseuse, conservant ses
connexions avec la base du crâne, cette tige pituitaire se termine dans la
glande pituitaire ou hypophyse, laquelle est placée dans la selle turcique,
c’est-à-dire dans la loge formée à ce niveau par le repli de la dure-mère
décrit plus haut [voy. p. 410). La tige pituitaire est creuse et sa cavité se
continue avec celle que nous décrirons plus loin dans le cerveau, sous lenom
de troisième ventricule, page 439. — Derrière le tuber cinereum, et de chaque
côté de la ligne médiane, on voit deux tubercules arrondis, d’un blanc mat,
nommés tubercules mamillaires (fig. 53, e, e) ; la partie centrale de ces
tubercules est formée de substance grise : en étudiant ultérieurement les
piliers du trigone cérébral, nous verrons quelle est la nature de la substance
blanche superficielle des tubercules mamillaires ou pisiformes. — En dehors
des tubercules mamillaires, on trouve deux très-gros faisceaux de substance
blanche, dirigés obliquement en avant et en dehors [fig. 53, R, e) : ce sont
les pédoncules cérébraux ou cuisses du cerveau ; à leur bord interne appa¬
raît une ligne foncée, qui devient presque tout à fait noire lorsqu’on enlève
en ce point, par un léger grattage, les couches superficielles : c’est dans ce
locus niger de Sœmmering que s’implantent les racines du nerf de la troi¬
sième paire ou nerf moteur oculaire commun (fig. 53, s, s). — Enfin, dans
l’écartement des pédoncules cérébraux et en arrière des tubercules mamil¬
laires, on trouve un espace triangulaire formé d’une substance grise criblée
de trous livrant passage à de petits vaisseaux : c’est V espace perforé inter-
pédonculaire (f) ou postérieur, ainsi nommé par opposition à une substance
semblable, également criblée de pertuis vasculaires, que l’on trouve à l’ori¬
gine de la scissure de Sylvius et qu’on a nommée espace perforé latéral
(fig. 53, Q).
En arrière des pédoncules cérébraux, on trouve les parties inférieures de
l’isthme de l’encéphale, dont les parties supérieures seront décrites en étudiant
la conformation intérieure del’encéphafojp. 440 : la grande éminence blan-
NERFS. — ANATOMIE DU SYSTÈME N. — CENTRES N. — ENCÉPHALE. 43a
châtre de forme à peu près quadrilatère que l’on aperçoit en ce lieu, est la
protubérance annulaire ou pont de Varole (lig. 53, g) ; le nom de pont lui a
été donrié parce qu’au-dessous d’elle (le cerveau étant tourné la base en
haut) est creusé un canal, aqueduc de Sylvius, que nous étudierons plus
tard. Les couches superficielles de la protubérance sont formées de fibres
blanches transversales qui se continuent latéralement jusque dans le
cervelet, en formant les pédoncules cérébelleux moyens (fig. 53) ; sur la
ligne médiane de la protubérance annulaire est creusée une dépres¬
sion longitudinale antéro-postérieure, dans laquelle est logé d’ordinaire le
tronc artériel basilaire. Du milieu des bords externes de la protubérance,
c’est-à-dire à l’origine des pédoncules cérébelleux moyens, on voit émerger
les racines du nerf de la cinquième paire ou nerf trijumeau (fig. 53, t, t),
racines très-volumineuses et composées de deux faisceaux, l’un antérieur
plus petit, dit racine motrice {nerf masticateur), l’autre postérieur plus
gros, dit racine sensitive. — Nous avons indiqué précédemment l’origine
de la troisième paire ; nous venons de donner celle de la cinquième ; quant
à la quatrième paire, elle représente le seul nerf dont l’origine ne soit pas
visible à la base de l’encéphale, car cette origine se fait dans les étages
supérieurs de l’isthme en arrière des tubercules quadrijumeaux ; à la base
de l’encéphale on voit seulement apparaître, vers l’angle antéro-externe de
la protubérance, les filets bien isolés de cette quatrième paire ou nerf
pathétique (fig. 53, s', s'), filets très-grêles qu’on peut suivre en arrière et
en haut, en contournant les pédoncules cérébelleux moyens, jusque vers
les tubercules quadrijumeaux et la valvule de Yieussens, où ils émergent
de la substance cérébrale.
Derrière la protubérance annulaire commence la moelle allongée ou bulbe
rachidien (fig, 53, h). C’est dans le sillon transversal de séparation entre la
protubérance et le bulbe (au niveau des pyramides) que naissent les nerfs de
la sixième paire {nerf oculo-moteur externe ou abducteur) (fig. 53, u, u).
Le bulbe est plus volumineux en avant (vers la protubérance) et plus
étroit en arrière (et en bas), où il se continue avec la moelle épinière : le lieu
de jonction du bulbe et de la moelle est indiqué par un léger rétrécisse¬
ment, dit collet du bulbe, qui, lorsque les centres nerveux sont dans leurs
rapports normaux dans la cavité osseuse encéphalo-rachidienne, corres¬
pond au bord inférieur de la première vertèbre cervicale.
Sur la ligne médiane antérieure du bulbe, on remarque un sillon anté¬
rieur qui se continue avec le sillon antérieur de la moelle, quoique cette
continuité soit, au niveau du collet du bulbe, irrégulièrement interrompue
par des fibres obliques {décussation des pyramides). De chaque côté de ce
sillon médian antérieur sont deux cordons bien distincts : les pyramides^
antérieures, qui, plus larges en avant, semblent se rétrécir vers le collet du
bulbe, où elles se rapprochent l’une de l’autre et paraissent s’envoyer réci¬
proquement des faisceaux entre-croisés ; nous verrons ultérieurement, en
étudiant la texture intime de ces centres nerveux, quelle est la véritable
signification de cette décussation des pyramides. En avant, les pyramides
plongent sous les fibres transversales de la protubérance, et ce sont elles.
NOÜV. DICT. DE MÉD. ET CHIR. XXIII. — 28
43i ^'ERFS. — ANATOMIE DU SYSTEME N. — CENTRES N. — EN'CÉPHALE.
qui vont ensuite, comme nous le démontrerons ultérieurement, constituer
la plus grande partie des pédoncules cérébraux. Si, pour achever la descrip¬
tion du bulbe racbidien, dont les parties sont symétriques par rapport au
plan antéro-postérieur passant par l’axe du corps, nous examinons l’un des
cotés de ce bulbe, en partant du sillon médian antérieur, nous trouvons
successivement, en allant de dedans en dehors : 1° les pyramides, déjà
décrites ; 2° en dehors des pyramides une éminence elliptique, blanche à
l’extérieur, mais renfermant intérieurement une couche ondulée de sub¬
stance grise: cette éminence est le corps olivaire ou olive, et sa couche
grise le corps frangé, ou corps dentelé ou corps rhombdidal de l’olive. Dans
le sillon qui sépare l’olive de la pyramide, on trouve l’émergence de la
douzième paire crânienne, au nerf grand hypoglosse (fig. 53, d), qui naît
par un grand nombre de filets radiculaires superposés en une série verti¬
cale. En dehors des olives, on ti’ouve un sillon profond et large limité en
avant par les olives et en arrière par les corps restiformes (que nous étu¬
dierons bientôt). C’est dans ce sillon qu’émergent les nerfs crâniens, dont
il nous reste à indiquer l’origine. En allant de haut en bas, c’est d’abord le
facial (fig. 53, v, v), ou nerf de la septième paire, qui émerge exactement
sous les fibres les plus inférieures de la protubérance : à côté et en arrière
de lui (fig. 53, z), émerge l’acoustique, nerf de la huitième paire, auquel
viennent se joindre des tractus radiculaires contournant les corps resti¬
formes et provenant du plancher du quatrième ventricule, avec lequel nous
les décrirons. Entre le facial et l’acoustique naît un filet grêle, nommé nerf
intermédiaire de Wrisberg (fig. 53, y). Au-dessous de l’origine de la septième
et de la huitième paire, on trouve, toujours dans le large sillon intermédiaire
à l’olive et au corps restiforme, une longue série de fibres radiculaires super¬
posées en rangées longitudinales, et qui, d’après leur groupement en cor¬
dons nerveux distincts, repi'ésentent successivement : les premières (c’est-
à-dire les plus supérieures), les racines du glosso-pharyngien (fig. 53, a)ou
nerf de la neuvième paire; les dix à quinze filets suivants, la dixième paire
(fig. 53, h) ou nerf pneumogastrique (dit nerf vague)-, enfin, les derniers
filets radiculaires (les plus inférieurs) forment les racines bulbaires du nerf
spinal ou nerf de la onzième paire (fig. 53, c) ; ces racines du spinal pro¬
viennent moins du sillon commun d’origine des nerfs précédents, que de
la face latérale des corps restiformes ; on les nomme racines bulbaires, par
opposition à une série d’autres fibres radiculaires, dites racines cervicales,
qui naissent des parties latérales de la moelle cervicale, entre le ligament
dentelé et les racines postéi’ieures des nerfs rachidiens correspondants, et
qui s’unissent successivement en un petit cordon nérveux dii’igé en haut et
en avant pour venir se joindre aux racines bulbaires.
En dehors et en arrière du sillon dans lequel nous venons de constater
l’origine des racines des septième, huitième, neuvième, dixième et onzième
paires crâniennes, on trouve un gi’os faisceau de substance blanche nommé
corps restiforme: ce faisceau semble se continuer en bas avec les cordons
postérieurs de la moelle, tandis qu’en haut il va se perdre dans le cervelet,
dont il constitue, de chaque côté, les pédoncules inférieurs. Le bord
^'ERF'S. — ANATOMIE DU SYSTÈME N. — CENTRES N. — ENXKPIIALE. 435
interne des corps restiformes (face postérieure du bulbe) n’est bien visible
que si , l’on soulève le cervelet : on voit alors que le corps restiforme du
côté droit, suivi de bas en haut, en partant des cordons postérieurs de la
moelle, s’écarte de son congénère gauche, à partir d’un niveau qui corres¬
pond à peu près à celui du collet du bulbe, pour se diriger en haut. et en
dehors : de cet écartement en foi’me de V, à pointe inférieure, résulte la
présence, sur la face supérieure du bulbe, d’un enfoncement triangulaire
appelé sinus rhomboïdal {quatrième ventricule, calamus scriptorius), sur
la description duquel nous aurons à revenir à plusieurs reprises. Nous ajou¬
terons seulement, pour compléter la description extérieure du bulbe, que
sur le bord interne des corps restiformes, de chaque côté du quatrième ven¬
tricule, se montre, nettement limité par un léger sillon, un cordon peu sail¬
lant du reste, nommé pyramide postérieure; ce cordon fait suite au cor¬
don grêle de la moelle.
Il ne nous reste plus, pour terminer cette rapide esquisse des formes
extérieures de l’encéphale, qu’à parler de la masse nerveuse placée au des¬
sus de la protubérance annulaire et du bulbe, c’est-à-dire du cervelet. Le
cervelet se compose de deux gros lobes latéraux réunis l’un à l’autre par
un lobe moyen plus petit que l’on nomme vermis. Vu par la face supérieure,
ce lobe moyen, qui prend alors le nom de vermis superior, forme une légère
saillie au-dessus des lobes latéraux; au contraire, le vermis posterior et le
vermis inferior, c’est-à-dire le lobe moyen vu dans les directions indiquées
par ces dénominations (fig. 53, b), forme une dépression notable entre les
lobes droit et gauche. Ces lobes sont eux-mêmes, par des sillons étroits
et prolonds, subdivisés en un certain nombre de lobules, dont quelques-
uns seulement présentent une disposition assez constante pour avoir mérité
un nom particulier : tels sont, à la face inférieure des lobes latéraux, de
chaque côté du bulbe : l°le lobule du pneumogastrique, en forme de houppe
proéminente (flocculus), situé tout au contact des racines du pneumo¬
gastrique; 2° le lobule du bulbe (ou amygdales, bulbi tonsïllares), situé en
arrière du précédent et formant comme une enveloppe, un demi-manchon
cylindrique à la partie inférieure du bulbe. Lorsqu’on soulève le bulbe, en
l’écartant de ces lobules tonsillaires, on aperçoit, en plongeant le regard
entre la face supérieure du bulbe et la face inférieure du cervelet, la
fosse rhomboïdale ou quatrième ventricule, au-dessus de laquelle le ver¬
mis posterior est pendant comme la luette au fond de la cavité buccale,
tandis que les valvules de Tarin se dirigent latéralement, comme les piliers
du voile du palais, vers les lobules du bulbe : c’est cet aspect qui a fait don¬
ner à ces lobules le nom d’amygdales. — Les lobes et lobules du cervelet
sont parcourus par des sillons concentriques (lig. 53), qui endivisént la sub¬
stance en une série de lames, subdivisées elles-mêmes en lamelles : on a
comparé cette disposition de la substance nerveuse en feuilles minces à
celle que présentent les feuillets d’un livre.
3" Conformation intérieure de l’encéphale. — Avant de donner une
description synthétique des masses nerveuses centrales et des cavités
de l’encéphale, nous rappellerons rapidement comment ces parties se
436 NERFS. — anatomie du système n. — centres n. — encéphale.
présentent lorsque l’on étudie le cerveau par une série de dissections ti’ès-
simples, consistant essentiellement à pénétrer dans son intérieur de la
convexité vers la base.
Si, le cerveau reposant sur sa base, on écarte les deux hémisphères, on
aperçoit, au fond de la scissure interhémisphérique, le corps calleux (ci-
dessus p. Zi30). La première opération de dissection àpratiquer alors consiste
en une coupe par laquelle on enlève toute la partie des hémisphères céré¬
braux située au-dessus du plan horizontal de la face supérieure du corps
calleux. On a aussitôt sous les yeux une masse blanche irrégulièrement
ovalaire, dont le corps calleux forme le centre, et qui est limitée sur les
côtés par l’écorce grise contournée des hémisphères (circonvolutions) : c’est
à cette disposition de la substance blanche cérébrale qu’on a donné le nom
de centre ovale de Vieussens. Le corps calleux, qui est comme l’axe antéro¬
postérieur de ce centre ovale, est allongé, plus étroit en avant qu’en arrière,
manifestement composé de faisceaux de fibres transversales (gi’ande com¬
missure du cerveau). Il présente une ligne médiane un peu saillante, dite
raphé, et sur les côtés deux autres lignes longitudinales dites nerfs ou
tractus longitudinaux de Lancisi. En avant et en arrière, le corps calleux se
replie sur lui-même en se dirigeant en bas, et forme ainsi en avant le
genou, en arrière le bourrelet du corps calleux. Si l’on incise délicatement,
dans le sens antéro-postérieur, le centre ovale de Vieussens, de chaque
côté de la ligne médiane du corps calleux, on a aussitôt accès, de chaque
côté, dans des cavités dites ventricules latéraux (l’un droit, l’autre gauche).
En écartant les lèvres de l’incision, ces cavités sont largement ouvertes par
leur paroi supérieure, et on voit que leur base s’étend en trois prolonge¬
ments : l’un antérieur, creusé dans la partie frontale des hémisphères
{corne ou diverticulum antérieur ou frontal du ventricule latéral) ; l’autre
postérieur, plus étroit, creusé dans le lobe occipital {corne ou diverticulum
postérieur, cavité digitale ou ancyrdide) ; enfin le troisième et le plus impor¬
tant, qui descend en bas, en dehors et en avant, c’est-à-dire parcourt pres¬
que en spirale le lobe sphénoïdal pour venir s’ouvrir à la base de l’encé¬
phale, sur les côtés et en arrière des pédoncules cérébraux, où il n’est
fermé que par la pie-mère {diverticulum ou corne moyenne oasphénoidale).
En examinant le corps calleux resté flottant entre les deux incisions qui
ont donné accès dans les ventricules latéraux, on voit que la face inférieure
de ce corps n’est pas libre : elle se continué en avant avec une lamelle
nerveuse mince, dirigée verticalement et d’avant en arrière, de forme trian¬
gulaire, adhérant d’autre part, c’est-à-dire par son bord inférieur, avec ce
que nous allons bientôt décrire sous le nom de trigone. Cette lamelle, dite
cloison transparente {septum lucidum) est formée de deux minces lames
adossées l’une contre l’autre et entre lesquelles se trouve un petit in¬
tervalle dit cinquième ventricule ou ventricule de la cloison transparente.
La cloison transparente sépare le ventricule latéral d’un côté de son con¬
génère du côté opposé.
En examinant le plancher, c’est-à-dire la paroi inférieure de la portion
moyenne des ventricules latéraux, on voit tout d’abord que cette paroi est
NERFS. — ANATOMIE DU SYSTÈME N. — CENTRES N. — ENCÉPHALE. 4.37
couverle, vers sa partie interne et postérieure, par une épaisse membrane
vasculaire, d’aspect granuleux, rougeâtre, appelée pieætis choroïde. En enle¬
vant le plexus choroïde du ventricule latéral, la paroi inférieure (de la
portion moyenne) de ce ventricule se présente alors comme constituée par
deux grosses masses nerveuses placées l’une en avant et en dehors, l’autre
en arrière et en dedans. La première est le corps strié, gros tubercule
grisâtre, pyriforme, dont la grosse extrémité est en avant, tandis que l’ex¬
trémité eltilée se dirige en arrière et en dehors, le long du bord correspon¬
dant de la seconde masse nerveuse. Celle-ci, dite couche optique, se pré¬
sente, vue par le ventricule latéral, comme un gros tubercule blanchâtre,
ovoïde. Le corps strié est ainsi nommé parce que sa coupe montre en
lui une substance grise traversée de nombreux faisceaux (stries) de libres
blanches. La couche optique doit son nom à ses rapports intimes avec
les nerfs optiques. Nous aurons à revenir longuement sur ces doubles
particularités de texture et de connexion de ces corps ; étudiant ici seule¬
ment la face supérieure de la couche optique, telle qu’elle se présente
comme paroi inférieure du ventricule latéral, nous dirons qu’elle offre
vers son tiers antérieur une saillie oblongue, souvent peu apparente, dite
tubercule antérieur {corpus album subrotundum), et en arrière une saillie
plus considérable, toujours bien visible, dite tubercule postérieur (ou
pulvinar).
Dans le sillon qui, sur la paroi inférieure du ventricule latéral, sépare le
corps strié de la couche optique, on voit un ruban de substance médullaire,
dit bandelette semi-circulaire {tœnia semicircularis), qui se prolonge en
arrière jusque dans la corne sphénoïdale ou inférieure du ventricule latéral,
et qui en avant est recouverte par une petite lame de substance grise d’as¬
pect transparent {lame cornée de la bandelette semi-circulaire).
Pour pénétrer plus profondément dans l’étude de la disposition des par¬
ties centrales de l’encéphale, il faut, après avoir examiné les parties sus-
indiquées, inciser transversalement le corps calleux au niveau de la partie
postérieure de la cloison transparente, et replier en avant et en arrière les
lambeaux correspondants.
On voit alors qu’au-dessous du corps calleux et parallèlement à sa
moitié postérieure, se trouve placé un double tractus de substance blanche,
nommé voûte à trois piliers {fornix, trigone cérébral, bandelette géminée).
Cette voûte à trois piliers (mieux nommée à quatre piliers) forme, comme
l’indique l’un des noms qu’elle a reçus, une lame médullaire triangulaire,
à concavité inférieure, dont l’un des angles est antérieur et les deux autres
postérieurs. Si, dans la préparation que nous venons d’indiquer, on a incisé
jusque et y compris la voûte à trois piliers, on voit, en réclinantses lambeaux
en arrière, que la face inférieurCde ce trigone est tapissée par une lame vascu¬
laire également triangulaire, dite toile choroïdienne ou plexus choroïde du
troisième ventricule (car l’incision pratiquée donne accès dans le troisième
ventricule). En détachant la toile choroïdienne de la face inférieure du tri¬
gone, on constate que les bords de celui-ci s’écartent en arrière et en bas
{piliers postérieurs) et s’enfoncent dans les cornes inférieures ou latérales
138 NERFS. — AXATO.MIE du système N. — CENTRÉS N. — ENCÉPHALE,
des ventricules latéraux, où nous les verrons bientôt se confondre avec
l’une des parties de ce que nous aurons à étudier sous le nom de corne
d’Ammon. Dans l’écartement de ces deux piliers du trigone, au-dessous du
bourrelet du corps calleux, on voit des tractùs blancs transversaux, et c’est
à cet ensemble qu’on a donné le nom de lyre ou corpus psalloides.
Pour en finir avec l’étude des ventricules latéraux, il faut, avant de por¬
ter son attention sur la cavité médiane mise au jour par l’incision du corps
calleux et du trigone, ouvrir largement le diverticulum sphénoïdal en inci¬
sant la substance corticale des hémisphères de manière à ouvrir peu à peu
de dedans en dehors cette corne moyenne en suivant son contour. On voit
alors que laparoi postéro-interne de la corne sphénoïdale présente une saillie
de substance grise, d’aspect caractéristique, dite corne d’Ammon on pied d’hip¬
pocampe. Cette saillie a l’aspect d’une circonvolution cérébrale : elle est
l'ormée en effet d’une couche superficielle de substance grise, et d’un centre
de substance blanche ; elle se continue en bas et en avant avec une circon¬
volution de la partie interne du lobe sphénoïdal {circonvolution de l’hippo¬
campe; crochet), aussi l’étude de la corne d’Ammon ne devra-t-elle trouver
place que dans le paragraphe consacré à la description des circonvolutions
{voy. ci-après, p. 449). — Nous nous contenterons ici d’indiquer certaines
parties blanches et grises placées sur le bord concave, c’est-à-dire antérieur
et interne du pied d’hippocampe; ce sont : 1° le corps frangé {corps bordé
ou bordant, corpus fimbriatum, tcenia on bandelette de l’hippocampe, etc.),
bandelette qui fait suite aux piliers postérieurs du trigone, et dont le bord
antérieur est libre, tandis que le bord postérieur adhère à la concavité de
la corne d’Ammon ; 2“ en soulevant le bord libre de la bandelette précé¬
dente, on aperçoit une bandelette grise, à bord antérieur festonné ; c’est
le corps godronné {corps denté, fascia dentata), qui est en connexion évi¬
dente avec la substance grise centrale de la corne d’Ammon.
Revenons maintenant à l’étude de la préparation obtenue par l’incision
transversale du corps calleux et du trigone ; des deux lambeaux, réclinés-
l’un en arrière, l’autre en avant, nous n’avons encore examiné que le
lambeau postérieur. A la face inférieure du lambeau antérieur, on voit
qu’ici, comme en arrière, le trigone est composé de deux cordons blancs
distincts mais immédiatement contigus l’un à l’autre au niveau de l’angle
antérieur du trigone : puis, aussitôt après avoir formé cet angle par leur
rapprochement, les deux bandelettes géminées (piliers antérieurs) s’écar¬
tent légèrement et se dirigent verticalement en bas, vers la base du cerveau,,
où elles vont, en se repliant et se tordant sur elles-mêmes en 8 de chiffre,
former en partie les tubercules mamillaires précédemment étudiés dans
les régions moyennes de la base de l’encéphale (pag. 432).
Les bords du trigone maintenu dans sa situation normale sont exacte¬
ment appliqués sur la face supérieure des couches optiques, excepté vers
le point où le trigone abandonne la direction horizontale pour se porter
verticalement en bas (piliers antérieurs) ; en ce point , c’est-à-dire au
niveau de l’extrémité antérieure des couches optiques, les piliers antérieurs
du trigone s’écartent des couches optiques et circonscrivent ainsi ta limito
ÎN'EllFS. — ANATOMIE DU SYSTÈME N. — CENTRES N. — ENCÉPHALE. 139
antérieure d’un orifice limité en arrière par le bord supéro-interne des
couches optiques (ou plutôt par les pédoncules de la glande pinéale, les¬
quels suivent ce bord supéro-interne). Ces orifices, nommés trous de Monro,
l’un droit, l’autre gauche, font communiquer les ventricules latéraux que
nous venons d’étudier avec le ventricule moyen dont nous allons donner
la description.
Après avoir examiné la face inférieure des lambeaux antérieur et posté¬
rieur du trigone incisé et récliné, l’œil plonge dans une cavité centrale,
sorte de fente antéro-postérieure, profonde mais peu large, nommée troi¬
sième ventricule. Les deux couches optiques limitent latéralement ce ven¬
tricule par leurs faces internes, tandis que par leurs faces supérieures elles
forment, comme nous l’avons vu, le plancher des ventricules latéraux. Si
l’on cherche à écarter légèrement les deux couches optiques l’une de l’autre,
comme pour élargir transversalement le troisième ventricule, on voit que
la couche optique droite est unie à celle de gauche par une couche de sub¬
stance grise, très-facile à déchirer et qui a reçu le nom de commissure
grise ou commissure molle du cerveau. C’est qu’en effet on trouve deux
autres commissures, toutes deux blanches et plus résistantes : l’une, la
commissure blanche postérieure, sera décrite dans un instant; l’autre, la
commissure blanche antérieure, peut dès maintenant être indiquée : elle est
visible, ii l’extrémité antérieure du troisième ventricule, lorsqu’on écarte
légèrement les piliers antérieurs du trigone, et se présente alors sous la
forme d’un cordon blanc transversal qui s’étend du corps strié di’oit au
corps strié gauche, en se perdant profondément dans la substance de ces
masses nerveuses centrales.
Nous connaissons dès maintenant les couches optiques par leur face
supérieui’e (plancher des ventricules latéraux) et par leur face latérale in¬
terne (parois du troisième ventricule). Par leur base, ou face inférieui’e, ces
masses nerveuses centrales adhèrent aux pédoncules cérébraux, et par leur
face antéro- externe elles sont en continuité immédiate avec les corps striés.
Pour étudier la seule de leur face qui reste à décrire, c’est-à-dire leur
saillie postérieure, il faut diviser sur la ligne médiane ce qui reste de la
moitié postérieure du corps calleux et de la voûte, de manière à pouvoir
écarter transversalement ces parties. On voit alors que les couches optiques
présentent en bas, à la face externe de leur extrémité postérieure, deux
saillies arrondies : les corps genouillés (corpora geniculata)àJisl\nÿaés, d’après
leur situation, en corps genouülé externe et corps genouülé interne : le
corps genouülé interne est en même temps placé un peu plus en arrière
que l’externe.
Par cette même préparation on voit, au-dessus de l’extrémité postérieure
du troisième ventricule, c’est-à-dire au-dessus de l’extrémité postérieure de
la fente profonde située entre les deux couches optiques, un petit corps
grisâtre, de forme conique, dont la base est en avant et la pointe en arrière :
c’esila. glande pinéale, ainsi nommée parce qu’on a comparé sa forme à celle
d’une pomme de pin. Cette petite masse qui présente dans sa plus grande
partie une structure analogue à celle des glandes vasculaires sanguines.
■440 NERFS. — an.atomie du système n. — centres n. — encéphale.
est cependant rattachée aux couches optiques par des tractus de sub¬
stance blanche nommés rênes ou freins, ou pédoncules de la glande pinéale:
les plus apparents forment un tractus blanchâtre le long du bord interne
des couches op iques, sur la ligne de jonction de leur face supérieure et
de leur face interne, et vont, par leur extrémité antérieure, contribuer à
circonscrire les trous de Monro.
La glande pinéale est comme enchâssée dans la toile choroïdienne qui,
au-dessous du bourrelet du corps calleux (par la partie moyenne de la
grande fente cérébrale de Bichat. Voy. plus loin, p. 643), va se continuer avec
la portion de pie-mère insinuée entre le cerveau et le cervelet. Si on enlève
la glande pinéale et la portion correspondante de la toile choroïdienne et de
la pie-mère, on met à nu : 1“ la commissure blanche postérieure, cordon
blanc fibreux transversal qui relie les extrémités postérieures des deux
couches optiques ; T derrière cette commissure, quatre élévations arron¬
dies : leur ensemble a reçu le nom de tubercules quadrijumeaux, dont deux
antérieurs (tubercules nates) et deux postérieurs (tubercules testes). Ces
tubercules sont formés de substance blanche, du moins extérieurement, et
constituent une masse qui représente la partie supérieure de la protubé¬
rance.
Si le cerveau n’a subi d’autres coupes que les sections méthodiques dont
nous avons fait mention jusqu’ici, on voit le vermis, ou lobe moyen du cer¬
velet, venir presque jusqu’au contact des tubercules testes ou quadrijumeaux
postérieurs. Mais si alors on enlève cette partie moyenne du cervelet par
une coupe horizontale antéro-postérieure, on constate que des tubercules
quadrijumeaux postérieurs part, de chaque côté, un gi’os cordon de sub¬
stance blanche qui se dirige en arrière, en divergeant légèrement, pour aller
se perdre dans la substance centrale des lobes latéraux du cervelet : ces
gros cordons sont les pédoncules cérébelleux supérieurs (ou processus cere-
belli ad testes). Entre le pédoncule cérébelleux supérieur du côté droit et
celui du côté gauche s’étend une lame mince de substance grise entremê¬
lée de couches blanches : c’est la valvule de Vieussens, qui se perd en arrière
dans la portion centrale du cervelet, et est rattachée en avant à la substance
des tubercules quadrijumeaux par deux petits tractus blanchâtres dits
freins de la valvule de Vieussens : de chaque côté des freins de la valvule de
Vieussens naissent les nerfs de la quatrième paire, ou nerfs pathétiques, la
seule paire crânienne dont l’émergence ne se fasse pas au niveau de la base
de l’encéphale (voy. p. 433).
En incisant verticalement d’avant en arrière la valvule de Vieussens et
le lobe moyen du cervelet, on a aussitôt accès dans une cavité losangique qui
n’est autre chose que le quatrième ventricule auquel nous étions déjà ar-
l’ivé précédemment par une voie dillérente, en étudiant, au niveau du bulbe,
les corps restiformes, lesquels forment, en effet, les limites latérales de la
moitié postéro-inférieure de ce ventricule. La cavité du quatrième ventri¬
cule commence, sous la valvule de Vieussens et entre les pédoncules céré¬
belleux, au niveau du bord postérieur des tubercules quadrijumeaux, et se
continue en ce point avec un étroit canal, V aqueduc de Sylvius, qui, creusé
NERFS. — ANATOMIE DU SYSTÈME N. — CENTRES N. — VENTRICULES CÉRÉBR. 441
au-dessous des tubercules quadrijumeaux, va s’ouvrir d’autre part à l’extré¬
mité postérieure du troisième ventricule, sous la commissure blanche pos¬
térieure. La paroi inférieure du quatrième ventricule répond à la partie
postéro-supérieure du bulbe et de la moitié inférieure de la protubérance ;
.elle a la forme d’un losange, c’est-à-dire de deux triangles juxtaposés par
une base commune ; le triangle supérieur est circonscrit latéralement par
les pédoncules cérébelleux supérieurs ; le triangle inférieur est circonscrit
de même par les pédoncules cérebelleux inférieurs (ou processus cerebelli ad,
meduUam oblongatam) ; c’est à ce triangle inférieur qu’on a donné le nom
de calamus scriptorius {ci-àessns, p. à35). Sur la ligne médiane de cette
paroi inférieure du plancher du quatrième ventricule, on remarque un
sillon, dit tige du calamus scriptorius, d’où partent latéralement des
tractus blancs qui se dirigent en dehors et contournent les corps restifor-
mes (près de leur entrée dans le cervelet), pour aller contribuer à la forma¬
tion du tronc des nerfs acoustiques ; on a désigné ces tractus blancs sous
le nom de barbes du calamus scriptorius. Nous signalerons encore, dans
l’intérieur, ou plutôt sur les côtés du quatrième ventricule, deux valvules
semi-lunaires ou valvules de Tarin, lames jnerveuses minces qui se détachent
de la face inférieure de la luette (partie antérieure du vermis cérébelleux)
et se dirigent vers les lobules des nerfs vagues (ci-dessus p. à 35). — Les
autres particularités que présente le quatrième ventricule, et notamment
son plancher (face supérieure du hulhe et de la moitié inférieure de la
protubérance), seront décrites plus loin,. notamment à propos de l’origine
réelle (noyaux) des nerfs crâniens.
h° Des ventricules cérébraux. Du c.anal central de la moelle. — Déve¬
loppement de ces parties. — Nous venons d’indiquer les parties qui constituent
la masse encéphalique, telles qu’elles se présentent lorsqu’on les met à
découvert par une série de coupes méthodiques allant de la face supérieure
vers la profondeur. Comme les cavités (ventricules) ouvertes successivement
par ce mode de préparation constituent, parla nature même des masses ner¬
veuses qui les limitent, des parties des plus importantes à connaître, nous
croyons nécessaire de présenter ici une vue générale de leurs dispositions,
et nous aurons tout d’ahord recours, à cet effet, à l’étude du développement
de l’axe cérébro-spin'al.
L’appareil nerveux central est l’un des premiers à acquérir son individua¬
lité dans le jeune organisme en voie de formation. Aussitôt que les élé¬
ments cellulaires provenant de ta segmentation du vitellus se sont groupés
en trois couches distinctes ou feuillets externe (corné), moyen (vasculo-
moteur) et interne (muqueux) du blastoderme, on voit se dessiner, sur le
feuillet externe, un léger sillon qui indique la direction de l’axe du corps en
voie de formation. Ce sillon est circonscrit de chaque côté par un léger repli
du feuillet externe ; c’est à ces replis qu’on donne le nom de lames médul¬
laires : ces lames, formées essentiellement par le feuillet externe ou corné
dublastoderme, s’élèvent déplus en plus, serapprochentdela ligne médiane,
c’est-à-dire convergent l’une vers l’autre, et arrivent finalement à se toucher
par leur bord libre : elles se soudent alors, et il en résulte que la gouttière
442 NERFS. — AN.4T0MIE
qu’elles circonscrivaient tout d’abord se trouve transformée en un vérilable
canal, complètement clos. Ce canal est le tube encéphalo-rachidien. Dans'
la partie qui constituera la moelle épinière, il ne présente plus guère que'
des modifications histologiques par lesquelles les éléments qui tapissent
ses parois, éléments dérivés du feuillet externe (feuillet corné, nervo-sen-
soriel) donneront naissance aux éléments nerveux (Fnÿ. p. il7), la cavité
du tube se rétrécissant relativement de manière àn’être plus tai’d représenté
que par l’étroit' canal central de la moelle. Mais vers l’extrémité antérieure
du corps de l’embryon, les métamorphoses sont plus complexes et modi¬
fient considérablement les formes du tube encéphalo-médullaire.
En effet, à l’extrémité encéphalique, le tube nerveux présente d’abord
trois renflements vésiculaires, dits, d’après leur ordre de juxtaposition an¬
téro-postérieure, vésicules cérébrales antérieure, moyenne et postérieure
(Fig. 54, -4, B, c).
La vésicule cérébrale antérieure donne bientôt naissance elle-même à un
double bourgeon creux antérieur (fig. 5-5, .4’). Ce double bourgeon con¬
stitue le cerveau antérieur, c’est-à-dire, chez l’adulte, les hémisphères
cérébraux avec les ventricules latéraux dont ils sont creusés. La partie res¬
tante (a fig. 55) de la vésicule cérébrale antérieure représente le cerveau
intermédiaire, c’est-à-dire, chez l’adulte, le troisième ventricule avec les
couches optiques. Les cavités du cerveau antérieur communiquent avec
l’extrémité antérieure de la cavité du cerveau intermédiaire par deux trous,
un de chaque côté, trous qui se rétrécissent de plus en plus et ne sont repré¬
sentés chez l’adulte que par les trous de Monro, dont nous parlerons plus
loin. En même temps, le cerveau antérieur se développe en se dirigeant
en haut et en arrière,, de façon à aller recouvrir les parties les plus posté¬
rieures, et c’est ainsi que les hémisphères cérébraux, plus ou moins déve-
SERFS. — ANATOMIE DU SYSTÈME N. — CENTRES N. — VENTRICULES CÉRÉBR. 443
loppés selon l'espèce animale considérée, arrivent à recouvrir presque tout
le reste de l’encéphale, et que les ventricules latéraux se trouvent en défini¬
tive placés non en avant, mais au-dessus et sur les côtés du ventricule
moyen ou troisième venti’icule {cavité du cerveau intermédiaire) .
Mais jusque-là les deux vésicules des hémisphères et celle du cerveau
intermédiaire (cerveau antérieur et cerveau intermédiaire) forment des ca¬
vités closes communiquant seulement entre elles par les trous de Monro,
mais ne communiquant pas avec l’extérieur, c’est-à dire avec la surface des
hémisphères. Cependant, chez l’adulte, lorsqu’on suit d’ai-rière en avant
la toile choroïdienne (p. 440), dépendance de la pie-mère, c’est-à-dire de
l’enveloppe externe de l’encéphale, on arrive directement dans le troisième
ventricule (cavité du cerveau intermédiaire), dont cette toile foi-me la paroi
supérieure, et par les hords de cette toile (plexus choroïdes) on arrive
d’une façon aussi directe, c’est-à-dire sans rupture ou section de sub¬
stance cérébrale, jusque dans les ventricules latéraux (cavités des deux
hémisphères, du cerveau antérieur). Pour’ expliquer cette disposition, il làut
bien avoir présent à l’esprit la manière dont les vésicules dès hémisphères
cérébraux se sont développées en s’étendant d’avant en arrière et en venant
se superposer à la région des couches optiques (troisième ventricule). En
ce moment, la pie-mère, en voie de formation, forme un repli entre le cer¬
veau intermédiaire (placé en bas) et le cerveau antérieur (ou vésicules des
hémisphères placées en haut). Or il se produit à partir de ce moment trois
transformations qui sont les suivantes : 1“ La paroi supérieure de la cavité
du cerveau intermédiaire s’atrophie et disparaît complètement, de sorte que
cette cavité (troisième ventricule) n’est plus limitée supérieurement que par
la pie-mère (toile choroïdienne); 2“ sur la face interne des hémisphères
’ (paroi interne de chaque vésicule hémisphérique) se produit une atrophie et
une perforation semblable par laquelle la pie-mère envoie dans ces vésicules
(ventricules latéraux) un prolongement vasculaire (plexus choroïdes) ; à
mesure que l’hémisphère se développe d’avant en arrière, cet orifice s’étend
dans le même sens et prend la forme d’une fente (parties latérales de la
grande fente de Bichat) ; 3“ au-dessus de cette fente, les deux hémisphères,
jusque-là indépendants, s’envoient une série de fibres transversales com-
missurales qui constituent en définitive le corps calleux. On comprend ainsi
comment le corps calleux est situé au-dessus de la toile choroïdienne et des
plexus choroïdes des ventricules latéraux, et comment le lieu de passage
de cette toile et de ces plexus forme une grande fente circum-pédonculaire,
dite grande fente de Bichat, dont la partie moyenne donne passage à la
toile choroïdienne, et dont les parties latérales conduisent les plexus cho¬
roïdes dans les ventricules latéraux. Chez la plupart des mammifères
(chien, mouton, lapin, etc.), cette partie latérale de la fente de Bichat est
étroite; mais chez l’homme, les hémisphèi’es se développant d’avant en
aiTière au point d’aller recouvrir le cei’velet, cette fente s’élargit dans le
sens antéro-postérieur, au point de former un large orifice par lequel les
couches optiques (cerveau intermédiaire) entrent dans les ventricules laté¬
raux (cerveau antérieur) ; on s’explique ainsi comment on est amené, en
Ui >’EfiFS. — ANATOMIE DU SYSTÈME N. — CENTRES N. — VENTRICULES CÉRÉBR.
anatomie descriptive, à décrire la face supérieure des couches optiques
comme formant partie de la paroi inférieure des ventricules latéraux
{voy. p. i37), quoique cette manière de considérer les choses paraisse tout
d’abord inconciliable avec la notion des premiers stades du développement,
puisque, nous le répétons, les couches optiques appartiennent en prin¬
cipe au cerveau intermédiaire, tandis que les ventricules latéraux ne sont
autre chose que les cavités des vésicules du cerveau antérieur.
Les transformations que subissent les autres vésicules cérébrales sont
beaucoup plus simples.
Lavésicule cérébrale moyenne (fig. 54 et 55, b) reste indivise : son évolution
ultérieure est assez analogue à celle de la moelle épinière, de sorte que le
cerveau moyen qu’elle forme et qui est représenté chez l’adulte par la l’égion
des tubercules quadrijumeaux, se trouve creusé simplement d’un canal
relativement étroit, l'aqueduc de Sylvius, qui communique en avant avec le
troisième ventricule (ci-dessus p. 440).
La vésicule cérébrale postérieure se divise, comme l’antérieure, en deux par¬
ties : l’une, en avant, constitue le cerveau postérieur (c', fig. 55), représenté
chez l’adulte parla protubérance annulaire et le cervelet ; l’autre, en arrière,
constitue l’arrière-cerveau (c, fig. 55), représenté chez l’adulte par le bulbe.
La cavité de la vésicule cérébrale postérieure reste relativement dilatée et
forme chez l’adulte le quatrième ventricule {ventricule du bulbe, ventricule
du cervelet), qui communique en avant avec l’aqueduc de Sylvius et en
arrière avec le canal central de la moelle.
Il est donc facile de comprendre, d’après ces données fournies par l’étude
de l’état primitif et des modifications que subit le tube encéphalo-médullaire,
comment on peut, en partant du canal central de la moelle, pénétrer dans
le quatrième ventricule, de là dans l’aqueduc de Sylvius, de celui-ci dans la
troisième ventricule, et de ce dernier enfin, par les trous de Monro, dans les
ventricules latéraux.
Mais s’il ne se produisait aucune autre modification, il serait impossible
de pénétrer de l’extérieur, c’est-à-dire de la surface de l’encéphale,
jusque dans les cavités cérébrales sans détruire une couche plus ou
moins épaisse de substance nerveuse. Il n’en est rien, et l’on trouve plu¬
sieurs points où l’on a accès de l’extérieur dans l’intérieur du cerveau, en
détachant simplement la pie-mère : à propos du troisième ventricule et des
ventricules latéraux, nous avons décrit avec soin comment se produisaient
et se transformaient ces sortes de perforations. D’une manière générale, on
peut dire qu’elles prennent naissance de la manière suivante: à leur niveau,
la substance nerveuse embryonnaire, qui forme les parois du tube encéphalo-
médullaire et de ses dilatations vésiculaires, cette substance médullaire em¬
bryonnaire, au lieu de se développer, s’atrophie et disparaît de manière que
les parois des vésicules ne sont plus formées que par la pie-mère, ordinai¬
rement hypertrophiée et très-vasculaire en ces points {plexus choroïdes, qui
s’étendent alors jusque dans les cavités cérébrales). On comprend donc que
les lieux dont nous avons indiqué le mode de formation représentent préci¬
sément les points d’entrée des vaisseaux et des membranes vasculaires (toile
NERFS. — ANATOMIE DU SYSTÈME N. — CENTRES N. — VENTRICULES CÉRÉBR. 445
choroïdienne) que l’on rencontre dans les cavités cérébrales. Ces points sont
les suivants ; 1° à l’extrémité postérieure du vermis du cervelet, c’est-à-dire
vers la pointe du calamus scriptorius ; 2“ au-dessous du bourrelet du corps
calleux : c’est là qu’entre ce bourrelet et la face supérieure des tubercules
quadrijumeaux se trouve ce qu’on appelle la partie moyenne de la grande
fente de, Bichat, par laquelle la pie-mère se prolonge, sous la forme de toile
choroïdienne, jusque dans le troisième ventricule ; 3“ à l’extrémité infé¬
rieure et au bord interne du diverticulum sphénoïdal des ventricules laté¬
raux ; par cette partie, dite portion latérale de la grande fente de Bichat, la
•pie-mère de la base du cerveau, de chaque côté des pédoncules cérébraux
et de la protubérance, se prolonge jusque dans les cavités des hémisphères
cérébraux et s’y continue avec les plexus choroïdes des ventricules laté¬
raux; ces plexus se continuent eux-mêmes, parles trous de Monro,avec les
plexus de la toile choroïdienne du troisième ventricule. jN'ous avons précédem¬
ment étudié en détail ces formations. Il nous sera donc facile, pour présen¬
ter la vue d’ensemble des cavités cérébrales, de pénétrer dans le quatrième
ventricule par l’orifice qu’il présente au niveau du calamus, et de parcourir
par la pensée les cavités des autres ventricules pour venir ressortir au
niveau de la base du cerveau par l’extrémité inférieure de la, corne sphé¬
noïdale ; cette rapide revue nous permettra de revenir sur quelques détails
incomplètement signalés, et d’en indiquer de nouveaux dont la description
eût été donnée d’une manière inopportune avant d’avoir esquissé les modes
de connexions des cavités ventriculaires.
1“ Le quatrième ventricule, ou ventricule du cervelet (cavité de l’arrière-
cerveau et du cerveau postérieur), est situé entre la face postéro-supérieure
du bulbe et la face inférieure du cervelet. Sa paroi inférieure est donc for¬
mée par la dépression losangique (fosse ou sinus rhomboïdal) limitée par
l’écartement des corps restiformes pour la partie inférieure, et pour la
partie supérieure par la ligne de contact entre les pédoncules cérébelleux
supérieurs et la masse bulbo-protubérancielle. Ces mêmes parties (corps
restiformes et pédoncules cérébelleux supérieurs) forment les parois laté¬
rales du quatrième ventricule.'Un léger sillon sépare, sur la partie interne
des corps restiformes, un faisceau bien distinct nommé pyramide posténewre
(fasciculus gracilis des auteurs allemands) ; le reste des corps restiformes
est désigné par les anatomistes allemands sous le nom de fasciculus cunea-
tus. Dans le fond de la fosse rhomboïdale, on remarque encore quelques
dispositions qui méritent d’être signalées, car nous aurons à indiquer plus
tard leurs rapports avec les parties profondes, avec les masses grises cen¬
trales du bulbe. De chaque côté du sillon médian, que nous avons précédem¬
ment décrit sous le nom de tige du calamus scriptorius (p. 441), on voit deux
faisceaux longitudinaux, qui sont généralement désignés sous le nom de
fasciculus teres, mais nous verrons plus tard que cette dénomination a été
employée d’une manière assez confuse par les auteurs : dans la moitié pos¬
térieure (ou inférieure) de la fosse rhomboïdale, ces faisceaux blancs dis¬
paraissent, et à leur place on aperçoit, de chaque côté de la ligne médiane,
une traînée de couleur blanche dite aile blanche interne {voy. plus loin
' IIQ MElîFS. — ANATOMIE DU SYSTÈME N. — CENTUES N. -- YENTRICULES CÉP.Éim.
Noyau de l’hypoglosse) ; plus en dehors, une traînée grise dite aile grise
{voy. Noyaux des nerfs mixtes, spinal, pneumogastrique, glosso-pharyn-
gien), et enfin, tout à fait en dehors, c’est-à-dire en contact avec le hord
interne des corps restiformes, une nouvelle traînée blanche dite aile blanche
externe {voy. Noyaux de V acoustique) .
La paroi supérieure du quatrième ventricule est formée par le, vermis
inferior et par la valvule de Vieussens.
2“ L'aqueduc de Sylvius, ou cavité du cerveau moyen, est réduit à un simple
canal dont la coupe est triangulaire : le niveau de ce canal divise la région du
cerveau moyen en deux parties distinctes : en haut se trouvent les tuber¬
cules quadrijumeaux, en Itas les pédoncules, qui eux-mêmes, nous le ver¬
rons, se composent de plusieurs couches.
3° Le troisième ventricule, ou cavité du cerveau intermédiaire, est une
fente étroite et profonde située entre les deux couches optiques ; nous avons
déjà décrit ces couches optiques avec leurs trois commissures. Nous ne nous
arrêterons donc ici que sur l’étude des parois inférieure et supérieure du
troisième ventricule : 1° La paroi inférieure correspond aux parties que nous
avons étudiées à la hase de l’encéphale sous les noms d’espace perforé
moyen, de lame interpédonculaire, de tuber cinereum, de lame grise sus-
optique. 2“ La paroi supérieure est formée immédiatement par la toile cho-
roïdienne et médiatement par la face inférieure du trigone.
Les trous de Monro {Voy. p. /i39 et 442) font communiquer l’extrémité
antéro-supérieure du troisième ventricule avec les deux ventricules laté¬
raux.
4° Les ventricules latéraux, dont nous avons décrit précédemment les
parois (p. 436) et le mode de formation (p. 442), offrent, dans leur disposi¬
tion générale, une configuration qui mérite d’être définie. Chaque ventricule
latéral représente un véi'itable canal demi-circulaire qui embrasse dans sa
concavité, dirigée en bas et en avant, le pédoncule cérébral et les masses
grises développés à sa face supérieure (corps striés et couches optiques). Ce
canal qu’on pourrait appeler circumpédonculaire, dit Sappey, commence au
centre du lobe frontal et se porte d’abord en dedans et en arrière. Parvenu
vers le bourrelet du corps calleux, il change de. direction pour se diriger
en bas et en dehors, puis en avant et en dedans, et vient se terminer vers
la pointe du lobe sphénoïdal, immédiatement en arrière de l’espace perforé
latéral. De sa partie postérieure se détache un prolongement accessoire, la
corne occipitale, sur la paroi interne de laquelle on trouve une saillie cylin¬
drique dite ergot de Morand, dont l’aspect est analogue à celui du pied
ti’/tippocampe précédemment étudié dans la corne sphénoïdale (p. 438).
La face interne du canal encéphalo-médallaire, c’est-à-dire du canal cen¬
tral de la moelle et des cavités des divers ventricules, ainsi que celle de l’a¬
queduc de Sylvius, est tapissée par une mince membrane dite épendyme,
revêtue elle-même, à sa surface, par un épithélium cylindrique à cils vibra-
tiles. Cependant, au niveau des ventricules cérébraux, cet épithélium, sui¬
vant son siège, se compose de cellules cylindriques ou aplaties ; le passage
des cellules cylindriques aux cellules pavimenteuses se ferait, suivant Mierze-
. NERFS. — ANATOMIE DU SYSTÈME NERVEUX. — CIRCONVOLUTIONS. 4-47
jevvsky, d’une façon insensible et graduelle, à mesure que l’on se rapproche
des points où les ventricules sont en rapport avec l’espace sous-arachnoï¬
dien.
La cavité des ventricules renferme du liquide céphalo-rachidien ; il est, en
effet, facile de constater que l’espace sous-arachnoïdien communique avec
les cavités ventriculaires dans certains points des régions où celles-ci présen¬
tent des orifices donnant passage à des prolongements delà pie-mère (plexus
choroïdes). De ces orifices, les plus importants et les mieux étudiés sont
situés au niveau du quatrième ventricule. A ce niveau, en effet, la cavité de
l’axe cérébro-spinal communique tout d’abord avec l’espace sous-aracbnoï-
dien par un orifice dont la disposition a été décrite pour la première fois
par Magendie : c’est au niveau de la paroi supérieure du quatrième ventri¬
cule, la pie-mère qui forme cette paroi supérieure étant perforée. D’après
-Axel Key et Gust. Relzius, une communication existerait encore sur la
limite antérieure des parties latérales du quatrième ventricule, au niveau du
lieu d’émergence des nerfs glosso-pharyngiens ; J. Mierzejewsky décrit aussi
cette même communication.
IV. CircoDTolutioiis cérébrales. — En étudiant la conformation
extérieure de l’encéphale, nous avons rapidement indiqué la configuration
des principaux sillons qui parcourent la surface du cervelet et le divisent
en lobules, lames et lamelles. La surface du cerveau mérite à ce point
de vue des détails plus précis, surtout aujourd’hui que la physiologie
expérimentale et l’observation clinique sont parvenues à établir, dans cer¬
tains de ces départements, des localisations fonctionnelles, dont quelques-
unes au moins sont incontestables (faculté du langage articulé). Cette sur¬
face des hémisphères cérébraux, lisse chez les vertébrés inférieurs, chez les
oiseaux et chez quelques mammiféi’es, présente déjà chez le lapin des plis
qui la divisent en une série de saillies longitudinales ; ces saillies plus nom¬
breuses et contournées sur elles-mêmes chez le chat, le ehien, acquièrent
leur plus haut degré de développement et de complication chez l’homme :
ce sont les circonvolutions cérébrales (plis cérébraux, gyrï).T)e: toute anti¬
quité les anatomistes ont comparé l’aspect de ces circonvolutions à celui
de la- masse de l’intestin grêle, et on 'croyait volontiers que ce chaos
apparent de saillies et de dépressions n’était pas scientifiquement des-
criptible, car on ne 'supposait pas aux circonvolutions une disposition
constante. Dans les temps modernes, grâce à une série de travaux com¬
mencés avec Vicq d’Azyr (1796) et Sœmmering (1796-1799), continués
avec Desmoulins, Leuret, Foville et Gratiolet, et enfin achevés par les
savants qui se sont consacrés à l’étude de l’anthropologie, et parmi les¬
quels nous devons citer Broca en première ligne, la connaissance des
circonvolutions est arrivée à un degré de précision qui non-seulement en
fait l’une des parties les plus intéressantes de la science anthropologique,
mais encore a rendu possible de nombreuses applications à la physiologie et
la pathologie mentale. C’est pourquoi nous devons résumer ici aussi com¬
plètement que possible l’anatomie descriptive des circonvolutions, remet¬
tant à la seconde partie de cet article l’exposé des quelques données pré-
448 NERFS. — anatomie du système nerveux. — circo.nvolutions.
cises aujourd’hui acquises sur Jeurs fonctions, c’est-à-dire sur les localisa¬
tions cérébrales corticales.
Nous avons vu précédemment, en étudiant la hase du cerveau (p. UZO)
GR sc
que chaque hémisphère pouvait être divisé en trois lobes (frontal,
sphénoïdal, occipital). Mais en examinant la face externe des hémisphères,
on voit que le lobe sphénoïdal n’occupe que la base du cerveau, et que la
masse interposée ici entre la région frontale et la région occipitale doit être
désignée à part, comme une région distincte : on lui a donné le nom de
lobe pariétal, d’après ses rapports avec les os de la calotte crânienne ; nous
avons donc en tout quatre lobes (frontal, sphénoïdal, pariétal, occipital). —
iSERFS. — ANATOMIE DU SYSTÈME NERVEUX. — CIRCONVOLUTIONS. 449
Enfin on désigne sous le nom lobules certaines parties distinctes dans
un lobe; c’est ainsi que la face inférieure du lobe frontal porte le nom de
lobule orbitaire. — C’est sur les parties inférieures, latérales et internes de ces
lobes, que les circonvolutions se trouvent disséminées et sépai’ées les unes
des autres par des sillons, qui prennent parfois le nom àe scissures, lorsque
leur profondeur et la constance de leurs dispositions leur donnent une im¬
portance plus considérable.
1" Circonvolutions du lobe frontal. Ce lobe présente une face inférieure
(dite lobule orbitaire), une face e.xterne (lobe frontal proprement dit) et
une face interne (lobe frontal intenie).
1 cérébral dr
A. — Le lobule orbitaire (fig. 53, f, et lig. 56 en gr et sc) est limité en
dedans par le bord interne de l’hémisphère; en arrière par l’espace perforé
latéral (fig. 56, x) et par l’origine de la scissure de Sylvius, laquelle, nous
l’avons vu (p. 430), se dirige obliquement en arrière et en dehors vers la
face externe de l’hémisphère ; en atteignant cette face, la scissure de Sylvius
se divise en deux branches (en a, fig. 57), dont l’une antérieure, très-courte,
se perd presque aussitôt dans le lobe frontal proprement dit, et l’autre par¬
court un assez long trajet obliquement en haut, puis en arrière (s, fig. 56)
NODV. DICT. DE MÉD. ET CHIR. XXIII. — 29
450 NERFS. — anatomie dü système nerveux. — cibconvouutions.
séparant, sur la face externe des hémisphères, le lobe sphénoïdal du lobe
pariétal.
La surface du lobule orbitaire est parcourue par deux sillons ; ,l’un interne,
rectiligne, antéro-postérieur, loge le nerf olfactif (k, fig. 53), d’où le nom de
sillon olfactif; l’autre externe, dit sillon cruciforme, est formé par un petit
amas de sillons irréguliers qui, dans leur forme la moins compliquée, re¬
présentent assez bien un X ou. un H (voy. fig. 56, sc). De la présence de ces
sillons résultent des plis ou circonvolutions dont l’interne seule (enü’e le
bord interne du lobule et le sillon olfactif) a reçu un nom particulier, celui
de gyrus reclus, vu sa forme régulière et sa direction l’ectiligne antéro-pos¬
térieure (gr, fig. 56); les autres plis, entre lesquels sont tracées les branches
du sillon cruciforme, ont une disposition irrégulière et n’ont pas reçu de
dénomination particulière.
B. — Au lobe frontal proprement dit, on assigne généralement aujour¬
d’hui, comme limite postérieure, un profond sillon ou scissure qui est placé
un peu en avant de la partie moyenne de la face externe des hémisphères :
c’est le sillon de Rolande {sulcus centralis, fig. 57, sr). Ce sillon commence
par sa partie inférieure un peu au-dessus du point où se bifurque là - scis¬
sure de Sylvius, et s’élève obliquement en arrière pour aller atteindre
presque jusqu’au bord supérieur des hémisphères. Ce sillon ou scissure
de Rolande est un des plus importants, comme le montre son apparition
précoce sur les hémisphères encore lisses de l’embryon ; il est, en effet, le
premier sillon qui se dessine après la scissure de Sylvius.
Le lobe frontal est marqué de trois sillons principaux, dont l’un est
postérieur et parallèle au sillon de Rolande, tandis que les deux
autres, sensiblement horizontaux, se dirigent en avant. R en résulte la
présence de quatre circonvolutions ; l’une postérieure, qui forme la lèvre
antérieure du sillon de Rolande, est dite circonvolution frontale ascen¬
dante (fa, fig. 57 et 58), ou circonvolution ascendante antérieure ou circon¬
volution centrale antérieure {premier pli pariétal ascendant de Gratiolet ;
en effet, cet auteur rattachait cette circonvolution au lobe pariétal) ; les
trois autres, horizontales et à direction antéro-postérieure, c’est-à-dire per¬
pendiculaires à la précédente, sont désignées sous les noms de première
(fig. 57 et 58 f‘), seconde (f^) et troisième (f^, id., id.) circonvolutions fron¬
tales, en comptant depuis la supérieure. La première circonvolution fron¬
tale {gyrus supero-frontalis) est le plus souvent dédoublée, c’est-à-dire
formée, dans sa partie moyenne, de deux plis (fig. 58) ; elle longe le bord
supérieur de l’hémisphère, et, arrivée à son extrémité antérieure, se re¬
courbe en bas pour se continuer avec le gyrus reclus que nous avons décrit
à la surface du lobule orbitaire. La seconde circonvolution frontale {gyrus
medio-frontalis) ne présente pas de détail particulier à signaler. Quant à la
troisième circonvolution frontale (gyrus infero-frontalis), ses dispositions
doivent être étudiées avec soin, puisque les travaux de Broca ont démon¬
tré qu’elle est le siège de la faculté du langage. Cette circonvolution, dite
encore circonvolution de Broca, forme à sa partie postérieure une sorte
de pli courbe (fig. 57, F^j, qui entoure la courte branche antérieure (id. a)
NERFS. — ANATOMIE DO SYSTÈME NERVEUX. — CIRCONVOLUTIONS. 451
de la scissure de Sylvius ; c’est dans cette partie courbe, dite pli sourcilier,
que paraît siéger plus particulièrement la faculté du langage.
Fig. 58. — Circonvolutions et sillons de la partie supérieure des hémisplières (*).
(*) SR, sillon de Rolande; — S, scissure de Sylvius FA, circonvolution frontale ascendante; — Ft,
F 2, F 3, première, seconde et troisième circonvolutions frontales; — PA, circonvolution pariétale ascen¬
dante^; — 1* 2, lobule pariétal supérieur ; ~ 3, lobule pariétal inférieur, ou du pli courbe ; — 01,0 2,
C. — Le hbe frontal interne (fig. 59) occupe un peu plus de la moitié de
la face interne des hémisphères, c’est-à-dire de la surface qui s’élève ver¬
ticalement au-dessus du corps calleux; il est limité en arrière par une
ligne qui coupe le bord supérieur de l’hémisphèi’e un peu en ari’ière de
l’extrémité supérieure du sillon de Rolando, visible seulement à la surface
externe des hémisphères.
La surface de ce lobe est parcourue par un long sillon contourné en.S, qui
commenceau-dessous du genou du corps calleux etdécritune courbe parallèle
432 NERFS. — anatomie du système nerveux. — .circonvolutions.
à celle du bord supérieur de ce corps, jusque vers la jonction de ses deux
tiers antérieurs avec sentiers postérieur, où elle se recourbe brusquement en
haut pour arriver jusqu’au bord supérieur de l’hémisphère, marquant nette-
Face interne de l’hémisphère gauche
rconvolution frontale i
le'; — L(i, lobule quadr
irconvolutîon de !
[e rhippocampe ;
'nvolutions temporo-occipi
pénonculc cérébral:
optique
ment en ce point la limite entre la face interne du lobe frontal et la face interne
du lobe pariétal (ou lobule carré) : c’est le sillon dit calloso-marginal.
La présence de ce sillon divise le lobe frontal interne en deux circonvo¬
lutions , l’une supérieure , plus considérable ; l’autre inférieure , plus
étroite ; — la circonvolution interne supérieure (fs, fig. 59) est divisée par
NEf’.FS. — AXATOMIE Dü SYSTÈME NERVEUX. — CIRCONVOLUTIONS. 453
places en deux replis secondaires et n’est, en somme, que la face interne de
la première circonvolution frontale; la partie toute postérieure de cette cir¬
convolution forme le plus souvent une sorte de petit lobule assez nettement
limité en arrière par la portion verticale du sillon calloso-marginal, et en
avant par un sillon oblique qui est le prolongement du sillon qui borde en
avant la circonvolution frontale ascendante. Ce lobule, qui correspond aux
. circonvolutions frontale et pariétale ascendantes de la face externe, c’est-à-
dire aux deux circonvolutions marginales du sillon de Rolande, porte le nom
de lobule paracentral. — La circonvolution frontale inférieure interne (fi) ou
circonvolution de l’ourlet (Foville), gyrus fornicatus, pli du corps calleux,
entoure exactement le corps calleux et se continue en arrière avec les étages
inférieurs de la face interne du lobe pariétal (ou lobule carré), pour aller
recouvrir jusqu’à l’extrémité postérieure ou bouri’eletdu c. rp s calleux et
présenter en ce point, avec les circonvolutions voisines, des connexions que
nous indiquerons plus loin : elle mérite donc bien dans son ensemble, et
eh y rattachant les parties qui appartiennent au lobe pariétal, le nom de
gyrus fornicatus, ou de circonvolution du corps calleux. (Circonvolution
limbique; Broca).
2°. Circonvolutions du lobe sphénoïdal ou temporo-sphénoïdal. — Ce lobe
forme une masse irrégulièrement ellipsoïde, dont une extrémité, l’anté¬
rieure, est libre et dirigée en bas, dont l’autre extrémité est tronquée, et,
formant la base du lobe, adhère aux régions sus-jacentes de l’hémisphère
(lobe pariétal). Ce lobe présente deux faces : l’une externe, l’autre infé¬
rieure ou mieux inféro-interne.
-4. Face externe. — Elle présente (fîg. 57) deux sillons parallèles à la scis¬
sure de Sylvius : l’un supérieur, plus profond, nommé sillon ou scissure
parallèle {sulcus temporalis superior), s’étend en arrière jusqu’au niveau de
l’extrémité correspondante de la longue branche de la scissure de Sylvius,
et se perd dans les plis compliqués de la base du lobe pariétal; l’autre sillon,
sillon temporo-sphénoïdal inférieur, est moins marqué, souvent interrompu
dans son trajet, et s’étend rarement jusqu’à la base du lobe (fig. 57).
De la présence de ces deux sillons résultent trois plis ou circonvolutions
que l’on nomme, en les énumérant de haut en bas, première, seconde, et
troisième circonvolutions temporales. — La première circonvolution tem¬
porale (t‘, fig. 57) est remarquable par sa netteté, et par ses rapports avec
la scissure de Sylvius dont elle forme la lèvre postéro-inférieure, d’où les
noms divers qui lui ont été donnés par les auteurs : pli marginal inférieur
(Gratiolet), partie inférieure de la circonvolution de l’enceinte (Foville),
gyrus inframarginalis (Huschke) ; elle se continue en arrière avec ce que
nous décrirons dans un instant (lobe pariétal) sous le nom de pli courbe.
— Les deux circonvolutions suivantes sont moins distinctes et réunies par
des anastomoses dont la présence a porté quelques auteurs ( S. Pozzi) à les
décrire comme une seule circonvolution (fig. 57, et ï*).
B. La face intéro-interne du lobe temporal (fig. 56 et 59) se continue
sans démarcation bien nette avec la face inférieure du lobe occipital;
aussi les sillons qui la divisent et les saillies quelle présente, allant égale-
— CIRCOiWOLUTIONS.
454 NERFS. — AN.iTOMIE Dü SYSTÈ.ME NERVEUV.
ment de la région tempoi’ale à la région occipitale, ont reçu le
nom de sillons et de circonvolutions temporo-occipitales. Ces sillons sont
au nombre de deux : le premier, en allant de dehors en dedans, sépare la
troisième circonvolution temporale (de la face externe du lobe; t^, lig.
56 et 57) d’avec la première circonvolution temp oro-occipitale, laquelle est
très-forte et marquée d’un grand nombre de petits sillons et de fossettes
secondaires (toC fig. 56). En dedans, cette (■■■convolution est limitée
par un second sillon, au delà duquel on trouve u::e seconde circonvolution
temporo-occipitale, (xo'^, fig. 56), laquelle forme la limite inlerne du lobe
temporal (circonvolution limbique ; Broca) ; en effet, cette circonvolution
forme la lèvre externe de la partie latérale de la grande fente de Bichat, et se
termine en avant en se recourbant en crochet, pour se continuer avec la
saillie de l’hippocampe (dans le diverticulum sphénoïdal des ventricules laté¬
raux); aussi a-t-on donné à cette seconde circonvolution temporo-occipitale
des noms qui rappellent ces rapports importants, et tels que : circonvolution
à crochet, pli unciforme, lobule de l’hippocampe (gyrus Hippocampi) ; au
niveau du bourrelet du corps calleux, cette circonvolution reçoit la partie
terminale de la circonvolution de l’ourlet (circonvolution du corps calleux).
3°. Lobe pariétal. Le lohe pariétal est limité en avant par le sillon de
Rolande, et eh has par la scissure de Sylvius; en arrière, sa limite ne sau¬
rait être aperçue ni comprise sans un examen attentif. Elle est très-visihle
sur les cerveaux de singes (chez les pithéciens, par exemple) et marquée par
un sillon profond, nommé scissure perpendiculaire externe, qui coupe le
hord supérieur de l’hémisphère environ à la jonction de son quart posté¬
rieur avec ses trois quarts antérieurs, en pénétrant profondément dans la
substance cérébrale, de manière à isoler très-nettement le lobe occipital du
lobe pariétal (fig. 60, se). Mais le plus souvent sur l’hémisphère cérébral
humain, considéré par sa face externe, il est très-difficile de reconnaître la
scissure perpendiculaire externe (se, fig. 57), parce qu’elle est presque
complètement oblitérée par des plis de passage, c’est-à-dire par des anasto¬
moses qui unissent les circonvolutions pariétales aux circonvolutions occi¬
pitales; mais sur la face interne de l’hémisphère, celte scissure, qui prend
alors le nom de scissure perpendiculaire interne (pi, fig. 59), est très-vi¬
sible, profondément creusée dans la substance cérébrale et descendant
jusqu’au niveau de l’extrémité postérieure du corps calleux. II est donc
toujours possible, en partant du point où la scissure perpendiculaire
interne coupe le bordsupérieur del’hémisphère, de prolonger par la pensée
cette scissure sur la face externe de l’hémisphère et d’établir ainsi une
limite idéale enti’e le lobe pariétal et le lobe occipital. Nous décrirons
donc au lobe pariétal une face externe et une face interne.
A. Face externe. La partie antérieure de la face externe du lobe pariétal
est formée par la grosse circonvolution qui constitue la lèvre postérieure
du sillon de Rolande, circonvolution pariétale ascendante (pa. fig 57 et 58)
ou circonvolution ascendante postérieure (l’ascendante antérieure apparte¬
nant au lobe frontal), ou première circonvolution pariétale. En arrière de
cette circonvolution, la face exteime du lobe pariétal est divisée en deux par
NERFS. — AN.A.T051IE DU SYSTÈME NERVEUX. — CIRCONVOLUTIONS. 455
un profond sillon qui se dirige d’avant en arrière en décrivant une courbe .
à convexité supérieure; c’est le sillon ou scissure interpariétale, qui en ar¬
rière et en bas va se perdre irrégulièrement dans le lobe occipital. Tout ce
qui est au-dessus de la scissure in ter pariétale forme la circonvolution pa¬
riétale supérieure lig. 57 et 58.), ou seconde circonvolution pariétale :
tout ce qui est au-dessous forme la troisième circonvolution pariétale (p^,
fig. 57 et 58), ou circonvolution pariétale inférieure; mais comme ces cir-
<;onvolutions sont complexes et subdivisées par de petits sillons, on les dé-
0 SE P P P PA R PAFA FA
signe généralement aujourd’hui sous le nom de lobules (lobule pariétal supé¬
rieur etlobule pariétal inférieur). Le lobule pariétal supérieur (dit &\issi lobule
du pli pariétal) commence vers la partie supérieure de la circonvolution pa¬
riétale ascendante, et, parcourant le bord supérieur de l’hémisphère, décrit
une série de flexuosités jusqu’au niveau de la ligne idéale représentant la
scissure perpendiculaire externe, où il se continue, par l’intermédiaire d’une
saillie qu’on appelle premier pli de passage, avec les circonvolutions du lobe
pccipital. Le lobule pariétal inférieur (dit lobule du pli courbe), est un de
ceux qui ont le plus attiré l’attention des anatomistes : il se détache de la partie
inférieure de la circonvolution pariétale ascendante et forme d’abord la
456 NERFS. — an.\tomie du système nerveux. — circonvolutions.
partie postérieure de la lèvre supérieure de la scissure de Sylvius {voy.
iig. 57) : aiTÎvë à l’extrémité postérieure de cette scissure, il augmente de
volume et se bifurque en trois branches, dont deux se dirigent en bas pour
se continuer, l’une avec la première, l’autre avec la seconde circonvolution
temporale, et la troisième se dirige en arrière pour aller, sous le nom de
second pli de passage, se continuer avec les circonvolutions occipitales
(o®, fig. 57) : ce lobule remarquable embrasse donc à son origine la scis¬
sure de Sylvius et encadre de même, par ses deux premières branches, la
terminaison postérieure de la scissure parallèle (du lobe sphénoïdal). Ces
dispositions lui ont valu les noms divers de pli courbe, lobule du pli courbe
{gyrus angularis), partie supérieure de la circonvolution de l'enceinte, la
partie inférieure étant formée parla première circonvolution temporale ci-
dessus, pag. 454.)
B. La face interne du lobe pariétal est très-nettement limitée en arrière
par la scissure perpendiculaire interne, et en aY^ant par la partie postérieure
verticale du sillon calloso-marginal. Cette face présente une forme carrée
assez régulière, d’où le nom de lobule quadrilatère ; comme ce lobule est
situé en avant d’une portion triangulaire du lobe occipital à laquelle les
auteurs allemands donnent le nom de cuneus, on l’appelle aussi præcuneus ;
ce lobule carré est un amas assez irrégulier de saillies et de dépressions
formées par des plis dépendant du lobule pariétal supérieur : il est en
rapport, en avant, avec le lobule paracentral (voy. ci-dessus, pag. 453).
4“. Lobe occipital. Ce lobe, limité par la scissure perpendiculaire interne
et par les lignes idéales qui la prolongent ou la représentent sur les diverses
parties de l’hémisphère, présente à considérer une face externe, une face
interne et une face inférieure.
A. La face externe présente deux sillons antéro-postérieurs, dont le premier
n’est souvent autre chose que la terminaison de la scisssure interpariétale :
ces deux sillons séparent trois circonvolutions (o\ o^, o®, fig. 57 et 58), que
l’on désigne, en les énumérant de haut en bas, sous les noms àe première,
seconde et troisième circonvolutions occipitales. La première circonvolution
occipitale se continue en avant avec le lobule pariétal supérieur par le premier
pli de passage ; la seconde et quelquefois la troisième circonvolutions occipi¬
tales se continuent avec le lobule du pli courbe par le second pli de passage.
Gratiolet a insisté sur l’importance de ces plis de passage (mieux classés par
Pozzi en circonvolutions de passage); en effet ces circonvolutions de passage
cachent la scissure perpendiculaire externe, et par suite établissent une
différence très-nette entre le cerveau de l’homme et celui des singes.
B. La face interne du lobe occipital (fig. 59) est très-nettement limitée en
avant par la scissure perpendiculaire interne (pi, fig. 59). Elle présente dans
sapartieinférieureun sillon profond, horizontal qui, parti de l’extrémité posté¬
rieur de l’hémisphère, vient se jeter dans la partie inférieure de la scissure
perpendiculaire interne au niveau du corps calleux; c’est la scissure hori¬
zontale (h, fig. 56, 58 et 59), plus connue encore sous le nom de sillon des
hippocampes, parce qu’on a supposé que le fond de cette scissure refoule
dans l’intérieur des ventricules leur paroi interne et par là donne lieu à la
NERFS. — ANATOMIE DU SYSTEME NERVE'.TX. — CIRCONVOLUTIONS. 457
formation des saillies intra-ventricuiaires. La partie de la surface interne
ainsi limitée a une forme triangulaire, d’où le nom de cuneus sous lequel
les auteurs allemands désignent ce que nous appelons plus généralement
lobule occipital interne (c, c, lig. 56 et 59). Il n’y a, du reste, rien de parti¬
culier ni d’important à signaler dans les saillies et sillons qui subdivisent
irrégulièrement ce lobule.
C. La face inférieure du lobe occipital ne demande pas une description
particulière, puisqu’elle se continue avec la face correspondante du lobe
temporal, et qu’on y retrouve les mêmes sillons et les mêmes circonvolu¬
tions décrites plus haut sous les dénominations de temporo-occipitales.
(to‘ et To^, lig. 56 et 59).
5” Lobule de l’insula. — Outre les lobes et lobules apparents à la surface
des hémisphères, il est un lohule qui ne peut être aperçu qu’en écartant
les parties qui le cachent, c’est-à-dire en soulevant en haut et en arrière
la partie antérieure du lohe temporal; c’est le lobule situé au fond de la
scissure de Sylvius et nommé insula de Reil. En soulevant les deux lèvres
(circonvolution de l’enceinte, pli courbe) de la scissure de Sylvius, on
voit Vinsula de Reil former au fond de cette scissure une saillie qui rap¬
pelle assez exactement l’aspect d’un poing, ou, pour mieux dire, celui des
quatre derniers doigts fléchis sur fa paume de la main. Cet insula est en
effet composé de quatre circonvolutions courtes, rectilignes, ijnelquefois
bifurquées, dirigées en éventail du bord inférieur vers le bord supérieur, et
séparées par des sortes de rigoles à direction également rectiligne. Ces cir¬
convolutions sont recouvertes par des divisions de l’artère sylvienne. Si on
enlève la couche grise ou substance corticale de l’insula de Reil, on met à
nu une lame de substance blanche que nous étudierons bientôt sous le
nom de capsule externe du corps strié et- au-dessous de laquelle se trou¬
vent les masses grises du corps strié; aussi désigne-t-on souvent Vinsula
de Reil sous le nom de lobule du corps strié.
L’étude des circonvolutions cérébrales est une étude aujourd’hui à l’ordre
du jour, non seulement à cause de son intérêt purement anatomique, mais
encore et surtout à cause des applications cliniques, la pathologie cérébrale
étant aujourd’hui largement entrée dans la voie des localisations. Il ne sera
donc pas inutile d’indiquer ici le procédé mis généralement en usage pour
momifier les cerveaux et les conserver à sec avec toutes leurs particularités
de formes et de développement. Ce procédé, indiqué par Broca, consiste
dans l’emploi de solutions plus ou moins concentrées d’acide nitrique. Le
liquide qui nous a donné les meilleurs résultats est un mélange d’une
partie d’acide azotique pour dix parties d’eau. Dès hémisphères cérébraux
y sont déposés sans aucune préparation préalable et y sont laissés à macérer
pendant trois à quatre semaines. Au bout de ce temps ils ont acquis une
consistance analogue à celle d’une masse de cire à modeler : on les retire
du liquide, on les dépouille avec une grande facilité de l’enveloppe formée
par la pie-mère et on les met sécher sur un coussinet formé soit d’un linge
plié en plusieurs doubles, soit d’une tranche d’une grosse éponge. Au bout
de deux mois l’hémisphère cérébral s’est desséché en acquérant la dureté
458 NERFS. — an.4.tomie du système nerveux. — circonvolutions.
d’un morceau de bois : la dessication lente a été assez régulière pour n’al¬
térer en rien les formes ; les circonvolutions sont plus nettement dessinées
que sur le cerveau frais, parce que les sillons qui les séparent se sont
élargis et les limitent très-nettement. Mais la masse de l’hémisphère a perdu
au moins les trois quarts de son volume. Cette réduction, qui s’est opérée
régulièrement et proportionnellement pour toutes les parties, n’a aucun
inconvénient ; il est même avantageux d’avoir l’hémisphère humain sous
un plus petit volume. — Il n’en est pas de même pour les cervaux des ani¬
maux (chien, lapin, etc.), qu’il est également important de conserver, afin
d’avoir toujours sous la main une pièce qui serve de guide dans les expé¬
riences sur les localisations cérébrales. Ici le ratatinement de la masse
finit par réduire les hémisphères à un trop petit volume. Pour éviter cet
inconvénient, nous avons mis avec succès en usage un procédé de conser¬
vation qui n’est qu’une légère modification d’un procédé récemment indi¬
qué parL. Frédéric (deCand). Après durcissement dans la solution d’acide
azotiquè, le cerveau est plongé dans une solution de bichromate dépotasse :
l’acide chromique, mis en liberté en présence de l’acide azotique, porte
alors au plus haut degré le dui’cissement de la masse cérébrale, qui est en¬
suite placée dans l’alcool à 36 deg., puis dans l’alcool à 40 deg. Le cerveau
est retiré de l’alcool au bout de deux jours, et, après une exposition de
quelques minutes à l’air libre, il est plongé dans de la paraffine fondue et
presque bouillante. Cette matière grasse pénètre la masse nerveuse, et
lorsque celle-ci est retirée et refroidie, elle conserve indéfiniment son vo¬
lume primitif, le volume qu’elle avait après dui’cissement dans l’acide
azotique, c’est-à-dire à peu près exactement son volume normal.
Ce n’est pas tout que de connaître la géographie des circonvolutions cé¬
rébrales : pour que cette connaissance soit utile, il faut y associer celle des
rapports de ces circonvolutions avec les divers points de la voûte crânienne.
C’est à cette étude, aujourd’hui portée déjà fort loin par les recherches de
Broca, Fulhouse, Heftler, Turner, Féré, Paris, etc., qu’on a donné le nom
de topographie crânio-cérébrale. Pour résumer les résultats de ces nom¬
breux travaux, nous aurons recours à l’excellente analyse qu’en a donnée
le docteur G. Kuhff, dans la Revue des sciences médicales (janvier 1877).
Déjà Gratiolèt s’élait occupé de cette question et avait ci’u reconnaître que
le lobe frontal était entièrement contenu sous l’écaille de l’os frontal. Or,
lorsque Broca eut démontré que l’exercice de la faculté du langage est su¬
bordonné à l’intégrité de* la partie postérieure de la troisième circonvolution
frontale gauche, il fut conduit à chercher la position exacte de la petite
région très-circonscrite dont les lésions troublent ou abolissent le langage.
Cette petite poi’tion du cerveau est située au-dessus de la scissure de
Sylviüs et en avant de la scissure de Rolando. Elle fait donc partie du lobe
frontal et dès lors elle aurait dû, d’après la détermination faite par Gratiolèt,
se trouver sous l’écaille de l’os frontal. Or, dans les discussions provoquées
par la question de la localisation de la faculté du langage, on produisit un
certain nombre de faits d’où il résultait que les lésions les plus graves de
Tie qu'on appelait les lobes frontaux, c’est-à-dire les lobes frontaux ostéolo-
NERFS. — ANATOMIE DU SYSTÈME NERVEUX. — CIRCONVOLUTIONS. .i59
giques. pouvaient laisser la parole parfaitement intacte. Broca avait observé
lui-même deux faits de ce genre. Il fut donc conduit à penser que la petite
région dite du langage devait être située en arrière de l’os frontal, c’est-à-
dire, en d’autres termes, qu’en dépit de l’autorité de Gratiolet la scissure
de Rolando devait être placée en arrière de la suture coronale. Les recher¬
ches entreprises à ce sujet confirmèrent cette opinion et montrèrent
définitivement toute l’importance des études de topographie crànio-
céréhrale.
Depuis cette époque, la Société de chirurgie a eu à enregistrer plusieurs
observations (Lucas-Championnière, Terrillon, etc.) dans lesquelles 1 opéra-
rateur a été utilement guidé par la connaissance des rapports du crâne
•et du cerveau ; ces notions, jointes à celle des localisations cérébrales
{voy. ci-après la partie physiologique de cet article), sont indispensables
au chirurgien pour appliquer exactement la trépanation. La notion la plus
générale à retenir à ce sujet se réduit en somme aujourd’hui à une formule
peu compliquée, parce que l’étude des localisations n’a encore donné de
résultats positifs que pour un département trés-circonscrit de l’écorce cé¬
rébrale. Ainsi il suffit de savoir que tous les centres dits moteurs sont grou
pés dans un espace restreint, autour du sillon de Rolando, correspondant
sur le crâne à la région antérieure du pariétal. En plaçant une couronne de
trépan sur la ligne appelée par Broca ligne rolandique, elle sera toujoui’s à
cheval sur le sillon. Il n’est besoin, dit Lucas-Championnière, de connaître
qu’un seul point de repère, qu’on trouve toujours facilement, c’est l’apo¬
physe orbitaire externe. Ce point déterminé, on arrive, à l’aide de quelques
mesures, à trouver la ligne rolandique avec la précision nécessaire pour là
pratique. — Ces applications chirurgicales recevront de plus amples dévé-
loppements à l’article Trép.an.ation. Nous devons seulement donner ici
encore quelques détails sur les procédés employés par Broca pour établir
les données positives de la topographie crânio-cérébrales, données qui, si
elles ne trouvent pas toutes encore leurs applications pratiques, ne sau-
l’ont manquer de les rencontrer lorsque des localisations cérébrales
auront été déterminées sur une plus grande étendue de la surface des
hémisphères.
Le procédé employé par Broca est connu sous le nom de 'procédé des fiches.
Il consiste, d’une manière générale, dit Kuhff, à denuder la calotte crâ¬
nienne et à pratiquer, sur des points systématiquement marqués d’avance,
des perfoi-ations au foret, par lesquelles on enfonce dans la substance cé¬
rébrale des fiches de bois de 2 à 3 centimètres de long. Après cette opéra¬
tion, on ouvre le crâne à la scie, en faisant passer la coupe circulaire aussi
bas que possible, on incise la dure-mère et on enlève à la fois le cerveau,
la dui’e-mère delà voûte crânienne, la faux du cerveau et la calotte crânienne.
Le cerveau est ensuite extrait de cette calotte. Il est alors facile, au moyen
des fiches, qui représentent sur le cerveau la position des principaux points
de la voûte crânienne, de déterminer par la mensuration les rapports d’un
point quelconque du cerveau. Voici les principaux résultats obtenus par
cette méthode :
460 NERFS. — ANATOMIE DU SYSTÈME NERVEUX. — STRUCTUnE DE LA MOELLE.
1° La scissure de Rolando est postérieure à la suture coronale ; l’extré¬
mité supérieure de la scissure de Rolando est, en efiét, à 47 millimètres en
arrière de cette suture ; son e.xtrémité inférieure est de 28 millimètres en
arrière de la suture fronto-pariétale et à 4 millimétrés au-dessus de la
partie initiale de la suture pariéto-temporale.
2" L’origine antérieure de la scissure de Sylvius est située à 5 millimètres
en arrière du point ptérique (point de rencontre des sutures du front’al et
du pariétal avec la grande aile du sphénoïde ou ptère) ; le trajet moyen de
sa branche postérieure coïncide avec la suture temporale.
3“ La scissure occipitale externe est le plus souvent parallèle et sous-
jacente à la suture lambdoïde.
Y. Oistribniiou de la substance gpîse et de la substance
blanche dans les centres nerveux. — Cette étude, pour être exposée
aussi simplement que possible, doit être faite au niveau ; 1° de la moelle
épinière; 2° du bulbe et de la protubérance^ jusqu’aux pédoncules
cérébraux; 3“ au niveau des pédoncules cérébraux, des couches optiques
et des corps striés ; 4° et enfin au niveau des hémisphères cérébraux et
cérébelleux. — Dans chacun de ces segments, artificiellement établis uni¬
quement pour la commodité de la description, nous décrirons successive¬
ment la substance blanche et la substance grise.
1° Moelle épinière. — Dans toute la longueur delamoelle épinière, les dis¬
positions relatives que présentent la substance grise et la substance blanche
sont à peu près constantes, sauf quelques différences dans l’étendue (roi/,
fig. 50, B à f) que présentent ces substances sur une coupe perpendiculaire
à l’axe du cordon spinal (voy. p. 426).
On distingue toujours ; les cordons antérieurs, les cordons latéraux, les
cordons postérieurs et la commissure blanche antérieure. Celle-ci se présente
à une étude attentive comme formée non de fibres transversales unissant
directement les masses grises du côté droit à celles du côté gauche, mais
bien par des fibres obliques, entre-croisées, qui vont du cordon blanc
antérieur droit, par exemple, à la substance grise du côté gauche, et du cordon
blanc antérieur gauche à la substance grise droite : il y a là une véritable dé¬
cussation partielle {voy. plus loin. Physiologie de la moelle,, l’importance phy¬
siologique de cette décussation), qui devient très-prononcée en certaines ré¬
gions, comme par exemple au niveau du renflement sacré de la moelle des
oiseaux. Dans un travail entrepris avec le professeur Sappey (Académie des
sciences, janvier 1876) sur les cordons nerveux qui relient l’encéphale à la
moelle, nous nous sommes attachés à préciser la disposition des cordons blancs
delamoelle et le mode selon lequel ils se déçussent, soit déjà dans la moelle
épinière, soit à un niveau supérieur. Pour les trois corddns blancs de la moelle,
nous avons adopté les dénominations suivantes : P cordon anléro-interne (1,
fig. 61), limité en dedans par le sillon médian antérieur, et en dehors par
la corne grise antérieure; 2° cordon antéro-latéral (cordon latéral des
auteurs) (2, fig. 61), plus volumineux que le précédent et remplissant tout
l’espace entre la corne antérieure et la corne postérieure; 3° cordon posté¬
rieur (3, fig. 61) s’étendant de la corne postéi’ieure au sillon médian posté-
NERFS. — ANATOMIE Dü SYSTÈME NERVÉÜX. — STRUCTURE DE LA MOELLE. -iGi
rieur. — Le cordon anléro-interne (cordon antérieur des auteurs), s’entre¬
croise, comme nous venons de l’indiquer à l’instant, avec celui du côté
opposé sur toute la longueur de la moelle, et forme ainsi la commissure
antérieure (en x, fig. 61).
Il y a toujours, dans chaque masse de substance grise latérale, une
corne antérieure (ca, fig. 61), remarquable par ses grosses cellules multipo-,
laires placées en petits groupes distincts, et une corne postérieure (cp,
fig. 61), où les cellules sont plus petites, de formes très-variables, à prolon¬
gements généralement peu distincts. — Dans la partie grise intermédiaire
à la corne antérieure et à la corne postérieure, on distingue, plus spéciale¬
ment dans la région thoracique, un groupe de cellules, généralement arron¬
dies, à prolongements distincts : ce groupe, qui forme par son ensemble
Fig. 61. — Schéma d’une coupe de la moelle
cervicale au niveau des racines de la pre¬
mière paire rachidienne Ç) .
Fig. 62.
bulhe
sement des pyramides (partie
(*) a, sillon médian anlérieur; — p, sillon médian postérieur; — i, cordon aiitéro-intcrne ; — 2, cordon-
antérolatéral; — 3, cordon postérieur : — x, commissure blanche (fibres décussées) ; — C-A, corne anlé-
(**) i , 2, 3, cordons antéro-interne, antéro-latéral et postérieur ; — C.A, RA, cornes et racines antérieures ;
été détachée; — x, entre-croisement des cordons latéraux allant fermer les pyramides (P, P’) ; — NP, noyau
des pyramides postérieures ; — aelp, silions médians antérieur et postérieur.
une véritable coloiiue, a reçu le nom de noyau de Stilling ou de colonne vési¬
culaire de L. Clarke.
2° Bulbe, protobér.ance, pédoncules cérébr,aux.
A. Substance Manche du bulbe, de la protubérance et des pédoncules. —
Quand on examine une coupe de la partie supérieure de la moelle cervi-'
cale, près du collet du bulbe, on observe, à quelques différences près dans
le contour des parties, les mêmes dispositions dans la substance grise et les
cordons blancs ; mais on remarque que les côtés de la substance grise,
dans sa limite concave entre les cornes antérieure et postérieure, sont
moins nettement circonscrits : en ce point la substance grise semble
s’étendre en dehors sous forme de réseau et aller empiéter sur le ten’itoire
des cordons blancs latéraux (voy. fig. 61). Cet aspect, auquel on a donné
462 NEUFS. — anato.mie 0ü systè.we nerveux. — structure du bulbe.
le nom de formation réticulée de Deiters , est dû en réalité à ce qu’à ce niveau
les cordons latéraux se massent en petits faisceaux distincts, qui pénètrent
dans la substance grise et vont bientôt la traverser entièrement de dehors
en dedans et d’arrière en avant, pour s’entre-croiser, celui de droite avec
celui de gauche, ainsi qu’on l’ohserve à un niveau un peu plus élevé
(fig. 62).
Ce niveau est celui du collet du hulbe : l’entre-croisement, bien connu,
qu’on observe sur ce point, est exclusivement formé par les cordons laté¬
raux (ou antéro-latéraux proprement dits) ; les cordons antéro-internes et
postérieurs n’y prennent aucune part. Cet entre-croisement se produit de la
manière suivante : les deux cordons antéro-latéraux s’inclinent l’un vers
l’autre, pour sè porter en dedans (a?, fig. 62), en avant et en haut, et se
déçussent par couches successives qui s’étagent de has en haut : les couches
les plus internes se rapprochent en effet du canal central, puis échan-
crent les cornes antérieures au niveau de leur continuité avec k substance
grise qui entoure le canal central ; d’autres couches blanches obliques
s’ajoutent aux précédentes, agrandissent l’échancrure et enfin la complètent
de telle sorte que les deux cornes antérieures se trouvent en fin de compte
complètement décapitées. Après leur entre-croisement, les deux cordons
montent parallèlement sur les côtés du sillon médian antérieur, celui de
droite occupant le côté gauche du sillon et réciproquement. C’est ainsi que
se trouvent constituées les pyramides antérieures du hulbe, ou pour mieux
dire la portion motrice des pyramides (p et p', fig. 62), portion remarquable
■par l’aspect fasciculé qu’elle présente sur les coupes. Cette partie motrice
des pyramides passe du bulbe dans la protubérance, traverse celle-ci, s’étale
ensuite largement sur la face inférieure des pédoncules cérébraux (étage
inférieur des pédoncules) et se porte vers les corps striés, dont elle con¬
stitue les couches blanches.
Nous avons dit que les cordons latéraux formaient, après leur entre-croi-
sem.ent, la portion motrice des pyramides : la portion sensitive est formée
par les cordons postérieurs, dont nous avons décrit, avec Sappey, l’entre¬
croisement : en effet, les deux cordons postérieurs de la moelle, parvenus
au-dessus de l’entre-croisement des cordons antéro-latéraux, se comportent
comme ceux-ci, mais ils ne commencent à s’entre-croiser que lorsque
l’entre-croisement des précédents est tout à fait terminé. On les voit alors
s’infléchir en avant {x, x, fig. 63) et se décomposer en un certain nombre
de faisceaux, qui décapitent la corne postérieure en traversant son extré¬
mité profonde et qui contournent ensuite la substance grise située au devant
du canal central, pour se porter, ceux de droite vers le côté gauche, et ceux
de gauche vers le côté droit (a;', fig. 63). Ainsi entre-croisés, les deux cor¬
dons postérieurs forment d’abord un large raphé triangulaire, à base posté¬
rieure (x') ; mais bientôt Ce raphé épais s’allonge d’arrière en avant, en pas¬
sant entre les cordons antéro-inlernes qu’il sépare, et ne tarde pas à prendre
la figuré d’un coi’don à coupe rectangulaire appliqué derrière la portion
motrice des pyramides, et divisé en une moitié droite et une moitié gauche,
d’autant plus distinctes que l’entre-croisement s’achève; lorsque celui-ci
^'EI{FS. — ANATOMIE DO SYSTÈME NERVEUX. — STRUCTURE DU BULBE. 463
est complété, les deux cordons postérieurs de la moelle se trouvent en défi¬
nitive appliqués à la portion motrice des pyramides, dont ils constituent la
couche profonde ou sensitive. Cette partie sensitive des pyramides s’engage
aussi dans la protubérance, la traverse, et vient prendre part à la constitu¬
tion des pédoncules cérébraux ; mais elle fait partie de l’étage supérieur
des pédoncules et va se perdre dans les couches optiques, au lieu d’aller,
comme la portion motrice, jusqu’au niveau des corps striés.
Que deviennent donc les cordons antérieurs ou antéro-internes de la
moelle épinière? Vu la disposition des entre-croisements que nous venons
de décrire, ces cordons, tout en restant parallèles, se trouvent déplacés, de
telle sorte que, antérieurs dans la moelle, ils occupent dans le bulbe sa
partie centrale, puis répondent bientôt à sa face postérieure. On les voit
ainsi, par suite de leur déplace-
, ment progressif, arriver jusqu’à la
paroi inférieure du quatrième ven¬
tricule,' c’est-à-dire qu’ils devien¬
nent postéro-supérieurs. C’est dans
cette situation, toujours sous-ja¬
cents au plancher gris du qua¬
trième ventricule, qu’ils traversent
la protubérance et viennent pren¬
dre part à la constitution de l’é¬
tage supérieur des pédoncules cé¬
rébraux, pour aller pénétrer dans
les couches optiques.
Nous connaissons donc mainte¬
nant le trajet, au niveau du bulbe,
des cordons blancs, de la moelle
épinière ; mais dans le bulbe se
trouvent de nouveaux cordons
blancs ; ce sont ceux qui occupent Pf. décussation précédente (fig. C2) et pos-
. . , ^ ^ ^ téneur; —a; te, libres venant des cordons postérieures et
la place laissée libre par les cor- s’entre-croisant en æ’ ; — P, P’ pyramides, (partie motrice
‘ dons postérieurs et qui forment des X^s“rësSorLs!’'“‘‘“‘'' “
les limites latérales du quatrième •
ventricule, ce sont, en un mot, les corps restiformes. Ces corps restiformes,
si bien nommés par les anciens processus cerebelli ad medullam oblongatam
(ÔR, fig. 65), pai’aissent être en effet des faisceaux blancs, qui, venus du
cervelet, descendent vers le bulbe où ils se résolvant, par leur face pro¬
fonde ou adhérente, en une infinité de tractus blancs, lesquels, sous le
nom de fibres arciformes, sillonnent la substance du bulbe sous la
' forme de fibres à trajet curviligne, les unes superficielles, mais la’plupai’t
profondes.
Dans la protubérance, à part quelques faisceaux nerveux radiculaires (tri¬
jumeau), on- ne ti’ouve comme fibres blanches longitudinales que les fais¬
ceaux blancs précédemment indiqués, c’est-à-dire (p,p, fig. 64,65,66,67
et 69) la portion motrice des pyramides (continuant les cordons aiitéro-
464 NERFS. — ANATOMIE DD SYSTÈME NERVEUX. — STRUCTURE DU BULBE.
latéraux), leur portion sensitive (cordons postérieurs de la moelle) et les
cordons antéro-internes prolongés. Mais on trouve de plus, surtout dans les
couches inférieures superficielles de la protubérance, un grand nombre de
faisceaux blancs transversaux (pr, fig. 65,66,67). Ceux-ci forment une pre¬
mière couche inférieure ou superficielle, qui recouvre les pyramides (portion
motrice), et une seconde couche profonde, qui passe entre la portion motrice
et la portion sensitive des pyramides et établit déjà ainsi une démai’cation
nette entre les faisceaux blancs longitudinaux qui formeront l’étage supé¬
rieur ou calotte et ceux qui formeront l’étage inférieur ou pied des pédoii-
cules cérébraux.
Nous allons voir bientôt comment la distribution de certaines parties de
substance gvïse ilocusniger) indique définitivement cette distinction de deux
étages dans le pédoncule. Mais pour finir l’étude des parties blanches cons¬
tituantes, indiquons encore ce fait qu’au niveau des pédoncules de nou¬
veaux faisceaux blancs viennent s’adjoindre aux faisceaux prolongés depuis
la moelle ; comme au niveau du bulbe (corps restiformes), ces nouveaux
faisceaux blancs sont des fibres cérébelleuses : ce sont les pédoncules céré- _
belleux supérieurs. Les pédoncules cérébelleux supérieurs, émergeant du
cervelet, occupent d’abord, sur les parties latérales de la moitié supérieure du
quatrième ventricule, une position analogué à celle que les corps restifor-
raes occupaient à la moitié inférieure de ce même ventricule ; mais, à me¬
sure qu’ils se dirigent en haut et en avant, ils se rapprochent de la ligne
médiane, pénètrent dans l’étage supérieur du pédoncule, et, sans se mêler
intimement aux fibres blanches de cet étage, atteignent la ligne médiane,
s’y entre-croisent, et, après une décussation complète, vont se perdre
dans les couches optiques.
B, Substance grise du bulbe, de la protubérance et du pédoncule cérébral.
— Au premier abord, par l’inspection de coupes faites à différents niveaux
dans le bulbe et la protubérance, il semble que la substance grise de ces
parties ne rappelle en rien la disposition de la substance grise de la moelle.
Mais une étude attentive de nombreuses coupes échelonnées graduellement
de bas en haut permet de constater quül est. possible de reconnaître, dans
le bulbe, la protubérance et les pédoncules cérébraux, des parties grises
dont les unes représentent les cornes antérieures et les cornes postérieures
de la moelle prolongées jusque dans les étages supérieurs (comme les cor¬
dons blancs médullaires), tandis que les autres sont des amas gris surajoutés
(de même que les cordons blancs surajoutés : corps restiformes, pédon¬
cules cérébelleux). -
a. Masses grises qui prolongent les cornes antérieures. — Ces masses repré¬
sentent les noyaux d’origine des nerfs moteurs bulbaires et protubérantiels.
Lorsque' les cordons antéro-latéraux ont, par leur décussation, décapité les
cornes antérieures (fig. 62 et 63) ainsi que nous l’avons décrit précédem-,
ment, chacune de ces cornes se trouve divisée en deux parties distinctes ;
1“ l’une, la base de la corne, reste contiguë au canal central (r’a’, fig. 62 et
c’a’, fig. 63), se prolonge sur toute la longueur du plancher du quatrième
ventricule, de chaque côté de la ligne médiane, et y forme les amas connus
NERFS. — . ANATOMIE DU SYSTÈME NERVEUX. — STRUCTURE DU BULBE. 165
SOUS les noms A&noyaude l’hypoglosse (nh, fig. Qk), de noyau commun du facial
et du moteur oculaire externe (facial supérieur) , (m, fig. 65 et 66) ; plus haut, au
niveau des pédoncules cérébraux, au-dessous de l’aqueduc de Sylvius et de
chaque côté de la ligne médiane, cette prolongation de la base de la corne
antérieure s’éteint en formant le noyau d’origine du moteur oculaire com¬
mun et dn pathétique (c'a', fig. 69). — 2° L’autre partie, la tête de la corne
décapitée, se trouve rejetée en avant et en dehors (ca, fig. 63) ; mais elle ne
disparaît pas, comme on a paru généralement le croire, seulement les amas
gris qu’elle forme sont coupés et fragmentés par le passage des fibres
arciformes venues du corps restiforme. Une étude attentive, à l’aide de nom¬
breuses coupes, permet de constater que cette partie toute périphérique et
isolée de la corne antérieure donne naissance d’abord à la formation grise
connue sous le nom de noyau antéro-latéral depuis les travaux de Stilling,
Kôlliker, L. Clarke et J. Dean. Ce noyau antéro-latéral (s et x'a' fig. 64) est
Fig. 6i. — Schéma d’une coupe de la partie moyenne du bulbe rachidien f).
(') P, P. pyramides; — C, G, plancher du 4® ventricule ; — H, fibres radiculaires du nerf grand hypoglosse ;
XH, noyau classique du grand hypoglosse ; — N'H', no^'an accessoire de l’hypoglosse ; — S, noyau accessoire
(moteur) des nerfs mixtes; — PN, noyau sensitif des nerfs mixtes (gîosso-pharyngien, pneumogastrique, spiual);
~ NR, noyau des corps restiformes ; — CP, substance gélatineuse de Rolando (tête de la corne postérieure);
— T, racine ascendante du trijumeau; — M, fibres radiculaires du nerf pneumo gastriqfue ; — 01, lame
grise olivaire; — R, noyau juxta-oîivaire interne; — T, noyau juxta-oîivaire externe; — X, X, raphé.
le noyau moteur des nerfs mixtes, c’est-à-dire du spinal, du pneumo gas¬
trique et du glosso-pharyngien (s, fig. 64) ; il représente aussi, par ses parties
les plus internes (le plus souvent fragmentées par le passage des fibres arci¬
formes), un noyau antérieur accessoire de l’hypoglosse (n'h', fig. 64). Plus
haut, au niveau du plan de séparation entre le bulbe et la protubérance, les
formations grises qui font suite au noyau antéro-latéral, c’est- à-dire à la
partie détachée de la corne antérieure, sont représentées par le noyau infé¬
rieur du facial (fi, fig. 65 et 66), par le noyau masticateur du trijumeau, ce
dernier noyau étant situé en pleine protubérance, à peu près au niveau
mêmede l’émergence du nerf(MA, fig. 67), et enfin par une partie dunoyau
commun du moteur oculaire commun et du pathétique (c'.a', fig. 69).
NODV. DICT. DE MÉD. ET DE CHIR. ' XXIII. — 30
-466 ÎVERFS. — AN.4.T0MIE DU SYSTÈME NERVEUX. — STRUCTURE DU BULBE.
b. Masses grises qui prolongent les cornes postérieures. Les cornes posté¬
rieures sont décapitées, comme les cornes antériem’es, mais seulement par
le passage des cordons postérieurs marchant vers leur décussation, ainsi
que nous l’avons décrit précédemment (fig. 63); comme pour les
cornes antérieures, une partie des cornes postérieures, leur base, reste
contre le canal central, et une autre partie, la tête, est rejetée vers la
périphérie.
1° La hase de la corne postérieure présente des modifications imDortantes
déjà au-dessous du niveau où les cordons postérieurs se dirigent vers leur dé¬
cussation (fig. 62) : elle envoie, en effet, dans la partie la plus interne de ces
cordons (dans les cordons grêles ou pyramides postérieures) un prolonge¬
ment gris, dont la signification est inconnue et qu’on a nommé noyau des
cordons grêles' ou post-pyramidaux [ts p, fig. 62 et 63) ; plus haut, un prolon¬
gement semblable va s’irradier dans les corps restiformes et porte le nom
de noyau restiforme (n r, fig. 63 et 64). Mais à mesure que le canal central
s’étale pour former le plancher du quatrième ventricule, la base de la corne
postérieure, que ne recouvrent plus les cordons postérieurs, se trouve à
découvert sur ce plancher (fig. 64), dont elle forme les parties externes (p n),
en dehors des masses grises situées de chaque côté de la ligne médiane et
appartenant à la hase de la corne antérieure (n h). Il est, en effet, facile de
comprendre que le canal central s’étalant en plancher du quatrième ventri¬
cule, les bases des cornes antérieures et postérieures, qui confinaient au
canal, doivent devenir les parties grises de ce plancher et se placer, les
NERFS. — ANATOMIE DU SYSTÈME NERVEDX. — STRUCTÜRE DU BULBE. 467
cornes antérieures (base) en dedans, c’est-à-dire de chaque côté de la ligne
médiane, les cornes postérieures (base) en dehors. Ces masses grises exter¬
nes, faisant suite, nous ne craignons pas de le répéter encore, à la base des
cornes postérieures,. se trouvent ici, comme dans la moelle, en rapport avec
des racines sensitives , et en effet les noyaux qu’ elles forment sont connus sous
le nom de noyaux sensitifs des nerfs mixtes, c’est-à-dire du spinal, du glosso-
pharyngien et du pneumogastrique (pn, li;
elles constituent une vaste surface grise
dans laquelle s’implantent les barbes
du calamus et qui représente l’un des
centres bulbaires du nerf acoustique
(a'c', fig. 66); plus haut enfin, la base
des cornes postérieures se termine
en s’étalant sur la partie supérieure
du plancher du quatrième ventricule,
où elle forme l’une des masses d ori¬
gine du trijumeau (tt, fig. 67).
Avant de passer à l’examen de ce
que devient la tête de la corne posté¬
rieure, nous allons immédiatement
utiliser les détails anatomiques dans
lesquels nous venons d’entrer, en les
appliquant à l’interprétation des diffé¬
rentes parties que l’on observe sur le
plancher du quatrième ventricule.
Lorsqu’on met à jour la cavité de ce
ventricule, en enlevant le cervelet et
;. 6i) ; au-dessus de ces noyaux,
Fig. 66. — Disposition des noyaux des
nerfs bulbo-protubérantiels relativement
sectionnant ses pédoncules (fig. 66 : 1 , <1“ quatrième ventricule ( ) .
pédoncule cérébelleux supérieur; 2, — Pédoncule cérébelleux supérieur seetion-
t, „ ■ né;— 8, nerf acoustique; — B, réi^ion d’où naît une
«dm moyen; 5, tdm mlerieu?), on partie du trijumeau (loCMScœraleush-C, saillie
voit que son plancher, en forme de lo- correspondant au noyau commun du facial et du
a J moteur oculaire externe; -A, région du noyau
sange, correspondant a la face postero- du moteur oculaire commun et du pathétique
supérieure du hulbe et de la protubé- dTracoSuque '(aüeUaMÏe Stlrne) ; -F.' nojmu
rance, présente de légères saillies for- du grand liypoglosse (alIe Manche interne) ; —
/ , Tl , - E, sailliaqui correspond, successivement et de haut
mees par les radicules nerveuses (8, en bas, aux noyaux du glosso-pUaryn^isn, du
nerf acoustique) et surtout par les pneumogastrique et du spinal (alle grise),
noyaux des nerfs : en b (fig. 66) est le
locus cœruleus, partie grise formant l’un des noyaux d’origine du trijumeau ;
en c (fig. 66) se trouve une saillie (eminentia teres) qui correspond au noyau
commun du facial et du moteur oculaire externe (en m, fig. 65); en a est la
région où se trouve (sous l’aqueduc de Sylvius) le noyau du moteur oculaire
commun et du pathétique (en c'a', fig. 69). Dans le triangle situé au-des¬
sous des barbes du calamus (figurées en 8), on distingue, de chaque côté,
entre le corps restiforme et la ligne médiane, trois régions triangulaires,
qui sont, en allant de dedans en dehors : en f le noyau du grand hypoglosse
{aile blanche interne)-, en e le noyau sensitif du spinal, du pneumogas-
468 NERFS. — ANATOMIE DU SYSTÈME NERVEUX. — STRUCTURE DU BULBE. '
trique et du glosso-pharyngien {aile grise) ; en d le noyau de l’acoustique
{aile blanche externe).
2° La tête de la corne postérieure se trouve fortement rejetée en dehors ,
déjà au-dessous du niveau où se fait l’entre-croisement des cordons posté¬
rieurs {voy. fig. 62 et 63). Cette tête, suivant le mouvement général par
lequel toutes les parties postérieures de la moelle se portent, dans le bulbe,
en avant et en dehors, est dès lors fortement éloignée de sa congénère
du côté opposé, de façon à atteindre les couches superficielles des parties
latérales du bulbe; ce qu’on nomme en anatomie descriptive tubercule
cendré de Rolande n’est autre chose que la tête de la corne postérieure deve¬
nue plus ou moins apparente à l’extérieur, selon les sujets, tant est mince
la couche de substance blanche qui la sépai’e delà surface du bulbe. A mesure
qu’on observe des coupes faites à un niveau plus élevé dans le bulbe et
même dans la protubérance, on voit toujours cette tête de la corne posté¬
rieure (fig. 6à, 65, 66, 67) et on constate qu’elle occupe toujours une po¬
sition de plus en plus antérieure; en même temps, on voit se grouper à
son bord externe (finalement bord antérieur) un cordon de fibres blanches
(t, fig. 64 à 67), qui montent avec elle jusque dans la partie moyenne de
la protubérance ; à ce niveau (fig. 68), ce cordon se dirige en avant et
Fig. 67. — Schéma d’une coupe de !a protubérance (au niveau de son bord inférieur) (*).
(*) — P. Pr, T, CP, ME, M, comme dans la figure précédente; — FT, partie supérieure du fascicuLiis
E, pj, et recevant encore quelques libres radiculaires du noyau inférieur (FI) ; — OS, olive supérieure; —
A'C' noyau de racoiistiquc.
forme la plus grande partie du trijumeau, dont il représente la racine infé-
l’ieure ou bulbaire ; c’est à ce niveau que s’arrête la tête de la corne posté¬
rieure (fig. 67, c p). Nous avons vu que là aussi les masses de substance
grise qui font suite à la tête de la corne antérieure constituaient le noyau
moteur (masticateur) du trijumeau et se terminaient un peu plus haut,
sous l’aqueduc de Sylvius (région des pédoncules) par le noyau du moteur
oculaire commun et du pathétique (cV, fig. 69). Les formations termi¬
nales des têtes des cornes antérieures et postérieures se trouvent ainsi
presque côte à côte dans la protubérance et les pédoncules; ces foi’mations,
c’est-à-dire ces noyaux terminaux, sont placés, au niveau de l’émergence
du trijumeau, le noyau moteur en dedans, la masse grise dite noyau
sensitif en dehors, absolument comme, sous le plancher du quatrième ven¬
tricule, les noyaux moteurs et les noyaux sensitifs sont disposés, les
premiers de chaque côté de la ligne médiane, les seconds dans les régions
latérales externes.
c. Masses grises bulbaires, protubérantielles et pédonculaires de nouvelle for¬
mation. — Ces couches grises, qu’il est impossible de considérer comme une
prolongation de l’axe gris de la moelle, sont nombreuses ; mais à aucune d’elles
il n’est possible d’assigner aujourd’hui une signification physiologique : on
les a nommées soit d’après leur situation, leurs rapports, soit d’après leur
configuration. Ce sont : — Les noyaux pyramidaux ; on désigne sous ce nom de
minces couches de substance grise qui se montrent sur le bord antérieur ou
le bord interne des pyramides antérieures, dans une proportion et avec des
dispositionstrès-variablesselonles sujets (wÿ.fig. 6à). — Les noyaux olivair es;
on désigne sous ce nom une lame grise, bizarrement contournée, qu’on ren¬
contre, dans toute la longueur du bulbe, à l’intérieur de la saillie désignée
sous le nom d’olive, d’après sa conformation extérieure : cette lame grise oli-
vaire (o i, fig. 6à) est flanquée en dedans et en dehors de petites lames grises
isolées, dites noyau juxta-olivaire interne (t, fig. 64) et noyau Juxta-olivaire
externe (r, fig. 64) ; c’est entre la lame olivaire proprement dite et le noyau
ju.xta-olivaire interne que passent les fibres radiculaires du nerf grand hypo¬
glosse (h, fig. 64), pour, de leur noyau d’origine, atteindre leur ligne d’émer¬
gence (sillon qui sépare la pyramide antérieure de la saillie olivaire). L’en¬
semble de la foi'mation olivaire que nous venons de décrire porte aussi le
470 NERFS. — anatomie dü système nerveüx. — structure du bulbe.
nom à’olive inférieure, par opposition à l’olive supérieure. — L’olive supé¬
rieure est une petite lamelle de substance grise (o s, lig. 69), contournée
comme la précédente, mais indépendante de celle-ci, et située plus haut, en
dedans du noyau facial inférieur (f i, fig. 67) et même du noyau masticateur
du trijumeau. L’olive supérieure est très-peu développée chez l’homme, mais
très-évidente chez les animaux, notamment le chat et le mouton ; elle est
bien connue depuis les travaux de Schrôder van der Kolk, L. Clarke et J. Dean.
— La substance grise protubérantielle; cette substance est semée, par traînées
épaisses, entre les couches de fibres transversales qui forment les pédoncules
cérébelleux moyens, dans la protubérance (p r, fig. 65, 66, 67). — Enfin, au
niveau des pédoncules cérébelleux, nous trouvons une couche remarquable de
substance grise placée entre l’étage inférieur (suite des pyramides) et l’étage
supérieur (suite des autres cordons blancs bulbo-médullaires). Cette sub¬
stance grise est formée de cellules riches en pigment noir, et c’est elle qui
forme ce qu’on a nommé en anatomie descriptive le locus niger (n, fig. 69).
3° Pédoncules cérébraux, cou¬
ches optiques, corps striés. — A
la partie antérieure des pédoncules
cérébraux, tout l’étage supérieur
{calotte) de ces pédoncules paraît
s’arrêter soit dans les tubercules
quadrijumeaux , soit dans les
couches optiques, tandis que l’é¬
tage inférieur {pied), subsistant
seul pour représenter les pédon¬
cules cérébraux, continue son tra¬
jet en avant et en haut, en passant
au-dessous des couches optiques,
et arrive jusqu’au corps strié
dans lequel il pénètre, à peu près
comme un coin pénètre dans un
morceau de bois; c’est-à-dire que
ces faisceaux blancs du pédon¬
cule cérébral se frayent un large
chemin au milieu même de la masse grise du corps strié qu’ils di¬
visent en deux parties, l’une interne, dite noyau intra-ventriculaire, ou
noyau caudé{c a, fig. 70 et71),rautreexterne, dite noyau extra-ventriculaire
ou noyau lenticulaire du corps strié (l, fig. 70 et 71) : le pédoncule cérébral,
qui sépare ces deux noyaux, forme une cloison blanche dite capsule interne
(c I, fig. 71), et on donne le nom de capsule externe à la couche blanche qui
s’étend entre la face externe du noyau lenticulaire et la couche grise (k,
fig. 70) des circonvolutions de Yinsula deReil ivoy. pour ces rapports de voi¬
sinage entre le corps strié et Yinsula, p. kil). Dans cette capsule externe on
trouve encore une lamelle grise, qui paraît détachée de la couche grise des
circonvolutions de l’insula, à laquelle elle adhère par ses extrémités antérieure
et postérieure : on donne à cette lamelle grise le nom à’ avant-mur , d’après
qvSTàME N. — STRUCTURE DES PÉDONC. CÉRÉBRAUX. 471
XERFS. "
la nomenclature déjà ancienne deBurdach, laquelle tend à être aujourd hm
généralement adoptée (a M, fig. 70).
Ajoutons que le noyau lenticulaire ou extra-ventriculaire du corps strié
présente son plus grand développement dans sa partie postérieure l, fig.70)
kiXlîe^ dehors de la couche optique, séparé d’elle par une
anche qui est déjà formée en grande partie par des fibres pédon-
culaires, c’est-à-dire qui mérite le nom de capsule interne aussi bien que la
lamelle blanche séparant le noyau intra-ventriciilaire du noyau extra-ventri¬
culaire (c I, fig. 71). — Nous pouvons dès maintenant passer àla description
de l’aspect que présentent ces différentes parties de substances blanche et
grise sur des coupes transversales portant, l’une sur la partie moyenne des
■couches optiques, l’autre sur la partie antérieure de la masse des corps striés.
La coupe qui porte sur la partie moyenne des couches optiques (fig. 70)
nous présente toutes les parties que nous venons de citer, car le noyau
intra-ventriculaire se prolonge lui-même en une sorte de pédicule long et
^êle longeant l’angle supéro-externe des couches optiques (c A, fig. 70) ;
c’est cette disposition qui a valu à ce noyau le nom de noyau caudé. Pour
472 NERFS. — anatomie du système nerveux. — couche optique.
étudiei’ ces parties blanches et grises, nous les passerons méthodiquement en
revue, en partant de l’écorce de l’insula (ic, lig. 70) et nous dirigeantvers la
profondeur. Au-dessous de la couche grise del’insula on trouve la lame blanche
dite capsule externe, contenant dans son épaisseur la mince lame de substance
grise Aiie. avant-mur (a M,fig. 70), que Luys désigne sous le nom Atsubstance
grise linéaire, appartenant au corps strié, mais que ses connexions aussi bien
que la nature de ses cellules nerveuses doivent faire regarder comme une dépen¬
dance de l’écorce. Du reste, sur les cerveaux d’idiots, ainsi que l’a notamment
fait remarquer Betz (de Kiew), on trouve souvent l’avant-mur presque complè¬
tement confondu avec la substance grise périphérique, c’est-à-dire avec la zone
corticale de l’insula. En dedans de la capsule externe on trouve le noyau lenti¬
culaire ou extra-ventriculaire du corps strié, sous la forme d’une masse grise
triangulaire à sommet inférieur et interne (u, fig. 70) : ce noyau lenticulaire,
sillonné de nombreuses fibres blanches venues du pédoncule cérébral, est as¬
sez nettement divisé en trois segments, dont l’interne a reçu le nom de pu-
tamen. — En dedans du noyau lenticulaire, on aperçoit la capsule interne,
sous la forme d’une lame blanche assez épaisse, formée de fibres dont la
plus grande pai’tie continue le pédoncule, et se dirigent en haut et en dehors,
pour s’irradier ultérieurement dans la masse blanche des hémisphères, sous
le nom de couronne rayonnante de Reil (c i, fig. 71) ; aussi la capsule
interne porte-t-elle également le nom de pied de la couronne rayonnante
de Reil. ■ — En dedans de la capsule interne, on découvre deux parties grises
nouvelles, l’une très-petite, située en haut, l’autre très-considérable, située en
bas et en dedans. La première (c a, fig. 70) est le prolongement postérieur
du noyau caudé ou noyau intra-ventriculaire {voy. la description de la coupe
suivante). La seconde masse, volumineuse, saillante dans le ventricule, est
la couche optique (c o, fig. 70). Celle-ci, visible dans les cavités du cerveau,
a été déjà décrite lorsque nous avons passé en revue les parties qui forment
les parois des ventricules latéraux et du ventricule moyen (p. 439).
La coupe qui porte sur la partie antérieure de la masse des corps striés
(fig. 71), nous montre seulement les deux noyaux de ces corps (l, noyau
lenticulaire; ca, noyau caudé) et la partie la plus antérieure (ci) de la
capsule interne située entre eux.
Ainsi, la capsule interne peut être prise comme point de repère pour
toute description des parties centrales de l’hémisphère ; c’est à l’étude des
lésions de cette capsule interne que se rapportent la plupart des ti’avaux
modernes que nous aurons à analyser en parlant ultérieurement des locali-
sations cérébrales. Nous résumerons donc, en ayant égard à cette capsule,
es notions anatomiques précédentes, en disant ; la capsule interne fait suite
au ^védoncule cérébral, au-dessus duquel elle s’étale en pénétrant dans l’hé¬
misphère pour se diriger vers la substance grise corticale des circonvolu¬
tions ; elle forme ainsi un plan fibreux antéro-postérieur d’une part, et,
d’autre part, oblique de bas en haut et de dehors en dedans, de manière à
pi’ésenter une face supéro-interne et une face inféro-externe ; sur le plan
incliné de la première face sont placés la couche optique, en arrière, et,
en avant, le noyau caudé ou noyau intra-ventriculaire du corps strié ; sous
NERFS. — ANATOMIE Dü SYSTÈME NERVEUX. — STRUCTURE DU CERVEAU. 473
le plan incliné de la seconde face se trouve seulement le noyau lenticu¬
laire ou extra-ventriculaire du corps strié. Ce dernier noyau occupe, dans
le sens antéro-postérieur, à peu près la même étendue que les deux autres,
de telle sorte que, par sa moitié antérieure, il répond au noyau intra-ventri-
culaire, et par sa moitié postérieure à la couche optique ; aussi a-t-on
l’habitude aujourd’hui de désigner les parties antérieures de la capsule
interne sous le nom de région lenticulo-siriée, et les parties postérieures
sous celui de région lenticulo-optique.
Fie. 71. — Schéma d’une coupe transversale du cerveau au niveau de la partie moyenne
des corps striés {').
(*) CC, corps calleux; — CA, noyau inlra-ventriculairo (ou noyau, caudé) du corps strié; — L, noyau
lenticulaire ou extra -ventriculaire) du corps strié ; — CI, la capsule interne placée entre ces deux noyaux.
Cerveau et cervelet. — Les hémisphères cérébraux se composent d’une
partie centrale blanche et d’une couche périphérique grise.
La partie blanche est formée ; 1° par l’irradiation de la capsule interne,
c’est-à-dii’e par des fibres qui prolongent directement le pédoncule [fibres
corticales directes), et en très-grande partie par des fibres blanches qui
viennent des corps striés et des couches optiques : cet ensemble constitue
la couronne rayonnante de Reil , dont les fibres doivent par suite être
considérées comme joignant l’écorce grise des hémisphères aux ganglions
opto-striés et aux pédoncules- cérébraux ; 2° par le corps calleux, vaste
système de fibres commissurales unissant l’hémisphère droit à l’hémi¬
sphère gauche (fibres commissurantes inter-hémisphériques) ; 3° par des
séries complexes de fibres qui parcourent l’hémisphère dans tous les sens
474- NERFS. — anatomie DÜ SYSTÈME nerveux. — STRUCTURE DU CERVEAU,
et paraissent former des commissures entre les divers points d’un même
hémisphère {fibres dites d'association).
La couche grise ou corticale (fig. 70 et 71) du cerveau constitue une lame qui
revêt toute la surface de l’hémisphère, en formant des parties saillantes et des
parties rentrantes, c’est-à-dire des circonvolutions^ que nous avons précé¬
demment passées en revue au point de vue de l’anatomie descriptive (p. àà7).
Nous n’avons pas, en général, à revenir ici sur la description de ces circon¬
volutions, car la lame grise qui les forme est d’aspect homogène (à part les
détails histologiques dans lesquels nous entrerons plus loin) ; une seule
circonvolution présente des détails particuliers d’interposition de lamelles
blanches et grises, c’est la cir¬
convolution de V hippocampe, ou,
pour mieux dire, {'hippocampe
lui-même. En effet, si l’on pra¬
tique une coupe transversale
du cerveau, au niveau de la
partie antérieure de la coi’ne
d’Ammon (fig. 70 en ch et en h,
et fig. 72), on voit que celle-ci
représente une véritable circon¬
volution interne, dont la sub¬
stance grise est en continuité
avec la couche grise corticale.
La figure 72 montre cette dispo¬
sition et nous permettra d’indi-
FiG. 72.— Disposition des parties blanches et grises quel* ici les noms particuliers
au niveau de la corne d’Ammon (coupe transver- i .
sale de l’hémisphère ; comparez avec flg. 70 en H auteurs, et notamment
et CH) {'). les anatomistes allemands, ont
(*) P. coupedu pédoncule cérébral; -O, coupe oblique de donnés aUX diverses COUCheS
la bandelette optique ; — V, cavité du diverticulum splié- . , , , . . ,
noïdal du ventricule latéral; — a, écorce grise delà cir- de la COme d Ammon , dont
convolutioiide l’hippocampe ; — b. subiculum (lame blanche jjg gg gQjj^ attachés, depuis Bur-
ou medullairede la concavité de la corne d’Ammon, Sappey). _ , . , tt ,
— c, coupe du corps godronné (fascia, dentata)', — A, dach juSqU a Henlc et Mevnert,
irès-détiillée.
La substance grise de l’écorce
du lobe sphénoïdal {a, fig. 72) se recourbe d’abord horizontalement en
dedans, puis se contourne pour pénétrer dans la partie centrale de la
corne d’Ammon ou pied de l’hippocampe : là elle est recouverte de deux
lamelles blanches, bien visibles sur la coupe (fig. 72); l’une de^ces lamelles
(fi) forme ce qu’on nomme subiculum (ou suhstantia reticularis alba),
et remplit la concavité de la courbe que décrit la lame grise en passant de
l’écorce cérébrale dans la corne d’Ammon où elle se replie; l’autre recouvre
la face ventriculaire, libre et convexe de la corne d’Ammon et est désignée
sous le nom A'alveus (a, fig. 72) : l’alveus se continue en dehors avec la
substance blanche qui forme la paroi supérieure de la corne sphénoïdale,
tandis que, en dedans, vers le bord libre, ou bord interne de la corne
d’Ammon, il foi’me un épaississement saillant sous forme de corniche, qui
NERFS. — .\NATOMIE DU SYSTÈME NERVEUX. — STRUCTURE DU CERVELET. 475
n’est autre chose que la bandelette connue en anatomie descriptive sous le
nom de corps bordant (ou bordé) ou corps frangé (dit encore fimbria,
corpus fimbriatum, tœniaon bandelette de V hippocampe : cb, fig. 72). Quant
à la couche grise interposée à ces deux lamelles blanches, elle vient faire
également saillie vers le bord libre ou bord interne de la corne d’Ammon,
et l’épaississement qu’elle présente en ce point n’est autre chose que le
corps godronné (ou fascia dentata) (c, b'g. 72).
Le cervelet est composé d’une couche corticale grise, et d’une partie
centrale blanche, au milieu de laquelle on trouve une lame plissée de sub¬
stance grise centrale : — 1” La substance grise corticale, revêtant les lamelles
du cervelet {voy. p. 435), est disposée en replis qui pénètrent profondément
dans l’épaisseur du cervelet, de telle sorte que, sur une coupe aussi bien
du lobe médian que des lobes latéraux, la substance blanche, disposée
par lamelles que revêtent de doubles replis de la couche grise, offre un
aspect ramifié qui a valu à cette disposition le nom ü arbre de vie (arbre
de vie du lobe niédian ; arbre de vie des hémisphères). — 2“ La coupe de la
lame grise centrale présente, dans chaque hémisphère, une disposition tout
à fait comparable à la lame grise des olives bulbaires ; aussi a-t-on donné à
cette partie grise centrale le nom A’olive cérébelleuse (corps rhomboïdal,
ou dentelé du cervelet). — On trouve de plus, ainsi que l’a montré Stilling,
dans les couches inférieures duvermis, ou lohe central, deux petits noyaux
gris (Dachkerne de Stilling) situés de chaque côté de la ligne médiane.
La substance blanche du cervelet se continue avec les trois ordres de
pédoncules cérébelleux ; les pédoncules cérébelleux inférieurs (corps resti-
formes), déjà décrits avec le quatrième ventricule; les pédoncules céré¬
belleux moyens, qui forment les fibres transversales de la protubérance
annulaire; et enfin les pédoncules cérébelleux supérieurs; nous devons
entrer dans quelques détails relativement à ces derniers.
Les pédoncules cérébelleux supérieurs se dirigent en avant et en haut
vers les tubercules quadrijumaux postérieurs (éminences testes), sous les¬
quels ils s’engagent; c’est au moment où ils vont disparaître sous ces
éminences qu’on voit te nerf pathétique (4® paire) émerger de leur face
supérieure. Une série de coupes pratiquées sur la région des tubercules qua?
drijumaux et des pédoncules cérébraux permet de suivre les pédoncules céré¬
belleux : on les voit d’abord s’engager dans les parties latérales de l’étog'esMpé-
rkur (voy. p. 464) des pédoncules cérébraux, puis se rapprocher de la ligne
médiane et s’entre-croiser complètement, celui de droite passant à-gauche,
et vice versa. Cet entre-croisement, très- visible sur les coupes d’encéphales
normaux, est encore démonti’é par une série de faits d’anatomie patholo¬
gique (Luys). Après leur entre-croisement, les pédoncules cérébelleux vont
se perdre dans les couches optiques, qu’ils abordent par leur face posté¬
rieure, ainsi que le font les divers faisceaux de l’étage supérieur des pé¬
doncules cérébraux. Mais au moment où ces pédoncules cérébelleux, re¬
constitués, après leur entre-croisement, en deux faisceaux cylindriques
distincts, atteignent les couches optiques, leurs fibres se trouvent mêlées à
un amas sphéroïdal de substance grise, sorte de noyau dont la signification
47G NERFS. — .vn.a.tomie du système nerveux. — névrogi.ie.
est inconnue, et auquel on a donné le nom de noyau rouge de Stilling;
Luys nomme improprement ces noyaux olives supérieures, ce nom ayant
été déjà employé par Sclu’ôder van der Kolk pour désigner le petit amas
gris situé dans les zones inférieures de la protubérance, au niveau du noyau
inférieur du facial {voy. p. i70 et fig. 69 en os).
VI. — nistribntîoii des éléments nerveux dans les parties
Manclies et grises des centres nerveux : névroglie.
Substance blanche. — Les cordons blancs de la moelle épinière sont essen¬
tiellement formés de fibres nerveuses : ces tubes nerveux, en général pa¬
rallèles et longitudinaux, sauf les lieux d’entre-croisement et les racines
nerveuses implantées plus ou moins obliquement, ne sont composés que
d’un cylinder-axis avec une enveloppe de myéline, sans gaine de Schwann.
Mais un système particulier de fines cloisons forme une charpente ou une
sorte de gangue dans laquelle sont plongées les fibres nerveuses; cette char¬
pente, dite névroglie des cordons blattes , paraît avoir pour origine une sé¬
rie de prolongements venus de la face interne de la pie-mère et se divisant
à l’infini dans l’intérieur des cordons antérieurs, latéraux et postérieurs,
de telle sorte que, sur une coupe perpendiculaire à l’axe de la moelle, on
aperçoit un véritable réseau, dans les mailles duquel sont logées les
fibres nerveuses. Ainsi la névroglie de la substance blanche serait de na¬
ture conjonctive ou lamineuse, comme la pie-mère, dont elle provient ; sa
nature est facile à constater, surtout autour des vaisseaux, où elle se trouve
en couches plus abondantes. C’est cette névroglie des cordons blancs de la
moelle que Ranvier a décrite d’après des préparations obtenues en injectant
dans les faisceaux de la moelle une solution osmique à 1 pour 3ü0 ; au bout
de une ou deux heures, il enlevait des fragments imprégnés par l’osmium,
les dissociait et les colorait avec le picrocarminate d’ammoniaque ; il se
trouvait alors en présence de petits faisceaux de fibrilles de tissu conjonctif
entre-croisées, et au niveau de ces entre-croisements il trouvait une cellule
plate de tissu conjonctif. Ces résultats concordent avec ceux que ce même
mode de préparation a donnés au même histologiste relativement au tissu
conjonctif ordinaire. Mais nous verrons bientôt que, si la névroglie
des parties blanches peut être assimilée au tissu conjonctif ou lumi¬
neux, il ne saurait en être de même de la névroglie des parties grises
centrales.
Les parties blanches de la protubérance, des corps striés, des hémi¬
sphères cérébraux et cérébelleux, sont aussi formées essentiellement de
fibres nerveuses ; mais ces fibres acquièrent, dans le cerveau et le cerve¬
let, des dimensions très-fines; ainsi, dans la moelle, lès fibres des cordons
antérieurs ont en moyenne ih millièmes de millimètre de diamètre (14 p);
celles des cordons postérieurs ont au plus 10 p, et souvent seulement 5 p.
Dans le centre gris des hémisphères cérébraux, le diamètre des fibres est
en moyenne de' 2 à 3 p, de telle sorte que sur les coupes microscopiques
elles se présentent comme un pointillé très-fin. Il en est de même pour les
parties blanches du cervelet.
Substance grise. — Les cellules nerveuses sont les éléments caractéris-
NERFS. — ANATOMIE DU SYSTÈME NERVEUX. — .NÉVROGLIE. 111
tiques des divers amas de substance grise échelonnés dans toute la lon¬
gueur de l’axe cérébro-spinal; mais ces cellules, même dans les régions
où elles sont le plus abondantes, ne forment qu’une faible partie de la
masse grise où elles sont répandues; entre elles se trouve unie masse, d’as¬
pect finement réticulé, qui est comme la gangue, la substance de soutien
dans laquelle elles sont déposées. On discute depuis longtemps sur la na¬
ture de cette substance, dite névroglie des centres gris : les uns, avec la plus
gi’ande partie des auteurs allemands, ne veulent voir en elle qu’une sub¬
stance conjonctive formant un réticulum très-fin, avec noyaux ; les autres,
et particulièrement Ch. Robin, considèrent cette névroglie comme une
matière amorphe dans laquelle sont répandus des noyaux particuliers,
dits myélocytes. Nous croyons qu’il faut d’abord attribuer, dans la constitu¬
tion de cette névroglie, une grande part aux pi'olongements ramifiés à l’in¬
fini que présentent les cellules nerveuses, prolongements qui forment entre
les cellules une sorte de réseau par lequel s’établissent des communica¬
tions complexes, nécessaires pour la solidarité de fonctionnement de ces
éléments centraux; c’est ainsi qu’il faut comprendre la dénomination de
substance nerveuse qu’ont donnée à la névroglie des centres gris des
physiologistes frappés des propriétés de conduction que présente notam¬
ment l’axe gris de la moelle, [conduction indifférente de Vulpian, voy. ci-
après : Physiologie de la moelle). Mais ces ramifications des prolongements
cellulaires ne forment pas toute la névroglie : la nature de ses autres élé¬
ments constituants ne saurait être bien comprise, pensons-nous, qu’en en re¬
cherchant l’origine dans l’étude du développement de l’axe cérébro-spinal
chez l’embryon. On voit alors que l’axe gris est primitivement composé de
cellules formées d’un noyau etd’une masse proto plasmatique souvent réduite
à une mince couche périnucléaire (voy. p.424). Ces cellules sont pressées les
unes contre les autres, sans interposition d’aucun autre élément. A mesure
que l’axe gris se constitue avec ses formes et ses parties élémentaires carac;-
téristiques, on voit qu’un certain nombre de ces éléments cellulaires se
transforment en cellules nerveuses nettement caractérisées par leurs prolon¬
gements, leur noyau vésiculeux, leur nucléole, tandis que les autres restent
à l’état de noyaux avec une mince couche de substance cellulaire ; telles
sont l’origine et la nature des noyaux delà névroglie {myélocytes). Ces dé¬
tails histologiques, faciles à observer sur l’embryon de poulet, ont été égale¬
ment constatés sur les embryons de divers vertébrés par Ch. Robin [Anat.
et Physiol. cellulaires, p. 342), et sur le fœtus humain par Hermann Eich-
horst. Quant à l’aspect réticulé du tissu, dans certaines régions où les cel¬
lules nerveuses sont rares ou même manquent complètement de telle sorte
qu’on ne peut invoquer la disposition de leurs prolongements ramifiés
pour expliquer cet aspect, nous pensons qu’il est dû à des modifications
particulières de ia masse cellulaire appartenant au myélocyte. Dans une
région particulière, dans le prétendu sinus rhombdidal de la moelle sacrée
des oiseaux, nous avons pu étudier ce ti.'su à aspect réticulé, et recon -
naître qu’il est formé de cellules devenues vésiculeuses , dont les parois
minces, en se superposant et se coupant en diverses directions, figurent un
478 NERFS. — anatomie du système nerveux. — névroglie.
réseau, et que la névroglie périépendymaire a cette même nature dans
toute la longueur de l’axe médullaire des oiseaux. En est- il de même chez
les autres vertébrés ? Nous ne saurions l’aftirmer encore ; peut-être les cel¬
lules de l’axe gris embryonnaire, celles qui ne deviennent pas cellules ner¬
veuses, peuvent-elles subir diverses transformations et présenter elles-
mêmes des prolongements anastomosés en réseau. Quoi qu’il en soit, cette
origine de la névroglie des centres gris nous permet de la considérer
comme différant complètement du tissu lamineux ou conjonctif, quels
que soient ses aspects variables, et ses formes, le plus souvent apparentes,
de tissu réticulé.
Quant aux éléments cellulaires transformés en cellules nerveuses, ils se
présentent avec des aspects très-différents dans les cornes antérieures et les
cornes postérieures de la moelle, dans des lames grises bulbaires et protu-
bérantielles, dans les couches corticales du cerveau et du cervelet.
Dans les cornes antérieures de la moelle, on trouve de grosses cellules
nerveuses, étoilées, à bords concaves, à prolongements multiples ramifiés:
c’est la forme décrite comme type des cellules nerveuses (ci-dessus fig. 48)
dites motrices, vu les fonctions motrices des régions médullaires antérieures
auxquelles elles appartiennent. Toutes les parties que, dans le bulbe et la
protubérance, nous avons indiquées comme formant le prolongement des
coi’nes antérieures, contiennent des cellules nerveuses semblables : telles sont
les colonnes ou masses grises plus ou moins étendues désignées comme
noyau de l’hypoglosse, comme noyau commun du facial et du moteur
oculaire externe, comme noyau du nerf moteur oculaire commun ; tels sont
encore, dans les couches plus superficielles du bulbe et de la protubé¬
rance, le noyau antérieur ou accessoire de l’hypoglosse, la colonne motrice
des nerfs mixtes, le noyau antérieur (dit inférieur) du facial, le noyau
moteur du trijumeau.
La substance grise de la tête de la corne postérieure ne présente que de
rares éléments auxquels on puisse donner le nom de cellules nerveuses,
lesquelles sont petites et fusiformes, rarement étoilées. Ces éléments sont
plongés dans une substance, que son aspect particulier a fait nommer
substance gélatineuse-, et dans laquelle sont semés de très-nombreux
noyaux ; sur quelques points il est facile de constater que les noyaux sont
inclus dans des cellules devenues plus ou moins vésiculeuses : la substance
gélatineuse de la corne postérieure est donc presque uniquement consti¬
tuée par de la névroglie ; mais il ne faut pas en conclure qu’elle soit de
nature conjonctive ou lumineuse ; car il est facile de se convaincre du con¬
traire en étudiant son développement, ainsi que nous l’avons dit plus haut
en parlant de la névroglie en général. — La tête de la corne médullaire
postérieure, telle qu’on la retrouve, isolée, dans le bulbe et la protubérance
(voy. fig. 67 et 68), jusqu’au niveau de l’émergence du trijumeau, con¬
serve cette même structure.
La lame olivaire du bulbe, l’olive supérieure (bulbo-protubérantielle),
les couches grises interposées, dans la protubérance, aux fibres des pédon¬
cules cérébelleux moyens (fig. 65,66,67) paraissent former des masses grises
NERFS. — ■ ANATOMIE Dü SYSTÈME N. — STRUCTURE DES CIRCONYOLDTIONS. 479
toutes de même nature : elles sont composées de cellules petites, arrondies,
à prolongements très-courts et difficiles à apercevoir ; les cellules des cou¬
ches grises de la protubérance sont un peu plus volumineuses que celles de
l’olive bulbaire.
Les tubercules quadrijumeaux et les couches optiques renferment des
cellules petites et à prolongements peu distincts. Ces cellules formeraient, d’a¬
près Luys, des amas distincts, méritant le nom de noyaux ; il y aurait dans la
couche optique quati’e noyaux disposés sur une même ligne antéro-posté-
l'ieure : noyau antérieur (ou olfactif, noyau
moyen (ou optique), noyau médian (sensi -
bilité générale), et enfin noyau postérieur
(ou acoustique). La masse désignée par Luys
sous le nom de noyau ou centre médian pa¬
raît seule bien distincte, dans la partie
moyenne de la couche optique. — Quant
aux éléments nerveux qui composent les
diverses parties des coi’ps striés, ils se
rapprochent, par leurs formes, des cel¬
lules de dimension moyenne que nous
allons décrire dans la couche grise des
circonvolutions cérébrales.
vDans la couche grise des circonvolutions
on trouve des cellules nerveuses d’une
forme caractéristique, qui leur a fait don¬
ner le nom de cellules pyramidales ; elles
sont en effet configurées en pyramides
(fig. 73) plus ou moins allongées, à base
tournée vers la profondeur, à sommet di¬
rigé vers la surface : ce sommet, très-effilé,
fournit de nombreux prolongements la¬
téraux {a, a, fig. 73) et se termine lui-même
en deux ou trois filaments très-fins. De fiés) — V, p’rolongeme’nt de i) base (cylin-
la partie large (base) de la cellule partent
des prolongements semblables, dont la
plupart, très-fins, s’insèrent sur le pourtour de la base, tandis que
le centre de cette base donne naissance à un prolongement cylindrique (c,
fig. 7 3) plus volumineux qui, d’après quelques histologistes (Koschewnikoff),
pourrait être suivi très-loin, de telle sorte qu’on le verrait aller jusque dans
la substance blanche médullaire de l’hémisphère, où, se revêtant de
myéline, il formerait le cylinder-axis d’une fibre nerveuse. Ces cellules
pyramidales sont les unes petites (10 pde diamètre ; petites pyramides), les
autres très-volumineuses (22 p.de diamètre : pyramides géantes). Il est pro¬
bable que les cellules de la substance grise corticale ne sont ni également
nombreuses, ni également développées selon les individus; mais à ce sujet
nous n’avons guère de données bien positives. Ce qui paraît démontré au¬
jourd’hui, surtout d’après les dernières recherches de H. G. Major, c’est
Fig. 73. — Cellule pyramidale de la
substance grise corticale {*).
-180 NERFS. — AN.4TOJ1IE DU SYSTÈME N. — STRUCTURE DES CIRCONVOLUTIONS,
que, chez le fœtus et le nouveau-né, les cellules des circonvolutions céré¬
brales ont toutes la forme de petites masses sphériques sans aucun prolon¬
gement, et que ce n’est que plus tard, lorsque ces cellules entrent en
activité, qu’on voit apparaître des prolongements. Ces prolongements sont
également rares dans les circonvolutions du cerveau du lapin, du rat. Il est
donc probable qu’il y a un rapport entre l’activité des cellules nerveuses et
le nombre et la comple.vité de leurs anastomoses. — Quoi qu’il en soit, les
cellules nerveuses corticales, disposées nettement, chez l’adulte, en rangées
plus ou moins distinctes, et séparées par des réseaux de fibrilles et des
stratifications d’éléments plus ou
moins arrondis (noyaux), forment les
couches distinctes que, même à l’œil
nu, on aperçoit sur une coupe de la
substance grise corticale.
On sait, en effet, que déjà Baillarger
avait montré la substance grise des
circonvolutions comme formée de
six couches concentriques, alterna¬
tivement opaques et transparentes,
en allant de la superficie à la pro¬
fondeur. Les études microscopiques
dues à Ch. Robin et à Luys en Fran¬
ce , et à un très - grand nombre
d’histologistes allemands (Arndt, Stie-
da, Meynert, etc.), ont fourni, sur
la disposition des éléments anatomi¬
ques des circonvolutions, des no¬
tions qui rendent bien compte de
cet aspect stratifié. On trouve, en
effet, sur les coupes des circonvo¬
lutions frontales, par exemple, cinq
ou six couches constituées par des
éléments différents et qui sont , en al¬
lant de la superficie à la profondeur : 1° une couche d’apparence hyaline,
mais formée en réalité d’une matière fondamentale granuleuse, peut-être
de névroglie pure, dans laquelle sont éparses quelques cellules étoilées très-
petites, munies de prolongements très-fins ; — 2° une couche, en général,
de la même épaisseur que la précédente et caractérisée par la présence de
très-nombreuses cellules pyramidales, de la variété dite petites pyramides,
disposées en rangées très-serrées (fig. 74, en 2) ; — 3“ une couche aussi
épaisse à elle seule que les deux précédentes réunies, et caractérisée par la
présence des cellules pyramidales, surtout abondantes dans les zones les
plus internes de la couche et appartenant à la variété dite grandes pyra¬
mides (fig. 74, en 3) ; — 4° une couche formée d’éléments cellulaires petits,
de foi’me peu régulière, très-serrés les uns contre les autres, et rappelant,
par leur disposition, celle des couches granuleuses de la rétine (fig. 74, en 4) ;
(de la région frontale) (*).
des cellules de la voliüon (au-d.
dernière couche est la substance
laire).
NERFS. — ANATO.MIE Dû SYSTÈME N. — STRUCTURE DES CIRCONVOLUTIONS. 481
— 5° et 6“ Couche aussi épaisseque la troisième, caractérisée par des cellules
étoilées, ou plus souvent fusiformes (fig. 74, en 5-6), que Ch. Robin nomme
cellules volumineuses de la volition; ces cellules ont en effet 30 de dia¬
mètre en moyenne ; elles sont surtout abondantes dans les zônes les plus
profondes, c’est-à-dire dans la sixième couche (Ch. Robin). — D’après
V. Butzke (de Moscou) , le caractère distinctif des cellules nerveuses de
l’écorce cérébrale {cellules pyramidales, en général), serait la striation
longitudinale qui se remarquerait tant sur le corps cellulaire que sur ses
prolongements ; cette striation longitudinale, dit Butzke, caractérise la
cellule nerveuse au même titre que la striation transversale caractérise
la fibre musculaire.
Tel est le type général de la substance grise des circonvolutions; mais ce
type est plus ou moins modifié dans les diverses régions autres que le lobe
frontal. Ainsi, dans la couche grise des circonvolutions occipitales, on dis¬
tingue, même à l’œil nu, une bande blanche qui divise cette couche en une
pqrtie superficielle et une partie profonde. L’examen microscopique montre
que cette bande blanche, dite ruban de Vicq-d'Azyr, est due à ce que la
couche des grandes pyramides (3® couche ci-dessus) est absente, et que sa
place est occupée par une extension de la quatrième couche (couche granu¬
leuse) . Vicq d’Azyr ne croyait pas cette disposition constante. Broca a montré
qu’on la rencontre toujours sur les coupes des circonvolutions de l’étage
inférieur du lobe occipital. D’autre part, la couche grise du lobule de Tin sula
est caractérisée par le développement de sa sixième couche, ou couche des
cellulesvolumineuses delà volition :V avant-miir (voy. p. 472) est composé de
ces cellules, et doit, par suite, ainsi que
nous l’avons déjà fait pressentir, être rat- _
taché à la couche profonde de la substance ri Jl\j 1/'’' jjlt il
grise corticale de l’insula. La substance \ 'h 'Xl* v /4y/4l
grise de la corne d’Ammon est remarquable l'î/\ 1
par le développement de la troisième cou- W Jxj
che, c’est-à-dire par l’abondance etlevolume
de ses grandes cellules pjTamidales. Il est ^
enfin une région où ces cellules de la troi- ^
sième couche atteignent des dimensions
relativement énormes ; c’est dans le lobule
paracentral {voy. p. 453), où les cellules
dites pyramides géantes mesurent jusqu’à fig. 75. - Disposiiioa des couches et
50 jx de diamètre. éléments cellulaires de la sub-
La substance blanche du cervelet (A, f «ce grise corticale du cervelet. (*)
. . HT r V () A, substance blanche; — i , coucherouU-
Ilg. 75), ainsi que celle des pédoncules ou granuleuse ; — 2. couche des cellules
cérébelleux, est composée de tubes s, couche amorphe superfin
nerveux fins entre lesquels sont semés
de nombreux noyaux (myélocytes). Au contact de la substance blanche et de
la substance grise corticale, ces noyaux deviennent plus abondants encore,
et forment par leur juxtaposition la couche profonde de la substance grise
cérébelleuse (1, fig. 75) ; cette couche profonde a, sur les coupes de tissu
482 NERFS. — anatomie du système n. — vaisseaux de l’encéphale.
frais, une couleur jaune rouillée, d’où les noms de couche rouillée ou couche
à noyaux. Sur cette couche repose une rangée unique de grosses cellules,
dites cellules de Purkinje, et dont la configuration est tout à fait caractéris¬
tique (2, fig. 75). Elles sont, en effet, constituées par un gros corps cellu¬
laire en forme de massue, dont la grosse extrémité est dirigée vers la pro¬
fondeur, et dont la partie mince se dirige vers la surface en se dichotomi¬
sant de manière à rappeler l’aspect d’un bois de cerf; ces ramifications
paraissent s’anastomoser en se distribuant dans la couche superficielle
(8, fig. 75) de la substance grise cérébelleuse, couche formée d’une substance
amorphe dans laquelle sont épars quelques corps cellulaires ou noyaux dont
la nature, non plus que la signification, n’ont encore été précisées. — D’a¬
près Hadlich, les nombreux épanouissements fibrillaires que les cellules de
Purkinje envoient du côté de la périphérie, au lieu d’aller se terminer près
de la surface, se replient et reviennent en arrière dans les couches plus
profondes, après avoir formé un angle passablement aigu. Ces fibres en
retour dépassent les grandes cellules de Purkinje, mais on ne peut les
poursuivre au-delà. Hadlich se demande si elles ne deviendraient pas le
cylindre axe de tubes nerveux.
Vaisseaux des centres nerveux encéphaliques. — Nous ne saurions insister
ici sur les détails d’anatomie descriptive relatifs à l’origine et à la disposition
des vaisseaux artériels de l’encéphale («oÿ. art. Carotides, /Irîèm) ; notre
but est seulement de résumer quelques recherches récentes sur le mode de
distribution de ces vaisseaux, et de signaler des résultats anatomiques qui
ont déjà reçu d’importantes applications à la physiologie pathologique. Ces
résultats sont-ils tous parfaitement exacts? Ne s’est-on pas parfois un peu
trop hâté de généraliser et de formuler des lois ? C’est une question à laquelle
nous ne saurions répondre pour notre part, n’ayant pas fait à ce sujet de re¬
cherches personnelles ; mais nous devons dire qu’à en croire les recherches
de contrôle entreprises par Cadiat et communiquées à la Société de biologie,
il y aurait peut-être beaucoup à revoir sur la topographie de la vascula-
larisation cérébrale, telle que l’a formulée H. Duret. Ces réserves faites,
nous résumerons rapidement les résultats publiés par cet anatomiste en
insistant principalement sur les points qui paraissent de nature à jeter
une certaine lumière sur les faits pathologiques (hémorrhagies céré¬
brales) .
Rappelons que la circulation artérielle de chaque hémisphère est assurée
par trois troncs qui proviennent du cercle de Willis {voy. article : C.arotides):
1“ la cérébrale antérieure; 2° la cérébrale moyenne ou artère sylvienne ; 3“ la
cérébrale postérieure. Cette dernière vient du tronc basilaire, tandis que les
deux premières viennent de la carotide interne. Chacune de ces artères donne
naissance à deux systèmes, de vaisseaux, à deux appareils irrigateurs, que
Duret s’est attaché à bien distinguer l’un de l’autre; • — l’un de ces systèmes
résulte de la division régulière de ces artères en branches d’un calibre de
plus en plus petit, formant un réseau soutenu par la pie-mère et péné¬
trant, par une riche série de fins ramuscules, dans la substance grise cor¬
ticale des hémisphères: c’est le système des artères corticales. — l’autre
NERFS. — ANATOMIE DU SYSTÈME N. — VAISSEAUX DE l’eNCÉPHALE. 483
système est formé de vaisseaux qui naissent en général de la portion origi¬
nelle des artères cérébrales, comme les jeunes rejetons qui, selon l’heu¬
reuse comparaison d’Heubner, poussent à la base des arbres. Ces vaisseaux
s’enfoncent immédiatement dans la base du cerveau et arrivent ainsi direc¬
tement dans la partie centrale des hémisphères, dans les noyaux striés et
optiques. D’après Duret, ces vaisseaux se distribuent chacun à un territoire
indépendant : ils ne s’anastomosent pas entre eux ; ils ne s’anastomosent
pas non plus avec les artères corticales. On comprend donc combien il
•serait important d’établir une topographie exacte de ces territoires vascu¬
laires, puisque depuis longtemps l’observation clinique montre que les
lésions les plus communes du cerveau dépendent de ruptures ou d’oblité¬
rations vasculaires. Voici, d’après Duret, comment est disposée la distribu¬
tion des vaisseaux centraux, les plus intéressants à étudier à ce point de
vue, puisque c’est en eux que les hémorrhagies sont les plus fréquentes,
sans doute, comme l’a fait remarquer Charcot, parce que les artérioles de
ces noyaux reçoivent l’impulsion cardiaque plus directement que les capil¬
laires de la substance corticale :
L’artère cérébrale postérieure va, par les rameaux qui se détachent
l’e sa base, former les plexus choroïdes, c’est—à-dire donner aux parois
•des ventricules; elle donne de plus : aux tubercules quadrijumeaux;
à la couche optique (ai’tère optique antérieure, et artère optique pos¬
térieure).
L’artère cérébrale moyenne ou sylvienne, donne dès son origine un
nombre considérable de rameaux qui traversent l’espace perforé latéral et
arriventainsi danslacapsule interne {roy. p. 470), où ils forment deux groupes
nommés, d’après leur situation, l’antérieur, groupe des artères lenticulo-
striées {voy. p. 473), le postérieur, groupe des artères lenticulo-optiques. —
Les artères lenticulo-striées vascularisent les noyaux intra-ventriculaire
(noyau caudé) et extra-ventriculaire (noyau lenticulaire) du corps strié ; les
lenticulo-optiques se distribuent à la partie externe et antérieure de la
couche optique.
Les recherches de H. Duret ont également porté sur la vascularisation du
bulhe et de la protubérance. Rappelons d’abord que les noyaux gris de
cette région sont échelonnés et groupés de telle sorte qu’on peut les classer
en deux étages : l’étage inférieur, représenté surtout par la région de l’hypo¬
glosse ; l’étage supérieur, représenté par le noyau du facial et du moteur
oculaire externe et par le noyau du trijumeau. La physiologie pathologique
•a montré que cette division avait une certaine importance, et répondait bien
à certaines formes cliniques : aussi, a-t-on donné au premier étage le nom
de bulbe inférieur ou bulbe proprement dit, et au second étage le nom de
bulbe supérieur ourégion buïbo-protubérantielle. Duret s’est attaché à mon¬
trer que cette distinction, quela physiologie et surtout la pathologie ont faif
établir entre le bulbe supérieur et le bulbe inférieur, s’applique également à
la distribution artérielle de cet organe. — 1° Le bulbe inférieur est alimenté
par les artères spinales antérieures, branches de la vertébrale ; ces artères
fournissent des rameaux antéro-postérieurs ou médians, qui se portent
484 NERFS. — anatomie du système n. — parties périphériques.
directement d’avant en arrière de chaque côté du sillon médian et duraphé
qui lui fait suite, pour aboutir aux noyaux étagés le long de la moitié infé¬
rieure du plancher du quatrième ventricule ; — ■ 2» le bulbe supérieur (ré¬
gion bulbo-protubérantielle) reçoit ses artères du tronc basilaire né de la
l’éunion des deux vertébrales. — Il résulte de cette disposition anatomique
qu’il existe, jusqu’à un certain point, une véritable indépendance entre le
bulbe supérieur ou protubérantiel et le bulbe inférieur, pour ce qui a trait
à la circulation artérielle. Une oblitération de la vertébrale, de l’un ou de
l’autx’e côté, compromettra surtout la nutrition et le fonctionnement du
bulbe inférieur ; elle produira dans quelques cas, malgré son siège uni¬
latéral, surtout lorsque ce siège est à gauche, une paralysie bulbaire com¬
plète, et non une hémiplégie-bulbaire ; ce qui s’explique par une anomalie,
assez fréquente selon Duret, à savoir qu’il n’existe qu’une seule spinale an¬
térieure provenant de la vertébrale gauche. Les oblitérations portant sur le
tronc basilaire, produisent des phénomènes paralytiques localisés dans la
sphère du facial et de l’oculo-moteur, et témoignent ainsi d’une atteinte de
la région bulbaire supérieure.
Les petits vaisseaux qui parcoui’ent la substance cérébrale sont entourés
d’une gaine dite gaine lymphatique, pour la description de laquelle nous
renvoyons à l’article Lymph.atiqües (t. XXI, p. 6 et 7). Nous ajouterons seu¬
lement, que, pour bien justifier le mot de gaine lymphatique appliqué à
l’espace périvasculaire des vaisseaux cérébraux, il faudrait démontrer tout
d’abord que ces espaces communiquent avec le système lymphatique : il
faudrait faire parvenir une injection de ces espaces jusque vers des gan¬
glions lymphatiques. Ce résultat n’a pas encore été obtenu. Aujourd’hui
encore, les auteurs sont loin d’être d’accord même sur la structure de la
membrane périvasculaire et sur sa signification morphologique. Dans un
travail récent, Riedel (de Rostock) est amené à considérer la paroi de
la gaine lymphatique comme formée simplement de cellules endothéliales
soudées, sans aucun autre substratum conjonctif. En tout cas, il n’est guère
possible de se ranger à l’opinion de Kesteven, d’après lequel les espaces
périvasculaires’ des centres nerveux auraient toujours une origine patholo¬
gique et seraient produits par une sorte de raréfaction du tissu nerveux,
dépendant' de troubles circulatoires, les vaisseaux étant tantôt gorgés et
tantôt vides de sang.
On a aussi décrit des espaces périlymphatiques cellulaires; tel est le nom
que Obersteiner a donné à l’espace clair au milieu duquel sont plongées
les cellules nerveuses des parties grises de la moelle ou de l’encéphale ;
mais cet espace n’est sans doute que le résultat artificiel de la prépara¬
tion, et, en tout cas, rien n’autorise à le considérer comme de nature lym¬
phatique.
* VIL Du système uevTenx périphérique. — considérations géné¬
rales. — Les conducteurs qui relient les parties sensibles du corps aux
organes nerveux centraux et ceux qui mettent les organes nerveux centraux
en rapport avec les muscles, les glandes et quelques autres tissus, se réu¬
nissent eu cordons blancs qu’on nomme nerfs, et qui présentent tous une
NERFS. — ANATOMIE DU SYSTÈME N. — NERFS PÉRIPHÉRIQUES. 485
structure très-analogue, si ce n’est dans quelques régions où des ganglions
se trouvent développés sur leur trajet. Vu cette conformité générale de
structure, il nous paraît naturel de commencer, ainsi que nous l’avons fait
pour les masses centrales, l’étude du système périphérique par quelques
indications sur la nature et les dispositions des éléments qui composent les
cordons nerveux, plus ou moins volumineux, dont nous résumerons en¬
suite l’anatomie descriptive.
Les tubes nerveux et les cellules nerveuses sont, avons-nous dit (p. 457),
les éléments essentiels et caractéristiques, les premiers, des conducteurs
nerveux (nerfs), les secondes, des masses centrales (substance grise de la
moelle et de l’encéphale). Mais à ces éléments s’en joignent d’autres qu’on
peut considérer comme accessoires et nullement caractéristiques, puisqu’ils
sont, sous des formes variées, répandus également dans les tissus autres
que le tissu nerveux. Nous avons étudié les éléments anatomiques accessoires
des centres nerveux (cloisons detissulamineux, névroglie, vaisseaux, etc.).
Des parties analogues entrent dans la constitution du système nerveux péri¬
phérique. Ainsi, pour constituer les nerfs visibles à l’œil nu, ceux que
l’anatomie descriptive passe minutieusement en revue, les tubes nerveux
microscopiques se groupent en s’entourant de tissu conjonctif : d’abord les
tubes et leurs faisceaux primitifs sont enveloppés dans une gaine tubuleuse
de substance homogène, un peu striée en long, c’est le ‘périnèvre (Gb.
Robin). Les faisceaux ainsi formés sont alors entourés par une gaine
formée, cette fois, de véritable tissu conjonctif ou lamineux lâche, dans
lequel rampent les capillaires nourriciers des nerfs : c’est le névrilème.
Enfin, le tronc nerveux total est compris dans une enveloppe générale de
tissu conjonctif, dont le névrilème est du reste une dépendance. Sappey
a montré que ces enveloppes névrilématiques reçoivent des filets nerveux,
qui sont aux nerfs ce que les vasa-vasorum sont aux vaisseaux, d’où le nom
de nervi nervorum sous lequel il les a désignés.
Ces cordons nerveux, ainsi constitués, naissent de la moelle épinière ou
des parties qui, à la base de l’encéphale, continuent la moelle jusque dans
la cavité crânienne (bulbe, protubérance, pédoncules cérébraux) : aussi a-t-on
divisé les nerfs, d’après ces deux ordres d’origines, en nerfs rachidiens et
nerf s-crâniens.
Dans Jieur trajet, depuis leur origine jusqu’à leurs terminaisons périphé¬
riques, ces nerfs s’anastomosent souvent enti’e eux, forment des plexus ;
mais ici le mot d’anastomose a un sens qu’il faut bien préciser ; il indique
simplement un échange de fibres entre deux ou plusieurs nerfs, les fibres
changeant de rapport, allant s’adosser simplement aux fibres d’un autre
cordon, sans que pour cela il y ait aucun abouchement ou continuité com¬
parable à ce qui se passe dans les véritables anastomoses vasculaires. En effet,
les plexus formés par les anastomoses des nerfs, comme les plexus pharyn¬
gien, cardiaque, etc., ont pour résultat, non pas de mêler et de confondre
les influences que les divers rameaux constituants apportent des centres
nerveux où ils prennent naissance, mais d’amener distinctement ces
influences vers l’organe innervé, de sorte que chacune d’elles pourra se
486 NEUFS. — anatomie du système n. — nerfs rachidiens.
faire sentir isolément à un moment donné, indépendamment de celles qui
peuvent être transmises par les fibres nerveuses voisines.
En approchant de la périphérie, les troncs nerveux se dichotomisent
d’une manière plus ou moins régulière, c’est-à-dire que les fibres ner¬
veuses se séparent en petits faisceaux de plus en plus simples, de tellu
sorte qu’au voisinage de leurs parties terminales les fibres primitives se
trouvent isolées et parviennent ainsi à leur point de distribution ultime.
Quant aux organes terminaux avec lesquels elles entrent en connexions,
les uns, ceux des nerfs moteurs, ont été décrits à l’article Müscle {voy. ci-des¬
sus pg. 216) ; les autres, ceux des nerfs sensitifs, ont trouvé ou trouveront
place à propos des organes des sens {voy. Goût, Rétine, Tact, etc., etc.).
Tous lés tissus qui l’eçoivent des vaisseaux reçoivent également des
nerfs : inutile d’insister sur l’existence de nerfs destinés aux muscles, aux
muqueuses, à la peau, etc. ; ceux des os, quoique incontestables, sont
très-grêles et très-rares ; d’après Sappey, les os spongieux en renferment
très-peu, et le tissu osseux compacte en est totalement dépourvu. Dans les^
parties fibreuses, dit Sappey, leur distribution est très-inégale : ils sont ex¬
trêmement abondants dans le périoste et dans les bourrelets destinés à agi’an-
dir les cavités articulaires ; on les trouve en grand nombre dans la plupart
des ligaments; mais ils sont rares dans les tendons, plus rares encore dans
les aponévroses, et on n’en trouve nulle trace dans les cartilages.
A. DES NERFS RACHIDIENS. — Rucines dcs nerfs rachidiens. — Nous avons
déjà indiqué comment les nerfs rachidiens prennent leurs origines appa¬
rentes par deux racines, qui émergent au niveau des sillons collatéraux an¬
térieur et postérieur {voy. ci-dessus, p.à27) de la moelle épinière. Quant à
leur origine réelle, c’est-à-dire quant aux connexions intimes de ces filets
radiculaires avec les parties grises çt blanches qui constituent la moelle
épinière, cette origine est facile à élucider pour les racines antérieures, elle
est encore discutable pour les racines postérieures : — l°les filets radiculaires
antérieurs proviennent évidemment des cornes antérieures de la substance
grise de la moelle ; les cylindres-axes des tubes des racines antérieures sont
en connexion évidente avec les grosses cellules (dites cellules motrices) de-
ces cornes; — 2“ les racines postérieures ne vont pas, comme on le croyait
tout d’abord, aux cellules de la tête des cornes postérieures ; elles contour¬
nent ou traversent directement cette tête, pour aller vers le col de la corne
postérieure. Comment se comportent-elles ensuite ? C’est là une question
qu’il est encore impossible de résoudre, si Ton ne veut se contenter de
ces résultats hypothétiques d’une anatomie de commande, faite a priori
pour répondre aux besoins de la physiologie : faut-il admettre des fibres
qui, des racines postérieures, iraient jusqu’aux cellules motrices des cornes
antérieures et, représenteraient les voies centripètes destinées à provoquer
les actes réflexes ? Quelques faits d’anatomie pathologique seihblent indi¬
quer certaines connexions de ce genre : on sait qu’il n’est pas rare, dans le
cours de l’ataxie locomotrice, de voir se produire une atrophie musculaire ;
or dans les cas de ce'genre, Charcot et Pierret, pour une atrophie musculaire
imitée au côté droit, ont constaté que la corne grise antérieure du côté droit
NERFS. — ANATOMIE DU SYSTÈME N. — NERFS RACHIDIENS. 487
était manifestement atrophiée, aussi bien à la région lombaire qu’à la région
cervicale ;les grandes cellules motrices présentaient des altérations profondes ;
celles qui constituent le groupe externe, en particulier, avaient en grande
partie disparu pour faire place à un état scléreux. Charcot fait remarquer
que vraisemblablement le processus irritatif, primitivement développé dans
les cordons et les racines postérieurs, se sei-a propagé jusqu’aux extrémi¬
tés de la substance grise antérieure et y aura déterminé les lésions qui pré¬
sident au développement de l’amyotrophie de cause spinale, par la voie des
filets nerveux qui, d’après Stilling, Clarke et Kôlliker, proviennent des ra¬
cines postérieures, composent les faisceaux radiculaires internes, se diri¬
gent vers les cornes antérieures de la substance grise et pourraient être
suivis jusqu’au groupe externe des cellules nerveuses motrices. Torquato
Beisso (journal lo Sperimentale, 1873) a de nouveau émis cette opinion que
les fibres radicales postérieures, ne se perdant pas dans la substance grise de
la corne postérieure, seraient recueillies par l’élément cellulaire du groupe
postérieur et externe de la corne antérieure. D’autre part, faut-il admettre des
fibres qui suivraient un trajet ascendant jusque vers les centres perceptifs ou
encéphaliques? Mais quel anatomiste a pu suivre et démontrer le trajet de
fibres semblables? Pour montrer combien les descriptions de ce genre sont
encore hypothétiques, nous citerons seulement les résultats auxquels est
arrivé Pierret, un des anatomistes les plus autorisés en ce genre de recher¬
ches : d’après Pierret, les fibres sensitives des racines postérieures des paires
nerveuses lombaires et dorsales se rendraient dans les colonnes de Lockart
Clarke ; mais alors il faudrait admettre que les fibres sensitives lombaires
ne trouvent leur centre d’drigine qu’au-dessus du renflement lombaire lui-
même, puisque les colonnes de Clarke n’existent chez l’homme que dans la
région dorsale de la moelle épinièi’e ; et que dii’e de la moelle des animaux
chez lesquels on ne trouve pas de colonne de Clarke et dont cependant les
racines postérieures sont incontestablement des racines sensitives? Quant
aux fibres sensitives des paires nerveuses cervicales, elles se rendraient
dans une série de noyaux échelonnés dans le bulbe au-dessous des noyaux
du trijumeau, c’est-à-dire, dit Pierret, dans le ganglion restiforme. Cette
dernière conclusion paraît être plutôt le résultat d’inductions basées sur
l’anatomie pathologique que sur des faits rigoureusement empruntés à l’ana¬
tomie normale. Or, si dans le tabes dorsualis, principalement invoqué par cet
auteur, la lésion spinale, qui évolue dans le domaine des zones radiculaires
postérieures, se complique de dégénérescence des colonnes de Clarke et des
ganglions restiformes, ce fait ne suffit pas pour démontrer que ces masses
ganglionnaires soient le centre des fibres sensitives, car on trouve aussi
dans ces cas un certain degré de dégénérescence d’une partie des masses
grises des cornes antérieures. Nous préférons donc, pour le moment, avouer
notre ignorance sur les relations complexes que les fibres radiculaires pos¬
térieures peuvent présenter avec les diverses parties grises et blanches de
l’axe nerveux médullaire ; l’étude physiologique des voies conductrices de
la sensibilité dans la moelle, montrera {voy. ci-après ; Physiologie de la
moelle épinière) combien ces réserves sont légitimes.
NERFS. — AN.4T0,¥IE DU SYSTE.ME N. — NERFS n.4CHIDIEi\S.
Les racines antérieures et les racines postérieures, formant une paire spi¬
nale, se dirigent vers les trous de conjugaison, où elles s’engagent; puis,
au niveau de ces trous, les deux ordres de racines se fusionnent, et la paire
rachidienne se trouve constituée. Si, à la série des trous de conjugaison, on
ajoute l’espace latéral situé entre l’oc-
_ cipital et l’atlas, puis les trous sacrés,
et enfin l’échancrure qui sépare le sommet
du sacrum de la base du coccyx, on com¬
prend facilement qu’il y a, chez l’homme,
de chaque côté de la moelle épinière, trente
et une paires rachidiennes, dont huit cer¬
vicales, douze dorsales, cinq lombaires et
six sacrés. Avant d’indiquer la distribu¬
tion périphérique de ces paires cervica¬
les, dorsales, lombaires et sacrées, nous
devons parler de la présence du ganglion
spinal.
On nomme ganglion spinal (fig. 76) ou
intervertébral un renflement ovoïde dé¬
veloppé sur le trajet de chaque racine
postérieure à son passage dans le trou de
conjugaison, avant sa fusion avec la l’a-
cine antérieure. Ces ganglions, outre les
fibres nerveuses radiculaires qui les tra¬
versent, renferment des éléments anato¬
miques caractéristiques, des cellules ner¬
veuses ; mais, à part ce fait de l’existence,
au niveau des ganglions, de fibres et de
cellules nerveuses, toutes les données sur
les rapports qu’aflèctent entre eux ces deux
éléments sont encore très-hypothétiques,
ou, pour mieux dire, contradictoires :
pour Ch. Robin, ces cellules seraient bipo¬
laires et interposées sur le trajet des fi¬
bres, c’est-à-dire que chaque tube nerveux
du^gM^uoirspIn^^'^— 'j*^™*gan"nons Serait coupé dans son trajet par l’in-
spinaax'’des racines postérieures. (CL Ber- terposiüon d’une CCllule; pOUr Remak,
TauiongnZ.sys'ameCerm^^ Ecker, Vulpian, ces cellules seraient
généralement unipolaires, c’est - à - dire
donneraient naissance à un seul prolongement dirigé vers la périphérie
et s’ajoutant aux tubes nerveux venus de la moelle par la racine posté¬
rieure. — Quelques recherches récentes semblent cependant de nature à
établir une conciliation très-simple entre ces deux opinions en apparence
si opposées ; nous voulons parler des recherches de Arndt et de Ran-
vier. Après avoir fait remarquer que les cellules nerveuses des ganglions
spinaux sont de dimensions variables, que leur forme générale est
Fig. 76. — Origine des racines ra¬
chidiennes (*).
(*) La moelle est vue par sa face anté¬
rieure. — A, A, A, racines rachidiennes
antérieures (motrices) naissant par de
minces filets radiculaires qui se réunis¬
sent ensuite pour constituer les faisceaux
de la racine; — P, P, P, racines postd-
ques existant parfois entre les racines
NERFS. — ANATOMIE DD SYSTÈME N. — NERFS RACHIDIENS. 489
celle d’un disque irrégulier plus ou moins aplati, mais que, parmi les
cellules les plus petites, on en trouve quelques-unes de piriformes,
Arndt ajoute que ces cellules ganglionnaires seraient au moins bipo¬
laires, et souvent multipolaires : les corpuscules unipolaires ne seraient
que des produits artificiels; mais ce qui, dit-il, fait facilement croire à
l’e.x:istence de cellules unipolaires, c’est que les prolongements plus ou
moins nombreux qui partent d’un même corpuscule n’occupent qu’une
même gaine ou deux gaines accolées, et suivent ainsi un trajet parallèle,
jusqu’à ce qu’ils s’écartent brusquement l’un de l’autre pour se porter dans
des directions opposées. — D’après Ranvier, les cellules nerveuses des gan¬
glions spinaux seraient unipolaires ; mais le tube nerveux qui naît de cha¬
cune d’elles atteindrait, après un trajet assez court, l’un des tubes nerveux
de la racine postérieure et se fondrait avec lui au niveau d’un étrangle¬
ment annulaire, formant ainsi une disposition qui rappelle celle des bran¬
ches d’un T ou d’un V. Les résultats que Amidon (de Chicago) vient de
publier sur le même sujet, nous paraissent confirmer ceux énoncés par
Ranvier. D’après Amidon, les fibres nerveuses qu’on rencontre dans les
ganglions spinaux sont formées, comme les tubes nerveux périphériques,
d’un cylindre-axe, d’une gaine de myéline et d’une enveloppe de Schwann;
mais en certains points la gaine de myéline s’interrompt et laisse en contact
avec la membrane de Schwann le cylindre-axe, qui se bifurque et donne
naissance à deux cylindres axes, lesquels suivent chacun une direction dia¬
métralement opposée, s’écartant à angle droit de la fibre qui leur a
donné naissance. La démonstration de cette disposition anatomique n’en
laisse pas moins une grande obscurité dans les conceptions qu’on peut
avoir relativement aux fonctions des ganglions spinaux : en effet, comme
le dit Ranvier lui-même, si une fibre nerveuse partie d’une cellule
ganglionnaire vient se souder latéralement et se confondre avec un
autre tube nerveux, il est impossible de savoir dans quel sens lui vient l’in¬
citation et dans quelle direction elle la transmet ; il est impossible de savoir
si la cellule ganglionnaire est un centre moteur ou sensitif, recevant l’im¬
pression sensitive, ou envoyant l’excitation motrice par un fil simple allant
jusqu’à la périphérie.
Presque aussitôt après la réunion des deux racines au delà du ganglion
spinal, le tronc mixte ainsi formé se divise, en sortant du trou de conju¬
gaison, en deux branches, l’une postérieure, l’autre antérieure. Les bran¬
ches postérieures des nerfs rachidiens sont petites et vont donner des filets
aux muscles et à la peau des régions postérieures du tronc (poy. fig. 77);
les branches antérieures, au contraire, sont d’un volume tel, qu’elles re¬
présentent l’éellement la continuation des troncs mixtes des nerfs spinaux :
elles sont destinées à l’innervation des parties situées en avant de la co¬
lonne vertébrale (cou, thorax, abdomen et membres). Nous ne pouvons en
faire ici qu’une rapide revue, Jndiquant les plexus qu’elles forment et les
principales branches périphériques de ces plexus.
1” Plexus cervical. — Formé par les branches antérieures des quatre
premiers nerfs cervicaux (fig. 77; tous les nerfs cervicaux au-dessus du
.490 NERFS. — an.\toi!ie du système n. ^ axrfs rachidiens.
N» 7), ce plexus donne des branches superficielles (ou cutanées) et des
branches profondes (ou musculaires) : l’une des branches superficielles (ra-
meau auriculaire) va prendre part à l’innervation de la peau du pavillon de
i l’oreille; deux denses branches
branches antérieures des quatre
, blés par 1 eur vol ume^ comidéra-
branches collatérales aux mus-
JO clés sous-clavier, grand dentelé
pour la peau de l’épaule et les
IG. 77. — Nerfs rachidiens et grand
sympathique de l’homme (Bourgery
et Manec). (*)
" ' I ganglion sphéno-palatin ; — 5, nerf lingual ;
^ antérieure de la 5® paire cervicale; — 8, pre-
li. 9^ première branche antérieure lombaire
— 12, plexus lombo-sacré ; — 13,.filet cervical du sympathique ; — 44, gan~
.45, ganglion cervical inférieur, — 46, plexus cardiaque; — 47, ganglion thora-
splanchnîque; — 49, ganglion semi-lunaire; — 20, plexus solaire ; — 21, plexus
— ?2, plexus aortique; — 23, plexus mésentérique inférieur; — 24, anastomose-
— 41, plexus
jlion cervical n
supérieur
NERFS. — ANATOMIE DD SYSTÈME N — NERFS RACHIDIENS. 49i
muscles petit rond et deltoïde ; b le nerf brachial cutané interne^
pour la peau de la partieinterne du bras et de l’avant-bras; c le
nerf musculo-cutané (ou perforant de Casserius), pour les muscles coraco-
brachial, biceps, brachial antérieur, et pour la peau de la face e.vterne de
l’avant-bras ; d le nerf médian, qui innerve tous les muscles de la région
antérieure de l’avant-bras (moins le cubital antérieur et les deux faisceaux
internes du fléchisseur profond des doigts), tous les muscles de l’éminence
thénar (moins l’adducteur du pouce), et enfin les deux premiers lombri-
caux : il donne de plus la sensibilité à la peau de la paume de la main, au
trois premiers doigts et à la moitié externe du quatrième {voy. Coude,.
Bras, Ayant-rbas, Main) le ; e nerf cubital, qui innerve les muscles cubi¬
tal antérieur, fléchisseur profond des doigts (seulement les deux faisceaux
internes), les muscles de l’éminence hypothénar, tous les interosseux, les
deux lomhricaux internes et l’adducteur du pouce ; par ses rameaux cuta¬
nés, le cubital donne la sensibilité à la moitié interne de la face dorsale de
la main et au tiers interne de la face palmaire ; f le nerf radial, qui donne
aux muscles postérieurs du bras (triceps et anconé), aux muscles externes
et postérieurs de l’avant-bras; il donne de plus des nerfs cutanés à la face
interne du bras, à la face postérieure du bras et de l’avant-bras, et se ter¬
mine en donnant la sensibilité à la peau de la moitié externe de la face
dorsale de la main.
3“ Nerfs intercostaux. — Les nerfs rachidiens qui sortent par les trous de
conjugaison des vertèbres dorsales portent le nom de nerfs intercostaux,
parce qu’ils parcourent les espaces intercostaux ; le premier nerf intercostal
se divise cependant en deux branches, dont l'une supérieure, la plus consi¬
dérable (8, lig. 77), va prendre part à la formation du plexus brachial, et la
seconde, relativement grêle, occupe seule le premier espace intercostal;
d’autre part le douzième nerf dorsal ne mérite pas le nom d’intercostal, car,
sortant du canal rachidien entre la dernière vertèbre dorsale et la première
lombaire, il longe seulement le bord inférieur de la douzième côte et s’engage
entre les muscles de la paroi abdominale. A part ces exceptions extrêmes,
les nerfs intercostaux présentent comme caractères communs de suivre
isolément leurs trajets intercostaux, de donner aux muscles du même nom,
et de fournir des rameaux cutanés perforants, les uns pour la paroi latérale,
les autres pour la paroi antérieure du thorax et de l’abdomen {voy. Région
axillaire ; Mammaire, etc.) ; les rameaux perforants des second, troisième,
quatrième et cinquième nerfs intercostaux vont prendre part à l’innervation
de la peau du creux de l’aisselle, du bras et de l’épaule.
k° Plexus lombaire. — Les nerfs lombaires, au nombre de cinq, s’ana¬
stomosent pour former un plexus logé en partie dans l’épaisseur du muscle
psoas : les branches collatérales de ce plexus donnent aux parois de l’abdo¬
men; leurs noms mêmes suffisent à rappeler leur distribution ; ce sont;
Xeslovanchesabdomino-génitales et les branches inguino-cutanées (îioi/.Aine).
Les branches terminales sont ; a le nerf crural , qui donne le mouve¬
ment à tous les muscles de la région antérieure de la cuisse (psoas-iliaque,
couturier, pectiné, premier adducteur, triceps fémoral) et la sensibilité aux
i92 ÎJERFS. — ANATOMIE Dü SYSTEME . N. — NEUFS CRANIENS,
téguments des parties antéro-in ternes du membre inférieur par des rameaux
perforants nombreux, et par le nerf saphène interne, dont les dernières rami¬
fications se perdent sur la face interne du pied {voy. Cuisse, Jambe, Pied) ;
b le nerf obturateur, qui passe par le trou sous-pubien et se distribue, à sa
sortie du bassin, aux muscles internes de la cuisse (les trois adducteui’s, le
droit interne et l’obturateur externe) ; c le nerf lombo-sacré qui va prendre
part à la constitution du plexus sacré.
5“ Plexus sacré. — Les quatre premiers nerfs sacrés forment, avec le nerf
lombo-sacré, le plexus le plus inférieur des nerfs mixtes rachidiens
(plexus sacré; 12, fig. 7/). La cinquième et la sixième paire sacrée ne
prennent pas part à la constitution de ce plexus et se divisent isolément en
rameaux pour le plexus hypogastrique (du grand sympathique), pour le
muscle grand fessier et pour la peau de la région coccygienne. — Quant au
plexus sacré, situé dans l’excavation du bassin, au-devant et au-dessous de
la symphyse sacro -iliaque, il donne des branches collatérales remarquables
par leur nombre, et une seule branche terminale remarquable par son
grand volume (le grand nerf sciatique).
Les branches collatérales vont aux viscères pelviens (en passant par le plexus
hypogastrique, 25, fig. 77); aux muscles internes du bassin (releveur del’anus,
sphincter externe de l’anus, obturateur interne) ; à l’appareil génital {nerf
honteux interne, voy. Périnée) ; aux muscles externes et postérieurs du
bassin : les nerfs de ces muscles sont : le nerf fessier supérieur, le nerf du
pyramidal, les nerfs des jumeaux, le nerf du carré crural et enfin le nerf
fessier inférieur, dit aussi petit nerf sciatique, remarquable par les longues
branches cutanées qu’il donne à la peau des régions génitale et fessière, et
à celle de la face postérieure de la cuisse jusqu’aux parties supérieures de
la jambe {voy. Cuisse et région Poplitée).
La branche terminale du plexus sacré, le grand nerf sciatique, est le plus
volumineux et le plus long des nerfs de l’économie. Sorti du bassin par la
partie la plus inférieure de la grande échancrure sciatique, il descend verti¬
calement à la partie postérieure de la cuisse en innervant les muscles de
cette région (biceps, demi-tendineux, demi-iriembraneux et aussi grand
adducteur) ; à la partie supérieure du creux poplité, il se divise en deux
branches ; a le sciatique poplité eæférwe, qui innerve les muscles des régions
antérieure et externe de la jambe (jambier antérieur, extenseur commun
des orteils, extenseur propre du gros orteil, péroniers latéraux, pédieux) et
la peau de la face externe de la jambe et de la face dorsale du pied ; b le
sciatique poplité interne, qui donne aux muscles de la partie postérieure de la
jambe (poplité, jumeaux, plantaire grêle, soléaire, etc.), aux muscles de la
plante du pied (y compris tous les intérosseux), ainsi qu’à la peau de la
partie postérieure de la jambe et à la peau de la plante du pied {voy. Jambe,
Pied).
B. DES NERFS CR.ANIENS.— Les nei'fs qui naissent de la base de l’encéphale
ont été classés par Willis en neuf paires distinctes, en ayant égard aux trous
osseux qui leur donnent passage. Mais cette classification avait l’inconvé¬
nient de confondre des nerfs de nature très-différente, comme l’acoustique
^'EUFS. — ANATOMIE Dü SYSTÈME N. — NERFS CRANIENS. 493
et le facial, qui s’engagent tous deux dans le conduit auditif interne. Aussi
a-t-on adopté généralement les modifications que Sœmmering et Vicq
d’Azyr ont apportées à la classification de AVillis, en ayant égard à la
nature et à la distribution des nerfs, et on compte aujourd'hui douze paires
crâniennes, qui sont, en les énumérant depuis celles qui prennent leur ori¬
gine à la partie la plus antérieure de la base de l’encéphale jusqu’à celles qui
naissent du bulbe : 1° l’olfactif ; 2° l’optique ; 3° le moteur oculaire commun ;
4“ le pathétique; 5° le trijumeau; 6“ le moteur oculaii’e externe; 7“ le facial;
8“ l’acoustique ; 9” le glosso-pharyngien ; 10“ le pneumogastrique ; 11“ le
spinal; 12“ le grand hypoglosse.
Première paire : Nerf olfactif. — Nous avons décrit précédemment les
racines blanches et grises de ce nerf {voy. pag. 430). La distribution péri¬
phérique sera étudiée à l’article Odorat. Quant à ses connexions centrales,
elles sont encore peu connues. D’après Meynert, la commissure blanche du
cerveau, située à la partie antérieure du ventricule moyen (pg. 439), repré¬
senterait une partie des fibres radiculaires du nerf olfactif, fibres s’entre-croi-
sant pour aller dans l’hémisphère situé du côté opposé. Luys décrit égale¬
ment une disposition semblable.
Deuxième paire i Nerf optique. — Le nei’f optique sera étudié à l’article
Vision. Nous donnerons seulement ici quelques rapides indications sur la
disposition des 'bandelettes optiques et sur l’origine réelle de ce nerf.
Les bandelettes optiques, qui succèdent au chiasma , en suivant ce nerf
de la périphérie vers le centre (d’avant en arrière) , conduisent aux deux
corps genouillés, au niveau desquels elles se divisent en deux racines, l’une
externe, l’autre interne: la racine externe se rend aujOMtoiMar (partie posté-
rleui’e de la couche optique {voy. pg. 437), au corps genouillé externe et au
tubercule quadrijumeau antérieur ; la racine interne va au corps genouillé
interne , mais elle ne paraît pas contracter de connexions avec lui ; elle le
recouvre seulement d’une couche blanche de fibres nerveuses qui vont, en
définitive, aux tubercules quadrijumeaux, et probablement encore au tuber¬
cule quadrijumeau antérieur seul ; conformément à ces données de l’anato¬
mie, Gudden a montré que, quand on enlève les yeux à des lapins qui vien¬
nent de naître, l’atrophie consécutive n’affecte ni les corps genouillés
internes, ni les tubercules quadrijumeaux postérieurs.
S’il est à peu près établi que les corps genouillés externes et les tuber¬
cules quadrijumeaux antérieurs sont les noyaux d’origine des nerfs
optiques, il est encore difficile de dire quelles sont les connexions de ces
noyaux avec les hémisphères cérébraux. En présence de ce fait clinique
qu’une lésion d’un hémisphère peut produire Vamblyopie croisée ( dans
l’hémianesthésie de cause cérébrale) , on a émis l’hypothèse (Landolt,
Charcot ) que les fihres centrales des nerfs optiques subiraient un nouvel
entre-croisement, complétant l’entre-croisement partiel du chiasma.
Troisième paire : Nerf moteur oculaire commun. — Nous avons indiqué
■le lieu d’émergence de ce nerf, au niveau du locus niger des pédoncules
cérébraux {voy. pag. 432). Quant à son origine réelle, elle se fait dans un
noyau situé presque immédiatement au-dessous de l’aqueduc de Sylvius
494 NERFS. — anatomie dü système n. — nerfs crâniens.
<C'A', fig. 69). Pour aller de ce noyau à leur lieu d’émergence, les fibres
radiculaires décrivent une courbe à convexité externe et traversent la par¬
tie la plus postérieure des noyaux rouges de Stilling (os, fig. 69) ; mais
elles ne paraissent subir aucune décussation.
Le nerf moteur oculaire commun traverse la dure-mère au niveau des
apophyses clinoïdes antérieures et pénètre ainsi dans le sinus caverneux (c,
fig. 78), où il s’applique au côté externe de l’artère carotide (c, fig. 69.) Arrivé
à l’extrémité antérieure du sinus caverneux, il passe par la partie la plusdarge
de la fente sphénoïdale et pénètre dans la cavité de l’orbite, où il se divise aus¬
sitôt en deux branches (en iii , fig. 8t), l’une supérieure, l’autre inférieure.
Labranche supérieure Yainnerver les muscles droit supérieur etreleveur de
la paupière. La branche inférieure donne aux muscles droit interne, droit
inférieur et petit oblique; le rameau du petit oblique fournit , dès son ori¬
gine, un filet ( 2 fig. 81) qui va constituer la racine motrice du ganglion
■ophthalmique (1, fig. 81).
Quatrième paire : Nerf pathétique. — Les nerfs pathétiques émergent
sur les parties latérales des freins de la valvulede Vieussens tpoy. pag. UhO) ;
mais leur origine réelle se fait plus profondément dans le noyau même du
nerf moteur oculaire commun. Parties des extrémités supéro-externes de
ces noyaux (en p, fig. 69), les fibres radiculaires contournent l’aqueduc de
Sylvius, et, arrivées à la partie supérieui’e des pédoncules cérébelleux, elles
présentent ce fait très-remarquable qu’elles subissent une décussation
complète dans la partie la plus antérieure de la valvule de Vieussens, de
telle sorte que le nerf qui a pris naissance dans le noyau droit est celui qui
vient émerger du côté gauche et vice versâ.
A partir de son émergence, le nerf pathétique se dirige en bas et en avant,
en contournant les parties latérales de la protubérance et des pédoncules céré¬
braux (fig. 53, p. 431), puis se dirige directement en avant, traverse la dure-
mère au niveau du sommet durocher, pénètre dans le sinus caverneux, se place
dans la partie la plus supérieure de sa paroi externe (p, fig. 78), passe par la
fente sphénoïdale , et, arrivé dans la cavité orbitaire (en iv, fig. 81), va se ter¬
miner dans le muscle grand oblique (m, fig. 78). Dans son trajet à l’intérieur
du sinus caverneux, le pathétique reçoit de l’ophthalmique de Willis un
rameau anastamotique qui ne fait que s’accoler un instant à lui, pour s’isoler
de nouveau et aller, par un trajet récurrent (13, fig. 81), se ramifier dans la
tente du cervelet.
Cinquième paire : Nerf trijumeau ou trifacial. — Nous avons vu (page
433) que l’origine apparente du trijumeau se fait sur les côtés de la protubé¬
rance par deux racines : l’une externe et postérieure, dite racine sensitive
ou grosse racine ; l’autre intei’ne et antérieure, dite racine motrice ou petite
racine. — L’origine réelle de ces deux racines est bien différente : 1° la racine
sensitive naît de toute la substance grise qui pi’olonge dans le bulbe et la
protubérance la corne postérieure de la moelle ; c’est elle qui se montre sur
toutes les coupes du bulbe (t, fig. 64,65,67,68) sous la forme d’un cordon,
à coupe semi-lunaire, montant depuis le tubercule de Rolande (p. 468) jus¬
qu’au niveau de son lieu d’émergence protubérantielle (fig. 68) ; c’est cette
NERFS. — ANATOMIE DU SYSTEME N- — NERFS CRANIENS. 495
racine du trijumeau qu’on désigne généralement sous le nom de racine
ascendante ou bulbaire ; au niveau de son émergence, elle reçoit de plus
des fibres qui viennent de la substance grise du plancher du quatrième
ventricule (tt, fig. 68), du point nommé locus cærulcus (b, fig. 66), et des
fibi’es descendantes venues d’un noyau placé sur les côtés de l’aqueduc de
Sylvius. 2“ La racine motrice présente, dans son origine réelle, une dispo-
^sition beaucoup plus simple : elle part d’un petit noyau (.ma, fig. 68) dont
nous avons, avec le professeur Sappey, indiqué la situation et la nature :
ce noyau se trouve situé, comme celui du facial, sur le prolongement des
cornes antérieures de l’axe gris médullaire. Il se voit en dedans de l’extré¬
mité supérieure de la racine ascendante ou bulbaire, à deux ou trois milli¬
mètres au-dessous du plancher du quatrième ventricule ; il est reconnaissable
surtout aux grosses cellules multipolaires qui contribuent à le former ; les
filets qui en partent longent obliquement le côté interne delà grosse racine,
dont ils se rapprochent progressivement, et au-dessus de laquelle leur tronc
commun vient se placer à son point d’émergence.
Les deux racines cheminent côte à côte, depuis leur point d’émergence
jusqu’au le sommet du rocher ; à ce niveau la grosse racine se dilate en un
ganglion, nomme ganglion de Gasser, logé dans une dépression du rocher
convertie en une véritable loge par un repli de la dure-mère. Ce ganglion.
496 NERFS. — anatomie dü système n. — nerfs crâniens.
constitué comme les ganglions des racines rachidiennes postérieui’es {voy.
pag. 488) et à la formation duquel la petite racine ne prend aucune part,
donne naissance à trois nerfs : l’ophthalmique, le maxillaire supérieur, et le
maxillaire inférieur; la petite racine (racine motrice) se joint au nerf
maxillaire inférieur.
a. La branche ophthmalique (de Willis) parcourt d’abord la paroi externe
dusinus caverneux (au-dessous du nerf pathétique, fig. 78), puis pénètre, par
la fente sphénoïdale, dans l’orbite, où elle se divise en trois rameaux : 1° le
rameau lacrymal, qui donne un filet anastomotique au nerf orbitaire du
maxillaire supérieur (18, fig. 79) et va se terminer dans la glande lacrymale
(10, fig. 81, et L, fig. 79) et dans la paupière supérieure ; — 2° le rameau
frontal (f, fig. 78) qui chemine directement d’arrière en avant, entre le
périoste de l’orbite et le muscle élévateur de la paupière supérieure, et se
divise en deux branches pour la peau du front {frontal interne x, fig. 78, et
frontal externe, 11, fig. 81) : le frontal externe passe par le trou sus-orbi-
taire' ( voy. l’article Orbitü); — 3“ le rameau nasal (12, fig. 81) qui longe
la paroi interne de l’orbite et, au niveau du trou orbitaire interne anté¬
rieur, se divise en ; — a) , nasal interne, dit aussi filet ethmoïdal, qui passe par
le trou orbitaire interne, arrive dans la fosse ethmoïdale, donne à ce niveau
quelques fibrilles à la dure-mère, puis s’engage dans l’un des orifices de la
lame criblée, pénètre dans les fosses nasales, donne un rameau court à leur
paroi interne (ou cloison), et à leur paroi externe un rameau relativement
long, lequel, arrivant jusqu’à la face postérieure de l’os propre du nez, tra7
verse le tissu fibreux qui unit le bord inférieur de cet os au cartilage latéral
du nez, et se termine, sous le nom de naso-lobaire, dans les téguments du
lobule du nez; — b), nasal externe, qui se dirige vers le bord antérieur de
l’orbite, passe au-dessous de la poulie du muscle grand oblique (d’où le nom
de nerf sous-trochléaire) et se distribue à la peau de l’angle interne de l’œil
et de la région intersourcilière.
A la branche ophthalmique est annexé un ganglion, àit ganglion ophthal-
mique, situé sur le côté externe du nerf optique,* vers son tiers postérieur
{voy. Orbite). Ce ganglion (en 1, fig. 81) reçoit trois racines : l’une motrice
(2, fig. 81), venue du moteur oculaire commun [voy. p. 494), l’autre sensi¬
tive, représentée par un filet long et grêle venu du nerf nasal (4, fig. 81) ;
la troisième enfin, dite racine sympathique (3, fig. 81), représentée par un
filet plus long et plus grêle encore venu du plexus carotidien (c, fig. 81).
Ce ganglion émet deux faisceaux de nerfs destinés au globe de l’œil {nerfs
ciliaires ; voyez Œil, Vision).
b. Le nerf maxillaire supérieur (fig. 79) s’engage dans le trou grand-
rond, traverse la partie supérieure de la fosse ptérygo-maxillaire, s’engage
dans la gouttière sous-orbitaire et enfin sort par le trou sous-orbitaire
(en 15, fig. 79) pour se ramifier dans la peau de la paupière inférieure, de la
lèvre supérieure et de l’aile du nez. Dans son trajet, depuis le trou grand-
rond jusqu’au trou sous-orbitaire, il donne successivement : un rameau
orbitaire (17, fig. 79) qui va, par l’un de ses filets, s’anastomoser avec le
nerf lacrymal (18, fig. 79, nerf lacrymo-palpébral), et par l’autre filet inner-
NERFS. — ANATOMIE DU SYSTÈME N. — NERFS CRANIENS. i97
ver la peau de la pommette (filet temporo-malaire) ; des rameaux dentaires
postérieurs (12, fig. 79); des rameaux dentaires moyens (13, fig. 79) et un
rameau dentaire antérieur (IZi, fig. 79).
Au nerf maxillaire supérieur est annexé un ganglion placé dans la partie
supérieure de la fosse ptérygo-maxillaire {ganglion de MecJcel ou sphéno-pa-
iatin).Ce ganglion (2, fig. 79), de même que le ganglion ophthalmique, reçoit
trois racines et émet de nombreux filets. — Les racines qu’il reçoit sont : une
racine sensitive qui s’accole au bord inférieur du nerf maxillaire supérieur ;
une racine motrice (4, fig. 79) venue du nerf facial (grand nerf pétreux
superficiel); une racine sympathique (5, fig. 79) venue du plexus caroti¬
dien (c, fig. 79) : pour arriver au ganglion, ces deux dernières racines, dis¬
tinctes à leur origine, s’accolent l’une à l’autre dans le canal vidien (nerf
vidien, 3, fig. 79). — Les branches émises par le ganglion sont : les nerfs
palatins (grand nerf palatin ou palatin antérieur, et petit nerf palatin ou
palatin postérieur ; 10 et 11, fig. 79); les nerfs sphéno-palatins, qui pénè¬
trent dans les fosses nasales par le trou sphéno-palatin, où ils se divisent
en branches externes courtes et grêles pour la paroi externe des fosses na¬
sales (8, fig. 79) et en branche interne, longue et relativement volumineuse,
pour la cloison des fosses nasales : cette dernière branche, dite nerf naso-
498 NERFS. — ANATOMIE DU SYSTÈME N. — NEUFS CRANIENS.
palatin de Scarpa (9, fig. 79), peut être suivie jusque dans le conduit palatin
antéi’ieur et jusque dans la muqueuse palatine placée en arrière de l’arcade
alvéolaire ; le nerf pharyngien de Bock, qui suit le canal ptérygo-palatin pour
aller se ramifier dans la muqueuse des parois supérieures des arrière-narines.
c. Le nerf maxillaire inférieur, formé par la racine motrice du trijumeau
et par la ti’oisième des branches sensitives sorties du ganglion de Gasser,
s’engage dans le trou ovale, au sortir duquel il se divise en un grand nombre
de branches, les unes motrices, les autres sensitives.
Les branches motrices sont destinées aux muscles masticateurs, c’est-
à-dire, d’une part, aux muscles élévateurs et diducteurs de la mâchoire
(temporal, masséter, ptérygoïdien interne et externe ; 22, 23, 2h, 25, fig. 80),
et d’autre part aux muscles abaisseurs de la mâchoire (mylo-hyoïdien et
ventre antérieur du digastrique ; 27, fig. 80). D’après quelques auteurs, la
partie motrice du trijumeau donnerait aussi au muscle interne du marteau
(8, fig. 80).
Les branches sensitives sont : 1“ le nerf auriculo -temporal (10, fîg._ 80)
ou temporal superficiel, qui contourne le col du condyle de la mâchoire infé¬
rieure, et, après s’être anastomosé avec la branche supérieure du facial, se
distribue à la peau de la tempe et à celle de la partie antérieure du pavillon
de l’oreille ; dans son trajet au niveau du col du condyle, le nerf temporal
donne à la glande parotide (11, fig. 80) ; 2° le nerf buccal (12, fig. 80), dont
les branches terminales se ramifient dans la peau de la joue et dans la mu¬
queuse buccale, aucune ne s’arrêtant dans le muscle buccinateur (innervé
par le facial) ; 3“ le nerf lingual, qui reçoit la corde du tympan (14, fig. 80)
et va donner la sensibilité à la muqueuse des deux tiers antérieurs de la
langue {voy. article Goût); 4° le nerf dentaire inférieur (21, fig. 80) qui,
après avoir donné le rameau moteur sus-indiqué pour le mylo-hyoïdien et
le ventre antérieur du digastrique, pénètre dans le canal dentaire du maxil¬
laire inférieur, le parcourt en donnant un filet à chacune des dents molaires
et un filet incisif pour la canine et les deux incisives, et sort par le trou
mentonnier en s’épanouissant en un bouquet nerveux qui donne la sensibi¬
lité à la muqueuse labiale ainsi qu’à la peau du menton, de la lèvre et de
la partie inférieure de la joue.
. Au nerf maxillaire inférieur se trouve annexé un ganglion, dit ganglion oti-
que ou d’Arnold. Ce ganglion, d’un petit volume, est situé sur la face interne
du tronc du maxillaire inférieur, immédiatement au-dessous du trou ovale.
Ce ganglion reçoit, comme les ganglions ophthalmique et sphéno-palatin,
des racines motrices, sensitives et sympathiques. Les racines motrices
et sensitives paraissent être multiples : en elî'et, le ganglion est uni au
maxillaire inférieur par un petit groupe de courtes fibres nerveuses qui peu¬
vent provenir les unes du tronc sensitif du maxillaire, les autres de son tronc
moteur (nerf masticateur) ; de plus le ganglion reçoit une longue racine
motrice, le nerf petit pétreux superficiel (4, fig. 80) venu du facial, et une
longue racine sensitive, le petit pétreux profond ou externe (Sappey) qui vient
(5, fig. 80 et 21, fig. 82) du rameau de Jacobson, émané lui-même du nerf
glosso-pharyngien. La racine sympathique du ganglion otique vient du plexus
NERFS. — ANATOMIE DU SYSTÈME N. — NERF^ CR.^- ^
nerveux ; l’un va au muscle
péristaphylin externe; l’autre
au muscle interne du mar¬
teau ; tels sont les rameaux
moteurs, dont l’origine réelle
est difficile à préciser, puis¬
que le ganglion a lui-même
deux racines motrices, l’une
fournie par le facial, l’autre
par le nerf masticateur; on
tend aujourd’hui à considé¬
rer le nerf du muscle du
marteau comme provenant
du nerf masticateur (voy. 2,
3, 8, fig. 80). Quant aux ra¬
meaux sensitifs fournis par
le ganglion otique, ils se ren¬
dent à la caisse du tympan
et se distribuent à l’oreille
moyenne.
Sixième paire : AWf mo¬
teur oculaire eæferwe;— Nous
avons indi qué précédemment
l’origine apparente de la
sixième paire au niveau
du sillon qui sépare la
protubérance annulaire de
la partie correspondante des
pyramides bulbaires ( voy.
page A33 et fig. 53 en ü).
Quant à son origine réelle,
elle se fait sur l’autre face
du bulbe, au-dessous de
l’épendyme du quatrième
ventricule, dans un noyau
qui lui est commun avec le
facial. {Voy. fig. 65, m et
ME.)
De son lieu d’émergence
ce nerf se porte en avant et
en dehors, traverse la dure-
Fig.80. — Nerfn,
F)-*’
racine motrice (nerf m
"t Pétreux superficiel .‘ZT, _ _ _
inférieur (figure schématique*
■ — Beaunis) . (*)
inférieur (racine sensilivel ; — 2, sa
; — 3, ganglion otique ; -
ineau de Jacobson -^r
tare méningée moyenne
avec la corde du tympan
présente ici comme venant du nerf masticateur) ; — 9, anasto-
H, rameaux parotidiens;^— 12, nerf’buccal; — 13, nerflingual;
— 14, corde du tympan; — 15, rameaux du ganglion sous-maxil-
jaire ; _ 16, idem; — 17, ganglion sons-maxillaire ; — 18, artère
faciale et rameaux sympathiques pour le ganglion; — 19, glande
sous-maxillaire; — 20, glande sublinguale; — 21, nerf dentaire
intérieur; — 22, 23, 24, 25, nerfs des muscles temporal, mas-
séter, ptérygoîdiens ; - 26, nerf du penstaphylm <
imeau du _ VIC faeM.
digastrique ;
mère un peu au-dessous et m»*-’-"*-- .
en arrière du sommet du ro- ’ , , i -a
cher, pénètre dans le sinus caverneux, où il est placé au-dessous de acaroti e.
500 NERFS. — ANATOMIE DU SYSTÈME N. — NERFS CRANIENS,
puis entre dans l’orbite par la fente sphénoïdale (vi, fig. 81) et va aussitôt se
ramifier dans le muscle droit externe. Dans quelques cas rares, constituant
une véritable anomalie, on a vu ce nerf fournir la racine motrice du gan¬
glion ophthalmique.
(') III, nerf moteur oculaire commun . — IV, nerf pathétique . — V, nerf ophthalmique de Willis ; — VI,
nerf moteur ofiulaire externe- — C, carotide et plexus carotidien du grand sympathique.
sitive ; — 5, filet ciliaire direct ; — 6, musclé ciliaire ; — 7, iris ; — 8, corne'e ; — 9, conjonctive ; — 10,
glande lacrymale; — 11, nerf frontal; — 12, nerf nasal ; — 13, filet récurrent.
Septième paire : Nerf facial. — Ce nerf émerge du bulbe rachidien immé¬
diatement au-dessous du bord inférieur de la protubérance, au niveau de la
fossette latérale du bulbe (env, fig. 53, p. 431). Quanta son origine réelle,
elle a été fort diversement interprétée ; d’après les recherches que nous
avons faites, et qui sont résumées par les figures (schématiques) 65 et 67, il
est facile de voir que ce nerf, suivi de son émergence vers la profondeur,
se dirige d’abord vers le plancher du quatrième ventricule, et, arrivé sur les
côtés de l’extrémité postérieure du raphé, se trouve en contact avec le
noyau moteur oculaire externe (m, fig. 67) dont il reçoit quelques fibres
radiculaires ; mais ce noyau, commun au facial et au moteur oculaire externe,
n’est pas le principal noyau du facial. Pour arriver vers son véritable noyau,
le facial se recourbe, suit dans la longueur d’un millimètre environ un
trajet parallèle à l’axe du bulbe (fasciculus teres, ft, fig. 65 et 67), puis se
(ioude brusquement, pour se diriger en avant et en dehors vers un noyau
(fi, fig. 65) situé au milieu des parties latérales du bulbe et faisant suite à
la tête des cornes antérieures de la substance grise médullaire (®oÿ. p. 465).
Ce noyau peut recevoir le nom de noyau inférieur du facial, tandis qu’on
donnerait le nom de noyau supérieur au noyau commun au facial et au
moteur oculaire externe. — Entre l’émergence du facial et celle de l’acous-
NERFS. — ANATOMIE DU SYSTÈME N. — NERFS CRANIENS.
501
tique, on voit naître un nerf très-grêle, dit intermédiaire de Wrisberg, dont
l’origine l’éelle n’est pas encore connue.
De son lieu d’émergence le facial, avec l’intermédiaire de Wrisberg, se
porte vers le conduit auditif interne, dans lequel il s’engage et au fond
duquel il pénètre dans l’aqueduc de Fallope; suivant les inflexions de ce
canal osseux, le facial et l’intermédiaire marchent d’abord perpendicu¬
lairement à l’axe du rocher (1 et vu, fig. 82) jusqu’au niveau de Thiatus de
Fallope ; en ce point le nerf intermédiaire se jette dans le facial, qui présente à
(" VII, nerf facial; — VIII, nerf auditif. — IX, nerf giosso-pharyngien. — X, nerf pneumo-gastrique.
• I, nerf intermédiaire de Wrisberg ; — 2, grand pétreux superficîei ; — 3, nerf vidien, recevant un filet
du rameau de Jacobson (5) et du sympathique (6) ; — 4. ganglion de Meckei ; — 7, 8, 9, nerfs du pérysta-
phylin interne et du palato-staphylin ; — 10, rameau auricuiaire du facial ; — 11, 12, 13, 14, rameaux du stylo-
hygidien, du ventre po^érieur du digastrique, du stylo-pharyngien, anastomose avec le glosso-pharyngien ,
et rameau dû styîo-glosse ; — 15, branches terminales du facial ; — 16, rameau du muscle de l’étrier; —
17, petit pétreux superficiel ; — 18, ganglion otique ; — 19, filets pour la glande parotide (20) ; — 21, petit
pétreux profond venu du rameau de Jacobson ; — 23, corde du tympan; — 24, nerf lingual; — 25, filets
gustatifs de la cordé du tympan (?) ; — 26, filets glandulaires ; — 29, anastomosé avec le pneumo-gastrique
(rameau de la fosse jugulaire).
502 NERFS. — anatomie du système n. — nerfs crâniens.
ce niveau un léger renflement Ait ganglion géniculé; puis le facial, suivant
l’aqueduc de Fallope, marche à peu près parallèlement à l’axe du rocher, en
rapport avec le bord supérieur de la paroi interne de la caisse du tympan,
pour, arrivé à la partie postérieure de cette caisse, s’infléchir brus¬
quement en se dirigeant verticalement en bas et sortir par le trou
stylo-mastoïdien. Il traverse alors la glande parotide et gagne le boi’d
correspondant de la mâchoire inférieure, où il se divise en branches
terminales.
Les branches collatérales que fournit le facial sont importantes à rappe¬
ler : on les divise en celles qu’il donne pendant son trajet dans l’aqueduc
de Fallope, et celles qu’il donne à sa sortie du trou stylo-mastoïdien. — .\u
niveau de l’aqueduc, il fournit : le grand nerfpétreuæ superficiel (2, fig. 82),
dont nous avons déjà indiqué les connexions avec le nerf vidien et le gan¬
glion de Meckel (p. 497) ; le petit pétreuæ superficiel (17, fig. 82), égale¬
ment indiqué déjà à propos du ganglion otique (p. 498) ; le nerf du muscle
de l’étrier (16, fig. 82); un rameau anastomotique, dit rameau de la fosse
jugulaire (29, fig. 82), pour le pneumogastrique; et enfin la corde du tym¬
pan (23, fig. 82), qui, après avoir traversé l’oreille moyenne entre le manche
du marteau et la longue branche de l’enclume (dans l’épaisseur même de
la membrane du tympan), passe par un conduit situé contre la scissure de
Glaser, et va, en définitive, se jeter dans le nerf lingual du maxillaire
inférieur (13 et 14, fig. 80, p. 499) ; quoique la corde du tympan paraisse
se fusionner avec le lingual, les expériences de vivisection permettent d’en
suivre les rameaux jusque dans la langue (îioÿ. art. Goüt), et surtout jusque
dans la glande sous-maxillaire (26, fig. 82 ; — voy. art. Salive). — Au-des¬
sous du trou stylo-mastoïdien, le facial donne : un rameau anastomotique
pour le nerf glosso-pharyngien (12, fig. 82); un rameau auriculaire (10,
fig. 82), qui innerve le muscle occipital et les muscles auriculaires; des
rameaux musculaires (11, 14, fig. 82), pour le ventre postérieur du digas¬
trique, pour le stylo-hyoïdien, le stylo-glosse, le glosso-staphylin.
Les branches terminales du facial se divisent en deux groupes : le
groupe supérieur, ou temporo- facial, fournit des branches aux muscles
des deux tiers supérieurs de la face, depuis le frontal jusqu’au huccina-
teur; le groupe inférieur, ou cervico-facial, donne aux muscles de la bou¬
che et du menton (orbiculaire des lèvres, triangulaire et carré du men¬
ton, houppe du menton), et au peaucier du cou {voy. l’art. Face, t. XIV,
p. 367).
Huitième paire : Nerf acoustique. — Ce nerf, dont l’origine a été indiquée
(p. 434 ; fig. 53, en z; fig. 24, en 8; fig. 65, en ac, e, ï), sera étudié, quant
à sa distribution périphérique, à propos de l’organe de l’ouïe.
Neuvième paire : Nerf glosso-pharyngien. — Ce nerf naît par une série
de fibres radiculaires implantées dans le sillon qui est en avant du corps
restiforme, à la partie supérieure du bulbe (en a, fig. 53, p. 431). Son
origine réelle se fait plus profondément dans un noyau (pn, fig. 64) placé
sur les côtés du plancher du quatrième ventricule, et qui fait suite aux
cornes postérieures de l’axe gris médullaire {voy. p. 467); mais ce noyau
NERFS. — .4NAT0MIE DU SYSTÉ.WE N. — NERFS CRANIENS.
503
représente seulement le centre des fibres sensitives du nerf glosso-pharyn-
gien; les fibres motrices vont, par un trajet récurrent, à un noyau situé
■dans les parties antéro-latérales
du bulbe (S, fig. 64), noyau qui
fait .suite, comme le noyau
accessoire du grand hypoglosse
(n'h', fig. 64), à la tête de la
corne médullaire antérieure {voy.
p. 465).
Les radicules du glosso-pha-
ryngien se réunissent en un
tronc nerveux qui se dirige vers
le trou déchiré postérieur, dans
ia partie antérieure duquel il se
loge : à ce niveau, le tronc ner¬
veux se renfle en un petit gan¬
glion, dit ganglion pétreux ou
d’Andersch, puis apparaît à la
base du crâne, en dedans des
muscles qui s’attachent à l’apo¬
physe styloïde ; il se dirige alors
■en bas et en avant, en contour¬
nant le muscle stylo-pharjTigien,
au dedans, puis en dehors, et
enfin en avant duquel il est placé,
et arrive ainsi à la base de la
langue.
Les branches collatérales du
glosso-pharyngien se divisent en
celles qu’il donne dans le trou
déchiré postérieur, et celles qu’il
émet dans son trajet de la base du
crâne à la langue. — Dans le trou
déchiré postérieur, il donne : un
rameau anastomotique qui l’unit
aupneumo-gastrique; un rameau
anastomotique qui l’unit au ra¬
meau carotidien du ganglion cer¬
vical supérieur du grand sympa¬
thique (s, fig. 83); un rameau
anastomotique qui l’unit au fa¬
cial (14, fig. 83); enfin un ra¬
meau à distribution complexe
dit rameau de Jacobson (1
fig. 83), qui pénètre dans la
montoire, et s’y ramifie en sii
fiG. 83.— Nerf glosso-pharyngien (fig. sché¬
matique. — Beaunis) (*;.
(*) — VII, nerf facial; — IX, nerf glosso-pharyngien
et ganglion d’Andersh; — X, pnéumo-gastriqiie ; — S,
ganglion cervical supérieur du sympathique ; — C, caro¬
tide et plexus carotidien; — N, ganglion de Meckeî; —
0, ganglion otique ; — 1, nerf de Jacobson donnant le
rameau de la fenêtre ovale (2), de la fenêtre ronde (3),
des rameaux carotidiens (4), le rameau de la trompe
d’Eustache (5), le grand pétreux profond (6), et enfin le
petit pétreux profond (8) ; — 10, rameaux pharyngiens du
glosso-pharyngien 11, rameau lingual; — 1 2, rameaux
tomoses du facial avec le ganglion d’Andersh ; — 15, nerf
du stylo-pharyngien; — 16, anastomose avec le pneumo¬
gastrique; — (17), rameau pharyngien du pneumo-gas-
supérieur; — 19, rameau fourni au ganglion d’Andersh
par le ganglion cervical supérieur ; — 20, rameau pha-
caisse du tympan, se place sur le pro-
c filets grêles, dont deux postérieurs, l’un
Dixième paire : Nerf pneumogastrique. — Les racines du pneumogastrique
sont représentées par une série de filets radiculaires placés au-dessous de ceux
qui forment le glosso-pharyngien, dans le sillon latéral du bulbe (fig. 53). Ses
noyaux(sensitif et moteur) sont également représentés par des colonnes de sub¬
stance grise qui font suite (de haut en bas) aux noyaux homologues du glosso-
pharyngien (voy. fig. 64, p. 465 : S, noyau moteur des nerfs mixtes ; pn,.
pour la fenêtre ronde, l’autre pour la fenêtre ovale (2 et 3, fig. 83); deux
antérieurs, l’un pour le plexus sympathique de l’artère carotide (dans le
canal carotidien (4, fig. 83), et l’autre pour la trompe d’Eustache (5, fig. 83),
deux supérieurs, qui vont se joindre aux nerfs pétreux du facial, sous les
noms de grand pétreux profond (6, fig. 83) et petit pétreux profond (8,
fig. 83). — A la base du crâne, le nerf glosso-pharyngien donne : un ra¬
meau aux muscles digastrique et stylo-hyoïdien ; un rameau au muscle stylo-
glosse : la plupart des fibres de ce rameau traversent seulement le muscle
styloglosse, et, s’accolant à un filet semblable du facial, vont se distribuer
isolément à la base de la langue; des rameaux pharyngiens, qui, anasto¬
mosés avec les branches pharyngiennes du pneumogastrique et du grand
sympathique (10, 17, 20 et 15, fig. 83), forment le plexus pharyngien, qui
donne à la muqueuse et aux muscles du pharynx ; des rameaux tonsillaires
pour la muqueuse des amygdales, et probablement aussi pour les muscles
glosso-staphylins (fig. 84).
Les branches terminales du glosso-pharyngien (fig. 84) se distribuent à
la muqueuse de la base de la langue, en arrière du V des papilles calici¬
formes (coy. art. Godt).
NERFS. — ANATOMIE DU SYSTÈME N. NERFS CRANIENS.
505
noyau sensitif des nerfs mixtes). Les filets radiculaires du pneumogastrique
se réunissent en un tronc qui se porte vers
le trou déchiré postérieur, et pénètre dans
ce trou, où il se place en arrière du
glosso-pharyngien et se renfle en un gan¬
glion ovoïde grisâtre {ganglion jugulaire);
arrivé à la hase du crâne, le tronc pneumo¬
gastrique se renfle une seconde fois, mais
cette fois sous forme de plexus {plexus
gangliforme), puis descend verticalement,
placé dans la gouttière postérieure résul¬
tant de la juxtaposition de l’artère carotide
et de la veine jugulaire. Il arrive ainsi
dans le thorax, passe derrière l’origine des
bronches, et vient s’appliquer sur le con¬
duit oesophagien: en descendant le long
de l’œsophage, le pneumo-gastrique droit
longe la partie droite,- puis la partie posté¬
rieure de ce conduit, tandis que le pneumo¬
gastrique gauche contourne l’œsophage,
de manière à venir se placer à sa partie
antérieure. Après avoir franchi, avec l’œ- ^
sophage, l’orifice diaphragmatique corres¬
pondant, les deux pneumo-gastriques arri¬
vent dans la cnvité abdominale, et se
ramifient, le droit sur la face postérieure,
le gauche sur la face antérieure de l’esto¬
mac. — D’après ce long trajet, on divise
le pneumo-gastriqueen portions jugulaire,
cervicale, thoracique et abdominale.
- La portion jugulaire {ganglion jugu- pi,,. gg. _ jjerf pneumo-gasiriqiu-
lairé) présente : une anastomose avec le (fig. schématique. — Beaunis). {*)
facial (ci-dessus, p. 501 ; voy. 1 , fig. 85) ; une
anastomose avec le ganglion cervical su- :
périeur du grand sympathique (3, fig. 85) ; ;
une première anastomose avec le spinal ;
une anastomose avec le glosso-pharyngien . ,
La portion cervicale du pneumo-gastri- h anastomose du pnci
que présente d’abord, au niveau du plexus ,
gangliforme, de nombreuses anastomoses ’
avec le ganglion cervical supérieur (â,
fig. 85), avec le grand hypoglosse (xii,
fig. 85), avec l’anse des deux premiers i
nerfs cervicaux, et enfin une anastomose '
eumo-güstnque ; —
nerf grand hypo-
rvical supérieur du
^rand sympathique ; — M, ganglion corvicai
^cn ; — I, ganglion cervical inférieur ; — N,
fs splanchniques (du sympathique thora-
ec le ganglion cer-
itomose du plexus
très-considérable avec le nerf spinal (xr, i3, fiicts œsophï
fig. 85), car toute la branche interne de — i6,Vamcaux^tcr
ganglion cervical supérieur ; — 5. branche in-
■ le du spinal ; — 6, plexus pliaryngien ; —
lerf laryngé supérieur, avec le laryngé ex-
le (8) : — 9, l’une des racines du nerf de
fs cardiaques; — 12, nerf récurrent; —
506 NERFS. — anatomie dd système n. — nerfs crâniens.
ce nerf (5, fig. 85) se jette dans le plexus gangliforme. — Au-dessous
du plexus gangliforme, le nerf pneumogastrique donne : des rameaux
pharyngiens (6, fig. 85); un peu au-dessous, il émet le nerf laryngé supé¬
rieur, dont une branche, dite laryngé externe, donne quelques filets au
constricteur inférieur du pharynx, puis innerve le muscle crico-thyroï-
dien, tandis que ses rameaux terminaux (laryngé interne) pénètrent dans
l’intérieur du larynx, en traversant la membrane thyro-hyoïdienne, et se
distribuent à la muqueuse laryngienne, depuis la base de la langue
jusqu’à la partie supérieure de la trachée et de l’œsophage. — La portion
cervicale du pneumogastrique donne encore des filets cardiaques (voy.
CœuR, t. VIII, p. 278).
La partie thoracique du pneumo-gastrique fournit : les nerfs récurrents
(12, üg. 85, voy. L-arynx); des nerfs cardiaques [voy. CœuR) ; des
rameaux pulmonaires ou bronchiques, que Sappey a pu suivre sur les
bronches jusqu’au niveau des lobules pulmonaires ; et enfin des rameaux
œsophagiens, qui entourent le conduit alimentaire d’un réseau à mailles
elliptiques allongées {plexus œsopha¬
gien).
Dansla cavité abdominale, le pneumo¬
gastrique gauche se ramifie dans laparoi
antérieure de l’estomac, puis, chemi¬
nant dans l’épiploon gastro-hépatique,
va pénétrer dans le foie en suivant, les
divisions de la veine porte; le pneumo¬
gastrique droit donne à la face posté¬
rieure de l’estomac et va se terminer
dans le plexus solaire et le ganglion
semi-lunaire du grand sympathique.
Onzième paire : Nerf spinal. — Le nerf
spinal naît par deux oi’dres de racines :
— I “ Ses racines bulbaires (b, fig. 86 r
b’, fig. 87) sont échelonnées en une.
courte série au-dessous des filets radi¬
culaires du pneumo-gastrique ; leurs
origines réelles sont comprises dans
les formations grises sensitives et mo¬
trices désignées sous le nom de colonnes
des nerfs mixtes [voy. fig. 64, en s et
NP ; fig. 66, en e). — 2° Ses racines mé¬
dullaires ou cervicales (m, fig. 86 et B, b,
fig. 87) sont représentées par sept ou
huit filets qui naissent des parties la¬
térales de la moelle cervicale, entre
le ligament dentelé et les racines pos¬
térieures des nerfs rachidiens corres¬
pondants : ces filets (suivis dans la profondeur de la moelle) parcourent
Fig. 86. — Nerf spinal (fig. schématique.
— Beaunis) . (**)
(**) B, racines bulbaires du spinal ; — M, ra¬
cines cervicales ; — X, nerf pneumo-gastrique;
— 1, branche externe du spinal recevant des
anastomoses du second (2), du troisième (3), et
du quatrième (4) nerf cervical, et donnant une
branche au trapèze (5) et au sterno-cléido-mas¬
toïdien (6) ; — 7, branche interne du spinal, de
laquelle dépendent les filets moteurs du pneumo¬
gastrique, c’est-à-dire le nerf pharyngien (8),
le laryngé externe (9), le nerf récurrent (10) et
les nerfs cardiaques (11).
507
NERFS. — ANATOMIE Dü SYSTÈME N. — NERFS CRANIENS.
transversalement les cordons latéraux de la moelle et proviennent d’un
noyau situé à la partie
externe de la base des
cornes antérieures. Le
plus inférieur de ces filets
émerge d’ordinaii'e entre
le quatrième et le cin¬
quième nerf rachidien :
il monte le long de la
moelle, reçoit les autres
racines cervicales, et vient
se joindre aux fibres bul¬
baires pour former
tronc, dans lequel on dis¬
tingue facilement la
tie qui correspond
originesbulbaires, etcelle
qui est constituée par les
origines cervicales {voy.
fig. 86 et 87). Ce tronc,
ou plutôt ce double tronc,
se porte vers le trou
chiré postérieur, dans le¬
quel il s’engage, en se
plaçant en arrière du
pneumo-gastrique et eu
avant de la veine jugu¬
laire interne. A sa sortie
du trou déchiré posté¬
rieur, le spinal se
aussitôt en deux bran¬
ches, l’une interne, l’au¬
tre externe.
La branche interne du
spinal (ou branche anas¬
tomotique ) est formée
(fig. 86 et 87) uniquement
par les racines bulbaires Fig. 87. _ Nerfs pneumo-gastrique et spinal. (*j
de ce nerf. Le trajet de Ç) a, faUceaus radiculaires du pneumo-gastrique; - b, fnisceaux
, , , radiculaires de Ja portion cervicale du spinal allant former la branche
cette branche est très- externe (s) de ce nerf; —B% racines delà portion bulbaire du spinal,
allant former la branche interne (k) de ce nerf; — C, racines du nerf
glosso-pharyngicn ; — D, facial et acoustique ; — F. nerf grand hypo-
.glosse coupé à sa sortie du trou condylien ; — • FF, racines postérieures des nerfs cervicaux; — g, ganglion
du nerf glosso-pharyngien ; — ganglion jugulaire du pneumo-gastrique ; — i, rameau auriculaire du pneumo¬
gastrique, s'anastomosant avecle facial ; — k, branche interne du spinal ; — l, rameau pharyngien du pneumo¬
gastrique provenant delà branche interne du spinal (voyez figure schématique 86, p. 506) ; — n, nerf laryngé
supérieur; — n, nerf laryngé inférieur ou récurrent; — o, tronc du nerf pneumo-gastrique coupé au-dessous
de l’origine du récurrent; — p, ganglion cervical supérieur du grand sympathique; — r, branche externe
du spinal coupée; — t, calamus script07’ius ; — uu, coupe des pédoncules du cervelet; — v, plancher du
quatrième ventricule — ce, corde du tympan. (Cl. Bernard, t. IL)
508 NERFS. — AN>T0.MIE DD système N. — nerfs CRàNIENS.
court, car, presque immédiatement après son origine, elle va (7, fig. 86;
h', fig. 87) se jeter dans le ganglion plexiforme de ce nerf. Elle repré¬
sente ainsi l’une des plus importantes racines motrices du pneumo¬
gastrique (5, fig. 85), car les expériences de vivisection démontrent que
c’est elle qui va plus loin former les rameaux moteurs que le pneumo¬
gastrique donne au larynx (nerfs laryngé externe et récurrent) et au cœur,
ainsi que l’indique le schéma de la fig. 86.
La branche externe du nerf spinal descend obliquement en bas et en
arrière (1, fig. 86 ; sr, fig. 87), d’abord enti-e l’artère carotide et la veine
jugulaire internes, puis longe l’extrémité inférieure de la glande parotide et
arrive ainsi à la face profonde du muscle sterno-cléido-mastoïdien, où elle
se divise en deux rameaux, l’un pour ce muscle, l’autre pour le trapèze :
cette branche reçoit, à la face profonde de ces muscles, des anastomoses
des premiers nerfs cervicaux (2,3,ù, fig. 86).
Douzième paire : Nerf grand hypoglosse. — L’origine apparente de ce nerf
(voy. p. 433) se fait par une séi’ie de dix ou douze fibres radiculaires, dans
le sillon vertical, qui, à la face antérieure du bulbe, sépare l’olive de la
pyramide (fig. 53, en d). Son origine réelle se fait dans un noyau situé, sous
forme d’une colonne grise, sous le plancher du quatrième ventricule, de
chaque côté de la ligne médiane (nh, fig. 64). Ce noyau se continue jusque
dans les parties du bulbe situées au niveau de l’entre-croisement des pyra¬
mides (portion sensitive des pyramides ; t)0ÿ. p. 463), c’est-à-dire qu’il descend
jusque dans là région où le canal central de la moelle n’ est pas encore élargi en
quatrième ventricule (c'a', fig. 63). Cette colonne grise, connue dès les pre¬
mières x’echerches de Stilling, sous le nom de noyau de l’hypoglosse, repré¬
sente la base delà corne antérieure de la substance grise médullaire; mais,
ainsi, que nous l’avons démontré, ce n’est pas là le seul noyau d’origine de ce
nerf ; il faut encore considérer comme lui donnant naissance, par des fibres
à trajet récurrent, une partie des masses grises bulbaires qui représentent
la tête de la corne antérieure de la moelle (ca, fig. 63), tête qui, après avoir
été séparée de la partie basilaire correspondante, se divise plus haut
(fig. 64) en une partie externe (s, fig. 64) formant le noyau moteur
des nerfs mixtes, et une partie interne (n'h', fig. 64) formant ce que nous
avons appelé le noyau accessoire de l’hypoglosse. Quoi qu’il en soit, les
fibres radiculaires de l’hypoglosse partent en définitive du noyau situé sous
le plancher du quatrième ventricule, se dirigent en avant et .en dehors, pas¬
sent entre l’olive et le noyau juxta-olivaire interne (fig. 64) et émergent
enfin au niveau du sillon sus-indiqué, en dehors des pyramides anté¬
rieures (p, figi 64).
A ces fibres radiculaires de l’hypoglosse, se joignent quelquefois
des fibrilles, qui, par leur origine sur les parties latérales du corps resti-
forme, reproduisent la disposition des racines postérieures. L’existence
de racines semblables a été observée sur le veau et le porc par Mayer de
Bonn ; elle a été constatée une fois par Vulpian sur le bulbe de l’homme ;
nous l’avons observée, comme Mayer, sur le veau ; mais elle n’est pas
constante : dans le cas où elle se rencontre, le nerf hypoglosse est
ÎNEUFS. — ANATOMIE Dü SYSTÈME N. — NERFS CRANIENS. 509
tout à l'ait assimilable à une paire rachidienne, car sa racine postérieure
présente, avant sa fusion avec les racines antérieures, un petit ganglion
étudié particulièrement par Vulpian. Du reste, chez les vertébrés inféi’ieurs,
chez la grenouille par exemple, le nerf grand hypoglosse ne constitue pas
un nerf crânien, mais est représenté, par la première paire cervicale des
nerfs rachidiens.
De leur lieu d’émergence, les racines de l’hypoglosse convergent pour
former un tronc commun qui s’engage dans le trou condylien ; parvenu à
la base du crâne, le nerf grand
hypoglosse se dirige en bas et
en avant, en contournant le
paquet des nerfs qui sortent
par le trou déchiré postérieur,
ainsi que l’artère carotide in¬
terne. Il arrive ainsi vers la
base de la langue au-dessus de
l’os hyoïde, entre le muscle
mylo - hyoïdien et le muscle
•hyo-glosse (fig. 84, p. 505) ;
cheminant d’avant en arrière et
de has en hant, il va jusqu’à la
pointe de la langue en fournis¬
sant de nombreux rameaux ter¬
minaux aux muscles de cet
organe.
A sa sortie du trou condy-
iien le nerf grand hypoglosse
s’anastomose ; 1° avec le gan¬
glion cervical supérieur du
grand sympathique (fig. 88,
s); 2“ avec le nerf pneumo¬
gastrique, par un filet souvent
double (fig. 88, x); 3“ avec
l’anse des deux premiers nerfs
cervicaux (1 et 2, fig. 88).
■ Les branches collatérales sont au nombre de deux : 1 “ une branche des¬
cendante (7, fig. 88) qui se porte verticalement en bas, s’anastomose avec
la branche descendante interne du plexus cervical [voy. p. 490), et donne
des filets nerveux destinés à tous les muscles sous-hyoïdiens, moins le
muscle thyro-hyoïdien ; — 2° une branche qui va directement innerver le
muscle thyro-hyoïdien.
Ses branches terminales vont se ramifier dans les muscles génio-hyoïdien,
hyo-glosse, stylo-glosse, génio-glosse. Quelques-unes de ces branches, sur
la face externe du muscle hyo-glosse (fig. 84), se dirigent en haut et
vont s’anastomoser avec le nerf lingual, branche du maxillaire inférieur
(5° paire).'
Fig. 88. — Nerf grand hypoglosse (figure schéma¬
tique. — Beaunis). {')
(*) X, nerf pneurao-gaslrique ; — XII, nerf grand hypo¬
glosse;— S, ganglion cervical supérieur du grand sympa¬
thique; — 1, 2, 3, i, nerfs cervicaux; — 5, branche
descendante de ces nerfsformant une anse avec la branche
descendante (7) de l’hypoglosse et donnant des rameaux
(6) aux muscles sous-hyoïdiens; — 8, 'rameau du muscle
510 NERFS. — PHYSIOLOGIE DU SYSTÈME N. — CONSIDERAT. GÉNÉR.ALES.
PHYSIOI.OU1X; UV SYSTÈ.UE KPBVEICIIL X;i»'CÉPH.U.O-R.%CBiniE!V. —
ConsidépaÉions gcuépales. — division du sujet. — Dans les organis¬
mes inférieurs, dans ceux qui ne sont composés que d’une simple cellule,
d’un globule de substance protoplasmatique (protistes, amibes), toutes
les fonctions, que nous distinguons si bien chez les animaux supérieurs,
sont confondues et s’accomplissent dans toutes les parties de l’être micro¬
scopique. Comme l’a dit Vulpian, ces animaux se nourrissent sans appa¬
reil digestif, sentent sans organes des sens, se meuvent sans système con¬
tractile particulier. Mais à mesure que l’organisme se perfectionne, les fonc¬
tions se localisent en des parties déter¬
minées, et c’est là ce qu’on a désigné
sous te nom de loi de la division du travail
dans l’échelle de perfectionnement des
êtres. Pour nous en tenir au point de vue
([ui doit nous occuper ici, nous dirons que
toutes les parties d’un organisme supé¬
rieur ne sont pas aptes à recevoir les exci¬
tations venues du milieu extérieur et à
réagir sous l’influence de ces e.xcitations.
De même que pour la réception et l’utili¬
sation des matériaux nécessaires à la; nu¬
trition des tissus, nous trouvons des par¬
ties distinctes qui ont pour fonction de
présider à l’ingestion de ces substances,
de les modifier, de les faire pénétrer dans le sang, et, avec celui-ci,
de les faire circuler et enfin de les distribuer à chaque organe situé
dans la profondeur de l’organisihe ; de même nous trouvons des appa¬
reils distincts qui président à la réception des impressions extérieures, à
leur élaboration, à leur distribution dans les organes que ces impressions
doivent en définitive mettre en jeu. L’ensemble de ces appareils est représenté
parle système nerveux et ses annexes : c’est là, en effet, que nous trouvons :
t" les organes des sens et les surfaces sensibles en général, contenant des
tissus essentiellement propres à recevoir les excitations extérieures et à les
communiquer à des conducteurs particuliers ; 2“ ceux-ci, les nerfs sensitifs
ou centripètes, conduisent les excitations vers des organes centraux (cen¬
tres nerveux, cellules nerveuses), qui les réfléchissent dans diverses direc¬
tions par le moyen de nouveaux conducteurs, dits nerfs moteurs ou centri¬
fuges; 3° c’est en effet par les nerfs moteurs que l’excitation arrive en défi¬
nitive vers l’élément anatomique, vers l’organe {muscle ou glande) dont elle
provoque l’entrée en action.
En indiquant ces trois phases successives de la propagation des excitations
extérieures jusqu’aux organes profonds (sécréteurs, contractiles ou autres),
nous donnons sous sa forme la plus schématique la définition la plus géné¬
rale du mode et du but de fonctionnement du système nerveux, lequel reçoit,
centralise et distribue les e.xcitaiions extérieures. La cellule nerveuse (fig. 89)
est placée entre les conducteurs centripètes (A) et les conducteuts centrifu-
NERFS. — PHYSIOLOGIE DU SYSTÈME N. — CONSIDERAT. GÉNÉRALES. 511
ges (G), et préside ainsi à l’acte nerveu.x. central le plus simple, à Vacte réflexe,
c’est-à-dire au passage et à ta distribution de l’excitation des voies centripètes
dans les voies centrifuges {impressionum sensoriarumin motorias reflexio).
Cette cellule nerveuse peut avoir un rôle plus importaut encore,- certaines
cellules nerveuses, vivement ébranlées en recevant l’excitation des nerfs
dits sensitifs, peuvent donner lieu à l’acte mystérieux connu sous le nom de
sensation-, de plus cet ébranlement, cette excitation peut se conserver à
un état plus ou moins latent, prête à renaître sous l’influence d’un nou¬
vel ébranlement arrivant par la même voie ou par une voie différente,
et donnant ainsi lieu aux phénomènes qui caractérisent plus spécialement
les cellules des centres encéphaliques, c’est-à-dire à la mémoire, à la con¬
servation et à la réviviscence des impressions.
Cette manière générale, aujourd’hui classique, de concevoir le fonction¬
nement de l’ensemble du système nerveux, nous montre comme phénomène
élémentaire l’acte réflexe, c’est-à-dire la mise en jeu de trois ordres d’appa¬
reils nécessairement liés l’un à l’autre (conducteurs centripètes, centres,
conducteurs centrifuges); elle nous montre que toute action nerveuse,
quoiaue pouvant tout d’abord paraître partie spontanément d’un centre, a
son origine primitive et nécessaire dans une excitation présente ou anté¬
rieure. C’est ainsi qu’aujourd’hui le plus grand nombre des physiologistes
localisent les actes de la pensée et de l’intelligence dans les cellules nerveuses
encéphaliques, et ne xmient dans ces actes que des phénomènes réflexes, en
donnant à cette expression sa signification la plus large, c’est-à-dire celle
de Y activité matérielle de cellules nerveuses, activité mise en jeu par des im -
pressions antérieures ou présentes et se traduisant extérieurement par des
phénomènes que leur apparente spontanéité peut parfois faire désigner sous
te nom d’actes de volonté. Ainsi se trouve définitivement conçue l’unité de
fonctionnement du système nerveux, depuis ses manifestations les plus in¬
férieures, jusqu’à ses activités les plus élevées, depuis les centres fonction¬
nels dépourvus de ce qu’on nomme spontanéité, jusqu’aux centres intellec¬
tuels où apparaît la conscience et la volonté. Tous ces fonctionnements ont
pour origine, pour point de départ, les impressions extérieures. Descartes
lui-même a dit : « Penser, c’est sentir », indiquant ainsi que la pensée elle-
même emprunte à une excitation extérieure, à un phénomène de sensibi¬
lité, son aliment premier.
Etudier la physiologie générale du système nerveux, c’est donc étudier
Yacte réflexe élémentaire, tel qu'on l’observe, dans ses formes les plus
simples, en ne faisant entrer en -jeu que les centres nerveux médullaires
et en examinant le mode de fonctionnement de ces centres, de leurs nerfs
afférents (centripètes ou sensitifs), et de leurs nerfs efférents (centrifuges ou
moteurs). Quoique cette étude pût être faite à propos de la physiologie
spéciale de la moelle épinière, nous préférons l’esquisser ici, aussi com¬
plètement que nous le permettent les limites de cet article, car le phénomène
médullaire est celui dont l’analyse doit éclairer tous les autres actes ner¬
veux. La différence essentielle entre le phénomène nerveux le plus élevé
(l’acte intellectuel) et le réflexe médullaire coordonné, c’est que ce dernier
512 NERFS. — PHYSIOLOGIE du système X. — CONSIDÉRÂT. GÉ.XÉRALES.
ne se produit que par Faction des excitations centripètes immédiates et
actuelles, tandis que le premier se manifeste par Faction d’excitations cen¬
tripètes passées depuis plus ou moins longtemps ; c’est que, en un mot, les
cellules cérébrales, ce que nous pouvons appeler les organes de l’intelli¬
gence, forment des appareils dans lesquels les excitations centripètes laissent
une modification durable. Nous ne pouvons dire quelles sont ces modifica¬
tions, pas plus du reste que nous ne pourrions dire en quoi consiste, en
dernière analyse, l’acte réflexe le plus simple auquel préside une cellule
nerveuse médullaire.
Comme nous l’avons fait pour la partie anatomique de cet article, nous
indiquerons ici l'ordre qui sera suivi dans ce rapide exposé de la physio¬
logie du système nerveux ;
1° Physiologie générale des conducteurs nerveux (nerfs centripètes, nerfs
centrifuges) ; conduction indifférente (neurilité) ; propriétés du nerf à l’état
d’activité {oscillation négative) ; excitants des nerfs (excitants chimiques,
physiques, physiologiques) ; modifications de l’excitabilité des nerfs par
l’influence de l’électricité {électro-tonus) ; nature de l’agent nerveux ; vitesse
de l’agent nerveux ; conductibilité et excitabilité ; parallèle des nerfs sensi¬
tifs et des nerfs moteurs (poisons des nerfs).
2° Physiologie générale des centres nerveux (nutrition, réaction chimique
des centres nerveux) ; étude générale des phénomènes nerveux réflexes ;
lois des phénomènes réflexes ; leur coordination ; conditions qui modifient
le pouvoir excito-moteur des centres gris (sections; poisons ; strych¬
nine, etc.) ; durée des actes réflexes (mesure du temps employé pour
la réflexion centrale); classification des phénomènes nerveux réflexes;
des sensations associées {synesthésies) ; des mouvements associés (syn-
cinésies).
3° Physiologie spéciale du système nerveux. — Parties périphériques.
Fonctions des nerfs rachidiens (sensibilité récurrente; fonctions trophiques
des ganglions spinaux) ; fonctions des nerfs crâniens. — Parties centrales.
— 1“ Moelle épinière (ses fonctions comme conducteur ; ses fonctions
comme centre) ; 2“ bulbe, protubérance et pédoncules cérébraux ; â® cer¬
velet; 5° tubercules quadrijumeaux, couches optiques, corps striés; 6° hé¬
misphères, localisations cérébrales (organe cérébral de la fonction du lan¬
gage articulé, localisations motrices corticales).
I. Physiologie géuéeale des condnctenes nerveux. — Nous
avons parlé de conducteurs centripètes et de conducteurs centrifuges, c’est-
à-dire de nerfs sensitifs et de nerfs moteurs. Dans lesparties périphériques, ces
conducteurs sont parfois distincts, mais non d’une manière absolue, car, par
exemple, les nerfs cutanés, plus spécialement sensitifs, renferment cepen¬
dant des fibres motrices pour les éléments contractiles de la peau, et inver¬
sement, les nerfs qui se rendent aux muscles, sont composés en majorité de
fibres motrices, auxquelles se trouvent associés quelques filets sensitifs
(sensibilité ou sens musculaire. Voy. art. Muscle, t. XXIII, p. 2àl).Dans les
plexus d’oi'igine des nerfs des membres, fibres sensitives et fibres motrices
sont intimement mêlées les unes aux autres. La séparation ne se trouve
NERFS. — PHYSIOLOGIE DU SYSTÈME N. — PROPRIÉTÉS DES NERFS. 5i3
effectuée d’une manière à peu près complète qu’au niveau des racines des
nerfs, et notamment au niveau des racines des nerfs rachidiens ou médul¬
laires. Nous avons vu que chaque nerf rachidien naît par deux racines, l’une
antérieure, l’autre postérieurel; la première est motrice, la seconde sensi¬
tive. La découverte des propriétés distinctes de conduction centripète et de
conduction centrifuge de ces deux ordres de racines est due aux immor¬
telles expériences de Magendie, et a été le point de départ de nos connais¬
sances les plus précises sur les fonctions du système nerveux. Ces expé¬
riences, qui datent de 1822, sont les suivantes : ayant coupé une racine
rachidienne antérieure et porté une excitation sur le bout central, Magendie
constata que cette excitation ne provoquait aucune réaction ; au contraire,
en excitant le bout périphiirique, il vit se produire des contractions dans le
membre à l’innervation duquel cette racine prenait part. Donc les racines
antérieures ne manifestent leurs propriétés conductrices que du centre vers
la périphérie, elles sont centrifuges ou motrices. En opérant d’une manière
analogue sur une racine postérieure, c’est-à-dire en coupant tout d’abord
cette racine et en portant l’excitation sur son bout périphérique, Magendie
ne vit se produire aucune réaction, tandis qu’en agissant sur le bout
central il provoquait une réaction générale de l’animal, qui s’agitait,
criait, cherchait à se soustraire à la douleur, qui sentait en un mot.
Donc les racines postérieures ne manifestent leur conductibilité que de la
périphérie vers les centres, elles sont à fonctions centripètes ou sensi¬
tives.
Ce que nous avons vu en étudiant la composition histologique du nerf
nous permet déjà de conclure que le rôle de conducteur appartient essen¬
tiellement au cylinder axis, car le tube nerveux peut être réduit à cette seule
partie constituante, comme on le voit vers ses extrémités périphériques
et surtout vers ses extrémités centrales.
Mais de même qu’il n’y a pas de différence anatomique essentielle entre
les nerfs reconnus sensitifs et les nerfs moteurs, il n’y a pas non plus, au
point de vue des propriétés générales, des différences essentielles entre les
conducteurs centripètes et les conducteurs centrifuges ; les propriétés sont les
mêmes dans les uns et dans les autres, la fonction seule diffère, sans doute à
cause des connexions périphériques et centrales des uns et des autres. Il est
même permis de penser que chaque espèce de fibres conduit aussi bien dans
un sens que dans l’autre, et que l’une, par exemple, ne manifeste un rôle
centrifuge que parce qu’elle estseule en connexion à la périphérie avec les
organes terminaux propres à faire passer l’excitation dans le muscle. Les
expériences célèbres de Vulpian (soudure d’un nerf sensitif avec un nerf
moteur) avaient même paru propres à rendre évidente cette conductibilité
indifférente ; mais les nouvelles recherches du même auteur ont montré
que ses premières expériences devaient être reprises en tenant compte de
causes d’erreur signalées par lui. Néanmoins l'hypothèse de la conductibi¬
lité indifférente n’a pas été abandonnée, et c’est pour cela qu’au lieu
d’assigner aux fibres centripèies une pi’opriété différente dite sensibilité, et
aux fibres motrices une autre propriété dite motricité, on se contente de
IR. xxm.— 33
514 ■ NERFS. — PHYSIOLOGIE DU SYSTÈME N. — PROPRIÉTÉS DES NERFS,
désigner sous un nom général (neurilité) la propriété de conduction qui -
est commune aux deux ordres de fibres.
Une démonstration élégante de la conductibilité indifférente a été donnée
récemment par P. Bert, comme conclusion d’expériences entreprises par lui
depuis longtemps. Ces expériences consistent â greffer l’extrémité libre de
la queue d’un rat sous la peau du dos du même animal ; la queue est laissée
ainsi en anse de la région coccygienne vers la région dorsale, jusqu’à ce
que la gi’effe se soit bien établie en cette dernière région. Alors on coupe
la queue vers sa base, et cet appendice ne se trouve plus adhérer à l’animal
que par son extrémité greffée sur le dos. Si alors on porte une excitation
sur la queue, par exemple en la saisissant entre les mors d’une pince, on
constate que l’animal a conscience de cette excitation et éprouve de la dou¬
leur. Or, cette excitation est alors transmise par les nerfs sensitifs de la
({ueue, nerfs qui se sont soudés avec les nerfs cutanés dorsaux, et qui con¬
duisent vers eux l’excitation portée sur un point de leur trajet. Donc ces-
nerfs, qui, dans la queue occupant ses rapports normaux, conduisaient les;
excitations de la pointe vers la base, les conduisent maintenant de
la base vers la pointe devenue seule partie adhérente à l’animal , c’est-à-
dire que les nerfs sensitifs peuvent conduire indifféremment dans les
deux sens ; seulement, pour constater la conduction dans le sens inverse
à celui qui produit normalement les sensations, il fallait mettre vers l’extré¬
mité périphérique de ces nerfs un centre perceptif, un cerveau ; c’est ce
qu’a réalisé l’expérience en soudant ces nerfs avec ceux du dos, qui sont
en rapport avec les centres nerveux. — Dans ses premières expériences,
P. Bert n’avait interrogé la sensibilité de la queue greffée par sa pointe et
sectionnée à sa base, qii’après un temps qui permettait de supposer que
les nerfs dans lesquels se faisait alors la conduction sensitix'e étaient non
les anciens nerfs de la queue, mais de nouvelles fibres développées dans la
gaine de ces nerfs dégénérés. La nouvelle forme sous laquelle ce même
physiologiste a présenté récemment {Société de biologie, décembre 1876)
cette expérience la met désormais à l’abri d’une objection de ce genre;
. elle nous semble établir définitivement le fait de la conductibilité indiffé¬
rente des nerfs sensitifs.
Une très-curieuse expérience de E. Cyon nous paraît aussi de nature à ap¬
porter quelques éléments de preuve en faveur d’une conductibilité semblable
pour les nerfs moteurs. Cette expérience a pour objet l’étude des secousses
musculaires différentes obtenues par l’excilation d’un tronc nerveux, ou par
l’excitation des racines spinales de ce tronc. Rappelons d’abord qu’ainsl
que l’avait déjà signalé ’V^’undt, tandis que l’e.xcitation d’un nerf musculaire,
près de sa périphérie, donne simplement dans le muscle une secousse
très-brève, l’excitation de la racine postérieure du même nerf donne dans le
muscle une secousse réflexe très-prolongée, un véritable tétanos physio¬
logique de courte durée. C’est évidemment que, dans ce dernier cas, l’exci¬
tation communiquée à la substance grise centrale y persiste, y vibre, pour
ainsi dire, pendant un temps plus long que lorsqu’elle agit directement sur
la fibre nerveuse motrice. Ceci étant établi, voici l’expérience de Cyon : si
NERFS. — PHYSIOLOGIE Dü SYSTÈME .N. — PROPIUÉTÉS DES NERFS. 515
on excite une racine antérieure encore en communication avec la moelle,
on obtient, comme graphique de la contraction musculaire, une courbe
identique à celle de la secousse réflexe ; mais si on coupe la racine et
qu’on n’excite que son bout périphérique, la secousse devient très-brève et
prend exactement le caractère de celle que produit l’excitation du tronc
nerveux musculaire près de la périphérie. N’est-il pas très-rationnel d’ad¬
mettre, pour expliquer ces deux effets si différents, que lorsqu’on excite la
racine antérieure encore adhérente à la moelle, cette excitation se propage
en deux sens opposés, d’une part vers le muscle, d’autre part vers la sub¬
stance grise médullaire, dans laquelle elle provoque un état d’excitation qui
se réfléchit par k même racine sur le muscle et prolonge sa contraction?
Donc la fibre motrice (racine antérieure) conduirait à la fois dans deux sens.
Cette expérience, qui, nous l’avouons, a besoin d’être confirmée par des re¬
cherches de contrôle, semblerait indiquer aussi que les cellules nerveuses
motrices sont susceptibles d’être excitées même par des irritations amenées
par la voie de leurs propres fibres motrices. Nous n’avons pas à nous arrêter
ici sur cette question ; il nous suffit d’avoir montré comment ces expé¬
riences pouvaient contribuer à établir l’existence de la conductibilité indif-
féi'ente des nerfs moteurs, et par suite nous éclairer sur la nature de la
propriété générale des fibres nerveuses, sur ce qu’on a appelé la neurüité-
Ce n’est pas tout que d’avoir établi cette propriété : pour pénétrer aussi
avant que possible dans son analyse intime, il faut préciser les phéno¬
mènes de différente nature que présentent les fibres nerveuses, soit à Vétat
de repos, soit à Vétat d’activité : c’est ainsi que nous parviendrons à ex¬
pliquer, jusqu’à un certain point, en quoi consiste cette activité. Dans
l’étude de ces propriétés, nous nous trouverons en présence de phéno¬
mènes électriques : nous serons très-bref sur ces phénomènes, n’indiquant
que ce qui est indispensable pour faire comprendre les rapports des pro¬
priétés électriques des nerfs avec leurs autres propriétés (chimiques), et
renvoyant pour plus de détail à l’article très-complet consacré à ce sujet
(voy. Électricité, t. XII, p. 504).
Nerfs à l’état de repos. — On dit qu’un nerf est à l’état de repos lorsqu’il
n’est soumis à aucune excitation soit expérimentale, soit physiologique,
(actes volontaires ou réflexes) . Dans cet état, le nerf n’a guère qu’une pro¬
priété : il est, comme tous les tissus vivants, le siège de phénomènes d’assi¬
milation et de désassimilation ; en un mot, il se nourrit, il respire (expé¬
riences de P. Bert. Leçons sur la Respiration) ; cette activité nutritive se ré¬
vèle notamment par un dégagement particulier d’électricité, par la force
oupouvoir électro-moteur dunerf. C’est-à-dire que si, après avoir isolé et sec¬
tionné un nerf vivant, on met les deux fils d’un galvanomètre en rapport
l’un avec la surface longitudinale naturelle du nerf, l’autre avec la surface
artificielle de section, on verra se dévier l’aiguille du galvanomètre, et cette
déviation sera telle qu’elle indiquera un courant allant de la surface longi¬
tudinale à la surface de section, c’est-à-dire que la première est positive et
la seconde négative {voy. Muscle, p.
Nerfs à l’état d’activité. — Ici encore se passent des actes de nutrition, mais
516 NERFS. — PHYSIOLOGIE du système N. — PROPRIÉTÉS DES NERFS,
ces actes sont plus intenses : la nutrition est assez active pour que, comme pour
le muscle, la réaction du tissu en activité devienne acide, d’alcaline qu’elle
était précédemment. Il paraît aussi se faire dans le nerf en activité, c’est-
à-dire soumis à des excitations qu’il conduit, un dégagement de chaleur que
Schiff est parvenu à apprécier par une série d’expériences dont l’installation
est trop délicate et trop complexe pour que nous puissions entrer ici dans
leurs détails. En même temps l’état électro-moteur est modifié, la force
électro-motrice diminue jusqu’à disparaître, et l’aiguille du galvanomètre,
installé comme précédemment, tend à revenir vers 0" ; comme pour le
muscle, ce phénomène est désigné sous le nom variation ou à’ oscillation
négative, cette expression signifiant simplement qu’il y a tendance à la sup¬
pression, mais non renversement du courant. Les électro-physiologistes
tendent aujourd'hui à considérer cette variation négative comme le crité¬
rium de l’activité du nerf ; la variation serait en rapport avec l’intensité de
l’excitation, tel est du moins le résultat des expériences récentes de James
Dewar sur le nerf optique. Cet observateur a constaté que la force électro¬
motrice du nerf optique est diminuée (variation négative) lorsque la rétine
subit une excitation lumineuse, et que cette variation négative est d’autant
plus prononcée que l’excitation lumineuse est plus intense, par exemple
avec les rayons verts ou jaunes du spectre.
Excitants des nerfs. Les excitants propres à mettre en jeu la neurilité
peuvent se classer en excitants mécaniques, chimiques, physiques et phy¬
siologiques.
Les excitants mécaniques sont: le choc, la section, l’écrasement. Ainsi, tout
le monde sait qu’un choc rapide et fort, auquel on soumet le nerf cubital
dans la gouttière épitrochléo-olécrânienne, donne lieu dans ce nerf à une
conduction qui arrive jusqu’aux centres nerveux perceptifs, et que ceux-ci,
par un phénomène d’extérioration dont nous parlerons plus loin, rappor¬
tent la sensation aux régions où se distribuent les branches terminales du
nerf comprimé, c’est-à-dire à la peau de la moitié interne de la main. A
propos de l’écrasement, nous ferons remarquer que ce mode d’excitation
détruit l’excitabilité dans le point atteint, et que si, après avoir employé cet
excitant mécanique, on veut agir de nouveau sur le nerf, il faut le faire sur
un point plus rapproché de la périphérie pour un nerf moteur, et sur uii
point plus rapproché des centres pour un nerf sensitif, car la con¬
ductibilité a été détruite en même temps que l’excitabilité dans le point
écrasé.
Les excitants chimiques sont représentés, pour le nerf comme pour le
muscle, par les acides et par les hases alcalines ; nous ferons seulement re¬
marquer, à propos de ces excitants, qu’ils doivent présenter, pour agir sur
le nerf, un degi’é de concentration plus considérable que pour agir sur le
muscle. Les solutions de substances neutres provoquent aussi l’excitation
du nerf, mais par un mécanisme particulier, par l’effet de déshydratation
qu’elles produisent sur le tissu du nerf ; le sel marin est un des agents les
plus actifs de ce genre ; une solution d’urée agit de même, mais bien moins
énergiquement ; c’est qu’en effet une solution saturée d’urée, mise en con-
NERFS. — PHYSIOLOGIE DU SYSTÈME N. — PROPRIÉTÉS DES NERFS. 5i 7
tact avec un nerf, lui enlève environ moitié moins d’eau que ne le fait une
solution saturée de sel marin (H. Buchner).
Le principal parmi les excitants physiques, celui qui est presque unique¬
ment employé dans les recherches expérimentales, c’est V électricité. Quelles
que soient les sources ou le mode d’emploi de l’électricité, elle n’excite le
nerf que par des changements brusques, c’est-à-dire que les courants con¬
tinus, parcourant un nerf, ne produisent d’excitation sur celui-ci qu’au
moment de l’ouverture ou de la fermeture du circuit, ou bien lorsque l’in¬
tensité du courant est brusquement accrue ou diminuée {voy. Électricité,
t.XlI, p. 490). Une expérience très-élégante est bien propre à mettre ce fait
en évidence : on prend une patte de grenouille préparée selon la manière
deGalvani (patte àilegalvanoscopique,^^. 90), de manière qu’elle présente un
Fig. 90. — Patte galvanoscopique (*).
f*) Patte de grenouille dotachde du corps, et à laquelle on a laissé adhérer la plus grande longueur pos¬
sible du nerf sciatique (n) . — La patte est placée dans un cylindre de verre isolant (T).
très-long filet nerveux. On la place sur une lame isolante, en faisant décrire
au nerf une anse circulaire complète, une boucle. Prenant alors une pince
électrique de Pulvermacher, on en applique les deux pointes en deux points
séparés par l’anse : le courant, dont le circuit se trouve fermé par le nerf,
ne parcourt pas celui-ci en totalité, mais prend le chemin le plus court,
sans passer par l’anse. Une contraction de la patte se produit au moment
de l’application de la pince, puis plus rien ne se manifeste, le courant
parcourant le nerf sans variation sensible d’intensité; mais si alors on
introduit une baguette de verre dans la boucle, de manière à la soulever
et à détruire le contact entre les deux- chefs de l’anse, le courant, obligé
de parcourir un circuit plus long, diminue brusquement d’intensité,
et on observe une secousse (contraction) dans les muscles de la patte.
En laissant les deux parties de l’anse revenir au contact, on produit une
nouvelle contraction par augmentation du courant qui retrouve son circuit
primitif moins étendu. — D’une manière analogue, on peut exciter un nerf
par le brusque changement de l’état électrique d’un filet nerveux contigu au
premier ; l’expérience est connue sous le nom à’ eùepérience de la contraction
paradoxale (fig. 91). Nous avons vu qu’un nerf excité, c’est-à-dire entrant en
activité, présentelephénomènederoscillationnégative(pag. 516), c’est-à-dire
un brusque changement dans son pouvoir électro-moteur, dans son état
électrique ; ce changement a lieu dans toute la longueur du nerf, quel que soit
le point excité. Si donc ce nerf, à un niveau supérieur à celui du point excité,
est en contact avec un autre filet nerveux, son changement d’état électrique
pourra agir sur ce filet nerveux et l’exciter, c’est-à-dire que si pn prend.le
518 NERFS. — PHYSIOLOGIE du SYSTEME N. — PROPRIÉTÉS DES NERFS.
nerf sciatique d’une grenouille (1, fig. 91) avec ses deux branches et les
muscles y attenant, et si on excite par l’électricité le point (à) de la bran¬
che (3), on produit non-seulement une contraction du muscle (6), mais en¬
core une contraction dans le muscle (5) innervé par la branche (2) non di¬
rectement excitée {contraction •paradoxale).
g
Fig. 91. — Paradoxe de contraction (').
{*)!, nerf sciatique, dont une des branches (3) estexcitée {en 4), ce qui produit non-seulement la contraction
du muscle 6 (innervé par ce nerf 3), mais encore celle du muscle 5, dont la branche (2) n’a pas été direc¬
tement excitée.
Dans les expériences physiologiques on emploie donc, pour produire une
série d’excitations plus ou moins rapprochées, des courants interrompus
d’une manière plus ou moins rapide par des appareils dont la description a
été donnée ailleurs {voy. Électricité, t. XII, p. 472). Nous Indiquerons seule-
FiG. 92. — Excitation métallique du nerf de la patte gajvanoscopique ( ).
— i.Le nerf étant étendu longitudinalement sur la surface mercurielle, il n’y a pas de con traction
de la patte, c’est-à-dire pas d’excitation du nerf.
— 2. On a mis un petit cylindre isolant de verre (â) ; ia portion, a du nerf est d’abord mise en contact
'avec la surface du mercure sans qu’il y ait contraction de la patte ; mais il y a contraction lorsque le nerf
^ 3. Même expérience» le nerf étant soulevé en anse par un crochet de verre {c) entre deux points ,de
— 4. On a placé successivement trois petits flotteurs Isolants, et à chaque nouveau contact {b, c, d) du
nerf avec le mercure on obtient une contraction (Cl. Bernard, Leçom sur la physiologie du système ner-
Vcîm:, tome I, p. 304).
NEUFS. — PHYSIOLOGIE DU SYSTÈME N. — PROPRIÉTÉS DES NERFS. 519
ment ici, comme complétant les notions précédentes, l’expérience suivante
où on utilise, comme source d’électricité, le pouvoir électro-moteur du
muscle lui-même. On prend une patte galvanoscopique, onmet l’extréraitéde
• son nerf en contact avec la surface d’une cuve à mercure (fig. 92), et on fait
flotter près de cette extrémité une baguette de verre (i). Si alors on incline
le nerf (en baissant la patte) de manière que, par sa surface longitudinale,
;il s’appuie sur la baguette de verre et arrive de l’autre côté de celle-ci à
loucher le bain de mercure (par le point b, fig. 92 en 2) ; on voit aussi-
,tôt une secousse se produire dans les muscles de la patte. C’est que, comnae
nous l’avons vu précédemment en parlant du pouvoir électro-moteur, le
point a (surface de section) est positif par rapport au point b (surface lon¬
gitudinale naturelle) ; au moment où le mercure a fourni un bon conducteur
entre ces deux points, il y a eu passage du courant, brusque changement
dans l’état électrique du nerf, et par suite excitation de celui-ci, qui a pro¬
voqué la contraction des muscles. On a donné anciennement à cette expé¬
rience, connue dès le temps de Galvani, le nom à’ excitation métalliqiçe du
nerf. Cette expérience peut être variée de plusieurs manières, ainsi que le
montrent les diverses formes où elle a été représentée dans la fig. 92.
Parmi les faits relatifs à l’excitation des nerfs par l’électricité, il en est
deux d’une importance capitale ; nous les indiquerons rapidement : — l°Le
nerf est plus sensible (plus excitable) à l’électricité que le muscle (par
contre nous avons vu précédemment que le nerf est moins sensible que le
-muscle à l’action excitante produite par le contact des acides ou des bases).
Cette excitabilité plus grande du nerf par l’électricité explique le choix de
certains points d’élection pour la faradisation des muscles à travers la peau ;
ces points d’élection ne sont autre chose que le lieu où le muscle est abordé
par son nerf moteur. Tout le monde connaît aujourd’hui le parti que Du-
chenne (de Boulogne) a tiré de cette méthode pour l’étude de la physiologie
des mouvements en général,'et en particulier pour celle du mécanisme de la
physionomie humaine. — 2° L’excitation produite par l’électricité se traduit
par un changement d’état du nerf: c’est-à-dire que si Ton excite électrique¬
ment un nerf en état de repos, on le voit entrer en activité ; mais inverse¬
ment, si l’on excite électriquement un nerf en activité, on le voit revenir à
l’état de repos. Le fait est facile à vérifier par de nombreuses expériences
dont nous citerons seulement la suivante : on installe une patte galvano-
scopique, de manière que son nerf plonge en partie dans une petite cupule
pleine d’une dissolution concentrée de chlorure de sodium ; sous l’influence
de l’excitation produite par le contact de ce sel, le nerf est en activité et
provoque dans les muscles une série continue de petites convulsions. Si
alors on applique les électrodes sur le nerf, on voit les convulsions des mus¬
cles s’arrêter à chaque fois que le courant est ouvert ou fermé, c’est-à-dire
que chaque excitation électrique, au moment où elle se produit, ramène le
nerf à l’état de repos. Ce fait est d’une importance générale, car dans l’his¬
toire du système nerveux il est plus d’une circonstance où l’on voit qu’une
excitation appliquée à un appareil nerveux en activité a pour résultat de le
faire lentrer dans l’état de repos.
520 NERFS. — physiologie du système n. — propriétés des nerfs.
Peut-être est-ce ainsi qu’il faut expliquer les résultats expérimentaux
de l’excitation du nerf pneumogastrique. Ce nerf se rend au cœur; quand on
'excite (en agissant sur le bout périphérique du nerf coupé), le cœur s’ar¬
rête; ce résultat paraît en contradiction absolue avec ce fait général, à savoir
que l’excitation du bout périphérique d’un nerf musculaire produit des con¬
tractions dans ce muscle; mais il ne faut pas oublier que le muscle cardia¬
que contient dans son épaisseur des ganglions nerveux, des petits centres
moteurs à activité autonome, et grâce auxquels le cœur continue à battre
même après qu’il a été extrait de la cavité thoracique. Sans doute l’excita¬
tion du pneumogastrique interrompt cette action et ramène l’état de repos,
comme dans l’expérience précédente l’excitation électrique réduisait à zéro
l’activité produite par le contact du chlorure de sodium. — Un phénomène
semblable se produit dans l’innervation des vaisseaux, et la théorie que
nous venons d’indiquer a été, dans ce cas particulier, consacrée par Cl.
Bernard sous le nom de théorie de V inter férence nerveuse : il admet, en
effet que les éléments contractiles des parois des artérioles sont dans un
état permanent de demi-contraction, de tonus, sous l’influence des nerfs
vaso-constricteurs : lorsque, par l’excitation d’autres nerfs dits vaso-dilata¬
teurs, l’artère est paralysée et se laisse dilater par l’afflux sanguin, c’est
que l’excitation des nerfs vaso-dilatateurs vient agir sur les vaso-constric¬
teurs en supprimant leur état d’activité. Ici encore une excitation ajoutée
à une autre excitation produit la non-activité, comme, dans les faits d’opti¬
que désignés sous le nom d’interférence, des vibrations lumineuses annu¬
lent d’autres vibrations lumineuses auxquelles elles viennent s’ajouter.
Pour en revenir à l’étude de l’électricité, nous insisterons sur ce point,
à savoir que cet agent est en somme l’excitant le plus énergique de l’activité
nerveuse : le nerf, sous l'influence de perturbations fonctionnelles plus ou
moins connues, peut devenir insensible à Faction de tous les excitants et
demeurer sensible à l’électricité seule. C’est ce qu’a observé Ch. Richet
chez les malades atteintes d’hémianesthésie hystérique : en traversant avec
une épingle la peau de la région anesthésiée, il ne provoquait aucune dou¬
leur ; mais s’il faisait passer l’électricité par deux épingles implantées à courte
distance, il provoquait immédiatement une sensation douloureuse très-
vive.
Nous teiminerons enfin cette rapide étude de Faction de l’électricité sur
les nerfs, en appelant l’attention du lecteur sur les effets de l’excitation
unipolaire. Depuis longtemps on avait remarqué que le pôle positif et le
pôle négatif ne produisent pas toujours une excitation d’égale intensité :
Chauveau a précisé ces différences et leurs conditions en comparant, au
moyen de l’excitation unipolaire, l’activité des deux pôles. Pour réaliser
l’excitation unipolaire, Chauveau place les deux pôles électrodes sur deux
nerfs très-éloignés, de telle sorte que la distance qui les sépare représente,
par la partie du corps qui la forme, un conducteur de section énorme :
il obtient ainsi, à chaque ouverture et fermeture du courant, deux excita¬
tions unipolaires simultanées, l’une positive (produite par le pôle positif),
l’autre négative (par le pôle négatif). Dans ces circonstances on observe f
NERFS. — PHYSIOLOGIE DU SYSTÈME N. -■ PliOPIlIÉTÉS DES NEUFS. 521
1° qu’il existe une valeur électrique, variable selon les sujets, qui donne
aux deux pôles le même degré d’activité sur les nerfs moteurs (par
exemple sur les deux nerfs faciaux ) ; 2° qu’au-dessous de cette valeur
électrique, le pôle négatif produit plus d’effet que le positif; tandis
qu’au-dessus de cette valeur, c’est le pôle positif qui présente une
activité plus grande, croissant assez régulièrement avec l’intensité du
courant. — Ces résultats, qu’on peut appeler les lois électriques de Chau¬
veau, montrent assez quelles applications pourront être tirées de l’étude de
l’excitation unipolaire et l’on conçoit combien ces résultats doivent modifier
l’ancienne théorie de l’électrotonus {voy.axi. Électricité, t. XII, pag. 487),
en dehors des considérations d’électrolyse dont nous parlerons plus loin.
Les excitations physiologiques des nerfs sont représentées par les causes
qui, dans l’organisme, provoquent normalement leur activité : nous ne tien¬
drons pas compte ici du mode dont les organes des sens reçoivent les excita¬
tions extérieures et les transmettent aux nerfs, question étudiée dans les
articles consacrés à chaque organe des sens en particulier [voy. Gout, Ouïe,
Vision); les excitations physiologiques nous seront donc représentées es¬
sentiellement par les actes en vertu desquels l’élément anatomique central
reçoit l’excitation apportée par le nerf sensitif et la transmet au nerf moteur,
j’est-à-dire par Vacle réflexe, que nous étudierons plus loin dans ses princi¬
paux détails.
Modifications qu’éprouve l’excitabilité des nerfs sous l’influence de l’élec¬
tricité. — Parmi les causes qui détruisent, ou simplement modifient l’exci¬
tabilité des nerfs, causes que nous étudierons ultérieurement à propos des
poisons des nerfs, il en est une que nous devons dès maintenant indiquer,
parce qu’elle complétera les considérations précédentes relatives à l’action
de l’électricité sur le nerf. Nous voulons parler de ce fait, que le passage d’un
courant constant le long d’une partie d’un nerfmodifie l’excitabilité de ce nerf
d’une manière différente dans les divers points que nous allons préciser :
cette étude est connue sous le nom de théorie de V électrotonus ; elle a reçu
à l’article Électricité (t. XII, p. 487) des développements spéciaux ; nous ne
l’envisagerons ici qu’à un point de vue plus restreint, et en cherchant s’il
est nécessaire d’avoir recours à des théories complexes pour expliquer des
faits assez simples en eux-mêmes.
Rappelons d’abord les faits ; supposons un nerf parcouru, dans une fai¬
ble étendue de sa longueur, par un courant constant, les deux électrodes
d’une pile étant appliqués sur ce nerf à une courte distance l’un de l’autre.
Si alors on examine quel est l’état de l’excitabilité du nerf au niveau des
points d’application des deux pôles du courant, on constate : 1“ qu’au niveau
du pôle positif (ou anode) l’excitabilité est diminuée, c’est ce qu'on appelle
anélectrotones ou état anélectr otonique; 2° qu’au point d’application du pôle
négatif, l’excitabilité du nerf est augmentée ; c’est ce qu’on appelle catélec-
trotonus ou état catélectr otonique. — Quant à l’explication de ces états, nous
croyons, avec Malteucci, Becquerel, Legros et Onimus, qu’on doit la chercher
simplement dans ces faits que les pôles de la pile agissent ici par électrolyse,
c’est-à-dire qu’ils décomposent les sels du liquide qui baigne le nerf; comme cela
522 ^;ERFS. — PHYSIOLOGIE du système N — PROPRIÉTÉS DES NERFS,
se produit par l’électrolyse dans une dissolution des sels, les bases se portent
au pôle négatif, et les acides au pôle positif. Or nous savons qu’un milieu
acide est peu favorable à la manifestation des propriétés vitales des éléments
anatomiques, aussi bien des cellules vibratiles, des spermatozoïdes, que des
fibres musculaires ou nerveuses, tandis qu’un milieu alcalin porte au plus
Haut degré l’excitabilité de tous les éléments anatomiques : donc si le pôle
-positif, dans le phénomène dit d’ atiélectr otonus, diminue l’excitabilité du nerf
en son point d’application, c’est que, par le fait de l’électrolyse, il plonge cette
partie de la fibre conductrice en un milieu acide; si le pôle négatif; dans le
mtélectrotonus, modifie en sens inverse l’excitabilitéde la partie avec laquelle
il est en contact, c’est qu’inversement il produit en ce point un milieu
alcalin.
Nous ne saurions entrer dans plus de détails sur l’explication des états dits
anélectrotoniques etcatélectrotoniques. Nous nous contenterons de signaler
au lecteur désireux de pénétrer plus avant dans la critique de ces théories,
un mémoire (J/énmtre sur la différence d'action des courants induits et des
courants continus) dans lequel Onimus parvient à rendre compte de tous
les phénomènes en question , en se basant uniquement sur les deux faits,
ou, pour mieux dire, sur les deux lois suivantes ; * 1” le courant descen¬
dant ou direct est celui qui agit le plus énergiquement sur les nerfs moj
teurs {voy. ci-dessous p. 529); 2° tout courant appliqué sur un nerf déter¬
mine, au moment où il cesse, un courant en sens inverse. »
Nous avons vu précédemment (p. 421) que l’imbibition du cylindré-axe,
au niveau des étranglements annulaires, diminue et même abolit l’excita¬
bilité du nerf, üne autre cause, qui agit semblablement en modifiant l’état
des parties constituantes du nerf, nous est représentée par l’influence de la
chaleur: comme l’a observé notamment Harless, l’excitabilité du nerf s’ac¬
croît avec la température, comme presque tous les phénomènes de la vie
des éléments anatomiques; mais cet accroissement n’a lieu que jusque vers
37 degrés chez la grenouille, 52 chez l’homme, 57 chez le pigeon. A partir
de ces degrés de chaleur, le nerf perd son excitabilité; en même temps son
aspect optique est modifié, et on constate, en effet, que sa myéline se tu¬
méfie et devient plus fragile; d’après Harless, les températures sus-indiquées
seraient précisément celles où se produit, chez les animaux cités, la fusion
de la moelle nerveuse ou myéline.
Phénomène du nerf en activité; nature de l’agent nerveuse. — Pour termi¬
ner tout ce qui a trait à l’étude des rapports de l’électricité et du système
nerveux, nous devons nous occuper d’une question capitale qui a longtemps
passionné les physiologistes : il s’agit de savoir si le phénomène qui se
passe dans le nerf en activité (phénomène de conduction) peut être assimilé
aux phénomènes électriques, ou, en d’autres termes, si ce qu'on peut appeler
l’agent nerveux, le fluide nerveux, peut être identifié au fluide électrique.
Cette question est bien ancienne; elle date de la découverte de Galvani,
c’est-à-dire de la découverte de l’électricité. Avant cette époque, on ne par¬
lait que d’esprits awimawtc circulant dans les nerfs et refluant par oscilla¬
tions de la périphérie au centre et du centre à la périphérie ; .contre cette
NERFS. — PHYSIOLOGIE DU SY3TÈ.ME N. — PROPRIÉTÉS DES NERFS. 523
théorie des esprits animaux et de leur circulation s’est élevé Haller, qui fai¬
sait remarquer que, si on place une ligature sur un nerf, il ne se produit
point de gonflement au-dessus ni au-dessous de la ligatoe, comme cela
devrait arriver si les esprits animaux étaient arrêtés en ce point dans leur
mouvement de va-et-vient.
Tout le m-onde connaît l’expérience de Galvani. Vers 1794, le professeur
de Bologne, voulant étudier le phénomène du choc en retour, avait préparé
des pattes de gi-enouilles selon la manière devenue classique depuis cette
époque, et les avait suspendues par des crochets de cuivre à la barre de fer
du balcon de son laboratoire. Lorsque ces pattes, balancées par le vent,
venaient à toucher les barres de fer, il se produisait des contractions dans
le muscle. Galvani, en présence de ce phénomène, supposa que les muscles
d’une part, et de l’autre les nerfs, étaient chargés d’électricité de nom con¬
traire, qui, se combinant lorsque le contact métallique fermait le circuit,
produisait une faible décharge capable d’amener la contraction des
muscles. Aujourd’hui que nous connaissons les propriétés électro-motrices
des nerfs et celles des muscles, nous devons reconnaître que l’hypothèse de
Galvani se rapprochait singulièrement de la vérité {voy. art. Muscle,
ci-dessus, t. XXIII, p. 237). Mais à cette époque le phénomène était
difficile à comprendre par l’explication de deux électricités préexistantes.
.4ussi Volta, professeur à Pavie, proposa une théorie d’après laquelle le
dégagement d’électricité, cause de la contraction musculaire, devait être
attribué au contact de deux métaux différents (cuivre et fer). On sait que
les recherches entreprises pour vérifier cette idée l’amenèrent à la décou¬
verte de la pile. S’en tenant à l’expérjence faite avec la patte de grenouille,
Galvani monti-a qu’on obtenait aussi bien la contraction de ses muscles en
n’employant qu’un seul métal comme conducteur entre eux et le nerf ;
bien plus, il obtint, en rabattant le nerf sur le muscle, la secousse caracté¬
ristique qu’on invoque à juste titre aujourd’hui comme l’une des démons¬
trations les plus élégantes du pouvoir électro-moteur des muscles. Mais
cette expérience n’eut alors pour résultat que d’amener Galvani et ses élèves
à considérer le nerf comme parcouru par un agent ou huide nerveux iden¬
tique à l’agent électrique.
• Nous ne retracerons pas ici toutes les phases de l’histoire de cette célèbre-
hypothèse. Il nous suffira de rappeler qu’au commencement de ce siècle
des physiologistes cherchaient à aimanter des aiguilles en les plongeant
dans le nerf sciatique d’un animal de forte taille, chez lequel on excitait ce
nerf. Ces tentatives ont toujours donné des résultats négatifs. Aujourd’hui
il est toute une série de faits propres à trancher la question. Nous rap¬
pellerons d’abord que si le nerf, à l’état de repos, présente une certaine
force électro-motrice, loin de voir cette production d’électricité augmenter,
on la voit tendre à se réduire à zéro lorsque le nerf est excité, c’est-à-dire
est le siège de phénomènes de conduction. Nous ferons ensuite remarquer
que si on coupe un nerf et qu’ ensuite on rapproche jusqu’au contact parfait
4es deux surfaces de section, la conduction ne se fait plus d’un segment
dans l’autre, et Ton sait qu’en pareil cas un conducteur électrique se com¬
porte tout différemment.
524 NERFS. — physiologie du système n. — propriétés des nerfs.
Mais un fait d’une plus haute importance est le résultat des expériences
relatives à la vitesse de la conduction nerveuse, à la vitesse du fluide
nerveux, puisque cette dernière expression peut être employée sans lâen
préjuger du reste sur la nature de l’agent en question. La vitesse de l’agent
nerveux a été étudiée d’abord par Helmholtz, puis par Valentin, Du Bois
Reymond, Fick, et enfin par Marey. Pour déterminer cette vitesse, on
emploie la méthode graphique, dont Marey a si largement étendu et per¬
fectionné les applications, et qu’il a si heureusement nommée le microscope
du mouvement. Les instruments employés dans la méthode graphique ont été
représentés et décrits dans l’article consacré à la physiologie du tissu muscu¬
laire (tioÿ. Muscle, t. XXIII, p.225),etrexpérience est ici conduiteàpeu près
comme pour déterminer la vitesse de propagation de Fonde musculaire.
En elïét, on enregistre deux secousses musculaires produites successive¬
ment par deux excitations portées sur le nerf, l’une tout près de son entrée
dans le muscle, l’autre plus loin sur la partie du nerf plus rapprochée des
centres nerveux. Si l’on a disposé l’expérience de manière à marquer sur le
cylindre enregistreur le moment précis où, dans chacun des cas, le nerf a
été excité, on constate, dans l’un comme dans l’autre cas, un retard notable
de la secousse sur l’excitation du nerf. Mais le fait important est que ce
retard est notablement plus considérable lorsque le nerf a, été excité loin
du muscle que lorsqu’il a été excité tout près de celui-ci ; cette différence,
marqué sur le graphique par une longueur donnée (facile à traduire en
fractions de seconde) représente le temps mis par le fluide nerveux à par¬
courir l’espace qui sépare les deux points où l’excitation a été portée dans
les deux expériences successives. De cette donnée, il est facile de déduire
le trajet que parcourt le fluide nerveux dans l’unité de temps, c’est-à-dire
la vitesse de propagation de l’excitation le long du nerf. On est ainsi arrivé
à ce résultat que, dans les nerfs des mammifères voisins de l’homme, et
chez l’homme lui-même , le fluide nerveux parcourt 60 mètres par
seconde. Mais cette vitesse est variable suivant qu’.on s’adresse à un animal
à sang chaud ou à un animal à sang froid : elle est, par exemple, moitié
moindre, c’est-à-dire seulement de 30 mètres par seconde, chez la gre¬
nouille. De plus Helmholtz a montré que, pour la grenouille, ce chiffre de
30 mètres représente la vitesse de l’agent nerveux en été, par une tempé¬
rature d’au moins 15 degrés; mais que chez la grenouille en hivernation,
ou chez l’animal artificiellement refroidi, cette vitesse se réduit à 12 mètres.
Bezold a également observé que le curare, avant d’abolir complètement les
propriétés physiologiques des nerfs moteurs, affaiblit tout d’abord la
vitesse de propagation du courant nerveux au point de la réduire à 30 et
même 12 mètres chez le lapin.
On a également mesuré la vitesse du courant nerveux des nerfs sensitifs ;
ici l’expérience est faite sur l’homme lui-même. D’après Schelske, l’agent
nerveux parcourt les nerfs sensitifs de l’homme avec une vitesse de
30 mètres par seconde; mais ce chiffre paraît trop faible, puisque, même
pour la grenouille, Marey a constaté pour cette transmission une vitesse
supérieure à 30 mètres ; il est donc probable que cette vitesse est bien plus
NERFS. — PHYSIOLOGIE DU SYSTÈME N. — PROPRIÉTÉS DES -NERFS. 525
considérable sur les animaux à sang chaud ; c’est ce qui résulte en effet
des recherches les plus récentes. Pour donner une idée de ces expériences,
nous résumerons à ce sujet les recherches de Bloch. Le procédé expéri¬
mental employé par Bloch est fondé sur la persistance des sensations : si
deux chocs sont reçus successivement, un par chaque main, lorsque l’in¬
tervalle entre ces deux chocs est suffisamment court (1/Zi5 de seconde
environ), on perçoit les deux sensations en même temps, ce qui est dù à
ce que la sensation du premier choc durait encore avec une intensité
sensiblement égale à elle-même, lorsque est arrivée la sensation du second ;
mais si on reçoit le second choc non sur une main, mais sur une région
plus rapprochée du sensorium, sur le lobule du nez, par exemple, on obtient
alors ce synchronisme des sensations en laissant entre les deux chocs un
intervalle plus grand que quand il s’agissait des deux mains. Il est évident
que cette différence des deux intervalles, dans ces deux modes de l’expé¬
rience, mesure la différence de durée des transmissions depuis la main
d’une part, et depuis le nez d’autre part, jusqu’au centre perceptif. Par
ces recherches, Bloch arrive à cette conclusion que le chiffre moyen re¬
présentant la vitesse du courant sensitif est environ de 156 mètres par
seconde.
Nous avons vu précédemment que la vitesse de conduction des nerfs mo¬
teurs était variable selon certaines conditions expérimentales. Il nous faut
encore, signaler plus particulièrement à propos des nerfs sensitifs, que cer¬
tains états morbides produisent des modifications dans le même sens, c’est-à-
dire diminuent la vitesse de l’influx nerveux, soit pour les nerfs sensitifs, soit
pour les nerfs moteurs. Cruveilhier a le premier observé certaines formes
de névroses dans lesquelles le malade n’accusait une sensation de piqûre
que quelques instants (une fraction appréciable de minute) après la piqûre.
Il est vrai que ce retard des sensations dans différentes maladies, constaté
depuis par Charcot, Naunyn, Remak, Vulpian, etc., avait été généralement
attribué à un trouble siégeant dans les centres nerveux ; mais les récentes
recherches de Ch. Richet, en montrant que ce retard est d’autant plus grand
qu’on excite des parties plus périphériques (extrémité des membres), nous
paraissent indiquer que la cause de ce trouble est bien une lenteur anormale
dans le phénomène de conduction nerveuse.— Des faits analogues ont été
plus récemment signalés pour le système nerveux moteur par Leydeii, qui
a donné l’observation d’un malade chez lequel il se passait, entre l’instant
de vouloir faire un mouvement et l’instant de l’exécution, un temps sensi¬
blement plus long qu’à l’état normal. Dans ce cas, dit l’auteur, non-seule¬
ment le mouvement était retardé, mais il se produisait immédiatement
après lui un second mouvement involontaire identique, du reste beaucoup
plus faible (comme le dicrotisme de la pulsation artérielle). Il semblait, en
un mot, que l’influx nerveux moteur était non-seulement retardé, mais
encore involontairement répété ou prolongé.
En présence de ces faits, il est impossible de songer à identifier l’agent
nerveux à l’agent électrique : la vitesse de l’électricité est infinie en compa¬
raison de cette vitesse de 60 ou même 150 mètres, qui est le maximum
526 NERFS. — physiologie du système n. — propriétés des nerfs.
poui’ la conduction nerveuse. La nature des circonstances qui diminuent
encore la vitesse de l’agent nerveux n’a aucun rapport avec ce que nous
enseigne la physique relativement à l’électricité.
Comme nouvel argument, nous devons encore signaler un caractère par¬
ticulier que présente la marche du fluide nerveux : c’est ce qu’on a appelé
le mode de propagation en avalanche, c’est-à-dire que le courant nerveux,
comme la boule de neige, augmente de force à mesure qu’il parcourt le
nerf ; en effet, une même excitation étant portée, par exemple, sur un nerf
moteur en différents points, les effets (contractions musculaires) les plus
intenses correspondront aux cas dans lesquels l’excitation aura été portée
sur les points d.u nerf les plus éloignés du musclé.
Nous ne saurions formuler une conclusion définitive à ce sujet, sans exa¬
miner encore une série de faits invoqués aujourd’hui encore par ceux qui
pensent pouvoir identifier le fluide nerveux et le fluide électrique; nous
voulons parler des phénomènes que présentent les poissons électriques,
dont les plus connus sont la torpille et le gymnote ; presque toutes les
espèces de raies possèdent aussi, ainsi que l’a montré Ch. Robin, vers leur
extrémité caudale, un organe électrique, mais dont la puissance est très-
faible. L’organe du gymnote se compose de disques de tissus conjonctifs,
superposés de manière à rappeler assez bien la pile à colonnes de Volta ,
l’un des pôles de cette pile correspondant au dos, l’autre à la surface ven¬
trale de l’animal. La décharge que produit ce poisson a été comparée par
Faraday à la secousse que peut donner une batterie de quinze jarres, c’est-
à-dire que cette décharge peut renverser un homme et même le tuer. Or,
celte électricité est produite par l’organe électrique dont le nerf vient pro¬
voquer la mise en activité, comme le nerf du muscle vient provoquer la
contraction des fibres musculaires, mais cette électricité n’est point le
fluide nerveux lui-même lancé à l’extérieur. Le nerf de l’organe électrique
est volumineux et part d’un lobe spécial situé à la partie postérieure de
l’encéphale ; c’est à tort qu’on a donné à ce lobe le nom de lobe électrique^
car celte dénomination semblerait indiquer que l’électricité est produite
dans ce lobe, et de là conduite à l’extérieur par le nerf, tandis que ce lobe
représente simplement le centre d’où partent les excitations qui amènent
l’entrée en fonction, la décharge de la pile organique ou organe périphé¬
rique ; il est, en un mot, un lieu de localisation cérébrale pour les décharges
volontaires du poisson, de même que tels autres points de l’écorce encépha¬
lique sont considérés aujourd’hui, ainsi que nous le verrons plus loin,
comme les centres des mouvements soit de la tête, soit des bras, soit des
membres postérieurs des mammifères. Si après la section du nerf dit élec¬
trique, l’excitation de son bout périphérique provoque encore la décharge
de l’organe électrique, ce fait rentre dans la règle générale des faits expéri¬
mentaux relatifs aux nerfs moteurs ou centrifuges, et ne prouve nullement
que l’électricité déchargée par l’animal soit du fluide nerveux émis à l’exté¬
rieur, pas plus que le fait de l’excitation du bout périphérique de la corde du
tympan sectionnée, amenant la sécrétion salivaire, ne prouve que la salive
sécrétée alors doive être regardée comme du fluide nerveux devenu libre.
NERFS. — PHYSIOLOGIE Dü SYSTÈME N. — PROPRIÉTÉS DES -NERFS. 527
En un mot, le nerf électrique agit sur l’organe électrique comme le nerf
moteur sur le muscle, comme le nerf sécréteur sur la glande. C’est ce qu’a,
parfaitement démontré Marey en appliquant à cette étude les mêmes pro-.
cédés d’investigation qu’à celle de la contraction musculaire. 11 a pu ainsi
constater que la décharge de la torpille est en tout identique à la secousse
musculaire : de part et d’autre, il s’écoule un certain temps entre le moment
de l’excitation du nerf et le moment où se produit le phénomène périphé¬
rique (secousse musculaire ou électrique); le curare possède une action,
paralysante sur le nerf centrifuge de l’un comme de l’autre organe ;
enfin, si par des excitations portées sur le nerf à très-courts intervalles,
on provoque la fusion des secousses musculaires et la production du tétanos
physiologique {voy. art. Muscle, t. XXIII, p. 228), il se produit, dans
les mêmes circonstances, un phénomène identique pour l’organe élec¬
trique, qui , selon l’heureuse expression de Marey, entre en tétanos électiâque.
On a voulu établir une séparation entre la conductibililé et l’excitabilité
(expérimentale) des nerfs : la conductibilité ayant toujours pour siège le
cylindre-axe, l’excitabilité se trouverait localisée dans la gaine de myéline,
ou du moins ne pourrait être mise expérimentalement en action lorsque
cette gaine n’existe pas. Ces tentatives de distinction et de localisation de
la conductibilité et de l’excitabilité ont eu pour point de départ des expé¬
riences sur la dégénération et la régénération des nerfs coupés ou lésés.
Rappelons donc ce fait de physiologie pathologique, à savoir que lors¬
qu’un nerf a été sectionné, toute sa partie périphérique s’atrophie, parce
qu’elle est séparée de ce qu’on appelle ses centres trophiques (moelle ou gan¬
glions ; voy. ci-après l’étude de la physiologie des Ganglions spinaux) : la
gaine de myéline qui entoure le cylindre-axe se trouble (quatrième jour),
puis se fragmente (sixième jour), et se réduit enfin en granules de plus en
plus ternes, et en granulations graisseuses ; le tout est peu à peu résorbé
(au bout de. deux ou trois mois) et les fibres nerveuses se présentent comme
des gaines de Schwann vides ou ne contenant plus que quelques granula¬
tions graisseuses. On a cru longtemps que le filament axile conservait son
intégrité au milieu des tubes dégénérés et vides de myéline. La régénéra¬
tion qui se produit plus tard, quand les deux bouts du nerf, séparés par la
section, se sont réunis, cette régénération aurait donc consisté essentielle¬
ment en la reproduction d’une gaine de myéline. Or, Duchenne (de Bou¬
logne) avait dès longtemps constaté le retour du mouvement volontaire
dans des muscles qu’on ne pouvait encore faire contracter par les excitations
électriques portées sur leurs nerfs ; plus récemment Erb avait observé ce
fait singulier, que « peu de temps après que la continuité, des fibres ner¬
veuses sectionnées ou écrasées s’est rétablie, les courants faradiques inter¬
rompus exciteraient plus facilement les contractions musculaires lorsqu’ils
sont appliqués sur les nerfs au-dessus du lieu de la lésion que lorsqu’ils
sont appliqués an -dessous ». Ces deux ordres de faits tiendraient, d’après
Erb, à ce que la partie périphérique des nerfs lésés aurait à ce moment
recouvré sa conductibilité pour les excitations portées sur la partie centrale
intacte, ou produites par les centres nerveux (contractions volontaires).
5:28 NERFS. — physiologie dü système n. — propriétés des nerfs.
tandis que sa réceptivité pour les excitations électriques directes serait
encore nulle. Dans cette période, les cylindres-axes, conservés ou repro¬
duits, auraient repris leurs propriétés {conductibilité), tandis que la gaine
de myéline n’étant pas encore régénérée ne pourrait présider à ses fonc¬
tions propres (d’où perte de l’excitabilité au niveau de la lésion et au-
dessous). Erb pensait donc que les libres nerveuses doivent leur excita¬
bilité à la gaine de myéline, tandis que leur conductibilité est le propre
de leur cylindre-axe. C’est ainsi qu’il s’expliquait comment, à cette
période de leur régénération, les libres nerveuses pouvaient conduire aux
muscles des excitations partant des centres nerveux ou des portions du
nerf situées au-dessus de la lésion, tandis qu’elles n’étaient pas elles-mêmes
excitables par des courants électriques. — Vulpian a montré que ces vues
subtiles ne pouvaient être admises : il a constaté dans de nombreuses expé¬
riences que, dans les circonstances étudiées par Erb, le bout périphérique
des nerfs lésés n’est pas absolument inexcitable, qu’il est seulement plus
difficile à exciter (par l’électricité) que le bout central. La différence entre
ces deux portions provient sans doute « de ce que, dans le bout périphé¬
rique, les fibres régénérées étaient peu nombreuses, séparées les unes des
autres par du tissu conjonctif de nouvelle formation, et par des fibres ner¬
veuses encore altérées ; dans de telles conditions, le courant électrique
atteignait peut-être plus dilScilement la totalité de ces fibres régénérées
lorsqu’il agissait directement sur le bout périphérique, que lorsqu’il était
transmis par l’intermédiaire du bout central ». Quant au fait observé par
Duchenne (de Boulogne), il ne saurait recevoir l’interprétation proposée
par W. Erb, puisque, ainsi que le fait remarquer Vulpian, ce fait a été con¬
staté non pas seulement dans des cas de lésion traumatique des nerfs,
mais encore dans des cas de paralysie saturnine : or, dans ces derniers eas,
l’état des fibres nerveuses n’est pas le même que dans les paralysies par
lésions traumatiques des nerfs. — Enfin, rien n’est moins exact que le fait
anatomo-pathologique qui a servi de point de départ aux vues hypothé¬
tiques de W. Erb. Les recherches récentes de Vulpian ont montré que dans
les fibres nerveuses en voie d’atrophie, ce n’est pas seulement la myéline,
mais aussi le cylindre-axe qui disparaît; ce cylindre- axe fait absolu¬
ment défaut au b.out d’un mois ou six semaines. La gaîne de Schwann
subsiste seule, revient sur elle-même, présentant des moyaux multiples
très-visibles. Quand la régénération se produit, les fibres nouvelles seraient,
d’après Vulpian, les fibres anciennes restaurées, mais sans qu’on puisse
dire encore comment le cylindre- axe se régénère, ni comment dispa¬
raissent les noyaux multipliés des gaines de Schwann.
Parallèle des nerfs sensitifs et des nerfs moteurs. — En recherchant les
différences que les investigations expérimentales les plus diverses nous
révèlent entre les nerfs sensitifs et les nerfs moteurs, nous ne trouverons,
disons-le tout d’ahord, que des différences de nuances, ainsi que nous le
faisions déjà prévoir en parlant de la neurïlité (ci-dessus, pag. 515). Ces
différences portent : 1° sur la manière dont les excitants agissent sur les
deux ordres de nerfs ; 2“ sur le mode selon lequel les nerfs perdent leur
NERFS. — PHYSIOLOGIE DU SYSTÈME N. — PROPRIÉTÉS DES NERFS. 529
excitabilité ; 3° sur la manière dont ils sont influencés par les substances
dites poisons des nerfs.
D’une part, les deux ordres de nerfs ne sont pas également sensibles au.x
excitations produites par les courants qui les parcourent de la périphérie au
centre (courants ascendants) ou du centre à la périphérie (courants des¬
cendants) : les courants ascendants agissent plus sur les nerfs sensitifs que
sur les nerfs moteurs ; les courants descendants agissent plus sur les nerfs
moteurs que sur les nerfs sensitifs. — Une autre différence consiste dans
la manière, ou pour mieux dire, dans le sens selon lequel les nerfs perdent
leur excitabilité : un nerf moteur d’un animal qui vient d’être sacrifié est
d'abord excitable sur tous les points de son étendue ; mais à mesure qu’il
meurt, c’est-à-dire qu’il perd ses propriétés, et cette mort du nerf se fait
bien plus rapidement sur les animaux à sang chaud que sur les animaux
à sang froid, on constate que la partie centrale n’est plus excitable, tandis
que la partie périphérique l’est encore ; en un mot, le nerf moteur perd
son excitabilité du centre à la périphérie, le nerf sensitif la perd de la
périphérie au centre, c’est-à-dire que c’est son extrémité périphérique qui
cesse la première d’être excitable, et que pour obtenir une réaction il faut
porter les excitations sur des parties d’autant plus rapprochées des centres
qu’il s’est écoulé un temps plus considérable depuis que l’animal a été
sacrifié.
Les poisons divers pour lesquels Létude expérimentale a permis de
constater une action sur le système nerveux agissent les uns sur les
centres nerveux et les autres sur le système nerveux périphérique. Les
premiers seront étudiés plus loin ; c’est alors que nous parlerons de la
strychnine qu’on avait considérée comme agissant exclusivement sur les
fihres nerveuses sensiti\es, sur les racines postérieures des nerfs rachi¬
diens, mais qui, on le sait aujourd’hui, porte son action élective sur la
moelle épinière elle-même. Quant aux seconds, on peut les diviser en
deux catégories, selon .qu’ils atteignent plus spécialement les nerfs sensitifs
ou les nerfs moteurs : par exemple, l’aconitine, tout en agissant sur les deux
ordres de nerfs, porte plus spécialement ses effets sur les voies de conduc¬
tion centripète ou sensitive en diminuant leur excitabilité (Franceschini) ;
aussi cet alcaloïde est-il employé aujourd’hui avec succès pour combattre
certaines formes de névralgie. Cependant cette action nettement localisable
de l’aconitine est encore contestée aujourd’hui, et quelques expérimenta¬
teurs ont cru devoir considérer cet alcaloïde comme agissant en premier
lieu sur le système nerveux central, dont il exciterait tout d’abord et para¬
lyserait ensuite l’activité (Rouget, Guillaud). — Mais il est du moins un
poison dont l’action se localise d’une manière précise, poison dont les pro¬
priétés ont été si bien étudiées par Cl. Bernard : c’est le curare, le poison
des nerfs moteurs, qui est devenu entre les mains des expérimentateurs un
si précieux moyen d’analyse physiologique en même temps qu’un moyen
de contention journellement employé dans les vivisections. L’histoire de
ce poison a été faite d’une manière trop complète à l’article qui lui est
consacré {voy. t. X, page 548) pour que nous ayons à y revenir ici autre-
NODV. DICT. DE MÉD. ET CHIR. XXItl. — 34
.530 NERFS. — physiologie dü système n. — propriétés des nerfs.
ment qu’en rappelant les faits dont la connaissance est indispensable à
l’étude de la physiologie générale du système nerveux. Si l’on injecte une
solution de curare sous la peau d’une grenouille, on voit bientôt l’animal
demeurer immobile et flasque, avec toutes les apparences de la mort;
mais on peut constater que son cœur continue à se contracter, et que la
circulation se fait régulièrement dans les vaisseaux examinés au micro¬
scope. L’animal continue donc à vivre, et cette mort apparente n’est due
qu’à la suppression des fonctions de
certains éléments anatomiques. Une
expérience de Cl. Bernard devenue au¬
jourd’hui classique montre qu’il
a qu’une seule espèce d’élément ana¬
tomique frappé d’inertie, c’est le nerf
moteur. Si en effet on prépare une
grenouille de manière à séparer par
une forte ligaturé le train antérieur
du train postérieur (fig. 93) en ne lais¬
sant subsister comme trait d’union
entre ces deux moitiés que la masse
des nerfs lombaires (n, fig. 93), et si
on injecte une dissolution de curare
sous la peau du train antérieur, on
observe bientôt que cette moitié anté¬
rieure présente toutes les apparences
de la mort, tandis que la moitié pos¬
térieure peut être le siège de mouve¬
ments spontanés, etqu’il s’y produit des
contractions musculaires énergiques
quand on pince l’extrémité des pattes
I postérieures : ce premier fait prouve
bien que les centres nerveux (moelle
FIG. 93. - Grenouille préparée pour l’étude épinière), d’où partent les nerfs lom-
de l’action des poisons sur les nerfs. (Cl. baires, bien que se trouvant dans
Bernard). (') la, partie antérieure empoisonnée,
subi aucune atteinte, c’est-
sorte qu’il n|y a plus, entre le train antérieur et le à -dire que le CUrare eSt SanS action
sur les centres nerveux. Mais les
nerfs sensitifs eux-mêmes ont été
respectés par ce poison : en effet, si on pince une patte antérieure du même
animal, il n’y a pas de mouvement dans cette patte, mais il s’en pro¬
duit aussitôt dans les membres postérieurs : le curare n’avait donc
détruit que les fonctions des nerfs moteurs de la partie antérieure,
et respecté les nerfs sensitifs correspondants, lesquels sont encore
aptes à conduire vers les centres une impression qui s’y réfléchit dans les
nerfs moteurs du membre postérieur. Le curare est donc un poison qui
supprime uniquement les fonctions des nerfs centrifuges. Il ne les atteint
NERFS. — PHYSIOLOGIE DU SYSTÈME N. — PROPRIÉTÉS DES CENTRES. 531
qüe lorsqu’il est porté au contact de leur extrémité périphérique : si en
elfet on prend une patte galvanoscopique et que l’on fasse plonger son nerf
seul dans un verre de montre rempli d’une dissolution de curare, on observe
que ce. nerf, sous l’influence des excitations, continue à provoquer les con¬
tractions musculaires ; il n’a pas été empoisonné, comme il l’aurait été si
le curare, introduit sous la peau, avait été amené, par l’imbibition des tissus
•et par la circulation, jusqu’au contact des extrémités périphériques des
filets nerveux centrifuges, jusqu’au contact des plaques motrices.
Gomme poison des nerfs moteurs, nous pouvons encore citer la nicotine,
la çonicine, la lobéline (Ott) ; ce n’est pas à dire toutefois que ces poisons
ne portent leur action que sur les nerfs moteurs ; mais c’est sur ce système
qu’ils agissent tout d’abord, avant d’amener aucune modification dans les
autres parties de l’appareil nerveux, ou de l’économie en général. La
lycoctonnie agit de même (alcaloïde de l’aconitum lycoctonum, — Ott),
ainsi que la delphine, alcaloïde extrait des semences de la staphysaigre
(Rabuteau).
IL Phyiiîologie générale des centres nerveux. — Nous ne
possédons que peu de données sur la nutrition des centres gris de l’axe
cérébro-spinal.
D’après Flint, la cholestérine serait l’un des produits de désassimilation
caractéristiques de l’activité de ces masses nerveuses. Byasson était, d’autre
part, arrivé à ce résultat, que la quantité d’urée sécrétée par l’homme se¬
rait influencée par le fait de l’activité nerveuse, et notamment de l’activité
cérébrale ; mais les recherches récentes paraissent mettre en doute ces con¬
clusions — Rien de plus précis à signaler, au point de vuè de l’élimination
4es phosphates : on sait, d’une part, que l’acide phosphorique forme une
notable proportion du contenu de l’urine, et que, d’autre part, la substance
cérébrale en est richement pourvue; l’étude des rapports qui peuvent
exister entre l’état de fonctionnement normal ou morbide des masses
nerveuses centrales et notamment du cei-veau, et la sécrétion urinaire,
pourrait donc fournir des données physiologiques très-instructives. Mal¬
heureusement, les recherches faites jusqu’à présent sur ce sujet sont peu
nombreuses. Dans un récent travail, Mendel a examiné l’urine d’un grand
nombre de malades et de sujets sains de corps et d’esprit, et, pour ce qui
est de ces derniers, ses recherches confirment pleinement les résultats
Auxquels sont arrivés d’autres observateurs, à savoir qu’un travail
iintellectuel intense serait suivi d’une augmentation constante de la quan¬
tité d’acide phosphorique éliminé par les urines. Mais à côté de ce résultat
confirmatif de ce que pouvaient faire prévoir les idées théoriques,
Mendel signale des faits dont l’explication constitue autant de pro¬
blèmes : le sommeil, qui est pourtant l’état cérébral directement opposé à
l’activité des centres nerveux, produirait également une excrétion considé¬
rable de phosphates; dans l’excitation maniaque aiguë ou subaiguë, la
production d’acide phosphorique serait moins considérable que chez
l’homme sain. L’auteur en question ayant expérimenté sur les animaux, a
•observé que des chiens ou des lapins, dont le cerveau a été artificiellement
532 NERFS. — physiologie du système n. — propriétés des centres.
blessé, rendent par les urines une quantité d’acide phosphorique bien plus
considérable qu’à l’état normal; ce qui semblerait, en définitive, prouver,
et c’est la seule conclusion générale des recherches de Mendel, que les
altérations du cerveau et du système nerveux central ont une influence
marquée sur la sécrétion de l’acide phosphorique.
Nous avons parlé précédemment du pouvoir électro-moteur des nerfs
périphériques {voy. p. 515). Richard Caton dit avoir observé des propriétés
semblables dans les centres nerveux, dans les hémisphères cérébraux. Dans
ces expériences, faites sur le lapin et le singe, la surface grise de l’hémi¬
sphère s’est montrée positive par rapport à la coupe de l’organe : ces cou¬
rants électriques, ce pouvoir électro-moteur de la substance grise corticale
lui a paru modifié (oscillation négative) par l’entrée en activité du centre
nerveux. Les impressions sensorielles, ajoute l’auteur cité, influencent les
courants (le pouvoir électro-moteur) de certaines régions : ainsi ,1a partie
du cerveau qui tient sous sa dépendance les mouvements des paupières est
influencée manifestement par l’excitation de la rétine du côté opposé.
De même que la réaction normale des nerfs à l’état de repos est toujours
alcaline, de même la substance blanche des centres nerveux a été toujours
trouvée alcaline dans les expériences instituées par Gscheidlen sur les cer¬
veaux et les moelles à l’état frais de chevaux, chiens, lapins et pigeons;
mais, par contre, le même expérimentateur aurait toujours trouvé à la
substance grise du cerveau et de la moelle uneréaction acide.
Les centres gris étaient regardés jusqu’à ces derniers temps comme non
excitables expérimentalement : de nouvelles recherches paraissent devoir
faire revenir sur cette opinion ; nous discuterons la question à propos de la
physiologie spéciale de la moelle ; nous aurons surtout à y revenir à propos
des expériences de Hitzig et Ferrier sur la couche grise corticale des hémi¬
sphères cérébraux.
La physiologie générale des centres gris doit donc se borner à l’étude
des lois selon lesquelles les impressions amenées par les nerfs centripètes
sont réfléchies dans les nerfs moteurs, c’est-à-dire à l’étude générale des
phénomènes réflexes. Dans quelles circonstances et selon quel mode se ma¬
nifeste l’activité réflexe de l’axe gris central, quelles circonstances la mo¬
difient, quels poisons l’exagèrent ou l’affaiblissent? telles sont les questions
que nous devons examiner ici.
Quoique Astruc, dès 1743, eût employé l’expression de réflexion ou de
phénomène réflexe, en comparant la transformation d’une impression sen¬
sitive en un mouvement à ce qui se passe lorsqu’un rayon lumineux se
réfléchit sur une surface, ce n’est qu’avec les recherches de Robert Whytt,
de Prochaska, de Legallois sur la moelle et sur le siège de ce qu’on
appelait le sensorium commune, que Prochaska lui-même put nettement
indiquer et le siège principal (moelle épinière) et la nature même des
phénomènes qui prirent dès lors le nom de phénomènes réflexes (impres-
sionum sensoriarum in motoria reflexio) (1784); enfin, les études histolo¬
giques, la connaissance des cellules nerveuses et de leurs rapports avec les
fibres nerveuses {voy. ci-dessus p. 422) ont permis de concevoir sinon le
NERFS. — PHYSIOLOGIE DU SYSTÈME N. — ACTES RÉLLEXES. 533
mode exact selon lequel se fait cette réflexion, au moins les conditions
matérielles de son substratum anatomique. Dès lors Marshall-Hall, Mueller,
Lallemand, Flourens, Longet, Cl. Bernard, etc. enrichirent la science des
faits si nombreux qui permettent aujourd’hui de classer les réflexes, de
préciser les ?oîs de leur production, ainsi que les influences qui les modifient.
« Le phénomène réflexe est un mouvement qui succède à une impres¬
sion non sentie », telle est l’une des définitions classiques, dont l’avantage
est de bien préciser ce fait, que les actes réflexes médullaires sont d’autant
plus nets et intenses que la moelle seule entre en jeu, indépendamment des
centres supérieurs encéphaliques (sensoriels ou de perception), comme on
l’observe expérimentalement sur une grenouille décapitée. Mais l’étemu-
ment, amené par une vive excitation de la muqueuse nasale, n’en est pas
moins un phénomène réflexe, quoique l’excitation, qui en est la cause, soit
parfaitement perçue, et nous pourrions citer ici un nombre infini d’actes
réflexes succédant à des impressions transmises jusqu’aux centres encé¬
phaliques. C’est pourquoi, nous plaçant à un point de vue plus général,
nous dirons ici qu’on doit désigner sous le nom de phénomène réflexe tout
acte provoqué par l’effet d’une excitation qui, transmise à des centres
nerveux quelconques par des nerfs sensitifs ou centripètes, est réfléchie
par ces centres dans des nerfs moteurs ou centrifuges. Marshall-Hall avait
proposé, pour désigner ces divers éléments de l’acte nerveux réflexe, une
nomenclature qui n’a pas été adoptée, mais qu’il est intéressant de rappe¬
ler : il appelait incidentes oueisodiques les fibres nerveuses (sensitives, cen¬
tripètes) qui portent les impressions de la périphérie du corps vers les
centres nerveux ; réflexes ou exodiques, les fibres nerveuses (motrices, cen¬
trifuges) qui sont mises en activité par l’intermédiaire des centres ner¬
veux : les fibres eisodiques et exodiques s’unissent donc les unes aux autres
par l’intermédiaire des parties grises des centres nerveux : c’est à cet en¬
semble que Marshall-Hall donnait le nom d’arc diastaltique {voy. fig. 89,
p. 510).
Pour étudier nettement les phénomènes réflexes, il faut se placer dans
des conditions qui suppriment de la part de l’animal en expérience tous
les mouvements spontanés ou voulus, et ne laisse de manifestes que ceux
qui sont le résultat direct des excitations que l’on porte sur ses surfaces
sensibles : à cet effet, il faut supprimer les fonctions de l’encéphale en in¬
terrompant toute communication entre lui et la moelle épinière, siège des
réflexes les plus élémentaires, les plus simples et les plus faciles à analy¬
ser. On décapite donc l’animal, s’il s’agit d’un animal à sang froid, d’une
grenouille; s’il s’agit d’un animal à sang chaud, on coupe l’àxe nerveux
entre l’occipital et la première vertèbre cervicale, et, comme cette mutila¬
tion abolit les inouvements respiratoires, on pratique la respiration artifi¬
cielle pour maintenir l’hématose, la circulation, la vie en un mot.
Si, dans ces conditions, on porte une irritation faible sur la patte posté¬
rieure gauche d’une grenouille, on voit aussitôt l’animal mouvoir cette
■patte, et, si elle était étendue, la ramener vers le corps ; si on augmente
l’intensitédel’excitation (graduation facile à obtenir si l’on se sertd’uncou-
534 NERFS. — physiologie du système n, — actes réflexes.
rant électrique comme excitant), on voit que la patte gauche et la patte droite
sont toutes deux mises en mouvement ; augmente-t-on encore l’intensité
de l’excitation, les membres antérieurs sont mus également, mais plus fai¬
blement; et enfin, par l’effet d’un nouvel accroissement d’excitation, les
quatre membres se contractent avec ensemble, et l’animal décapité se dé¬
robe à l’excitation comme le ferait une grenouille intacte.
Ges faits, si faciles à vérifier, se reproduisent d’une manière analogue
sur un chien dont le bulbe est sectionné et sur lequel on pratique la respi¬
ration artificielle; si, dans ces conditions, lors du maximum d’excitation,
cet animal ne peut se dérober en prenant la fuite, on constate du moins
que les mouvements généraux des quatre membres sont effectués de ma¬
nière à éloigner la cause d’irritation expérimentalement portée sur l’un
d’eux.
Dans tous ces cas, il est facile de se convaincre que le centre nerveux (la
moelle pour les exemples cités ci-dessus) est le lieu où les excitations cen¬
tripètes se transforment en excitations centrifuges. Il suffit, en effet, de di-
lacérer, de détruire d’une manière quelconque la région de la moelle épi¬
nière (ou du centre nerveux, bulbe, protubérance) où se rendent les fibres-
sensitiY'es de la région du corps excitée, pour anéantir toute manifestation
de mouvement réflexe ; il n’est même pas nécessaire de détruire toute l’é¬
paisseur de la moelle, il suffit de dilacérer son axe gris.
Si nous cherchons à classer ces différentes séries de réactions correspon¬
dant en étendue et en intensité à l’intensité de l’irritation, nous pourrons
les résumer dans les lois suivantes, dites lois des phénomènes réflexes : 1° la
réaction, du moment qu’elle se produit, est toujours plus considérable que
l’excitation, quelque faible que soit celle-ci (loi de l’intensité)-, en effet,
en n’excitant la peau que sur une petite surface de l’un des doigts, on voit
la patte ou le membre entier se contracter, c’est-à-dire que la réaction motrice
s’est irradiée dans une série de nerfs moteurs bien plus nombreux que les
quelques filets sensitifs de la petite surface irritée; — 2° l’excitation faible ne
cause de mouvements réflexes que dans le membre auquel elle est appliquée
(loi de V uni-latéralité)-, nous avons vu, en effet, qu’une excitation faible
portée sur la patte gauche n’amène de contraction que dans cette même
patte ; — 3° quand la réaction sort de la sphère du membre excité, c’est sur
son homologue du côté opposé qu’elle s’étend tout d’abord (loi de la symé¬
trie), c’est-à-dire qu’une excitation plus forte portée sur la patte gauche
amène le mouvement de ce membre et de celui du côté droit; — 4° quand
le réflexe commence à se généraliser, l’intensité de la réaction (mouve¬
ments des quatre membres) est plus marquée sur le membre où a porté
l’excitation et sur son homologue; — 5° enfin, la réaction complètement
généralisée produit un mouvement par lequel l’animal cherche à se défendre
ou à se soustraire par la fuite.
Quelques détails intimes des phénomènes résumés par ces lois ont été
analysés par J. Rosenthal (1873). Cet auteur montre qu’un laps de temps
appréciable, qu’il nomme temps de réflexion, est nécessaire à la réflexion
d’une irritation sensitive sur un nerf moteur. Cela était facile à prévoir.
NERFS. — PHYSIOLOGIE DD SYSTÈME N. — ACTES RÉFLEXES. 535
mais ce que présentent d’intéressant les recherches de Rosenthal est le
fait suivant : si l’on compare deux portions symétriques des téguments ou
que l’on tienne note simultanément des contractions réflexes de deux
muscles symétriques, on reconnaît qu’il faut moins de temps pour la ré¬
flexion d’une excitation d’une de ces portions de peau sur le muscle du même
côté, que lorsque la transmission de l’irritation se fait sur le muscle du côté
opposé ; c’est ce temps plus considérable que Rosenthal appelle temps de la
conductibilité transverse. Ainsi, l’appréciation du temps de la conductibilité
transverse nous rend pour ainsi dire sensible le phénomène qui se produit
dans la moelle en vertu de la loi que nous avons désignée sous le nom de
loi de symétrie.
D’après la dernière de ces lois, nous voyons qu’il se produit chez les ani¬
maux en expérience une réaction appropriée à un but (défense ou fuite). Cette
appropriation des mouvements est un fait des plus intéressants, en ce qu’il
indique que l’acte qui se passe dans les éléments nerveux de l’axe gris de
la moelle se produit avec une véritable coordination, et qu’on ne peut s’em¬
pêcher de reconnaître, dans des manifestations de ce genre, quelque chose
d’analogue à ce que nous avons l’habitude de considérer comme des actes
résultant de la perception et de la mémoire ; et cependant nous n’avons mis
en jeu que les centres nerveux les plus inférieurs , ceux de la moelle, sans
participation de l’encéphale. — Il est, à ce sujet, une expérience des plus
curieuses signalée par Pflûger : si, sur la racine du membre postérieur
gauche ou sur le flanc gauche d’une grenouille décapitée, on dépose une
goutte d’acide, on voit aussitôt, par l’effet d’un réflexe très-simple, le
membre correspondant se fléchir et l’extrémité de la jambe venir gratter le
point où l’acide cautérise la peau ; ce mouvement est déjà bien coordonné,
puisqu’il est comme une tentative pour éloigner la cause de douleur. Mais
ün phénomène bien plus remarquable se produit si on coupe ce membre
gauche au niveau du genou : ce moignon est alors impuissant à venir
atteindre le lieu de l’irritation ; les membres restent un instant immo¬
biles, puis on voit tout d’un coup le membre du côté opposé, la patte
droite, se fléchir et venir accomplir l’action dont n’est plus capable le mem¬
bre mutilé. Il semble que le centre médullaire s’est rendu compte de la né¬
cessité de substituer un membre à l’autre. — Auerbach a signalé aux phy¬
siologistes une expérience encore plus frappante. Après avoir amputé la
cuisse droite d’une grenouillé, il dépose une goutte d’acide sur le flanc
droit de l’animal; celui-ci fait des efforts inutiles pour frotter, avec le
membre amputé, la peau du tronc irritée par l’acide. L’expérimentateur
dépose alors une seconde goutte d’acide, cette fois sur le flanc gauche.'
La grenouille frotte aussitôt cette nouvelle partie irritée avec la patte
correspondante, c’est-à-dire avec la patte gauche, demeurée intacte; et
alors, comme si elle acquérait (quoique décapitée ) la notion de se servir
efficacement de ce membre, elle le dirige de manière que son pied vienne
frotter le point primitivement excité du côté opposé, c’est-à-dire le flanc
droit.
Il est facile d’observer chez l’homme des mouvements réflexes parfaite-
NERFS. — PHYSIOLOGIE DU SYSTÈME N. — ACTES RÉFLEXES. .
meut coordonnés et cependant tout à fait inconscients. — D’abord on
vérifie tous les jours en clinique les lois de Pflüger sur les sujets at¬
teints de paraplégie : on voit, alors une excitation modérée de la peau
des, orteils déterininer des mouvements réflexes qui peuvent, si l’exci¬
tation est faible, n’avoir lieu que dans les muscles moteurs des orteils.
Ceci correspond à la seconde loi de Pflüger. Comme correspondant à
la,troisième loi, nous rappellerons les exemples cités par Vulpian, qui a
souvent observé nombre de cas d’hémiplégie incomplète dans lesquels
le chatouillement de la paume de la main a demi paralysée provoquait
un brusque mouvement d’occlusion des . doigts, non-seulement du côté
de l’excitation, mais encore et en même temps dans la main saine.
D’autre part, en considérant les mouvements réflexes qu’on peut provoquer
dans les membres postérieurs d’un sujet dont la moelle est comprimée dans
la région dorsale, on observe que ces mouvements produisent un retrait du
membre, comme pour le soustraire à la cause d’irritation ; car on ne peut!
pas dire que ce mouvement tient à l’action prédominante de tel ordre de
muscle, puisque c’est précisément Inflexion qui se produit, et qu’en général,
et notamment au membre inférieur, les fléchisseurs sont moins puissants
que les extenseurs. Mais sans insister ici sur ces exemples cliniques, qui ont
été mieux étudiés ailleurs (wÿ. t. XXII, art. Moelle, Myélites), et pour nous
en tenir à des états physiologiques, nous n’avons qu’à rappeler ce qui se passe
lorsque le cerveau est absorbé par une méditation profonde et que le corps se
trouve ainsi, qu’onmous permette l’expression, décapité fonctionnellement :
dans ce cas, l’homme fortement ahsorhé par une pensée chasse une mouche
qui vient se poser sur sa main, écarte un objet importun, sans en avoir
conscience, sans en garder aucun souvenir, par le fait de simples réflexes
médullaires parfaitement coordonnés. Si la pensée qui l’absorbe et sup¬
prime le cerveau comme source volontaire des mouvements survient
pendant qu’il est en marche, il continue son ti’ajet par simple réflexe, l’im¬
pression de la résistance du sol à chaque pas suffisant pour amener une
nouvelle impulsion, jusqu’à ce qu’un obstacle vienne brusquement entraver
sa miii’che et produire une excitation assez forte pour arriver au cerveau
et le rappeler à la perception du monde extérieur. Dans ce cas, l’homme
ne se rend pas plus compte du chemin qu’il a parcouru et des mouve¬
ments qu’il a exécutés, qu’un sujet endormi, auquel on chatouille la plante
du pied, ne se rappelle, à son réveil, qu’jl a fléchi le membre sous l’in¬
fluence d’une excitation non perçue par le cerveau. ,
Il est même toute une série de mouvements réflexes parfaitement coor¬
donnés qui s’accomplissent non-seulement sans l’interventiôn de la volonté,
mais qui ne sauraient même être entravés par l’intervention de la volonté.
Quand, par exemple, le bol alimentaire a passé de la base de la langue
dans la partie correspondante du pharynx, il est dès lors dégluti par une
série de mouvements péristaltiques de nature réflexe que nous ne pouvons
arrêter lorsqu’ils sont commencés. De même la respiration, pour ne citer
que cet exemple parmi tous ceux que nous pourrions emprunter à l’étude
des actes mécaniques de la vie organique, la respiration (mouvements de
NEdFS. — PHYSIOLOGIE ou système N. — ACTES RÉFLEXES.' 537
dilatation du thorax) s’accomplit par acte réflexe indépendamment de toute
intervention de la volonté.
Comment expliquer cette remarquable et parfaite coordination qui
caractérise les actes réflexes, même les plus simples? Ce serait se payer de
mots que de dire, avec quelques auteurs, que l’axe gris de la moelle pos¬
sède un peu de ce sensorium commune (Prochaska), de ce pouvoir psy¬
chique (âme physiologique) qui est le partage des organes encéphaliques-
(Robert Whytt, Paton, Pflüger). — Sans doute les éléments centraux (cellules
nerveuses) ont entre eux des connexions précises qui sont la base anato¬
mique de cette coordination ; mais sur ce sujet nous ne pouvons encore
faire que des hypothèses, et le plus légitime est de nous borner à constater
les faits, surtout lorsque nous nous trouvons en présence d’expériences
de la nature de celles que nous allons rapporter dans un instant. En tout
cas, s’il est impossible de s’empêcher de l’approcher ces phénomènes
médullaires de ceux qui se passent dans l’encéphale, il serait sans profit
de chercher à expliquer lés premiers en attribuant à la moelle quelque
chose des facultés psychiques du cerveau ; mais il serait, par contre, plus
logique et plus en rapport avec les tendances de la physiologie moderne
de voir dans les réflexes médullaires la forme élémentaire des phénomènes
nerveux qui atteignent dans l’encéphale leur plus haut degré de perfec¬
tion èt de complication. On comprendra alors qu’il faut rigoureusement
considérer comme résultat des fonctions des éléments anatomiques nerveux
ce qu’on nomme les facultés intellectuelles, et qu’on ne peut concevoir ces
facultés dégagées de leur substratum anatomique, puisqu’on les voit se per¬
fectionner et s’étendre à mesure que s’étend et se complique la substance
grise qui en est le siège.
Ces vues générales, qui sont aujourd’hui admises par la plupart des
physiologistes et par le développement desquelles la psychologie rentrera
nécessairement un jour dans le domaine expérimental de la physiologie,
sont encore confirmées par les expériences d’Onimus, montrant comment
la moelle épinière peut perdre, nous dirions volontiers oublier, son pouvoir
coordinateur. A cet effet, au lieu de faire l’expérience de Pflüger sur une
grenouille qui vient d’être décapitée, on la fait sur une grenouille déca¬
pitée depuis un certain laps de temps et conservée parfaitement vivante, ce
qui est facile en la maintenant dans certaines conditions d’humidité et de
basse température, même sans alimentation artificielle: Dans ce cas, l’ex¬
périence de Pflüger ne réussit jamais ; la coordination qui amenait le pou-^
voir réflexe à se servir du membre demeuré intact lorsque l’on amputait
celui qu’elle fléchissait d’abord pour gratter le point irrité par le contact
d’un acide, cette coordination a disparu; la moelle, Sans altération anato¬
mique appréciable, a perdu, a oublié une partie de ses facultés. Frappé de
ces expériences, un physiologiste anglais, R. Hammond, a publié récem¬
ment un mémoire où il cherche à démontrer que les facultés intellectuelles
s’élàborent non-seulement dans le cerveau, mais encore dans la moelle, et il
discute à cet effet ce qui a été observé chez les monstres anencéphales et ce
qu’où observe tous les jours dans des cas de somnambulisme etde catalepsie.
NERFS. — PHYSIOLOGIE Dü SYSTÈME N. — ACTES RÉFLEXES.
Sans aborder ces questions sans doute prématurées, rappelons encore que
la longue et fréquente pratique de certaines actions ordonnées par le cer¬
veau arrive à habituer tellement les centres gris sous-encéphaliques, à en
coordonner les mouvements, que l’intervention de la volonté finit par
devenir inutile pour en assurer l’accomplissement. Nous avons parlé
déjà précédemment de la marche s’accomplissant automatiquement et par
réflexe inconscient. Ne savons-nous pas aussi que, par une éducation
appropriée, on peut arriver à rendre inconscients les exercices les plus com¬
pliqués ? L’artiste exécute souvent un morceau de musique des plus diffi¬
ciles et ses doigts courent sur le clavier, alors que sa pensée, sa volonté est
occupée ailleurs : évidemment ce sont là déjà des réflexes qui ont leurs
sièges dans des régions élevées. de l’axe gris, vers le bulbe, la protubérance
et les masses grises des pédoncules cérébraux; mais les hémisphères
cérébraux n’entrent en jeu que pour commander le commencement, ou
l’interruption de l’action, dont le cours se produit automatiquement par
coordination réflexe, résultat d’une longue habitude. Nous renverrons
pour plus de détails sur ce sujet aux mémoires que Luys et Onimus ont
consacrés à l’étude de ces réflexes d’ordre supérieur, nommés réflexes
cérébraux, quoiqu’ils paraissent parfaitement indépendants de l’action des
hémisphères cérébraux.
Pour revenir à l’étude expérimentale du réflexe, nous dirons tout d’abord
que nos connaissances sont à peu près nulles relativement à l’acte intime
qui, au niveau des cellules nerveuses, transforme l’excitation centripète
amenée par les nerfs sensitifs en excitation centrifuge portée à la périphérie
par les nerfs moteurs. Quelques tentatives d’analyses ont été faites dans ce
sens dans ces dernières années, notamment par Spiro, lequel a observé
que la force des réflexes reste constante quand, provoqués dans un point
déterminé de la peau (expériences sur des grenouilles), ils se suivent à des
intervalles toujours égaux. L’auteur a été par suite amené à penser que,
par cette excitation périphérique, les centres nerveux sont soumis à des
excitations périodiques, à des oscillations, ou, en d’autres termes, qu’ils
conservent une impression qui peut être négative ou.positive selon le temps
qui s’est écoulé après le réflexe. Le réflexe est renforcé, dit-il, par sa coïn¬
cidence avec la période positive d’impression du réflexe antérieur, et enrayé
au contraire par sa coïncidence avec une période négative : il y aurait
donc, dans ce dernier cas, une sorte d’interférence dans les centres. C’est
pour ce fait d’interférence supposée, à rapprocher de la théorie des inter¬
férences dans le système nerveux périphérique (voy. ci-dessus, pag. 520),
que nous avons tenu à citer ces conceptions un peu obscures de l’auteur
allemand cité, conceptions qui nous apprennent peu de chose sur la na¬
ture intime de l’acte réflexe. Enfin, quelle que soit la nature de ce pouvoir
de l’axe gris, on le désigne sous le nom de pouvoir excüo-moteur, et la
physiologie expérimentale permet de préciser les conditions qui influencent
ce pouvoir, c’est-à-dire qui modifient en plus ou en moins la production
des phénomènes réflexes.
Il faut en première ligne tenir compte de la classe à laquelle appartient
NERFS. — PHYSIOLOGIE DU SYSTÈME N. — ACTES RÉFLEXES. 539
• l’animal auquel on s’adresse : ainsi l’axe gris des animaux à sang chaud
a un pouvoir excito-moteur plus facile à faire entrer en action que l’axe
gris des animaux à sang froid. Mais ce sont là de pures différences de nuances
qui n’ont rien d’essentiel, car on peut les faire disparaître en modifiant les
conditions de température du milieu extérieur ; sous l’influence de la cha¬
leur, la moelle de la grenouille devient comparable, comme pouvoir excito-
moteur, à celle d’un animal à sang chaud, et inversement on transforme
par le refroidissement un animal à sang chaud, un lapin par exemple, de
manière à donner à l’axe gris, comme du reste à tous ses autres tissus, les
caractères physiologiques que nous avons l’habitude de considérer comme
propres aux animaux à température variable.
Parmi les causes plus précises et plus spéciales qui modifient le pouvoir
excito-moteur de la moelle, en particulier, nous devons insister sur la déca¬
pitation, ou la séparation par section de la moelle d’avec les centres encé¬
phaliques. En clinique, on observe également l’augmentation du pouvoir
excito-moteur de l’axe gris de la moelle, lorsqu’une lésion détruit plus ou
moins complètement la continuité de cet organe, comme dans les cas de
fracture de la colonne vertébrale, dans les cas de blessure, de ramollisse¬
ment de la moelle, etc. Les phénomènes qui se présentent alors ont été
étudiés à propos de la symptomatologie des affections spinales [voy. art.
Moelle, pathologie, t.XXII, pag.735). Nous nous arrêterons ici seulement à
l’étude des faits expérimentaux. Pour expliquer l’augmentation du pouvoir
excito-moteur médullaire après cette section, on a émis plusieurs théories.
, D’après l’une, il existerait dans les masses encéphaliques des centres mo¬
dérateurs qui, par leur activité constante, mettraient une sorte de frein à
l’activité des parties nerveuses sous-jacentes : les principaux de ces centres
modérateurs seraient vers la région des tubercules quadrijumeaux (Setchke-
now) ; c’est ainsi que la section du bulbe, détruisant les connexions de ces
tubercules avec la moelle, lâcherait, pour ainsi dire, le frein aux réflexes
médullaires.
D’après une seconde hypothèse, l’augmentation du pouvoir excito-moteur
de la moelle sectionnée serait due, dans la partie sous-jacente à la section,
à ce que les impressions que reçoit ce segment médullaire, au lieu de se
partager en se distribuant dans deux voies différentes, l’une qui les transmet
à l’encéphale (sensations), l’autre qui les transmet aux cellules des cornes
antérieures (excitations réflexes), ne trouvent plus devant elles que cette der¬
nière voie. En un mot, les irritations centripètes arrivées à la moelle se dissé¬
mineraient moins ; elles se concentreraient entièrement vers la voie réflexe.
Quoique cette théorie ait séduit beaucoup de physiologistes et des plus émi¬
nents, nous ne saurions y voir autre chose qu’une sorte de raisonnement
de métaphysique : les données anatomiques qui pourraient lui servir de
base sont entièrement hypothétiques ; enfin elle est complètement insoute¬
nable en présence de certains faits cliniques ; on voit en effet, dans certains
cas de compression de la moelle dorsale, les mouvements volontaires dis¬
paraître dans les membres inférieurs, tandis que la sensibilité de ces
membres demeure intacte ; or, dans ces cas, l’excitabilité réflexe de la partie
540 NERFS. — physiologie du système n; — actes réflexes.
inférieure de la moelle (au-dessous du point comprimé) est très-notable¬
ment augmentée, comme dans le cas où non-seulement les mouvements
volontaires, mais aussi la sensibilité consciente ont disparu de ces membres.
Enfin, une troisième théorie, qu’on peut appeler théorie Ae. Y irritation
spinale, attribue le fait de l’exagération du pouvoir excito-moteur à ce que la
moelle subirait une certaine irritation par le fait même de la décapitation ou
de la section, par le fait du traumatisme, en. un mot. Cette théorie nous pa¬
raît beaucoup plus satisfaisante que la précédente, car elle permet de com¬
prendre comment des sections opérées successivement sur la moelle, à des
niveaux de plus en plus inférieurs, augmentent de plus en plus le pouvoir
excito-moteur des parties intactes sous-jacentes, sans que, pour cette expli¬
cation, il soit alors besoin d'admetti’e que tout segment de la moelle joue le
rôle de centre modérateur vis-à-vis des segments situés au-dessous. — Bien
plus, la théorie de l’irritation spinale est seule d’accord avec les faits signalés
par Schiff, à savoir que les sections transversales faites sur la région dorsale
de la moelle, en arrière de l’origine des nerfs des membres antérieurs, aug¬
mentent (chez la grenouille) les mouvements réflexes de ces membres,
c'est-à-dire le pouvoir excito-moteur de la partie antérieure de la moelle,
même lorsque cette partie est encore en connexion avec l’encéphale. — La
théox’ie de l’irritation spinale se rattache en même temps à l’explication
d’une série de faits plus généraux, dans lesquels nous voyons toute section,
toute irritation traumatique portée sur un nerf, et notamment sur un nerf
sensitif, ou, ce qui revient au même, sur un nerf mixte, se propager de. la
périphérie au centre et venir exagérer le pouvoir médullaire excito-moteur :
telle est en effet, dans ses caractères essentiels, la pathogénie du tétanos,
telle est la physiologie pathologique des désordres épileptiformes produits
artificiellement chez les animaux par Brown-Séquard au moyen de divers
traumatismes nerveux, et notamment de traumatismes périphériques
(section du nerf sciatique). Le centre cérébro-spinal, sous l’influence
d’une irritation transmise jusqu’à lui par les nerfs centripètes lésés, se
trouve dans un état d’excitabilité tel, qu’il produit des convulsions géné¬
rales en recevant de légères excitations qui, sur un sujet normal, pro¬
duiraient à peine de faibles mouvements réflexes : on trouvera à l’article
Epilepsie (t. XXIII, p. 606) l’exposé de cés faits intéressants; notons seu¬
lement ici que des circonstances semblables , et notamment l’existence
d’une zone épileptogène (zone cutanée dont la plus légère excitation pro¬
duit les attaques épileptiques) ont été récemment observées chez l’homme,
notamment dans une observation publiée par Bochefontalne (production
d’attaques d’épilepsie par lé chatouillement de la peau du cou). — La
pithologie expérimentale permet enfin de constater anatomiquement ce fait
qu’une irritation portée sur un nerf périphérique est transmise jusqu’au
centre réflexe médullaire et vient en troubler le fonctionnement en portant
au plus haut degré son excitabilité. En effet, Hayem a prouvé que non-
seulemént l’arrachement ou la section d’un nerf, mais encore la com¬
pression énergique, la piqûre avec une aiguille trempée dans la nicotine,
en un mot les causes d’irritation violente du nerf développent une phleg-
NERFS. — PHYSIOLOGIE Dü SYSTÈME N. — ACTES -RÉFLEXES. 541
■masie médullaire intéressant surtout la substance grise et ayant de la ten¬
dance à se propager au-dessus et au dessous du point correspondant aux
racines du nerf lésé. A la suite de toutes ces lésions nerveuses, Hayem avait
constaté les accidents convulsifs épileptiformes signalés par Brown-Séquard.
Il est, parmi les agents toxiques qui portent leur action sur le système
nerveux, un certain nombre de substances qui agissent sur le pouvoir
excito-moteur de l’axe gris, soit en l’exagérant, soit en l’affaiblissant.
Comme type des agents qui exagèrent le pouvoir excito-moteur, il faut citer
lastrychnine. Chez un animal intoxiqué par cet alcaloïde, la moindre exci¬
tation portée sur les surfaces sensibles produit aussitôt des contractions
réflexes violentes et généralisées. Les muscles se raidissent, aussibien ceux
du tronc que ceux des membres, et si la mort arrive, c’est que l’état tétanique
des muscles respiratoires suspend la respiration et met obstacle à l’héma¬
tose. Pour prouver que la strychnine n’agit pas sur les nerfs moteurs, mais
seulement sur l’axe gris réflecto-moteur, il suffit de prendre une patte gal-
vanoscopique et de plonger son nerf dans un verre de montre rempli d’une
dissolution de strychnine ; malgré le contact immédiat du nerf avec le poi¬
son, on ne voit point la patte entrer en convulsion. Pour prouver enfin que
cet alcaloïde agit sur l’axe gris, non pas en l’excitant directement, mais
seulement en exagérant son irritabilité, c’est-à-dire son excito-motricité,
il suffit de couper les racines postérieures des nerfs rachidiens et d’empoi¬
sonner l’animal; on ne voit pas alors survenir de convulsions, parce que la
moelle, quelque exagéré que soit virtuellement son pouvoir excito-moteur,
ne peut plus recevoir d’excitations centripètes qui mettent en jeu ses pro¬
priétés excito-motrices. On peut encore démontrer ce fait en expérimentant
sur un animal dont la moelle a été divisée en trois tronçons par deux sec¬
tions transversales (Vulpian) : si l’animal est empoisonné par une dose légère
de strychnine, on observe alors que les convulsions ou raideurs musculaires
ne se produisent que dans les parties qui reçoivent les nerfs moteurs du
tronçon médullaire correspondant aux nerfs sensitifs de la partie sur la¬
quelle on porte l’excitation. Ces convulsions, dit Vulpian, peuvent être
ainsi déterminées exclusivement dans telle ou telle des trois régions du
corps possédant chacune un tronçon distinct de moelle épinière.
Gomme ayant une action à peu près identique à celle de la strychnine,
nous citerons les agents suivants : la brucine, la picrotoxine, la cicutoxine
(H. Bœhm.); à côté de ces substances, il faudrait ranger, d’après les recher¬
ches de Lombroso, le principe toxiqne que renferme le maïs avarié, et c’est
ainsi que s’expliqueraient les symptômes tétaniques {trismus, etc.) de la
pellagre. D’après les expériences de M. Saliet, la colchicine agirait d’une façon
très-analogue à la strychnine ; c’est-à-dire qu’elle amènerait une excita¬
bilité réflexe très-exagérée, quatre ou cinq minutes après son injection sous
la peau (chez la grenouille), puis des convulsions sous forme d’accès. Dans
une dernière période de l’empoisonnement, on observe une résolution
complète. Nous citerons encore deux alcaloïdes de l’opium : la thébaïne et
la codéine; du reste, l’opium lui-même produit, chez , les grenouilles, des
accès tétaniques analogues à ceux de la strychnine.
542 NERFS. — physiologie du système n. — actes réflexes.
Une cause très-singulière d’exagération du pouvoir excito-moteur mé¬
dullaire a été signalée par Paul Bert dans ses recherches sur l’influence de
la respiration dans l’air comprimé : l’oxygène, suffisamment condensé,
exercerait une action toxique analogue à celle de la strychnine. En effet,
lorsqu’on place un animal, un chien par exemple, dans de l’oxygène pur
à la pression de cinq à six atmosphères, ou, ce qui revient au même, dans
de l’air ordinaire à la pression de vingt atmosphères, l’animal présente des
convulsions analogues à celles que produit la strychnine, convulsions qui
débutent dès que le sang artériel, au lieu de la proportion normale de 18 à
20 centimètres cubes d’oxygène pour 100 centimètres cubes, en contient
28 à 30. En étudiant tous les détails de ces phénomènes, P. Bert arrive à
cette conclusion que l’oxygène est un poison du système nerveux. Le sang
ne joue ici, comme toujours, que le rôle d’un véhicule allant porter le poison
aux tissus ; c’est ce qui explique pourquoi l’empoisonnement produit par
l’air comprimé apparaît plus lentement lorsqu’une saignée a préalablement
diminué la masse du sang, c’est-à-dire du véhicule qui sert d’intermédiaire
entré les masses nerveuses centrales et le milieu gazeux extérieur. — Les
effets observés par P. Bert ne sont produits que par l’oxygène à .haute pres¬
sion. Quelques expériences de Tarchanoff montrent, en effet, que des gre¬
nouilles soumises à des pressions de quelques atmosphères d’air ou d’oxygène
pur, présentaient une diminution très-notable dans l’intensité du pouvoir
excito-moteur de leur système médullaire. Le même expérimentateur a
constaté que l’activité réflexe était également diminuée, chez les grenouilles,
par l’augmentation de la proportion d’acide carbonique dans le sang. Quoi
qu’il en soit de la signification exacte de ces recherches, encore incom¬
plètes sur bien des points, elles suffisent pour montrer que la teneur du
sang en gaz (oxygène et acide carbonique) a une grande influence sur l’exci¬
tabilité des centres nerveux.
La congestion des vaisseaux de l’axe gris est une cause d’exagération du
pouvoir réflexe, et, par suite, une cause de mouvements convulsifs, cause
trop connue des médecins pour que nous ayons à en parler longuement ici.
Au niveau des régions encéphaliques, cette congestion produit les hallucina¬
tions, le délire; au niveau des régions médullaires, elle provoque des mou¬
vements convulsifs ; aussi parvient-on souvent, notamment chez les enfants,
à faire cesser des convulsions en substituant simplement au décubitus
dorsal la position du décubitus ventral, de manière à produire, par la
simple action de la pesanteur, une anémie relative de la moelle épinière.
Si l’anémie de l’axe gris central est portée à un haut degré, le pouvoir
excito-moteur est complètement aboli, du moins chez les animaux supé¬
rieurs, chez l’homme et les mammifères. On avait cependant cru observer
des mouvements réflexes chez des décapités, plusieurs instants après le sup¬
plice, c’est-à-dire à un moment où la moelle est dans un état complet d’ané¬
mie ; tout le monde connaît les expériences faites à ce sujet par Ch. Robin
et Marcellin Duval ; mais l’interprétation qu’ils ont donnée de ces faits n’est
pas admise par tous. Vulpian a contesté que l’on pût admettre une origine
réflexe pour les mouvements observés par Marcellin Uuval et Ch. Robin. Il
NERFS. — PHYSIOLOGIE DU SYSTÈME N. — ACTES RÉFLEXES. 543
a constaté, sur des chiens adultes, décapités aussi rapidement que possible,
que les mouvements réflexes des membres deviennent impossibles au bout
de trois ou quatre minutes, quel que soit le mode d’excitation employé ;
bien plus, au bout d’une heure, les nerfs des membres ne lui ont plus
montré aucune excitabilité. En présence de ces résultats, Vulpian pense
qu’il n’y a que deux appréciations à donner relativement aux observations
faites par Marcellin Duval et Ch. Robin. Ou bien il y aurait une différence
fondamentale entre l’homme et les mammifères supérieurs, différence telle
qu’en l’absence d’irrigation sanguine artérielle, les fonctions de la moelle
s’éteindraient en quatre minutes chez les mammifères supérieurs et persis¬
teraient pendant près de deux heures chez l’homme ; ou bien, et c’est là
l’opinion la plus conforme aux résultats généraux de la physiologie, il faut
considérer les mouvements observés non point comme de nature réflexe,
mais bien comme des phénomènes de contraction idio-musculaire, nom
donné par Schiff aux mouvements produits par l’excitation directe du tissu
contractile {voy. art. Muscle, p. 231).
Oniraus a étudié l’influence des courants galvaniques sur l’activité réflexe
des centres nerveux en général, et en particulier sur la moelle épinière :
d’après les résultats obtenus dans les expériences sur les animaux, résul¬
tats confirmés par les effets produits sur des malades, les courants descen¬
dants diminueraient, les courants ascendants augmenteraient le pouvoir
excito-moteur de la moelle épiniére et en général de l’axe gris central.
Parmi les agents qui diminuent le pouvoir excito-moteur de l’axe gris, la
première place appartient au bromure de potassium. L’action de cette sub¬
stance diffère essentiellement de celle des alèaloïdes de l’opium et des
anesthésiques en général, lesquels agissent électivement sur les centres
encéphaliques, y suppriment la sensibilité et n’influencent l’axe gris bulbo-
médullaire que par l’intermédiaire du cerveau, ainsi que l’a démontré Cl.
Bernard {voy. art. Anesthésiques, t. 11, p. 230). Le bromure de potas¬
sium, au contraire, modifie essentiellement les réflexes médullaires, que
nous avons pris comme types dans cette étude générale des actes nerveux
centraux. Ainsi que l’a démontré Laborde, ce sel agit primitivement et élec¬
tivement sur la propriété excito-motrice de la moelle épinière en l’atté¬
nuant ou même en l’abolissant. Du reste, disons-le en passant, d’après les
recherches de Decaisne, l’action thérapeutique du bromure appartient essen¬
tiellement au brome ; car on obtient sensiblement les mêmes effets avec le
bromure de sodium qu’avec celui de potassium. En étudiant attentivement
l’action de ces composés, on a pu reconnaître (Laborde) qu’elle se mani¬
feste, chez l’homme aussi bien que chez les animaux, par une première
période, période d’excitation, portant essentiellement sur les fonctions dans
lesquelles la principale part revient aux actions réflexes (fonctions géné¬
siques, de sécrétion, d’excrétion, etc.), et une seconde période, période de
collapsus, dans laquelle les mêm.es fonctions sont diminuées. Mais il faut
bien remarquer que si le pouvoir excito-moteur est diminué, la sensibilité
n’est pas pour cela abolie ; c’est ce dont il est facile de se convaincre chez
les sujets auxquels on administre le bromure à hautes doses : vient-on à
544 NEUFS. — physiologie du système — actes héelexes.
titiller la luetle de ces individus saturés pour ainsi dire de bromure, le
contact est senti, mais il ne se produit pas ces réactions convulsives, ces
efforts de vomissements, en un mot ces réflexes violents qu’on observe en
pareil cas chez le sujet normal, réflexes que la volonté elle-même est
impuissante à maîtriser. Ainsi le bromure est un modérateur du pouvoir
excito-moteur, mais il n’est pas à proprement parler un anesthésique ; il
n’est pas à plus forte raison un hypnotique. Son influence hypnotique, qui
n’est que très-secondaire, est le résultat de la sédation exercée sur les
fonctions indépendantes de la volonté et tributaires du mécanisme réflexe :
en agissant sur ces fonctions, le bromure supprime les réactions produites
par les impressions du monde extérieur, il prépare au sommeil, il y invite,
mais il ne le produit pas. (Laborde.)
Les substances qui agissent comme le bromure de potassium sont,
d’après les expériences de Meizhuisen, l’acétate de zinc, le chloral ; d’après
R. Bœhm etWartmann, il faudrait considérer également l’aconitine comme
exerçant aussi son action d’abord sur l'organe nerveux central, sur la
moelle, d’où diminution du pouvoir réflexe de la moelle ; mais cette action
de l’aconitine n’est due peut-être qu’à ce que ce poison agit primitivement
sur les nerfs sensitifs (voy. plus haut, p. 529), et, qu’affaiblissant la con¬
duction centripète , il diminue par suite la réaction motrice.
Durée des actes dont les centres gris sont le siège. — Nous avons vu que
les centres gris, par exemple l’axe gris de la moelle pris comme type, sont
à la fois le siège de phénomènes de conduction et de phénomènes de
réflexion (acte réflexe). Comme pour les phénomènes dont les nerfs péri¬
phériques sont le siège, la physiologie expérimentale a tenté de mesurer la
durée des actes qui se passent dans les centres gris. Pour ne pas scinder
cette étude en l’exposant par fragments à propos de chacune des parties de
l’appareil cérébro-spinal, nous en présenterons ici un rapide résumé, envi¬
sageant la question sous sa forme la plus générale.
Nous parlerons d’abord de la vitesse de conduction dans les organes
centraux ; les expériences de ce genre ont porté à peu près uniquement
sur la moelle épinière. S. Exner (de Vienne) a mesuré la vitesse de con¬
duction de la moelle humaine ; l’appareil graphique employé à cet effet est
un cylindre tournant, sur lequel vient s’inscrire d’abord le moment d’une
excitation électrique portée sur un point de la peau du sujet en expérience,
puis la réaction du sujet qui abaisse brusquement un levier à l’instant où il
a conscience de l’excitation. La distance qui sur le papier enfumé sépare les
deux signaux, la vitesse de rotation du cylindre étant connue à l’avance,
permet dedéterminer la duréedes divers éléments de laréaction ; on voitque
ce procédé est identique au procédé classique que nous avons indiqué pour
la détermination de la vitesse du courant nerveux. Pour mesurer notam¬
ment la vitesse de conduction de la moelle, vitesse qu’il évalue à environ
8 mètres par seconde pour les impressions sensitives, et 11 à 12 mètres pour
les excitations motrices, Exner procède de la manière suivante : il excite la
main gauche ; la durée de la réaction (le signal étant donné par la main
droite) est de ü',128 ; il excite ensuite le pied gauche, la durée de la réaction
NERFS. — PHYSIOLOGIE DU SYSTÈME N. — ACTES RÉFLEXES. 5i5
est alors de 0',17û9. Le retard de cette dernière est la somnae du temps né- ’
cessaire à l’excitation pour parcourir la longueur de la moelle qui s’étend
entre le renflement lombaire et le renflement cervical, ajouté à celui qu’il
lui faut pour franchir les 30 centimètres de nerf que le membre inférieur
mesure en plus que le membre supérieur. Or, comme ce dernier temps est
connu (voy. ci-dessus, p. 524), une simple soustraction donne la durée que
met l’excitation à aller du renflement lombaire au renflement cervical de la
moelle. Un calcul analogue et dont nous avons déjà indiqué les résultats
numériques, portant sur la. différence de la durée de la réaction selon que
le signal est donné par la main ou le pied, permet d’évaluer la vitesse de
transmission des excitations motrices dans la moelle.
Quant à la durée que met à se produire le phénomène central désigné
sous le nom de réflexe, elle est facile à apprécier expérimentalement, du
moment que l’on connaît, comme nous l’avons vu précédemment (p. 524),
la vitesse de conduction des nerfs sensitifs et des nerfs moteurs. Du temps
qui s’écoule entre l’application d’une excitation et l’apparition du mouve¬
ment musculaii-e réflexe, on retranche le temps qui a dû être employé à la
conduction centripète et à la conduction centrifuge ; on trouve, comme reste
de cette soustraction, la valeur du temps nécessaire pour la transformation
centrale de l’e.xcitation centripète en excitation centrifuge. D’après Helm-
holtz, ce temps est relativement considérable, car H serait près de douze fois
plus long que celui nécessaire à l’ensemble des conductions centripète et
centrifuge. Dosenthai d’Erlangen a analysé avec soin les diverses condi¬
tions qui peuvent modifier ce qu’il appelle le temps de réflexion {Reflexzeit)
et constaté, entre autres résultats, que ce temps est d’autant moins considé¬
rable que l’excitation est plus forte (pour le temps de la conduction trans¬
verse, voy. ci-dessus, p. 535).
Les actes nerveux centraux qui se produisent dans les centres encépha¬
liques et qui peuvent être considérés comme des actes réflexes complexes
nnt également donné lieu à des études ayant pour but de déterminer leur
durée. C’est ainsi que le « temps physiologique » ou espace qui s’écoule
entre la production d’une excitation de nos sens et la réaction (mouvement
musculaire) par laquelle nous manifestons l’existence d’une perception a été
mesuré par un certain nombre de physiologistes allemands.
Hirsch, de Neuchâtel, a trouvé les valeurs suivantes en secondes ;
Ouïe . 0,149
Vue (d’un phénomène soudain) . 0,200
Vue (d’un phénomène attendu) . 0,077
Tact (main gauche) . 0,182
laager a surtout étudié la différence du « temps physiologique » selon
que le phénomène qui cause la sensation est ou n’est pas prévu.
Ouïe (bruit attendu) . 0,180
Ouïe (bruit inattendu) . 0,250
Vue (étincelle attendue) . . . . . 0,184
Vue (étincelle inattendue) . 0,356
Tact (le côté excité est connu d’avance) . . . 0,204
— inconnu . 0,272
NOUV. DICT. DE MF.D. ET CIHR. XXUI. — 35
546 .NERFS. — physiologie du système n. — actes réflexes.
Mach, cherchant àréaliser les conditions où le temps physiologique devait
être aussi court que possible, a trouvé comme minimum -•
Ouïe . 0,0l6
Tact . !... 0,029
Vue . . . 0,047
De toutes les perceptions, celles de l’ouïe sont donc les plus promptement
perçues.
Nous devons encore une mention spéciale aux recherches de Donders, en
insistant cependant moins sur les résultats absolus qu’il a obtenus que sur
le mode selon lequel étaient conduites ses expériences. L’appareil employé
par cet auteur, tel que nous l’a fait connaître Georges Pouchet, est un
enregistreur ordinaire, sur lequel un diapason inscrit les fractions de. se¬
conde. L’appareil est disposé de manière que le phénomène qui doit exciter
les organes du toucher, de la vue, de l’ouïe, s’enregistre sur le cylindre-
noir au moment même de sa production. Le sujet en expérience doit à son
tour, aussitôt l’impresssion ressentie, presser une détente qui marque sur
le cylindre tournant un second trait. La distance qui sépare ces deux traits
marqug, en fractions de seconde, le temps nécessaire à la transmission de
l’impression au cerveau, à l’acte nerveux central, à la transmission de la
volonté aux muscles, à la contraction musculaire. Si ces derniers acte.s
restent toujours les mêmes, si le signal de la perception est toujours-
donné par la même main, si la nature de la perception varie seule, on
. conçoit qu’il est facile de découvrir si une sensation lumineuse est plus vite
ti’ansmise au cerveau qu’une sensation acoustique ou tactile. Mais si l’on
fait varier les autres éléments de l’expérience, on peut arriver à comparei-
la durée des deux actes cérébraux, et non de deux perceptions simples. On
peut faire résoudre au sujet en expérience une sorte de dilemme, selon,,
l’expression de Donders : par exemple, la lumière qui doit tout d’un coup
exciter la rétine sera rouge ou verte, et suivant que ce sera l’une ou
l’aufre, la main gauche ou la main droite donnera le signal de perception :
le sujet a donc à réfléchir sur la perception et à choisir la réaction. L’ex¬
périence montre que cette opération exige beaucoup plus de temps que la
simple réaction à une excitation simple. La différence dans les deux expé¬
riences donne la durée nécessaire pour l’acte psychique d’une distinction
simple. — Un autre appareil de' Donders est destiné à une analyse encore
plus intime des actes intellectuels. Il sert, dit Donders, à mesurer le temps^
d'une pensée simple. « La pensée simple sera celle-ci, par exemple : Deux
sensations, l’une acoustique, l’autre lumineuse, arriveront au cerveau
presque en même temps: laquelle aura précédé l’autre? L'appareil n’est
pas construit sur le même principe que le premier : un poids, en tombant,
frappe un timbre et donne une étincelle presque dans le même temps.
L’intervalle entre le son rendu et la lumière émise doit être infiniment
court et cependant toujoui’s déterminé avec une rigoureuse précision;
de plus on doit pouvoir à volonté le faire varier. Donders, avec l’instrument
ainsi réglé, cherche de quelle quantité il faut espacer l’étincelle et le son
pour que l’esprit décide s’il y a eu antériorité de l’une sur l’autre. Il croit
NERFS. — PHYSIOLOGIE D0 SYSTÈME X. — ACTES RÉFLEXES. 547
être arrivé à déterminer ainsi le temps exigé pour une pensée simple, la
pensée d’antériorité. » Nous ne saurions entrer ici dans plus de détails sur
l’installation de l’expérience; il nous suffira d’en avoir indiqué le principe.
Enfin, et c’est là une innovation que nous tenons à signaler, des recher¬
ches du même genre ont été faites relativement aux modifications que
divers états pathologiques peuvent apporter à la durée des actes nerveux
centraux plus ou moins complexes. C’est ainsi que Obersteiner a imaginé
un appareil très-simple, qu’il appelle psychoâomètre, et au moyen duquel
on peut mesurer également le temps de la réaction psychologique ; c’est un
ressort qui, au moment où on le lâche, vibre comme un diapason, en
même temps qu’au moyen d’un crin ou d’un poil de brosse fixé à son
extrémité libre il marque ses vibrations sur une lame de verre noircie à la
fumée et qui se met en mouvement au moment même où le ressort part.
Veut-on examiner une personne, on lui met le doigt sur un bouton dont
la pression arrête instantanément le ressort, en lui disant de presser dès
qu’elle l’entend vibrer; la quantité de vibrations inscrites sur la lame de
verre noircie donnera le temps exact qu’il a fallu pour que, chez la personne
examinée, la sensation se transforme en action. Chez une personne saine
d’esprit, le temps de réaction varie suivant qu’elle est plus ou moins fatiguée
ou distraite par une conversation qui se fait près d’elle ; mais plus l’intel¬
ligence est éteinte, par exemple chez les aliénés, plus le temps de réaction
est considérable. En revanche, il est curieux de remarquer que dans ces
expériences l’auteur n’a jamais constaté que dans des états d’excitation et’
d’exagération de la sensibilité ce temps fût diminué : il paraît donc exister
une moyenne normale qui ne saurait être dépassée en moins.
Classification des phénomènes réflexes. — En terminant cette étude de la
physiologie générale des nerfs et des centres nerveux par une classification
des phénomènes réflexes, nous poserons les premiers jalons qui devront
nous guider dans la physiologie spéciale des centres nerveux, en même
temps que nous préciserons, par de nombreux exemples, là part que pren¬
nent les phénomènes réflexes à l’accomplissement de la plupart des fonc¬
tions de l’économie. On divise généralement les phénomènes réflexes
d’après les voies que suivent et la conduction centripète qui donne lieu à
l’acte réflexe, et la conduction centrifuge qui en résulte. A chacun de ces
phénomènes de conduction peuvent appartenir soit les nerfs du système
cérébro-rachidien, soit les filets du grand sympathique.
Les phénomènes réflexes les plus nombreux ont comme voies centri¬
pètes et comme voies centrifuges les filets nerveux cérébro-rachidiens. Tels
sont la plupart de ceux que nous avons cités précédemment : réflexes
expérimentaux sur la grenouille (p. 533), déglutition, éternument, marche,
et un grand nombre de réflexes pathologiques, tels que le tétanos, l’épi¬
lepsie, etc.
Une seconde classe de phénomènes réflexes est représentée par ceux
dont la voie centripète est un nerf sensitif du système céphalo-rachidien, et
la voie centrifuge un nerf moteur du système du grand sympathique (le
plus souvent un nerf vaso-moteur). Tels sont les réflexes qui donnent lieu
548 NERFS. — physiologie du système n. — sensations associées.
à la plupart des sécrétions (salive, suc gastrique, etc.), aux phénomènes de
rougeur ou de pâleur de la peau, à l’érection, à certains mouvements de
l’iris; tel est le réflexe qui, sous l’influence de diverses impressions, donne
lieu au phénomène connu sous le nom de chair de poule, c’est-à-dire à la
contraction des muscles des follicules pileux (muscles lisses involontaires).
Une troisième classe renferme les réflexes dont la voie de conduction
centripète est représentée par les nerfs du sympathique (sensibilité norma¬
lement obtuse, dite organigm, des viscères) et la voie centrifuge par les
nerfs moteurs céphalo-rachidiens (ou de la vie de relation) ; la pathologie
nous offre un grand nombre de phénomènes de ce genre. Telles sont les
convulsions que peut amener l’irritation viscérale produite par la présence
devers intestinaux, les éclampsies réflexes, l’hystérie; c’est ainsi qu’on
détermine chez les hystériques des accès convulsifs en comprimant les
ovaires ; comme phénomène normal de ce genre, on pourrait citer le méca¬
nisme nerveux de la mise en jeu des appareils mécaniques de la respiration,
car l’impression que la surface pulmonaire envoie au bulbe suit la voie du
nerf pneumogastrique qui, sous bien des rapports, se rapproche des nerfs
sympathiques (moyen sympathique _ des anciens). Nous citerons enfin le
hoquet et le vomissement comme appartenant à la même classe de phéno¬
mènes réflexes. Expérimentalement on produit sur la grenouille décapitée
des mouvements réflexes des muscles des membres et du tronc en irritant
la surface des intestins.
• Enfin, on peut comprendre dans une quatrième et dernière classe les
réflexes dont les voies de conduction , centripète comme centrifuge , se
trouvent dans les filets du grand sympathique ; nous aurons à examiner
plus tard (voy. Vaso-motedrs) si pour ceux-ci l’action centrale se passe
dans les masses de substance grise du système céphalo-rachidien ou dans
celles des ganglions de la chaîne sympathique. Tels sont les réflexes obscurs
et encore difficiles à analyser qui président à la sécrétion des divers liquides
versés dans l’intestin ; ceux qui peuvent nous expliquer en partie les sym¬
pathies qui unissent les divers phénomènes des fonctions génitales, surtout
chez la femme; la dilatation des pupilles par la présence des vers intestinaux
dans le canal digestif ; tels sont encore de nombreux réflexes pathologiques
analogues à ceux que nous avons précédemment cités , et nombre de
réflexes produits expérimentalement et très-propres à montrer le méca¬
nisme des phénomènes semblables de nature pathologique : ainsi Lépine a
montré que l’injection d’un liquide irritant (alcool, par exemple) dans une
des bronches, détermine une demi-occlusion de l’œil du même côté, et que
cet œil se remplit en même temps de larmes.
Nous ne saurions terminer cette étude générale des actes réflexes sans
nous expliquer sur quelques phénomènes qui ont été désignés à tort sous
le nom de réflexes : nous voulons parler des sensations associées et des mov^ ■
vements associés.
Sensations associées.. — ■ Une impression, produite par une excitation
extérieure, étant apportée par un nerf sensitif vers un centre nerveux, peut
produire dans ce centre une excitation assez forte pour s’irradier vers des
NERFS.' — PHYSIOLOGIE DU SYSTÈME N. — SENSATIONS ASSOCIÉES. 549'
centres voisins ; ceux-ci alors sont le siège de sensations identiques à celles
qui se produiraient s’ils avaient été mis en jeu par les nerfs qui leur ap¬
portent normalement les impressions de certains points de la périphérie.
C’est qu’en effet, du moment qu’un centre nerveux reçoit une excitation,
aucun indice spécial ne paraît pouvoir permettre à ce centre de distinguer
si cette excitation est due réellement à une impression venue de la péri¬
phérie, ou si elle s’est produite sur place, c’est-à-dire par simple propaga¬
tion de l’ébranlement éprouvé par un centre voisin. Un exemple fera bien
comprendre notre pensée. Il arrive souvent qu’une personne, sortant d’un
appartement obscur et arrivée aii grand jour, portant vivement les yeux
vers un ciel fortement éclairé, éprouve en même temps et une violente
sensation de photophobie et un vif chatouillement dans les fosses nasales.
Dans ce cas, l’impression douloureuse de la lumière (photophobie) trans¬
mise, ainsi qu’on le sait aujourd’hui, par les rameaux de l’ophthalmique de
Willis, a fortement ébranlé le centre nerveux de ce nerf, et cet ébranle¬
ment s’est communiqué jusqu’au centre où aboutissent d’autres branches
sensitives du trijumeau, les branches nasales. Cet ébranlement commu¬
niqué par continuité ou contiguïté de substance grise a produit le même
effet que s’il eût résulté d’une excitation apportée par les nerfs nasaux,
c’est-à-dire que le sujet a eu la sensation d’une irritation portée sur la mu¬
queuse nasale. On dit souvent, par un abus de langage, qu’il y a eu sensa¬
tion réflexe. Noël Gueneau de Mussy a publié sur la sensibilité réflexe un
ti’avail plein de faits intéressants et de considérations originales ; tout en se
servant de l’expression réflexes, l’auteur signale parfaitement le mécanisme
de ces sensations, et insiste particulièrement sur ce fait que « les excitations
dirigées sur un nerf bulbaire peuvent produire des douleurs localisées dans
un autre nerf bulbaire, que les excitations des nerfs rachidiens proprement
dits peuvent déterminer des douleurs réflexes dans d’autres nerfs rachi¬
diens. » Mais l’expression de réflexe suppose un acte par lequel une excita¬
tion apportée de la périphérie au centre est réfléchie de ce centre vers la
périphérie. Ici il n’y a pas à supposer que l’excitation apportée par un nerf
sensitif ait été réfléchie par le centre dans un autre nerf sensitif {Dou¬
leurs répercutées, Gubler, Société de biologie. Décembre 1876.); la sensa¬
tion, rapportée à la périphérie, résulte simplement, nous le répétons, de
ce que les éléments centraux récepteurs, excités d’une manière secondaire,
par effets de voisinage, sont impressionnés absolument comme si l’excitation
leur était venue par les voies ordinaires qui les mettent en communication
avec la périphérie. Il faut donc renoncer dans ce cas à l’expression de
sensation réflexe et adopter celle de sensation associée ou de synesthésie;
cette dernière dénomination exprimant simplement, sans idée préconçue,
ce phénomène d’une double sensation, rapportée à deux points du corps
distincts et plus ou moins éloignés, sous l’influence d’une excitation portée
sur un seul de ces points.
Nous avons cité l’exemple des sensations associées entre l’œil et la mu¬
queuse nasale, dans le domaine du nerf trijumeau. De semblables associa¬
tions se rencontrent dans le domaine d’un grand nombre d’autres nerfs ;
550 NERFS. — physiologie dü systé.me x. — mouvements associés.
ainsi un corps étranger introduit dans l’oreille (conduit auditif externe) peut
produire comme sensation associée un sentiment de chatouillement dans
l’arrière-gorge, et par suite la toux et même le vomissement. Un grand
nombre de phénomènes de sensations associées s’observent dans diverses
maladies : telle est la douleur ressentie au niveau du gland, du méat uri¬
naire, chez les sujets dont la vessie est irritée par la présence d’un calcul;
telles sont les névralgies diverses associées aux affections du testicule, aux
alîections utérines, aux affections de la plèvre, du foie, des reins.
C’est le fait de la localisation périphérique qui a porté à rapprocher ces
phénomènes de ceux qui seuls méritent le nom de réflexes. Mais, on ne
saurait trop insister sur ce fait, il n’y a pas dans ces cas réflexion de l’exci¬
tation d’un nerf dans un autre nerf, il y a simplement extérioralion de la
sensation produite par l’entrée d’ùn centre en action. C’est qu’en effet les,
sensations que la conscience localise à la périphérie se produisent d’ordi¬
naire sous l’influence d’une action extérieure portée sur une partie déter¬
minée de nos surfaces sensibles et amenée aux centres nerveux par des
nerfs toujours également déterminés.. Mais si une cause vient agir, non plus
sur la périphérie de ces nerfs, mais sur un point quelconque de leur trajet,
ou môme sur leur extrémité centrale, nous percevons encore la sensation
qui en résulte comme se produisant vers le point de la surface dont vien¬
nent les nerfs en question. Si l’on comprime brusquement le nerf cubital
vers la partie postérieure du coude, dans la gouttière épitrochléo-olécrâ-
nienne, c’est vers l’extrémité cutanée de ce nerf, c’est-à-dire vei-s la partie
interne de la main et surtout vers le petit doigt, que nous localisons l’im¬
pression douloureuse ainsi produite. Ce phénomène constitue ce qu’on
nomme Y extérioration ou Vexcentricité des sensations, c’est-à-dire que,
quel que soit le point où le nerf est atteint, la sensation est toujours excen¬
trique, et que, même quand le centre nerveux est directement excité, c’est
dans l’extrémité périphérique du nerf sensitif, en rapport avec ce centre,
que nous localisons les sensations. Tel est, dans le cas d’excitation anor¬
male des centres sensitifs, le mécanisme d’après lequel se produisent les
hallucinations {voy. Hallucinations, t. XVII, p. 190), dont la cause réside
dans l’encéphale et qui donnent lieu à des sensations que le malade rap¬
porte à la périphérie. Tel est, dans le cas d’excitation du tronc nerveux lui-
même, le mécanisme du phénomène bien connu sous le nom d’ illusion des
amputés: sous l’influence d’une pression, d’un choc porté sur son moignon,
l’amputé éprouve une douleur qu’il localise dans une partie périphérique
du membre qui lui a été enlevé.
. Mouvements associés. — Nous trouvons, pour les phénomènes de moti¬
lité en général, et notamment lors de la production des mouvements
volontaires, des associations analogues à celles que nous venons de décrire
pour la sensibilité. Un centre moteur, étant mis vivement en action, peut
être éhranlé de telle sorte que son excitation s’irradie jusque dans des
centres voisins. C’est là le mécanisme de tous les tics et de bien des mou¬
vements involontairement associés. C’est ainsi que pendant un effort
général et intense, pour soulever un poids par exemple, on contracte invo-
NERFS. — PHYSIOLOGIE DU SYSTÈME X. — DISPOSITIONS DES CENTRES. 551
îontairement le muscle frontal. Ces mouvements sont faciles à observer chez
-certains malades : ainsi, chez les hémiplégiques, il est fréquent de voirie
bâillement , l’éternument ou la toux déterminer un brusque mouvement
■dans le bras ou dans la jambe du côté paralysé; Jaccoud rapporte Fobser-
-vation d’un militaire amputé du bras, chez lequel, chaque fois qu’il tous¬
sait, le moignon se soulevait par une brusque contraction du deltoïde,
tandis que le bras sain restait complètement immobile. Dans d’autres cir¬
constances, ajoute Jaccoud {Les paraplégies et V ataxie, 1864, p. 147), on
voit, chez les hémiplégiques, un mouvement volontaire produire un mou-
"vement passif (associé) dans les membres paralysés. Tous ces phénomènes
ont été regardés à tort comme des mouvements réflexes ; mais déjà Eckhard
avait fait remarquer que rien ne montre ici l’intervention d’un acte réflexe,
et qu’il s’agit simplement d’une excitation simultanée involontaire, c’est-
à-dire de la propagation de l’excitation d’un centre gris moteur vers un
centre moteur voisin. Ce sont des mouvements associés ; Vulpian propose
de donner à ces phénomènes le nom de pyncinésies, de même qu’on a
nommé les précédents synesthésies.
C’est qu’en effet les centres gris , les sensitifs comme les moteurs , sont
associés, comme nous l’a montré l’étude des mouvements réflexes associés
■et adaptés à un but défini (ci-dessus, p. 536). Or cette association préétablie
est telle, qu’il est parfois très-difficile, par l’intervention de la volonté, de
produire simultanément des mouvements autres que ceux dont l’associa¬
tion paraît être facilitée par les rapports anatomiques probables des cen¬
tres. On sait, par exemple, combien il est difficile de faire mouvoir les
■deux bras étendus en les faisant tourner l’un dans un sens, l’autre dans
-le sens opposé ; ou bien de promener sur la poitrine la paume de la main
, gauche en lui faisant décrire un cercle, tandis qu’on meut verticalement
la main droite placée dans la même position. L’incitation volontaire, dit
Vulpian, rencontre ici un* obstacle dans une sorte de .tendance (peut-êti’e
préétablie, peut-être contractée par habitude) que présentent les parties
homologues de la substance grise de la moelle à fonctionner de la même
façon lorsqu’elles reçoivent une excitation quelconque. Nous n’insisterons
pas davantage sur l’étude de ces faits ; ce que nous en avons vu nous
suffit pour bien établir la distinction entre les véritables actes réflexes
■et les phénomènes auxquels on a donné le nom de réflexes par abus de
langage : les caractères d’association de ces derniers phénomèn es se re¬
trouvent également dans les actes réflexes proprement dits, mais le point
de départ, la cause première et le mécanisme général des deux ordres
•de phénomènes sont complètement différents.
, La notion du phénomène nerveux réflexe, que nous venons d’étudier
dans ses formes les plus simples, paraît devoir dominer désormais l’étude
des fonctions du système nerveux. Partout, dans les centres nerveux, nous
trouvons des fibres sensitives ou afférentes, des masses ganglionnaires
(renfermant des cellules nerveuses) et des nerfs centrifuges ; partout le
fonctionnement est provoqué par l’excitation que les fibres centripètes
552 NERFS. — PHYSIOLOGIE DU SYSTÈME N.' — DISPOSITIONS DES CENTRES
conduisent vers les masses ganglionnaires et que celles-ci réfléchissent sur
les nerfs moteurs d’une manière directe, ou d’une manière indirecte, en
provoquant l’activité de centres plus ou moins éloignés. C’est qu’en effet,
outre les fibres nerveuses centripètes et centrifuges, il existe un grand
nombre de fibres commissurales, c’est-à-dire unissant entre eux les divers
amas de cellules nerveuses : l’ensemble de ces dispositions, dans tout
l’ensemble du système cérébro-spinal,
. est représenté d’une manière sché¬
matique par la fig. 94. — On voit que
les cellules nerveuses de la moelle
(substance grise) forment une masse
centrale continue s’étendant d’une
extrémité à l’autre de cet organe; mais
si l’anatomie place la limite supé¬
rieure de la moelle au niveau de l’ar¬
ticulation occipito-atloïdienne , pour
le physiologiste la moelle s’étend jus¬
que dans l’intérieur du crâne, aussi
bien que dans le canal vertébral : elle
va jusque dans la région de la selle
turcique (tige pituitaire) ou tout au
moins jusqu’au niveau où se trouvent
placés les noyaux d’origine du nerf
moteur oculaire commun et du pathé¬
tique (pédoncules cérébraux, ci-des¬
sus p. 470 et fig. 69). — Dans la masse
encéphalique proprement dite (hémi¬
sphères cérébraux, cervelet), les parties
grises centrales sont, au contraire,
disposées en couches isolées et forment
des îlots disséminés ; ces masses
sont placées au-dessus de l’extrémité
"nertlTcf céphalique (A, fig. 94) de la moelle et
. ‘ . Y forment comme des lames trans-
(*) AA. Moelle épmiere avec ses commissures. ■' ... , ■ , . ,
- B. Région de la protubérance. — C. Cervelet. VerSaleS : amSl dans le pOint OU la
“««He (substance grise de laprotubé-
cérébrales. — a, a. Racines antérieures (nerfs Tance et des pédoncules) Se reCOUrbe
reSt.TFrgu^*lmp™Tée'’rt^ en avant, nous trouvons un certain
de Kuss et Duvai.) nombre d’amas non continus, d’archi¬
pels de substance grise, qui consti¬
tuent dans la cavité crânienne des étages séparés et placés concentrique¬
ment les uns au-dessus des autres (fig. 94). Le plus superficiel de ces
étages se trouve en contact avec la voûte crânienne et se présente sous la
forme d’une nappe grise ondulée qui enveloppe les autres parties ; c’est
la substance corticale des hémisphères, ou substance grise des circonvolu¬
tions cérébrales (e, e, fig. 94). Entre celle-ci et le prolongement encépha-
NERFS. — PHYSIOLOGIE DU SVSTÈ.ME N. — DISPOSITIONS DES CENTRES. 553
lique de la moelle (.\) se trouvent deux îlots importants (d), les corps striés
en avant et les couches optiques en arrière. Enfin à la partie toute posté-
rieui’e de la masse encéphalique, le cervelet reproduit, sur une plus petite
échelle, les dispositions précédentes (c, circonvolutions grises périphé¬
riques et corps rhomboïdal central du cervelet).
Nous savons de plus que les cellules nerveuses composant les centres
gris émettent des prolongements qui les font communiquer les unes avec
les autres et relient les centres entre eux : ainsi un groupe de ces prolonge¬
ments fait communiquer dans le cerveau la couche grise superficielle avec
la moyenne {couronne radiante ou rayonnante) ; un autre, plus profond,
lie la couche moyenne à la couche inférieure (moelle, a, fig. 94). Dans le
cervelet il en est de même : des faisceaux de prolongements nerveux s’éten¬
dent, d’une part, de la surface (ou couche corticale) au corps rhomboïdal du
cervelet, puis de ce dernier vers les autres parties de l’encéphale et de la
moelle {pédoncules du cervelet, distingués en supérieur, moyen, inférieur).
En un mot, l’encéphale est un système très-compliqué de petits continents
de substance nerveuse grise ou centrale, communiquant entre eux et avec
la moelle par de nombreuses commissures. — La moelle présente égale¬
ment des commissures semblables ; mais ici elles sont en général longitu¬
dinales et entourent le noyau gris de la moelle d’une enveloppe de substance
blanche {cordons antéro-latéral et postérieur) et font communiquer les cel¬
lules "nerveuses de la moelle entre elles et avec celles des masses encépha¬
liques. — De plus, comme les masses nerveuses médullaires et encépha¬
liques présentent une disposition symétrique, on constate l’existence de
commissures transversales entre les masses du côté droit et celles du côté
gauche. Ces commissures sont surtout faciles à constater entre les deux
hémisphères cérébraux (corps calleux).
La moelle épinière (portion rachidienne et portion encéphalique) paraît
seule jouir de la propriété d’établir des communications entre les centres
nerveux et les divers organes sensibles ou moteurs de l’économie ; il faut
cependant excepter certains appareils des sens spéciaux, dont du reste nous
aurons peu à nous occuper ici. — En abordant la physiologie spéciale dusys- .
tème nerveux, nous aurons donc à nous occuper tout d’abord des fonctions
des nerfs, moteurs et sensitifs, qui établissent ces connexions. Puis nous
étudierons les fonctions particulières de chaque partie des masses grises
centrales et des fibres qui les unissent. La plupart des faisceaux blancs que
l’on rencontre dans le cerveau ou le cervelet sont en effet de pures com¬
missures, plus ou moins longues, allant réunir des îlots gris plus ou moins
éloignés. Si l’on discute et tend à admettre aujourd’hui l’existence de
fibres corticales directes, ce n’est pas à dire qu’on suppose l’existence
de fibres allant directement de la substance grise des circonvolutions céré¬
brales jusque vers les organes périphériques (muscles ou surfaces sensi¬
bles), mais seulement l’existence de longues commissures allant de l’écorce
cérébrale jusqu’à des étages plus ou moins inférieurs de l’axe gris médul¬
laire, sans interruption au niveau des ganglions intermédiaires, tels que la
couche optique ou le corps strié. On peut donc dire d’une manière générale,
55 i ÎNEKFS. — physiologie du système n. — nerfs rachidiens.
à part l’exception faite pour les nerfs de quelques sens spéciaux (olfaction,
vision), que ce n’est que d’une façon indirecte, par l’intermédiaire de la
moelle, que les nerfs périphériques peuvent se mettre en rapport avec les
centres encéphaliques, soit pour y amener des sensations (nerfs centri¬
pètes), soit pour conduire la volonté (nei’fs moteurs).
III. Pliysïologîc spéciale du système nerveux : parties pcri-
pliériqnes. — A. Des nerfs rachidiens. — Fonctions des racines; gan¬
glions inter-vertébraux ; sensibilité récurrente. — Le fait que les nerfs rachi¬
diens naissent toujours par deux racines, l’uneantérieure, l’autre postérieure,
avait dès longtemps fait penser que chacune de ces racines pourrait bien
présider à des fonctions différentes; mais jusqu’à Ch. Bell et Magendie on
se borna à faire des hypothèses à ce sujet. Alexandre Walker avait bien
émis en 1809 la supposition que les racines antérieures seraient sensitives
elles postérieures motrices, et si cette formule, donnée comme au hasard,
ne se fût pas trouvée précisément le contraire de la vérité, c’est à Vvalker
qu’on n’aurait pas manqué d’attribuer la découverte qui a été l’origlne de
toutes nos connaissances précises sur la physiologie du système nerveux.
Mais l’histoire de l’étude des fonctions des racines rachidiennes ne com¬
mence réellement qu’avec les auteurs qui abordent expérimentalement la
question, avec Ch. Bell et Magendie. Les vivisections que pratiqua Ch. Bell
ne l’amenèrent point à reconnaître les fonctions opposées des deux ordres de
racines; fidèle encore au système de Willis, d’après lequel la masse encé¬
phalique était la source de deux ordres d’esprits animaux, les uns volon¬
taires, produits par le cerveau et conduits par les parties antérieures de la
moelle, les autres involontaires, produits par le cervelet et conduits par les
parties postérieures de la moelle. Ch. Bell ne vit dans les racines anté¬
rieures que des nerfs répondant au premier ordre d’appareil nerveux (sys¬
tème volontaire), et dans les racines postérieures que des nerfs répondant
au second appareil (système involontaire, cervelet). En un mot. Ch. Bell
ne constata pas l’abolition pure et simple de la sensibilité par la section
des racines postérieures. Cette question historique, dans laquelle on s’était
plu à jeter la confusion, a été parfaitement établie aujourd’hui par les
recherches de Vulpian et de Flint.
C’est donc incontestablement à Magendie que revient l’honneur d’avoir
reconnu et expérimentalement démontré la nature bien distincte des raci ¬
nes rachidiennes. Nous avons déjà (qf. 513) indiqué comment avaient été
instituées ces expériences, et comment il fallait, après avoir sectionné ces
racines, appliquer successivement les excitations sur leur bout central et
sur leur bout périphérique, pour montrer que les racines antérieures sont
motrices et les postérieures sensitives. La découverte de Magendie fut suc¬
cessivement confirmée par tous les physiologistes et notamment par Mueller
sur des grenouilles, Panizza sur des chevreaux, Longet sur des chiens,
Vulpian sur des oiseaux. Moreau sur des poissons, etc.
Quoique essentiellement motrices, les racines antérieures renferment
aussi quelques fibres sensitives; mais celles-ci ne leur appartiennent pas
en propre, elles leur viennent des racines postérieures ; ce sont en effet des
NERFS. — PHYSIOLOGIE DD SYSTÈME N. — NERFS RACHIDIENS. 555
fibres récurrentes qui donnent lieu à ce qu’on a appelé la sensibilité récur¬
rente (Magendie, Cl. Bernard). La question de la sensibilité récurrente des
racines antérieures a été dès le début l’objet de vives controverses : cette
découverte, faite par Magendie, lui était disputée par Longet, lequel fut
bientôt le premier à nier l’existence de cette sensibilité d’emprunt, ni lui
ni Magendie n’ayant pu reproduire les circonstances dans lesquelles il leur
avait été donné de la constater primitivement. Mais CL Bernard, ayant ob¬
servé qu’une condition nécessaire à la manifestation du phénomène était
une certaine période de repos accordé à l’animal après l’ouverture du canal
vertébral, put reproduire les premières expériences de Magendie et établir
définitivement et l’existence et la nature de la sensibilité récurrente, sensi¬
bilité dont l’étude a amené aujourd’hui à de si heureuses applications pra¬
tiques. CL Bernard a démontré que les fibres qui donnent à la racine anté-
tgrieure sa sensibilité d’emprunt sont des fibres qui, comme toutes les
fibres nerveuses sensitives, sortent de la moelle par les racines postérieures.
' {*) Racine postérieure sensitive allant à la peau (P). — V. Racine antérieure motrice allant au muscle (M).
— À. Rameau qui se détache du nerf sensitif et remonte (récurrence) dans le nerf moteur.
puis, à un niveau variable, soit vers l’anastomose des deux racines, soit au
niveau des gros plexus, soit même tout à fait à la périphérie, se réfléchis¬
sent pour remonter en suivant de la périphérie au centre le trajet des nerfs
moteurs, c’est-à-dire des racines antérieures. La sensibilité récurrente,
observée au niveau des racines antérieures, ne fait donc pas exception à la
règle générale : tout dans ces racines est centrifuge ; tout dans les racines
postérieures est centripète. Aussi, quand on coupe une racine antérieure,
c’est son bout périphérique seul qui jouit encore de la sensibilité d’emprunt
récurrente. Cette expérience est la démonstration la plus nette de l’origine
récurrente de cette sensibilité des racines antérieures, si l’on ajoute que la
section d’une racine postérieure fait immédiatement disparaître la sensibi¬
lité récurrente de la racine antérieure correspondante.
Cette étude de la sensibilité récurrente des nerfs n’est pas seulement un
fait du plus haut intérêt en physiologie expérimentale . La constatation de
ce mode d’anastomoses nerveuses est appelée à intervenir dans l’interpréta¬
tion d’un grand nombre de phénomènes cliniques en apparence énigma¬
tiques. Plusieurs fois, chez l’homme, le nerf médian, divisé accidentelle-
556 KEBFS. — physiologie du système n. — nerfs rachidiens.
ment, fut suturé par des chirurgiens, et bientôt après on constata que la
sensibilité avait reparu dans des parties (main et doigts) auxquelles ce nerf
<!onne des rameaux cutanés. Pour se rendre compte de ces faits signalés à
différentes reprises (Laugier, Richet), plusieurs auteurs crurent à une res¬
tauration de sensibilité qu’ils expliquèrent par une réunion immédiate.
Plus vraisemblable, plus en rapport avec la physiologie normale et la phy¬
siologie pathologique des nerfs, était l’hypothèse d’anastomoses nerveuses
venant, par un trajet récurrent, ramener la sensibilité dans les parties et
même dans le tronçon de nerf situé au-dessous de la section. C’est ce qui
a été démontré en effet par les recherches d’Arloing et Tripier. Dans un
article précédent {voy. Main, t. XXI, p. 262), nous avons analysé les recher¬
ches de ces auteurs relativement aux nerfs collatéraux des doigts, ainsi que
les autres travaux entrepris à ce sujet. Nous aurons à revenir sur cette
(|uestion en indiquant les résultats observés par E. Letiévant dans les cas
de section des nerfs de la face {voy. ci-après ; nerf trijumeau). Nous nous
contenterons donc d’ajouter ici, que les notions précises, aujourd’hui acqui¬
ses, sur la récurrence des filets sensitifs ont jeté un grand jour sur la patho¬
génie de certaines formes de névralgie, et permis de comprendre comment
des névralgies d’origine périphérique subsistaient malgré la section du nerf
douloureux, et disparaissaient par la section d’une branche périphérique
l espectée dans la pi-emière opération {voy. thèse de Cartaz).
Nous avons vu (p. /i88) que chaque racine postérieure présente sur son
trajet un petit ganglion, un peu avant le point où elle se réunit à la racine
antérieure; ce ganglion {ganglion rachidien ou intervertébral) a été étudié
au point de vue de ses fonctions, mais les excitations portées sur lui n’ont
donné aucun résultat. Les faits pathologiques ont porté quelques auteurs
à lui assigner le rôle de centi’e des nerfs dits trophiques : c’est là une ques¬
tion qui sera discutée à l’article Vaso-moteurs. Mais la physiologie expéri¬
mentale a du moins mis en évidence le rôle que ce ganglion joue par rap¬
port aux fibres nerveuses même de la racine postérieure ; il s’agit d’un rôle
trophique découvert par Waller et vérifié depuis par Cl. Bernard et un
grand nombre de physiologistes. Lorsqu’on coupe une racine antérieure,
son bout périphérique se désorganise (fragmentation et résorption de la
myéline du tube nerveux, multiplication des noyaux de la gaine de
Schwann, etc., voy. p. 527), tandis que le bout central reste intact, parce
(|u’il est encore en connexion avec son centre trophique, la moelle; au
contraire, quand on coupe une racine postérieure entre la moelle et le gan¬
glion, c’est le bout resté en connexion avec le ganglion qui demeure intact,
alors que le bout adhérent à la moelle subit les phases successives de la
dégénérescence (fig. 96, en 1 et 3) ; les ganglions des racines postérieures
jouent donc le rôle de centres trophiques vis-à-vis des racines postérieures,
ou, ce qui revient au même, vis-à-vis des nerfs sensitifs. En effet, il va
sans dire que si Ton coupe le nerf mixte au delà du ganglion, toute la
partie périphérique s’altère, aussi bien les fibres motrices que les fibres
sensitives (en 2, fig. 96) ; car les unes et les autres sont séparées de leurs
centres trophiques, qui sont : la moelle pour les fibres motrices, et le
NEPiFS. — PHYSIOLOGIE DU SYSTÈME N. — NERFS CRANIENS. 557
ganglion rachidien pour les fibres sensitives. Dans les cas de sclérose des
cordons postérieurs, avec atrophie des racines postérieures, Vulpian a
toujours trouvé les nerfs sensitifs complètement sains. Cette intégrité des
fibres sensitives au delà des ganglions spinaux est une confirmation très-
importante des idées de Waller sur l'influence trophique du ganglion sur
les fibres sensitives. Les ganglions ont opposé une barrière à la marche
progressive de l’altération des racines postérieures.
B. Des nerfs crâniens. — Les nerfs crâniens représentent des paires
rachidiennes dissociées, c’est-à-dire dont les racines antérieures ou posté¬
rieures demeurent isolées et foi’ment des nerfs qui peuvent être à leur
origine exclusivement sensitifs (grosse portion du trijumeau) ou exclusive¬
ment moteurs (facial). En se basant soit sur la division vertébrale du crâne,
Fig. 96. — Altérations nerveuses consécutives à la section des diverses parties
des racines rachidiennes (^).
(•) Fig. 1. La section ayant porté sur la racine postérieure entre la moelle et le ganglion spinal, la
po-tion A, comprise entre la section et la moelle, est seule altérée. La portion A' (attenant au ganglion tj)
n’a pas subi d’altération, non plus que la racine antérieure S.
Fig, 2. La section a porté sur le nerf mixte immédiatement après la réunion des deux racines : le nerf
mixte A est en entier altéré, tandis que les deux racines (et notamment la postérieure S avec son gan¬
glion g) n'ont subi aucune altération.
Fig, 3. La racine postérieure a été arrachée de la moelle en A : son bout périphérique S (rabattit)
n’offre pas d'altération. (CI. Bernard, Leço?is sur la physiologie du système nerveux, 1. 1, fig. 39.)
soit sur l’anatomie comparée des nerfs rachidiens, on a émis diverses hypo¬
thèses tendant à grouper en véritables paires ces éléments épars et disso¬
ciés. C’est ainsi que, d’après quelques auteurs, on pourrait ramener les
nerfs crâniens à deux groupes représentant chacun une paire rachidienne :
1° groupe trijumeau, avec les moteurs oculaires commun et externe, et
une partie du facial ; 2“ groupe pneumogastrique, avec une partie du
facial, le glosso-pharyngien, le spinal. — L’hypoglosse représente à lui
seul une véritable paire rachidienne, puisqu’on l’a trouvé parfois pourvu
d’une racine postérieure avec ganglion {voy. ci-dessus p. .508). — Il va sans
dire que, dans ces rechei’ches de groupement, on met toujours à part les
nerfs sensoriels supérieurs, l’olfactif, l’optique et l’acoustique, lesquels,
ainsi que l’embryologie le démontre, sont moins des nerfs que des prolon¬
gements directs de la masse encéphalique centrale.
Il nous suffira d’avoir indiqué ces tentatives de groupement, pour mon¬
trer qu’il y a, en anatomie comme en physiologie, une transition toute na¬
turelle des nerfs rachidiens aux nerfs crâniens. Ne pouvant ici entrer dans
558 NERFS. — physiologie du systé.me — .nerfs crâniens.
les détails de ces recherches d’un caractère pour ainsi dire philosophique,
nous renverrons le lecteur curieux de ces choses au travail que le docteur
François-Franck a consacré à cette étude dans la troisième partie de son
mémoire sur les Nerfs vasculaires de la tête {Travaux du laboratoire de
M. Marey, année 1875, p. 165 et 279).
Nous ne saurions, dans les pages qui vont suivre, nous étendre sur tous
les détails de la physiologie des nerfs crâniens : nombre de ces détails ont
déjà trouvé ou trouveront place dans les articles consacrés à la physiologie
des organes innervés par les branches de ces nerfs. Nous nous attacherons
donc surtout à présenter ici des vues d’ensemble, de manière à bien mettre
en opposition les fonctions distinctes des nerfs sensitifs et moteurs qui
prennent naissance à la base de l’encéphale. Grouper ces nerfs d’après leurs
fonctions nous obligerait à des divisions peu naturelles, vu la nature mixte
de quelques-uns d’entre eux. Nous préférons donc les passer simplement,
en revue dans l’ordre naturel adopté pour leur description anatomique.
1“ Nerf olfactif. — Nous renvoyons pour l’étude complète de ce nerf à
l’article Glfaction. Nous dirons donc seulement ici que ce nerf est insen¬
sible aux excitations mécaniques qui, dans d’autres conducteurs nerveux,
amèneraient la sensation de douleur. Il paraît présider uniquement à la
sensibilité spéciale qui donne la sensation spéciale des odeurs. Nous di¬
sons paraît, parce que Cl. Bernard a réuni un. certain nombre d’observa¬
tions (et surtout le cas si explicite de Marie Lemens), où l’absence complète
des nerfs olfactifs, constatée à l’autopsie, ne s’était point révélée pendant la
vie par l’absence du sens de l’odorat. Cependant il paraît établi aujourd’hui
que Magendie avait à tort confondu la sensibilité spéciale des nerfs olfactifs
avec la sensibilité, générale que les branches nasales du trijumeau viennent
donner à la muqueuse olfactive [voy. l’art. Olfaction).
2“ Nerf optique. — Ce nerf préside également à une sensibilité spéciale :
il porte à l’encéphale les impressions lumineuses que reçoit la rétine. Aussi
toute excitation (section, compression, électricité) portée sur ce nerf pro-
dnit-elle, non une sensation de douleur, mais uniquement une sensation
de lumière (phosphènes) ; mais la lumière, portée directement sur ses
fibres, ne détermine aucune sensation, car elle ne peut agir sur lui que par
l’intermédiaire de la rétine, dont les organes (cônes et bâtonnets) sont seuls
capables de transformer les vibrations lumineuses en vibrations nerveuses.
(Pour la physiologie du chiasma et des rapports du nerf optique avec les
centres, voy. Visio.n).
3“ Nerf moteur oculaire commun. — Ce nerf est moteur, mais, comme
tous les nerfs moteurs, il est doué d’une sensibilité récurrente empruntée
au trijumeau, ainsi que Cl. Bernard l’a constaté par des vivisections. —
Comme nerf moteur, il innerve les muscles dans lesquels nous avons vu
qu’il se distribue (ci-dessus p. 493), c’est-à-dire le releveur de la paupière
supérieure, les droits supérieur, interne, inférieur, le petit oblique, et (par
la courte racine du ganglion ophthalmique) les muscles de la pupille (con¬
stricteur) et de la choroïde (appareil de l’adaptation). '
Ses lésions expérimentales ou pathologiques donnent donc lieu aux trou-
NERFS. — PHYSIOLOGIE DU SYSTÈME X. — NERFS CRANIENS. oSR'
bles suivants, qui résument nettement la pathologie du moteur oculaire
commun et pourraient la plupart se déduire a priori de la connaissance de sa
distribution anatomique. 1° Exophthalmie. C’est qu'en effet la contraction, ou,
pour mieux dire, l’état de tonicité des muscles droits et de l’oblique inférieur
maintient normalement le globe oculaire en situation et s’oppose à ce
qu’il soit refoulé en avant par la pression des parties molles du fond de
l’orbite. T Chute de la paupière inférieure, qui ne peut se relever, quoique
l’œil puisse se fermer davantage par la contraction de l’orhiculaire (innervé
par le facial). 3° Strabisme externe, par le fait de l'action combinée du droit
externe et du grand oblique, dont l’innervation ne provient pas du nerf en
question. 4° Abolition des mouvements de rotation de l’œil lorsque la tête s’in¬
cline du côté opposé au côté lésé, ou plutôt, d’après les recherches récen¬
tes, lorsque le regard se porte obliquement en haut et en dehors (Donders).
Il y a alors diplopie, avec images croisées : l’image fournie par l’œil du
côté lésé est inclinée de ce côté et située plus haut que l’image fournie par
le côté sain {voy. art. Diplopie, t. XI, p. 635). 5° Dilatation de la pupille.
Cependant la physiologie expérimentale n’a pas encore pu établir nette¬
ment la fonction du nerf moteur oculaii’e commun comme constricteur de
la pupille [voy. art. Iris, t. XIY, p. 405). 6“ Troubles dans le pouvoir d’ac¬
commodation [voy. les articles : Asthénopie, t. III, p. 577, et Accommoda¬
tion : états pathologiques de l’accommodation, t. I, ji. 218).
4° Nerf pathétique. — Ce nom a été donné au nerf de la quatrième paire
parce qu’on le regardait comme ayant pour fonction de donner à l’œil, à
la direction du regard, une expression douloureuse. Ch. Bell, vu l’origine de
ce nerf sur le faisceau oblique de l’isthme considéré comme faisant suite
au faisceau latéral de la moelle (faisceau respiratoire de Ch. Bell), faisait
du nerf pathétique le nerf respiratoire de la partie supérieure de la face,
c’est-à-dire le nerf qui modifie la direction de l’œil dans l’angoisse respira¬
toire. — Ce nerf est, comme le précédent, doué d’une sensibilité récurrente
dont l’origine est facile à comprendre eu égard à ses nombreuses anasto¬
moses avec l’ophthalmique deWillis. — A part cette sensibilité d’emprunt,
le nerf pathétique est uniquement moteur; il préside à l’innervation du
muscle grand oblique. La galvanisation produit le strabisme externe,
l’abaissemenx de la pupille et la rotation du globe oculaire. Sa section ou
sa lésion pathologique produisent les symptômes qui Résultent du défaut
d’action et de tonicité du muscle grand oblique, et qui sont précisément
l’inverse de ceux que nous avons cités en quatrième lieu pour la paralysie
du nerf moteur oculaire commun. Il y a abolition de la rotation de l’œil
lorsque la tête s’incline du côté lésé, ou dans certaines directions obliques
du regard (en bas et en dehors). De plus, à l’état de repos, l’œil est légère¬
ment dévié en haut et en dedans. Il y a donc diplopie avec images non
croisées ; l’image fournie par l’œil dont le grand oblique est paralysé est
située plus bas que celle fournie jiar le côté sain.
5“ Nerf trijumeau. — Ce nerf est mixte, car il possède une racine sen¬
sitive (grosse racine) et une racine motrice (petite racine); cependant cette
dernière racine ne prend part qu’à la constitution du nerf maxillaire infé-
560 NERFS. — physiologie du système — nerfs cranieîis.
l’ieui’, de sorte que le maxillaire supérieur et l’ophthalmique sont des bran¬
ches purement sensitives à leur sortie du ganglion de Casser. Ces branches
sensitives président encore, dans les régions où elles se distribuent, à des
phénomènes de sécrétion et de nutrition; nous indiquerons les branches
sécrétoires que fournit le trijumeau et les altérations trophiques auxquelles
donne lieu sa section ; mais nous n’entrerons pas dans l’étude du méca¬
nisme de ces phénomènes, dont la discussion trouvera place à l’article Vaso¬
moteurs, car les fibres sécrétoires et trophiques du trijumeau ne sont peut-
être, en grande partie, que des fibres d’emprunt venues de nombreuses
anastomes contractées avec le grand sympathique.
Branche ophthalmique. — 1° Elle donne la sensibilité générale à la peau
du front, de la racine et du dos du nez, de la paupière supérieure; à la con¬
jonctive, à la cornée, à l’iris, et même à la rétine (sensibilité générale par
le nerf central de la rétine) ; cette sensibilité générale du globe oculaire
peut être excitée par la lumière elle-même, comme dans la photophobie ; la '
branche ophthalmique donne encore la sensibilité au périoste et aux os de
la région frontale, et peut-être la sensibilité musculaire aux muscles de
l’orbite ; 2° elle fournit les nerfs sécrétoires de la glande lacrymale ; 3° sa
section produit des troubles trophiques, d’abord dans la cornée, puis dans
tout le globe oculaire.
Maxillaire supérieur. — 1° Il donne la sensibilité générale à la peau de
la paupière inférieure, de la joue, de l’aile du nez, de la lèvre supérieure ;
à la muqueuse des régions nasale, phai’vngienne, palatine; au sinus
maxillaire, aux gencives, aux dents de la mâchoire supérieure ; il donne
sans doute la sensibilité musculaire à une partie des muscles innervés par
le facial ; 2" il donne des filets sécrétoires aux glandes de ces diverses ré¬
gions, et particulièrement aux glandes de la muqueuse olfactive ; 3° enfin ,
il fournit les rameaux qui président à la nutrition de ces parties, et notam¬
ment à celle des fosses nasales. — Lorsque le maxillaire supérieur est dé¬
truit, l’olfaction peut encore s’exercer, mais elle devient impossible au bout
de peu de temps, parce que la muqueuse nasale s’altère et que les glandes
de la membrane olfactive ne maintiennent plus les fosses nasales dans l’état
d’humidité nécessaire à l’olfaction. Si donc, dans ce cas, l’olfaction est
abolie, ce n’est pas que le maxillaire supérieur préside directement à cette
fonction, mais c’esj qu’il préside aux phénomènes de nutrition et de sécrétion
qui sont indispensables aux fonctions olfactives de la membrane dans la¬
quelle se terminent les nerfs de la première paire. Enfin, il faut bien dis¬
tinguer, dans les excitations que l’on porte sur la membrane olfactive,
celles qui, comme les vapeurs d’ammoniaque, ne mettent en jeu que la
sensibilité générale donnée parle trijumeau, et celles qui, comme les odeurs
proprement dites, mettent en jeu la sensibilité spéciale donnée par le nerf
olfactif. — Quant aux rameaux moteurs que semble donner le nerf maxil¬
laire supérieur (azygos de la luette et péristaphylin interne), ce ne sont que
des fibres d’emprunt qui lui viennent du facial par le grand nerf pétreux et
le nerf vidien, et passent dans le ganglion de Meckel {voy. la figure sché¬
matique ci-dessus, p. 497).
NERFS. — PHYSIOLOGIE DU SYSTÈME N. — NERFS CRANIENS. 561
Maxillaire inférieur. — Ce nerf présente une portion sensitive et une
portion motrice propre.
La portion sensitive est elle-même complexe, car elle donne des nerfs de
sensibilité générale et des filets de sensibilité spéciale ; ces derniers prési¬
dent au sens de la gustation, et nous renvoyons pour leur étude à l’article
Gout (t, XVI, p. 530). — 1° Le maxillaire inférieur donne la sensibilité
générale à la peau de la lèvre inférieure, du menton, des joues, de la
région auriculo-temporale ; à la muqueuse des joues , des lèvres , du
plancher buccal, des gencives ; aux dents de la mâchoire inférieure ; à
l’articulation temporo-maxillaire ; à la muqueuse de la langue (douée d’une
sensibilité tactile en même temps que de la sensibilité gustative spéciale) ;
il donne encore la sensibilité à la muqueuse de la caisse du tympan, et peut-
être même aux parties molles de l’oreille interne ; 2“ il donne des filets
sécrétoires à toutes les glandes salivaires ; mais il est probable que ces filets,
même ceux qui de l’auriculo-temporal vont à la parotide, lui sont fournis
par le nerf facial ; du moins ce fait est-il bien prouvé pour la corde du tym¬
pan, qui préside à la sécrétion des glandes sous-maxillaire et sub-linguale;
3“ quant aux fibres trophiques fournies par le maxillaire inférieur, les recher¬
ches expérimentales n’en ont pas encore bien défini l’existence ; ainsi chez
le lapin, après la section du maxillaire inférieur, les dents incisives de la
mâchoire inférieure continuent à pousser; mais on observe en même temps
des altérations de la muqueuse buccale et linguale.
La portion motrice du maxillaire inférieur (petite racine du trijumeau) est
destinée aux muscles masticateurs : masséter, temporal, ptérygoïdiens,
mylo-hyoïdien et ventre antérieur du digastrique. Peut-être ce nerf donne-
t-il encore au muscle péristaphylin externe, et au muscle interne du mar¬
teau. On admet généralement que ces derniers filets sont plutôt des rameaux
d’emprunt que le maxillaire inférieur doit au facial ; cependant Politzer et
Ludwig disent avoir obtenu des contractions de ces muscles par l’excitation
intra-crânienne du trijumeau ; reste à saY'oir si l’excitation intra-crânienne
du trijumeau ne s’étend pas jusqu’au nerf petit pétreux qui passe au-
dessous du ganglion de Gasser, et qui représente précisément l’une des
anastomoses motrices que le facial donne au ganglion otique, c’est-à-
dire au maxillaire inférieur.
On voit, en somme, que le nerf trijumeau est particulièrement important
comme nerf sensitif des trois grandes régions de la face ; sa situation, sa
distribution par branches bien distinctes, la fréquence des névralgies dont
il est le siège, les opérations de sections nerveuses pratiquées pour faire
cesser ces. névralgies, toutes cës circonstances ont fait de ce nerf le sujet de
nombreuses observations propres à nous éclairer sur le mode de distribu¬
tion périphérique des nerfs sensitifs. En donnant quelques détails sur les
phénomènes constatés dans ces circonstances, nous compléterons ce que
nous avons déjà dit de la sensibilité réçurrente, à propos des nerfs rachi¬
diens, et nous achèverons de tracer l’histoire des suppléances sensitives.
Nous emprunterons ces détails au Traité des sections nerveuses de E. Létié-
vant. Parmi les nombreuses observations publiées par ce chirurgien.
parties v
laireS dans ics4uciica CA«van. uuo aimigcaïc «.uiiijjicro, i-cii
pouvait y être enfoncée jusqu’au sang sans déterminer de douleur. Par
contre, les sensations tactiles, quoique diminuées, étaient bien perçues sur
toute l’étendue de la plaque marquée en demi-teinte noire. Pour expliquer
cette restauration partielle de la sensibilité dans le domaine de la distribu-
nous donnerons comme type le résumé de son observation LVllI;
la figure qui l’accompagne nous servira à bien préciser les phénomènes-
décrits. Marie P.. . subit dans une même séance la résection des nerfs sous-
orbitaire et buccal et la section du nerf dentaire inférieur. Le soir de l’opé¬
ration, toute espèce de sensibilité est perdue sur la moitié gauche de la
lèvre inférieure : ni piqûre, ni contact, ni frottement ne sont perçus. Le
lendemain, le grattage était perçu partout, mais avec incertitude, c’est-à-
dire que l’opérée se trompait sur son siège ; quant aux piqûres, elles
n’étaient senties ni au niveau du trou mentonnier, ni dans la partie
de la région sous-orbitaire correspondant aux branches descendantes
du sous-orhitaire. La thermo-esthésie était abolie. Après quarante-huit
heures, on constatait que la sensibilité tactile avait reparu sur toute l’é¬
tendue des régions sous-orbitaire, buccale et dentaire inférieure ; mais les
piqûres d’épingle n’étaient pas senties dans quelques points limités des
régions sous-orbitaire et dentaire inférieure. Voici comment, un mois plus
NERFS. PHYSIOLOGIE DG SYSTÈME N. — NERFS CRANIENS. 563
tion périphérique des nerfs sectionnés, restauration qui se montrait après
un laps de temps trop court pour qu’on puisse invoquer la régénération des
nerfs, d’autant que cette restauration n’était pas complète, Létiévant invoque
un double mécanisme : ébranlement des papilles nerveuses distantes et
anastomoses venues des nerfs voisins. Nous insisterons seulement sur cette
dernière explication : l’analyse de l’observation précédemment résumée
nous montre que les petits domaines dans lesquels se distribue chacune
des branches terminales du trijumeau (nerfs sous-orbitaire, mentonnier),
ne sont pas uniquement et strictement circonscrits, c’est-à-dire que chaque
région n’est pas animée exclusivement parce que l’anatomie nous porte à
considérer comme son nerf propre ; car ce nerf propre a pu être paralysé
ou détruit sans que toute sensibilité disparaisse dans la région. Ainsi le
nerf sous-orbitaire est le nerf propre de la paupière inférieure, de la peau
de la joue et de la lèvre supérieure ; mais si ces parties ne recevaient leur
innervation que de ce nerf, l’étendue de la région anesthésiée par sa
section serait plus considérable que ne le montre la figure 97, et l’anesthésie
serait plus complète que ne le relate l’observation. Ce sont les tubes ner¬
veux irradiés des régions voisines (innervées par le nasal externe ounaso-
lobaire, par le lacrymal, le malaire, etc.) qui viennent dans le district
cutané sous-orbitaire y entretenir une certaine sensibilité. Le facial lui-
même constitue pour ces régions, par ses fibres sensitives d’emprunt, une
source importante de sensibilité. [Voy. ci-dessus les anastomoses du facial
avec des nerfs sensitifs et notamment avec V auriculo-temporal du maxil¬
laire inférieur; fig. 80, p. 499). On peut donc dire, et c’est ce que nous dési¬
rions rendre bien évident à propos du nerf trijumeau, que les branches
diverses d’un nerf sensitif qui concourent à former le réseau destiné à une
partie de la peau, ne conservent pas dans leurs terminaisons des départe¬
ments entièrement indépendants : les dispositions anastomotiques sont
telles qu’il est, par exemple, impossible de produire l’anesthésie absolue
d’une partie de la face par la section d’une seule des trois grandes branches
terminales du trijumeau.
6° Nerf moteur oculaire externe. Ce nerf est exclusivement moteur : il in¬
nerve le muscle droit externe de l’œil ; sa section ou sa lésion pathologique
produit un strabisme interne, avec diplopie. ( Foi/. )art. Diplopie, t.XI, p. 635).
7° Nerf facial. Le nerf facial, à son origine, est exclusivement moteur,
mais il reçoit une sensibilité d’emprunt par ses nombreuses anastamoses
avec des nerfs sensitifs et notamment avec le trijumeau. Il possède non-
seulement des fibres motrices pour les muscles volontaires de la face, mais
encore des filets vaso-moteurs vasculaires, dont l’étude sera faite dans
l’article consacré au système nerveux grand sympathique. Les anciens
donnaient au nerf facial le nom de petit sympathique. Nous n’étudierons
ici le nerf facial qu’au point de vue de son action sur les muscles.
La fonction motrice du nerf facial a été entrevue par Ch. Bell, qui faisait
de la septième paire le nerf moteur involontaire ou respiratoire de la face,
attribuant à la partie motrice du trijumeau l’innervation volontaire des
muscles buccinateur, orbiculaire des lèvres, etc. C’est Magendie qui a
56-i NERFS. — PHYSIOLOGIE du système N. — nerfs CRANIENS,
établi nettement que, tandis que le trijumeau est le nerf sensitif de la face,
le facial en est le nerf moteur. En suivant l’ordre des branches qu’il émet
dans ses parties intra et extra-crâniennes, nous énumérerons rapidement
les muscles qu’il innervé.
Par ses branches profondes il innerve : les muscles du voile du palais
(n. grand pétreux), le muscle interne du marteau, le péristaphylin externe
(petit pétreux), le muscle de l’étrier (rameau direct), l’appareil vaso-moteur
et secrétoire de la partie antérieure de la langue et des glandes salivaires
(corde du tympan).
Par ses branches extra-eraniennes collatérales, il innerve le ventre pos¬
térieur du digastrique et le stylo-hyoïdien, c’est-à-dire qu’il préside au
mouvement d’élévation de l’os hyoïde et de la base de la langue. Par des
branches collatérales et surtout par ses rameaux terminaux, il préside à la
contraction de tous les muscles peauciers du crâne, de la face et du cou,
depuis les muscles occipitaux et frontaux jusqu’au peaucier du cou, ycom-
pris le muscle buccinateur. Le facial est donc essentiellement le nerf de
l’expression de la physionomie ; lorsqu’il est sectionné ou pathologiquement
paralysé, la moitié correspondante de la face forme un masque immobile,
qui suit passivement les mouvements de la moitié intacte ; même dans le
repos, les traits sont plus ou moins déviés du côté sain, parce que les mus¬
cles de cette partie ont seuls conservé toute leur tonicité. Tout ce qui a trait à
la physiologie pathologique de la paralysie faciale a reçu les développements
nécessaires à l’article Face (tioÿ. Face,!. XIV. p. 440, des parahjsies du nerf
facial). Nous nous contenterons donc de rappeler ici que, d’après l’ordre
même selon lequel nous avons groupé les branches émises par le facial, il
est facile de comprendre que les paralysies du facial de cause superficielle
(extra-crânienne) ne sont caractérisées que par la déviation des traits de la
face, tandis que les paralysies de cause profonde amènent de plus une dé¬
viation de la luette en môme temps qu’une certaine gêne dans la déglutition
et l’audition. Enfin, comme le facial fournit, d’après Sappey et Hirschfeld,
des rameaux aux muscles stylo-glosse et glosso-staphylin, il est possible
d’observer dans les cas de paralysie de ce nerf une déviation de la langue.
En passant en revue tous les muscles auxquels se distribue le facial, on
constate que ce nerf, par les mouvements auxquels il préside, prend une
part importante au fonctionnement des organes des sens. En effet, pourtous
ces organes il innerve des appareils protecteurs superficiels, et pour beau¬
coup d’entre eux il préside à des mouvements d’appareils plus profonds,
dont la mise en jeu est nécessaire au fonctionnement régulier des organes
des sens. — Pour l’appareil de la vision, le facial préside au mouvement
d’occlusion des paupières et de clignement, ainsi qu’au mouvement de
passage des larmes dans les voies lacrymales par la contraction de
l’orbiculaire et peut-être aussi par celle du muscle de Horner. Aussi
du côté de la face où le nerf facial est paralysé, le clignement est-il
devenu impossible et les larmes ne sont-elles plus étalées uniformément au
devant de la cornée, ce qui amène un trouble dans la réfraction des rayons
lumineux. — Pour l’appareil de l’olfaction, le facial préside d’une part au
NKRFS. — PHYSIOLOGIE Dü SYSTÈME N. — NERFS CRANIENS. 565
mouvement des narines, et d’autre part au mouvement des muscles (voile
du palais) placés au-dessous de l’arrière-cavité des fosses nasales ; et on sait
que les mouvements accomplis par ces deux appareils, l’un superficiel,
l’autre profond, sont également indispensables à l’exercice normal et com¬
plet de l'olfaction (voy. Olfaction). De plus, chez les animaux qui, comme
le cheval, ne peuvent pas respirer par la bouche, mais uniquement par les
narines, la section des deux faciaux est fatalement suivie d’asphyxie, parce
que la narine, au lieu de se dilater lors de l’inspiration, s’affaisse au con¬
traire vu sa mollesse, et, faisant l’effet de soupape, s’applique sur l’orifice
antérieur des fosses nasales, fermant complètement le passage au courant
d’air inspiré. — Pour l’appareil de l’audition, le facial innerve, d’une part, les
muscles du pavillon de l’oreille, dont les mouvements, à peu près nuis chez
l’homme, sont d’une si grande importance pour la plupart des animaux; et
d’autre part les muscles de l’oreille moyenne, dont le rôle n’est pas parfai¬
tement établi, mais qui président certainement à une sorte d’adaptation de
la membrane du tympan à l’intensité ou à la hauteur des sons qui viennent
l’ébranler. — Pour l’appareil de la gustation, l’importance du facial est encore
plus évidente : il met en mouvement les lèvres et les joues (muscle bucci-
nateur); aussi la mastication est-elle très-défectueuse dans le cas de para¬
lysie du facial, les joues ne pouvant plus, comme à l’état normal, se con¬
tracter pour ramener entre les arcades dentaires les parcelles alimentaires
qui sont tombées en dehors de ces arcades. De plus, le facial préside à une
partie des mouvements de la langue, à l’érection des papilles linguales, à
la sécrétion saÜY'aire, phénomènes indispensables pour l’exercice régulier
de la gustation.
Nous avons vm (pag. 501) que le petit nerf intermédiaire de Wrisberg se
jetait dans le «anglion géniculé du facial. Quelle est la signification de cette
sorte de racine indépendante du facial? Bien des hypothèses ont été faites
à ce sujet. Pour Bischoff et pour Cusco l’intermédiaire de Wrisberg serait
une racine sensitive, et le ganglion géniculé représenterait quelque chose
d’analogue au ganglion rachidien des racines postérieures. Cette hypothèse
est fausse à tous les points de vue ; anatomiquement elle n’est pas soute¬
nable, car il faut forcer les analogies pour comparer le ganglion géniculé,
au niY'eau duquel partent des rameaux nerveux (les pétreux), aux ganglions
rachidiens au niveau desquels ne se détache aucune branche nerveuse péri¬
phérique. Physiologiquement elle est également insoutenable. Cl. Bernard
ayant démontré directement que l’intermédiaire de Wrisberg ne jouit pas
de propriétés sensitives. Ce nerf est donc une racine motrice; Longet en a
fait le nerf moteur tympanique, supposant que c’est cette racine qui donne
au facial les filets qui s’en détachent ensuite pour aller innerver par un trajet
direct le muscle de l’étrier, et, par un trajet très-complexe (petit pétreux et
ganglion otique), le muscle interne du marteau. Mais les expériences de Cl.
Bernard tendent à montrer que le nerf intermédiaire de Wrisberg repré¬
sente une racine vaso-motrice; ce nerf est peut-être l’origine de la corde
du tympan. Cette question sera discutée avec l’étude des vaso-moteurs et
du système grand sympathique.
566 NERFS. — physiologie du système n. — nerfs crâniens.
8° Nerf acoustique. Nerf de sensibilité spéciale, dont l’excitation ne
donne lieu qu’à des sensations auditives {voy. Ouïe). Les lésions ou les sec¬
tions expérimentales de l’auditif chez les animaux donnent lieu à une perte
d’équilibre, à des mouvements de rotation (Flourens), que l’on explique par
un vertige des sens.(Gratiolet, Vulpian).
9“ Nerf glosso-pharyngien. On a longtemps discuté la question de savoir
si ce nerf était, à son émergence du bulbe, purement sensitif, ou s’il était
mixte dès son origine. L’excitation directe de ses racines, avant leur entrée
dans le trou déchiré postérieur, n’a pas donné de mouvements des muscles
qui reçoivent ses branches périphériques, dans les expériences de Longet
et plus récemmeut de Jolyet; mais ces expériences négatives, comme le
font remarquer Biffi et Morganti, ne sauraient trancher la question, parce
que le nerf de la neuvième paire, comme du reste celui de la dixième, perd
très-rapidement son excitabilité, et qu’il est possible queces expérimentateurs
aient porté l’excitation sur ses racines alors qu’elles avaient perdu leurs
propriétés dans l’espace de temps consacré à ouvrir la boîte crânienne et à
écarter les masses encéphaliques. L’opinion plus ancienne de Mueller, qui
fait du glosso-pharyngien un nerf mixte dès son origine, d’abord con¬
firmée par Debrou, a aujourd’hui reçu de Chauveau une vérification expé¬
rimentale complète. Nous pourrions enfin apporter à l’appui de cette opi¬
nion les faits anatomiques précédemment décrits (pag. 503), à savoir que
les fibres radiculaires du glosso-pharyngien sont, dans le bulbe, en rapport
avec deux noyaux dont l’un, le plus antérieur (fig. 64, S), présente tous les
caractères des noyaux moteurs et n’est en effet autre chose qu’une partie
des cornes antérieures de la moelle décapitées au niveau du collet du bulbe.
Nous dirons donc que le glosso-pharyngieu possède des fibres motrices
dès son origine, ce qui ne nous empêchera pas de reconnaître qu’il reçoit
ultérieurement un grand nombre de nouvelles fibres motrices d’emprunt
par ses anastomoses avec les nerfs moteurs voisins. Il possède de plus des
fibres sensitives complexes, les unes de sensibilité générale, les autres de
sensibilité spéciale.
Les fibres sensitives présidant à la sensibilité spéciale de la gustation
pour le tiers postérieur de la langue, ont été étudiées à l’article Godt. Les
fibres de sensibilité générale que fournit le glosso-pharyngien innervent les
muqueuses du pharynx, des piliers du voile du palais, de la caisse du tym¬
pan (rameau de Jacobson) et de la trompe d’Eustache. La sensibilité qu’elles
donnent à ces muqueuses n’est en rien comparable à celle que le triju¬
meau donne à la peau de la face où même à la muqueuse nasale. En effet
l’excitation du glosso-pharyngieu ne paraît pas produire des sensations
nettement localisées, comme celles du tact, où même des sensations
douloureuses bien définies; ce sont, au contraire, des sensations vagues,
comme celles désignées sous le nom de nausées, que provoque la titillation
de là région de l’isthme du gosier, et qui ont fait parfois nommer le nerf de la
neuvième paire nerf nauséeux. La fonction du glosso-pharyngien, comme
nerf sensitif, en dehors de la sensibilité spéciale de la base de la langue, est
donc une sorte de sensibilité excito-réflexe, car l’excitation de ce nerf pro-
NERFS. — PHYSIOLOGIE DU SYSTÈME N. — NERFS CR.4.NIENS. 567
Yoquedes réflexes (nausées, vomissement) très-violents et que la volonté est
le plus souvent impuissante à empêcher ; elle provoque aussi, sous l’influence
d’excitations plus normales, un réflexe organique important, le mouvement
delà déglutition, et on peut nommer le glosso-pharyngien nerf de \z. déglu¬
tition : Waller et Prévost ont vu les mouvements de déglutition se produire
par l’excitation du bout central de ce nerf chez le chien, le chat, le lapin.
Enfin, il représente encore une des voies centripètes du réflexe qui pro¬
voque la sécrétion salivaire.
Les fibres motrices du glosso-pharyngien sont destinées à des muscles
-qui tous prennent une action plus ou moins directe à la déglutition (ventre
postérieur du digastrique, voile du palais, constricteurs et élévateurs du
pharynx). Pour cette action motrice, le glosso-pharyngien s’associe aux
nerfs des paires suivantes (plexus pharyngien) et leur emprunte des fibres
anastomotiques. Mais dès son origine il possède des fibres centrifuges pour
la région de l’isthme du gosier et de la partie supérieure du pharynx,
puisque Chauveau a vu l’excitation de ses racines produire des contractions
dans le constricteur supérieur, et même dans le voile du palais. Le nerf
de la neuvième paire mérite donc, aussi bien pour àa partie motrice
que pour sa partie sensitive, le nom de nerf de la déglutition.
10“ Nerf pneumo-gastrique. — Comme pour le glosso-pharyngien, Bis-
■chofif et Longet ne voulaient voir dans les racines de ce nerf que des
fibres sensitives. Mais les expériences de Cl. Bernard, van Kempen,
Vulpian, Jolyet prouvent que le pneumo-gastrique est mixte, c’est-à-dire
■moteur dès son origine; il possède, en effet, dans le bulbe un double noyau
moteur, dont l’antérieur présente tous les caractères des noyaux dérivés
•des cornes antérieures de la moelle (p. 504). Il est vrai que le pneumo-gas¬
trique, outre ses fibres motrices propres, en emprunte un grand nombre
•d’autres par ses anastomoses avec les nerfs moteurs voisins (p. 505).
La physiologie très-complexe de ce nerf, vu sa distribution anatomique'
si étendue et si variée, se trouve ou se trouvera exposée dans les articles
consacrés à chaque organe auquel il fournit des rameaux (voy. : Coeur,
Circulation, Estomac, Digestion, Respiration, etc.). Nous ne pouvons ici
que jeter un coup d’œil d’ensemble sur ses fonctions. Le pneumo-gastrique,
que les anciens nommaient moyen sympathiqm, peut être considéré comme
un nerf mixte trisplanehnique, c’est-à-dire qu’il donne la sensibilité et le
mouvement aux trois grands viscères, le cœur, le poumon et l’estomac : il
s’étend de plus jusqu’au foie et à l’intestin. Mais il faut remarquer ici,
encore plus que pour le glosso-pharyngien, que la sensibilité qu’il donne à
•ces organes est une sensibilité obtuse, nullement localisée, le plus souvent
inconsciente, et ne fournissant en tout cas que des sensations vagues, de
l’ordre de celles que l’on appelle sentiments. On avait voulu localiser dans
le pneumo-gastrique la sensation de la faim : cette opinion a été réfutée à
l’article digestion {voy. t. XI, pp. 483 et 484). Les sensations inconscientes
auxquelles il préside donnent lieu à un grand nombre de phénomènes
réflexes dont quelques-uns ont été déjà analysés dans l’étude générale que
•nous avons faite des actes nerveux réflexes. — Les mouvements viscéraux
568 ; NERFS. — physiologie dü système n. — neufs crâniens.
que produit le pneumo-gastrique sont également presque tous inconscients,
c’est-à-dire purement réflexes et nullement volontaires.
A l’appareil de la respiration le pneumo-gastrique donne : la sensibilité a
la glotte, à la trachée, au poumon ; le mouvement à la glotte (mouvements
respiratoires et non phonateurs. Cl. Bernard) ; aux fibres musculaires de la
trachée et des bronches (Williams, P. Bert).
A l’appareil central de la circulation, il donne : des nerfs sensitifs (nerf
de Cyon, nerf centripète dépresseurde la circulation); des nerfs moteurs
dits d’arrêt ou modérateurs cardiaques («oî/. CcæoR, t. VIII, p. 31à), qui 'pa¬
raissent être en grande partie des fibres d’emprunt fournies au pneumo¬
gastrique par le spinal (expériences de Waller).
L’influence du pneumo-gastrique sur le cœur a été précédemment
étudiée {voy. Coeür, Innervation, t. VIII, p. 305). Nous ajouterons seule¬
ment ici que l’e.xcitation du pneumo-gastrique, chez l’homme, à travers la
peau du cou, donne les mêmes résultats que chez les animaux; les expé¬
riences de H. Quincke sont très-nettes à cet égard, et on trouvera, dans le
mémoire de cet auteur, le résumé des expériences antérieures faites chez
l’homme par Czermack, Concato, de la Harpe (de Lausanne), etc. Quincke
a observé de plus que l’e.xcitation portée sur le côté gauche du cou, n’in¬
fluence que très-faiblement ou même pas du tout l’action du cœur, fait qui
doit être rapproché des résultats des e.xpériences d’Arloing et Tripier, où le
pneumo-gastrique droit paraît agir sur le cœur bien plus que le gauche.
A l’appareil digestif, il donne : la sensibilité au pharynx, à l’œsophage, à
l’estomac, et le mouvement à ces mêmes parties. Il paraît de plus influer
sur les contractions de l’intestin grêle : d’après Legros et Onimus, l’électri¬
sation du pneumo-gastrique avec des courants interrompus arrête les
mouvements de l’intestin, et les arrête non en contraction, mais dans un
état de relâchement. Ce nerf serait donc modérateur pour les muscles du
tube digestif, comme il l’est pour le muscle cardiaque.
Enfin le pneumo-gastrique préside, avec le grand sympathique, aux
sécrétions des glandes annexées aux divers organes auxquels il se dis¬
tribue.
11® Nerf spinal. — Le nerf spinal, dit aussi accessoire de Yillis, est con¬
sidéré par Bischoff et Longet comme une racine accessoire du pneumo¬
gastrique ; mais si cette expression est juste au point de vue anatomique,
en ce sens que le spinal représente une racine motrice du pneumo-gas¬
trique, elle n’est plus justifiée par les résultats de la physiologie expérimen¬
tale; car le spinal, aussi bien par sa branche externe que par sa branche
interne, est véritablement, comme l’a montré Cl. Bernard, Vantagoniste du
pneumo-gastrique : le spinal préside en effet, comme nous allons le voir,
à toute la série des mouvements phonateurs, presque tous opposés aux mou¬
vements respiratoires et notamment aux mouvements respiratoires qui se
produisent au niveau de la glotte sous l’influence des fibres motrices
propres au pneumo-gastrique.
Par sa branche externe, comme par sa branche interne, le spinal est un
nerf purement moteur. — Par sa branche externe, il innerve les muscles
NERFS. — PHYSIOLOGIE DU SYSTÈME N. — NERFS CRANIENS 569
sterno-cléido-mastoïdien et trapèze, lesquels reçoivent en outre des branches
nerveuses du plexus cervical. L’innervation donnée à ces muscles par le
spinal paraît, ainsi qu’il résulte des expériences de Cl. Bernai’d, n’être
appelée à entrer enjeu que dans la phonation, le chant; l’émission du son
vocal nécessite en effet une certaine durée de l’expiration pendant laquelle
le son doit se soutenir ; c’est à cet effet que, pendant l’expiration sonore,
les muscles trapèze et sterno-cléido-mastoïdien se contractent, pour mé¬
nager ainsi le soufflet à air de l’appareil laryngien. Lorsqu’on arrache le
spinal sur un animal, on voit que celui-ci ne peut plus émettre que des
sons brefs, que son expiration se fait brusquement et d’un seul coup, qu’il
est essoufflé après le moindre effort.
La branche interne du spinal, parvenue dans le tronc du pneumo-gas-
trique (p. 507), ne mêle pas intimement ses fibres à celles de ce nerf, mais,
après un trajet commun, s’en détache pour former le nerf réciu’rent et
aller innerver tous les muscles internes du larynx. C’est lui aussi qui paraît
fournir les fibres motrices que le pneumo-gastrique donne, par le laryngé
supérieur, au muscle crico-thyroïdien, car Buckhardt a observé qu’après
l’arrachement du spinal le laryngé supérieur contient des fibres dégénérées,
et que, chez les animaux ainsi opérés, l’excitation du nerf laryngé supérieur
ne produit plus la contraction des muscles crico-thyroïdiens. La branche
interne du spinal mérite donc le nom de nerf vocal, puisqu’elle préside à la
contraction de tous les muscles qui peuvent modifier l’ouverture de la
glotte. — Mais les expériences de Cl. Bernard montrent que, si le nerf ré¬
current est formé principalement par la branche interne du spinal, il con¬
tient aussi des fibres motrices propres au pneumo-gastrique, fibres qui
vont également innerver les muscles du larynx : ici, comme pour les
muscles trapèze et sterno-cléido-mastoïdien, cette double innervation a pour
but de présider isolément à deux actes d'ordre tout différent et jusqu’à un
certain point en antagonisme ; le pneumo-gastrique préside aux mouve¬
ments involontaires de la glotte dans la respiration normale, . simple,
aphone ; le spinal préside aux mouvements volontaires vocaux de la glotte
dans le cri, la parole, le chant.
Le spinal est doué d’une sensibilité récurrente qu’il emprunte à ses anas¬
tomoses avec les nerfs cervicaux.
. 12“ Nerf grand hypoglosse. — Ce nerf est le plus souvent uniquement
moteur à son origine, et représente une racine antérieure d’un nerf rachi¬
dien incomplet ; mais nous avons vu qu’il pouvait parfois réaliser le type
de la paire spinale en présentant une racine postérieure pourvue d’un petit
ganglion. Dans tous les cas, il est doué d’une sensibilité récurrente qu’il
emprunte à ses anostomoses avec les nerfs cervicaux, et à ses relations péri¬
phériques avec le nerf lingual (voy. fig. 8i, et p. 509).
Par ses branches terminales, ce nerf moteur donne le mouvement à la
masse charnue de la langue. Ainsi, quand le grand hypoglosse a été coupé
chez un chien, l’animal ne peut plus mouvoir sa langue qui pend entre les
dents ; il la mord dans les mouvenqents des mâchoires, il sent vivement la
douleur de ces morsures, mais il est impuissant à retirer la langue der-
570 NERFS. — physiologie du système n. — moelle épinière.
rière les arcades dentaires. — Par ses branches collatérales (anse du grand
hypoglosse), il donne évidemment aux muscles sous-hyoïdiens, mais la
majeure partie des filets nerveux moteurs de ces muscles paraît venir de la
branche fournie par le plexus cervical (Volkmann).
Parties centrales. — A. moelle épinière. — La moelle épinière, par
sa substance grise et par sa substance blanche, joue le rôle de conducteur ;
par sa substance grise, elle joue le rôle de centre excito-moteur.
La moelle comme conducteur. — Pour établir les fonctions conductrices
de la moelle, on expérimente successivement sur les divers faisceaux qui
la composent, en les excitant, en les sectionnant, en observant les troubles
produits par leurs diverses lésions expérimentales ou morbides, et enfin en
étudiant les dégénérescences ascendantes ou descendantes qui sont la con¬
séquence de ces lésions. Nous allons passer en revue chaque cordon de la
moelle en indiquant les résultats obtenus par ces divers modes d’in¬
vestigation : ces résultats devront nous indiquer à quelle espèce de con¬
duction (motrice ou sensitive) président ces faisceaux, et si cette conduc¬
tion se fait d’une manière directe ou croisée, c’est-à-dire avec décussation
partielle ou complète sur la ligne médiane.
Faisceaux postérieurs. — Tous les physiologistes, depuis Magendie, ont
reconnu que les faisceaux blancs postérieurs sont directement excitables
par les irritants même les plus légers, et donnent alors lieu, de la part de
l’animal, à des réactions générales marquant qu’il éprouve de la douleur,
en même temps que se produisent des mouvements réflexes énergiques.
Mais on a dû se demander si dans ces expériences on mettait réellement en
jeu l’excitabilité des cordons postérieurs, ou seulement celle des fibres des
racines postérieures, et van Deen, Stilling, Brown-Séquard n’avaient pas
hésité à refuser aux cordons postérieurs toute excitabilité propre, autre que
celle qu’ils emprunteraient aux fibres radiculaires correspondantes. Mais
les recherches de Longet, Cl. Bernard, Chauveau, Schiff ont mis hors de
doute l’excitabilité de ces cordons. Schiff expérimentait en isolant ces cor¬
dons dans une longueur de 5 à 6 centimètres, et en excitant l’extrémité
inférieure de la bandelette blanche qui n’aVait plus alors de connexion avec
la moelle que par son extrémité supérieure. Une autre expérience due à G.
Giannuzzi nous paraît très-concluante à ce sujet : on sait que lorsque, chez
un chien par exemple, on a séparé les racines postérieures de leurs gan¬
glions spinaux, ces racines subissent une dégénérescence complète, non-
seulement dans leur portion libre, mais aussi dans leur trajet intra-spinal
{voij. p. 557). Or, malgré cette complète destruction des racines postérieures,
les cordons postérieurs de la moelle continuent néanmoins à rester sensi¬
bles. Ges cordons sont donc excitables par eux-mêmes, et n’empruntent pas
cette excitabilité aux racines sensibles qui les traversent. Mais il ne faut pas
se hâter d’en conclure que les cordons postérieurs représentent uniquement
des voies conductrices de la sensibilité, ni surtout qu’ils sont les conduc¬
teurs de tous les modes de sensibilité.
En effet, les expériences qui consistent à couper transversalement toute
la moelle à l’excep-tion des faisceaux postérieurs, ou bien à couper les fais-
NERFS. — PHYSIOLOGIE DU SYSTÈ.ME N. — MOELLE ÉPINIÈRE. 571
ceaux jiostérieurs en l’espectant le reste de la moelle, prouvent que ces
faisceaux ne sont pas les conducteurs de toutes impressions périphériques
vers l’encéphale, car dans la première expérience on constate l’aholition
complète de la sensibilité à la douleur, tandis que dans la seconde cette
sensibilité est conservée.
A quoi servent donc principalement les cordons postérieurs? L’étude
des dégénérescences consécutives aux sections de ces cordons et des ra¬
cines correspondantes répond jusqu’à un certain point à cette question.
Quand on sectionne les racines postérieures entre leur point d’émergence
et leur ganglion, le tronçon attenant à la moelle éprouve la dégénérescence
wallérienne, ainsi que nous l’avons vu plus haut (p. 557). Or, en étudiant
dans la moelle, par des coupes successives, les fibres dégénérées, on voit que
ces fibres, c’est-à-dire les racines postérieures, nombreuses d’abord au
niveau de l’origine de la racine sectionnée, deviennent de plus en plus rares
à des niveaux supérieurs et s’épuisent dans la substance grise à une dis¬
tance assez faible de leur origine, sans jamais] remonter jusqu’à la moelle
allongée. Donc les conducteurs centripètes ou sensitifs ne se continuent pas
directement avec les fibres des cordons postérieurs, mais avec la substance
grise (nous verrons bientôt qu’ils se continuent également avec une partie
des cordons latéraux).— Après la section des cordons postérieurs, on voit se
produire en eux une dégénérescence ascendante ; le faisceau dégénéré va en
s’atténuant et finit en pointe au contact de la substance)grise, sans atteindre
le niveau du bulbe. Ces résultats obtenus par Turk, Charcot, Vulpian,
Bouchard, et confirmés récemment par Schiefferdecker, nous montrent donc
que les cordons postérieurs doivent être considérés principalement comme
des fibres longitudinales commissurales, reliant, par un trajet en arc, les
divers étages de Vaxe gris de la moelle.
Nous ne pensons pas cependant que cette conclusion doive être admise d’une
manière trop absolue, c’est-à-dire trop exclusive. D’après Schiff, les animaux
chez lesquels on a coupé transversalement toute la moelle, à l’exception des
cordons postérieurs, ont perdu toute sensibilité à la douleur ; mais ils ont
conservé la sensibilité de contact ; si on cautérise un point de leur membre
postérieur, ils ne crient pas, mais ils tournent la tête et regardent vers la région
cautérisée, ayant seulement conscience d’un contact en ce point. D’après quel¬
ques données anatomiques, nous adopterions volontiers cette conclusion, que
les cordons postérieurs, outre leurs fibres commissurales en anse, possèdent
encore des fibres conductrices de la sensibilité tactile. En effet, on voit ces
cordons postérieurs, au niveau du collet du bulbe, présenter un entre-croise¬
ment qui va donner naissance à la partie sensitive des pyramides, ainsi que
nous l’avons décrit avec le professeur Sappey. Cet entre-croisement de
fibres sensitives, faisant suite aux cordons postérieurs, est relativement
considérable chez Lhomme, dont toute la surface du corps, et particulière¬
ment les extrémités des membres, sont richement pourvues d’organes du
tact ; il est moins prononcé chez les animaux et même presque nul chez ceux
qui, comme le rat, le lapin, ont l’appareil tactile plus spécialement déve¬
loppé dans la peau de la face. En présence de ces faits anatomiques, il nous
572 NEUFS. — physiologie dp système n. — moelle épinière.
semble qu’il ne faut pas trop légèrement condamner l’opinion de Schiff, et
que ses e.\;périences sur les animaux devront être surtout contrôlées par
Pétude des formes cliniques que l’homme peut présenter, il est vrai que
dans l’ataxie locomotrice, dont la lésion consiste en une atrophie presque
complète des cordons postérieurs, la sensibilité à la douleur et à la tempé¬
rature peut être conservée d’une manière plus ou moins complète ; mais la
sensibilité à la pression, la sensibilité tactile du pied est presque toujours
altérée, et la sensibilité générale pi'ésente des troubles constants. Pierret a
publié (1873) l’observation d’une malade à l’autopsie de laquelle il lui fut
donné de constater une sclérose localisée dans les faisceaux médians posté¬
rieurs de la moelje. Il pense que l’on doit attribuer à cette sclérose des
faisceaux médians postérieurs certains symptômes fréquents dans l’ataxie
locomotrice ; « Tantôt un sentiment insolite de pesanteur dans lespnembres
inférieurs ou une tendance marquée au recul, tantôt une fatigue considé¬
rable après la moindre promenade, une grande incertitude dans la station,
ou même un sentiment irrésistible de propulsion. »
Cordons antérieurs et latéraux. — Les cordons antérieurs et latéraux sont
excitables, mais ce fait n’a été nettement démontré que par des expériences
récentes (Vulpian). Calmeil et Flourens n’avaient pas obtenu de résultats
en portant l’excitation sur ces cordons ; Longet les avait trouvés excito-
moteurs ; mais van Deen, Brown-Séquard et Chauveau, après de nombreuses
expériences, étaient revenus à l’ancienne opinion de Flourens et de Calmeil.
Vulpian a montré que ces résultats contradictoires tenaient aux modes
divers d’excitation mis en usage. Il a constaté qu’il faut une excitation
très-énergique pour déterminer les contractions dans les muscles recevant
leur innervation des parties situées au-dessous du faisceau excité que les
attouchements, les piqûres, les gi’attages superficiels ne produisent aucun
résultat, mais qu’on met en jeu l’excitabilité de ces faisceaux en les pres¬
sant entre les moi’s d’une pince. L’expérience suivante de Vulpian est on ne
peut plus explicite à ce sujet : « sur un lapin ou un chien, on met à nu,
après éthérisation, la partie postérieure de la région dorsale de la moelle et
la partie antérieure de la région lombaire, puis on coupe la moelle en
travers le plus en avant possible. On laisse reposer l’animal pendant une
heure environ, après avoir recousu la plaie. On ouvre de nouveau cette plaie,
on '.coupe toutes les racines antérieures et postérieures dans toute la lon¬
gueur de la portion de la moelle mise à nu en ai’rièrede la section transver¬
sale, puis on enlève, soit par arrachement, soit par incision, les faisceaux
postérieurs et même une partie des faisceaux latéraux dans toute cette lon¬
gueur. Si l’on pique alors avec une grosse épingie les faisceaux antérieurs
à une faible distance de l’endroit où la moelle avait été préalablement
coupée en travers, on détermine des contractions plus ou moins fortes, un
soubresaut plus ou moins violent dans le train postérieur de l’animal, 'sur¬
tout dans le membre correspondant au faisceau piqué. Les effets sont
encore plus accusés si, au lieu de piquer les faisceaux subsistants, on les
comprime entre les mors d’une pince à dissection. » Ces résultats, obtenus
par des excitations mécaniques, ont une valeur incomparablement supé-
NERFS. — PHYSIOLOGIE DD SYSTÈME N. — MOELLE ÉPINIÈRE.
rieure à ceux que, dans diverses expériences, que nous n’analyserons pas
ici, on a obtenus en employant l’excitation électrique ; car, quelque moyen
qu’on emploie pour éviter, dans des expériences de ce genre, les courants
dérivés, on n’est jamais certain d’avoir limité l’excitation électrique aux
parties directement excitées. — Des résultats fournis par l’excitation nous
pouvons donc déjà conclure que les cordons antérieurs et latéraux l’epré-
sentent, du moins pour leur plus grande partie, des conducteurs centrifuges,
c’est-à-dire moteurs.
L’étude des résultats fournis par les sections simples vient encore compléter
cette première notion. Quand on coupe transversalement la moelle épinière
de manière à ne laisser d’intacts que les cordons antérieurs avec une partie
des cordons latéraux, lorsque même on ne laisse, comme moyen d’union
entre la partie de la moelle située en arrière et celle située en avant de la
section transversale, que les faisceaux antérieurs, on voit que les parties
(membres postérieurs) situées en arrière du lieu de section ont conservé
leurs mouvements volontaires (vanDeen). D’autre part, quand on coupe
uniquement les faisceaux antéro- latéraux, la mobilité volontaire est abolie
dans les parties situées en arrière de la section. Donc les cordons antéro¬
latéraux servent, au moins en grande partie, à conduire les ordres de la
volonté ; ils font communiquer les centres encéphaliques avec la substance
grise de la moelle.
On sadt que les cordons antérieurs et surtout les latéraux se continuent
en haut avec les pyramides bulbaires, en subissant au niveau du bulbe un
entre-croisement tel que l’hémisphère cérébral droit commande les mouve¬
ments du côté gauche du corps. Au dessous de l’entre-croisement bulbaire,
les cordons antérieurs, conducteurs de la volonté, suivent-ils, dans leur
pai’cours médullaire, un trajet direct, c’est-à-dire restent-ils toujours du
même côté ? Les observations cliniques et les vivisections paraissent démon¬
trer que pour la majorité des fibres des cordons antéro-latéraux le trajet
médullaire est direct et non ci’oisé ; mais l’anatomie microscopique nous
montre qu’il y a cependant, au niveau de la commissure blanche anté¬
rieure, une légère décussation des cordons blancs. En tenant compte de ce
fait anatomique, en ayant de plus égard à la propriété qu’a une moitié
latérale de la substance grise de transmettre à l’autre moitié les excitations
qu’elle a reçues, on se rendra facilement compte des phénomènes que pré¬
sentent les animaux sur lesquels on a pratiqué une hémisection de la moelle :
dans ce cas, les mouvements volontaires sont complètement conservés dans la
moitié du corps opposée à l’hémisection médullaire ; mais ces mouvements
ne sont pas complètement abolis dans les membres correspondant au côté
lésé ; ils sont seulement faibles, mal assurés, incertains.
Mais les cordons antéro-latéraux ne contiennent-ils que des fibres conduc¬
trices centrifuges volontaires ? Ne renferment-ils pas des fibres sensitives
(centripètes) et des fibres commissurales qui seraient aux parties grises des
cornes antérieures ce que les cordons postérieurs sont aux parties grises
postérieures ? — D’une part, les expériences de vivisection nous montrent
que l’excitation directe de la partie postérieure des cordons latéraux déter-
574 NERFS. — physiologie du système n _ moelle épinière.
mine une douleur vive ; cette partie renferme donc des fibres centripètes.
D’autre part, l’étude des dégénérescences succédant à une section transver¬
sale nous éclaire et sur la situation de ces fibres centripètes, et sur l’exis¬
tence de fibres commissurales. En effet, les lésions ou les sections trans¬
versales de la moelle produisent dans les cordons blancs antéro-latéraux
une atrophie ou dégénérescence ascendante localisée dans la partie posté¬
rieure du cordon antéro-latéral, contre la substance grise des cornes pos¬
térieures ; ces atrophies ascendantes atteignent et dépassent le niveau su¬
périeur de la moelle. Il y a donc bien, dans cette partie, des cordons latéraux
des voies conductrices centripètes qui se continuent jusque dans les organes
encéphaliques.
Pour résoudre la question de savoir si les autres parties des cordons
antéro-latéraux représentent uniquement des conducteurs volontaires centri¬
fuges, il suffit d’observer les dégénérescences de ces cordons chez les
sujets atteints de lésions graves du corps strié. Dans ces cas, une dégéné¬
rescence qui commence au niveau des fibres pédonculaires correspondant
au corps strié lésé s’étend aux fibres longitudinales de la protubérance et
du bulbe du même côté, puis â une partie des faisceaux antéro-latéraux de
la moelle ; mais dans la moelle cette atrophie descendante occupe seulement
la partie moyenne du faisceau latéral du côté opposé à la lésion cérébrale, et
une petite partie du bord interne du faisceau antérieur du côté corres¬
pondant à cette lésion. Donc les fibres conductrices centrifuges volontaires
ne constituent qu’une partie des cordons antéro-latéraux de la moelle ; elles
constituent, après entre-croisement au niveau du bulbe, la partie moyenne
des cordons latéraux proprement dits, et, sans entre-croisement au niveau
du bulbe, la partie la plus interne des cordons antérieurs ; ce sont ces der¬
niers conducteurs qui s’entre-croisent, pendant leur trajet médullaire, dans
la commissure blanche antérieure (pag. 573.)
Que représentent donc les autres parties des cordons blancs antéro¬
latéraux (à part la partie sensitive sus indiquée), auxquelles on ne saurait
attribuer la fonction de conducteurs centrifuges volontaires ? Cette question
trouve cette fois sa solution dans l’étude des atrophies qui succèdent à une
lésion ou à une section complète de la moelle, ou seulement de ces cordons.
Dans ces cas, l’atrophie descendante n’est pas limitée, comme dans le cas
de lésion du corps strié (ou de la capsule interne), à une faible partie du
cordon antéro-latéral ; elle occupe toute l’épaisseur de ce cordon au niveau
de la lésion, et descend depuis ce point en s’atténuant successivement
jusqu’à l’extrémité inférieure de la moelle. Comme pour les cordons posté¬
rieurs, ces fibres, offrant une dégénérescence angulaire, nous représentent
des fibres commissui’ales en anse, unissant les divers étages de la substance
grise des cornes antérieures.
Substance grise de la moelle. — Tous les physiologistes sont d’accord
pour reconnaître que la substance grise de la moelle n’est pas excitable
expérimentalement. C’est là, du reste, un fait qui s’observe dans tous les
autres amas de substance grise de Taxe nerveux cérébro-spinal, et qui ne
perdra son caractère général que lorsqu’il aura été bien prouvé que la sub-
NERFS. — PHYSIOLOGIE DU SYSTÈME N, — MOELLE ÉPINIÈRE. 575
stance grise corticale des hémisphères est directement excitable par les
moyens expérimentaux. Les recherches faites par l’application d’excitations
diverses sont donc absolument impuissantes à nous instruire sur les fonc¬
tions grises de l’axe médullaire. — Mais déjà, par exclusion , n’ayant pas
trouvé , dans les cordons postérieurs, des voies suffisantes de conduction
centripète, et n’ayant trouvé, dans les cordons latéraux, que des voies cen¬
tripètes insuffisantes, nous devons être amenés à penser que c’est par l’axe
gris que s’effectue cette conduction. Les expériences de sections de la
moelle confirment cette manière de voir, et jettent un jour tout nouveau
sur le mode selon lequel se fait la conduction de la sensibilité dans la moelle.
L’expérience montre, en effet, tout d’abord que la section des faisceaux
postérieurs, des faisceaux latéraux et des faisceaux antérieurs laisse
persister la sensibilité. La vivisection la plus concluante serait celle qui
consisterait à'couper transversalement la substance grise, en laissant intactes
les parties blanches qui l’enveloppent ; mais si l’on a présente aux yeux la
forme qu’affecte l’axe gris médullaire (fig. SO et 51, p. 426 et 427), on
comprendra facilement qu’une semblable opération peut être regardée
comme impossible, et qu’il n’y a que peu de confiance à accorder aux
expériences dans lesquelles on suppose l’avoir à peu près correctement
réalisée. Mais on peut du moins, ainsi que l’indique Vulpian, « faire une
excision profonde des parties postérieures de la moelle dans une largeur de
.1,2,3 centimètres, et lorsque la sensibilité est conservée dans les membres
postérieurs, on reconnaît, après la mort, qu’on a laissé en place, en rapport
avec les faisceaux antérieurs, une partie plus ou moins étendue de la sub¬
stance grise. » Ces expériences, variées de mille manières, ne laissent
aujourd’hui aucun doute sur ce fait, que la conduction des impressions sensi¬
tives se fait, dans la moelle, principalement par la substance grise.
Mais les excitations sensitives que l’axe gris médullaire (ainsi que la partie
profonde des cordons latéraux) apporte à l’encéphale, donnent naissance,
selon la nature de l’excitation, à des sensations bien différentes connues sous
les noms de sensations de douleur, de toucher, de chaleur, de sens muscu¬
laire, etc. Y a-t-il dans la substance grise, ou dans la moelle en général,
des voies spéciales pour la conduction de chacune de ces espèces de sensa¬
tions? C’est là une question depuis longtemps discutée, non encore résolue,
et sur laquelle nous ne pouvons que résumer rapidement les arguments
donnés de divers côtés. Nous avons déjà parlé de la conduction des impres¬
sions tactiles dans la moelle (partie des cordons postérieurs; ci-dessus,
p. 57), et nous avons considéré comme assez probable l’opinion deSchiff,|qui
assigne à ces sensations des voies de conduction- spéciales. Brown-Séquard
a poussé beaucoup plus loin la distinction de conducteurs spéciaux pour
chaque sorte de sensation. Se basant sur des observations cliniques d’anes¬
thésie, d’hyperesthésie, et de sensations subjectives spéciales, il admet des
conducteurs spéciaux pour les sensations de toucher, de chatouillement,
de température, de douleur. Nous avons parlé précédemment (p. 525) du
retard que peut éprouver la transmission le long des nerfs sensitifs. La ma¬
nière dont, dans certains cas pathologiques, ce retard se manifeste pour
576 NERFS. — physiologie du système n. — moelle épinière.
certaines sensations et non pour d’autres, est un phénomène qui serait de
nature à faire supposer l’existence de conducteurs différents pour ces divers
modes de sensations. Ainsi Remak a publié, enl874, l’observation d’un sujet
atteint d’ataxie locomotrice progressive, chez lequel, quand on piquait avec
une épingle la plante du pied, le dos du pied ou la jambe, la sensation de
douleur n’était perçue que quelques secondes après la sensation du contact ;
de plus, les mouvements réflexes du membre inférieur étaient contempo¬
rains de la perception de douleur. D’après cette observation, et quelques
autres analogues empruntées à divers auteurs, Remak regarde comme
un fait établi que les sensations douloureuses seules subissent parfois
un retard ; le retard des perceptions tactiles ne s’observerait jamais. —
Cependant, la théorie de l’existence d’une série de conducteurs spéciaux
a été battue en brèche, surtout dans ces dernières années, par la plupart
des physiologistes. Vulpian (art. Moelle du Bict. encyclopédique) a fait valoir
contre elle une série d’arguments qui ne sauraient trouver place ici, d’autant
que ce que nous dirons bientôt de la conductibilité indifférente de la moelle
suffira pour renverser la théorie de Brown-Séquard. Cet auteur lui-même
paraît renoncer aujourd’hui à soutenir ses premières opinions. Un auteur
anglais, qui s’est beaucoup occupé de la physiologie pathologique de la
moelle épinière, Mac Donnell, se refuse également à croire à l’existence de
conducteurs distincts pour le sens du tact, de la douleur, de la température,
et pour le sens musculaire. — Si l’on n’admet pas l’existence de variétés-
distinctes de fibres nerveuses destinées à conduire les impressions de
contact, de chatouillement, de température, etc., si l’on admet qu’une
même fibre est apte à transmettre ces diverses impressions, on est forcé,
pour expliquer les modes spéciaux de ces sensations distinctes, de supposer
que les centres nerveux sensitifs ressentent des ébranlements particuliers
en rapport avec les qualités physiques des ondes transmises par les fibres
nerveuses, et que ces ondes elles-mêmes sont de vitesses et de longueurs
différentes, selon la nature des impressions extérieures. Cette théorie,
récemment développée par Mac Donnell, est séduisante par sa simplicité
et par les analogies qu’elle présente avec nombre de phénomènes physiques
(réfrangibilité des rayons lumineux, par exemple).
Ainsi , nous conclurons en disant qu’on regarde généralement aujour¬
d’hui, avec Vulpian, la substance grise comme représentant la principale
voie de conduction centripète ; c’est l’opinion déjà ancienne de van Deen
et de Valentin ; c’est celle qui a été récemment développée par Mac Donnell.
Mais tandis que Vulpian regarde toute la substance grise comme représen¬
tant un conducteur sensitif indifférent, Mac Donnell , comme Brown-Sé¬
quard, ne considère comme voies conductrices, dans l’axe gris, que cer¬
taines parties spéciales localisées vers les cornes postérieures et en arrière
de l’épendyme, en somme, la région de la base des cornes postérieures.
Les sections portées expérimentalement sur la substance grise prouvent
que cette substance grise ne conduit point les impressions sensitives par
des voies anatomiquement préétablies, mais pour ainsi dire d’une manière
indifférente. Ces faits singuliers, et qui renversent bien des théoriès, entre
NERFS. — PHYSIOLOGIE Dü SYSTÈME N. — MOELLE ÉPINIÈRE. 577
autres celle des conducteurs sensitifs spéciaux, ont été mis dans toute leur
évidence par Vulpian. Ce physiologiste a montré, en effet, que la moelle
épinière peut transmettre à l’encéphale les impressions reçues à la péri¬
phérie, même lorsqu’elle a suhi des mutilations expérimentales considéra¬
bles. S’il s’agit seulement de sections transversales, ces sections peuvent
diviser la moelle épinière dans une grande partie de son épaisseur, et dans
un sens quelconque, sans interrompre la transmission des impressions sen¬
sitives, à la condition qu’une petite partie de la substance grise (une sorte
de pont) ait été respectée par l’incision. Quel que soit le sens de l’incision
transversale incomplète de la moelle, l’animal conserve incontestablement
la possibilité de reconnaître le point du corps irrité, c’est-à-dire qu’il con¬
serve encore des notions plus ou moins exactes sur la position respective
des diverses régions de son corps qui sont en relation, par leurs nerfs, avec
la partie de la moelle épinière située en arrière du siège de la lésion.
Il est impossible d’accepter, en présence de ces faits si remarquables,
l’hypothèse qui voudrait que chaque parcelle d’une tranche transversale, pas¬
sant par un point quelconque de la substance grise médullaii’e, contiennedes
éléments conducteurs en rapport avec toutes les fibres sensitives des nerfs
naissant en arrière de ce point. On est donc conduit ainsi à se demander si
les iihpressions, arrivant dans la substance grise médullaire, n’y provo¬
queraient pas une opération physiologique spéciale, se produisant dans la
région même qui reçoit l’impression, variant suivant le lieu d’où part l’ex¬
citation, suivant l’étendue de la région impressionnée, suivant le genre
d’excitation qui donne lieu à l’impression périphérique. De cette opéra¬
tion physiologique résulterait une sorte d’impression centrale, médullaire,
qui pourrait être ensuite transmise à l’encéphale par une voie quelconque,
par un petit nombre d’éléments conducteurs comme par un plus grand
nombre, et qui conserverait plus ou moins exactement, dans les éléments
conducteurs, tous les caractères de forme, d’intensité, et jusqu’à une sorte
d’empreinte originelle, permettant au sensorium de reconnaître le siège du
point de départ périphérique de l’excitation qui a provoqué la formation de
celte impression médullaire. (Vulpian.)
Ces vues nouvelles, si heureusement exprimées par Vulpian, et si bien
démontrées par ses expériences, ne sont pas en désaccord avec les faits
cliniques. Nous citerons, pour montrer comment chez l’homme la conti¬
nuité physiologique de la moelle peut être rétablie par le fait d’une conti¬
nuité anatomique très-restreinte, un fait qui nous paraît venir à l’appui des
résultats expérimentaux. Charcot {Leçons sur la compression lente de la
moelle épinière) a pu examiner l’état de la moelle chez un sujet dont la
paraplégie, suite du mal de Polt, avait disparu depuis deux ans. Au niveau
du point de compression, la moelle n’avait que le volume d’un tuyau de
plume d’oie, et la coupe correspondait au tiers de la surface de section
d’une moelle normale; on pouvait y voir, au sein de tractus fibreux durs
et épais, une grande quantité de tubes nerveux munis de myéline et de
cylindres-axes ; la substance grise n’y était plus représentée que par une
seule corne, où on ne trouvait qu’un petit nombre de cellules intactes,
NOUV. DICT. DE MÉD. ET CHIR. XXIII. — 37
578 NERFS. — physiologie du système n. — moelle épinière.
Ces faits expérimentaux et cliniques ne permettent plus aujourd’hui do
considérer les voies conductrices centripètes de la moelle comme suivant
un trajet régulièrement croisé , c’est-à-dire se décussant de la moitié droite
de la moelle dans la moitié gauche et réciproquement. Brown-Séquard, qui
a soutenu cette théorie, y avait été amené par l’observation de ce fait que,
si on fait une section transversale de la moelle comprenant seulement une
moitié latérale de cet organe, on constate de V anesthésie du côté opposé à
la section, et de l’hyperesthésie dans les parties du corps situées du côté de
la section. Or, de ces deux phénomènes signalés par Brown-Séquard, un
seul paraît être bien réel, l’hyperesthésie : l’anesthésie en est la consé¬
quence, c’est-à-dire qu’elle n’est le plus souvent que relative, et que toutes
les fois que la sensibilité est augmentée d’un côté du corps, elle paraît, par
cela même, diminuée du côté opposé. Quant à l’hyperesthésie, elle est,
de l’aveu de tous, incontestable, mais elle n’est pas le résultat delà section;
elle est la conséquence de l’irritation traumatique, car la simple piqûre
d’un cordon postérieur la détermine, et, chose remarquable, produit ces
mêmes effets opposés, hyperesthésie dans la moitié du corps correspon¬
dant à la moitié de la moelle piquée, anesthésie relative dans la moitié du
côté opposé. Cette interprétation est aujourd’hui généralement adoptée,
quelle que soit la forme de l’hyperesthésie. Ainsi, dans l’hémisection de la
moelle, il se produit souvent une hyperesthésie des téguments même
immédiatement au-dessus du point sectionné; c’est, d’après Mac Donnell,
parce que la section entraînerait une hyperhémie dans le segment supérieur
de la moelle, hyperhémie qui amènerait une excitabilité anormale des élé¬
ments de la substance grise.
Nous résumerons de la manière suivante les fonctions de conductibilité
de la moelle ;
Les cordons postérieurs jouent surtout le rôle de commissures médul¬
laires longitudinales ; mais il est probable qu’ils renferment de plus des
conducteurs spéciaux pour la sensibilité tactile.
Les cordons antéro-latéraux sont composés : 1° de fibres centripètes ou
conductrices de la sensibilité (partie postérieure et interne des cordons
latéraux proprement dits) ; T de fibres centrifuges motrices volontaires,
les unes entrecroisées déjà au niveau du collet du bulbe (cordons latéraux),
les autres ne subissant leur décussation que dans leur trajet médullaire
(cordons antérieurs) ; 3“ le reste des cordons antéro-latéraux est formé de
fibres commissurales médullaires longitudinales.
Les cordons gris centraux sont les principaux conducteurs de la sensibi¬
lité; ils sont le siège d’une conduction indifférente, c’est-à dire qui ne
permet de concevoir ni l’existence de conducteurs spéciaux pour chaque
variété de sensation, ni un trajet régulièrement et complètement croisé pour
chacun de ces conducteurs.
B. La moelle considérée comme centre. — L’axe gris de la moelle est un cen¬
tre nerveux où se produisent la plupart des phénomènes réflexes conscients
ou inconscients, c’est-à-dire que la perception qui accompagne certains
de ces mouvements réflexes ne modifie pas pour cela leur caractère, tel
NERFS. — PHYSIOLOGIE DU SYSTÈME N. — MOELLE ÉPINIÈRE 57&
que nous l’avons étudié dans le paragraphe consacré à l’histoire générale
des actes réflexes (pag. 533) ; seulement, pour cette étude générale, pre¬
nant les réflexes médullaires comme type, nous en avions analysé le méca¬
nisme sur un homme endormi, ou sur un animal à sang froid décapité;
car ce sont là les conditions dans lesquelles les actes réflexes se produisent
de la manière la plus nette, sans intervention d’aucune sensation consciente
ni, par conséquent, d’aucun mouvement volontaire. — Cette étude générale
déjà faite, nous permettra de présenter brièvement l’examen des fonctions,
de la moelle considérée comme centre ; il nous suffira d’indiquer les
caractères spéciaux des réflexes médullaires, et de signaler dans l’axe gris
quelques centres réflexes à fonctions distinctes et plus ou moins spécia¬
lisées.
Nous avons énoncé précédemment (pag. 53à) les lois générales d’après les¬
quelles se produisent, s’étendent et se généralisent les actes réflexes.Ilnous
reste à préciser le mode selon lequels ces actes s’irradient dans la moelle,
à mesure qu’augmente l’intensité des excitations portées sur une seule
racine sensitive. Cayrade a montré que, dans la moelle, l’excitation réflexe
s’irradie dans tous les sens, et que sa propagation dans le sens longitudi¬
nal est aussi facile de haut en bas que de bas en haut. D’après Schilf, cette
irradiation se ferait par les cordons blancs, sans doute par les fibres longi¬
tudinales en anse, qui forment, comme nous l’avons vu (pag. 571 et 574), des
commissures entre les divers étages de la moelle. Cependant Vulpian
a démontré que la substance grise elle-même prenait une grande part à la
généralisation des actions excito-motrices ; et la chose paraît a priori bien
vraisemblable si on a égard, à ce fait qiie la substance grise est le principal
conducteur des impressions centripètes. « Si, dit Vulpian, on pratique une
hémisection de la moelle, du côté droit, dans la région dorsale, sur une
grenouille qui a subi préalablement une section transversale de la moelle
épinière au niveau du bulbe, on pourra encore, en excitant soit le membre
antérieur, soit le membre postérieur du côté de l’hémisection, déterminer
des mouvements réflexes des quatre membres. Si, à l’exemple de Volk-
mann, sur une grenouille décapitée, on pratique une section longitudinale
de la moelle, sur toute sa longueur, en laissant entre les deux moitiés de
la moelle un petit pont commissural de substance grise, les actions réflexes
produites par l’excitation de la peau de l’un des membres peuvent encore
déterminer des mouvements réflexes dans les quatre membres. »
Mais lorsque ces mouvements réflexes ne s’irradient pas de manière à
produire des contractions généi’ales, lorsqu’ils restent circonscrits dans un
domaine particulier de la sphère motrice, ce domaine est toujours dans un
rapport constant avec la partie de la sphère sensitive sur laquelle a été:
portée l’excitation, c’est-à-dire que selon que telle ou telle partie de la peau
aura été excitée, ce sera toujours tel ou tel muscle, tel ou tel groupe de
muscles qui entrera en action. En d’autres termes, il y a un groupement, un
rapport anatomique préétabli entre certains amas de cellules nerveuses de
l’axe gris, d’une part, et certaines fibres centripètes, et centrifuges d’autue
part; et tant que le phénomène réflexe reste circonscrit, il est toujours, par
580 NERFS. — physiologie du système n. — moelle épinière.
l’excitation des mêmes fibres sensitives, localisé dans les mêmes fibres
motrices. Aussi l’expérimentation permet-elle de distinguer dans la moelle
des centres circonscrits, c’est-à-dire des segments qui, avec leurs racines
antérieures et postérieures, représentent le type parfait do l’arc diastal-
tique schématisé par Marschall-Hall {voy. p. 533). Dès longtemps, Legallois
avait montré que, lorsqu'un tronçon de la moelle épinière a été isolé par
deux sections transversales, l’excitation des nerfs sensitifs qui ont leurs
racines dans ce tronçon donne lieu à des mouvements réflexes dans les
muscles auxquels se distribuent les nerfs moteurs de ce même tronçon.
Masius et van Lair ont cherché à localiser avec précision ces centres éche¬
lonnés dans la moelle épinière de la grenouille. Chez cet animal, une seule
grosse paire rachidienne donne tous les nerfs du bras; or Masius et Van
Lair ont constaté que, si l’on isole le segment de moelle correspondant à
cette paire par deux sections, l’une à un millimètre en avant, l’autre à
trois millimètres en arrière d’elle, on peut, par des excitations du membre
antérieur, provoquer tous les mouvements dont il est susceptible, c’est-à-dire
que dans le segment médullaire en question se trouve circonscrit le centre
réflexe suffisant et nécessaire pour les mouvements du membre antérieur.
Ils ont déterminé de même la situation des centres correspondant aux nerfs
des membres postérieurs, et sont ainsi arrivés à cette conclusion générale,
que: « chaque centre, pour une paire rachidienne donnée, occupe un seg¬
ment de moelle qui commence immédiatement en arrière de l’insertion de
cette paire, et se prolonge, vers l’extrémité céphalique de la moelle, jusque
immédiatement en arrière de l’insertion de la paire rachidienne précédente. »
Mais de plus, en présence des faits de coordination fonctionnelle des actes
refléxes, on est porté à se demander, si, outre ces centres qui forment avec
la paire rachidienne un arc diastaltique bien défini, il n’y aurait pas cer¬
tains groupements en vertu desquels telle ou telle portion de l’axe gris
médullaire présiderait à l’ensemble des mouvements de telle ou telle fonc¬
tion. Des faits de ce genre sont aujourd’hui parfaitement établis, quelques-
uns depuis longtemps, et ces localisations fonctionnelles médullaires for¬
ment comme le premier échelon de la série des localisations plus élevées
qu’on a établies dans les organes de la base de l’encéphale, et que la phy¬
siologie expérimentale et la physiologie pathologique poursuivent au¬
jourd’hui jusque dans les hémisphères, jusque dans la couche grise cor¬
ticale des circonvolutions. Les différents centres fonctionnels dont l’existence
dans la moelle est aujourd’hui bien établie, sont :
Le centre cardiaque (Cl. Bernard). — Ce centre correspond à la partie
inférieure de la région cervicale et à la partie moyenne de la région dor¬
sale; son excitation accélère les battements du cœur; la transmission de
cette excitation se fait par les nerfs cardiaques sympathiques qui émergent
de la moelle avec les racines du ganglion cervical inférieur; c’est le nerf
accélérateur du cœur {voy. Cœur, t. VIII, p. 316, Vaso-moteurs).
Le centre cilio-spinal. — Par la précieuse méthode d’étude que lui a
fournie la recherche des dégénérescences des nerfs sectionnés, Waller a pu
montrer que les filets donnés à l’iris par le sympathique cervical naissent
NERFS. — PHYSIOLOGIE DU SYSTÈME M. — MOELLE ÉPINIÈRE. 581
de la région cervicale inférieure de la moelle. Chauveau a montré qu’à ce
niveau existe un centre, dit cilio-spinal, qui s’étend de la sixième vertèbre
cervicale à la deuxième dorsale, et préside à la dilatation de l’iris : l’excita¬
tion des racines sensitives qui aboutissent à cette région de la moelle pro¬
duit la dilatation de l’iris.
Centre ano-spinal (Masius). — Ce centre siège, chez le lapin, au niveau
du disque intervertébral unissant les sixième et septième vertèbres lom¬
baires. Il pi’éside à la tonicité musculaire et à la contraction réflexe du
sphincter anal. La section de la moelle faite au-dessus de ce centre aug¬
mente les contractions toniques et réflexes du sphincter, et nous savons en
effet (p. 540) que toute section de la moelle augmente le pouvoir excito-
moteur des régions sous-jacentes à la section. Gluge a publié des expé¬
riences qui l’ont amené à admettre l’existence de deux centres ano-spinaux,
l’un présidant à la tonicité, l’autre aux mouvements réflexes du sphincter.
Centre vésico-spinal (Giannuzzi). — Ce centre est situé au-dessus du
précédent, au niveau de la troisième et de la cinquième vertèbre lombaire ;
il préside aux contractions toniques et réflexes du sphincter vésical, ainsi
qu’aux contractions des muscles de la vessie. Chez un chien, dont la moelle
est coupée au-dessous de la région dorsale, si on touche le gland ou le
prépuce, ou si on chatouille le pourtour de l’anus, la vessie se vide par
suite d’un phénomène réflexe dont le centre est dans la région sus-indi¬
quée (Goltz).
Centre génito-spinal(^ü.àgé). — Ce centi’e, situé au niv'eau de la quatrième
vertèbre lombaire chez le chien, n’aurait que quelques lignes de longueur.
Il siège probablement, chez l’homme, vers le milieu de la moelle dorsale.
11 préside à la contraction des canaux déférents et des vésicules séminales
chez le mâle, à celle de l’utérus chez la femelle. En effet, lorsque la moelle
est coupée immédiatement au-dessus de ce centre, on peut encore, par des
excitations appropriées, produire tous les phénomènes dont est normale¬
ment le siège l’appareil génital. On détei-mine chez le chien l’érection et
des mouvements rhythmiques du bassin en chatouillant le pénis (Goltz); une
chienne, dont la moelle avait été coupée à la hauteur de la première lom¬
baire, a présenté les phénomènes du rut, a été fécondée, enfin a mis bas,
comme une chienne dont la moelle est intacte.
Enfin, la moelle, par l’ensemble de divers centres, préside à la coordina-
tion des mouvements de locomotion ; nous avons déjà insisté (p. 536) sur
cette coordination médullaire de réflexes généraux adaptés à un but. Nous
ajouterons seulement ici qu’après l’ablation du cerveau sur une grenouille,
non-seulement l’équilibre et les mouvements d’ensemble sont possibles,
mais qu’ils s’exécutent avec une sorte de fatalité, comme si le libre fonc¬
tionnement du cerveau protégeait l’indépendance des groupes musculaires.
Quand l’un des membres se meut, les autres se meuvent aussitôt. Quand
l’un d’eux est mis au repos, les autres cessent également de se mouvoir
(Onimus). Mais nous verrons bientôt que d’autres organes, notamment le
cervelet, jouent, surtout chez les animaux supérieurs, un rôle important
dans la coordination des mouvements.
S82 NERFS. — physiologie du système n. — bulbe.
En résumé, l’étude de la moelle, considérée comme centre, nous montre
que, de même que chez les articulés chaque centre d’action du système
nerveux est distinct et que leur ensemble forme deux cordons parallèles pré¬
sentant des renflements successifs, de même le système nerveux cérébro-
spinal est composé d’un certain nombre de centres nerveux échelonnés,
ayant chacun une certaine spécialité, recevant chacun ses impressions d’un
département déterminé du corps, et provoquant par ses réactions le mou¬
vement dans un département correspondant. Chacun de ces centres est inti¬
mement relié aux centres voisins, supérieurs et inférieurs ; mais il n’en est
pas moins vrai que l’être humain est, à ce point de vue , une « collection
» d’organismes, comme l’a dit Durand (de Gros], donnant à cette concep-
» tion le nom de polyzoïsme. C’est une collection de moi distincts, et Tunilé
» apparente est tout entière dans l’hai’monie d’un ensemble hiérarchique
» dont les éléments, rapprochés par une coordination et une subordination
» étroites, portent néanmoins, chacun en soi, tous les attributs essentiels,
» tous les caractères primitifs de l’animal individuel. »
Bulbe, protubérance et pédoncules cérébraux. — Nous avons vu, en
anatomie, que le bulbe, la protubérance et les pédoncules cérébraux re¬
présentent, d’une part, tant par leurs parties grises que par leurs parties
blanches, la continuation des parties correspondantes de la moelle ; que
d’autre part, ces masses nerveuses renferment des formations nouvelles, .
soit de substances grises, soit de cordons blancs.
La physiologie de l’ensemble de l’isthme de l’encéphale se divise de même
en deux parties bien distinctes : les fonctions de ses parties grises et blan¬
ches faisant suite aux parties correspondantes de la moelle sont nettement
établies, et pourront être brièvement exposées ; mais les fonctions des pai’-
ties nouvelles qui apparaissent dans cette région (pédoncules cérébelleux,
masses grises olivaires, etc.), sont encore peu connues, et nous aurons, le
plus souvent, à enregistrer, une série de faits complexes qu’il ne sera pas
•encore possible de relier dans une vue d’ensemble.
k.Fonclions des faisceaux blancs faisant suite à ceux delà moelle.— L’ana¬
tomie suffit, jusqu’à un certain point, pour établir les fonctions des fais¬
ceaux blancs du bulbe, puisqu’elle nous montre ces faisceaux, après entre¬
croisement, se continuant avec ceux de la moelle, dont les fonctions sont
bien établies. Du reste, l’expérience directe confirme les inductions anato¬
miques. Quoique tous les résultats expérimentaux ne soient pas bien con
cordants, il est suffisamment établi, par les vivisections de Longet, que
l’excitation des pyramides antérieures produit des mouvements. Mais nous
savons qu’en arrière et un peu en dehors de la partie motrice des pyra¬
mides se trouve un cordon que l’anatomie amène à considérer comme un
conducteur sensitif {voy. ci-dessus, p. 462 et 466), et en effet, d’après
Vulpian, lorsqu’on excite les pyramides, il se produit à la fois des mouve¬
ments et de la douleur. Quant à la route directe ou croisée que suivent les
divers conducteurs, nous savons qu’au-dessus du tiers inférieur du bulbe
tous les cordons blancs se sont entrecroisés, les uns successivement dans
la moelle (p. 461), les autres au niveau et un peu au-dessus du collet du
NERFS. — PHYSIOLOGIE DD SYSTÈME N. — BDLDE ET PROTUBÉRANCE. 583
3)ulbe. Aussi toutes les lésions encéphaliques unilatérales frappent-elles le
mouvement et la sensibilité dans le côté opposé du corps.
B. Fonctions des parties grises faisant suite àl’ axe gris de la moelle. — Dans
l’isthme de l’encéphale, l’axe gris se trouve anatomiquement divisé en
noyaux distincts; ces noyaux sont des centres réflexes particuliers, comme
•ceux que les expériences de Legallois, de Masius et Van Lair ont déterminés
dans la moelle épinière. Ces centres réflecteurs président au fonctionne¬
ment des nerfs qui en partent, et les données de l’anatomie sont complète¬
ment confirmées, sur ce point, par celles de la physiologie expérimentale
•et de la physiologie pathologique.
Ainsi, les vivisections de Vulpian et Philippeaux ont prouvé que les mas¬
ses grises désignées sous le nom de noyau du facial (Vulpian a surtout
•opéré sur le noyau supérieur ; voy. ci-dessus, p. 500 etfig. 65), sont le
véritable centre, le vrai foyer des actions réflexes du nerf facial. II suffit que
ce centre soit intact et que le facial soit en relation avec lui pour que les
mouvements réflexes des muscles faciaux puissent être mis en jeu. C’est
ainsi que l’on voit, dans ces conditions, persister le clignement réflexe,
soit provoqué, soit spontané. De plus, ces expériences ont montré que le
noyau d’origine du facial du côté droit et le noyau d’origine du facial du côté
gauche sont mis en communication l’un avec l’autre par des fibres com-
missurales, qui permettent et assurent le synchronisme du clignement bi¬
latéral : en effet, une incision antéro-postérieure faite au milieu du sillon
médian du quatrième ventricule abolit ce synchronisme.
Le centre des mouvements réflexes involontaires, émotionnels, qui suc¬
cèdent à une impression brusque de l’ouïe, ce centre est dans la région
bulbo-protubérantielle, ainsique devaient le faire prévoir les rapports anato¬
miques intimes des noyaux de l’acoustique avec les noyauxmoteurs voisins.
Du reste, les expériences de Vulpian sont très-explicites à ce sujet. Si après
avoir enlevé à un i-at , par exemple, le cerveau proprement dit, les corps
striés et les couches optiques, on vient à produire près de lui un bruit qu’on
sait avoir habituellement le privilège de faire tressaillir l’animal, on voit
aussitôt celui-ci, très -tranquille depuis l’opération qui lui a enlevé tout
mouvement spontané, faire aussitôt un brusque soubresaut qui se repro¬
duit chaque fois que le même bruit se renouvelle. Le centre de la sensibilité
■auditive excito-réflexe simple (sans participation de la mémoire et de l’in¬
telligence) est donc dans la protubérance, d’après ces expériences. Nous
verrons plus loin que Luys en place cependant le siège dans les couches
■optiques. Quant à ce qui concerne les impressions olfactives et visuelles,
■c’est à tort, et sans bases anatomiques réelles, qu’on a voulu faire jouer un
rôle à la protubérance. Si, comme le fait observer Larcher {Pathologie de
la protubérance annulaire, 1868), on a observé chez l’homme, dans certains
cas de lésion du mésocéphale, des troubles des sens spéciaux, on peut s’en
rendre compte en se rappelent que le nerf trijumeau, qui a sur la plupart
d’entre eux [voy. p. 560) une influence si considérable, a pu être com¬
promis à son origine.
La physiologie pathologique, à son tour, nous
présente l’analyse d’affec-
58i NEBr O. — PHYSIOLOGIE Dü SYSTÈME N. — BDLBE ET PROTDBÉRANCE.
tioKA^ien déterminées qui ont leurs origines dans des lésions plus ou moins
circonscL’ites des noyaux gris bulbaires. Est-il besoin de rappeler cette ma¬
ladie à symptomatologie si curieuse découverte par Duchenne (de Boulo¬
gne), et caractérisée par une paralysie progressive des muscles de la langue,
du voile du palais et des lèvres ? C’est ce que Trousseau a appelé du nom
de parahjsie glosso-labio-laryngée, et que les auteurs allemands désignent
sous le nom de paralysie bulbaire progressive. Les troubles liés à la para¬
lysie de la langue constituent le principal symptôme en même temps que
le début de la maladie ; Torbiculaire des lèvres ne tarde pas à se paralyser à
son tour; et enfin, dans les phases ultimes de la maladie, des symptômes
plus graves se développent: accès d’étoull'ement, syncopes ; à l’autopsie, on
constate que les noyaux bulbaires de l’hypoglosse, du facial (noyau infé¬
rieur), des nerfs mixtes, sont atteints d’une dégénérescence de leurs cel¬
lules, qui peuvent avoir subi une atrophie si complète qu’elles ont parfois
complètement disparu. Les noyaux des hypoglosses sont ceux que l’on
trouve constamment le plus profondément altérés; ceux du spinal, du fa¬
cial inférieur et du masticateur sont pris plus ou moins profondément.
La connaissance des noyaux des nerfs bulbaires et de leur situation au
contact des fibres blanches médullaires entre-croisées, permet de se rendre
compte de certaines formes de paralysies intéressant la face ou quelques
muscles de la face d’ur. côté, et les membres du côté opposé [paralysies
alternes de Gubler) Si, comme le dit E. Careldans son excellente monogra¬
phie sur la physiologie pathologique du bulhe rachidien, nous nous rappe¬
lons le mode de gi’oupement des noyaux d’origine des nerfs bulbaires, voici
les déductions que nous en pouvons tirer a priori et que les faits cliniques
viennent confirmer entièrement: ■ — 1“ Supposons une tumeur ou une
lésion quelconque désorganisant une des moitiés latérales de la région de
la protubérance, ou de la partie supérieure du bùlbe, ou de la partie posté¬
rieure des pédoncules cérébraux. A ces divers niveaux existent, soit le
noyau du facial et du moteur oculaire externe, soit le noyau masticateur,
soit enfin le noyau du moteur oculaire commun et du pathétique. Tandis
que la lésion des faisceaux blancs circonvoisins produira, en raison de
l’entre-croisement de ces faisceaux au niveau du collet du bulbe, une hémi¬
plégie du côté opposé à la lésion centrale, cette même lésion atteignant les
noyaux sus-indiqués produira une paralysie directe dans le domaine du
facial et du moteur oculaire externe, une anesthésie directe dans le domaine
du trijumeau, avec une paralysie également directe du nerf masticateur,
ou bien encore, selon le niveau, une paralysie directe du moteur oculaire
commun ; et toutes ces paralysies directes, c’est-à-dire siégeant du côté
même de la lésion centrale, présenteront, parce qu’elles attèignent le noyau
même des nerfs, les caractères des paralysies d’origine périphérique, c’est-
à-dire qu’elles s’accompagneront de l’atrophie rapide des muscles et de la
perte précoce de Texcitahilité électrique. — 2° On pourrait encore concevoir
un autre mode de paralysie alterne, quoiqu’il n’ait pas encore été observé
cliniquement : ce serait une hémiplégie résultant d’une lésion unilatérale
portant surl’extrémité inférieure du hulhe. Dans ce cas, on constaterait une
NERFS. — PHYSIOLOGIE DU SYSTÈME N. — BULBE ET PROTUBÉRANCE. 585
hémiplégie des membres du côté opposé et une hémiplégie linguale du
même côté que la lésion.
Ces quelques exemples nous suffisent pour montrer le rôle des noyaux
gris du bulbe comme centres de phénomènes réflexes spéciaux aux nerfs
correspondants, et pour faire sentir tout l’intérêt de ces études au point de
vue du diagnostic des lésions localisées dans cette région. Mais les noyaux
gris du bulbe, par leur groupement,’par leurs connexions intimes, président
à quelque chose de plus qu’à de simples réfle.xes localisés dans le domaine
de tel ou tel nerf bulbaire ; ils président encore à l’association des divers
actes de sensibilité et de mouvement destinés à assurer l’accomplissement
de fonctions importantes, telles que la respiration, la déglutition, la circu¬
lation, etc. ; en un mot, le bulbe, la protubérance et les pédoncules céré¬
braux jouent le rôle de centres coordinateurs, et nous allons rapidement
passer en revue les fonctions qu’ils dirigent.
Expressio7is émotives excito-réflexes. — Ce que nous avons dit précédemment
sur le rôle de la protubérance, p. 583, comme centre de la sensibilité auditive
excito-réflexe, montre déjà que ce centre nerveux est le foyer excitateur
de certains mouvements émotionnels ; c’est en effet à la protubérance que,
d’une manière générale, on paraît être autorisé à faire jouer le rôle le plus
important dans les grandes expressions émotionnelles, dans le rire et les
pleurs, dans le cri de douleur, en un mot dans l’expression involontaire.
C’est dans ce sens qu’il faut comprendre le nom de sensorium commune
appliqué à la protubérance. En effet, lorsque, comme l’a fait Vulpian, on
enlève à un animal successivement les corps striés, les couches optiques,
les tubercules quadrijumeaux et le cervelet, on constate que, malgré ces
mutilations, l’animal manifeste encore, par des agitations caractéristiques
et par des cris d’une nature plaintive, la douleur qu’il ressent lorsqu’on le
soumet à de vives excitations extérieures, lorsqu’on écrase une de ses pattes
entre les mors d’une forte pince, lorsqu’on excite un nerf mis à nu. Si
alors on détruit la protubérance elle-même et la partie supérieure du bulbe,
aussitôt l’animal cesse de répondre aux mêmes excitations par les mêmes
cris et parla même agitation. « Ce ne sont plus ces cris prolongés indubi¬
tablement plaintifs, que l’animal pousse successivement, au nombre de
plusieurs pour une seule excitation ; c’est alors un cri bref qui se produit,
toujours le même, unique pour une seule excitation, comparable enfin à
ces sons qu’émettent certains jouets d’enfants , dépourvu, en un mot, d’au¬
cune espèce d’expression, et, par conséquent, véritable cri réflexe. » L’ani¬
mal qui vient de perdre sa protubérance a donc perdu un centre perceptif
des impressions sensitives, tandis que l’on voit se continuer encore chez
lui la circulation, la respiration et les autres fonctions dont les centres
coordinateurs sont en partie dans la moelle et en partie, nous allons le
voir, dans les deux tiers inférieurs du hulbe. Donc les impressions sensi¬
tives, perçues par la protubérance, peuvent provoquer des mouvements
complexes sans la participation du cerveau proprement dit, et, par con¬
séquent, sans intervention de la volonté : aussi a-t-on très-heureusement
proposé d’appliquer à ces phénomènes le nom de sensitivo-moteurs ou
586 NERFS. — physiologie do système n. — bdlbe et protubébance.
semori-moteurs (Carpentei-, Vulpian), par opposition à l’expression de
phénomènes idéo-moteurs, rései’vée pour les mouvements que provoquent
les idées, c’est-à-dire le fonctionnement des hémisphères cérébraux.
Respiration. — Le rôle du bulbe dans la coordination des divers actes
qui ont pour but l’hématose sera étudié à l’article respiration. Nous rap¬
pellerons donc seulement ici que le nœud vital, découvert par Flourens,
siège à la partie inférieure du plancher du quatrième ventricule (vers la
pointe du V du calamus scriptorius). Le nom singulier donné par Flourens
à cette partie circonscrite des centres nerveux est justifié, jusqu’à un cer¬
tain point, parce que la section, ou simplement la piqûre de cette région,
arrête immédiatement la respiration (et non, comme on l’a prétendu, les
mouvements du cœur) et produit une mort subite chez les animaux à sang
chaud; mais si on supplée au manque de mouvements respiratoires spon¬
tanés par l’insufflation du poumon et la respiration artificielle, on peut
prolonger la vie des animaux. La mort n’est donc pas due, dans l’expé¬
rience de Flourens, à ce qu’on serait ail é atteindre le siège mystérieux
d’un principe inconnu delà vie, mais simplement à ce qu’on a détruit le
lieu ou s’enchaînent et se coordonnent les mouvements respii’atoires.
Cœur et circulation. — L’excitation du bulbe par un fort courant d’induc¬
tion produit un arrêt du cœur ; nous avons vu que le pneumogastrique est
le nerf modérateur du cœur, et que son excitation produit l’arrêt de cet
organe en diastole. Il est donc probable que dans l’expérience susindiquée
on agit sur le noyau ou sur les fibres radiculaires des pneumogastriques.
On n’a pas précisé davantage les parties du bulbe qui seraient le centre
coordinateur des mouvements du cœur. — Quant à l’étude des centres
vaso-moteurs placés dans le bulbe, nous renvoyons au mot vaso-moteurs.
Déglutition, phonation. — On ne possède non plus aucune notion sur un
centre coordinateur des divers éléments moteurs qui, du bulbe, vont prési¬
der aux mouvements de la déglutition et de la phonation.
Centres sécrétoires. • — Les expériences de Cl. Bernard ont montré que la
lésion de certains points du plancher du quatrième ventricule produit des
modifications bien déterminées dans un grand nombre de sécrétions.
Comme le mécanisme de ces eliêts sera discuté à l’article vaso-moteurs, nous
nous contenterons d’indiquer ici uniquement les résultats obtenus; 1“ la
piqûre au niveau des origines du pneumogastrique produit un diabète tem¬
poraire; pour que l’opération sur le lapin l’éussisse bien, la piqûre, dit Cl.
Bernard, doit porter entre les tubercules de Wenzel (origine des nerfs acous¬
tiques) et les origines des pneumogastriques {voy. fig. 98) ; 2° une piqûre
portée un peu plus bas, produit la polyurie simple ; 3“ portée un peu plus
haut, elle produit l’albuminurie. On trouve donc, dans une étendue res¬
treinte du plancher du quatrième ventricule, une série de points dont la
lésion influe sur la sécrétion urinaire, tantôt en en modifiant simplement la
quantité, tantôt en y déterminant la présence anormale du sucre ou de
l’albumine. La clinique a présenté des faits de modifications semblables de
la sécrétion urinaire par suite de lésions bulba'res («oÿ. notamment diabète
SUCRÉ, t. XI, p. 302) ; 4“ une piqûre faite un peu plus haut que les précé-
NERFS. — PAYSIOLOGIE DU SYSTÈME N. — BULBE ET PROTUBÉRANCE. 587
deiites, au niveau de la partie la plus large du plancher du quatrième ven¬
tricule (région bulbo-protubérantielle), produit une exagération de la sécré¬
tion salivaire.
Ce que nous venons de voir relativement aux fonctions centrales du bulbe
et de la protubérance nous montre que ces parties représentent des centres
plus élevés, plus nobles, pour ainsi dire, que les centres inférieurs ou mé-
dullaii’es ; ici les actes réflexes se combinent, se coordonnent, prennent
notamment un caractère expressif et jusqu’à un certain point instinctif.
Encore quelques degrés à franchir dans notre marche ascensionnelle vers
les masses grises corticales des hémisphères, et nous verrons successive¬
ment apparaître les lieux coordinateurs des actes instinctifs proprement dits
et des actes intellectuels. Rien n’est plus instructif que cette gradation
des centres échelonnés dans Taxe ner¬
veux cérébro-spinal, gradation dont
Cl. Bernard a si bien signalé la significa¬
tion générale. « Chaque fonction, dit-il
{discours de réception à l’Acad. fran¬
çaise), chaque fonction du corps possède
ainsi son centre nerveux spécial, véri¬
table cerveau inférieur dont la com¬
plexité correspond à celle de la fonction
elle-même. Ce sont les centres orga¬
niques ou fonctionnels qui ne sont
pas encore tous connus, et dont la phy¬
siologie expérimentale accroît tous
les jours le nombre. Chez les animaux
inférieurs , ces centres inconscients
constituent seuls le système nerveux ;
mais dans les organismes élevés, au-
dessus des centres nerveux fonction¬
nels, inconscients, viennent se placer les centres instinctifs proprement dits.
Ils sont le siège de facultés également innées, dont la manifestation est invo¬
lontaire, irrésistible et indépendante de l’expérience acquise (ex. du canard
et du castor). — • Il y a donc des intelligences innées : on les désigne sous le
nom d’instincts. Ces facultés sont invariables et incapables de perfectionne¬
ment; elles sont imprimées d’avance dans une organisation achevée et
immuable et sont apportées toutes faites en naissant, soit comme condi¬
tions immédiates de viabilité, soit comme moyens d’adaptation à certains
modes d’existence nécessaires pour assurer le maintien de la fixité des
espèces. »
G. Fonctions des parties grises et blanches de nouvelle formation dans le bulbe,
la protubérance et les pédoncules cérébraux. — Nous désignons sous ce nom
les parties qui ont été décrites aux pages 464 et 475 de notre étude ana¬
tomique. (Parties blanches : pédoncules cérébelleux-, parties grises : forma¬
tions olivaires, noyaux rouges, locus niger, etc.)
a. Quant aux parties grises en question (olives, locus niger, etc.), nous ne
588 NERFS. — physiologie du système n. — bulbe et protubérance.
possédons sur leurs fonctions aucunes données expérimentales ; il a été fait
sur elles des hypothèses plus ou moins ingénieuses, plus ou moins vrai¬
semblables, lesquelles ont uniquement pour base quelques faits indécis
d’anatomie comparée, quelquefois d’anotomie pathologique, mais jamais
aucun résultat expérimental. C’est ainsi que Schrôder van der Kolk a fait
des olives bulbaires un centre de coordination pour les mouvements de la
parole; semblablement les olives protubérantielles {olives supérieures,
fig. 67 , p. 468) seraient pour le même auteur un centre coordinateur pour
le facial, c’est-à-dire pour l’expression mimique.
Quant à la substance grise du locus niger, à celle des noyaux rouges de
Stilling, on a usé de plus de réserve à leur égard, et, en l’absence de toute
donnée physiologique, on s’est abstenu de faire même des hypothèses sur
leur fonction.
è.Les parties blanches qui, dans l’isthmede l’encéphale, viennents’ajouter
aux cordons blancs médullaires prolongés, sont essentiellement représen¬
tées par les trois ordres de pédoncules cérébelleux ; or, nous verrons bien¬
tôt que les fonctions du cervelet, quoique mal définies encore, sont
certainement en rapport avec la motricité ; c’est pourquoi les pédoncules
cérébelleux paraissent présider à certaines coordinations des mouvements,
c’est-à-dire que leurs lésions ou leur excitation unilatérale produit une
perte d’équilibre et des mouvements dans un sens plus ou moins nettement
déterminé. Ces mouvements (de roulement, de rotation en rayon, de ma¬
nège, etc.) ont été beaucoup étudiés par les physiologistes, sans que les tra¬
vaux entrepris à ce sujet aient encore jeté une lumière parfaite sur les fonc¬
tions des organes en question. D’après les recherches de Prévost, les diverses
espèces de mouvements circulaires observés chez les animaux peuvent être
ramenées à deux groupes, le mouvement de manège et le mouvement giratoire
(ou roulement sur l’axe) ; tous les autres mouvements ne sont que des va¬
riétés de ces deux groupes. Brown-Séquard va plus loin encore ; pour lui
ces deux groupes ne sont eux-mêmes que le dérivé l’un de l’autre ; « Le
roulement n’est, en général, qu’une exagération du tournoiement (mouve¬
ment de manège), c’est-à-dire que lorsqu’il y a une diminution d’intensitéde
la cause qui produisait le roulement, cette même cause produit le tournoie¬
ment. » Quoi qu’il en soit, il importe de bien fixer le sens de ces expressions ; il
est très-facile de comprendre ce qu’on entend par un mouvement de manège
de gauche à droite, car alors l’observateur est censé placé au centre du
cercle décrit par l’animal ; mais il est souvent difficile de comprendre ce
que dit l’observateur en parlant de roulement de gauche à droite, ou de
droite à gauche. Ainsi que l’a fait remarquer L. Prévost, quelques observa¬
teurs paraissent avoir décrit le mouvement en se substituant à la place de
l’animal en expérience ; d’autres, au contraire, ont décrit sous le nom de
roulement le déplacement de l’animal sur le sol par rapport à un observa¬
teur regardant le train postérieur de l’animal. C’est ainsi que Vulpian con¬
sidère le mouvement de rotation quand il fait la remarque que le roulement
se fait en sens inverse du mouvement de manège ou du tournoiement. Nous
dirons donc, pour bien fixer les termes que, « dans le mouvement de rota-
NERFS. — PHYSIOLOGIE DU SYSTÈME N. — BULBE ET PROTUBÉRANCE. 589
tion (ou mouvement giratoire, ou roulement), l’animal tourne autour d’un
axe longitudinal qui traverserait le corps dans sa longueur ; cette rotation
commence par une chute sur un côté, et le sens de la rotation est déter¬
miné par le côté par lequel a débuté la chute » (Beaunis). Enfin, outre le
mouvement de manège, qui n’a pas besoin d’être défini, et le mouvement
de rotation proprement dit (rotation sur l’axe), on a encore décrit un mou¬
vement de rotation en rayon de roue. « Dans ce cas, l’animal tourne autour
du train postérieur qui sert d’axe, la tête se trouvant à la circonférence du
cercle. Ce mode de rotation ne se produit du reste qu’assez rarement. »
Ces mouvements de rotation se produisent dans les cas de lésions expé¬
rimentales ou pathologiques des pédoncules cérébelleux ; ils sont varia¬
bles selon que tel ou tel pédoncule a été atteint, et selon que la lésion a
porté sur telle ou telle de ses parties. — 1° La lésion d’un pédoncule céré¬
belleux moyen détermine la rotation autour de l’axe ; si la lésion atteint la
partie postérieure, la rotation se fait du côté lésé (Magendie) ; si c’est la
partie antérieure qui est atteinte, la rotation se faitdu côté opposé. — 2° La
lésion des pédoncules eérébelleux inférieurs ne produit que rarement des
mouvements circulaires, mais amène l’animal à prendre une attitude par¬
ticulière et qui rentre dans l’ordré général des phénomènes précédents :
le chien, par exemple se roule en cercle du côté de la lésion, c’est-à-dire
que le corps s’incurve en arc de ce côté. Cette lésion, comme l’a démontré
Brown-Séquard, ne produit pas de trouble de la sensibilité; on ne peut
donc considérer les corps restiformes (pédoncules cérébelleux inférieurs)
comme des voies centi'ipètes prolongeant jusque dans le cervelet les con¬
ducteurs sensitifs de la moelle, ainsi que l’avait pensé Longet. — 3° La
lésion d’un pédoncule cérébelleux supérieur produit un mouvement de
manège du côté opposé au pédoncule atteint ; mais ce mouvement ne se
produit que quand on a lésé non-seulement le pédoncule cérébelleux supé¬
rieur {processus cerebelli ad testes), mais encore une partie du pédoncule
cérébral sous-jacent. Lorsque le pédoncule cérébelleux est seul atteint, les
phénomènes seraient tout autres, d’après Curschmann : cé physiologiste a
expérimenté sur des chiens en s’efforçant de sectionner uniquement l’un
des pédoncules cérébelleux supérieurs, avec des précautions opératoires
pour l’indication desquelles nous renvoyons le lecteur au mémoire original.
Dans ces conditions, il a vu l’animal tomber sur le côté correspondant du
corps (n’oublions pas que les pédoncules cérébelleux supérieurs s’entre¬
croisent avant d’arriver aux noyaux encéphaliques, lesquels agissent d’une
façon croisée sur la périphérie, de sorte que ce double entre-croisement se
détruit) et rester dans cette attitude jusqu’au moment delà mort; essayait-
on de le coucher sur le ventre, il tournait sur lui-même dès qu’on cessait
de le maintenir et il reprenait sa première attitude. Ce n’est que lorsque la
lésion avait atteint en outre les hémisphères cérébelleux ou la protubé¬
rance, que l’on voyait survenir des mouvements de rotation en même
temps que les yeux se déviaient.
L’opinion la plus vraisemblable] pour expliquer les mouvements de ro¬
tation déterminés par les lésions unilatérales d’une partie de l’encéphale,
NERFS. — PHYSIOLOGIE DU SYSTÈME N.— CERVELET.
est celle qui fait dépendre ces mouvements d’une tendance au vertige,
provoquée par la rupture de l’équilibre fonctionnel des deux moitiés symé¬
triques de la région de l’encéphale qui est lésée, soit qu’on admette, dans
chacun des pédoncules de chaque côté, l’existence d’une force tendant à
faire tourner l’animal dans un sens, soit qu’au lieu de forces excitatrices,
on admette l’existence de forces modératrices dans chaque ordre de pédon¬
cules ; en tout cas, comme une simple piqûre peut produire les mouve¬
ments de roulement et que dans ce cas l’abolition des fonctions de la par¬
tie piquée ne saurait être mise en question, il semble plus rationnel d’ad¬
mettre, d’une manière générale, que ces phénomènes sont dus à une
excitation, plutôt qu’à une paralysie (suppression de fonction) des pédon¬
cules. Les expériences instituées à ce sujet par Vulpian ont fait connaître un
certain nombre de faits non signalés as'ant lui, entre autres la coexistence
assez fréquente de la tendance au mouvement de rotation sur l’axe lon¬
gitudinal du corps, avec la tendance au mouvement de rotation en circuit
plus ou moins restreint, observation que Vulpian a faite sur les mammi¬
fères, les têtards de grenouille, les grenouilles elles-mêmes et les poissons,
et qui a été plus tard faite aussi par Baudelot sur ces derniers animaux.
C’est qu’en effet les mouvements de rotation produits par des lésions uni¬
latérales del’isthme encéphalique sont aussi apparents chez les vertébrés infé¬
rieurs que chez les mammifères : ce sont tantôt des mouvements de manège,
tantôt un mouvement giratoire ou de rotation sur l’axe. D’après les recher¬
ches récentes de Prévost, le sens du mouvement sur l’axe est le même que
celui de manège, et ces deux mouvements s’exécutent dans le sens indiqué
par la déviation des yeux. Si le sens de la rotation est variable dans ce cas,
suivant le point de l’isthme qui a été atteint, c’est que les entre-croisements
des fibres nerveuses ne sont pas encore complets au niveau de l’isthme;
ils se complètent à mesure que l’on monte vers les noyaux des hémisphè¬
res. Enfin, Prévost a remarqué qu’il n’est pas rare d’observer, pendant les
premiers moments qui suivent l’opération, un mouvement de manège dans
le sens opposé à celui qui s’établit définitivement quelques instants plus
tard.
Cervelet. — Nous ferons suivre l’étude des fonctions des pédoncules
cérébelleux de celle de la physiologie du cervelet, vu les grandes analogies
qui existent entre les phénomènes que produisent les lésions de ces organes
voisins.
L’ablation du cervelet sur des pigeons produit une véritable ataxie des
mouvements. « Les mouvements volontaires ne sont pas abolis, mais ils
se font sans règle et d’une façon incertaine ; l’animal s’agite continuelle¬
ment, mais il ne peut ni marcher, ni voler, et le trouble et le désordre des
mouvements sont d’autant plus prononcés que l’extirpation est plus com¬
plète ))(Beaunis). Cette expérience, qui réussit moins bien sur d’autres ani¬
maux, même de la classe des oiseaux, nous démontre en tout cas les deux
faits, en partie négatifs, qui constituent ce que nous savons de plus précis
sur les fonctions du cervelet : 1“ cette masse encéphalique, relativement si
considérable sur les animaux supérieurs, ne prend cependant aucune part
NERFS. — PHYSIOLOGIE DU SYSTÈME N. — CERVELET. 591
aux fonctions intellectuelles proprement dites, aux manifestations de la sen¬
sibilité, de la mémoire, de la volonté ; 2“ les fonctions du cervelet sont en
rapport avec la motricité.
1° Le cervelet ne prend aucune part aux actes de l’intelligence pi-opre-
ment dite. Mais ne joue-t-il aucun rôle dans le mécanisme de certains
instincts? On sait que Gall faisait du cervelet le centre de V amour phy-
sique, de la passion érotique. Malgré des expériences et des observations
contradictoires de Leuret, de Ségalas, de Gombette et de Vulpian, nous
voyons plusieurs arguments empruntés à l’expérimentation et à la clinique
par Budge, Valentin, Wagner, Lussana, apporter peut-être quelque appa¬
rence de réalité à l’hypothèse de Gall, et assigner, mais au lobe moyen seu¬
lement (plus constant dans la série animale), un rôle important dans les
manifestations et l’exercice de l’instinct génital.
2“ C’est essentiellement comme appareil coordinateur des mouvements,
que le cervelet paraît jouer un rôle important. C’est ce qui résultait déjà
anciennement des expériences de Rolando et, plus tai’d, des recherches si
nombreuses de Flourens ; c’est ce que confirme l’expérience ■ sus-indiquée
sur le pigeon. Cette manière de voir a été adoptée aujourd’hui par la plu¬
part des physiologistes ; mais quant au mode de fonctionnement de cet
appareil coordinateur, quant aux localisations de ses divers éléments, nous
n’avons encore, à ce sujet, que des résultats peu significatifs.
D’une part, on ne saurait plus aujourd’hui regarder le cervelet comme
le centre de la sensibilité musculaire, ainsi que Lussana l’énonçait récem¬
ment encore; on ne peut pas non plus admettre, avecLuys, qu’il soit l’ori¬
gine de la force motrice, de « cette force nerveuse spéciale qui se dépense
en quelque point que ce soit de l’économie, chaque fois qu’un effort mo¬
teur involontaire se produit », car ce serait là ou bien se payer de mots,
ou bien méconnaître étrangement le rôle des actes réflexes médullaires. —
D’autre part, les faits expérimentaux ne nous donnent que des renseigne¬
ments négatifs sur les fonctions des parties grises des hémisphères céré¬
belleux, car les troubles de la coordination locomotrice ne se manifestent
que si les parties profondes du cervelet ont été lésées ; bien plus, Vulpian
etPbilippeaux n’ont produit aucun trouble de locomotion sur les poissons
par l’ablation du cervelet. Rappelons enfin que la physiologie de la moelle
et du bulbe nous a fourni presque tous les éléments suffisants pour nous
rendre compte du mécanisme réflexe de la locomotion, et nous compren¬
drons alors combien est encore problématique la physiologie du cervelet.
— Des recherches plus récentes, entreprises parallèlement aux essais d’ex¬
citation directe de la substance grise des hémisphères, ont peut-être ou¬
vert la voie qui permettra de porter directement l’expérimentation sur la
lamelle grise des feuillets cérébelleux ; mais ces expéi’iences, notamment
celles de Nothnagel, nous laissent également indécis sur la nature précise
des fonctions à attribuer au cervelet. En effet, d’une part, cet auteur ar¬
rive à ces résultats, à savoir que le cervelet est excitable mécaniquement
par des piqûres d’épingle, et qu’on peut ainsi déterminer des phénomènes
de mouvement en portant ces excitations sur diverses parties des hémi-
592 NERFS. — physiologie du système n. — tuberc. quadrijumeaux.
sphères et du vermis, sans qu’il soit nécessaire d’atteindre les parties
profondes avoisinant les expansions pédonculaires ; mais, d’auti-e part,
après avoir constaté que l’irritation mécanique d’un hémisphère provoque
des mouvements d’abord dans le même côté du corps, puis dans
l’autre, et que l’excitation du vermis sur la ligne médiane produit des
mouvements bilatéraux, le même physiologiste est forcé de reconnaître
que la destruction de la plus grande partie d’un hémisphère, et même de
la plus grande partie des deux hémisphères peut avoir lieu sans amener
aucune manifestation particulière. En portant l’excitation électrique sur le
cervelet, chez le lapin, D. Ferrier pense avoir démontré que ce centre
nerveux coordonne les mouvements des globes oculaires : en effet, dit-il,
l’application des électrodes sur la partie antérieure de l’un des lobes laté¬
raux s’accompagne de nystagmus.
Tubercules quadrijumeaux. — Les excitations portées dans la région des
tubercules quadrijumeaux donnent lieu à des troubles du mouvement
(Serres, Flourens), mais ces effets paraissent tenir à ce que les pédoncules
cérébraux, ou tout au moins les pédoncules cérébelleux supérieurs sont
fatalement atteints dans les expériences de ce genre. C’est qu’en effet les
blessures des pédoncules cérébraux et même celles des hémisphères céré¬
braux (dont ils représent les fibres afférentes et efférentes) produisent aussi,
soit dit en passant, des mouvements de rotation qui, du reste, rentrent
tous dans la variété des mouvements de manège, le cercle décrit étant
plus ou moins grand. D’après les expériences de Prévost, ce mouvement
de manège aurait lieu, dans ce cas, invariablement du côté de l’hémisphère
lésé. Ce mouvement devient plus manifeste quand on atteint les couches
profondes de l’hémisphère (corps strié, couches optiques et enfin pédon¬
cule cérébral). Il n’y a donc pas à parler avec certitude des tubercules
quadrijumeaux, comme organes coordinateurs des mouvements généraux.
— Il en est tout autrement de leur fonction relativement à la coordination
des mouvements particuliers des globes oculaires ; toutes les expériences
établissent, d’une manière concordante, que les tubercules quadrijumeaux,
dont l’anatomie établit si nettement, du moins pour les tubercules anté¬
rieurs, les relations avec les nerfs optiques, sont les centres réflexes des
mouvements de l’iris, des mouvements de l’accommodation, c’est-à-dire
des mouvements intra-oculaires, d’une part, et, d’autre part, des mouve¬
ments du globe en totalité. Si on enlève à un pigeon toutes les parties de
l’encéphale situées au-dessus et en avant des tubercules quadrijumeaux,
l’animal, du moment que ces tubercules sont intacts, ainsi que leurs con¬
nexions avec les nerfs optiques, les pédoncules cérébraux et la protubé¬
rance, l’animal présente encore des contractions de l’iris sous l’influence
des variations de lumière : il suit de l’œil et de la tête une flamme brillante
qu’on fait mouvoir devant lui. D’après Adamuck, « l’excitation du tuber¬
cule antérieur droit produit la rotation à gauche des deux yeux ; si la par¬
tie antérieure est seule excitée, les lignes du regard se dirigent horizontale¬
ment ; si c’est la partie moyenne, les lignes du regard se dirigent en haut
et la pupille devient plus large ; si l’excitation porte plus en arrière, cette
NERFS. — PHYSIOLOGIE DU SYSTEME N. — COUCHE OPTIQUE. 593
position s’unit avec la convergence des deux yeux ; enfin, si la partie tout
à fait postérieure est excitée, la convergence augmente , les lignes de re¬
gard se dirigent en bas et la pupille se rétrécit » (Beaunis). Aux mouvements
oculaires que produit l’excitation des tubercules quadrijumeaux se joignent
souvent des mouvements des membres et du tronc, peut-être tout simple¬
ment parce que le courant électrique (excitation électrique) est allé
atteindre les parties sous-jacentes. C’est ainsi, sans doute, que dans ses expé¬
riences Ferrier a observé que l’excitation électrique des tubercules quadri¬
jumeaux (chez le chien) provoque instantanément un violent opisthotonos
avec serrement des mâchoires, dilatation des deux pupilles. En agissant
isolément sur chaque tubercule, on obtient des effets croisés et bilatéraux ; '
l’irritation, sur un lapin, du tubercule antérieur droit produit la dilatation
des deux pupilles, l’extension de la nuque, du dos et des jambes, mais les
membres gauches s’étendent plus fortement que les droits.
Couches optiques. — La physiologie des couches optiques est encore
aujourd’hui entourée d’obscurité, malgré les travaux nombreux dont ces
gros noyaux encéphaliques ont été l’objet. Nous ne nous arrêterons pas sur
l’étude des mouvements de manège ou de rotation que leurs lésions
peuvent amener, parce que ces troubles du mouvement peuvent être dus à
ce que la lésion a atteintiCn même temps les pédoncules cérébraux sous-
jacents, ou les pédoncules cérébelleux qui pénètrent les couches optiques.
Nous ne nous arrêterons pas non plus à discuter l’opinion de Serres qui
plaçait dans les couches optiques les centres des mouvements des membres
antérieurs et dans les corps striés ceux des mouvements des membres
postérieurs ; ni les faits expérimentaux ni les faits cliniques n’ont confirmé
cette manière de voir.
Aujourd’hui deux opinions principales, et qui ne sont pas sans rapport
i’une avec l’autre, méritent principalement d’être indiquées ici relative¬
ment aux fonctions des couches optiques : c’est l’opinion de Luys, en
France, celle de Meynert, en Allemagne.
D’après Luys, nous l’avons dit précédemment, la couche optique est
formée par quatre noyaux gris placés superficiellement et qui, d’après
leur.situation et leurs rapports anatomiques, sont classés par cet auteur en :
— 1' Noyau antérieur ; du volume d’un gros pois, ce noyau reçoit les
fibres blanches qui composent le tænia semi-circulaire et qui, par leur
■extrémité inférieure, plongeraient dans un ganglion olfactif placé dans le
point où la racine blanche externe de l’olfactif pénètre dans la substance
cérébrale (derrière l’origine de la scissure de Sylvius) ; ce noyau antérieur
■serait donc, dit Luys, en rapport avec la réception et l’élaboration des im¬
pressions olfactives. — 2° Noyau moyen; plus volumineux que le précédent
et placé immédiatement derrière lui, ce noyau serait en connexion avec
les corps genouillés, c’est-à-dire avec les nerfs optiques, et il serait un
lieu d’élaboration des sensations visuelles, qui de là seraient transmises
■dans les circonvolutions des régions antérieures et externes du cerveau (?)
— 3° Noyau médian; placé profondément dans l’épaisseur des couches
optiques, ce centre recevrait la plupart des fibres centripètes médullaires,
HOÜV. DICT. DE MÉD. ET CHIR. XXIII. - 38
594 NERFS. — physiologie du système n. — couche optique.
et, par suite, les impressions de la sensibilité générale. — 4“ Noyau posté¬
rieur ; placé en arrière et un peu au-dessus du précédent, ce centre serait
spécialement destiné à recevoir les impressions acoustiques. — La couche
optique, avec ses centres distincts pour chaque espèce de sensibilité, se¬
rait donc un lieu deréception des impi’essions sensitives : « les impressions
sensorielles, dit Luys^ soit qu’elles émanent des plexus de la périphérie
sensorielle, soit qu’elles soient irradiées des différents appareils de la vie
végétative, traversent la série de ganglions qui se trouvent sur le trajet des
différents nerfs sensitifs et y subissent des modifications successives. Après
avoir été ainsi successivement perfectionnées et épurées, ces impressions
viennent toutes se concentrer dans les cellules ganglionnaires des différents
centres de la couche optique. Ces noyaux absorbent ces impressions, les
travaillent en quelque sorte, en leur faisant subir une action métabolique
qui, en leur donnant une forme nouvelle, les rend plus perfectionnées et
plus assimilables pour les éléments de la substance corticale où elles vont
se répartir. » Peut-êti’e le lecteur sera-t-il plus heureux que nous, et
pourra-t-il comprendi’e le but et le mécanisme de cette sorte de digestion
des impressions sensitives. Pour notre part, nous concevons bien que
sur le trajet des conducteurs sensitifs se trouvent interposées des masses
centrales dans lesquelles ces impressions donnent lieu à des actes réflexes
plus ou moins complexes, plus ou moins coordonnés; qu’il y ait là éla¬
boration, on peut le dire, puisque, en un mot, la sensation y est transfor¬
mée en mouvement ; mais nous ne saurions même entrevoir la nécessité
de cette élaboration, de cette transformation métabolique des sensations, ■
du moment qu’elles restent sensations et doivent achever de parcourir
leur trajet comme excitations centripètes jusqu'aux centres perceptifs
proprement dits, c’est-à-dire jusqu’à la substance grise des hémisphères.
— Enfin, nous devons ajouter que la théorie de Luys sur les fonctions des
couches optiques est principalement déduite de connexions anatomiques
dont la plupart sont encore très-hypothétiques, dont quelques-unes, et no-,
tamment les connexions centrales des nerfs olfactifs, sont tout autres que
celles conçues par l’auteur.
Les faits pathologiques invoqués à l’appui de cette théorie sont difficiles à
interpréter, parce que les lésions des couches optiques atteignent, soit di¬
rectement, , soit indirectement, les faisceaux blancs (capsule opto-striée :
voy. ci-dessus, p. 473] situés en dehors d’elles, et qu’il paraît bien démontré :
aujourd’hui que ces faisceaux blancs sont des conducteurs des impressions
sensitives.— Nous en dirons autant des lésions expérimentales produitês par
E. Fouvnié sur des animaux, en pratiquant des injections interstitielles
selon le procédé général déjà indiqué par Beaunis: en -injectant, après perfo¬
ration du crâne, dans la substance cérébrale, quelques gouttes d’une solution
caustique de chlorure de zinc, colorée en bleu avec de l'aniline, ou une so¬
lution concentrée de soude caustique colorée avec du carmin, on produit
sur des, chiens. des troubles divers qui ont été soigneusement notés; puis, •
l’animal ayant été sacrifié et autopsié, les résultats de l’observation des
symptômes ont été disposés sous forme de tableau en regard des lésions re- :
NERFS. — PHYSIOLOGIE DU SYSTÈME N. — COUCHE OPTIQUE. 595
connues à l’autopsie. De trente-six expériences de ce genre, Fournié conclut
que les couches optiques sont des centres de perception. Le sentiment, dit
Fournié, a été aboli cinq fois sur sept lorsqu’il y a eu destruction totale
d’une couche optique ; le sens de l’odorat a été aboli par la lésion de la
partie antérieure des couches optiques ; le sens de l’ouïe a été détruit avec
la lésion du tiers postérieur de la couche optique. Mais ces injections de
substances caustiques sont passibles d’une objection capitale : non-seule¬
ment le caustique détruit la partie dans laquelle il est déposé, mais il étend
son action sur les parties voisines et jusqu’à une distance qu’il est im¬
possible de préciser, de telle sorte que ces lésions prétendues localisées
sont au contraire extrêmement diffuses et qu’il est impossible d’en tirer
des déductions rigoureuses. Comme preuve de cette extension extrême de
l’action du caustique, nous nous contenterons de citer les lignes suivantes ■
empruntées au mémoire même de Fournié: « Dans les observations clini¬
ques, on ne voit jamais la destruction d’une seule couche optique entraîner
avec elle la perte du sentiment; cette abolition ne se manifeste que lorsque
les deux couches optiques sont complètement détruites. Nous ne pouvons
attribuer cette différence qu’à la manière dont la lésion est produite dans
les deux cas : les couches optiques sont unies l’une à l’autre par un pro¬
longement transversal de leur propre substance, qui, chez le chien, est re¬
lativement très -volumineux. Ür il n’est pas possible d’admettre que, dans
ces conditions, l’injection caustique borne son action à un seul côté; soit
que, par une sorte de rayonnement, l’influence du caustique s’étende jus¬
qu’au côté opposé, soit que la destruction des vaisseaux sanguins et des
tissus d’un côté retentisse dans la partie homologue du côté opposé, il
n’en est pas moins vrai que cette influence est réelle, car toutes les fois que
nous avons détruit une couche optique, nous avons trouvé celle du côté
opposé fortement injectée ou ramollie. » (Fournié, op. cit., p. 81 et 82.)
D’autres expérimentateurs ont entrepris des recherches semblables en
faisant usage de liquides caustiques à action peut-être moins diffuse.. C’est
ainsi que H. Nothnagel a expérimenté en injectant, au moyen d’une se¬
ringue de Pravaz, dans les centres nerveux une fraction de goutte d’acide
chromique ; il a fait notamment plus de quarante expériences de ce genre :
sur les couches optiques. Ces lésions ont donné lieu à quelques troubles
moteurs mal définis ; jamais il n’a eu à observer d’anesthésie, mais peut-
être parfois un peu d’hyperalgésie du côté opposé à la lésion.
Meynert, d’après des considérations anatomiques, fait des couches opti- ,
ques un centre réflexe des mouvements inconscients. D’après cet auteur et
d’après Wundt, « les couches optiques se comporteraient ayec la surface ;
sensible tactile comme les tubercules quadrijumeaux avec le nerf optique ;
elles seraient les centres de relation des impressions, tactiles et des mouve¬
ments de locomotion. Les impressions tactiles (etmusculaires?) ainsi trans¬
mises à la couche optique seraient inconscientes et provoqueraient seule- .
ment , par action réflexe, des mouvements de certains groupes de muscles. .
Les transmissions motrices qui partent des couches optiques subiraient
un entre-croisement partiel. » (Beaunis, Physiologie, p. 1002).
596 NERFS. — physiologie du système n, — hémisphères cérébraux.
CORPS STRIÉS. — Les corps striés sont incontestablement des centres mo¬
teurs ; à part l’opinion d’Audiffrent, appuyée sur une observation cliniquede
Sémerie, et d’après laquelle la partie externe du corps strié serait le centre
des perceptions de chaleur, tous les physiologistes ont toujours été d’ac¬
cord pour faire des corps striés des centres des mouvements des membres ;
les divergences se sont produites seulement quand on a voulu en faire
les centres de certains mouvements particuliers ; c’est ainsi que Serres en
faisait les centres des mouvements des membres abdominaux; c’est ainsi
que Magendie admettait dans les corps striés un centre présidant aux mou¬
vements de recul. Aujourd’hui on a renoncé à ces distinctions trop subtiles,
en désaccord avec les résultats expérimentaux et cliniques, mais on a nette¬
ment établi que les corps striés donnent passage et peut-être naissance
aux fibres qui commandent les mouvements volontaires. Chez l’homme, la
lésion du corps strié droit s’accompagne toujours d’une paralysie du mou¬
vement du côté gauche, et vice versa. Les recherches expérimentales amè¬
nent à la même conclusion, pour le noyau caudé (extra-ventriculaire)
comme pour le noyau lenticulaire (intra- ventriculaire). Nothnagel a
observé, chez les lapins, qu’après la destruction des noyaux lenticulaires,
l’animal est privé du mouvement volontaire; il admet, en conséquence,
que ces noyaux constituent un carrefour où passent les nerfs des impul¬
sions psycho-motrices. Les résultats sont les mêmes pour les noyaux cau-
•dés. D’après Ferrier, l’application des électrodes sur ces noyaux détermine
chez le chien un pleurosthotonos très-énergique. Carville et Duret ont pra¬
tiqué avec succès l’extirpation complète du noyau et ont produit une para¬
lysie du mouvement, une hémiplégie dans le côté opposé.
HÉMISPHÈRES cÉRÉBAüx. — Les hémisphères cérébraux sont les organes
qui, sous l’influence des sensations amenées par les diverses voies nerveuses
centripètes, deviennent le siège de phénomènes centraux dont les mani¬
festations périphériques sont désignées sous les noms de manifestations de
l’instinct, de V intelligence, de la volonté.
Les vivisections sont on ne peut plus explicites à ce sujet, et les belles
expériences de Flourens ont montré de la manière la plus évidente qu’un
animal privé de ses lobes cérébraux prend un. air assoupi, n’a plus de
volonté par lui-même, ne se livre plus à aucun mouYement spontané.
Ouand on le frappe, quand on le pique, il se meut comme un animal qui se
réveille, mais ces mouvements offrent un caractère automatique, c'est-à-
dire qu’ils sont directement en rapport avec le genre d’excitation produite
et ne présentent jamais ces mille variétés capricieuses des mouvements de
f animal intact. Si c’est un oiseau, il ne vole que quand on le jette en l’air,
soutient, par quelques battements d’aile, sa chute vers la terre, et puis
retombe dans son immobilité. Si c’est une grenouille, elle ne saute que
quand on la touche. Ainsi les excitations portées sur ces animaux produi¬
sent bien des réactions; mais, ne se combinant pas avec des sensations
antérieurement perçues, les réactions qu’elles produisent n’ont plus aucun
caractère de phénomènes raisonnés, voulus, de phénomènes intellectuels,
en un mot. L’animal s’échappe sans but; il n’a plus de mémoire et va se
NERFS. — PHYSIOLOGIE DU SYSTÈ.WE N. — HÉMISPHÈRES CEREBRAUX. 597
heurter à plusieurs reprises et indéfiniment au même obstacle. Un pigeon
privé de ses lobes cérébraux mourra de faim auprès d’un tas de graines
qui composaient sa nourriture ordinaire ; si même on plonge son bec et sa
tête au milieu de ces graines, il n’aura jamais l’idée de les saisir avec son
bec ; ce n’est pas que ces objets ne fassent impression sur sa rétine, car il
suit encore de l’œil une lumière qu’on promène devant lui ; mais les sensa¬
tions lumineuses ne viennent plus se combiner à la sensation générale de
faim, pour donner naissance à cette idée, résultat de l’instinct ou de l’expé¬
rience, à savoir que la faim sera calmée par l’ingestion de ces graines. Mais
si l’on introduit ces graines au fond du bec de l’animal, leur présence excite
les actes réflexes qui ont pour origine la sensibilité de la région, les graines
sont dégluties, puis digérées. On peut ainsi consei’ver longtemps les oiseaux
privés de leurs lobes cérébraux, à condition de suppléer à tous les actes
instinctifs dont ils ont perdu l’organe.
Onimus a bien étudié ce caractère de nou-spontanéité que présentent les
mouvements chez les animaux inférieurs (grenouilles) après ablation des
hémisphères cérébraux. Cette ablation ne rend impossible aucun des mou¬
vements que peut effectuer l’animal intact, mais ces mouvements présen¬
tent alors des caractères particuliers : ils sont plus réguliers, parce qu’aucune
influence psychique ne venant les modifier, l’appareil locomoteur est mis
en jeu sans entraves. De plus, les mouvements qui s’exécutent alors se font
fatalement après certaines excitations ; ils ne peuvent plus ne pas se faire :
il faut que, par exemple, la grenouille mise dans l’eau nage, et que le
pigeon jeté en l’air vole. La grenouille continue son mouvement de natation
jusqu’à ce qu’elle rencontre un obstacle : on dirait un ressort qui a besoin,
pour agir, d’une première impulsion et qui s’arrête à la moindre résistance
(Onimus).
Mais si nous constatons que l’intelligence, l’instinct, la volonté ont pour
siège les hémisphères cérébraux, il devient plus difficile de préciser le méca¬
nisme intime de ces phénomènes, surtout lorsqu’on en aborde l’analyse chez
des animaux supérieurs où apparaissent à un plus haut degré les actes intel¬
lectuels les plus complexes Ails phénomènes psychiques. Il est bien évident que
tous ces actes, par le fait même de leur origine première (sensation), de la
manière dont sont reliées ces origines premières (mémoire des sensations pré¬
cédentes), et enfin par leurs manifestations définitives (mouvements volon¬
taires, volonté), tous ces actes intellectuels ou psychiques se réduisent à des-
phénomènes de perception sensitive, de mémoire, et de transforination de sen¬
sibilité en mouvement, c’est-à-dire en définitive à des actes nerveux réflexes
plus compliqués que ceux que nous avons étudiés dans les autres parties
du système nerveux. Mais en comparant ces actes réflexes cérébraux aux
autres actes réflexes inférieurs, il ne faut pas croire qu’on a immédiatement
levé toutes les difficultés de ces études où la physiologie etla psychologie se-
rencontrent sur un terrain commun, et il faut surtout éviter de se payer
de mots, et de croire qu’une métaphore est une explication. C’est ce que-
ne paraît pas avoir toujours pu éviter Luys, lorsqu’il dit que la sensibilité'
consciente est la propriété en vertu de laquelle la cellule nerveuse céré-
598 NERFS. — physiologie dü système m. — hémisphères cérébraux.
braie sent l’excitation et réagit en vertu de ses affinités intimes ; lorsqu’il
parle, pour expliquer le phénomène de la mémoire, d’une phosphorescence
organique par laquelle les éléments nerveux conservent leurs vibrations ;
lorsqu’il dit encore, à propos de phénomènes plus généraux : « Cette espèce
de catalepsie histologique, qui polarise en quelque sorte les cellules ner¬
veuses dans la situation où elles ont été immédiatement placées lors de leur
imprégnation première, n’est pas seulement un phénomène unique qui se
rencontre dans les régions périphériques du système nerveux; on la ren¬
contre aussi avec un développement croissant dans les régions centrales
du système où alors elle apparaît avec des caractères tellement accusés,
tellement fixes, que l’on peut dire que c’est elle qui, dans la moelle, domine
les manifestations de la vie automatique et, dans le cervau, dirige celles de
l’activité intellectuelle. « Un pareil langage donne trop facilement prise aux
critiques des philosophes, aujourd’hui peu nombreux du reste, qui ne
voient qu’avec peine la physiologie s’emparer du champ réservé jusqu’à
présent à la métaphysique. — Avant d’aborder l’étude des actes intimes de
l’intelligence, il faut préciser exactement les conditions de leurs manifes¬
tations ; nous ne connaissons en somme l’essence d’aucune des propriétés
des tissus ; nous ignorons par exemple en quoi consiste le phénomène in¬
time de la contraction musculaire ; mais du moins nous avons déterminé
toutes les conditions de sa manifestation. Il faut procéder de même pour la
physiologie des centres encéphaliques, siège de l’intelligence et des actes
psychiques. « Le physiologiste, dit Cl. Bernard après avoir rappelé les diverses
hypothèses faites sur la nature de la sensibilité consciente, le physiolo¬
giste ne doit pas s’ari-êter, pour le moment, à ces interprétations ; il lui
suffit de savoir que les phénomènes de l’intelligence et de la conscience,
quelque inconnus qu’ils soient dans leur essence, quelque extraordinaires
qu’ils nous apparaissent, exigent, pour se manifester, des conditions orpa-
niques ou anatomiques, à%sconàiXionsphysiques&ichimiques, qui sont acces¬
sibles à ses investigations, et c’est dans ces limites exactes qu’il circonscrit
son domaine » (Discours à l’Académie française). La manière dont ces pro¬
blèmes se posent aujourd’hui, dans ce qu’ils ont d’accessible à nos moyens
et à nos méthodes de recherches, a été très-nettement définie par un auteur
auquel nous emprunterons dans la suite de cette étude de nombreuses cita¬
tions ; « Au xviU siècle, dit Th. Ribot {Étude psychologique sur Vhérédité,
Paris, 1873), la question de « l’union de l’âme et du corps » s’est posée
sous une forme qui la rendait insoluble. C’était un problème de métaphy¬
sique. On reconnaissait deux substances, le corps et l’esprit ; entre elles,
un abîme ; tous leurs caractères s’opposaient un à un ; puis, comme il est
naturel, on se trouvait incapable de réunir ce qu’on avait si bien désuni. —
Du jour où les progrès de la physiologie ont montré que le système nerveux
est la condition physique des phénomènes moraux, que toute variation de
l’un est liée à une variation de l’autre, les recherches sur la corrélation du
physique et du moral ont eu une base solide, parce qu’elles ont pu s’ap¬
puyer sur quelque chose qui est le corps, tout en étant l’instrument de
l’âme. Ainsi s’explique l’invasion toujours croissante de lanévrologie dans
NERFS. — PHYSIOLOGIE DD SYSTÈME N. — HÉMISPHÈRES CÉRÉBRàDX. 599
la psychologie. — Ce n’est pas tout : un dernier progrès, qui paraît réalisé
aujourd’hui chez tous les partisans de l’expérience, consiste à substituer
m point de vue métaphysique le point de vue expérimental, à l’antithèse de
deux substances l’antithèse de deux groupes de phénomènes ; en sorte que
le problème consiste à rechercher non plus quel rapport il y a entre le
corps et l’àme, mais quel rapport il y a entre un groupe de phénomènes
ramenés à cette unité qu’on appelle la vie, et un groupe de phénomènes
ramenés à cette unité qu’on nomme le moi. »
Malheureusement si la voie est nettement indiquée, il faut reconnaître
que ces études sont encore tout à fait à leur début. Nous ne saurions nous
arrêter ici à l’analyse des travaux des psychologues anglais, lesquels se sont
le plus franchement engagés dans la voie physiologique. Après avoir posé
les principes précédents, nous nous contenterons de donner ici quelques in¬
dications moins sur la nature que sur les différentes [Qvm.&5A& sensations;
nous insisterons sur quelques points des phénomènes de mémoire ; quant
à. la volonté, sur laquelle nous ne possédons aucun fait précis d’analyse phy¬
siologique, nous rapporterons du moins, au paràgi’aphe consacré aux loca¬
lisations cérébrales, quelques faits expérimentaux ou cliniques, qui seront
comme les pierres d’attente de son étude dans l’avenir.
Sensations. — Les hémisphères cérébraux sont le siège du phénomène de
la perception des sensations sous l’influence d’excitations extérieures dont
l’action est transmise à ces hémisphères par les nei’fs périphériques et par
la moelle épinière. En effet, la perception ne se produit pas dans le som¬
meil pendant lequel le cerveau est à l’état de repos.
Les phénomènes de perception se divisent en ceux qui nous donnent des
renseignements précis sur les objets extérieurs : ce sont les sensations spé¬
ciales dont l’étude est faite à propos de chaque organe des sens {voy. Vision,
Odïe, etc.) ; et ceux nommés sensations générales, qui nous avertissent
seulement des modifications que subissent nos organes, sans nous donner
•de renseignements précis sur la nature des agents qui amènent ces modi¬
fications : la douleur est le type de cette seconde espèce de sensation. On
trouve du reste des transitions entre ces deux espèces de sensations, que
l’on nomme encore, les premières oôjecfires, et les secondes subjectives. —
Les sensations générales ou subjectives peuvent elles-mêmes présenter deux
formes ; dans la première forme, la sensation (de douleur par exemple) se
localise parfaitement, comme la sensation d’une brûlure sur un point cir¬
conscrit de notre surface cutanée ; dans la seconde forme, au contraire, la
sensation est vague et difficile à localiser, comme le malaise général que
fait éprouver le manque d’air, un commencement d’asphyxie. On a parfois,
pour établir la distinction entre ces deux formes de sensations générales,
donné à ces dernières le nom de sentiments (sentiment de la faim, de la
soif, etc.), réservant aux premières celui de sensations générales propre¬
ment dites. Nous avons vu précédemment (p. 550] que les sensations loca¬
lisées, sur quelque partie du trajet nerveux centripète que porte l’excitation
initiale, sont toujours rapportées par le cerveau, par la conscience, à la
périphérie des nerfs {sensations associées, p. 550; illusions des amputés;
hallucinations, etc.).
600 NERFS. — PHYSIOLOGIE du système N. — HÉMISPHÈRES CÉRÉBRAUX.
Nous ne connaissons pas plus les actes intimes de la perception cérébrale
que nous ne connaissons l’acte intime de la contraction musculaire; mais du
moins, avons nous dit, l’analyse expérimentale nous permet de préciserquel-
ques-unes des conditions médiates du phénomène dont le muscle est le siège;
il en est de même pour le phénomène cérébral. De plus l’expérience montre
qu’il y a une grande analogie dans la manière dont est réveillée la contrac¬
tilité musculaire et la manière dont est mise en jeu la faculté sensitive
des centres encéphaliques. Étudiant les manifestations sensitives que pro¬
voquent des excitations périphériques très-faibles, Ch. Richet a observé
que des excitations qui, isolées ou séparées l’une de l’autre par un long
intervalle, ne produisent pas d’effet sensitif, arrivent au contraire à pro¬
duire une sensation lorsqu’elles sont très-rapprochées. Supposons deux
excitations, celles, par exemple, que provoquent la rupture et la clôture
d’un courant de pile : si ces deux excitations sont très-éloignées l’une de
l’autre, le sujet en expérience ne percevra rien, ni à la rupture, ni à la
clôture ; mais si elles sont très-proches, il y aura une sensation unique et
réellement perçue, par suite de l’addition de ces deux forcés réunies. Sur
le muscle, les phénomènes sont tout à fait analogues ; aussi peut-on très-
légitimement comparer ce phénomène d’addition sensitive, grâce auquel
les excitations faibles s’accumulent dans les centres nerveux, au phéno¬
mène d’addition motrice, qui fait que chaque secousse musculaire vient
s’ajouter aux secousses précédentes et finit par produire un tétanos plus ou
moins complet. Règle générale, le nombre des excitations nécessaires pour
amener une perception cérébrale ou un mouvement musculaire est inver¬
sement propoi’tionnel à l’intensité et à la fréquence de ces excitations.
Ainsi, le travail des centres nerveux ressemble à beaucoup d’égards au
travail des muscles : il semble qu’il y ait dans l’intimité de ces deux tissus
comme une résistance à l’excitation, une sorte d’inertie qui fait que des
excitations faibles n’arrivent qu’à la longue à vaincre cette résistance.
Comme le dit Ch. Richet, il ne faut pas attacher à ces expressions plus de
valeur qu’elles n’en méritent; mais toujours est-il que l’expérience montre
entre le sentiment et le mouvement des analogies dont l’étude permettra
de mieux comprendre la fonction des centres nerveux sensitifs.
Mémoire. — Arrivées dans la substance des hémisphères cérébraux,
les impressions sensitives ayant donné lieu à l’acte mystérieux de la
■perception présentent encore ce phénomène particulier, qu’après avoir dis¬
paru, du moins en apparence, comme sensations présentes, actuelles, elles
peuvent reparaître par un mécanisme analogue à celui des sensations asso¬
ciées {voy. p. 550), c’est-à-dire sous l’influence d’une nouvelle excitation de
même nature ou de nature différente. Nous ne pouvons donner une expli¬
cation de ce phénomène, et c’est se payer de mots que de l’attribuer à une
phosphorescence des cellules sensitives ; ce n’est pas non plus apporter à
cette interprétation un grand élément de clarté que de dire que les impres¬
sions sensitives sont réviviscentes. Mais, quoi qu’il en soit, le fait, tel que
nous venons de le décrire, sinon de l’expliquer, n’en est pas moins réel, et
il faut chercher à s’en faire une idée et surtout à en saisir quelques lois.
NERFS. — PHYSIOLOGIK DU SYSTÈME N. — HÉMISPHÈRES CÉRÉBRAUX. 601
Pour ce qui est de l’idée que nous pouvons nous faire des actes de mé¬
moire, nous emprunterons à Ribot le passage suivant : « Une impression
faite sur le système nerveux, dit cet auteur {op. cit.), occasionne un
changement permanent dans les éléments cérébraux : l’impression ner¬
veuse n’est pas un phénomène momentané qui paraît et disparaît; c’est un
fait qui laisse après lui un résultat durable ; c’est quelque chose qui s’ajoute
à l’expérience antérieure et y reste à perpétuité . Il n’est pas aisé de dire
en quoi consiste ce quelque chose qui survit à nos perceptions. Pour le
désigner, le terme le moins impropre qu’on ait employé est celui de résidu,
parce qu’il n’implique aucune théorie quelconque, parce qu’il se borne à
constater un fait incontestable de notre vie mentale. Nous ne pouvons
supposer que ces résidus soient toujours présents à l’esprit, mais nous
pouvons supposer que tout acte mental laisse dans notre constitution, à la
fois physique et mentale, une tendance à se reproduire . L’idée chassée
de la conscience, n’est pas détruite, mais simplement transformée ; au lieu
d’être une idée présente, elle devient un résidu, représentant une certaine
tendance de l’esprit, laquelle est exactement proportionnée en force à
l’énergie de l’idée originlele.... L’oubli tient à ce que l’idée d’une chose se
met en équilibre avec les autres, et la réminiscence à ce que cette idée sort
de l’état d’équilibre, pour passer à celui de mouvement. Aucune idée ne se
perd, et toute opération de l’esprit, en vertu de laquelle une idée latente
passe à l’état actif, est un état de réminiscence . — L’imagination passive
est cette propriété qu’ont nos impressions sensorielles de se reproduire
d’elles-mêmes, quoique affaiblies, en l’absence de leur objet. A son plus
haut degré, elle devient l’hallucination qui objective nos états internes et
nous les présente comme des réalités externes ; ce qui donne lieu de croire
que l’imagination passive est, dans son mécanisme, une perception ren¬
versée, la perception allant du dehors au dedans, l’imagination du dedans
au dehors. — L’imagination active, celle du poète, de l’artiste, du savant
même, diffère moins qu’on ne le croirait de l’imagination passive, et la
langue commune n’a pas tort de les confondre sous un même nom. Ce qui
les caractérise toutes deux essentiellement, c’est la représentation vive. De
là vient que les grands artistes ont toujours été si près de l’hallucination
et de la folie, et que beaucoup ont dépassé les bornes de la raison. »
Mais la manière dont les faits les plus élémentaires de mémoire s’asso¬
cient, se combinent pour donner lieu à des phénomènes d’imagination, est
soumise à des lois qui nous montrent combien toute manifestation de
l’activité psychique est en rapport direct avec les connexions des éléments
anatomiques qui en sont le substratum, avec l’état de développement, d’inté¬
grité, de dégénérescence de ces éléments anatomiques. Un médecin anglais,
Dickson, s’est particulièrement attaché à cette étude ; il fait remarquer que
les souvenirs, qui sont, dit-il, le résultat de mouvements communiqués
par une cellule à une autre cellule, se reproduisent dans un certain ordre,
et cet ordre est toujours plus ou moins celui selon lequel nos impressions
ont été acquises. L’odeur d’une rose nous rappellera la couleur et la forme
de cette fleur, les trois sensations de l’odorat, de la vne et du toucher s’étant
602 NERFS. — physiologie du système n. — hémisphères cérébraux.
antérieurement produites ensemble. Comme le dit Dickson, le Inouvement
de la cellule affectée ne va pas se communiquer indifféremment à n’importe
quelle autre, mais il suit une marche qu’il a déjà parcourue, et c’est cette
marche s’effectuant dans un cerveau sain et peuplé d’innombrables impres¬
sions acquises qui constitue le phénomène cérébral que l’on peut appeler
association par relation, association d’idées. — Mais si les cellules céré-
bi’ales sont affectées par un état pathologique quelconque, l’imperfection
du phénomène normal amènera un retard ou une imperfection caractéris¬
tique dans ces associations. L’incohérence des idées peut s’expliquer sans
supposer une interruption des communications qui unissent les cellules
les unes aux autres ; il suffira, par exemple, que l’excitation qui s’étend des
unes aux autres rencontre des cellules peu excitables, dépourvues d’énergie
potentielle, selon l’expression de Dickson, et dans lesquelles elle n’éveillera
aucun mouvement, aucune impression. De là le défaut d’ordre naturel ou
habituel dans les idées, le défaut de transitions, l’incohérence en un mot.
Cet auteur qui, dans son travail sur la Matière et la force, considérées dans
leur relation avec les phénomènes de l’ordre mental et cérébral, a analysé
avec grand soin tous les phénomènes de det ordre pathologique, considère
la perte de la mémoire comme le résultat de ce qu’aucune impression,
communiquée par un nerf sensitif, ne peut faire une empreinte durable sur
les cellules. Dans ces conditions, dit-il, l’individu verra mais n’observera
pas, et les images passagères du présent ne trouveront point de demeure
dans son esprit. Les exemples sont communs : tel est le cas des paralytiques
généraux et des déments dont on trouve toujours après la mort le cerveau
graisseux ou atrophié. Quelquefois leur esprit devient une simple surface
où les images ne font que passer, et cela s’explique toujours ; c’est que la
vitalité des cellules est amoindrie, qu’elles sont encore capables de recevoir
le mouvement communiqué de l’extérieur, mais incapables de le commu¬
niquer aux cellules voisines, de sorte que les impressions se produisent
sans éveiller aucun souvenir, aucune association d’idées.
De l’étude des faits de mémoire chez un même individu, c’est-à-dire des
faits d’association d’idées dans un même organisme pensant, dans ce que
les psychologues appellent un moi, nous pouvons facilement passer à une
autre série de phénomènes, désignés sous le nom d’imitation, de contagion
nerveuse, dont les médecins se sont beaucoup occupés dans ces derniers
temps et sur lesquels Prosper Despine a publié récemment un travail riche
de faits et de considérations générales : nous résumerons seulement ici ces
considérations, dont du reste nous ne nous dissimulons pas le caractère
un peu hypothétique ; mais ces études sont d’un trop grand intérêt pour
que nous les passions- sous silence. Employant une comparaison qui n’a
d’autre but que de rendre sa pensée plus saisissable, Prosper Despine fait
l’emarquer que de même que la vibration d’une note fait vibrer la môme
note dans un instrument voisin, de même aussi la manifestation d’un sen¬
timent, d’une passion, e.xcite le même élément instinctif, le fait vibrer
pour ainsi dire, chez tout individu susceptible, par sa constitution morale,
d’éprouver plus ou moins vivement ce même élément instinctif. C’est ce
NERFS- — PHYSIOLOGIE DD SYSTEME N'. — HÉMISPHÈRES CÉRÉBRAUX. 603
que Prosper Despine appelle la contagion morale. La contagion des bons
exemples est un fait trop généralement reconnu pour qu’il soit nécessaire
d’insister sur sa démonstration. Ce qui a lieu pour les bons sentiments a
exactement lieu pour les mauvais. Des faits nombreux ont démontré que
lorsqu’un crime a un grand retentissement, on en voit toujours surgir un
grand nombre de semblables. C’est à l’époque où l’esprit public est occupé
par ces faits immoraux et par les exécutions capitales qui les rappellent,
que se produisent le plus grand nombre de crimes. Aussi, l’auteur que nous
venons de citer a-t-il cru devoir insister sur les dangers de la trop grande
publicité des procès criminels. — Nous trouvons ainsi toute une série de faits
physiologiques qui nous amènent insensiblement vers des cas patholo¬
giques où les actes d’imitation prennent un caractère si important, qu’on a
pu leur appliquer la qualification de contagion nerveuse. « Une personne
qui sourit, dit Prosper Despine, fait parfois sourire involontairement les
personnes qui la regardent, même sans que celles-ci s’en aperçoivent. Les
spectateurs de scènes mimiques prennent souvent les diverses expressions
de physionomie manifestées par l’artiste. La vue de certaines contractions
musculaires produit chez les témoins un état nerveux qui détermine des
contractions musculaires semblables. Le rire, phénomène convulsif physio¬
logique, est fort contagieux. Le bâillement, phénomène spasmodique, est,
on le sait, très-contagieux aussi» La toux opiniâtre d’un malade fait tousser
des personnes bien portantes. La toux convulsive de la coqueluche est très-
contagieuse . La contagion nerveuse pathologique se mani.feste princi¬
palement sous l’influence d’états nerveux morbides, de névroses qui pro¬
duisent des phénomènes spasmodiques, convulsifs et psychiques anormaux.
C’est toujours sur les personnes les plus impressionnables, les femmes et
les enfants, que la contagion nerveuse pathologique exerce ses plus grands
ravages. Lorsqu’elle se produit chez des populations soumises à des causes
physiques débilitantes, et que ces populations sont fortement impression¬
nées et absorbées par des causes morales qui excitent vivement le système
nerveux, on voit se développer de grandes épidémies de névroses convul¬
sives, accompagnées de phénomènes psychiques anormaux qui ont dû les
faire appeler folies épidémiques. »
Nous ne pousserons pas plus loin ces incursions sur le domaine de la
psychologie normale et pathologique : il nous reste à insister sur quelques
données physiologiques ou même purement anatomiques, propres à mettre
dans toute son évidence le rôle des hémisphères cérébraux dans les actes
de l’intelligence. Nous voulons parler du développement de l’encéphale
(hémisphères), dans ses rapports avecle développement et l’exercice des
facultés intellectuelles en général. Les faits d’anatomie comparée nous
montrent d’une manière évidente que ces facultés sont d’autant plus éten¬
dues que les hémisphères présentent eux-mêmes des proportions et une
masse plus considérables. Pour nous en tenir à ce qui résulte des pesées
comparées d’encéphales humains appartenant à divers individus, il est per¬
mis aujourd’hui d’affirmer, quoi qu’on en ait dit, que les hommes d’une
intelligence remarquable ont présenté un encéphale remarquable aussi par
604 NERFS. — physiologie du système n. — hémisphères cérébraux.
son poids relativement considérable. Proust {Arch. génér. de médecine,
1872, p. 303) cite les exemples suivants [voy. aussi les discussions à la
Société d’anthropologie, année 1861) : Byron est mort à trente-six ans, son
cerveau pesait 1,807 grammes; Cuvier avait soixante-trois ans, le poids de
son cerveau était de 1,829 grammes; Bérard eut la curiosité de comparer
au cerveau de Cuvier celui d’un homme de quarante ans, mort à l’hôpital
Saint-Antoine ; l’encéphale du grand homme dépassait de 429 grammes
celui de l’homme ordinaire ; et on constata que cette supériorité provenait
presque entièrement des lohes cérébraux, car le cervelet, la protubérance,
le bulbe et les pédoncules pesés ensemble ne présentaient qu’une différence
de 3 grammes 86 en faveur de Cuvier; le reste de la différence, soit
423 grammes 77, portait sur le cerveau proprement dit. — Ce n’est pas en
effet le poids entier de l’encéphale dont il faut tenir compte, mais le poids
de certaines parties des hémisphères. Aussi les objections tirées des statis-^
tiques de Rodolphe Wagner et de Sims n’ont que peu de valeur. Les faits
les plus complexes avaient été mêlés, des cerveaux malades avaient été
pesés avec des encéphales intacts, et l’on arrivait à ce résultat singulier : les
deux premiers placés sur la liste se trouvaient être un idiot et un hydrocé¬
phale ; Cuvier occupait la troisième place et Byron la quatrième. Le profes¬
seur Broca a distrait de cette statistique les éléments étrangers et il en a
déduit une conclusion plus légitime (Soc.,d’anthropol., 1861).
Mais même en opérant sur une échelle plus modeste, sans aller chercher
les cerveaux d’hommes de génie, en s’en tenant à l’étude des simples diffé¬
rences intellectuelles que produit la différence de l’éducation, on arrive à
des résultats qui confirment les précédents et nous montrent de plus que,
comme les muscles, comme les appareils passifs de la locomotion, les os,
comme enfin tous les organes, l’encéphale obéit à cette loi généralement
admise, d’après laquelle le fonctionnement régulier des organes favorise
leur développement. La preuve directe en a été donnée par les recherches
de Broca. Voulant contrôler les mensurations déjà faites à cet égard parPar-
chappe et rendre ses résultats plus démonstratifs en les obtenant à l’aide
de catégories plus comparables, Broca choisit comme représentants de la
classe illettrée les infirmiers de l’hospice de Bicêtre, et il les mit en pa¬
rallèle avec les internes de l’établissement. Ces jeunes gens formaient sans
doute tous ensemble une catégorie de choix, puisqu’ils devaient leur no¬
mination au concours ; mais les positions qu’ils occupaient sont accessibles
à la plujiart des étudiants laborieux et ils représentaient très-bien la caté¬
gorie des hommes qui, après avoir reçu l’éducation du collège, continuent
encore à cultiver leur esprit, sans pour cela être des génies, ni même des
intelligences hors ligne. Sans rapporter ici les tableaux des chiffres obtenus
par l’auteur, nous dirons que, comme résultat d’ensemble, la tête des in¬
ternes s’est trouvée être beaucoup plus volumineuse que celle des infir¬
miers, sans que cet excédant soit proportionnel dans les différentes
régions du crâne. Ainsi par exemple, la circonférence horizontale de la
tête étant partagée en deux portions, l’une frontale ou antérieure et l’autre
occipitale ou postérieure, il s’est trouvé que chez les infirmiers la courbe
NERFS. — PHYSIOLOGIE DU SYSTÈME N. — HÉMISPHÈRES CÉRÉBRAUX. 605
frontale était plus courte que l’occipitale, tandis que précisément le con¬
traire avait lieu chez les internes, ce qui prouve chez ces derniers la prédo¬
minance du développement des lobes frontaux. Nous verrons en effet plus
loin que les lobes frontaux des hémisphères doivent être regardés comme
plus spécialement affectés aux facultés intellectuelles. L’éducation qu’ils ont
reçue a donc fait fonctionner leur cerveau et en a favorisé le développe¬
ment; mais le travail intellectuel met surtout en jeu les lobes antérieurs,
du cerveau, et ce sont eux en effet qui se sont développés davantage.
Les hémisphères cérébraux sont au nombre de deux, placés symétrique¬
ment de chaque côté, celui de droite présidant aux mouvements volon¬
taires de la moitié gauche du corps, et celui de gauche aux mouvements
de la moitié droite. Mais au point de vue des facultés intellectuelles précé¬
demment définies (mémoire, imagination, conscience du moi), y a-t-il une
distinction à faire entre l’hémisphère d’un côté et celui de l’autre? Cette
question délicate n’est pas facile à résoudre ; en traitant plus loin des lo¬
calisations cérébrales, nous parlerons des suppléances cérébrales et par
suite nous aurons à indiquer quelques points de vue particuliers et de
détails relativement aux rapports fonctionnels d’un hémisphère cérébral
avec l’autre. Mais à un point de vue général, nous ne pouvons ici que
rapporter quelques opinions mises en avant par divers auteurs et faire
ressortir en même temps et ce qu’elles ont de vraisehablable et ce qu’elles
présentent de trop hypothétique.
Faut-il admettre que les deux hémisphères fonctionnent simultanément,
d’une manière parfaitement égale et que le corps calleux, cette grande
commissure transversale inter-hémisphérique, renferme les fibres d’asso¬
ciation enti’e les deux centres cérébraux ? Mais tous les animaux n’ont pas
un corps calleux, et, chose plus singulière, l’absence du corps calleux a été
observée sur des cerveaux humains sans qu’aucun phénomène eût pu,
pendant la vie, faire soupçonner qu’on trouverait à l’autopsie de ces sujets
l’encéphale privé d’une partie à laquelle on croit devoir attribuer un rôle
si important. Pour ne citer que les observations récentes, nous dirons que
J. Sander a réuni les observations de onze cas d’absence du corps calleux et
que l’analyse de ces observations ne peut fournir aucune donnée précise
sur le rôle de cette commissure; quatre de ces sujets étaient épileptiques,
il est vrai, mais trois étaient doués d’une certaine intelligence, et deux
d’entre eux remplissaient les fonctions de messager, ce qui prouve que
rien ne manquait à la coordination des mouvements volontaires.
D’autre part, il est un grand nombre d’observations, et celles par exemple
où l’on a trouvé les deux hémisphères notablement différents l’un de l’autre
sous le rapport du volume et de la masse, qui montrent que les deux
hémisphères cérébraux, quoique composés des mêmes organes, quoique
préposés aux mêmes fonctions, n’y prennent pas cependant une égale part.
Pour les fonctions de mouvement, c’est l’hémisphère gauche qui a un rôle
prédominant. A. de Fleury a exposé avec détails toutes les considérations
qui se rapportent à cette ^étude du dynamisme comparé des hémisphères
cérébraux ; mais nous ne saurions le suivre dans les explications qu’il
606 NERFS. — physiologie du système n. — hémisphères cérébraux.
propose de la prépondérance fonctionnelle de l’hémisphère gauche, ratta¬
chant ce fait à la disposition des troncs artériels destinés aux deux moitiés
de l’encéphale (le tronc brachio-céphalique droit entravant la vitesse et
l’intensité de la circulation, tandis que la carotide gauche, née directement
de l’aorte, favoriserait l’abord du sang vers l’hémisphère correspondant).
Toujours est-il que Fhémisphèi’e gauche, par exemple pour ce qui est
de la faculté du langage, dont nous parlerons plus loin. Joue un rôle pré¬
dominant et peut-être même exclusif. Broca, cherchant la cause du siège
presque constant des lésions de V aphémie dans une circonvolution de
l’hémisphère gauche, commence par déclarer qu’il ne peut y avoir aucune
différence absolue entre les deux hémisphères; mais il fait aussitôt remar¬
quer que l’homme s’habitue dès l’enfance à répartir entre les deux hémi¬
sphères, d’une manière inégale, le travail relatif aux actes compliqués et
difficiles dont la pratique ne s’acquiert que par l’éducation. C’est ainsi que
la plupart des hommes sont droitiers, et le choix exclusif de la main droite
n’est pas toujours un fait de pure imitation, puisqu’il y a un certain nombre
d’individus qui sont invinciblement gauchers. Dans le développement du
cerveau, suivant une remarque de Gratiolet, les circonvolutions de l’hémi¬
sphère gauche sont en général en avance sur celles de l’hémisphère droit,
et de là résulte, pour l’hémisphère gauche, pendant les premiers temps de
la vie, une prédominance fonctionnelle qui, par suite de l’action croisée du
cerveau, donne la prédominance à la main droite (Broca, Soc. d’anthro¬
pologie, 1865).
Peut-être faut-il admettre, entre les deux hémisphères, la polsibilité d’un
fonctionnement absolument indépendant et même successif. C’est là l’opi¬
nion émise récemment par Huppert pour expliquer certains phénomènes
morbides qui ont vivement attiré l’attention des médecins dans ces der¬
nières années. Selon Huppert {Annales médico-psychologiques, 1873), la
présence de deux hémisphères cérébraux et leur fonctionnement distinct
pourraient rendrecompte de l’intéressant phénomène du dédoublement de la
conception, que l’on observe chez quelques aliénés. Selon lui, la fonction
des grands hémisphères, organes de la pensée, est double et cependant
simple dans son résultat final, c’est-à-dire que les mêmes conceptions
naissent simultanément dans les deux hémisphères, mais dans l’état nor- .
mal se réduisent en une seule pour la conscience. Or, dans certains états
pathologiques, par suite, dit-il, apparemment d’une désharmonie dans le
fonctionnement des deux hémisphères, l’une des deux conceptions arrive
tardivement à la conscience; elle retentit comme un écho dans l’oreille du
malade, qui lui attribue dès lors une origine nouvelle, étrangère à lui-
même, et se plaint qu’on « répète tout ce qu’il dit » ou même « tout ce
qu’il pense, j Ce sont là des hypothèses ingénieuses, mais qui sont loin de
répondre à la généralité des phénomènes, et par exemple aux cas où l’on
observe un dédoublement de la personnalité, comme dans l’intéressante
observation que vient de publier Azam (de Bordeaux) {Revue scientifique,
1876). Il en est de même lorsque Huppert fait remarquer que les makdes
n’accusent jamais ces phénomènes dans leurs rêves, où, dit-il, les concep-
NERFS. — PHYSIOLOÜIE Dü SYSTÈME N. — HÉMISPHÈRES CÉRÉBRAUX: 607
lions sont toujours simples, ce qui viendrait, ajoute-t-il, confirmer la théorie,
théorie encore plus, hypothétique, de Schrœder van der Kolk, à savoir que
dans le sommeil, dans le rêve, un hémisphère cérébral seul travaille, par
suite de la différence de circulation résultant de la position de la tête d’un
seul côté (le sang affluant dans les parties déclives, la circulation, et par
suite le travail nerveux serait plus actif du côté qui repose sur l’oreiller).
Nous venons de faire allusion à l’état de sommeil. Ceci nous amène à
terminer cette étude générale des fonctions des hémisphères par quelques
mots sur leur état de non-fonctionnement, de repos, de sommeil en un
mot. On a beaucoup discuté sur l’état de la circulation de l’encéphale pen¬
dant le sommeil; d’après les uns, il y a pendant cette période congestion
ou tout au moins stase veineuse; d’après les autres, il y aurait anémie des
artérioles par contraction des vaso-moteurs ; ces questions de la circulation
encéphalique seront étudiées à l’article Som.meil et à l’article Vaso-moteurs.
Nous nous contenterons de signaler ici les rapports qu’il y a, comme il
était facile de le prévoir, entre le repos des hémisphères cérébraux et celui
de tous les autres organes; car, comme on le sait, les fonctions de tous les
appareils, et cela est surtout applicable aux appareils périphériques èt
conducteurs du système nerveux, les fonctions de tous les appareils de la
vie de relation ne peuvent conserver leur intégrité parfaite qu’à condition
d’être intermittentes : cette intermittence est non moins indispensable aux
organes nerveux centraux supérieurs, aux appareils de la perception, de la
mémoire et de la volonté. Quant aux causes mécaniques ou physico-chi¬
miques qui déterminent cette nécessité de l’intermittence d’action, c’est-à-
dire du repos, elles nous paraissent être de même ordre pour tous les'
tissus ; il leur faut réparer les pertes dont ils ont été le siège par le fait des
combustions qui ont été l’origine de toutes les formes de travail produit
en eux, que ce soit un dégagement de chaleur, de force mécanique, ou
d’influx nerveux ; il leur faut éliminer les produits formés dans ces actes
de combustion. Obersteiner nous a paru avoir bien compris, dans sa théorie
du sommeil, les conditions que nous venons d’indiquer. Nous dirons donc
avec lui que le besoin de repos, c’est-à-dire le sommeil, se produit dans le
cerveau par le même mécanisme que la fatigue se produit dans les muscles.
Les deux phénomènes sont dus à l’accumulation des produits de désassi¬
milation, résultats des échanges nutritifs. La somme des produits d’oxyda¬
tion ainsi laissés en arrière, et qui poussent au sommeil, dépend de deux
circonstances : la quantité de leur production et la rapidité avec laquelle
ils sont expulsés du cerveau par le courant circulatoire. Le premier point
est en proportion directe de l’activité relative du cerveau. Quant au sepond
point, il varie suivant l’état d’excitation ou de dépression des échanges
nutritifs dans le cerveau et suivant la composition chimique du sang. Il
faut en outre, pour que le sommeil se produise, que l’on soit, autant que
possible, soustrait d’une part à l’influence de toutes les impressions exté¬
rieures, d’autre part à celle de toutes les images qui, en se présentant -
devant notre conscience, peuvent s’emparer de notre attention. Ce n’est
qu’autant que cet état- d’isolement subsiste que le sommeil se prolonge.
608 NERFS. — physiolooie du .système n. — localisât, cérébrales.
Des localisations cérébrales (dans les hémisphères). — Les hémisphères
cérébraux reçoivent, dans leur substance grise corticale, les impressions
périphériques, et sont le point de départ, par cette même substance grise,
des mouvements volontaires résultant de la combinaison pins ou moins
complexe des impressions reçues dans le présent ou dans le passé. La
substance blanche centrale de l’hémisphère, la couronne rayonnante, en
continuité avec la çapsule interne (p. 472), représente les voies de conduc¬
tion centripète et centrifuge de la substance grise corticale. Quand on
cherche à localiser dans des parties définies des hémisphères les actes dont
ils sont le siège, il y a donc à chercher une double localisation : celle des
deux actes de conduction (centripète et centrifuge) dans la substance
blanche ; celle des actes centraux, ou au moins de certains actes centraux,
dans la couche grise corticale.
Localisations dans la substance blanche (capsule interne). — Nous avons
vu (p. A72) que la capsule interne forme une cloison s’étendant des pédon¬
cules cérébraux vers la substance blanche centrale de l’hémisphère, en
passant entre le noyau lenticulaire d’une part et d’autre part le noyau caudé
{strié proprement dit) et la couche optique, de telle sorte qu’on peut dis¬
tinguer à cette capsule une partie antérieure ou lenticulo-striée et une
partie postérieure ou lenticulo-op tique.
Les expériences de vivisections aussi bien que les faits cliniques mon¬
trent que la région postérieure (lenticulo-optique) renferme des conducteurs
centripètes ou sensitifs. Dans la découverte de ce fait de localisation, c’est
la clinique et l’anatomie pathologique qui ont ouvert la voie. Turck, de
Vienne, a été le premier à constater dans quatre autopsies que l’anesthésie
de toute une moitié du corps avait été produite par une lésion de la partie
postérieure de la capsule interne du côté opposé. Ensuite sont venues les
observations et les nécropsies confirmatives de Jackson, de Charcot, de
Vulpian; puis les thèses de Veyssière et de Virenque, qui ont analysé et
présenté le tableau des cas les plus précis d’hémianesthésie par lésion céré¬
brale (en dehors de l’hémianesthésie des hystériques) et ont confirmé par
des recherches expérimentales les données fournies par la clinique. Enfin,
A. F. Raymond a publié sur ce sujet (thèse, 1876) le travail le plus complet.
De ces différentes recherches, il résulte aujourd’hui que l’abolition de la
sensibilité de toute une moitié du corps, abolition persistante, présentant
les mêmes caractères pendant toute sa durée, a pour origine des lésions
diverses portant soit sur la partie externe et supérieure de la couche op¬
tique, soit sur la partie postérieure du noyau lenticulaire, mais dépassant
toujours la limite exacte de ces masses grises pour atteindre dans une cer¬
taine étendue la capsule interne ou la hase de la couronne rayonnante de
Reil ; que de plus une lésion siégeant uniquement dans la substance blanche
de la capsule (A. F. Raymond) produit cette même anesthésie. Par des
vivisections sur les animaux, "Veyssière a confirmé ces résultats de l’obser¬
vation clinique. En se servant d’un trocart capillaire muni d’un petit ressort
qui redressait sa pointe lorsqu’il était enfoncé à une profondeur déterminée,
il est parvenu à couper circulairement la partie postérieure de la capsule,
NERFS. — PHYSIOLOGIE Dü SYSTÈME N. — LOCALISAT. CÉRÉBR. 609
et il a toujours produit ainsi, lorsque la section de cette partie de la cou¬
ronne de Reil se trouvait complète, une anesthésie absolue dans la moitié
opposée du corps.
La région antérieure de la capsule interne (la région lenticulo-striée)
renferme au contraire les conducteurs centrifuges, les conducteurs des
mouvements volontaires. L’hémiplégie motrice, sans accompagnement de
troubles de la sensibilité, est le résultat des lésions qui atteignent soit les
parties antérieures des noyaux intra ou extraventriculaires du corps strié,
en intéressant la capsule blanche qui les sépare, soit cette capsule seule :
l’hémiplégie est d’autant plus prononcée que la capsule est plus complète¬
ment atteinte, et, dit Charcot, les lésions de cette capsule donnent lieu à
une hémiplégie motrice non-seulement très-prononcée, mais encore de
longue durée et souvent même incurable. Carville et Duret ont cherché à
produire sur des chiens des troubles analogues, et ils ont en effet observé
qu’une lésion des parties antérieures de la capsule interne produit du côté
opposé du corps une paralysie motrice bien caractérisée, et qui rappelle
l’hémiplégie motrice observée chez l’homme; les membres affectés restent
flasques, inertes et ne sont plus susceptibles que de mouvements purement
réflexes (d’origine médullaire).
Localisations dans la substance grise corticale. — Le système de Gall fut
une tentative célèbre de localisation cérébrale, tentative entièrement hypo¬
thétique, sans bases anatomiques ni physiologiques sérieuses. Ce système
devait être abandonné de tous les esprits sérieux, et on s’étonne aujourd’hui
du succès immense qu’il obtint pendant longtemps. L’insuccès de la phré¬
nologie de Gall s’explique facilement, car en réalité Gall est parti de la crâ-
nioscopie, sa première hypothèse étant que certaines dispositions intellec¬
tuelles répondraient à certains renflements extérieurs de la tête.
La chute du système de Gall a jeté longtemps un profond discrédit sur le
principe des localisations cérébrales ; cette réaction fut trop absolue. Broca
fut un des premiers à revenir à des idées plus justes, faisant remarquer
qu’un principe n’est pas démontré faux par cela seul qu’il a pu recevoir de
fausses applications. L’anatomie humaine et l’anatomie comparée prouvent
que les circonvolutions fondamentales des hémisphères sont, jusqu’à un
certain point, des organes distincts ; d’autre part, l’analyse psychologique
montre que les facultés cérébrales ne sont pas absolument solidaires les
unes des autres, et la pathologie cérébrale nous fait assister à l’abolition de
telle faculté isolée. Il paraît donc probable que là où il y a à la fois des
organes multiples et des fonctions multiples, chaque organe pourrait bien
avoir des attributions particulières, distinctes de celles des autres organes.
Aujourd’hui ce principe a reçu sa démonstration par les recherches ana¬
tomo-pathologiques d’une part, et jusqu’à un certain point par les expé¬
riences de vivisections. Les pi-emières ont établi d’une manière définitive et
incontestable le siège de la faculté du langage; les secondes tendent à établir
certaines localisations des mouvements volontaires, sans que cependant ici
la démonstration soit encore aussi parfaite que pour la faculté précédente.
Mais avant de passer à l’étude des localisations circonscrites dans un
NOÜV. DICT. DE MÊD. ET CHIB. XXIII — 39
610 NERFS. — PHYSIOLOGIE DU SYSTÈME N. — LOCALISAT. CÉRÉBR.
territoire étroit, disons d’aboi’d qu’il existe en anatomie comparée, en an¬
thropologie, et même en pathologie, des faits suffisamment certains, qui per¬
mettent de dire que toutes les régions des hémisphères cérébraux n’ont pas
les mêmes attributions. L’école phrénologique, qui a commis tant d’erreurs-
sur les localisations particulières, l’école phrénologique, dit Broca; a du
moins prouvé, par des arguments auxquels il est difficile de répondre, que
le développement des facultés les plus élevées de l’intelligence est en rapport
avec le développement de la région antérieure du crâne. Aujourd’hui on
peut emprunter d’autres preuves à l’anthropologie. Si les races supérieures-
ont été désignées sous le nom de races frontales, c’est parce que chez elles
il y a prédominance des lobes frontaux des hémisphères, tandis que les
races inférieures, où ces lobes sont beaucoup moins développés, et où pré¬
domine, au contraire, la partie postérieure du cerveau, sont désignées sous
le nom de races occipitales. Chez les races supérieures, suivant une belle
découverte de Gratiolet, les sutures du crâne se referment d’arrière en
avant, et les lohes frontaux des hémisphères continuent à se développer
longtemps après que l’occlusion des sutures postérieures a mis un terme
à l’accroissement du reste du cerveau. Chez les races inférieures, au con¬
traire, l’ossification des sutures marche d’avant en arrière et les parties-
antérieures du cerveau sont arrêtées les premières dans leur croissance.
Enfin, lorsqu’on étudie un certain nombre d’individus de même race, mais
inégaux en intelligence, on reconnaît aisément, par la mensuration des
deux principales régions de la tête, que la région frontale est en moyenne
sensiblement plus développée chez les plus intelligents, tandis que la région
postérieure est plus développée chez les autres. Nous avons déjà rapporté
(p. 604) le résultat des curieuses recherches faites dans ce sens par Broca
sur les infirmiers et les internes de Bicêtre. De tous ces faits, qui déposent
dans le même sens, Broca conclut que les lobes antérieurs des hémisphères
sont le siège des facultés les plus élevées de l’intelligence. Mais à cette
époque Broca ne se prononçait pas encore sur la question de savoir si
chaque faculté réside dans une circonvolution particulière et si les diverses
circonvolutions de chacun des lobes des hémisphères ont des attributions
différentes de celles de leurs plus proches voisines. Il reconnaissait qu’il
n’y avait encore dans la science aucun fait permettant de répondre affirma¬
tivement à cette question. Il se bornait à constater, en attendant mieux,
« que l’ensemble des circonvolutions ne constitue pas un seul organe,
mais plusieurs organes ou plusieurs groupes d’organes, et qu’il y a dans le
cerveau de grandes régions distinctes correspondant aux grandes régions
de l’esprit. » (Broca. Société d’anthropologie, 2 mars 1861.)
1° Il est intéressant, au point de vue de la méthode, de voir comment
Broca est arrivé à établir la localisation de la faculté du langage. Après avoir
établi, comme nous l’avons dit ci-dessus, combien était vraisemblable le
principe des localisations cérébrales, l’auteur pensa que les observations
pathologiques complétées par l’autopsie pourraient seules conduire à dé¬
couvrir les localisations particulières, à la condition expresse que dans-
ces observations on eût soin de désigner, par des dénominations anato-
NERFS. — PHYSIOLOGIE DU SYSTÈME N. — LOCALISAT. CÉRÉBR. 611
iniques régulières, les circonvolutions malades, au lieu d’indiquer vague¬
ment, comme par le passé, le siège des lésions dans telle ou telle région du
cerveau. Broca étudia alors les cerveaux des individus qui avaient présenté
pendant leur vie le symptôme de V aphémie, c’est-à-dire l’abolition ou l’alté¬
ration de la faculté du langage articulé, sans paralysie des muscles de l’arti¬
culation {voy. art. Aphasie), et il arriva ainsi à cette conclusion, que l’exer¬
cice de la faculté du langage articulé est subordonné à l’intégrité d’une
partie très-circonscrite des hémisphères cérébraux et plus spécialement de
l’hémisphère gauche. Cette partie est située sur le bord supérieur de la
scissure deSylvius, vis-à-vis l’insula de Reil, c’est-à-dire dans la moitié ou
même seulement le tiers postérieur de la troisième circonvolution frontale
(voy. ci-dessus fig. 57, p. 449). Cette localisation était plus précise que toutes les
tentatives antérieures ; ces tentatives antérieures sont celles de Gall, de Dax,
de Bouillaiid. Gall avait déjà enseigné que les lobes antérieurs du cerveau
sont le siège de la parole. Dax père, de Montpellier, avait remarqué dès 1836
la coïncidence de l’aphasie avec l’hémiplégie droite et assigné comme
siège à cette double affection l’hémisphère gauche. Bouillaud, sans désigner
aucune circonvolution en particulier, avait montré, par un grand nombre
d’autopsies, que les lésions cérébrales qui détruisent ou altèrent la parole
occupent toujours les lobes antérieurs du cerveau. Mais ce n’était là que
confirmer, pour un point particulier, ce fait relativement connu depuis
longtemps, à savoir que les lobes frontaux sont spécialement le siège de
l’intelligence et des actes qui en sont la manifestation.
Nous n’avons pas à insister ici sur la question pathologique des troubles
du langage, tout ce qui se rapporte à cette étude ayant été traité à l’article
Aphasie. Nous plaçant seulement au point de vue de la localisation physio¬
logique prouvée par la coïncidence toujours la même entre l’abolition d’une
certaine faculté et la lésion d’un certain point de l’encéphale, nous dirons
que de nombreuses observations cliniques viennent tous les jours confir¬
mer la localisation établie par Broca ; pour ne citer que les plus récentes,
nous renverrons le lecteur à celles publiées par P. Lucas-Championnière,
par Wernher, Lépine, etc. Comme le dit ce dernier auteur, la confirmation
serait plus éclatante encore, si depuis un certain temps on ne tendait à
cesser de publier les faits à l’appui, devenus trop vulgaires, tandis qu’on
s’empresse de mettre au jour les faits contradictoires, souvent mal inter¬
prétés, car la littérature de l’aphasie a été encombrée de faits sans rapport
avec elle (ainnésie, etcw) au point de vue clinique et observés sur le cadavre
d’une manière plus qu’insuffisante, souvent avec un parti pris contre la
localisation de la faculté du langage.
Mais on a dû se demander pourquoi la faculté du langage articulé est plus
particulièrement en rapport avec la troisième circonvolution frontale du côté
gauche : cette question devient surtout importante aujourd’hui que les di¬
verses études entreprises sur les prétendus territoires moteurs de l’écorce
tendent à nous montrer ces territoires comme parfaitement symétriques d’un
côté à l’autre. Dès 1863 (Société anatomique, juillet 1863), Broca présentait
de ce fait l’interprétation qui est actuellement adoptée : les circonvolutions
612 NERFS. — PHYSIOLOGIE DO SYSTÈME N. — LOC.4LISAT. CÉRÉBIi.
frontale de droite et celle de gauche ont, disait-il, comme toutes les parties
symétriques des organes pairs, les mêmes propriétés essentielles ; mais le
langage articulé étant en quelque sorte une fonction artificielle et conven¬
tionnelle, qui ne s’acquiert que par une éducation spéciale et par une
longue habitude, on conçoit que l’enfant puisse contracter l’habitude de
diriger de préférence avec l’un ou l’autre des deux côtés la gymnastique
toute spéciale de l’articulation. C’est ainsi que la plupart des actes qui
exigent le plus de force ou d’adresse sont exécutés de préférence avec la
main droite, et dirigés, par conséquent, par l’hémisphère g'awcAe du cer¬
veau; mais de môme qu'il y a quelques gauchers qui dirigent ces mêmes
actes avec l’hémisphère droit, de même il y a quelques individus qui diri¬
gent, de préférence le langage articulé avec la troisième circonvolution
frontale droite. Ces hypothèses si ingénieuses de Broca ont été depuis
confirmées par des observations qui parlent toutes dans le même sens;
c’est-à-dire d’une part par les observations où on a vu des gauchers devenus
aphasiques après une lésion du territoire du côté droit (qui pour eux est
l’hémisphère actif), et d’autre part par les observations de gauchers non
aphasiques malgré une lésion de la troisième circonvolution frontale
gauche {voy. thèse de Lépine, p. 25). Enfin, lorsqu’un individu qui a appris
à parler avec l’hémisphère gauche est privé, par S|Uite d’une lésion patho¬
logique ou traumatique, de l’action de la troisième circonvolution frontale
gauche, il cesse de parler parce que la circonvolution du côté droit est
incapable de lui servir ; mais il peut au bout d’un temps plus ou moins
long, à la suite d’une éducation nouvelle, le plus souvent insuffisante, sup¬
pléer en partie, à Taide de cette circonvolution droite, aux fonctions abolies
du côté opposé. Ces observations rendent compte de tous les faits en appa¬
rence si contradictoires qu’a fournis l’étude de l’aphasie (Broca, Société
d’anthropologie, 1865).
2“ Des localisations cérébrales pourraient être également détermi¬
nées et circonscrites par des excitations expérimentales portées sur cer¬
taines parties de l’écorce cérébrale, telle est du moins l’opinion professée
aujourd’hui par quelques physiologistes. Cette question est encore à l’étude ;
elle vient à l’encontre de ce qu’on admettait généralement jusqu'à ce jour,
à savoir que la substance grise, à l’inverse de la substance blanche, n’est
pas directement excitable ; mais ce principe ne saurait être posé d’une
manière absolue ; il n’y a pas en physiologie de principe semblable qui
puisse être considéré comme de nature à faire dire non avenus des résul¬
tats bien établis par l’expérience. Malheureusement, les expériences d’exci¬
tation directe de l’écorce cérébrale ne sont pas à l’abri des objections. En
présence des résultats contradictoires obtenus par divers expérimentateurs,
nous devons procéder à un exposé méthodique des expériences produites
et des explications mises en avant, en discutant les objections faites à la
théorie des localisations corticales; nous arriverons ainsi à une conclusion
qui, sans nier les localisations, attribuera les phénomènes observés bien
plus à l’excitation ou à la lésion de la substance blanche qu’à celle de la
substance grise corticale.
NERFS. — PHYSIOLOGIE DU SYSTÈME N. — LOCALIS.Vf. CÉRÉBR. f>13
Les recherches actuelles sur l’excitation expérimentale de certaines cir¬
conscriptions corticales des hémisphères ont eu pour point de départ les
expériences de Fritsch et Hitzig; Ces auteurs auraient été amenés à l’idée
de leurs recherches par l’observation de ce fait qu’un courant galvanique,
traversant chez l’homme la partie postérieure de la tête, d’une apophyse
mastoïde à l’autre, provoque des mouvements des yeux. Mettant alors à
nu une certaine étendue des hémisphères d’un chien, ils cherchèrent s’ils
ne pourraient pas obtenir des mouvements par l'e.xcitation électrique de
l’écorce cérébrale. Dans ces circonstances, ils obtinrent en effet des mouve¬
ments des membres et de la face. Ferrier institua à Londres des expériences
semblables et observa les mêmes phénomènes. Les résultats les plus sail¬
lants de ces recherches sont les suivants : les parties antérieures des hémi¬
sphères sont les seules parties dont l’excitation électrique produise des
mouvements du corps ; dans certaines parties des circonvolutions de cette
région antérieure se trouvent des lieux bien circonscrits et tels que l’exci¬
tation portée à ce niveau produit des mouvements isolés des paupières, du
globe de l’œil, de la bouche, de la langue, du membre antérieur, du pied,
de la queue, etc. ; Faction des hémisphères est en général croisée. Il n’entre
pas dans le plan de cet article d’indiquer ici les régions cérébrales dont,
chez le chien, l’excitation produit les résultats particuliers sus-indiqués,
car le cerveau du chien est trop différent de celui de l’homme pour qu’on
puisse conclure de la topographie de l’un à celle de l’autre. Mais Hitzig,
en 187/1, a continué ses expériences en opérant cette fois sur un singe
(Innuus Rhésus), dont le cerveau présente, au point de vue de ses prin¬
cipales divisions en lobes et lobules, une analogie assez considérable avec
celui de l’homme pour qu’il soit possible de tracer, d’après les résultats
obtenus sur l’un, la topographie des régions qu’occuperaient chez l’autre
les points supposés homologues quant à leurs fonctions motrices. La
figure 99 nous montre cette situation probable des centres moteurs chez
(*) F, lobe frontal. — P,_ lobe parieTal, — O, lobe occipilal. — T, lobe temporal (où sphénoïdal). —
supérieur. — 3, centre pour le membre inférieur. — 4, centre pour les mouvements de la tête et du cou. —
5, centre pour les mouvements des lèvres. — 6, contre pour les mouvements des yeux.
614 NERFS. — PHYSIOLOGIE DÜ système N. — LOCALISAT. CÉRÉBR.
l’homme. On voit que tous ces centres seraient situés au niveau ou dans
le voisinage immédiat des deux circonvolutions ascendantes qui limitent
le sillon de Rolande. Tout en haut de la circonvolution pariétale ascendante
serait le centre des mouvements du membre inférieur (3, fig. 99); en
avant de celui-ci et à cheval sur le sillon de Rolande, le centre des membres
supérieurs ; à la partie postérieure de la première circonvolution frontale,
contre la frontale ascendante, le centre des mouvements de la tête et du
cou (4); un peu plus bas, le centre pour le mouvement des lèvres; enfin
tout à fait en bas (en J ) le centre des mouvements de la langue (c’est le
lieu où siège la faculté du langage : partie postérieure de la troisième cir¬
convolution frontale).
On sait qu’il est de règle en physiologie expérimentale, pour étudier les
fonctions d’une partie, d’observer non-seulement les résultats de son exci¬
tation, mais encore ceux de sa destruction. Carville et Duret ont entrepris,
pour les centres désignés par Fritsch, Hitzig et Ferrier, ce second ordre de
recherches ; ils ont enlevé, à l’aide d’une curette, la substance grise dans
les lieux désignés comme centres, et, à la suite de ces ablations, ils ont ob¬
servé des paralysies limitées à des groupes de muscles particuliers.
Nous avons vu que les expériences sur le singe permettaient jusqu’à un
certain point de déterminer la situation probable chez l’homme des centres
appelés moteurs (psycho-moteurs) par Fritsch, Hitzig et Ferrier. C’est ainsi
que les pathologistes ont été amenés à rechercher si, dans les cas de con¬
vulsions partielles avec lésions localisées des hémisphères, il n’y aurait pas
concordance entre le siège de ces lésions et le lieu indiqué par les expé¬
riences précédentes comme centre moteur correspondant aux troubles de
mouvement observés. Charcot, qui a poussé activement les recherches dans
cette voie, a reconnu que dans ces cas les lésions siégeaient toujours dans
les parties antérieures du cerveau; que les convulsions débutant par
le membre supérieur se rapportaient à des lésions de l’extrémité supé¬
rieure et postérieure de la première circonvolution frontale, au voisinage
de la frontale ascendante ; que dans plusieurs cas d’épilepsie partielle dé¬
butant par la face, la lésion cérébrale occupait la partie moyenne de la cir¬
convolution frontale ascendante ; qu’en un mot, la pathologie, sans autori¬
ser encore des localisations précises et détaillées, permet de cantonner
dans le voisinage du sillon de Rolando les circonscriptions corticales dont
les lésions produisent les convulsions partielles ou générales du corps et
des membres. Tout récemment, Landouzy, frappé des convulsions par¬
tielles, des contractures localisées qui accompagnent les méningo-encé-
phalites fronto-pariétales, a cherché à établir, par nombre d’observations
cliniques et de nécropsies, que ces phénomènes seraient dus à l’excitation
des centres corticaux du cerveau. Cette excitation serait produite par des
modifications de la circulation. Si les paralysies, dit-il, présentent une
physionomie analogue, c’est-à-dire une localisation dans tel ou tel
membre, dans le domaine de tel ou tel nerf moteur, c’est que le maximum
des altérations anatomiques de la méningite tuberculeuse siège dans la cir¬
conscription de l’artère sylvienne, au niveau du lobe fronto-pariétal, c’est-
NERFS. — PHYSIOLOGIE DU SYSTÈME N. — LOCALISAT. CÉRÉBR. 615
à-dire intéresse les centres moteurs groupés dans cette région. Tels sont
les faits cliniques et expérimentaux invoqués en faveur de localisations
autres que celle, aujourd’hui si bien établie, de la faculté du langage arti¬
culé. Mais il s’en faut de beaucoup que tous les physiologistes et tous les
cliniciens considèrent ces faits comme démonstratifs; nous allons donc
passer rapidement en revue les objections] faites à la théorie des loca¬
lisations.
Brown-Séquard est un de ceux qui se sont montrés le plus hostiles à cette
théorie. Il s’est principalement appliqué à opposer aux faits cliniques sus-
énoncés des faits cliniques qui parlent en sens inverse. Dans une série de
communications à la Société de biologie (1876), il a développé, avec de
nombreux exemples à l’appui, cette thèse que, quand il s’agit d’une lésion
du cerveau, il n’y a pas de symptôme qui ne puisse être observé, en quelque
endroit du cerveau que siège la lésion; que les lésions les plus considé¬
rables peuvent ne donner lieu qu’à des phénomènes à peine appréciables.
Brown-Séquard a communiqué, en effet, l’observation d’un cas où il avait
trouvé à l’autopsie tout un lobe cérébral entièrement détruit, et n’avait ce¬
pendant pas constaté pendant la vie d’autres manifestations qu’une amau¬
rose et quelques douleurs de tête. Toutes les fonctions dépendant du cer¬
veau pourraient donc persister, dit Brown-Séquard, malgré la destruction
complète d’un lobe cérébral entier; il serait donc impossible d’admettre
des centres parfaitement localisés, c’est-à-dire répartis dans une portion
bien limitée de l’encéphale; au contraire, Brown-Séquard pense que les
cellules cérébrales servant à une même fonction sont disséminées dans les
diverses parties de l’encéphale et reliées entre elles par un enchaînement
insaisissable (Société de biologie, 27 novembre 1875). On trouvera les idées
de Brown-Séquard exposées avec tous leurs développements dans la thèse
de son élève E. Dupuy (Paris, 1873). — Nous croyons que l’opinion du cé¬
lèbre physiologiste a quelque chose d’exagéré : les parties que la physiolo¬
gie expérimentale et l’observation clinique font désigner aujourd’hui sous
le nom de zones motrices sont très-peu étendues; elles ne comprennent
guère que la substance grise immédiatement voisine du sillon de Rolando ;
partout ailleurs des lésions très-étendues des circonvolutions des hémi¬
sphères peuvent, on le sait depuis longtemps, ne s’accompagner d’aucun
symptôme du côté de la motricité {voy. le mémoire de Charcot et Pitres.
— Revue mensuelle de médecine et de chirurgie, 1877).
Les objections de Brown-Séquard visent surtout les faits cliniques ; les
faits expérimentaux ne sont pas moins susceptibles de diverses inter¬
prétations. C’est l’excitation électrique qui donne des résultats dans les
expériences instituées selon le procédé de Fritsch, Hitzig et Ferrier. Or
on sait combien il est difficile de limiter l’action des courants électri¬
ques aux parties sur lesquelles sont appliqués les électrodes ; ne peut-il
pas se faire que dans ces expériences, par le fait de courants dérivés, l’ex¬
citation électrique n’exerce pas réellement son action sur la substance grise
cérébrale, mais aille, à travers cette substance grise, exciter les fibres
blanches sous-jacentes? Il nous paraît certain qu’en réalité les choses se
616 NERFS. — PHYSIOLOGIE du système N. — LOCALISAT. CÉRÉBR.
passent ainsi. En effet, si l’on détruit par le fer rouge une partie de
l’écorce grise désignée comme centre de certains mouvements, on obtient
ces mêmes mouvements en appliquant les électrodes sur l’eschare ainsi
produite, c’est-à-dire en excitant les fibres blanches sous-jacentes. Cette
expérience, due à Carville et Duret, démontre que l’intégrité de la substance
grise corticale n’est pas la condition nécessaire de la production expéri¬
mentale des mouvements localisés ; elle permet de croire que, dans les
expériences par excitation électrique , ce sont les fibres blanches sous-ja¬
centes aux prétendus centres coi’ticaux qui sont excitées, mais elle ne ren¬
verse pas la doctrine des localisations motrices ; à la formule d’abord adop¬
tée elle substitue celle-ci : au-dessous de certaines parties de l’écorce
cérébrale se trouvent des faisceaux blancs . assez nettement circonscrits,
dont l’excitation provoque des mouvements localisés dans telle partie du
corps, dans tel groupe de muscles.
Ramenée à cette formule, la théorie des localisations nous paraît parfai¬
tement-établie. Mais du moment qu’on admet des faisceaux blancs sous-
jacents à la substance grise et formant les conducteurs spéciaux de cer¬
tains mouvements, on peut se croire autorisé à considérer comme origines,
comme centres de ces faisceaux, la partie de substance gris.e immédiate¬
ment superposée. Cette induction, qui ramène aux localisations corticales,
n’est pas légitime, ainsi que le démontre l’étude des effets immédiats et ul¬
térieurs produits par l’ablation d’un de ces prétendus centres corticaux
moteurs. En effet, si, après avoir déterminé, au moyen de l’électricité, chez
un chien , le centre des mouvements de la patte antérieure, on enlève, comme
l’ont fait Carville et Duret, ce centre cortical avec une curette, on observe une
paralysie des mouvements volontaires dans les muscles dont la contraction
était précédemment produite par l’excitation électrique appliquée sur la
région en question ; mais cette paralysie guérit au bout de peu de jours. En
présence de ce fait, nous ne voyons que deux interprétations possibles : ou
bien la lésion produite par l’ablation de la substance grise a compromis
momentanément le fonctionnement du faisceau blanc sous-jacent, qui
est un conducteur dans lequel se localisent spécialement certains actes
-moteurs ; ou bien l’ablation de substance grise a réellement détruit un
centre cortical moteur, dont la fonction a été suppléée par le fonc¬
tionnement plus énergique du centre correspondant dans l’hémisphère
opposé ; il y a eu suppléance. Or cette dernière interprétation n’est pas
■admissible, en présence des résultats suivants : si, après guérison de la
paralysie produite par l’ablation d’un centre cortical du côté droit, on en¬
lève le centre cortical homologue du côté gauche, la paralysie se produit
de nouveau, mais elle guérit aussi dans un temps relativement court;
si alors les mouvements reparaissent malgré l’ablation bilatérale de
leurs prétendus centres corticaux, il n’y a plus lieu d’admettre l’existence
réelle de ces centres. Les vivisections de Carville et Duret nous paraissent
très-explicites à ce sujet; d’autres physiologistes en ont publié de non
moins probantes. Ainsi Rouget a publié le fait suivant : sur un chat qui
avait subi la destruction du centre des pattes antérieures, suivie de para-
NERFS. — PHYSIOLOGIE DU SYSTÈME N. — LOCALISAT. CÉRÉBR. 617
lysie partielle de la patte du côté opposé, après le retour complet de ce
membre à l’état normal, l’extirpation du centre des pattes antérieures du
côté sain ne fut suivie que de troubles très-légers et peu persistants dans
les mouvements des membres antérieurs, bien que les deux centres mo¬
teurs des pattes antérieures fussent alors détruits dans l’écorce cérébrale,
des deux côtés à la fois.
Si dans ce cas on admet que les centres détruits bilatéralement ont été
suppléés par des parties voisines de l’écorce grise des hémisphères, c’est-à-
dire qu’un centre peut être remplacé, dans sa fonction, par une autre
partie de l’écorce du même hémisphère, on émet une hypothèse qui n’est,
autre chose que la négation même des localisations corticales.
Nous arrivons donc, en définitive, à ne pas trouver dans les faits expéri¬
mentaux et cliniques des preuves suffisantes de localisations motrices dans
la substance grise corticale : ce résultat n’est nullement en contradiction
avec le fait qu’une localisation très-précise, celle de la faculté du langage,
est aujourd’hui parfaitement établie et admise par tous : dans le cas du
langage, il s’agit de la localisation d’une faculté intellectuelle complexe,
d’un centre coordinateur ; dans le cas délocalisations motrices corticales,
il s’agirait purement et simplement de centres moteurs. Or.les mouvements
du membre antérieur ou postérieur, de la face, des yeux, ont pour origine
des phénomènes psychiques complexes, ayant eux-mêmes leur point de
départ dans les impressions apportées par les divers organes des sens ; les
sources de ces mouvements doivent donc être multiples. On comprend bien
que leurs conducteurs, provenant de parties corticalés multiples, se groupent
en faisceaux particuliers, pour venir ensuite prendre part à la constitution
de la capsule interne, lieu de passage de tous les conducteurs des mouve¬
ments volontaires,, mais on ne voit pas à priori la nécessité de centres
moteurs corticaux distincts.
A part la question des localisations corticales , les expériences de Fritsch,
Hitzig, F errier, etc. , ont également soulevé la question plus générale de l’exci¬
tabilité directe de la substance grise cérébrale. Ce que nous avons dit précé¬
demment montre que cette excitabilité n’est nullement démontrée,puisque
dans ces expériences l’électricité agirait sur les faisceaux blancs sous-jacents
à la substance grise. Tout récemment Bochefontaine a communiqué à l’Aca¬
démie des sciences une série de recherches qui montrent combien il s’en faut,
que l’excitabilité de la substance grise soit mise en jeu dans les vivisections
de Hitzig, Ferrier, etc. Il faut en effet, dit Bochèfontaine, il faut pour
obtenir dans ces expériences les mouvements des membres, faire usage
d’excitations électriques assez intenses : or ce fort courant faradique, qui
fait mouvoir les membres (et contracter la rate) quand il est appliqué sur
la circonvolution du gyrus, ce même courant est capable d’exciter le nerf
radial à travers les tissus qui le recouvrent au niveau du tiers inférieur du
bras. Il est indubitable que le courant faradique diffuse à travers l’écorce
grise du cerveau, et va exciter la' substance blanche sous-jacente, dans
laquelle se trouvent des fibres dont les extrémités profondes sont en rapport
avec les centres d’excitation directe des muscles striés et lisses et des
NERFS. — ANATOMIE DU SYSTEME N. — BIBLIOGRAPHIE.
glandes. Or, si l’excitabilité de la substance grise corticale n’est pas démon¬
trée, l’existence de centres moteurs des membres, localisés dans des points
spéciaux de cette substance, n’est pas prouvée non plus. Ce ne sont pas là
les seules causes d’interprétations erronées signalées par Bochefontaine ;
ee physiologiste a de plus observé des phénomènes qui sont de nature à
nous donner quelques indications sur le mécanisme des faits pathologiques
invoqués à l’appui de la thèse des localisations corticales [voy. ci-dessus
page 61à : convulsions partielles dans les méningites fronto-pariétales) ;
■c’est que les méninges, par le fait de leur sensibilité propre, peuvent être le
. point de départ de mouvements réflexes particuliers. L’excitation mécanique
de la dure-mère, dit Bochefontaine (Académie des sciences, août 1876),
l’excitation mécanique de la dure-mère peut déterminer les contractions
d’un ou de quelques muscles de la face, seulement du côté correspondant
si l'excitation est faible. Si on augmente l’intensité de l’irritation, on voit se
produire des mouvements des membres du côté correspondant, et enfin des
mouvements dans les quatre membres ; ces résultats s’observent même en
excitant la dure-mère sectionnée et rabattue en lambeaux, ce qui prouve
que l’excitation de la substance grise corticale n’entre pour rien dans la pro¬
duction de ces phénomènes, d’autant plus que cette substance est reconnue
absolument insensible aux excitations mécaniques. Du reste les mêmes
résultats sont obtenus après ablation de là substance blanche et de la
substance grise de la calotte des hémisphères. Ces faits sont de la plus haute
importance pour l’appréciation des expériences sur lesquelles on s’est appuyé
pour admettre l’existence de centres psycho-moteurs dans l’écorce grise du
cerveau. Ils sont, de plus, dénaturé à jeter un certainjour sur la pathogéniedes
mouvements convulsifs, généraux ou partiels, qui accompagnent l’inflamma¬
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Mathias Ddval.
PATHoi^octiE C1UK1JRGIC.AI.E: UES A'ERFS. — Les nei'fs, comme les
autres organes de l’économie, sont exposés à l’action des violences exté¬
rieures. Ils peuvent aussi devenir le siège de dégénérescences, de tumeurs
diverses. L’étude des affections locales des nerfs doit donc comprendre deux
chapitres distincts : celui des lésions physiques, qui menacent plus ou moins
la continuité de l’organe et viennent brusquement suspendre ou au moins
modifier ses fonctions ; celui des lésions organiques, dont le développement
se fait toujours avec lenteur et qui ne déterminent de modifications fonc¬
tionnelles qu’à une époque plus ou moins avancée de leur existence.
Lésionis physiques on hlessupes. — Toute plaie, mèmen’intéres-
NERFS. — PATHOLOGIE CHIRURGICALE. — LÉSIONS PHYSIOCES. 625-
sant que l’épaisseur de la peau, s’accompagne de lésion nerveuse, mais celle
lésion demeure ignorée tant que le nerf blessé n’a pas une importance physio¬
logique assez grande pour que la suspension de ses fonctions provoque dea
troubles spéciaux. C’est dans cette dernière condition seulement que l’atten¬
tion du chirurgien est éveillée et qu’il peut avoir à intervenir ; il ne saurait
donc être ici question que des blessures atteignant un tronc nerveux ou
une branche importante.
Les différents nerfs, à quelque ordre qu’ils appartiennent, qu’ils soient
moteurs, sensitifs ou mixtes, peuvent également être lésés. Le grand sympa¬
thique même ne jouit pas d’une indemnité absolue. Weir Mitchell a vu une
blessure du cou, produite par une arme à feu, être suivie des phénomènea
caractérisques que les expériences de CL Bernard ont fait connaître
comme provenant de la section du cordon cervical. Les effets de la com¬
pression ont été plusieurs fois observés sur les nerfs crâniens que le sque¬
lette de la tête défend contre les autres lésions physiques. Toutefois ce sont
là des faits en quelque sorte exceptionnels ; et de plus, les troubles qui les
marquent ont une physionomie trop spéciale pour pouvoir rentrer dans une
description d’ensemble. Il n’en est pas de même des blessures intéressant
les nerfs périphériques qui président au mouvement et à la sensibilité des
extrémités. Leur fréquence relative, l’identité à peu près constante des phé¬
nomènes morbides qui les suivent, permettent de les prendre pour types.
iliSTORiQüE. — Les conséquences, immédiates ou éloignées, du trau¬
matisme des nerfs n’avaient point échappé aux anciens : dès Hippo¬
crate, c’est à la compression de branches nerveuses que sont rattachées la
suppression d’urine, l’atrophie du membre inférieur, « surtout marquée
par deiTière », qui s’observent dans certaines luxations anciennes du fémur.
Galien proclame, d’après des expériences de vivisection, que la ligature ou
la section des nerfs récurrents rend l’animal aphone au même titre que
l’incision des muscles de la glotte. Appelé auprès d’un malade qui, à la
suite d’une contusion de la partie supérieure du dos, avait perdu le sen¬
timent de trois doigts de la main, le mouvement restant intact, il n’hési¬
tait pas à expliquer ces phénomènes par la contusion des origines du plexus
brachial. Toutefois le mode, la possibilité même de la réparation des lésions
nerveuses demeuraient absolument ignorés, et pour Galien, comme pour
Hippocrate, « un nerf coupé ne peut croître ni se réunir ».
Avicenne, on ne sait sur quels fondements, conteste l’exactitude de ce
yironostic fâcheux, et bien loin de croire à l’impossibilité d’un pi’ocessus
réparateur, il conseille de le favoriser en suturant les deux bouts du nerf
divisé. Blâmée par Théodoric de Cervia et par Rulandus qui cautérise les
extrémités correspondantes des deux segments nerveux, la suture trouve
des défenseurs opiniâtres dans Guillaume de Salicet, Lanfranc et surtout
Guy de Chauliac. Cet empressement des arabistes à préconiser la suture ^
des nerfs, en ferait sans conteste les premiers partisans de la régénération
nerveuse, si on ne se rappelait la confusion faite à cette époque entre les nerfs
et les tendons. S’agit-il bien d’une suture des nerfs ou simplement de la
réunion des deux bouts d’un tendon divisé ? Nous devons dire que Sprengel
KOUV. DICT. DE MED. ET CHIE. XXIII. — 40
626 NERFS. — pathologie chirurgicale. — lésions physiques.
se prononce pour le premier sens et regarde Avicenne et Lanfranc comme
les promoteurs de la suture nerveuse. Quoi qu’il en soit, la méthode ne
tarda pas à tomber dans l’oubli et elle attendit pour reparaître une époque
encore récente. C’est à peine si l’on en trouve une mention dans Fabrice
de Hilden, qui lui est favorable, et A. Paré n’en parle même pas.
Paré, comme Vésale, en est toujours aux idées hippocratiques sur les
blessures des nerfs; et, à propos de la saignée malheureuse faite à
Charles IX, il confond absolument les accidents phlegmoneux avec ceux
résultant de la lésion nerveuse.
La paralysie du mouvement et de la sensibilité, succédant aux blessures
des nerfs, avait surtout attiré l’attention des anciens chirurgiens, qui en
trouvaient une explication plausible dans la suppression de Faction ner¬
veuse : mais il était plus difficile de l’endre compte des accidents névral¬
giques qui peuvent se montrer dans ces conditions. Boerhaave l’essaya en
s’appuyant sur des considérations d’ordre purement mécanique. La rétrac¬
tion du nerf coupé occasionne un tiraillement des petites branches situées
au-dessus de la lésion, et l’irritation de ces branches donne lieu aux con¬
tractures et à la douleur.
Van Swieten, qui a entrevu le rôle joué par certains nerfs dans les phé¬
nomènes nutritifs, ne tire aucun parti de cette donnée importante. Le pre¬
mier, cependant, il étudie d’une manière un peu complète les paralysies du
membre supérieur consécutives aux luxations de l’épaule et qu’il regarde
comme produites par la compression du plexus brachial. La paralysie
résultant de la section d’un nerf principal est incurable, « à moins que
quelques branches sorties du tronc au-dessus de la plaie ne se rendent aux
parties inférieures ou que d’autres troncs n’y envoient des leurs. ».
La confusion faite par A. Paré entre les accidents purement phlegmo¬
neux et les suites ordinaires des blessures nerveuses se retrouve dans Mau-
quest de la Motte, qui range parmi ces suites « les inflammations, les dépôts
énormes et les abcès si considérables qu’ils font souvent tomber la partie
en mortification ». Il est vrai que plus loin il avoue n’avoir jamais observé
par lui-même aucun cas de plaie d’un nerf important.
Louis, étudiant « la consolidation des plaies avec perte de substance »,
posait en principe que le tissu nerveux n’est pas susceptible de cicatrisa¬
tion. La conclusion clinique devait être que toute paralysie résultant de la
section d’un tronc nerveux, demeurait au-dessus des ressources de la
nature et de l’art : elle fut établie, dans toute sa rigueur, par Heister et par
Hévin. Heister, cependant, frappé des conséquences fâcheuses des plaies
n’intéressant qu’une partie de l’épaisseur d’un nerf, n’hésitait pas à con¬
seiller, comme traitement, de rendre la section cqmplète.
Dès A. Paré, on avait reproché à la ligature immédiate des vaisseaux, après
l’amputation, de rendre plus fréquents les accidents convulsifs en expo¬
sant à prendre un nerf dans le lien constricteur. Sharp s’éleva contre cette
accusation : ce sont les conditions extérieures prédisposant le sujet, et non
la ligature, qu’il faut alors incriminer.
Dans cette première époque de la chirurgie, les idées hippocratiques
NERFS. — P.4.TH0L0GIE CHIRURGICALE. — LÉSIONS PHYSIQUES. 627
avaient régné sans conteste ; le moment était venu où des expériences sage¬
ment conduites allaient en démontrer toute la fausseté. C’est à Cruikshank
■que revient l’honneur d’avoir le premier établi d’une façon indiscutable la
réalité de la cicatrisation des nerfs. Ses expériences sur le pneumogastrique,
répétées par Fontana, donnèrent à ce physiologiste des résultats analogues,
mais Fontana alla plus loin et proclama la nature nerveuse du tissu cica¬
triciel : de ces faits expérimentaux, il tirait l’indication clinique de rappro¬
cher exactement les extrémités des nerfs coupés.
Acceptée par Monro et Michaëlis, la cicatrisation nerveuse fut niée d’une
manière absolue par Arnemann. Celui-ci admit bien comme possible la
réunion des deux bouts du nerf, mais il contesta que la substance nouvel¬
lement formée entre ces extrémités contînt des éléments nerveux. A quoi
Haighton répondit en faisant observer qu’il fallait avoir égard aux fonctions
de la cicatrice et non à sa structure, et que, si l’action d’un nerf supprimée
après sa section se trouve rétablie après sa réunion, le moyen de cette réu¬
nion devait être considéré comme nerveux.
Reil, tout en penchant vers les idées d’ Arnemann, avait conseillé de sou¬
mettre la cicatrice des nerfs à Faction de l’acide nitrique pour déterminer
si elle contenait réellement des éléments nerveux. Grâce à ce moyen
■d’investigation, Meyer put donner une éclatante confirmation de la théorie
■de la régénération nerveuse, à laquelle se rattachèrent Zimmermann etMec-
kel, mais que combattit Sœmmering.
Malgré ces laborieuses recherches, l’histoire clinique des blessures des
nerfs demeurait toujours très-obscure. La Roche et Petit-Radel les con¬
fondent avec celles des tissus fibreux, tendons ou aponévroses. B. Bell, à
propos de la saignée, attribue à la piqûre de branches nerveuses les phéno¬
mènes rapportés par Hunter à la phlébite. Enfin, Sabatier déclare qu’il est
difficile de distinguer d’une manière précise les blessures des nerfs de celles
des autres organes « parce qu’elles sont toutes suivies d’accidents à peu près
semblables ». A la même époque, cependant, Wolff entreprenait quelques
études anatomo-pathologiques sur la piqûre des nerfs qui, à cause de
ses relations avec la saignée, avait surtout le privilège d’attirer l’atten¬
tion.
Le pronostic des lésions traumatiques des nerfs ne demeurait pas moins
obscur que leur symptomatologie. Si Callisen admet comme possible le
retour des fonctions abolies par la section nerveuse, en le regardant comme
produit par les anastomoses, Boyer, et après lui, Richerand, déclarent in¬
curable toute paralysie de cette nature. Cette opinion décourageante fut
d’abord partagée par Delpech ; mais, vers la fin de sa carrière, le chirur¬
gien. de Montpellier admit la cicatrisation des nerfs, et s’en servit comme
d’un argument pour faire préférer, dans le traitement chirurgical des né¬
vralgies, la résection à la section simple des cordons affectés.
En 1822, avec Descot, les lésions traumatiques des nerfs sont, pour la
première fois, l’objet d’une étude d’ensemble. Descot examine, avec les plus
grands détails, le mode pathogénique de ces blessures, parmi lesquelles il
range la ligature et la cautérisation. Des expériences personnelles, faites
628 NERFS. — pathologie chirurgicale. — lésions physiques.
sous la direction de Béclard, lui ont démpntré la réalité incontestable de la
cicatrisation des nerfs. Celle-ci se produit plus ou moins facilement, sui¬
vant la nature de la lésion : à ce point de vue, la ligature comporte le pro¬
nostic le plus favorable, tandis qu’après l’excision ou la cautérisation d’une
certaine étendue du nerf, il faut s’attendre à ce que le l’établissement fonc¬
tionnel soit toujours très-tardif, ou même à ce qu’il fasse défaut.
Pour Descot, comme pour Svvan, la cicatrice, nécessaire à ce rétablisse¬
ment, est formée d’un tissu réellement nerveux. Larrey, sans contester le
fait, rendu indiscutable par l’examen anatomo-pathologique, ne croit pas
cependant qu’il soit indispensable au retour des fonctions. Pour que ce re¬
tour ait lieu, il suffit, en effet, que le nerf reprenne sa continuité : peu im¬
porte la nature propre de la substance intermédiaire. Mais, sans continuité
du nerf, pas de rétablissement fonctionnel, car Larrey ne croit pas’ discu¬
table la possibilité d’une suppléance par les anastomoses.
Telle n’est pas l’opinion de Dupuytren, qui, ayant vu la sensibilité et le
mouvement persister chez une dame à laquelle il avait réséqué le nerf cubi¬
tal pour une tumeur névromateuse, explique le fait par l’influence des filets
anastomotiques. Toutefois, il conseille, dans le cas de section simple des
nerfs, le rapprochement des deux bouts, et croit à l’existence d’éléments
nerveux dans le tissu de cicatrice.
Des faits analogues à celui observé par Dupuytren conduisirent Horte-
loup à nier le rôle de la cicatrice des nerfs dans le rétablissement des fonc¬
tions, qu’il faisait dépendre entièrement des anastomoses. .Mais, ainsi que
l’ont fait observer les auteurs du Compendium, de telles observations ne
prouvent rien contre la régénération du tissu nerveux; elles établissent seu¬
lement que cette régénération n’est pas le seul mécanisme du retour fonc¬
tionnel.
Ollivier combattit également les idées de Horteloup. La cicatrisation, la
régénération nerveuse, sont nécessaires pour que la paralysie disparaisse.
La perte des fonctions persiste quand les extrémités du nerf sectionné se
cicatrisent isolément. C’était tomber d’une exagération dans une autre, et
méconnaître des faits bien établis.
Vers la même époque, Hamilton, étudiant les suites éloignées de la
blessure des nerfs, signalait, entre autres troubles nutritifs, l’aspect luisant
et violacé de la peau, analogue à celui qu’elle présente au niveau d’un
abcès.
La théorie de la régénération nerveuse reçut bientôt, avec Steinruck, sa
consécration scientifique, qu’avaient déjà préparée les expériences de Flou-
rens, Tiedemann et Prévost. Quelques dissidences continuèrent bien à se
montrer parmi les chirurgiens, et Jobert, Scrive, et plus tard Hutin
nièrent encore la reproduction des éléments nerveux; mais ce ne furent là
que des protestations isolées. D’ailleurs Jobert ne contestait pas le rétablis¬
sement des fonctions, qu’il attribuait à l’action « d’une atmosphère sensible
se produisant autour des nerfs et pouvant impressionner les chairs à dis¬
tance. >' Au contraire, Bégin, plus hardi ou moins avisé, qualifiait le l’etour
fonctionnel de « désirable exception », tandis que Lisfranc, fort de nom-
^■ERFS. — PATHOLOGIE CHIRURGICALE. — LÉSIONS PHYSIQUES. 629
breuses observations personnelles, proclamait la fréquence de ce phéno¬
mène, alors même qu’une portion assez étendue du nerf a été excisée ; il
admettait pour ces cas l’influence des anastomoses.
La réalité de la cicatrice nerveuse et la nature du tissu qui la forme étant
démontrées expérimentalement, on étudia les phénomènes qui se passent
dans le nerf lui-même après la section. Nasse, puis Gunther et Schonn
signalèrent dans le bout périphérique une altération des fibres primitives ;
mais c’est à Waller que revient le mérite d’avoir établi la nature exacte de
cette altération et d’en avoir donné la signification vraie, en la considérant
comme une lésion d’ordre trophique {voy. Physiologie). Pour Waller, la
portion de nerf dégénérée est susceptible d’un travail de régénération,
mais à la condition de reprendre ses rapports primitifs avec les centres
trophiques des ganglions rachidiens.
L’histoire clinique des lésions traumatiques des nerfs s’enrichissait ainsi
de données importantes. La paralysie observée à la suite des luxations de
l’épaule avait été rapportée par les anciens auteurs à une contusion des
nerfs de la région. Flaubert (de Rouen) voulut en trouver la cause dans la
rupture ou même dans l’arrachement des racines du plexus brachial par
les efforts de la réduction. Malgaigne objecta que la paralysie était le plus
souvent primitive, et se montrait immédiatement après l’accident : c’est la
commotion nerveuse qui doit rendre compte de ces troubles fonctionnels.
Défendue par Simonin Empis, cette théorie ne Jarda pas à être abandonnée
par son auteur, qui admit, d’après les expériences de Nélaton, la possibilité
d’une contusion du plexus. Telle fut aussi la conclusion générale de la
discussion qui s’éleva, en 1851, devant la Société de chirurgie, à la suite
d’une communication de Chassaignac.
Debout, dans la même assemblée, exposant les résultats obtenus par
Duchenne (de Boulogne), établissait la valeur du traitement électrique dans
les paralysies de cause traumatique, et, deux ans plus tard, Duchenne,
dans un mémoire couronné par la Société de médecine de Gand, en expo¬
sait nettement les indications, et notait les signes sur lesquels doit s’ap¬
puyer le pronostic. Enfin, Bastien et J. M. Philipeaux suivaient les effets de
la compression des nerfs, tandis que Gausart consacrait à leur contusion
un mémoire important.
D’après Waller et Schiff, la régénération du bout périphérique d’un nerf
sectionné ne saurait avoir lieu tant que la continuité de ce cordon n’est pas
rétablie. J. M. Philipeaux et Yulpian s’élevèrent contre cette doctrine. Ils sou¬
tinrent que la régénération est autogénique, c’est-à-dire indépendante de
toute influence du système central, opinion qui fut vivement attaquée par
Schiff, Landry, Holt, Magnien, Laveran.
La guerre des États-Unis fut suivie de la publication d’un travail consi¬
dérable sur les « Blessures des nerfs par armes à feu. » Les auteurs, Mit¬
chell, Morehouse et Keen y signalaient un grand nombre de faits entièrement
nouveaux; malheureusement, cet ouvrage demeura plusieui’s années à peu
près inconnu en France. C’est à peine si Tillaux (1866) en fait une courte
mention.
630 NERFS. — pathologie chirurgicale. — lésions physioues.
La communication par Nélaton et Houel d’un fait de suture nerveuse ^
suivie du rétablissement rapide des fonctions, provoqua, au sein de la Société-
de chirurgie, une discussion intéressante sur la valeur de cette opération-
que J. Guérin qualifiait, dans la Gazette médicaZe, d’anachronisme physiolo¬
gique. Verneuil nia que la restauration des fonctions fût due à la suture
et montra, par des faits de Horteloup, de Lenoir et de von Bruns, que le
même phénomène peut se produire en l’absence de réunion. Les expérien¬
ces de vivisection vinrent à l’appui de ces objections, et Eulenburg et
Landois, comme Dubrueil et Magnien, ne purent obtenir la réunion immé¬
diate des nerfs ; seul, Forster crut être arrivé à la produire.
Il existait cependant un certain nombre de faits indiscutables où la sec¬
tion, l’excision même d’une portion d’un nerf n’avaient point déterminé de
paralysie. Paulet les réunit tous dans un mémoire, mais sans arriver à
donner une explication satisfaisante. Ce travail de Paulet fut l’objet, à-
la Société de chirurgie, d’un rapport de Tillaux qui imita la réserve de
J’auteur. Dans la discussion qui suivit, Liégeois soutint que le rétablissement
rapide des fonctions se faisait par l’intermédiaire d’anastomoses, les impres¬
sions pouvant se transmettre par le réseau périphérique d’un nerf voisin de
celui qui a été coupé.
Arloing et Tripier complétèrent la théorie de Liégeois, en lui apportant
l’appui d’expériences nombreuses ; de son côté, Letiévant rendait compte-
des mêmes faits à l’aide de la suppléance sensitivo-motrice.
A ce moment, l’attention des cliniciens se porte d’une manière spéciale-
sur les troubles nutritifs qui suivent les blessures des nerfs. Charcot, qui a>
déjà inspiré la thèse de Mougeot, fait de ces troubles une histoire complète,,
et les rattache à un travail irritatif, bien loin qu’ils soient dus, comme le-
croyaient Samuel et Romberg, à l’absence de communication avec les centres
trophiques. Couyba reproduit les idées de Charcot et apporte quelques nou¬
veaux faits; des articles de May et (de Lyon), un mémoire de Fischer, quel¬
ques observations de Schiefferdecker, ajoutent aux données déjà existantes.
Les études anatomo-pathologiques ne sont point négligées. Vulpian, Ran-
vier précisent le mode d’altération du bout périphérique des nerfs après-
leur section. Vulpian étudie, en outre, d’après Mantegazza et Erb, les alté¬
rations des muscles, et aussi l’action de l’électricité sur les organes paralysés.
Enfin, paraît le travail de Weir Mitchell sur les « Lésions des nerfs, » ou¬
vrage considérable auquel nous aurons à faire de nombreux emprunts..
Signalons, en terminant, les travaux de Hayem sur les altérations de la
moelle consécutives aux lésions des nerfs (1875).
Si maintenant nous jetons un regard d’ensemble sur l’historique des bles¬
sures nerveuses, nous voyons qu’il peut être divisé en trois périodes. Dans
la première qui s’étend des temps hippocratiques jusqu’à Cruikshank, ces-
lésions sont confondues avec celles des organes voisins : la cicatrisation des¬
nerfs est absolument niée. Dans la seconde période (de Cruikshank à
1864, époque où est publié le travail de Weir Mitchell, Morehouse et
Keen), les conditions de la cicatrisation, la nature du tissu cicatriciel, sont
étudiées avec soin ; il en est de même des altérations des nerfs après la sec-
NERFS. — PATHOLOGIE CHIRURGICALE. — LÉSIONS PHYSIQUES. 631
lion. Cette période peut être dite période physiologique. La troisième période,
ou période clinique, est marquée par des travaux sur le mode de rétablis¬
sement des fonctions, et aussi sur les troubles de nutrition observés dans
les régions privées de l’influence nerveuse.
Division. — Les blessures des nerfs se distinguent naturellement entre
elles par la nature de la cause qui les a produites. Tantôt le nerf sera sim¬
plement piqué; tantôt un instrument tranchant aura lésé le nerf qui sera
intéressé dans toute son épaisseur ou seulement dans une partie. Dans
d’autres cas, le chirurgien se trouvera obligé de rapporter les troubles notés
à la contusion ou bien encore à la compression d’une branche nerveuse.
Les plaies par arrachement, la commotion ont été également obser¬
vées.
Chacun de ces traumatismes détermine l’apparition de phénomènes que
les auteurs s’accordent à déclarer caractéristiques ; mais ils en ont en même
temps de communs et qui peuvent rentrer dans un exposé d’ensemble.
Notre voie se trouve ainsi tracée. Nous commencerons par une étude géné¬
rale des lésions physiques des nerfs, nous proposant de revenir ensuite sur
ces lésions prises isolément, et de rappeler les symptômes qui permettent
d’affirmer leur nature.
Lésions physiques des nerfs en général. — physiologie pathologique. —
Les lésions traumatiques des nerfs, ainsi qu’on peut en juger par l’exposé
que nous en avons fait précédemment, agissent sur ces organes en inter¬
rompant la continuité d’un plus ou moins grand nombre de fibres ner¬
veuses. (La commotion échappe, il est vrai, à cette règle; mais elle n’est
point acceptée de tous.) C’est là une première cause bien évidente des alté¬
rations fonctionnelles qui se manifestent immédiatement. Mais, ainsi que
le fait remarquer Weir Mitchell, il s’y ajoute bientôt de nouvelles condi¬
tions étiologiques, dont le rôle est plus ou moins important et l’entrée en
action plus ou moins prompte. Telles sont la congestion, l’inflammation et
la sclérose qui, pour le chirurgien américain, serait, dans certains cas, in¬
dépendante de tout travail phlegmasique concomitant. De cet ordre de
causes dépendent les phénomènes secondaires qui nécessitent plus souvent
l’intervention de l’art que les accidents primitifs.
Dans révolution des faits consécutifs à la blessure d’un nerf, il en est
encore un purement anatomique qui domine la scène morbide; je veux
parler des modifications de structure qui se produisent dans le segment
périphérique, dès que le nerf a perdu sur un point son pouvoir conducteur,
et quelle que soit la cause qui le lui ait fait perdre.
La névrite et ses conséquences devant être étudiées dans l’article suivant,
la congestion et les altérations histologiques attireront seules notre
attention.
1° Congestion. — D est notoire que les tissus refroidis ou congelés ne
reviennent à une température ordinaire qu’en passant par un état de con¬
gestion plus ou moins marquée. C’est en partant de ce principe que Waller
et Weir Mitchell ont entrepris leurs expériences sur la congestion nerveuse.
Bien que jugées par Vulpian « insuffisantes pour faire admettre qu’un état
032 NERFS. — PATHOLOGIE CHIRURGICALE. — LÉSIONS PHYSIOUES.
morbide de ce genre puisse engendrer cliez l’homme des accidents bien
définis, » ces expériences méritent cependant d’être signalées, ne fût-ce
qu’à cause de l’importance qu’on a voulu leur attribuer.
Weir Mitchell a opéré sur lui-même et choisi pour lieu d’expérience le
nerf cubital qu’il refroidissait avec un mélange de glace et de sel. A mesure
que la réfrigération était poussée plus loin, apparaissaient dans l’ordre d’énu¬
mération, les phénomènes suivants : douleur, engourdissement, disparition
de la sensibilité, puis du mouvement; enfin sensation de chaleur avec
sudation abondante. En même temps, l’irritahiiité du nerf est extrême au
niveau du point refroidi et le moindre choc détermine dans sa sphère
d’action de la douleur et des contractions brusques des muscles.
Lorsque l’agent réfrigérant a été éloigné, ces phénomènes durent quel¬
que temps encore, puis ils sont remplacés par de l’hyperesthésie, des four¬
millements, des picotements légers, la perte plus ou moins complète de la
motilité persistant seule.
Cet ensemble symptomatique, qui, d’après Weir Mitchell, permet
dans la pratique d’affirmer l’existence d’un travail congestif, est en réalité
vague et fort mal déterminé. On ne voit pas bien ce qui revient, dans la
production deces phénomènes, aux effets prolongés de’la réfrigération, ni
la part qu’il faut faire à la congestion même. En présence de résultats aussi
incomplets, on ne peut qu’imiter la réserve de Vulpian.
2“ Névrite. — Sans empiéter sur le terrain de la névrite, il faut cepen¬
dant mentionner le rôle considérable qu’on lui faitjouerdans la production
des troubles de nutrition, consécutifs aux lésions nerveuses. On a même
voulu en faire la condition pathogénique, depuis les travaux de Charcot.
Si la nutrition demeure intacte après les lésions expérimentales des nerfs,
c’est que dans ces conditions l’irritation neurale fait défaut, le traumatisme
étant en pareil cas trop simple et trop léger. Ainsi s’explique l’observation
faite par Weir Mitchell, Morehouse etKeen, sur la section complète dunerf,
qu’ils n’ont jamais vue déterminer d’altération dans les fonctions nutritives.
Ces altérations se développent au cpntraire le plus habituellement après des
contusions, des piqûres, des sections incomplètes, c’est-à-dire à la suite des
causes traumatiques les plus propres à produire la névrite ou tout au moins
l’état névralgique. 11 est vrai que Charcot, recherchant s’il n’existe pas dans
les nerfs affectés une lésion anatomique constante en rapport avec la mani¬
festation des lésions périphériques, se borne à signaler une lacune que des
études ultérieures devront combler. De son côté, Vulpian, sans nier abso¬
lument l’intervention de la névrite, pense que les troubles trophiques sont
dus surtout à l’affaiblissement ou à l’abolition d’une influence exercée par
les centres nerveux sur la nutrition des organes. Les esprits sont donc bien
loin d’être fixés et des études sérieuses d’anatomie pathologique sont néces¬
saires pour élucider cette question encore entourée d’obscurités.
Le : rôle qu’a fait jouer Hayem à la névrite dans la production des
■paralysies dites autrefois d’ordre réflexe est exposé à la Pathologie
médicale.
3“ Dégénérescence et régénération. — Lorsqu’un nerf mixte a été sec-
NERFS. — PATHOLOGIE CHIRCRGICALE. — LÉSIONS PHYSIQUES. 633
tionné, les fibres du segment périphérique subissent des modifications
importantes dans leur constitution : concurremment les propriétés du tissu
nerveu.x: se perdent et il arrive un temps où il demeure insensible aux; exci¬
tants habituels. Puis, au bout d’un temps variable suivant les conditions de
l’expérience, le segment altéré devient le siège d’un travail inverse, en
vertu duquel se reproduisent les fibres qui avaient disparu. 11 reprend en
même temps son activité fonctionnelle.
Signalé avant Waller, ce double processus n’a acquis de signification
clinique que depuis les travaux du physiologiste anglais. Les idées émises
par lui ont été cependant modifiées sur bien des points.
Vulpian donne des altérations observées la description suivante : « Les
premiers indices d’altération ne consistent qu’en une diminution de la
transparence des fibres nerveuses ; leur contenu semble tendre à devenir
un peu nuageux ; les bords des fibres sont moins nettement dessinés : tou¬
tefois, je vous le répète, ce ne sont là que des indices très-légers et qui ne
peuvent d’abord être reconnus que par comparaison. Vers le huitième jour
de la section d’un nerf, les fibres de son bout périphérique sont déjà bien
modifiées ; leur contenu ofire un aspect manifestement trouble; le double
bord, qui limite les fibres de chaque côté, est irrégulier, interrompu par
places ; il semble que la substance médullaire devient comme étranglée de
distance en distance et qu’elle est sur le point de se segmenter. En effet,
c’est ce qui ne tarde pas à arriver, et le dixième jour, quelquefois même
plus tôt, cette substance est comme disloquée, divisée en segments de lon¬
gueur variable. 11 y a une sorte de coagulation de cette substance en peti¬
tes masses. Les jours suivants, la segmentation fait de nouveaux progrès,
et la gaine de Schwann de chaque tube nerveux renferme des gouttes
d’aspect graisseux plus ou moins régulièrement arrondies, d’abord assez
grosses, puis devenant de plus en plus petites par suite de la division qui
continue à s’y opérer. Après un mois ou six semaines, cette segmentation
est devenue plus complète, la matière médullaire est réduite en globules de
faibles dimensions. Ces granulations de la matière médullaire diminuent
de plus en plus de volume, et, après deux autres mois, l’on ne voit plus
dans la fibre nerveuse que des granulations si fines qu’elles ressemblent à
une poussière qui remplirait la gaine conjonctive. Enfin ces granulations
disparaissent. Nous arrivons alors à l’altération ultime. La gaine deSchwann
revient sur elle-même et se plisse, si bien que, lorsqu’on examine un cer¬
tain nombre de fibres nerveuses primitives juxtaposées, on croirait voir,
sur le champ du microscope, un faisceau de tissu conjonctif filamenteux.
La coloration blanche des fibres nerveuses est détruite par la disparition de
la matière médullaire, les nerfs deviennent grisâtres, les gaines peuvent
persister dans cet état indéfiniment. » (Vulpian, Leçons sur la physiologie
du système nerveux, p. 236-237.) Il en est de môme du cylindre-axe, qui
n’éprouve aucune altération.
Vulpian a modifié son opinion sur ce dernier point : il ne croit plus
aujourd’hui à l’intégrité du cylindre-axe et explique l’erreur, qu’il a long¬
temps partagée, par l’aspect que prend la gaine de Schwann revenue sur
63 i NERFS. — pathologie chirurgicale. — lésions physiques.
elle-même et absolument semblable à un filament. Ce qu’il croyait être la
gaine de Schwann ne serait autre que l’enveloppe du faisceau primitif. Le
cylindre-axe disparaîtrait du 15' au 20' jour. {Archives de phy s., 1869, p. 760).
Ranvier avait déjà entrevu le fait : depuis il a donné un exposé complet
de ses idées sur la dégénérescence nerveuse dans une note adressée à
l’Académie des sciences. 11 y établit la fragmentation de la myéline et du
cylindre-axe : la gaine de Schwann, revenue sur elle-même, persiste seule
sous l’aspect d’un véritable filament {voy. Histologie, p. 419).
Le bout périphérique n’est pas seul à se modifier : le bout central éprouve
également quelques altérations. Déjà Laveran avait signalé cette excep¬
tion à la loi généralement acceptée. Dans le bout central il avait trouvé
quelques fibres en dégénérescence, et au contraire un certain nombre de
fibres saines dans le bout périphérique. Il en donnait l’explication suivante :
le fibres dégénérées du segment attenant encore aux centres nerveux
représenteraient les filets de la sensibilité récurrente dont le trajet est
interrompu par la section, en sorte que la portion à direction rétrograde se
trouve séparée du centre trophique et dès lors peut s’altérer. Quant aux
filets nerveux qui demeurent intacts au milieu du bout périphérique dégé¬
néré, ils proviendraient d’anastomoses fournies par les troncs voisins et
ayant conservé leurs communications avec les centres. Weir Mitchell se
contente de noter la dégénérescence d’un certain nombre de fibres cen¬
trales. Ranvier le distingue de celui qu’on observe dans le segment périphé¬
rique (1872 et 1873). Dans la portion centrale, en effet, la myéline au lieu
de se fragmenter, se réduit en granulations fines qui forment des masses-
ovalaires. Le cylindre-axe reste intact jusqu’au niveau de la section du
tube nerveux, et par suite conserve, pour toute son étendue, ses relations
avec les centres.
Ainsi, fragmentation de la myéline et du cylindre-axe dans le segment
périphérique, intégrité du filament axile et décomposition de la substance
médullaire dans le segment central, telles sont les altérations subies par
les tubes nerveux. On a pu se demander si, dans le dernier cas au moins,
il ne s’agissait pas pour la myéline d’une véritable dégénérescence grais¬
seuse ; mais , pour répondre négativement à cette question , il suffit de se
rappeler que cette substance est à l’origine de nature grasse : ses change¬
ments se réduisent dès lors à une simple dissociation.
La dégénérescence s’étend-elle d’emblée à toute la longueur des fibres
affectées ouïes envahit-elle progressivement? C’est sur le bout périphé¬
rique que sa marche a été surtout étudiée. Les expériences physiologiques
tendaient à faire admettre que l’altération se prononçait du centre à la péri¬
phérie : mais Waller, Krause, J. M. Philipeaux et Vulpian ont toujours
constaté que la dégénérescence était aussi avancée dans les extrémités-
terminales des nerfs que dans les points les plus rapprochés de la section.
Vulpian, par des recherches encore récentes, a également démontré que la
dégénérescence pouvait remonter assez haut sur le segment central et
même affecter le faisceau de la moelle où le nerf sectionné prend ses
racines. Il rejette l’opinion de Brown-Séquard, qui veut voir dans cette
NERFS. — PATHOLOGIE CHIRÜRGICALE. — LÉSIONS PHYSIOEES. 635
lésion le résultat d’une ischémie médullaire par action vaso-motrice réflexe,
et croit à une propagation directe de l’irritation résultant du traumatisme.
C’est aussi dans ce sens que parlent les récentes recherches de Hayem.
Diverses théories ont été proposées pour expliquer la dégénérescence du
bout périphérique des nerfs sectionnés. Waller l’attribua à la séparation
des éléments nerveux d’avec les centres trophiques ; mais le fait de la régé¬
nération autogénétique, qui paraissait résulter évidemment des expériences
de Philipeaux et Vulpian, vint porter à la théorie wallérienne un coup
fâcheux. On invoqua alors l’irritation résultant de la section, du trauma¬
tisme. Les altérations observées récemment par Ranvier sur le bout central
venaient en aide à cette explication, puisque l’intégrité, longtemps acceptée
de ce segment du nerf, avait servi d’argument contre elle. Mais on n’a pas
assez remarqué la différence des altérations dans le bout central et dans le
bout périphérique. Les tubes nerveux du premier perdent bien leur myé¬
line, mais conservent leur cylindre-axe ; le phénomène est identique avec
celui qui se produit dans les scléroses médullaires , tandis que , dans le
bout périphérique comme dans le .faisceau de la moelle affecté de dégéné¬
rescence secondaire, les cylindres-axes disparaissent constamment. Quant
à l’autogénisme de la régénération, nous verrons tout à l’heure qu’il est
fort contesté ; et ensuite il ne contredit plus les idées de Waller, si l’on
admet, d’après Schiff et avec Laveran, qu’il y a des centres trophiques
très-nombreux, et que, grâce aux anastomoses, les centres trophiques des
nerfs voisins viennent, au bout d’un certain temps, présider à la nutrition
du segment périphérique demeuré sans communication avec son centre
ordinaire. Il s’agirait d’une suppléance nutritive.
La théorie de l’inertie fonctionnelle, imaginée par Legros et Onimus, ne
saurait être acceptée davantage. Si elle est recevable pour les fibres motrices
qui, dans le bout périphérique, ne reçoivent plus l’excitation accoutumées
elle ne peut rendre compte de la dégénérescence des fibres sensitives qui
continuent à subir les impressions venant de l’extérieur. La doctrine wallé¬
rienne reste donc seule debout.
Au moment où la dégénérescence affecte la totalité des fibres périphéri¬
ques, commence un travail inverse qui s’établit en quelque sorte parallèle¬
ment et aboutit à la régénération du nerf. L’examen microscopique fait
alors reconnaître, au milieu des tubes détruits, d’autres pourvus de myéline
et possédant un cylindre-axe. Diverses opinions ont été émises sur la nature
de ce processus régénérateur. Waller pensait qu’il se formait alors et de
toutes pièces des tubes nouveaux. Schiff, dont les idées furent reprises et
complétées par Philipeaux et Vulpian, soutint au contraire que la régéné¬
ration consistait uniquement en la réapparition de la myéline dans les tubes
altérés. Laveran crut même pouvoir affii'mer que la substance médullaire
était sécrétée par les noyaux de la gaine celluleuse. Les travaux de Ranvier
ont encore ruiné cette théorie. Les fibres nerveuses qui se montrent dans
le bout périphérique d’un nerf en voie de régénération sont bien de forma¬
tion nouvelle. Elles se développent soit dans l’intérieur même des anciennes
fibres dégénérées, soit dans leur intervalle. C’est autour de cylindres-axes
{}36 NEUFS. — PATHOLOGIE CHIRURGICALE. — LÉSIONS PHYSIQUES,
anciens qu’a lieu leur formation et voici de quelle manière : le cylindre-
axe des fibres du bout central s’allonge, et, marchant vers le bout opposé,
constitue ce que Ranvier appelle le filament cicatriciel. Lorsqu’il est arrivé
à la surface de section du segment périphérique, les éléments axiles y
pénètrent et deviennent en quelque sorte les centres du processus répara-
.teur. Autour d’eux ne tarde pas à apparaître de la myéline, contenue dans
une gaine de Schwann soit ancienne, soit nouvelle.
A quelles conditions a lieu cette régénération du tissu nerveux? Peut-elle
être indépendante de l’action du système central ou bien exige-t-elle le
rétablissement des communications du bout périphérique avec ce système?
C’est à cette dernière opinion que s’arrêtèrent les premiers observateurs,
Waller, Schiff, etc. Les expériences de Philipeaux et Vulpian abouti¬
rent à un résultat absolument opposé ; elles montrèrent que, en l’absence
de réunion des deux fragments du nerf sectionné, l’extrémité périphérique
devient le siège d’un travail de réparation absolument analogue à celui qui
se produit quand la réunion a eu lieu. Il en est de même pour une portion
de nerf isolée, par une double section, du reste du tronc. Le travail répa¬
rateur peut encore se produire lorsque le segment nerveux a été transporté
et greffé loin de la région où il se trouvait antérieurement. La régénération
nerveuse est donc en dehors de toute action des centres nerveux et mérite
bien la qualification à’ autogénique.
Ces conclusions furent repoussées par Schiff et par Landry. Schiff, répé¬
tant les expériences de Philipeaux et Vulpian, n’a pu obtenir la reproduc¬
tion du tissu nerveux dans le bout périphérique, tant que celui-ci est
demeuré séparé du bout central. Il rend compte de la différence de ce
résultat par ce fait, qu’il a opéré sur des sujets adultes, tandis que les ani¬
maux ayant servi à ses contradicteurs étaient encore très-jeunes. De son
côté, Landry se demande comment on pourrait constater la régénération
nerveuse en l’absence de cicatrisation du nerf, quand les muscles sont
dégénérés et ne sauraient réagir contre les excitations du galvanisme. Plus
récemment Magnien et Laveran ont également nié la régénération au¬
togénique.
Magnien pense que des fibres nerveuses, allant du bout central au bout
périphérique, ont échappé à Vulpian, et que dans les cas invoqués par cet
expérimentateur en faveur de sa théorie, la réunion existait au moins en
partie. Cette argumentation fut reproduite par Laveran qui, après une
minutieuse analyse des expériences de Vulpian, déclare, comme seule con¬
clusion permise et logique, que l’autogénie des nerfs mixtes est nulle.
Ces objections ne sont pas toutes fondées. Il est difficile, par exemple,
d’admettre que des fibres nerveuses aient pu être méconnues par un obser¬
vateur tel que Vulpian, et à coup sûr l’argument demeure sans valeur pour
les cas de transplantation nerveuse. L’impuissance musculaire importe peu ;
car il s’agit de démontrer en ce moment, non la restauration fonction¬
nelle, mais la reproduction du tissu. Mais les critiques de Schiff ont une
grande valeur et il ne faut pas oublier que personne n’a pu constater sur
des animaux âgés la régénération autogénique d’un nerf. De plus, les idées
NERFS. — PATHOLOGIE CHIRURGICALE. — LÉSIONS PHYSIQUES. 6:^7
de Ranvier sur le mode de la reproduction nerveuse ne sont point favorables
à la théorie de Vautogénisme. Sur ce point, comme sur tant d’autres, le jour
n’est donc pas encoi’e fait et, imitant la réserve de Mitchell, nous ne
retiendrons de ce débat qu’un enseignement, « à savoir que, si altéré que
soit un nerf séparé de ses connexions ordinaires, il ne faut pas désespérer
de sa régénération ni omettre d’employer tous les moyens possibles,
rapprochement, suture, etc., pour le remettre en rapport avec le tronc
d’où il provient. »
Philipeaux et Vulpian, tout en proclamant l’autogénie des éléments ner¬
veux, n’avaient point manqué de constater que la réunion des deux seg¬
ments du nerf divisé activait, hâtait la régénération du bout périphérique.
Cette réunion nécessite, pour être obtenue, le concours de circonstances
que l’expérimentation a mises en lumière ; elle se fait d’autant mieux que
l’animal est plus jeune, que les bouts sont moins écartés, que l’immobilité
est plus complète, que l’inflammation des bords de la plaie est moins vio¬
lente. L’étendue de la perte de substance, au delà de laquelle la cicatri¬
sation nerveuse devient impossible, ne saurait être fixée d’une manière
précise. Weir Mitchell rapporte que, chez l’homme, on a vu des exemples de
reproduction du nerf sur une longueur de sept centimètres. L’influence de
l’àge sur la rapidité de la reproduction du tissu nerveux est incontestable ;
c’est ainsi que Yulpian et Philipeaux ont vu la continuité du nerf sciatique
se rétablir en moins de dix-sept jours sur de très-jeunes rats qui avaient
subi l’excision d’un segment de ce nerf long de six millimètres. Schiff a vu
des résultats semblables sur le nerf lingual de jeunes chats. Mais chez
l’homme ce travail exige toujours un temps beaucoup plus long, d’ordinaire
plusieurs mois, et les prétendus faits de réunion immédiate signalés
par Paget, Laugier, Houel, Foerster s’expliquent par une erreur d’interpré¬
tation.
Quel est le mécanisme de cette cicatrisation des nerfs ?
Quand un nerf a été divisé, les deux bouts s’écartent faiblement et il
s’épanche entx’e eux une petite quantité de sang. Au bout d’un certain
temps, celui-ci se résorbe en partie, cependant le caillot restant s’organise,
et les débris du névrilème et le tissu conjonctif avoisinant commencent à
proliférer. Ainsi se constitue un exsudât plastique qui forme une sorte de
gangue aux deux bouts du nerf. Ceux-ci ne demeurent point indifférents
à ce processus ; sous l’influence de l’irritation qu’entraîne le traumatisme,
le tissu conjonctif interstitiel subit un travail de prolifération et concourt
ainsi à la production de l'exsudât. Les bouts du nerf se tuméfient alors,
le bout central plus que le bout périphérique, ce que Follin explique parce
que le premier conserve -intacts ses vaisseaux nourriciers, tandis que le
second se trouve dans des conditions tout opposées par suite de la division
de ces vaisseaux.
L’exsudât, destiné à devenir le point de départ de la cicatrice, ne montre
d’abord que des cellules embryonnaires: bientôt y apparaissent des cellules
conjonctives et bientôt après des stries blanchâtres qui ne sont autres que
des fibres nerveuses réunies par faisceaux. L’origine de ces fibres a été
•638 ^'ERFS. — PATHOLOGIE CHIRURGICALE. — LÉSIONS PHYSiaUES.
très-diversement interprétée par les auteurs. Robin soutient qu’elles naissent
par genèse spontanée dans le tissu cicatriciel et se prolongent vers l’un et
l’autre bout. Pour Follin, elles ne sont que l'expansion des fibres des deux
bouts qui concourent également à la reproduction. Mais, d’après Vulpian,
c’est du bout central seul que partirait le faisceau nerveux. Cette dernière
opinion a été confirmée par les recherches de Laveran et de Ranvier. Nous
avons déjà vu que Ranvier attribuait la formation du filament cicatriciel à
l’expansion du cylindre-axe des fibres du segment central. La marche de
ce filament dans le tissu de la cicatrice a été mis en lumière par Laveran.
D’après lui, les cellules plasmatiques s’unissent bout à bout pour former
des canaux dans lesquels viennent s’engager les filaments axiles.
L’apparition de fibres nerveuses dans la cicatrice, bien que formant la
règle, n’est pourtant pas constante ; il peut arriver que le tissu, unissant
les deux segments du nerf divisé, demeure purement fibreux, ce qui n’a pas
manqué de faire établir une analogie, fausse à notre sens, avec le cal fibreux
de certaines fractures. Cette absence de reproduction nerveuse peut tenir à
ce qu’une des conditions, que nous avons dit influer sur la réunion des
nerfs, ne s’est pas trouvée remplie ; mais c’est surtout à l’écartement des
deux bouts qu’il faut faire la plus large part. 11 n’est pas rare de trouver
alors une cicatrice difforme, très-volumineuse, faisant masse avec les tissus
avoisinants.
Enfin toute réunion peut manquer et chacun des deux segments s’être
cicatrisé isolément par un renflement qui est plus prononcé pour le bout
central, que pour le bout péi’iphérique. Dans ces renflements de nature
fibreuse, Follin a décrit des filaments nerveux projetés sous forme conique.
Symptomatologie. — La blessure d’un nerf, quelle que soit la nature de la
cause qui l’ait produite, entraîne l’apparition de symptômes qui, pour n’être
pas pathognomoniques de l’espèce même de la lésion, permettent cepen¬
dant d’affirmer l’existence du traumatisme nerveux. De ces symptômes,
les uns se montrent immédiatement après l’accident ; les autres ne sont
observés qu’au bout d’un temps plus ou moins long.
A. Symptômes primitifs. — Les symptômes primitifs des lésions nerveuses
peuvent être distingués en locaux et généraux.
1° Locaux. — Le premier phénomène qui résulte de la blessure d’un nerf
est la douleur. Celle-ci, variable d’intensité depuis l’engourdissement
jusqu’à la sensation de brûlure la plus pénible, est tantôt limitée au point
même qui a été lésé, tantôt se prolonge suivant les diverses ramifications
du cordon nerveux. Il peut même arriver que la douleur soit ressentie dans
un endroit plus ou moins éloigné de celui sur lequel a porté la violence
traumatique. C’est ainsi que Weir Mitchell a vu Jes blessures de la partie
supérieure du sciatique déterminer un retentissement douloureux dans le
testicule. Un officier, blessé à la cuisse droite, ne souffrait que du membre
opposé. (Weir Mitchell, p. -109 et 150.)
En même temps, les fonctions auxquelles présidait le nerf affecté sont
suspendues ; il y a paralysie de la motilité et de la sensibilité, cette dernière
se trouvant seule modifiée quand la lésion, que nous supposons porter sur
XERFS. — PATHOLOGIE CHIRURGICALE. — LÉSIONS PHYSIQUES. 639
un nerf mixte, a été légère. La paralysie peut cesser en peu d’instants ou,
au contraire, persister et prendre alors le caractère de phénomène consé¬
cutif. Il peut également se faire que l’une des deux fonctions altérées
reparaisse à l’exclusion de l’autre.
Dans certains cas, les phénomènes paralytiques se montrent, comme la
douleur, en dehors du département innervé par le tronc qui a reçu la bles¬
sure; Weir Mitchell rapporte cinq exemples bien nets de cette sorte de
paralysie, qu’il désigne sous le nom de paralysie par irritation périphé¬
rique. Dans une de ces observations, une plaie du cou, n’intéressant pro¬
bablement aucun nerf important, entraîne une’paralysie des deux bras. Un
autre fait nous montre la blessure des parties molles de la cuisse sans lésion
de tronc volumineux, suivie d’une paralysie des quatre membres. De tels
faits ne laissent pas que de paraître singuliers et méritent de fixer l’atten¬
tion du physiologiste.
Diverses théories ont été proposées pour en rendre compte : les uns
(Bro'wn-Séquard) ont admis une ischémie réflexe par exagération de l’in¬
fluence vaso-motrice ; d’autres (Jaccoud, Weir Mitchell) croient au contraire
à une névrolysie ou paralysie vaso-motrice par épuisement nerveux ; enfin
les dernières recherches semblent devoir faire admettre l’existence d’une
influence irritative à marche centripète, gagnant et modifiant un certain
département des centres nerveux médullaires (Vulpian, Hayem). L’étude
critique de ces théories trouvera sa place plus loin [voy. Path. méd.).
Au lieu des phénomènes paralytiques, on observe quelquefois une
exagération de la motilité se traduisant par des contractions musculaires
soudaines, auxquelles succède une contracture plus ou moins persistante.
C’est encore à Weir Mitchell que nous emprunterons les exemples de cet
accident. Un soldat, qui avait reçu une blessure dans le plexus brachial, fut
obligé de s’adresser à un camarade pour dégager son fusil que sa main
raidie serrait convulsivement. Un autre eut le bras traversé ; au moment de
l’accident, le pouce se fléchit en dedans avec une telle force que l’ongle tra¬
versa la peau de la main. (Weir Mitchell, p. 151 .) La nature de ces accidents
ne saurait être méconnue et l’action réflexe reprend ici tous ses droits.
2° Généraux. — Les blessures des nerfs peuvent déterminer dans tout
l’organisme un ébranlement qui se ti’aduit par l’ensemble de phénomènes
décrit par les auteurs sous le nom de shock traumatique. Le sujet paraît sur
le point de perdre connaissance ; une sueur froide et profuse inonde son
corps ; on constate même un relâchement des sphincters et une diminution
de la sensibilité générale.
Ces symptômes s’observent surtout à la suite de plaies par armes à feu,
mais ils ne sont pas rares après les lésions les plus simples. J’ai vu la cou¬
pure d’un nerf collatéral de l’index être suivie de lipothymie avec selles
involontaires et sueurs profuses : le blessé était cependant d’un incontes¬
table courage, et, dans une affaire d’honneur il avait montré le plus magni¬
fique sang-froid.
Plus rarement l’impression, tout en demeurant générale, semble porter
plus spécialement sur les centres intellectuels. C’est ainsi qu’un colonel.
640 NERFS. — pathologie chirurgicale. — lésions physiques.
blessé au poignet droit par une balle qui avait lésé les nerfs médian et
cubital, courait comme un furieux sur le front de son régiment, jusqu’à ce
qu’il tombât sans connaissance. Un officier, blessé au talon, fut pris subite¬
ment d’un tremblement excessif, et il se mit à se comporter comme un
homme qui a perdu la tête. Son courage était au-dessus de tout soupçon,
et un conseil d’enquête devant lequel il avait demandé à être traduit, consi¬
déra le fait comme purement pathologique. (Weir iAIitchell, page 159.)
Pour rendre compte de ces troubles nerveux, nous sommes obligés
d’avoir recours à la théorie de l’épuisement ; seulement ici l’impression a
été assez forte ou a trouvé le sujet assez préparé pour s’étendre à la
plupart des centres ganglionnaires et produire ainsi cette sorte de paralysie
générale.
B. Symptômes consécutifs. — Les symptômes consécutifs sont de beaucoup
les plus importants à considérer ; seuls, ils ont jusqu’à ces derniers temps
attiré l’attention des auteurs qui ont écrit sur la matière.
Pour la plus grande facilité de leur étude, nous les diviserons en :
1“ Troubles de la motilité ;
2° Troubles de la sensibilité ;
Z” Troubles de la nutrition.
1“ Troubles de la motilité. La perte du mouvement est le résultat le plus
ordinaire de la lésion des nerfs ; les muscles situés dans le département du
tronc afïècté ont cessé d’obéir à la volonté et demeurent inertes. Tous ne
sont pas également atteints, ce que démontre la manière différente dont ils
se comportent vis-à-vis de l’excitant électrique, et aussi la rapidité variable
avec laquelle ils récupèrent leur aptitude fonctionnelle.
En même temps que celle-ci, la contractilité électrique du muscle se
trouve plus ou moins altérée. Duchenne, de Boulogne, a fait remarquer
que ce phénomène était loin de se représenter toujours dans les mêmes
conditions. Tantôt les muscles paralysés sont insensibles à l’agent élec¬
trique, tantôt, bien que frappés au même degré de la perte des mouvements
volontaires, les muscles ont perdu fort inégalement la faculté de se con¬
tracter par cette excitation ; d’autres fois la contractilité électrique sera
conservée tout entière alors que tout mouvement aura disparu. Il n’est pas
sans intérêt de noter que la perte de cette contractilité n’entraîne pas
nécessairement et comme phénomène corrélatif la paralysie motrice.
L’incapacité musculaire, lorsqu’elle est bornée à un groupe de muscles,
a pour résultat des déviations caractéristiques du membre.
Ces déviations ne reconnaissent pas toujours la même cause: le plus
souvent elles sont à peu près immédiates et tiennent uniquement à la pa¬
ralysie complète de certains muscles et à la prédominance d’action des
antagonistes. Quelquefois, au contraire, elles se produisent un certain temps
après la blessure, c’est alors la rétraction des muscles frappés de paralysie
qui entre en jeu et l’emporte sur la résistance des muscles sains. Par suite
de l’immobilité dans une position vicieuse, les articulations du membre ne
tardent pas à se prendre, et ces désordres nouveaux mettent alors le mal
au-dessus des ressources de l’ai’t.
NERFS. — PATHOLOGIE CHIRURGICALE. — LESIONS PHYSIQUES. 6il
Comme dans toutes les affections du système nei’venx, en regard de la
paralysie, il faut mettre l’exagération de la motilité se traduisant par des
spasmes, des contractions toniques. Une piqûre, la section incomplète, la
contusion d’un nerf peuvent, en irritant les fibres dont la continuité n’a
pas été intéressée, déterminer des contractions dans les muscles où ces
fibres se rendent ; mais le plus souvent c’est une action réflexe qui se pro¬
duit. Les contractions peuvent même se montrer dans le domaine d’un
nerf qui n’a pas été affecté.
Elles apparaissent tantôt sous forme de spasmes, tantôt sous forme
tonique ou de contracture.
Les spasmes, de beaucoup les plus fréquents, accompagnent d’ordinaire
les paroxysmes douloureux. Ils peuvent être limités à un groupe de mus¬
cles ou s’étendre au membre tout entier et même à plusieurs membres ;
c’est ainsi qu’on a vu la lésion des nerfs médian et cubital d’un côté être
suivie de l’apparition de contractions spasmodiques dans les deux bras. Les
spasmes sont spontanés dans la grande majorité des cas, rarement ils ont
besoin, pour se produire, d’une excitation venant de l’extérieur. Weir
Mitchell a décrit ce dernier état sous le nom de tendance au spasme : « Le
muscle est le siège d’un tremblement particulier, il offre une résistance
spéciale. Cet état se résout en contraction véritable, lorsque l’effort du chi¬
rurgien vient à produire une extension brusque. »
Aux spasmes succèdent quelquefois des contractions toniques, qui peu¬
vent également se montrer d’emblée. Chez le royal malade d’Â. Paré, il se
produisit une flexion de l’avant-bras sur le bras qui ne disparut qu’au bout
de plusieurs mois. Dans un cas de Molinelli, cité par Descot, pareil fait fut
la conséquence d’une ligature appliquée sur le médian. Cline, Crampton ont
observé la contracture du membre supérieur à la suite d’une coupure au
doigt, d’une saignée malheureuse. Les contractions toniques s’associent
toujours dans une certaine mesure aux spasmes, car l’effort ayant pour but
de vaincre la contracture musculaire provoquera une action réflexe dont
l’effet s’ajoutera à la résistance déjà existante.
La contracture musculaire doit être distinguée de la rétraction consécu¬
tive que nous avons signalée dans les muscles paralysés. Le diagnostic
différentiel ne saurait être malaisé ; l’exagération de la motilité s’accom¬
pagne d’une plus grande sensibilité à l’excitant électrique, et l’anesthésie,
qui fait disparaître la contracture sans rien pouvoir contre la rétraction,
dissiperait les dernières hésitations.
L’excitation musculaire, bornée dans le spasme et dans la contracture à
un certain nombre de muscles, peut se généraliser, et parmi les accidents
consécutifs aux lésions nerveuses, il faut citer le tétanos et la chorée.
Loing a même observé une épilepsie occasionnée par la blessure des
nerfs de la main.
De tout temps, on a voulu faire jouer, dans la pathogénie du tétanos, un
rôle considérable à la lésion nerveuse ; déjà Sharp s’élevait contre cette
opinion. C’est surtout la ligature d’une branche nerveuse dans les ampu¬
tations, qui a été incriminée ; nous devons dire que, chez un sujet mort du
NOUV. DICT. DE MÉD. ET CUIR. II. — 41
642 NERFS. — pathologie chirurgicale. — lésions physiques.
tétanos à la suite d’une amputation de jambe, l’autopsie nous fit voir le nerf
tibial antérieur engagé dans la ligature qui enserrait l’artère du même nom.
De pareils exemples ne sont pas rares, mais ils sont en même temps peu
concluants. La physiologie expérimentale est bien loin de les confirmer.
Friederich, avant 1834, avait essayé de produire le tétanos chez des chiens,
des chats et des lapins, en mettant un nerf à nu, et en l’irritant à l’aide de
ligatures et de tractions répétées pendant plusieurs jours. Ce moyen ne
suffisant pas, il y ajouta des aspersions d’eau froide pour favoriser le déve¬
loppement de la maladie; ce fut en vain. Une fois cependant, il observa du
pleurothotonos chez un lapin qui succomba rapidement. Depuis longtemps
déjà, Brown Sequard a fait de nombreux essais dont un seul a réussi
(il avait enfoncé un clou rouillé dans le pied d’un chien) ; encore
attribue-t-il le succès au hasard et aux conditions de milieu : l’animal se
trouvait dans une chambre carrelée, humide, très-mal nettoyée. Un fait cli¬
nique dont nous avons été témoin paraît cependant faire une plus large
part à la blessure du nerf . Un homme jeune, marchant sur une planche,
fut blessé à la plante du pied par un clou qui traversa sa chaussure. Il fut
pris de tétanos et succomba. A l’autopsie, on trouva que le clou avait inté¬
ressé une des branches du , plantaire interne, à laquelle se trouvait accolé
un petit déhris de cuir. Quoi qu’il en soit, Arloing et Tripier, Weir Mitchell
n’ont pas été plus heureux dans les expériences que leurs prédécesseurs :
plus de 70 vivisections’, dans lesquelles des lésions nerveuses ont été effec¬
tuées sur différents animaux, n’ont donné aucun résultat au chirurgien
américain. Même sur le grand nombre de malades qui ont passé sous ses
yeux, il n’a rencontré qu’un seul cas de trismus. Aussi n’hésite-t-il pas à
déclarer que, dans le cas de tétanos où une lésion nerveuse peut être invo¬
quée, l’irritation siège dans les dernières ramifications du nerf, mais
jamais dans le tronc. La grande fréquence des accidents convulsifs à la
suite des traumatismes du pied ou de la main, et Surtout des orteils et des
doigts, vient à l’appui de cette opinion. C’est surtout dans ces conditions que
des déchirures, des compressions, des contusions de plusieurs ramuscules
nerveux sont possibles.
La chorée est un accident encore plus rare ; Weir Mitchell l’a rencontrée
pourtant dans quelques cas, particulièrement chez un homme qui avait
reçu une balle au niveau des malléoles. Packard a publié une observation
dans laquelle la chorée avait eu pour origine une lésion des filets termi¬
naux du nerf médian dans le pouce. La guérison fut obtenue par l’excision
de la cicatrice. (Weir Mittchell, p. 163).
La blessure des gros troncs ne paraît point avoir une plus grande
influence sur le développement de la chorée que sur l’apparition du tétanos.
2“ Troubles de la sensibilité. — Comme la motilité, la sensibilité peut
être abolie, diminuée, exagérée ; elle peut également offrir diverses per¬
versions. Mais il est à remarquer que des troubles sensitifs n’accompagnent
pas fatalement les désordres du mouvement ; les lésions peu marquées des
nerfs mixtes font disparaître ce dernier sans intéresser lé plus souvent la
sensibilité des parties.
NERFS. — PATHOLOGIE CHIRURGICALE. — LÉSIONS PHYSIQUES. 643
Celte inégalité des résultats de la violence sur les fonctions diverses
auxquelles préside le nerf blessé a frappé de bonne heure les chirurgiens
qui, après quelques tentatives infructueuses, ont renoncé à s’en rendre
compte. Dernièrement, Weir Mitchell en a proposé une double explication :
tout d’abord il insiste sur la différence d’intensité qui peut exister entre
deux impulsions, dont l’une est destinée à faire entrer les muscles en
action, tandis que l’autre transmet au cerveau les impressions extérieures,
•cette dernière pouvant être perçue à un faible degré, qui ne saurait suffire
à une impulsion motrice pour remplir son action; témoin , l’exemple du
nerf cubital dont une légère irritation au niveau du coude éveille la sen¬
sibilité sans pouvoir mettre en jeu sa motricité. Un fait anatomique mérite
aussi d’être considéré: chez les animaux inférieurs, la distinction des fibres
■d’un nerf mixte en groupes, les uns seasitivo-moteurs, les autres exclusi¬
vement sensitifs ou exclusivement moteurs, se fait très-haut sur le tronc.
Une pareille disposition n’a point été observée chez l’homme, mais les faits
•cliniques plaident, dans l’opinion de Weir Mitchell, pour un groupement
analogue. Sans accepter aucune de ces théories , dont la seconde surtout
nous paraît plus qu’hypothétique, nous croyons qu’il faut ici invoquer
irinfluence des anastomoses, auxquelles Liégeois et Letiévant ont accordé une
•si grande importance dans le rétablissement rapide des fonctions. Nous
aurons à revenir sur ce sujet quand nous étudierons la suppléance sensitivo-
motrice.
L’abolition de la sensibilité peut porter sur ses différentes formes : sen¬
sibilité tactile, sensibilité à la douleur, sens de la température. On com¬
prend que lorsqu’un nerf purement sensitif a été gravement intéressé,
toutes ces formes sont également altérées et que l’insensibilité est com-
iplète. Au contraire, lorsque la lésion porte sur un nerf mixte, telle forme
•de la sensibilité pourra disparaître avec conservation des autres formes.
La constatation des troubles sensitifs ne laisse pas que d’offrir certaines
difficultés, car tous les malades ne sont pas en état de définir nettement
les sensations qu’ils éprouvent. C’est ce qui arrive pour la sensibilité
stactile ; l’épreuve la plus délicate à laquelle on puisse la soumettre consiste
•à redresser légèrement, avec le doigt ou une plume, les poils de la région
•que l'on suppose affectée. Le mouvement imprimé aux bulbes détermine
une sensation très-appréciable à l’état sain, mais qui disparaît dès que la
•sensibilité tactile est altérée. Toutefois ce moyen d’investigation ne saurait
donner de résultats que chez les gens doués d’une grande acuité de sens.
L’æsthésiomètre ou compas dont les pointes sont munies de petites boules
arrondies et qui porte une échelle permettant d’apprécier l’écartement
des branches conduit à des conclusions plus exactes, malgré les variations
individuelles qui ôtent de leur valeur aux tables construites pour
•établir l’état comparatif de la sensibilité dans les différentes régions du
•corps. Encore bien des erreurs sont-elles possibles: ainsi, les mouvements
•exécutés par la partie que l’on examine modifieront notablement les
résultats de l’observation. Verneuil a observé, à la suite d’une section du
médian, que le malade percevait le plus léger contact si le doigt était libre;
644 NERFS. — pathologie chirurgicale. — lésions physiques.
venait-on à le rendre immobile en le fixant sur un plan résistant, toute
sensibilité disparaissait dans le domaine du nerf. Il est donc essentiel, à
chaque examen, de s’assurer que le patient ne remue pas. Les déviations
des membres jouent encore un certain rôle dans la production des désordres
sensitifs ; tout le monde connaît cette expérience qui consiste à faire rouler
une bille sous deux doigts croisés l’un sur l’autre ; au bout de quelques
minutes, on a la sensation de deux billes en vertu de ce que le professeur
Alexander appelle heureusement le strabisme tactile. L’observation suivante
rapportée par Mitchell est encore plus convaincante: placez vos mains
derrière vous dos à dos, en entremêlant les doigts irrégulièrement et leur
donnant des positions inusitées. Si après quelques instants on vient à
toucher un de vos doigts, il vous sera difficile de rendre compte de ce qui
est arrivé et de préciser quel doigt a été impressionné. On comprend dès
lors combien une position vicieuse peut tromper sur l’origine des sensations
éprouvées. ( Weir Mitchell, p. 221).
L’analgésie est plus rarement méconnue que l’anesthésie : il suffit, pour
la rendre évidente, d’avoir recours à la piqûre, au pincement. La brosse
électrique, employée sur la peau sèche suivant la recommandation de
Mitchell, ne sert que dans les cas douteux et pour rechercher les vestiges
de sensibilité normale.
La lésion nerveuse a sur le sens de la température la même influence
que sur la sensibilité tactile et la sensibilité à la douleur : comme ces dei-
nièi’es, il est plus ou moins diminué , mais jamais on ne l’a vu altéré
isolément.
Enfin la sensibilité particulière du muscle ou sens musculaire peut
également souffrir. Cl. Bernard a établi par de nombreuses expériences que
l’animal n’a plus conscience de ce qui se passe dans ses muscles.
Nous avons dit que la motilité et la sensibilité étaient, dans certains cas,
lésées l’une indépendamment de l’autre; quand elles le sont à la fois, leur
retour ne se fait pas simultanément et la sensibilité reparaît la première.
Ce fait trouve sa raison d’être dans les troubles trophiques que subissent
les muscles à la suite de la division du nerf qui les anime. L’atrophie qui
en résulte met le tissu musculaire dans l’impossibilité d’obéir aux premières
incitations que laisse passer le tronc dont la continuité vient d’être rétablie.
Au contraire, pour la sensibilité, la peau où se produisent les impressions
et la moelle qui les reçoit étant indemnes, le rétablissement de la conti¬
nuité du tronc et la régénération nerveuse coïncident avec le retour de la
fonction. A cette théorie anatomo-pathologique, Mitchell en oppose une
autre purement physiologique. La peau reçoit des stimulations accidentelles,
qu’on le veuille ou qu’on ne le veuille pas. Les muscles, sur lesquels la
volonté n’exerce plus une action facile, ne reçoivent aucun stimulus
accidentel. Aussi la peau conserve-t-elle son excitabilité normale, que les
muscles perdent rapidement. C’est ce qui explique pourquoi, lorsque le
nerf a repris sa continuité, la réapparition des phénomènes sensibles se fait
plus rapidement.
L’hyperesthésie se rencontre fréquemment à la suite de la blessure des
NERFS. — PATHOLOGIE CHIRURGICALE. — LÉSIONS PHYSIQUES. 645
nerfs ; seulement elle ne se manifeste que comme exaltation de la sensibi¬
lité à la douleur et peut accompagner la diminution ou même l’anéantisse¬
ment du sens du toucher. Ce dernier ne présente jamais une acuité plus
grande qu’à l’état normal et on n’a jamais vu le malade apprécier comme
distinctes les piqûres des deux pointes du compas de Weber, si, en santé,
il confondait les deux impressions .'Sous l’influence de l’hyperesthésie, le
moindre contact devient douloureux, au point d’arracher quelquefois des
cris au patient et de provoquer des mouvements réflexes étendus. Cet état
peut occuper une plus ou moins grande étendue du membre blessé et même
se montrer isolément dans des points éloignés du siège de la lésion. Rare¬
ment immédiat, il se montre habituellement plusieurs jours après la bles¬
sure et peut être attribué à l’inflammation du cordon nerveux ; chez certains
sujets, il semble que le travail irritatif se propage aux centres nerveux, et
on voit se développer une hyperesthésie générale, un tétanos sensoriel,
pour employer l’expression de Mitchell, hyperesthésie que réveille le plus
léger contact, le hruit des pas, le froissement d’un papier.
Les perversions de la sensibilité se traduisent par des fourmillements,
des névralgies, la causalgie. Quelle que soit la forme qu’elles affectent, elles
se ramènent toutes à un phénomène commun, qui est la douleur. Celle-ci
apparaît tantôt spontanément, tantôt sous l’influence d’une irritation exer¬
cée sur le tronc affecté. Dans ce dernier cas, le sujet apprécie d’ordinaire
et localise l’irritation causatrice, en même temps qu’il éprouve dans le
domaine du nerf des sensations diverses; mais il amve quelquefois, surtout
quand l’irritation agit en se prolongeant, que les impressions périphériques
dominent la scène morbide et attirent seules l’attention. Le malade se trouve
dans l’impossibilité de préciser le point irrité qui est l’origine des phéno¬
mènes douloureux ; circonstance fâcheuse, puisqu’elle empêche le chirur¬
gien de déterminer exactement où doit porter son action, quand il veut
intervenir directement.
Les fourmillements se montrent à la suite des lésions les plus simples
d’un nerf, comme celles que produit une contusion légère, l’application
locale du froid. Il n’est personne qui n’eri ait éprouvé après un choc de la
partie interne du coude, où le nerf cubital est le plus accessible. Les four¬
millements sont alors passagers ; ils peuvent également, quoique dans des
circonstances rares, persister assez longtemps. Ils s’accompagnent alors
d’un affaiblissement de la motilité et de troubles nutritifs.
Toutefois, quand la perversion de la sensibilité a une certaine durée, elle
se présente le plus souvent sous le type névralgique. On a voulu faire jouer
à la nature de la lésion un certain rôle dans la production de ce dernier
accident. Londe a môme tracé un tableau destiné à établir la fréquence
relative des névralgies consécutives à telle ou telle opération, tel ou tel
traumatisme ; mais cette statistique, basée sur un nombre de faits très-res-
treint, ne nous paraît avoir qu’une importance minime. Quant au mode
pathogénique des névralgies traumatiques , les uns ont voulu n’y voir que
le résultat du tiraillement exercé par le névrilème rétracté et les fibres cou¬
pées sur celles demeurées saines, théorie purement mécanique, et qui
646 NERFS. — pathologie chirurgicale. — lésions physiques.
aurait besoin d’établir par avance la rétraction des fibres nerveuses et du
névrilème; d’autres ont invoqué la névrite, mais bien que Peter-Pineo, dans-
un cas, ait trouvé le névrilème très-rouge et fort injecté, la plupart des
observateurs n’ont noté aucun phénomène inflammatoire. Quelquefois,
c’est à la présence d’un corps étranger que sont rapportés les troubles sensi¬
tifs, mais ce n’est là qu’une constatation de fait et nullement une explica¬
tion. Le mécanisme pathogénique est alors le même que pour les piqûres-
ou sections nerveuses. L’irritation du bout central détermine des impres¬
sions douloureuses que le sensorium rapporte soit au trajet tout entier du
nerf, soit à ses branches terminales.
Telles sont en effet les deux formes sous lesquelles se manifestent les
accidents névralgiques : tantôt ils suivent le trajet du nerf et constituent ces
douleurs atroces caractérisées par Cotugno sous la dénomination de fulgurw
doloris et que Londe compare à un trait de feu ; tantôt elles occupent une
portion limitée du membre, habituellement son extrémité. Il ne faut pas-
aussi oublier que les cellules ganglionnaires auxquelles aboutissent les
tubes du nerf affecté, irritées par propagation, peuvent influencer à leur
tour des cellules voisines. De-làdes douleurs névralgiques qui ne paraissent
avoir aucun rapport avec le siège de la lésion.
La marche des névralgies traumatiques varie suivant les cas ; c’est ainsi
que la douleur peut se montrer immédiatement après la blessure, comme
dans la saignée, ou apparaître consécutivement. Quelquefois continues, ces
névralgies sont fréquemment intermittentes ; elles peuvent même affecter-
un type régulier en dehors de toute influence palustre, et, remarque im¬
portante, elles sont alors quotidiennes,
La causalgie n’est à proprement parler qu’une manifestation spéciale des
accidents névralgiques, auxquels il convient de la rattacher. Elle est carac¬
térisée par des douleurs très-vives que les malades comparent eux-mêmes
à une brûlure ou à l’action d’un sinapisme très-chaud, ou à l’effet d’une
lime rougie au feu qui éroderait la peau, et par un état particulier des té¬
guments que les auteurs désignent sous le nom « d’aspect luisant ». Telles
sont les deux conditions ordinaires de la causalgie; la sensation spéciale de
brulûre a pu cependant être observée indépendamment de toute altération
cutanée. Cette dernière ne serait que la conséquence des troubles tro¬
phiques que la lésion nerveuse détermine à la longue du côté des différents-
appareils. Weir Mitchell, cependant, pense que l’amincissement de la peau
qu’entraîne « l’état luisant » n’est pas sans influence sur la production des
accidents causalgiques en ne protégeant plus que d’une manière insuffi¬
sante les terminaisons nerveuses. (Weir Mitchell, p. 233).
La causalgie n’apparaît pas indifféremment sur tel ou tel point du
membre. Elle attaque rarement le bras ou la cuisse, plus souvent la jambe
ou l’avant-bras, mais de préférence la main ou le pied; encore, là affectionne-
t-elle les parties qui subissent les altérations nutritives les plus considé¬
rables, la paume de la main, la face palmaire des doigts, la face dorsale du
pied.
Son intensité est variable depuis la simple cuisson jusqu’à un état de
NERFS. — PATHOLOGIE CHIRÜRGICALE. — LÉSIONS PHYSIQUES. 647
torture à peine croyable, capable de réagir sur toute l’économie. L’expo¬
sition à ’air est des plus pénibles au malade, qui prend pour s’y soustraire
mille précautions. D’autres fois, la sécheresse de la peau exaspère les dou¬
leurs que diminuent les lotions à l’eau fraîche. Londe rapporte l’observation
d’un jeune homme qui, souffrant de douleurs causalgiques dans la main,
n’éprouvait du soulagement qu’en frappant violemment contre un corps
résistant la partie malade.
On comprend quel retentissement de semblables souffrances doivent
avoir sur l’état général du malade. Le caractère s’aigrit, le visage prend
une expression anxieuse, le regard est inquiet. Les précautions nécessaires
pour atténuer la douleur donnent à la démarche un caractère particulier
d’hésitation. Enfin, la privation de sommeil ajoute à toutes ces causes de
débilitation. Le patient arrive ainsi à une sorte de nervosisme qui constitue
à son tour une véritable maladie.
Suppléance sensitivo-motrice. — La section et même l’excision d’un nerf
mixte n’abolissent pas toujours absolument dans son domaine le mouve¬
ment et la sensibilité. Cette exception, notée par Dupuytren et Horteloup,
fut également observée par Paget. Laugier et. Nélaton, ayant vu les fonc¬
tions se rétablir presque immédiatement après le rapprochement des deux
bouts du nerf par une suture, avaient attribué ce succès au mode de trai¬
tement mis en usage; mais Richet, avecPajot et Denonvilliers, constatait
la persistance du mouvement et du sentiment dans un cas où le nerf divisé
était visible au fond de la plaie. De nombreux chirurgiens, ayant pratiqué
la résection nerveuse pour cause de névralgie, voyaient les accidents repa¬
raître au bout d’un temps variable, sans que jamais on pût admettre la
possibilité d’une réunion par cicatrice. Tous ces faits fournirent à Paulet
le sujet d’un intéressant mémoire, où il réunit les observations publiées
jusqu’en 1868, au nombre de vingt-cinq. Dans toutes, les fonctions ont
reparu quelquefois au bout d’un temps très-court, d’autres fois après plu¬
sieurs mois, il est vrai, mais alors que la perte de substance faite au tronc
nerveux égalait trois ou quatre pouces, ce qui exclut toute idée de restau¬
ration d’après les lois posées par la physiologie. Enfin, dans certains cas, la
résection d’un nerf important n’a troublé en rien la sensibilité ni le mou¬
vement volontaire.
Les théories n’ont point manqué pour expliquer ces résultats inattendus :
la première en date est celle des anastomoses, proposée par Horteloup, qui
alla jusqu’à nier, en s’appuyant sur elle , la cicatrisation nerveuse. Mais
bientôt, avec Steinruck, celle-ci fut établie d’une manière incontestable, et,
sous l’influence des idées du moment, on passa d’une exagération à une
autre. Le rôle des anastomoses fut réduit à rien, et on invoqua la l’éunion
immédiate des nerfs. Telle est la conclusion de Paget, Laugier, Nélaton,
Houel. Malheureusement elle ne se trouvait appuyée ni sur -des faits clini¬
ques certains, ni sur des données expérimentales.
La théorie des anastomoses fut bientôt reprise, et Liégeois la soutint de¬
vant la Société de chirurgie. Arloing et Tripier, par leurs recherches sur la
sensibilité des nerfs de la main, apportèrent à l’appui de sérieux argu-
648 NERFS. — pathologie chirurgicale. — lésions physiques. ‘
ments. Enfin, Letiévant exposa sa théorie de la suppléance semitivo-
motrice.
Voici en quels termes il l’a résumée :
« Malgré la section d’un nerf, il reste toujours, dans sa région, de la
sensibilité, quand la division a porté sur un nerf sensitif; de la motilité,
quand la division a porté sur un nerf moteur; l’une et l’autre de ces fonc¬
tions, s’il s’agit d’un nerf mixte. Ces fonctions motrices et sensitives, con¬
sidérablement amoindries, résultent de l’intervention d’agents étrangers
au nerf sectionné : muscles, anastomoses, papilles nerveuses. Ces fonc¬
tions suppléées sont très-imparfaites; mais, à mesure qu’on s’éloigne du
moment de la section, elles acquièrent, par l’usage, plus de développement.
On voit cette période de développement coïncider parfois avec une remar¬
quable atrophie musculaire. Ainsi, la motilité conservée coexiste tantôt
avec une paralysie absolue des muscles influencés par le nerf sectionné,
tantôt, à une période plus éloignée (deuxième période), avec l’atrophie des
mêmes muscles. Elle n’atteint jamais, dans son développement, le degré
de perfection de la motilité norniale. La sensibilité suppléée est relativement
plus marquée que la motilité, dans la région du nerf divisé, ce qui résulte
de l’action combinée du double mode suivant lequel elle se produit. Elle
n’atteint jamais non plus les limites de la perfection. Elle peut être modi¬
fiée par l’influence de conditions pathologiques locales particulières. Ainsi,
après certaines divisions nerveuses, pratiquées notamment pour des né¬
vralgies, il se produit quelquefois une sorte de stupeur locale qui masque
la sensibilité suppléée, les premiers jours de la section. La sensibilité repa¬
raît ensuite graduellement, à mesure que la stupeur se dissipe. Dans
d’autres cas, un engorgement inflammatoire, compliquant les suites de la
section, altère la sensibilité suppléée, la fait disparaître même pendant
quelque temps ou pour toujours, en déterminant la compression ou la des¬
truction des éléments de sensibilité appartenant aux nerfs voisins. La mo¬
tilité et la sensibilité suppléées ont une durée variable. Temporaires dans
quelques cas, elles sont permanentes dans d’autres. Une troisième période
se présente, quelquefois, après les sections nerveuses, celle de la guérison
complète. Elle est caractérisée par la restauration de la fonction, consé¬
quence de la régénération du nerf. La motilité et la sensibilité par régéné¬
ration nerveuse apparaissent longtemps après la section : douze, quinze
mois, terme plus long que celui des expériences sur l’animal. Ces fonctions
sont toujours précédées par une période de motilité et de sensibilité sup¬
pléées. Elles se manifestent : la motilité, par le réveil et la reconstitution
des muscles paralysés et atrophiés après la section; la sensibilité, par la
perfection de l’état esthésique de la région du nerf jadis divisé. »
3° Troubles de la nutrition. Les parties que la lésion du nerf a sous¬
traites à l’influence nerveuse ne tardent pas à éprouver dans leur nutrition
des troubles marqués. Les muscles s’atrophient ; la peau, sèche, rude, de¬
vient le siège d’éruptions diverses; les sécrétions, la calorification, sont
modifiées, etc.
Nous avons déjà dit, en physiologie pathologique, quelle part on avait
NERFS. — PATHOLOGIE CHIRURGICALE. — LÉSIONS PHYSIQUES. 649
attribuée à la névrite dans la production de ces troubles. Les élèves de
Charcot ont été, s’il est possible, plus affirmatifs que le maître. Celui-ci re¬
connaissait une lacune dans l’absence d’une lésion anatomique constante
du tissu nerveux, en rapport avec la manifestation des lésions périphéri¬
ques ; il proclamait que « toute névrite n’entraîne pas, tant s’en faui, né¬
cessairement la manifestation des troubles trophiques; il faut, pour que
ceux-ci se produisent, l’intervention de circonstances que l’analyse n’a
pas encore permis de dégager. » Pour Mougeot et Couyba, la névrite est
l'unique cause du développement des lésions nutritives. Couyha a toujours
vu les symptômes de la névrite précéder les troubles de la nutrition, qui
apparaissent dans la sphère d’action du nerf en suivant les progrès de l’ir¬
ritation. Dans un cas où l’examen microscopique put être fait, le même
observateur a trouvé tous les caractères de la névrite. Poincaré (de Nancy)
s’est également rallié aux idées de Charcot, tout en poussant plus loin l’ex¬
plication pathogénique. « Il est facile de comprendre, dit-il, que l’irritation
des éléments sensitifs peut ébranler les cellules nerveuses cutanées, abso¬
lument comme une cause irritante extérieure, et qu’elle peut ainsi déter¬
miner des troubles nutritifs dans leur département. C’est alors un sina¬
pisme venant de l’intérieur, et non de l’extérieur. »
La théorie de la névrite se trouve en présence de deux théories rivales :
l’une, qui se couvre (te l’autorité de BroAvm-Séquard, invoque le défaut
d’action des vaso-moteurs et la paralysie vasculaire qui en résulte, pour
expliquer les modifications nutritives. Attaquée par Vulpian et Jaccoud,
elle a contre elle les résultats de l’expérimentation physiologique. Jamais
Vulpian n’a produit l’atrophie musculaire d’un côté de la face par la section
du cordon cervical correspondant.
L’autre théorie, présentée par Samuel, veut que les désordres de la nu¬
trition soient dus à la diminution ou au défaut d’action trophique des cen¬
tres nerveux. Samuel supposait que cette action s’exerçait par des fibres
spéciales; mais, si la démonstration de ces fibres est encore à donner, la
doctrine n’en a pas moins, pour cela, été abandonnée. C’est à elle que se
rattache Vulpian, tout en professant que l’influence trophique a pour agents
de transmission les fibres mêmes qui servent déjà à la sensibilité et au
mouvement.
Vulpian trouve exagérée l’importance donnée à la névrite dans cette
question, surtout quand on n’est pas assuré que l’excitation phlegmasique
puisse exister dans les nerfs sectionnés avec tous ses caractères. Prenant le
cas particulier des altémtions musculaires, il se demande comment cette
excitation supposée produit et surtout entretient une irritation quelcon¬
que dans les muscles, alors que les nerfs divisés, au bout de quelques
jours, perdent incontestablement, en même temps que leur structure nor¬
male, leurs propriétés physiologiques : objection que Charcot a essayé de
réfuter en faisant remarquer que l’irritation neurale date du moment même
de la lésion. Vulpian s’appuie ensuite sur la nature même de ces lésions
musculaires qui, loin de présenter le caractère phlegmasique, sont essen¬
tiellement atrophiques. Pour toutes ces raisons, il rejette, en partie du
650 NERFS. — pathologie chirurgicale. — lésions physioues.
moins, l’idée de la névrite présidant aux troubles trophiques. La névrite,
lorsqu’elle a été observée, n’étant qu’un phénomène concomitant, tout au
plus a-t-elle pu contribuer dans une certaine mesure à l’all'aiblissement de
l’action trophique des centres. Vulpian étend cette conclusion des lésions
des muscles à celles des autres tissus; d’après lui, « les altérations de la
peau, de ses annexes, du tissu cellulaire sous-cutané, etc. , nées sous l’in¬
fluence de celles des centres nerveux, ganglions rachidiens et axe hulho-
spinal, dépendent le plus souvent, sinon toujours, d’une diminution ou
d’un défaut d’action trophique des centres nerveux. »
Il nous a paru utile d’opposer ces théories diverses pour montrer com¬
bien ce point de physiologie pathogénique demeure encore dans l’obscu¬
rité. Ainsi se trouve Justifiée la place que nous avons réservée ici aux
troubles trophiques, en les séparant de l’histoire de la névrite.
Les altérations que la blessure d’un nerf entraîne dans les différents tis¬
sus de la région qu’il anime, variant avec chacun d’eux, il convient de les
étudier séparément.
Nous diviserons, avec Couyba, les lésions de la peau en trois espèces :
1° Érythème et les ulcérations qui l’accompagnent; 2“ affections vésiculaires
et bulleuses ; 3“ altérations de la cuticule épidermique, des ongles et des
appareils glandulaires du tégument.
Signalé par Denmark et Paget, l’érythème n’a été complètement décrit que
par Mitchell, Morehouse et Keen, qui l’ont désigné sous le nom d’état lui¬
sant ou glossy skin. « Dans les cas soumis à nos soins, disent ces auteurs,
la peau aflèctée était d’un rouge vif ou marbrée de taches rouges et blan¬
ches. L’épithélium semblait avoir disparu par places, de façon que le derme
était à nu. Les tissus sous-épidermiques étaient tendus... Des crevasses se
montraient en différents points et il semblait que les téguments eussent été
fortement serrés autour des tissus sous-jacents. La surface était luisante
partout et comme recouverte d’une couche de vernis. Rien de plus singu¬
lier que cet aspect rouge et poli. Le plus souvent, absence complète de rides
et de poils. » L’aspect est absolument le même que sur les parties atteintes
d’engelures.
L’état luisant accompagne la causalgie et affecte, avec elle, de préférence
certains points que nous avons déjà indiqués ; face palmaire de la main et
des doigts, face dorsale du pied. Couyba l’a cependant vu occuper la face
plantaire. Tantôt la région malade est envahie également et présente une
surface lisse et également rouge ; tantôt, au contraire, la rougeur se pré¬
sente sous forme de petits îlots séparés par des intervalles de peau saine.
La nature de cette altération a été diversement indiquée. Pour Paget et
’Weir Mitchell, c’est un amincissement, une atrophie de la peau. Même
Mitchell rejette la dénomination d’érythème, aucune forme de cette affec¬
tion cutanée ne correspondant exactement à l’état luisant. Couyha, au con¬
traire, croit à une lésion de nature irritative, inflammatoire. Les recherches
microscopiques de Fischer montrent que, dans certains cas au moins, cette
opinion se trouve fondée. « La section de la main érythémateuse fait alors
voir sur la peau et son tissu cellulaire une opacité et un brillant particulier.
NERFS. — PATHOLOGIE CHIRURGICALE. — LÉSIONS PHYSIQUES. 651
La sérosité qui s’écoule contient un grand nombre de leucocytes, et au
microscope on observe une infiltration de très-jeunes cellules, comme
celles que Wolkmann et Stendiner ont décrites dans l’érysipèle. »
Avec l’érythème coïncident fréquemment des ulcérations. Du pus se forme
sous l’épiderme, le soulève, le rompt, et l’ulcération est établie. Ces ulcères
siègent ordinairement aux extrémités des doigts et des orteils, autour de
l’ongle : on les a vus occuper tous les plis articulaires.
Les éruptions qui se montrent à la peau sont de deux ordres : vésicu-
leuses, et elles se présentent sous forme d’eczéma et d’berpès ; bulleuses,
comme le pemphigus.
L’eczéma traumatique a été contesté par Charcot, qui veut n’y voir
qu’une manière d’herpès, mais les descriptions des chirurgiens américains
sont si nettes qu’elles ne sauraient laisser place au doute. L’éruption con¬
siste en de petites vésicules nées simultanément, ou en des vésicules plus
larges arrivant par poussées successives. Les unes et les autres sont dispo¬
sées autour des parties altérées et spécialement dans le voisinage du trajet
du nerf altéré. Il n’est pas rare de les voir précédées d’érythème. Dans quel¬
ques cas on a constaté un rapport très-net entre l’éruption et les phéno¬
mènes douloureux, la disparition de l’eczéma entraînant un affaiblissement
de la douleur. Annandale, Couyba ont vu l’affection exanthémateuse se
présenter non-seulement sur le membre qu’animait le nerf, mais aussi sur
le membre opposé. Nous ne reviendrons pas sur une explication déjà
donnée plusieurs fois.
L’influence des lésions nerveuses sur l’apparition d’un herpès a été
signalée pour la première fois par Charcot . Depuis cette époque, des obser¬
vations analogues ont été publiées par Rouget, Raynaud, Oppolzer, Onimus ;
bien que nié par Fischer, l’herpès traumatique est aujourd’hui bien vérifié.
’Ferneuil en a décrit les trois variétés suivantes dont le mode pathogénique
différerait un peu :
1" Le tronc d’un nerf est lésé ou son origine centrale : il en résulte, dans
la région où ce nerf se rend, un herpès périphérique.
2“ Dans une amputation, d’un nerf coupé il ne reste que le bout central :
soit par une névrite ascendante et récurrente, soit par inflammation de
voisinage, un herpès se montre sur le territoire des lambeaux innervés
par des filets nés du bout central à une certaine distance de la plaie : herpès
de voisinage.
3" Les extrémités périphériques d’un nerf sont blessées : dans un autre
département nerveux plus ou moins éloigné (par action réflexe, pense
’Ferneuil ; par irritation propagée, dirions-nous plutôt) se fait un herpès
à distance, toujours accompagné de fièvre et pendant la période de répara¬
tion de la plaie.
Il faut reconnaître, avec Parrot, que toutes ces variétés d’herpès ne
se rapprochent guère des cas publiés par les autres observateurs et semblent
plutôt se rattacher à la fièvre herpétique. D’ordinaire l’herpès, soit disposé
par points bien limités, soit étendu sous forme rubanée, suit exactement
le trajet du nerf et demeure borné à son département.
652 NERFS. — PATHOLOGIE CHIRÜRGICALE. — LÉSIONS PHYSIQUES.
Quant aux éruptions pemphigoïdes, beaucoup plus rares, elles sont carac¬
térisées par des bulles se développant très-rapidement et reparaissant de
temps à autre sur divers points de la partie des téguments qui correspond
à la distribution du nerf lésé; elles laissent après elles des cicatrices à peu
près indélébiles.
Le revêtement épidermique de la peau ne laisse pas que d’être influencé
à son tour par les lésions nerveuses : il s’épaissit et tantôt se desquame par
écailles plus ou moins larges, tantôt s’enlève par bandes véritables, comme
dans la scarlatine. La cause de ce phénomène est des plus nettes chez cer¬
tains sujets. C’est ainsi que Fischer a vu l’exfoliation épidermique suivre
en lignes fixes le trajet des nerfs blessés. Entre ces lignes de desquamation,
la peau était parfaitement saine.
En même temps les ongles et le système pileux éprouvent des modifica¬
tions singulières.
Les ongles s’incurvent à la fois dans le sens latéral et suivant leur lon¬
gueur : cette déformation est, d’après Weir Mitchell, tellement caracté¬
ristique, qu’à sa seule vue une personne familiarisée avec cet aspect étrange
pourrait diagnostiquer la blessure d’un nerf. Avec les névralgies, on ren¬
contre fréquemment une hypertrophie des ongles qui sont tantôt renflés en
forme de massue, tantôt desséchés, squameux, fragiles ; d’autres fois c’est
le phénomène inverse qui a lieu et l’ongle devient aminci, comme atrophié,
et toujours alors douloureux.
Les poils disparaissent ordinairement sur les parties affectées de causal-
gie et présentant l’état luisant. 11 semble, dit Couyba, toujours fidèle à sa
théorie de l’inflammation considérée comme cause des troubles trophiques,
qu’il y ait là, sous l’influence du gonflement cutané, une atrophie des bulbes
pileux due à la compression inflammatoire du tissu dermique environnant.
D’autres fois, c’est l’hypertrophie des poils qui se produit : Mougeot, Fischer
en citent des exemples. L’accroissement du système pileux que déterminent
certains anévrysmes paraît dû à l’irritation exercée par la poche sur les nerfs
voisins que comprime chaque diastole artérielle (Couyba).
La division complète d’un nerf entraîne, en même temps que la perte
absolue des fonctions, une diminution et même la cessation de la sueur :
la peau demeure sèche, alors même que les parties voisines se recouvrent
d’une sueur abondante.
Au contraire le nerf est-il sectionné incomplètement, observe-t-on les
phénomènes de la névrite, la sueur est très-augmentée et répand une odeur
acide, quelquefois insupportable.
Comme la peau, le tissu conjonctif subit, après les blessures des nerfs,
diverses altérations. Tantôt il participe à l’atrophie générale du membre ;
tantôt, au contraire, il prend un acci’oissement inusité et qui peut être qua¬
lifié d’hypertrophie (Weir Mitchell, Hitzig).
11 n’est pas rare que ce dernier état revête l’aspect d’un empâtement
phlegmoneux, si bien que quelques chirurgiens, croyant à un travail pure¬
ment inflammatoire, se sont crus obligés de pratiquer des débridements
étendus. L’erreur est excusable, car on a vu dans quelques cas la suppu-
NERFS. — PATHOLOGIE CHIRURGICALE. — LÉSIONS PHYSIQUES. 653
ration devenir le dernier terme de ce processus. Aussi Couyba décrit-il deux
variétés de lésions conjonctives; 1° variété subinflammatoire; 2“ variété
franchement phlegmoneuse, aboutissant à la purulence. Il cite, comme
exemples de cette dernière, les panaris se montrant aux doigts etaux orteils
sous l’influence du traumatisme des nerfs, et aussi les vastes abcès de la
joue, consécutifs à certaines névralgies de la cinquième paire.
L’altération nutritive, résultant de la suspension de l’influence nerveuse,
a pu aller jusqu’à une véritable mortification des tissus. Paget raconte qu’un
homme, après une fracture du radius, eut le nerf médian comprimé par le
cal. Le pouce s’ulcéra, ainsi que l’index et le médius ; les ulcérations, occu¬
pant de préférence le bord unguéal des doigts, résistèrent à tout traitement
et ne se cicatrisèrent que lorsqu’on maintint l’avant-bras dans la flexion. Les
ulcérations reparurent quand le malade, pour travailler, étendit le bras et
renouvela ainsi la compression : fait remarquable, qui ne saurait être ex¬
pliqué par une action mécanique, et dans lequel le retour des accidents
toutes les fois que le nerf se trouvait soumis à une cause d’irritation dé¬
montre bien leur origine nerveuse. Les lésions des gros troncs par armes à feu
paraissent avoir, dans quelques cas, donné lieu à une gangrène foudroyante ;
« Pendant le siège de Paris, dit Maurice Raynaud, j’ai entendu un
chirurgien militaire anglais fort distingué, le docteur Wyatt, qui suivait assi¬
dûment nos ambulances, émettre sur la variété de gangrène qui nous occupe
en ce moment (gangrène traumatique foudroyante) une opinion qui mérite
d’être consignée ici. Selon lui, cet accident appartient uniquement au mem¬
bre inférieur, il indique que le tronc du nerf sciatique a été sectionné par un
coup de feu. Dans quatre faits dont j’ai eu connaissance et dont un s’est
passé dans mon service, les choses se sont passées ainsi et j’avoue avoir été
impressionné en voyant à l’amphithéâtre notre confrère, à la simple vue d’un
membre gangrené, annoncer l’existence de cette lésion, qui se vérifiait à
l’autopsie. » Cependant le fait est loin d’être constant, car nous ne le voyons
mentionné ni dans l’observation de Mitchell (obs. 54, p. 340), ni dans celles
publiées par Porson et où la lésion du sciatique ne saurait être contestée,
puisque l’autopsie fut faite.
L’étude des troubles de la motilité, survenant après les blessures des
nerfs, nous a montré que les phénomènes les plus fréquents sont la
paralysie motrice et la perte de la contractilité électrique des muscles
privés de la stimulation nerveuse. En outre, ces muscles ne tardent pas à
subir une atrophie qui devient parfois très-rapidement appréciable.
La nature de ces lésions est-elle purement régressive, dégénérative, ou
bien s’agit- il là de processus irritatifs autant qu’atrophiques? Telle est la
question qui a été l’objet d’intéressantes recherches de Brown-Sequard,
Charcot, Vulpian, Erb, etc., recherches que l’on trouvera exposées tout au
long à l’article Muscle {Pathologie, p. 318 et suiv.). Qu’il nous suffise de
rappeler ici que, même d’après la nouvelle manière de voir de Charcot, la
distinction entre les effets résultant de la simple section et de l’irritation
des nerfs sur les muscles n’est pas aussi profonde qu’on le pensait à la suite
surtout des premières publications de Brown-Sequard.
654 NERFS. — pathologie chirurgicale, —lésions physiodes.
Les lésions des articulations, si elles ne sont pas les plus fréquentes, sont
du moins les plus persistantes et les plus fâcheuses de toutes celles qui
succèdent aux blessures des troncs nerveux. Signalées par J. -K. Mitchell,
dès 1831, mieux étudiées par Weir Mitchell et surtout Charcot, elles ont
pour caractère de siéger au-dessous de la lésion nerveuse et d’occuper soit
une seule articulation, soit , et plus ordinairement, toutes les articulations
d’un doigt, de la main, du bras. Leur nature inflammatoire ne saurait être
contestée ; l’épanchement articulaire, l’épaississement des tissus avoisinant
l’article, le gonflement ostéitique la révèlent clairement. Une preuve nou¬
velle est donnée par la présence dans la cavité articulaire de fausses mem¬
branes pouvant s’organiser et produire l’ankylose.
Telle est en effet la terminaison habituelle de ces arthropathies ; très-
douloureuse au début, l’articulation affectée cesse à ce moment d’être sen¬
sible, mais, fixée dans une position vicieuse, elle rend le membre impropre
à remplir ses fonctions.
La guérison peut être opérée dans quelques circonstances heureuses,
mais jamais Weir Mitchell n’est arrivé à un succès toutes les fois que, dès
son origine le cas était véritablement grave.
Il est impossible de séparer des troubles nutritifs ceux apportés dans la
calorification du membre blessé. Celui-ci se refroidit et devient plus sen¬
sible aux abaissements de température. Letiévant a cependant noté dans
un cas que, sous l’influence des moindres efforts, le membre blessé pré¬
sentait une notable augmentation de chaleur qui ne se montrait pas du
côté opposé.
DIAGNOSTIC et pronostic. Les désordres fonctionnels que déteimine la
blessure d’un nerf, et qui portent à des degrés divers sur le mouvement et
la sensibilité, permettent d’apprécier, dès les premières heures de l’accident,
la nature nerveuse de la lésion; plus tard, les troubles nutritifs viennent
encore aider le diagnostic, mais, il faut bien le reconnaître, la cause en a
été souvent méconnue.
La localisation bien nette des troubles observés indique au début quel
nerf a été intéressé. La suppléance sensitivo-motrice peut bien contribuer
à l’erreur dans un examen superficiel ; mais le chirurgien, prémuni par
l’expérience, ne tardera pas à faire à chaque branche nerveuse sa part dans
l’innervation de la région malade. A mesure qu’il s’éloignera de l’époque
de la blessure, les difficultés croîtront. C’est ainsi que les phénomènes dits
communément d’origine réflexe et que nous avons expliqués par la propa¬
gation de l’irritation à une étendue plus grande du nerf ou même à ses
origines, pourront dans une certaine mesure égarer ses investigations. La
connaissance exacte du point où a porté l’agent vulnérant sera alors d’un
grand secours.
Quand un tronc important a été intéressé au niveau de la racine du
membre auquel il se distribue, il peut être douteux de savoir si les désordres
qui se manifestent sont dus à quelque affection du système nerveux cen¬
tral, ou à une cause périphérique. Il peut arriver en effet que, dans une
tumeur intra-pelvienne, la compression porte également des deux côtés,
NERFS. — PATHOLOGIE CHIRURGICALE. — LÉSIONS PHYSIQUES. 655
comme aussi on a vu la blessure d’un nerf du membre supérieur entraîner
des désordres du côté de la jambe correspondante.
En général, tant qu’il s’agit de décider entre la lésion d’un nerf et une
affection cérébrale, la distinction est facile.
L’invasion des phénomènes d’origine cérébrale est brusque, tandis que les
symptômes qui pourraient, dans une affection du système nerveux périphé¬
rique, laisser place au doute, ne se montrent que lentement. Les paralysies
cérébrales portent surtout sur le mouvement, rarement le mouvement et la
sensibilité disparaissent à la fois. Enfin, elles ne diminuent point l’excita¬
bilité électrique du muscle qui, dans les paralysies périphériques, peut être
considérée, tant les exceptions sont rares, comme constamment amoindrie,
■sinon abolie. Weir Mitchell a insisté sur un autre caractère différentiel
auquel il attribue une grande valeur : « Les ongles, dit-il, croissent encore
après les lésions périphériques, tandis que dans les cas de paralysies céré¬
brales leur croissance est entièrement suspendue. » Toutefois, le fait n’a
été constaté par aucun autre observateur et Vulpian le nie formellement.
Quant aux paralysies d’origine spinale, elles occupent à un même degré,
chez la pluralité des sujets, les deux côtés du corps. Quand elles succèdent
à un traumatisme (seul cas que nous ayons à examiner), les muscles con¬
servent leur irritabilité électrique. Celle-ci disparaît, il est vrai, au bout
d’un certain temps et le diagnostic perd ainsi un complément de certitude.
La conservation des mouvements réflexes est de la plus haute importance
au point de vue de ce diagnostic différentiel ; toutes les fois qu’on pourra
les constater, on sera en droit d’affirmer une lésion centrale, puisque l’inci¬
tation ne peut être transmise à la moelle que si les conducteurs périphé¬
riques sont intacts. Dans le cas contraire, il faut suivre le trajet du nerf en
se rapprochant des origines et voir si, en quelque point de son trajet, les
excitants ne peuvent provoquer de phénomènes en retour. L’épreuve est-
elle affirmative, on est en droit de présumer une lésion périphérique. Mais
un résultat négatif ne permet aucune conclusion, l’absence des mouve¬
ments réflexes étant également compatible avec une dégénérescence des con¬
ducteurs périphériques et une altération étendue des centres médullaires.
Enfin, il est un caractère signalé par Cruveilhier comme propre aux para¬
lysies produites par une lésion de l’axe cérébro-spinal : c’est le retard
apporté à la transmission des impressions tactiles, tandis que, dans les
lésions des nerfs, le toucher, lorsqu’il est intéressé, disparaît complè¬
tement.
La paralysie saturnine pourrait prêter à la confusion, parce qu’elle siège
dans le domaine du nerf radial et que, comme les paralysies traumatiques,
elle entraîne la disparition du pouvoir excito-moteur des muscles. Les anté¬
cédents rendent même quelquefois l’erreur fort excusable. Nous l’avons vu
commettre chez un chauffeur de bord, qui présentait une paralysie des
muscles extenseurs de l’avant-bras gauche.
Il fut traité pour des accidents saturnins jusqu’au moment où, dans un
interrogatoire plus complet, il accusa, comme ayant précédé le début de son
affection, une contusion violente de la partie externe du bras. Ajoutons
656 NERFS. — pathologie chirurgicale. — lésions physiques.
que, en dehors de l’accident initial, l’unilatéralité des phénomènes, dans
la paralysie traumatique, doit mettre en garde le praticien.
Les déformations, les positions vicieuses qui résultent de la cessation
d’action des muscles, et, dans les cas .moins accusés, la gêne des mouve¬
ments, la faiblesse du membre affecté décèlent aisément, à un observateur
même inattentif, les troubles de la motilité. Ceux de la sensibilité sont sou¬
vent moins faciles à reconnaître. L’hyperesthésie, la causalgie, par les souf¬
frances qu’elles occasionnent au malade, échappent rarement ; mais il n’en
est plus de même de l’anesthésie, surtout quand elle porte exclusivement
sur la sensibilité tactile. C’est alors surtout que le chirurgien doit s’entou¬
rer des précautions que nous avons déjà signalées.
hB pronostic des lésions physiques des nerfs est toujours grave; mais,
variant avec le degré et l’espèce de ces lésions, il ne saurait se prêter à des
considérations d’ordre général. Les faits cliniques autorisent cependant à
dire que les blessures exposant le plus le nerf à un travail irritatif (contu¬
sions, plaies contuses, sections incomplètes) doivent surtout être considé¬
rées comme dangereuses à cause de l’apparition rapide de troubles de la
nutrition. Quant aux plaies avec perte de substance, les exemples bien
observés de régénération nerveuse montrent que, même dans ces cas, il est
permis d’espérer le rétablissement des fonctions. D’autre part, la suppléance
sensitivo-motrice, signalée par Letiévant, vient toujours diminuer en peu de
temps l’étendue du domaine où se rencontrent les phénomènes paraly¬
tiques.
Lorsque ces phénomènes persistent, il serait important pour le chirur¬
gien de pouvoir à l’avance déterminer l’état final auquel le membre doit
arriver, annoncer s’il s’atrophiera, ou si la paralysie est curable. Duchenne
(de Boulogne) a fourni à la solution du problème ses éléments les plus
importants, en établissant la valeur incontestable des résultats que fournit
alors l’exploration électrique. Voici les conclusions posées à cet égard
par le savant clinicien : « 1° La gravité d’une paralysie consécutive à la
lésion d’un nerf mixte est en raison directe de l’affaiblissement de la con¬
tractilité et de la sensibilité électriques des muscles auxquels ce nerf con¬
duit l’excitant nerveux ; 2“ Le pronostic de ces paralysies traumatiques est
beaucoup moins grave quand, la contractilité électro-musculaire étant
éteinte, la sensibilité des muscles est conservée ou seulement faiblement
diminuée. » (Duchenne, 1852, p. 68ù; 1872, p. 342, 343.)
Weir Mitchell a signalé, comme symptôme défavorable, la contracture
des muscles atrophiés.
Cependant, le chirurgien doit se garder de porter trop tôt un pronostic
définitif. Si d’heureux changements peuvent se produire au bout d’un
temps plus ou moins long dans les parties affectées, en revanche, l’appa¬
rition des troubles trophiques peut être assez tardive pour se faire au
moment où tout danger semblait avoir disparu.
Traitement. — La symptomatologie des blessures des nerfs nous a
montré deux ordres de phénomènes : les uns primitifs, les autres appa¬
raissant à une époque plus ou moins éloignée de l’accident.
NERFS. — PATHOLOGIE CHIRÜRGICALE. — LÉSIONS PHYSIQUES. 657
Le traitement qu’il convient d’instituer contre les premiers est telle
ment modifié par la nature même de la lésion, qu’on ne saurait s’en occuper
utilement avant d’avoir étudié en particulier chaque espèce de blessures
nerveuses. Il n’en est pas de même des phénomènes consécutifs qui, do¬
minant la scène morbide, doivent attirer l’attention du chirurgien à l’ex¬
clusion de la cause qui en a été le point de départ.
Parmi ces phénomènes, un des plus fâcheux est la paralysie musculaire.
Les travaux de Duchenne, longuement exposés à l’article Muscle, ont mon¬
tré que l’électricité en est également le mode de traitement le plus sûr.
Dès le début de son application, la sensibilité des muscles, diminuée ou
anéantie, reparaît, le malade accuse des douleurs vives dans les muscles,
la pression réveille des sensations pénibles au niveau des points électrisés.
Cette exagération du sens musculaire a été signalée par ' Duchenne comme
étant du plus heureux augure. En même temps, la température des parties
affectées revient à son degré normal ; les troubles de la circulation locale
s’atténuent, la peau cesse d’être livide, les veines se remplissent de nouveau.
La nutrition subit le contre-coup de ces modifications, et le membre
reprend son volume. Déjà la contractilité est influencée; les muscles ne
répondent point encore aux incitations de la volonté, mais, par la tonicité
qui leur a été rendue, ils peuvent fixer les différents segments du membre.
Enfin le retour des mouvements volontaires vient démontrer que la restau¬
ration fonctionnelle du muscle est complète.
L’électricité dynamique est-elle applicable, sous toutes ses foi’mes, au
traitement des paralysies traumatiques? Pour Duchenne et la grande majo¬
rité des praticiens, c’est aux courants induits que la préférence doit être
donnée (voy. Électricité, t. XII, p. 517). Toutefois la galvanisation paraît
avoir quelques indications. Weir Mitchell veut qu’on y ait recours dans les
cas douteux, où les courants d’induction sont sans effet appréciable ; il veut
également qu’on l’emploie après ces derniers et pour achever la cure.
MM. Legros et Onimus, comparant la valeur thérapeutique des différents
courants, sont arrivés aux conclusions suivantes : Lorsqu’on voudra ralen¬
tir la circulation périphérique, régulariser la nutrition, agir sur l’élément
musculaire , on devra employer les courants d’induction ; si l’on veut
rendre la circulation plus active, ramener le sang dans les vaisseaux con¬
tracturés, déterminer de l’hyperhémie dans un organe, les courants continus,
surtout les courants centrifuges, conviennent le mieux.
 quelle époque le chirurgien doit-il commencer l’emploi de l’électricité?
Telle est la question que nous devons examiner en dernier lieu. On sait que
les muscles, dès qu’ils ne reçoivent plus l’incitation nerveuse, cessent de
réagir sous l’influence des courants. Cette perte de leur irritabilité est même
très-prompte ; elle a lieu en six jours, d’après Landry ; en cinq jours, d’après
Duchenne. Elle continue jusqu’à extinction totale, et alors l’irritabilité ne
peut plus reparaître qu’après la réparation des nerfs correspondants. Ce
dernier fait avait permis à Duchenne d’établir l’axiome suivant : « L’action
de la faradisation est plus rapide dans les anciennes paralysies trauma¬
tiques des nerfs mixtes que dans celles qui sont récentes. » Aussi recom-
NOÜV. DICT. DE MÉD. ET CHI8. XXIII — 42
658 NERFS. — pathologie chirurgicale- — lésions phisioues.
mande-t-il, dans les paralysies où la contractilité électro-musculaire est
perdue, d’attendre, pour commencer le traitement, que la lésion nerveuse
soit guérie, c’est-à-dire quatre, six ou huit mois, d’autant plus tard que la
sensibilité musculaire est plus diminuée. « Jusqu’à ce moment, dit-il, la
faradisation localisée est parfaitement inutile. Elle est même nuisible, car
elle fatigue le malade, qui ne voudra pas s’y soumettre de nouveau quand le
moment opportun sera arrivé. » Cette opinion n’est point partagée par
Weir Mitchell, qui emploie l’électricité dès le début, trouvant plus sage dé¬
faire agir ce stimulant trop tôt que trop tard. Duchenne reconnaît d’ailleurs-
une exception à la règle qu’il a posée, car pour lui aussi, « toute paralysie
traumatique, dans laquelle la contractilité électro-musculaire n’est pas
abolie, doit être soumise le plus tôt possible au traitement par la faradisa¬
tion localisée. »
L’électricité peut être aidée, dans son action thérapeutique, par quelques-
moyens accessoires dont l’efficacité paraît suffisamment établie. Tels sont,
le massage, préconisé par Mitchell qui assure lui avoir dû plusieurs succès,,
la strychnine donnée par la voie stomacale (Mitchell), ou en injections
hypodermiques faites ipso loco (Courty). Les moxas, conseillés par Larrey,
ne sont plus dans la pratique.
La contracture affectant les muscles privés de l’influence nerveuse ne se
rencontre que rarement : les courants galvaniques ont pu souvent l’amoin¬
drir (Le Fort), mais quelquefois le chirurgien est obligé d’en venir à la téno¬
tomie et à l’emploi d’appareils prothétiques pour combattre les difformités,
qui en résultent. Quant aux spasmes consécutifs à la blessure d’un nerf,
les injections d’atropine en auraient, d’après Mitchell, prompte raison dans,
la plupart des cas.
Le traitement des troubles trophiques se confond avec celui que l’on,
dirige contre les troubles de la sensibilité ; seules, les manifestations articu¬
laires paraissent susceptibles d’une médication spéciale, que constituent,
les vésicatoires répétés, la compression, les mouvements méthodiques,
imprimés à l’article affecté pendant le sommeil chloroformique.
L’anesthésie dépendant de la blessure d’un nerf résiste d’ordinaire à tous-
les traitements : cependant il est quelquefois possible d’obtenir une amé¬
lioration à l’aide de l’électricité (brosse électrique) et des frictions stimu¬
lantes, par exemple avec l’huile de térébenthine que préconise Mitchell.
L’application répétée de vésicatoires est souvent suivie de succès.
Les accidents névralgiques, pouvant au début tenir au développement
d’un travail irritatif, ont été considérés par quelques chirurgiens, Larrey
entre autres, comme justiciables des moyens antiphlogistiques ; mais les
émissions sanguines locales, les onctions de pommade mercurielle, les cata¬
plasmes chauds sur le lieu de la blessure ou le trajet du nerf affecté n’ont
jamais produit de résultats indiscutables. La glace a donné quelques succès
aux chirurgiens américains, mais ce sont surtout les injections hypoder--
miques de sels de morphine qui, entre les mains de Mason Warren, de
Keen, Morehouse et Mitchell, ont été suivies des meilleurs effets. L’expé¬
rience a démontré à ces chirurgiens qu’il était absolument indifférent de-
NERFS. — PATHOLOGIE CHIRURGICALE. — LÉSIONS PHYSIOüÉS. 659
pratiquer ces injections aux environs de la blessure ou dans un point plus
ou moins éloigné.
Le pansement à l’eau, constamment renouvelé et sous forme de lotions,
procure un soulagement réel aux malades affectés de causalgie. « Je n’ai
pas connu, dit Mitchell, de malade qui n'en ait reconnu de bonne heure
l’efficacité. » Un malade de Huguier, affecté d’hyperesthésie générale à la
suite d’une blessure du sciatique par arme à feu, ne se calmait qu’en se
rafraîchissant le visage avec une éponge mouillée. L’application répétée de
vésicatoires sur la partie où siège la sensation de cuisson a souvent déter¬
miné une notable amélioration.
L’acupuncture aurait, au dire de Tillaux, également réussi chez un
malade de Riberi : toutefois Mitchell en conteste l’efficacité.
Quant à la cautérisation du lieu de la blessure, soit avec le fer rouge (Lar¬
rey, ^^erpinet) soit avec la potasse caustique (Fabre), elle est généralement
abandonnée comme sans effets et de nature à exagérer les accidents.
En présence des nombreux insuccès que comptent les diverses méthodes,
quelques chirurgiens ont voulu s’adresser à la source même du mal, en
pratiquant la section du nerf au-dessus du point affecté. La première idée
de ce mode de traitement se trouve dans la pratique des anciens chirur¬
giens, traitant les névralgies consécutives aux plaies de tête par de longues
et profondes incisions circonscrivant la blessure. Mais il faut arriver au tra¬
vail de Descot, en i 822, pour trouver l’histoire détaillée d’une section ner¬
veuse faite à l’occasion d’une névralgie traumatique. Il s’agit d’une résec¬
tion du nerf sciatique poplité externe ; l’opération fut proposée et exécutée
par Yvan, chirurgien des Invalides. Dix ans plus tard, Delpech sectionnait
le tibial postérieur pour une névralgie de la jambe et du pied. Hélie, de
Nantes, publiait à son tour dans la Gazette médicale de 1837 une observa¬
tion de section du nerf radial. Pareille opération avait été pratiquée par
Teevan, qui en donnait le récit dans The Lancet de 1833. A partir de ce
moment, les faits abondent. Il nous suffira de citer Malagodi, Swann,
Wardrop, Schuh, Marton, Mason Warren, Peter Pinéo, Michon, Callender,
Paulet, Richet, parmi les chirurgiens qui ont eu recours à la névrotomie
contre les accidents nerveux consécutifs à la lésion des nerfs.
Cependant, malgré de nombreux et incontestables succès, cette opération
est demeurée fort longtemps bannie du domaine des ressources utiles.
« Qu’on resèque, dit Alphonse Guérin, un nerf de sentiment pour une
névralgie, passe encore, mais un nerf mixte qui donne le mouvement à un
membre, je ne le comprendrai jamais ! » Et plus loin, dans le même ouvrage :
« Ce ne sont pourtant pas les accidents de ces opérations et les infirmités
qu’elles entraînent qui les ont le plus discréditées, c’est qu’elles guérissent
rarement le mal qu’elles sont destinées à faire cesser. » De son côté, Stro-
meyer attaque très-vivement la section nerveuse qu’il accuse de ne procurer
que des guérisons momentanées. « L’opération, écrit Follin, n’éteindra pas
d’une façon durable la névi’algie, car la cicatrice du nerf permet le retour
des sensations. »
La névrotomie trouve d’autre part des défenseurs convaincus dans SédiL
600 .NERFS. — PATHOLOGIE CHIRURGICALE. — LÉSIONS- PHYSIQUES,
iot et Nélaton qui lui reconnaissent de sérieux avantages. Weber (de Bonn)
l’accepte pour les névralgies traumatiques; Mekel, Bœckel en vantent
l’efficacité dans ces cas, et leurs idées se trouvent reproduites dans la thèse
inaugurale de Faucon. Mais c’est à Letiévant qu’était réservé l’honneur de
faire entrer définitivement dans la pratique la méthode des sections ner¬
veuses.
Dans l’important travail qu’il a consacré à cette question, le chirurgien
lyonnais, rassemblant tous les faits connus, a montré combien mal fondés
étaient les reproches adressés à la névrotomie. De plus, il a fait voir qu’au
point de vue théorique, comme au point de vue clinique, celte méthode
trouvait sa justification. Le traumatisme du nerf agit dans la production
des accidents névralgiques, en déterminant une irritation locale ; cette irri¬
tation tantôt se transmettra à la périphérie, tantôt gagnera la partie supé¬
rieure du tronc, tantôt enfin ira réveiller le pouvoir réflexe de la moelle.
Quel que soit celui de ces trois modes pathogéniques dont il s’agisse, la con¬
tinuité de la portion du nerf située entre la blessure et les centres et qui
sert d’agent conducteur à la sensation ou à l’irritation, sera absolument
nécessaire. La névrotomie, qui fait disparaître cette continuité, est donc
rationnellement le moyen le plus sûr à mettre alors en usage.
Pour la section des nerfs, comme pour celle des tendons, deux méthodes
se trouvent en présence ; la méthode sous-cutanée, et la méthode ordinaire
ou à ciel ouvert.
- Méthode sous-cutanée. — « Le nerf étant soumis à une tension, en même
temps que les parties molles au milieu desquelles il est, on engage au-
dessous de la peau, par ponction, un ténotome très-étroit, ayant son tran¬
chant tourné à plat. On le fait glisser au-devant du nerf. Quand la pointe
de l’instrument a dépassé les limites de ce dernier, on l’edresse le tranchant
qui devient perpendiculaire au nerf, puis, par des mouvements de va-et-
vient, on sectionne en divisant tout jusqu’à l’os. On fait encore la névro¬
tomie sous-cutanée en introduisant le ténotome en arrière du nerf et en
coupant d’arrière en avant jusqu’à la face profonde de la peau, qui ne doit
jamais être divisée. » Au dire de Tillaux, Desmarres aurait guéri ainsi
une névralgie sus-orbitaire déterminée par une chute sur le front. Mais, on
le comprend, la méthode sous-cutanée ne saurait convenir qu’aux nerfs
de la face ou du crâne ; aux membres, elle serait incertaine et offrirait trop
de dangers.
La méthode ordinaire n’est autre que celle suivie pour la ligature des
artères. Le nerf mis à nu est sectionné et abandonné dans la plaie. Quelques
chirurgiens, craignant une cicatrisation trop rapide que suivrait la réappa¬
rition des phénomènes névralgiques, ont conseillé, pour l’éviter, diverses
précautions. Boyer voulait que l’on cautérisât le bout inférieur. Malgaigne
a conseillé d’interposer entre les deux segments une portion de muscle ;
enfin Wagner excise une portion du nerf. C’est à cette dernière pratique
qu’il convient de donner la préférence. Elle met plus sûrement à l’abri
des récidives et rend le succès plus certain en enlevant la portion malade
jiu tronc nerveux.
ÎS’ERFS. — PATHOL. CHIRDRG. — LÉSIONS PHYSIÛUES. CONTUSIONS.^ 661
Il est des cas où la névrotomie elle-même est impuissante, et où le chi¬
rurgien se voit obligé d’en arriver au sacrifice d’un membre pour délivrer
le malade des souffrances qui le torturent. Denmark, G. Bell, Tyrell,
Mayor de Lausanne , Ghérini , Nélaton ont publié l’histoire de malades
auxquels ils durent pratiquer une ou plusieurs amputations pour des
névralgies traumatiques ayant résisté à tous les moyens.
Variétés des lésions physiques. — Les lésions physiques des nerfs,
examinées au point de vue du mode d’action de la cause qui les a produites,
présentent les variétés suivantes ;
1° Contusions et plaies contuses ; 2° compression ; 3» distension et arra¬
chement ; 4° piqûres ; 5” plaies par instrument tranchant ; 6" lésions
diverses, avec séjour de corps étrangers.
La brûlure et la cautérisation des nerfs méritent également une mention
spéciale.
Quant à l'ulcération, décrite par Sviann et par Tillaux, elle ne me paraît
avoir été admise que par analogie avec ce qui se passe dans les autres
tissus ; aussi ne nous en occuperons-nous point.
1“ Contusions et plaies contuses. — La contusion est la plus fréquente des
blessures nerveuses ; il n’est personne qui n’ait éprouvé les effets de celle
du nerf cubital au coude.
Cette contusion résulte le plus souvent d’un choc direct sur le nerf
soutenu par un plan résistant (cubital au coude, radial au bras). Jobert a
vu une paralysie incomplète et l'atrophie du membre inférieur persister
chez un homme qui avait reçu un coup de crosse de fusil sur la grande
échancrure sciatique.
Les projectiles de guerre produisent aussi, dans un grand nombre de
cas, la contusion du nerf, celui-ci gi'âce à sa mobilité pouvant dans une
certaine mesure échapper à leur action et conserver sa continuité, sinon
son intégrité absolue. Certains nerfs , par leur voisinage du squelette ,
doivent être intéressés dans les fractures des os avec lesquels ils sont en
rapport. C’est ce qui arrive pour le nerf radial -dans les fractures de la
diaphyse humérale ; c’est ce que l’on a observé pour le nerf grand sciatique
dans une fracture du col du fémur (Swann) et dans une fracture du
bassin (Keen), pour le tibial antérieur dans une fracture des os de la jambe
(Smith, Alquié). Quand la fracture a été produite par un coup de feu, il
peut se faire qu’une esquille détachée aille léser un nerf plus ou moins
éloigné. C’est ainsi que Mitchell a vu un fragment de l’angle de la mâchoire,
entraîné par une balle, blesser la branche inférieure de la cinquième
paire. . • •
Les paralysies consécutives à certaines luxations sont aujourd’hui ratta¬
chées à la contusion d’une ou plusieurs branches nerveuses. Le fait a été
bien établi par Nélaton pour les luxations scapulo-humérales. L’illustre
chirurgien a fait voir, par de nombreuses expériences, que le plexus bra¬
chial pouvait être saisi entre la clavicule, la première côte et la tête de
l’os luxé. Cette explication pathogénique a été reproduite par Malgaigne
qui, après avoir professé que la paralysie était alors due à une commotion
662 NERFS. — pathol. chirurg. — lésions physjques. contusions;
nerveuse et avoir inspiré dans ce sens la thèse de Simonin Empis, a publi¬
quement reconnu son erreur. Telle n’est point d’ailleurs la seule cause de
l’impuissance musculaire qu’on observe après les déplacements de la tête
humérale ; on a pu voir des paralysies isolées du deltoïde qui tenaient bien
évidemment à une lésion du nerf circonflexe. Hilton a constaté le fait à
l’autopsie d’un malade atteint de luxation en bas dans l’aisselle. Les luxa¬
tions du coude partagent, avec celles de l’épaule, le fâcheux privilège de
donner lieu à des phénomènes de pai’alysie. C’est ainsi que Tailhé a con¬
signé dans sa thèse inaugurale l’observation d’un malade affecté de para¬
lysie de l’avant-bras à la suite d’une luxation du coude. Les rapports du
médian et du cubital avec l’articulation huméro-cubitale suffisent à expli¬
quer le fait.
Les seules données d’anatomie pathologique que nous possédions sur la
contusion des nerfs sont dues à Tillaux. Les expériences furent faites sur
des lapins, quatre fois sur le nerf sciatique et trois fois sur les nerfs du
plexus brachial. Les contusions étaient produites avec l’extrémité mousse
d’un marteau, à l’aide duquel on frappait modérément sur le nerf préala¬
blement mis à nu et soutenu par un corps solide. L’examen microscopi¬
que, fait immédiatement, a permis de constater les lésions suivantes : « Le
névrilème n’était pas rompu, mais dans l’intérieur de la gaîne il s’était fait
des hémorrhagies qui la décollaient au delà des limites de la contusion. De
petits foyers pénétraient également les enveloppes du périnèvre ; d’autres
traversaient des déchirures de ce périnèvre et venaient s’insinuer au milieu
des tubes nerveux. Ces derniers ont présenté des désordres importants à
signaler. En certains points, à mesure qu’ils approchent du lieu contus, on
voit leur calibre s’effiler, devenir le 1/3, la 1/2 de la dimension primitive;
plus loin au contraire, on les voit dilatés, ampullaires. Ailleurs la contusion
a été plus intense, et les tubes nerveux sont tous rompus. » Au bout de trois
ou quatre jours, des phénomènes importants se sont produits : au lieu
précis de la contusion, les tubes nerveux viennent se perdre dans un amas
granulé en voie de métamorphose ; au-dessous du point contus, on constate
une coagulation de la myéline se présentant sous l’aspect de fragments
granuleux.
Weir Mitchell a obtenu les mêmes résultats. Il en a été de même dans les
quelques expériences que nous avons entreprises sur ce sujet ; comme le
chirurgien américain, nous avons en outre pu voir que la contusion légère
ne laissait après elle d’autres désordres qu’une irrégularité de contours et
un aspect moniiiforme des fibres nerveuses. Encore n’est-ce là qu’un
phénomène très-passager, disparaissant sans aucune trace en peu de
jours.
Comme l’expérimentation pouvait le faire prévoir, les effets de la contu¬
sion diffèrent beaucoup suivant l’intensité avec laquelle a agi la violénce
traumatique ; aussi les auteurs, Gerdy, Ollivier, Causard ont-ils eu soin de
décrire deux formes de la contusion : contusion légère, contusion forte ou
par écrasement, dans laquelle doivent rentrer les plaies contuses.
Le premier degré de la contusion ne présente aucune gravité. Il est
NERFS. — PATHOL. CHIRURG. — LÉSIONS PHYSIQUES. COMPRESSION. 663
•caractérisé par une douleur vive, puis un engourdissement et des four¬
millements de la région innervée par le tronc contus. Ces phénomènes
disparaissent en peu d’instants sans influencer en rien l’aptitude fonction¬
nelle du membre.
Dans la contusion forte, suivant que le nerf est simplement contus ou
désorganisé, le malade tantôt éprouve une douleur vive et persistante avec
■engourdissement marqué, tantôt au contraire perd brusquement l’usage
des parties où se rend le nerf, sans ressentir d’autre souffrance que celle
résultant du choc. Cette paralysie peut également apparaître au bout d’un '
certain temps dans des cas dont rien ne faisait au début soupçonner la
gravité. Ainsi, une contusion du nerf cubital, au lendemain de laquelle le
malade avait pu se servir de son membre, détermina au bout de quatre
mois une paralysie du poignet et de la main (Mitchell).
Ces accidents tardifs tenant à une altération sourde du nerf ne sauraient
•être prévus ; mais, dans le cas où la paralysie est immédiate, il serait impor¬
tant de savoir à quel degré la continuité du nerf est intéressée. Duchenne a
■cru trouver la solution du problème dans la manière dont les muscles réa¬
gissent sous l’excitation électrique : la perte de la contractilité électro-mus-
-culaire annoncerait l’écrasement complet du tronc nerveux.
Les plaies contuses, surtout celles produites par armes à feu, s’accompa-
:gnent toujours de désordres immédiats du côté du sentiment ou du mou-
•vement. Aussi le pronostic en est-il toujours sérieux. Ce qui ajoute encore à
•leur gravité, c’est la grande fréquence des troubles trophiques; ceux-ci se
montrent d’ailleurs quelquefois après une simple contusion. Remarquons
que ces plaies, avec perte de substance ou du moins désorganisation d’une
certaine étendue du nerf, se prêtent difficilement au travail de cicatri¬
sation.
Le traitement de la contusion nerveuse comprend deux périodes ; dans
^la première, c’est à prévenir ou à combattre la névrite que le chirurgien
devra surtout s’attacher. Velpeau conseillait les vésicatoires volants sur le
trajet du nerf; Jobert vit, chez le malade déjà cité, tous les accidents dispa¬
raître sous l’influence des ventouses scarifiées et des moxas. Malgaigne dit
•s’être bien trouvé de l’emploi des topiques émollients. Enfin le repos absolu,
aidé des sangsues et de l’eau froide, paraît à Weir Mitchell constituer le
■traitement le plus avantageux. La seconde période n’offre à soigner que des
phénomènes de paralysie, sur le traitement desquels nous n’avons pas à
revenir. Rappelons que Legendre dut un succès à l’usage des eaux de
Baréges, et que la strychnine, par la méthode endermique, donna à Malgaigne
■des résultats heureux.
2° Compression. — La compression des nerfs reconnaît des causes telle¬
ment variées, que même une simple énumération serait fastidieuse. Nous
•nous contenterons d’énoncer les principales.
Les douleurs qui ont pour siège certaines cicatrices ont été rapportées à
la compression des filets nerveux enserrés par la rétraction du tissu ino-
■dulaire. Toutefois la compression ne nous paraît pas devoir être seule
incriminée, car il n’est pas bien démontré que les extrémités de ces nerfs
664 NERFS. — pathol. chirurg. — lésions PHYSiauES. compression.
n’eussent pas subi une hypertrophie capable d’expliquer, en dehors de
toute autre cause, les accidents observés.
Malgré leurs rapports de voisinage avec le squelette de quelques régions,
les nerfs sont rarement comprimés par le cal, alors même qu’ils y sont
englobés. « La masse du cal ne se resserre pas sur elle-même, dit Olli-
vier, quoique traversée par des vaisseaux et des nerfs, elle ne comprime
pas ces organes ; elle les englobe comme une substance inerte sans les gêner
dans leur fonction... Jamais je n’ai observé de paralysie dans ces cas. »
D’après Ferréol Reuillet, le cal ne peut pas davantage comprimer les nerfs
qu’il emprisonne et dont la blessure, coïncidant avec la fracture, aurait été
produite par une cause dont l’action a cessé aussitôt. Mais il n’en est plus de
même quand le tronc nerveux est saisi entre deux fragments ou maintenu
et piqué par une pointe osseuse. Cette irritation prolongée a pour consé¬
quence une augmentation progressive du volume du nerf qui peut ainsi se
trouver étranglé par le cal. Tel est le fait d’Ollier qui, dans un cas de frac¬
ture de l’humérus s’accompagnant de douleurs très-vives et lancinantes,
trouva le nerf radial « tuméfié comme un ganglion et étranglé par une
esquille » (Ollier, 1865). Le cal peut agir sur les nerfs par son volume et en
tant que tuméfaction anormale, comme l’ont vu Paget, Swann et Vemeuil.
L’observation de ce dernier est curieuse en ce sens qu’il s’agissait, non
d’un cal véritable, mais d’une masse osseuse résultant de l’ossification d’un
morceau de périoste transporté à distance.
Au même titre que le cal, les tumeurs peuvent donner lieu à la compres¬
sion des nerfs; même par leur accroissement continu, elles exposent
fréquemment à cet accident, surtout lorsque, bridées par une aponévrose
résistante , elles trouvent derrière elles un plan osseux résistant (fait de
Hayes Agnews : tumeur siégeant au pli du coude, sous l’aponévrose, et com¬
primant le médian; — fait de Packard: tumeur développée sur le bord
inférieur du grand fessier et comprimant le sciatique) . On a expliqué, par
la compression des nerfs voisins d’une tumeur anévrysmale, le développe¬
ment exagéré que prend alors le système pileux.
C’est à cette même cause que Morgagni, Scarpa, Brodie durent rapporter
les douleurs atroces occupant toute l’étendue du membre où siégeait un
anévrysme. Brodie rapporte encore un cas de névralgie très-douloureuse du
pied, déterminée par la sortie et la compression d’hémorrhoïdes internes
après chaque évacuation intestinale; et Romberg a appelé spécialement
l’attention sur la névralgie du nerf obturateur causée par la hernie crurale.
Le séjour de la tête de l’enfant dans l’excavation pelvienne, pendant un
accouchement laborieux, détermine quelquefois la compression du nerf
grand sciatique. Celle-ci se traduit par une paralysie presque toujours uni¬
latérale et limitée à la sphèi’e d’action du nerf. La paralysie est d’ordi¬
naire incomplète et temporaire, mais elle peut persister et se compliquer
de l’atrophie des muscles intéressés. Entrevue par Imbert-Gourbeyre, mise
en doute par Churchill, elle n’est bien connue que depuis le travail de
Blanchi. Cet auteur l’attribue moins à la compression exercée par la tête
qu’à la violence traumatique produite par l’application du forceps. Il ne
NERFS. — PATHOL. CHIRURG. — LÉSIONS PHYSIOHES. COMPRESSION. 665
l’a jamais observée que dans les cas où l’intervention active de l’accou¬
cheur avait été jugée nécessaire. Cette explication se trouve réfutée par
l’expérience clinique : Jaccoud et Mitchell ont vu la paralysie des membres
inférieurs survenir à la suite d’un accouchement terminé naturellement.
Landouzy a appelé l’attention sur un accident de même nature résultant
de l’application du forceps sur la tête de l’enfant ; je veux parler de
l’hémiplégie faciale due à la compression du nerf de ce nom. Les cuillers
de l’instrument peuvent même appuyer sur le plexus brachial et entraîner
la paralysie du membre correspondant (Danyau).
L’usage des béquilles entraîne assez souvent des accidents de paralysie
du côté du membre supérieur, par suite de compression d’un des nerfs
qui traversent le creux axillaire. Laferon, dans des expériences entreprises
sur ce sujet avec Nicaise, a vu que le radial, entre les muscles coraco-
brachial et biceps repoussés en avant et le triceps repoussé en arrière, se
trouvait comprimé entre la béquille et l’os. Ce n’est qu’à la suite de
longues marches, et dans le cas où la fatigue des muscles formant les
parois antérieure et postérieure de l’aisselle les rendrait dépressibles, que
le nerf circonflexe pourrait être comprimé. La paralysie ainsi produite
affecte toujours un des bras à un degré plus prononcé. Le début en est
tantôt lent et marqué par un engourdissement,, des fourmillements se
montrant à l’extrémité du membre ou même se bornant à quelques doigts
isolés ; tantôt au contraire brusque, comme dans le cas de Duchenne, où
un malade voulant éviter une voiture et appliquant avec force sa béquille
dans l’aisselle, sentit son bras s’engourdir et demeurer inerte.
La compression doit encore être invoquée pour expliquer les paralysies
du bras consécutives à certaines positions gardées longtemps, lorsque le
malade s’est endormi, la tête reposant sur le membre replié et servant de
coussin. Signalées pour la première fois en 1835 par Bégin, elles ont été
depuis notées par un assez grand nombre d’auteurs, en autres par Althaus,
Mitchell, Bachon. Ce dernier a étudié une paralysie par compression à
laquelle sont sujets les porteurs d’eau de Rennes. L’usage serait, dans
cette ville, de se servir d’un énorme seau reposant par sa panse sur la
poitrine et dont la poignée unique, située en dehors et laissant passer le
bras, appuyerait sur le membre en croisant la direction du nerf radial.
Les effets de la compression ont été bien étudiés en 1855 par Bastien et
Philipeaux, et en 1862 par A. Waller. Bastien et Philipeaux divisent les
phénomènes de la compression en deux périodes. La première s’étend
depuis l’instant où la compression commence à s’exercer jusqu’au moment
où elle cesse. La seconde s’étend depuis la cessation jusqu’au retour à
l’état normal. Chacune de ces deux périodes peut elle-même se subdiviser en
plusieurs stades. Le premier stade de la période d’invasion est caractérisé
par des fourmillements, des picotements, des espèces de fausses crampes
et quelquefois une sensation de chaleur. 11 ne dure pas plus de dix minutes,
et l’on ne trouve encore aucune altération de la motilité et de la sensi¬
bilité. Ces phénomènes initiaux développés, vient un stade intermédiaire
où tout semble rentrer dans l’état normal ; mais bientôt, la compression
•666 NERFS. — pathol. chirurg. — lésions physiques, distension.
continuant, on arrive à un stade d’hyperesthésie. La sensibilité du tact, du
chatouillement, de la température s’exalte ; il n’y a encore rien dans les
muscles. Enfin, dans un dernier stade, les sensibilités diverses se perver¬
tissent, l’hyperesthésie disparaît des parties superficielles aux parties
profondes^ et est remplacée par l’anesthésie et la paralysie musculaire.
La compression vient-elle à cesser, les phénomènes du dernier stade
■durent encore quelque temps, puis des mouvements peu étendus renais¬
sent avec les différentes sensibilités qui ont d’abord été perverties. Dans le
dernier stade de cette période de retour, Bastien et Philipeaux ont
constaté une invasion rapide et centrifuge de froid ; à ce froid succède une
pesanteur extrême qui immobilise le membre. C’est quelquefois alors un
malaise inexprimable, lipothymique, des contractions spontanées, des
■crampes, puis des mouvements indécis et mal réglés; enfin tout se régu¬
larise, mais la sensibilité à la température revient la dernière.
La disparition rapide des effets de la compression ne saurait comporter
l’existence de lésions anatomo-pathologiques dans le nerf affecté. Weir
Mitchell, ayant entrepris des expériences sur la question, n’a constaté
qu’un changement dans la distribution du contenu des tubes nerveux ; les
explications qu’il fournit sont du reste assez peu nettes. La pression d’une
colonne de mercure haute de 50 centimètres lui a toujours suffi pour faire
disparaître la contractilité électrique d’un gros tronc.
Le diagnostic de la compression repose entièrement sur la considéra¬
tion des commémoratifs et des symptômes concomitants.
Le traitement aussi ne s’adresse qu’à la cause, quand elle est accessible.
Enlever la tumeur qui presse sur le nerf, comme le firent Agnews et
Packard, sculpter le cal à l’exemple d’Ollivier, ne point abandonner trop
longtemps la tête de l’enfant dans l’excavation lors de l’accouchement,
telles sont les indications à remplir.
Hâtons-nous de dire que la suppi’ession de la cause est le plus souvent
suivie de la cessation des effets et qu’en tous cas la paralysie persistante
demeure justiciable du traitement déjà énoncé.
3“ Distension et arrachement. ■ — Le déplacement d’une extrémité articu¬
laire, la traction rendue nécessaire par la réduction de ce déplacement
peuvent avoir pour conséquence la. distension des nerfs voisins. Même, si la
violence est portée à un assez haut point, elle pourra déterminer une
déchirure ou un arrachement de ces cordons.
Ce dernier accident, dont la distension, suivant la remarque de Follin,
n’est à proprement parler que le premier degré, a été observé un grand
nombre de fois. Il se produit dans deux circonstances différentes : tantôt le
membre est séparé violemment du tronc, toutes les parties molles sont
arrachées, et au milieu de cé désordre la lésion nerveuse passe inaperçue.
Tillaux, de concert avec Lannelongue, a recherché quelle était dans
ce cas la résistance que le nerf opposait aux tractions, et il a été obligé
d’employer, pour le rompre, une force variant entre 54 et 58 kilogrammes
pour le sciatique, entre 20 et 25 kilogrammes pour le médian et le cubital.
Le nerf semble avoir une sorte de point d’élection pour céder aux vio-
NERFS. — PATHOL. CHIRDRG. — .LÉSIONS PHYSIftUES. PIQÛRES. 667
îences qu’on exerce sur; lui; c’est ainsi que Tillaüx et Jarjavay ont
constaté que le nerf s ciatique s’arrachait au niveau de la fesse, alors même
que le traumatisme intéressait les autres .parties molles au niveau de la
Jambe. Pour les nerfs comme pour les artères, la déchirure est précédée
par un allongement pouvant atteindre 15 ou 20 centimètres. La pulpe
cède la première, le névrilème demeurant encore intact et s’effilant comme
un tube de verre chauffé à la lampe.
La seconde circonstance dans laquelle se produit l’arrachement des nerfs
est plus intéressante pour le chirurgien, en ce que la cause des accidents
n’apparaît pas nettement. La peau etles autres parties molles restent intactes,
les nerfs seuls sont lésés. C’est ce qui arrive à la suite des efforts de traction
ayant pour but de réduire certaines luxations, surtout celles de l’épaule.
Dans un cas suivi d’autopsie, Flaubert, cité par Empis, trouva arrachées les
racines du plexus brachial : « la moelle, à ce niveau, était plus grosse que
dans l’état normal et présentait un ramollissement tel, qu’elle n’offrait plus
que la consistance d’une bouillie brun rougeâtre où la substance grise
semblait confondue avec la surface blanche ». La paralysie affectait le
membre inférieur correspondant au même degré que le membre supérieur.
La perte absolue des fonctions auxquelles préside le nerf, tel est en
effet le résultat constant de l’arrachement du nerf, et la nature même de la
lésion fait prévoir combien le traitement a peu de chances d’aboutir. Tou¬
tefois les causes que nous venons d’énumérer peuvent se borner et se bor¬
nent souvent à amener la distension du nerf, et la pai’alysie qui en résulte,
comme l’ont fait voir Debout et Duchenne, a fourni à la faradisation loca¬
lisée ses plus beaux succès. Notons que, dans ces derniers temps, l’élon¬
gation des nerfs a été préconisée par Nussbaum comme efficace pour faire
disparaître des accidents névralgiques rebelles.
â” Piqûres. — La piqûre des nerfs vient immédiatement après la contu¬
sion, au point de vue de la fréquence. C’est à elle qu’il faut rapporter les
douleurs vives et persistantes qui accompagnent parfois les plaies par instru¬
ment piquant et la phlébotomie. Ces douleurs se calment d’ordinaire en un
temps relativement court, et le malade ne garde que le souvenir de sa bles¬
sure. Mais les suites peuvent en être plus durables. Ce sont tantôt, dans le
membre blessé, des douleurs atroces, des mouvements convulsifs, une con¬
tracture musculaire que rien ne peut vaincre (cas de Crampton, cité par
Hamilton) ; tantôt des spasmes s’étendant à tout le corps, des névralgies
plus ou moins étendues et gagnant, par propagation, les branches voisines
du nerf intéressé; enfin le tétanos a, dans quelques cas, entraîné la perte
du blessé.
L’apparition de ces accidents peut être tardive ; ainsi Bérard, affecté de
névralgie frontale consécutivement à la piqûre du nerf sous-orbitaire,
n’éprouva les premières atteintes de son mal qu’au bout de quatre mois.
On peut supposer qu’un instrument très-délié, pénétrant dans un tronc
nerveux, écarte les fibres sans en intéresser , aucune ; mais c’est là une
lésion idéale, toujours quelques tubes nerveux sont divisés, et en réalité
la piqûre n’est jamais, en anatomie pathologique, qu’une section incom-
668 NERFS. — pathol. chirurg. lésions physiques, piqûres.
plète. Les tubes divisés doivent subir les modifications que nous avons
précédemment signalées ; mais ce n’est encore là qu’une probabilité, car
nous en sommes, sur ce sujet, aux données établies par Wolff et par
Béclard et Descot. D’après ces auteurs, les plaies par piqûre déterminent
dans le tissu du nerf une tuméfaction circonscrite, avec effusion de sang
dans le tissu intermédiaire aux fibres nerveuses, et dans l’enveloppe névri-
lématique. Quand les phénomènes de l’inflammation aiguë sont dissipés et
que la résorption des liquides épanchés est effectuée, il reste soit dans
toute l’épaisseur du cordon nerveux, soit dans un point de sa circonférence
si la piqûre a été très-circonscrite, un renflement dur, opaque, de con¬
sistance fibreuse. Ce renflement n’a été rencontré que chez les animaux, et
les auteurs du Cowîpewdm»! en contestent l’existence chez l’homme. '
Le diagnostic de la piqûre d’un nerf est aisé ; la nature des accidents, les
commémoratifs mettent toujours sur la voie. Personne ne confondrait plus
aujourd’hui les suites d’une piqûre nerveuse avec les accidents phlegmo-
neux déterminés par une saignée, ou avec la phlébite, comme le firent
B. Bell et Bosquillon. ■
Dans la grande majorité des cas, la piqûre d’un nerf, par son peu de gra¬
vité, n’exige aucun traitement; mais, dans certains cas aussi, elle défie, par
la ténacité des accidents qu’elle provoque, les ressources de la thérapeu¬
tique. Son pronostic devient alors des plus fâcheux, puisque le chirurgien
à pu être obligé d’en venir au sacrifice de la partie blessée. En 1805,
B. Bell, de concert avec Monro, pratiqua l’amputation d’un pouce chez la
femme d’un chirurgien du Lincolnshire, pour une névralgie consécutive
aune piqûre. Swann, cité par Tillaux, amputa l’indicateur gauche à une
femme qui, à la suite d’une piqûre de la deuxième phalange de ce doigt,
avait été prise de douleurs névralgiques extrêmement violentes. >
Les accidents immédiats qui se montrent après la piqûre d’un nerf sont
avantageusement combattus par les fomentations émollientes, les bains
prolongés et les applications opiacées. Ces moyens, aidés du repos de la
partie blessée, amenèrent la guérison du royal malade dont A. Paré nous a
légué l’histoire. Weir Mitchell préconise alors les injections sous-cutanées
de morphine, et Pearson a publié quelques succès dus à l’emploi d’un
liniment composé, en parties égales, d’huile d’olive, d’huile de térébenthine
et d’acide sulfurique.
Pour les accidents consécutifs, l’intervention directe du chirurgien devient
inévitable dans la plupart des cas. On a.proposé, pour combattre les névral¬
gies et la contracture, la cautérisation de la plaie, l’mcfsiow et l’excision du
nerf.
hd. cautérisation a fourni quelques ré.sultats heureux; à la suite d’un
coup de canif reçu à l’avant-bras, une jeune fille avait été prise de douleurs
excessives et de spasmes qui, d’abord localisés au membre blessé, n’avaient
pas tardé à s’étendre à tout le corps et revenaient par crises. Ant. Petit, de
Lyon, cautérisa la plaie avec la potasse caustique, et la guérison fut obtenüê
(fait de Verpinet).
Toutefois la cautérisation est très-douloureuse et nécessite souvent plu-
NERFS. — PATHOL; CHIRURG. — - LÉSIONS PHYSIQUES. PLAIES. 669
sieurs séances. Aussi lui préfère-t-on généralement la résection du tronc
au-dessus de la blessure. A. Cooper, Carie réséquèrent le nerf radial pour
une névralgie consécutive à un traumatisme du pouce. Chez le malade de
Crampton, la résection du musculo-cutané amena la disparition de la dou¬
leur et la cessation d’une contracture qui était poussée à uu point tel, que,
malgré toutes les précautions et l’emploi d’instruments spéciaux, les ongles
des doigts fléchis s’enfonçaient dans la paume de la main. Burn, Mason
Warren obtinrent une guérison complète, par la résection du nerf digital,
dans des névralgies reconnaissant pour cause la piqûre d’un doigt.
La section simple pourrait être suivie d’une amélioration, mais il serait à
craindre de voir les accidents se reproduire (cas de Swann).
. 5° Plaies par instrument tranchant. — Leur histoire ne nous arrêtera
pas ; en elTet ces plaies ou bien intéressent toute l’épaisseur du nerf en
interrompant sa continuité, ou bien ne portent que sur une partie de sa
.circonférence. Les sections incomplètes comprenant, à notre point de vue,
. les piqûres, on peut leur appliquer tout ce que nous avons dit de ces der-
jiières. Quant aux sections complètes, elles ont été prises pour types de
notre description générale des phénomènes produits par les lésions ner¬
veuses, et des redites seraient inévitables.
Nous nous contenterons de signaler la bénignité relative des sections
complètes. Sans doute elles peuvent laisser après elles des paralysies incu¬
rables, mais les accidents névralgiques sont rares à leur suite, et les trou¬
bles nutritifs autres que l’atrophie musculaire n’ont été observés qu’excep-
tionnellement.
, Le seul point du traitement sur lequel il soit intéressant d’insister est
relatif à la suture nerveuse.
. La suture nerveuse, pratiquée par Nélaton et un peu plus tard par
Laugier, avait pour hut avoué par ces deux chirurgiens d’amener la réu¬
nion immédiate des deux bouts du nerf divisé. Celle-ci parut même avoir
.été obtenue dans les deux cas, car le retour des fonctions se fit avec une
rapidité inusitée. D’autres faits cliniques plaidaient en faveur de cette opi¬
nion. Ainsi Paget avait vu deux fois la sensibilité et le mouvement revenir
en quinze jours, après la lésion des nerfs cubital et médian, dans les
parties auxquelles se rendent ces deux troncs. Paulet, dans son mé¬
moire, rapporte une observation analogue, due à Fenin, et qui pourrait
au premier abord être invoquée comme un exemple de réunion immé-
,diate. ' - .
La dégénérescence du bout périphérique d’un nerf sectionné n’est-elle
donc pas un phénomène constant et doit-on espérer, en mettant bout à bout
les deux segments nerveux, d’obtenir leur rapprochement par première
intention? Les physiologistes sont unanimes à répondre par la négative :
Eulenburg et Landois, Vulpian, Magnien, Laveran n’ont jamais vu, dans
■leurs expériences, la dégénérescence manquer et la réunion immédiate
avoir lieu. Dubrueil est arrivé aux mêmes résultats. L’occasion était belle
pour les ennemis de l’expérimentation, et on n’a pas négligé de dire que :
« la Pathologie était quelquefois en désaccord avec la Physiologie. » Heu-
670 NERFS. — pathol. chirürg. — lésions physioues. corps étrangers.
reusement le désaccord n’existe ici qu’en apparence et le seul tort, en cette
affaire, a été de conclure du retour rapide des fonctions à la réunion immé¬
diate. Le retour fonctionnel s’est opéré non moins rapidement dans des cas-
où l’examen direct a démontré que les deux bouts du nerf étaient encore
séparés. Richet a observé un cas de division complète du médian dans lequel
la sensibilité du pouce, de l’index, du médius et de l’annulaire fut con¬
servée ; le fait fut constaté par Denonvilliers et Pajot. Baudens a vu la sen¬
sibilité persister malgré la section de toutes les branches nerveuses du bras,
sauf le radial. Leudet et Delabost (de Rouen) ont eu l’occasion de faire
l’autopsie d’un homme chez qui le nerf médian avait été divisé; l’accident
remontait à trente-sept ans. Depuis cette époque la sensibilité était restée
entière dans la sphère de distribution du nerf, et pourtant l’examen nécros¬
copique prouva qu’il n’y avait jamais eu de réunion. Les faits de Lenoir, de
Horteloup, de von Burns cités par Verneuil, ne sont pas moinsconcluants. il
denaeure aujourd’hui bien avéré que la restauration fonctionnelle ne sup¬
pose en aucune façon le rétablissement de la continuité du nerf. L’explica¬
tion fournie par Letiévant suffit à rendre compte de ces prétendues contra¬
dictions.
La suture des nerfs, si elle ne saurait être suivie de la réunion immédiate,
n’est pas cependant sans influence sur le travail de cicatrisation. Vulpian,
Magnien, Dubrueil ont vu la régénération nerveuse se faire, grâce à elle,
dans un laps de temps infiniment plus court ; aussi n’hésitent-ils pas à la
conseiller dans les cas de section complète. La clinique vient en aide à cette
opinion ; chez un malade qui avait eu le nerf cubital et le nerf médian
divisés, Verneuil pratiqua la suture de ce dernier. Le rétablissement fonc¬
tionnel se fit pour ce nerf promptement, tandis qu’il fut très-long pour
le cubital dont la réunion avait été négligée. On a reproché à la suture ner¬
veuse d’exposer à des accidents, même au tétanos, en laissant un corps
étranger dans la plaie (Follin) ; mais ces craintes ont été démenties par les
faits et, comme l’écrit Mitchell, l’innocuité de cette opération est absolu¬
ment démontrée.
Pour Tillaux et Letiévant, la suture ne serait pas applicable seulement aux
sections nettes et récentes des nerfs; elle trouverait aussi son indication dans
les plaies par armes à feu et dans celles déjà anciennes, sous la seule réserve
d’enlever les parties contuses ou d’aviver les extrémités en regard des deux
segments.
Le procédé opératoire, tel qu’il a été employé par Nélaton, Laugier, Ver¬
neuil, est des plus simples ; une anse métallique traverse les deux bouts du
nerf, que l’on met en rapport par le rapprochement et la torsion des deux
chefs du fil. Letiévant a proposé plusieurs modifications applicables à des cas
particuliers : c’est ainsi qu’il décrit V autoplastie, nerveuse à deux lambeaux
taillés sur chacune des extrémités du nerf et repliés de manière à s’appliquer
l’un sur l’autre par leur surface avivée ; la greffe nerveuse destinée à réunir
deux segments nerveux appartenant à des troncs différents.
6° Lésions avec corps étrangers. — Les blessures des nerfs peuvent, mal¬
gré le petit volume de ces cordons, se compliquer de la présence de corps
NERFS. — PATHOL. CHIRURG. — LÉSIONS PHYSIÜUES. CORPS ÉTRANGERS. 67!
étrangers. Ceux-ci deviennent le point de départ d’un travail irritatif se tra¬
duisant par des névralgies souvent intolérables et de la contracture.
Des faits cités par les auteurs, le premier en date est celui de Denmark,.
relatif à une plaie du bras par arme à feu, qui donnait lieu à des accès
névralgiques et à la contracture d’une partie des muscles de l’avant-bras.
Sur les instances du malade, l’amputation fut pratiquée. A l’examen du mem¬
bre, on trouva logé dans le radial un petit fragment de plomb, séparé du
projectile en rasant l’humérus.
Dupuytren a trouvé une mèche de fouet dans le nerf cubital. Le malade
était mort du tétanos. Le sujet de l’observation recueillie par Jobert avait
reçu à la jambe un coup de feu tiré à plomb. Un grain, enchâssé dans le
nerf saphène interne, provoquait des douleurs très-aiguës dans toute la sphèro
du nerf, à la cuisse, à la jambe et au pied.
Les faits de Jeffreys et deGalezowski sont cités partout : dans le premier, il
s’agit d’un fragment de porcelaine demeuré dans une plaie de la face et en¬
tretenant une névralgie faciale depuis quatorze ans; pour le second, la
névralgie dépendait d’un fragment de bois introduit profondément dans une
dent cariée, où il s’ était brisé et mis en contact avec des filets de la cinquième
paire.
Bonnafont a enlevé à un malade, affecté de névralgie sus-maxillaire con¬
sécutivement à une blessure de la face, un fragment de balle, ayant l’épais¬
seur d’un grain d’avoine, qui avait pénétré dans le tissu osseux de la fosse
canine et comprimait le nerf sous-orbitaire. Richet raconte l’histoire d’un
jeune homme qui eut le bassin traversé par une balle ; le nerf crural fut in¬
téressé. Le blessé vécut huit jours, et, malgré les opiacés à haute dose, il
était pris, trois ou quatre fois en vingt-quatre heures, d’atroces douleurs s’ir¬
radiant dans la cuisse et revenant par crises qui duraient de vingt à vingt-
cinq minutes. A l’autopsie on trouva une petite esquille implantée dans le
nerf. Le même accident a été observé, pour le nerf péronier, par Wutzer et
0. Weber.
Vernois, cité par Follin, a vu l’invasion du tétanos déterminée par la
présence dans le nerf plantaire externe d’un fragment de chaussure ayant,
pénétré avec un clou sur lequel avait marché le malade. Nous avons déjà
cité un fait analogue.
Enfin Ch. Sarazin, dans une clinique faite à l’hôpital de Strasbourg, a rap¬
porté l’observation d’un officier blessé à Solférino et chez lequel une balle
s’était logée sous le nerf médian. L’avant-bras s’était aussitôt fléchi sur le
bras et cette contracture dura quarante jours.
En résumé, l’existence de corps étrangers dans les blessures des nerfs,
tout en augmentant leurs dangers, ne fournit aucune donnée nouvelle au
point de vue de la symptomatologie et du traitement. La seule indication
spéciale serait d’enlever le corps étranger, dans les cas très-rares où on
aurait pu le constater par le toucher ou par la vue.
La ligature des nerfs nous paraît devoir rentrer dans la catégorie que
nous examinons : soit que le lien soit appliqué, dans une plaie d’amputation,
sur l’extrémité d’un nerf divisé (cas de Portai, de Hennen), soit qu’il enserre
67:2 NERFS. — pathologie chirurgicale. — lésions organiques.
un tronc dont la continuité persiste (faits de Molinelli, Richerand, Moreau),
il n’en constitue pas moins un corps étranger. Les effets de la ligature peu¬
vent être assimilés à ceux de la section complète : c’est parce que la ligature
avait été faite très-làchement que Vesale et Colombus ont vu les fonctions,
un instant interrompues, reparaître dès que le fil avait été desserré ; et si
Richerand et Moreau ont constaté l’absence de toute paralysie, les expé¬
riences de Descot ont montré qu’il en était autrement dans la majorité des
cas. Les résultats de l’anatomie pathologique sont d’ailleurs en faveur de
cette assimilation ; le nerf, au niveau de la ligature, présente au bout d’un
certain temps un gonflement fusiforme s’étendant au-dessus et au-dessous,
mais toujours plus marqué au-dessus, dans ce que l’on pourrait considérer
comme le segment supérieur.
Rappelons que la ligature des nerfs à la suite des amputations a été
signalée comme une cause fréquente de tétanos.
Les nerfs sont exposés aux brûlures comme tous les autres organes. Ces
lésions, qui peuvent intéresser superficiellement le tissu nerveux ou le dé¬
sorganiser complètement, n’offrent rien de particulier à signaler. Dupuy-
tren a vu cependant une névralgie rebelle succéder à une brûlure de
l’index.
La cautérisation, ne nous occupera pas davantage ; elle peut aussi pro¬
duire des accidents redoutables et même la mort par tétanos, comme dans
le cas de Frère, signalé par Tillaux. Ces dangers expliquent son abandon
dans la thérapeutique des névralgies.
l.ésioiis orgauiqaes ou tnmeni's. — Historique. — Cheselden, le
premier, a établi nettement l’existence de tumeurs sur le trajet d’un tronc
nerveux. Il s’agit d’une tumeur qui « développée dans le centre du nerf cubi ¬
tal, un peu au-dessus du pli du bras, était de la nature des kystes et contenait
une gelée transparente. » Un contemporain de Cheselden, Camper, est aussi
le premier qui ait proclamé l’origine nerveuse des tubercules sous-cutanés
douloureux, qu’il assimile à des ganglions, opinion reproduite par Marc-
Antoine Petit dans son discours sur la douleur, et par Oppert.
A partir de ce moment, tes observations deviennent moins vagues. Les
unes ont trait aux tumeurs sous-cutanées : Short rapporte l’histoire d’une
femme épileptique, chez laquelle les accès débutaient par l’endolorissement
e.xtrême d’une petite tumeur située au mollet. L’ablation de cette tumeur
montra qu’elle siégeait sur un nerf et fit cesser les accidents convulsifs.
Siebold, Neumann ont eu à extirper des tumeurs analogues. Pour
les tumeurs développées sur un gros tronc nerveux, il convient de citer,
d’après Descot, les observations d’E. Home, de Louis, d’A. Dubois, de
Reichius, etc.
Alexander profita des matériaux ainsi préparés pour donner la première
étude spéciale sur les tumeurs des nerfs ; il essaya même de déterminer la
pathogénie de ces lésions, et déclara qu’elles pouvaient prendre naissance
■dans le névrilème, dans la moelle du nerf, dans les artères, les veines, les
lymphatiques de la gaine ou des différents filets, ou enfin dans la substance
nerveuse elle-même.
iNERFS. — PATHOL. CHIRURG. — LÉSIONS ORGANIQUES. — NÉVROMES. 673
Avec Odier (de Genève), les tumeurs des nerfs reçurent le nom qui sert
encore à les désigner, celui de névromes. Odier décrit sous ce titre « une
espèce d’anévrysme du nerf, dont les fibres auraient été disjointes en ma¬
nière de parapluie ou de melon, par une matière blanchâtre, jaunie par pla¬
ces et parcourue par de nombreux vaisseaux ». La tumeur procède donc de
la substance du nerf. Pour Oppert, au contraire, revenant aux idées de
Camper et d’Alexander, le névrome comprend trois espèces : 4° ganglions
anormaux; 2° tuméfactions des nerfs eux-mêmes; et 3“ tuméfactions de
leur gaine.
Si le point de départ des tumeurs des nerfs était ainsi controversé, il n’en
était point de même de leur structure, que l’on s’accordait à reconnaître
cancéreuse. Telle est l’opinion soutenue par Delpech, Breschet, Bayle et
Cayol dans des articles sur le cancer, par Maunoir, etc. Descot la reproduisît
dans sa thèse. « Ces tumeurs, dit-il, consistent ordinairement en un tissu
squirrheux plus ou moins ferme, parsemé de vésicules ou de petits kystes,
renfermant le liquide d’apparence sirupeuse qui appartient au squirrhe
ramolli. D’autres fois, la tumeur a paru consister en tissu encéphaloïde,
avec des circonvolutions et des contours vermiculaires, comme on en ren¬
contre dans ce tissu morbide. » Descot rattache aux névromes les tubercules
douloureux qu’il dit adhérer à des filets nerveux ou même être constitués
par leur expansion. C’était l’époque où Dupuytren professait que ces
tubercules sont de nature fibreuse et niait tout rapport entre eux et les
nerfs.
Aronssohn (1822) s’écarta des idées généralement admises. Ce n’est pas
au cancer, mais bien à certaines altérations syphilitiques que le névrome
doit être comparé. Il simplifie la division d’Oppert en la rendant plus pré¬
cise, et distingue des tumeurs provenant de la moelle des nerfs, et des
tumeurs provenant de l’interstice des nerfs et de leur névrilème. La pro¬
testation d’Aronssohn, le fait de Bertrand, relatif à un kyste du médian,
n’eurent qu’un retentissement médiocre, et l’on continua à regarder comme
cancéreuses les tumeurs développées dans les nerfs. C’est ce que fait
Lisfranc dans sa Médecine opératoire; c’est dans ce même sens que Roux
inspire les thèses de ses élèves Facieu et Giraudet. Enfin Lenoir, à la
.Société de chirurgie (18ù9), conteste la nature névromateuse des tumeurs
qui ne sont pas constituées par un tissu anormal, comme le cancer.
Dès 4818, Schiffner avait publié deux observations de névromes multi¬
ples : un fait du même genre observé dans le service de Nélaton fournit à
Houel le sujet d’un mémoire sur le névrome. Houel y exposait ses
idées sur la structure intime de ces tumeurs, dans lesquelles il admettait
deux types principaux : tumeurs fibreuses, tumeurs fibro-plastiques. Les
tabercules douloureux sont pour lui de petits névromes ; s’il n’est pas
toujours facile de constater leur relation avec les filets nerveux, cela tient
à la ténuité de ces derniers.
Ch. Robin et Broca, examinant certaines tumeurs dont la connexion avec
le tissu nerveux ne pouvait être niée, les avaient trouvées constituées par
du tissu fibro-plastique. Malgré ces faits, malgré l’affirmation de Houel,
NOÜV. mCT. DE MÉD. ET CHIR. XXII . — 43
674 NERFS. — PATHOL. CHIRURG. — lésions ORGANiaOES. — NEVROMES.
Lebert, dans un remarquable rapport sur le mémoire de ce dernier, ne
voulut voir dans les névromes que des tumeurs fibreuses, dues à l’byper-
trophie de l’enveloppe des nerfs, du névrilème.
C’était méconnaître des faits bien observés. Lebert ne fut pas plus
heureux en proclamant l’indépendance des tumeurs sous-cutanées vis-à-vis
du système nerveux.
En 185à, Mott, de New-York, décrivait sous le nom de pachydermatocèle
un épaississement de la peau formant tumeur et caractérisé par l’inégalité
de sa surface et la sensation de cordons au toucher. Malheureusement l’exa¬
men microscopique n’eut pas lieu, et le fait passait inaperçu, lorsque, en
1857, Depaul et Verneuil, se trouvant en présence- d’un cas analogue en
apparence, enlevèrent la tumeur et découvrirent qu’elle était constituée
par l’hypertrophie des cordons nerveux formant sous la peau un plexus
serpentin. De là le nom de névrome plexiforme donné à ces tumeurs par
Verneuil.
L’attention éveillée, un certain nombre de faits furent observés, et, en
1867, Margerin, dans sa thèse inspirée par Verneuil, en rassemblait six
bien établis.
La même année, Cayzergues publiait un travail apprécié.
Une réaction commençait à se produire en Allemagne contre les idées
trop exclusives de Lebert, pour aboutir aussi à l’exclusivisme. Les travaux
de Remak sur l’anatomie du système nerveux en furent le point de départ.
Fuhrer avait été amené par ses recherches microscopiques à penser que
certaines tumeurs des nerfs renfermaient des fibres nerveuses, et Virchow
professait que les névromes d’amputation étaient en grande partie formés
de ces éléments. Foerster, en 1865, donna un corps à cette théorie en
établissant deux variétés de tumeurs proprement nerveuses; 1“ celles
formées par une substance analogue à la substance grise du cerveau;
2° celles constituées par des fibres nerveuses, lesquelles peuvent contenir
de la moelle ou en être privées. Dans ce dernier cas, la confusion avec le
fibrome ne peut être évitée à un examen superficiel.
La doctrine allemande trouva dans Virchow un défenseur autorisé. Les
travaux de Léon Labbé et Legros sur les névromes sous-cutanés , de
Christot sur le névrome plexiforme, ont donné à ces idées l’appui de la,
clinique.
Terminons cette revue historique en citant la thèse d’agrégation de
Tillaux, et une thèse inaugurale récente, de Paul Foucault (1872), qui
donne sur la question le dernier mot de la science.
Définition. — Lorsqu’Odier eut proposé d’appeler névromes les tumeurs
des nerfs, cette dénomination prit un sens générique et l’on décrivit suc¬
cessivement des névromes fibreux, des névromes fibro-plastiques, des
névromes cancéreux, etc.
Foerster et Virchow , après avoir démontré l’existence de productions
formées par des éléments nerveux, trouvèrent qu’il y avait, dans cet usage
du mot névrome, un abus de langage et l’appliquèrent seulement aux tu¬
meurs de structure nerveuse, les autres tumeurs n’étant que des pseudo-
NERFS. — PATHOL. CHIRORG. — LÉSIONS ORGANIÜÜES. — NÉVROMES. 675
iiévromes. L’acquiescement à cette terminologie fut unanime, et Foucaut s’y
-est fidèlement conformé dans son travail.
La question ainsi résolue, nous paraît l’être arbitrairement et sans qu’on
-ait tenu compte des conditions dans lesquelles l’adoption du terme névrome
a eu lieu. Pour Odier, il désignait une tumeur née dans le nerf, ayant, par
suite, avec lui des connexions intimes, mais il ne préjugeait nullement la
nature de cette tumeur. Cela est si vrai que, les théories se modifiant, on
croit tantôt à du cancer, tantôt à des tumeurs fibreuses ; le terme névrome
•est toujours employé.
Pourquoi vouloir donner à cette détermination générique, j’insiste à
dessein sur le mot, un sens restreint ? Ne craint-on pas qu’il ne naisse de
là une confusion regrettable, alors que même des auteurs récents emploient
le mot névrome dans sa signification étendue ? La confusion des mots
•entraîne inévitablement celle des idées ; l’histoire des tumeurs en est la
preuve. Pour les tumeurs des nerfs, le pathologiste avait le rare bonheur de
posséder une expression claire, signifiant bien ce qu’on voulait lui faire dire,
et il se hâterait d’en changer pour retomber dans le chaos terminologique.
Objectera-t-on la difficulté de nommer clairement l’espèce de tumeur nouvel¬
lement observée? mais cette difficulté n’existe pas, car, si on repousse, par
•crainte du pléonasme, l’expression de névrome nerveux (Weber), n’a-t-on
pas celle de névrome hyperplasique proposée par Virchow?
Pour ces raisons, le mot névrome prendra dans cet article la signification
•qu’il a conservée pendant plus de quarante ans ; il servira à désigner « toute
production anormale développée dans ou sur le nerf et constituant une
tuméfaction plus ou moins limitée ».
Anatomie p.athologiqoe. — Certaines tumeurs des ‘nerfs sont constituées
par une production anormale, hyperplasique du tissu nerveux ; mais on a
trouvé également dans l’épaisseur de ces organes, ou en connexion intime
avec eux, des tumeurs diverses, telles que fibromes, sarcomes, gliomes,
myxomes, kystes, carcinomes et épithéliomes.
1° Névrome hyperplasique. — Les éléments divers (cellules ganglion¬
naires, tubes à myéline, fibres de Remak) qui entrent normalement dans la
constitution du tissu nerveux, peuvent se rencontrer dans le névrome
hyperplasique. De là une division de ces tumeurs en trois groupes ; 1“ né-
■vrome médullaire ou ganglionnaire ; T névrome fasciculé myélinique ;
3° névrome fasciculé amyélinique.
A. Névrome ganglionnaire. — Serres, publiant deux observations de
névromes multiples, croyait avoir affaire à une transformation ganglion¬
naire des nerfs et donnait à l’affection le nom de névroplasie. Cette opinion,
-adoptée pendant assez longtemps, n’a pas survécu aux progrès de l’ana¬
tomie pathologique ; bien loin de regarder une telle transformation comme
fréquente, on en est aujourd’hui à se de;nander si elle existe. Virchow,
tout en l’admettant comme probable, demeure dans une réserve prudente
et conseille d’attendre la démonstration ultérieure de la nature ganglion¬
naire des cellules qui ont été découvertes et données comme nerveuses.
Cependant il rapporte deux faits dus à Günsburg et à Bischoff, qui pour-
676 NERFS. — pathol. chirurg. — lésions organiques. — névromes.
raient être regardés comme concluants. Dans le cas de Günsburg, les
tumeurs observées sur le troisième et le quatrième nerfs sacrés, se compo¬
saient d’un feutrage de fibres nerveuses et de tissu interstitiel, et de nom¬
breuses cellules plates, transparentes, « présentant la plus grande analogie
avec les cellules ganglionnaires ». Bischoff, dans un cas de névromes
multiples congénitaux, vit surtout la disposition du tissu conjonctif qui
s’observe dans les gaines des cellules ganglionnaires; mais en outre il
découvrit, dans de petites nodosités de la queue de cheval, « des produits
très-pâles, très-délicats et transparents, qui avaient la plus grande analogie
avec les cellules ganglionnaires » . Le fait publié par Robin lève les derniers
doutes qui pourraient exister au sujet de la réalité du névrome ganglion¬
naire. Dans un cas de dégénérescence du plexus solaire, le savant micro¬
graphe a noté expressément la présence de cellules de cet ordre. Anté¬
rieurement Foerster avait affirmé l’existence de cette espèce de tumeurs
sur les nerfs périphériques, mais sans donner aucune observation à
l’appui.
B. Névrome fasciculê. — Les névromes fasciculés, suivant que les fibres
qui les constituent présentent ou non de la myéline, sont distingués en
myéliniques et amyéliniques. Mais il ne faudrait pas croire que ce soient là
deux espèces absolument distinctes : il ne s’agit que des deux stades d’une
même affection, pouvant, il est vrai, s’arrêter au premier.
Ainsi que l’ont fait observer Wedl et Virchow, les névromes myéliniques
ont une période dans laquelle on ne rencontre que des fibres pâles et sans
moelle au milieu d’une masse gélatineuse encore molle. Les névromes amyé¬
liniques ne se distinguent donc des névromes myéliniques qu’en ce qu’ils
ne dépassent jamais ce stade, bien que leur tissu interstitiel augmente et se
consolide.
Les névromes fasciculés ont été pendant longtemps regardés comme fort
rares : Billroth doute même qu’il puisse en exister ailleurs que sur les nerfs
des moignons . Au contraire, Foerster et Virchow en proclament la fréquence
et expliquent l’opinion contraire par la confusion faite jusqu’à eux avec le
squirrh.e et surtout le fibrome.
En effet, incisés et examinés à l’œil nu, les névromes fasciculés offrent
l’aspect des tumeurs fibreuses. « La surface de section apparaît blanche ou
jaunâtre, exsangue, souvent lobée ; cependant elle présente aussi un feu¬
trage épais, assez souvent fibro- cartilagineux. Quelquefois les couches
extérieures ont une disposition plutôt concentrique ; la plus grande partie
de la masse interne présente hahituellement des traînées et des faisceaux
sinueux, en même temps que des mailles qui renferment des dépôts lisses
ou faisant une saillie légère. Les petits faisceaux où sont contenues les
fibres nerveuses s’entrelacent dans toutes les directions, de telle sorte
que, dans quelque direction que l’on fasse la section, on obtient des
coupes longitudinales, transversales ou obliques de ces faisceaux. »
(Virchow, Traité des tumeurs.)
Un examen microscopique, fait superficiellement, peut même confirmer
l’idée d’une tumeur fibreuse, quand on a réellement devant soi un né-
NERFS. -- PATHOL. CHIRURG. — LÉSIONS ORGANIQUES. — NÉVROMES. 677
vrome fasciculé. La difficulté d’un diagnostic précis est d’ailleurs plus
grande pour les névromes amyéliniques que pour les névrômes myéli-
niques. Dans ce dernier cas, il suffit de pratiquer des coupes minces et de
les traiter par la soude ou l’acide acétique ; rendues plus transparentes,
elles laissent facilement apercevoir les fibres à contenu médullaire.
Pour les névromes amyéliniques, il est indispensable d’avoir recours au
procédé employé par Reil dans le but de distinguer les nerfs du tissu con¬
jonctif et consistant à faire macérer la pièce dans de l’acide nitrique
étendu. De cette manière, on détache les fibres nerveuses de leur stroma
conjonctif. Si on examine une coupe de la pièce ainsi préparée, après addi¬
tion d’acide acétique, « on n’y découvre qu’une masse considérable de
noyaux allongés dans une substance fondamentale solide, fibrillaire ou
striée. Quand on étire cette masse, beaucoup de ces noyaux deviennent
libres. Mais en traitant ces préparations avec plus de précaution, on re¬
marque que ces noyaux sont contenus dans les fibres, qu’un grand nombre
de ces fibres sont parallèles entre elles, qu’elles forment des faisceaux tout
à fait particuliers, qui se distinguent des faisceaux de tissu connectif par
l’abondance et l’uniformité de noyaux étroits, de forme ovale allongée ».
(Virchow.)
Telles sont les difficultés de cet examen, que l'on est autorisé à croire
que bon nombre de névromes fasciculés ont été pris pour des tumeurs fi¬
breuses ; ils s’en distinguent, cependant, en ce que les noyaux s’y trouvent
contenus, non pas dans de simples cellules, mais dans des fibres à contour
double, que l’on peut suivre sur de longs parcours. La coupe transversale
de ces fibres est ronde ou au moins arrondie ; jamais on ne trouve, comme
.dans les fibromes, de coupes étoilées ou réticulées.
On s’est demandé si les fibres constituant la tumeur ne provenaient pas
de la division plus ou moins étendue des fibres mêmes du nerf ; pour
Virchow, cette question doit être résolue négativement. C’est aux dépens
du tissu conjonctif en voie de prolifération, spécialement du périnèvre, par
transformation directe des cellules fusiformes entrant dans le sens de leur
longueur en connexion les unes avec les autres, que se produisent les
fibres nerveuses.
Le type du névrome fasciculé est formé par le névrome d’amputation.
Celui-ci se montre à l’extrémité des nerfs du moignon sous forme de nodo¬
sités affectant une forme tantôt globuleuse, tantôt ronde et aplatie, parfois
piryforme ou ovoïde. Le volume est celui d’une balle ou d’une prune ordi¬
naire. Chacune de ces nodosités peut être absolument indépendante, ou
bien se relier aux nodosités voisines par des cordons anastomotiques;
quelquefois les différentes tumeurs se réunissent pour ne constituer qu’une
masse unique. Le névrome d’amputation est d’ordinaire assez rfche en
fibres à contenu médullaire, ce qui a permis de reconnaître plus tôt sa nature
nerveuse.
Au névrome fasciculé se rattachent aussi certains tubercules sous-
cutanés douloureux. Ce fait, contesté par Dupuytren, Meckel, Lebert, Follin,
qui veulent ne voir dans ces tubercules que des fibromes simples, est au-
678 NERFS. — pathol. chircrg. — lésions organiques. — névromes.
jourd’hui mis hors de doute par les recherches de Virchow et de Léon Labbé
et Legros. Virchow, sur un tubercule douloureux qui siégeait à la région
malléolaire, a vu que non-seulement la tumeur était située sur le trajet et
dans l’épaisseur d’un nerf, mais qu’elle était presque tout entière constituée-
par des fibres nerveuses amyéliniques.
Dans les trois cas observés par Léon Labbé et Legros, l’examen micro¬
scopique faisait reconnaître des tubes nerveux à double contour, tantôt
disposés en faisceaux, comme dans les nerfs de sensibilité, tantôt formant
une sorte de plexus indéchiffrable. Çà et là apparaissaient des tubes variqueux
dont le volume était cinq ou six fois plus considérable qu’à l’état normal.
Des fibres de Remak se rencontraient aussi ; dans certains points, elles
étaient même extrêmement nombreuses. Sur une pièce, les corpuscules du
tact étaient augmentés de volume, ce qui explique l’opinion d’Axmann,
regardant les tubercules sous-cutanés comme dus à une hypertrophie dès^
corpuscules de Paccini. Un nouveau fait de tubercule névromateux a été-
publié par Foucaut, qui l’a observé dans le service de Trélat ; la description
histologique de la tumeur a été donnée par Muron. « Sous la membrane
d’enveloppe, on trouvait uniquement, comme éléments constituants, des
tubes nerveux à double contour, disposés très-irrégulièrement et à peine
séparés par un très-mince réseau celluleux. »
Il ne faut pas oublier, cependant, que des observateurs consciencieux,.
Schuch, Bærensprung, Lebert, Billroth, n’ont pu, dans bon nombre de cas,
démontrer ni la connexion du tubercule sous-cutané avec les nerfs, ni la
présence d’éléments nerveux parmi les éléments constitutifs de la néoplasie.
La structure des tubercules douloureux n’est donc pas constamment la
même, et si certains d’entre eux doivent être rangés parmi les névromes-
fasciculés, le chirurgien doit cependant toujours garder une prudente
réserve jusqu’à ce que le microscope ait prononcé.
Il en est de même à l’égard de cette forme de tumeur nerveuse que Ver-
neuil a dénommée névrome cylindrique plexi forme, et qui tantôt se présente
sous forme de névrome fasciculé, tantôt n’est, à proprement parler, qu’une
tumeur fibreuse périneurale. La première variété n’a été observée d’une
manière incontestable que par Verneuil et Depaul, par Bruns et par Bizzoli.
Chez le malade de Verneuil et Depaul, « la masse de la tumeur est formée-
de nerfs allongés, contournés sur eux-mêmes, comme des pelotons vari¬
queux, présentant à leurs extrémités beaucoup d’anastomoses et portant
sur leur trajet des renflements analogues à des ganglions , . . les nerfs en¬
trent pour plus des deux tiers dans la formation de la masse totale, . . .
certains cordons contiennent un, deux ou trois tubes nerveux hypertrophiés,
tandis que les autres sont remplis complètement par des tubes». La tumeur
enlevée par Bizzoli était constituée « par des cordons racémiformes entre
lesquels se trouvaient en abondance des fibres nerveuses libres, minces,
semi-transparentes, amyéliniques ». Suivant la remarque de Bruns, les
tubes nerveux des cordons ne sont ni parallèles, ni équidistants, ni régu¬
lièrement ondulés; leur disposition ne suit aucun ordre; tantôt ils
s’entrecroisent, tantôt ils forment des anses, jamais des anastomoses.
NERFS. — PATHOL. CHIRURG. — LÉSIONS ORGANIQUES. — NÉVROMES. 679
2“ Névrome fibreux. — Le névrome fibreux existe-t-il, ou bien ne faut-il
voir dans les tumeurs des nerfs décrites comme fibreuses que des névromes
hyperplasiques à tubes de Remak? Telle est l’opinion soutenue parFoerster
et Virchow dans ces dernières années. Cependant d’habiles micrographeSj
Lebert, Robin , n’avaient trouvé, dans des pièces soumises à leur examen,
que du tissu fibreux avec quelques éléments fibro-plastiques, et ces faits,
émanant de telles autorités, commandaient le respect. Virchow leur opposa
la difficulté de distinguer les fibres conjonctives d’avec les fibres de Remak;
mais cette objection peut lui être retournée, car Cornil et Ranvier s’appuient
sur la difficulté même de l’examen microscopique pour mettre en doute,
jusqu’à des recherches plus concluantes, l’existence du névrome fasciculé
amyélinique. Aujourd’hui la science possède quelques observations incon¬
testables de névrome fibreux, dans lesquelles se trouvent notées et l’existence
d’un petit nombre de tubes de Remak et la prédominance de fibres con¬
jonctives. L’opinion exclusive des micrograpbes allemands ne saurait donc
être acceptée.
Le névrome fibreux est constitué par l’hypertrophie du tissu conjonctif
normal qui entre dans la constitution du cordon nerveux affecté ; l’altéra¬
tion porte tantôt sur l’enveloppe conjonctive du nerf (névrilème), tantôt sur
les cloisons séparant les faisceaux primitifs de fibres (périnèvre). De là la
division proposée par Lebert : 1° Névromes interfibrillaires ou centraux;
1° Névromes périphériques ; 3“ Névromes mixtes (quand tout le tissu con¬
jonctif du nerf est également affecté). Des recherches récentes ont démontré
à Christot que la gaine de Schwann et ses noyaux contribuent pour une
part, après résorption du contenu médullaire, à la fox'mation du tissu fibreux
nouveau.
Développé dans la continuité d’un nerf, le névrome fibreux se présente
sous l’aspect d’une tumeur généralement petite, mais dont les dimensions
-peuvent varier depuis un grain de millet jusqu’au volume du poing. La
forme est le plus souvent allongée dans la direction du cordon nerveux
qui semble plonger dans son épaissepr ; d’autres fois la tumeur est déjetée
latéralement et plus ou moins aplatie sur ses faces. Elle peut être libre de
toute adhérence avec les organes voisins, mais le contraire est fréquemment
observé.
La tumeur, incisée, se montre constituée par un tissu homogène, luisant,
d’un blanc jaunâtre ou avec un reflet bleuâtre, et ne donnant à la pression
qu’une petite quantité d’un suc transparent. Bien que renfermant une
multitude énorme de fibres, l’aspect fibreux n’y est guère appréciable à
l’œil nu, ce qui tient à l’existence d’une gangue amorphe et finement
granuleuse, partout interposée entre les fibrilles très-fines, isolées ou
réunies en faisceaux et offrant les caractères ordinaires des fibres du tissu
connectif. Nous avons déjà insisté sur la similitude de cet aspect avec celui
présenté par le névrome hyperplasique fasciculé, et signalé les différences
qui permettent, d’après Virchow, d’établir une distinction à l’aide du mi¬
croscope.
Au milieu des fibres conjoncives, il n’est pas rare de rencontrer des
680 NERFS. — pathol. chirurg. — lésions organiques. — névromés.
éléments fibro-plastiques sous forme de noyaux ou de corps fusiformes.
Smith et Houel ont noté, dans certains cas de névrome fibreux, l’existence
de petits kystes contenant un liquide de nature diverse, tantôt séreux,
tantôt sanguin ou même purulent. Un fait du même genre s’est présenté à
nous : sur une tumeur mixte, dans la composition de laquelle entraient à
portions égales du tissu fibreux et des éléments fibro-plastiques disposés
en deux zones très-distinctes, nous avons vu un certain nombre de cavités
kystiques contenant un liquide séreux.
Le névrome fibreux n’apparaît pas seulement sur la continuité des nerfs ;
il peut encore se montrer à l’extrémité des nerfs sectionnés et rentrer ainsi
dans la catégorie des névromés d’amputation. Ceux-ci appartiennent cepen¬
dant, dans la majorité des cas, à la classe des névromés hyperplasiques
(fasciculés myéliniques).
- Ainsi que nous l’avons dit, une variété du névrome cylindrique plexiforme
doit être décrite avec le névrome fibreux. C’est ce que démontrent la se¬
conde observation de Verneuil et quelques faits de Billroth, Christot,
Rizzoli. Dans tous ces cas, la néoplasie résultait du développement hyper¬
plasique du tissu conjonctif des nerfs. La tumeur enlevée par Billroth se
composait de petits cordons durs et de petites nodosités, « renfermant toutes
sortes de conglomérats tubéreux, ramifiés, au centre desquels se trouvait
un nerf très-fin, généralement en cours de dégénérescence graisseuse,
entouré de couches concentriques de tissu connectif » . Taraffi , après
avoir examiné une pièce de Rizzoli, conclut que le néoplasme était spécia¬
lement formé de tissu connectif de production récente, de nerfs et de
tissus hypertrophiés. « Les cordons de la plus grande partie de la tumeur,
dit Christot rapportant une observation personnelle, étaient constitués
exclusivement par un tissu fibroïde et lamelleux. Les tubes nerveux, tou¬
jours très-rares, puisque nous n’en avons compté que de six à dix pour des
cordons qui égalaient en volume le radial, s’effilaient fréquemment en
.pointe et disparaissaient, laissant ainsi des portions considérables de cor¬
dons sans axe nerveux. »
3“ Névrome sarcomateux. — Le néxTome sarcomateux, comme le fibrome
des nerfs, a été nié par Virchow et son école ; mais, comme pour le fibrome,
des observations récentes sont venues démontrer la réalité de son existence.
Sans parler des faits présentés à la Société anatomique par Broca (1851) et
par Verneuil (185h), nous devons citer ceux de Grohe (névrome sarcoma¬
teux du médian, siégeant à la paume de la main et ulcéré), de Volkmann,
celui de Verneuil, communiqué à la Société anatomique par Muron. Tou¬
jours il s’agissait de sarcome fasciculé. A côté d’un nombre plus ou moins
considérable de noyaux libres, le microscope faisait voir des faisceaux de
. cellules fusiformes s’entre-croisant dans différents sens et dont quelques-
; unes avaient subi la dégénérescence granulo-graisseuse. Çà et là se mon-
; traient des foyers hémorrhagiques ; la tumeur étudiée par Muron offrait
' une infiltration muqueuse générale.
Le tissu fibreux peut aussi s’associer au tissu embryoplastique pour con¬
stituer une tumeur mixte, dite fibrô-sarcome. C’est à ce type que se rat-
NERFS. — PATHOL. CHIRÜRG. — LÉSIONS ORGANIQUES. — NÉVROMES. 681
tachent le fait de Sottas, publié dans ïünion médicale de 186é, t. XXIV, et
celui rapporté par P. Foucault. Nous devons y joindre un troisième fait
observé par nous-mêrae dans le service du professeur Lanelongue (de
Bordeaux). La tumeur siégeait sur le nerf médian, au niveau du pli du
coude, et avait le volume d’un gros œuf.
Au microscope, elle se montra formée de deux zones : l’une périphérique,
formée de faisceaux entre-croisés de tissu connectif; l’autre, centrale, ne
présentant que des cellules fusiformes avec une grande quantité d’éléments
nucléaires en liberté. Dans les faits de Sottas et de P. Foucault, la sépara¬
tion des deux tissus n’avait pas lieu, et les éléments fibro-plastiques
étaient disséminés entre les mailles du tissu connectif réticulé.
Le névrome sarcomateux n’atteint jamais un volume considérable ; il ne
dépasse pas le volume du poing ; le plus souvent il égale celui d’une petite
noix. Son aspect, à l’œil nu, varie avec la nature des éléments constitutifs:
tantôt kystique, tantôt gélatiniforme, colloïde, tantôt lipomateux, tantôt
fibreux. On l’a rencontré sur le nerf tibial postérieur (Broca) ; sur le nerf
sciatique poplité externe (Verneuil) ; sur le nerf médian au poignet (Grohe,
Volkmann) ; au pli du coude (Lanelongue) ; sur un filet du nerf cubital
(Verneuil et Muron) ; sur le nerf cubital au bras (Demarquay et P. Fou¬
cault); sur le pneumogastrique (Sottas, Union médicale, 186Zi.).
4° Névrome gliomateux. — Virchow signale une forme de gliome qui se
présente dans les nerfs crâniens et particulièrement dans le nerf auditif.
L’apparition de tumeurs analogues sur les nerfs périphériques lui paraît
seulement probable. Il explique la prédilection du gliome pour les nerfs
crâniens, parce que ces derniers sont « comme des émergences immédiates
de la substance cérébrale ».
: 5° Névrome myxomateux. — Le névrome myxomateux se présente sous
forme d’un gonflement fusiforme, sphérique ou noueux du nerf : ce qu’ex¬
plique son développement constant aux dépens du périnèvre. La surface de
-la tumeur est d’ordinaire lobée, mais sans que les différents lobes soient
très-accusés ; la masse entière est transparente et de consistance gélatini-
forme. Sur une coupe, le tissu de la néoplasie offre une coloration jaune
ou verdâtre ; la pression en fait écouler un liquide filant, incolore ou légè¬
rement jaunâtre, et qui n’est autre que la mucine : il contient les éléments
cellulaires ou nucléaires du tissu muqueux. Ces éléments sont contenus
dans les mailles plus ou moins distinctes d’un tissu conjonctif jeune.
L’aspect et la consistance de la tumeur sont, du reste, variables ; c’est ainsi
que, par la dégénérescence graisseuse des corpuscules muqueux, la tumeur
se présente sous forme de myxome lipomateux ou qu’elle prend une résis¬
tance plus marquée par la prédominance du stroma (fibro-myxome). Un
exemple de cette dernière variété a été observé par Dolbeau (thèse de
Paul Foucault., Paris, 1872, p. 43.)
Le diagnostic du névrome myxomateux est toujours difficile, et quelque¬
fois même après l’ablation ; ’Wilms, cité par Virchow,ne put, dans ces con¬
ditions, éviter la confusion avec un kyste. On s’est même demandé si les
faits de névrome kystique, cités par les auteurs, n’étaient pas relatifs à des
682 NERFS. — pathol. chirdrg. — lésions organiques. — nêvromes,
myxomes ; mais, la question ne nous paraît pas susceptible de recevoir une
solution définitive.
Le névrome myxomateux a été observé sur les nei’fs crâniens (nerf
optique, branche superficielle du nerf maxillaire inférieur, Virchow) ; mais
la plupart des laits, peu nombreux d’ailleurs, sont relatifs à des tumeurs
développées sur un nerf périphérique, comme le radial (Wilms) ; le péro¬
nier (Virchow, Gutteridge); le tibial postérieur (Dolbeau); le cubital (La¬
forgue, de Toulouse).
go j^évrome kystique. — Le névrome kystique est rare ; nous ne pouvons
en citer que deux observations : celle de Beauchêne, présentée à la Société
de la Faculté de Paris en 1810, et celle rapportée par Bertrand dans sa thèse
inaugurale (1837) et reproduite par le Compendium. Dans Je premier cas,
il s’agissait d’un kyste formé dans l’épaisseur du nerf cubital chez un
homme d’environ quarante ans ; dans le fait de Bertrand, le kyste siégeait
sur le nerf médian et ne fut trouvé qu’à l’autopsie. Lockhart Clarke dit qu’il
existe au musée de l’hôpital Saint-Georges, de Londres, une préparation rela¬
tive à un kyste du nerf médian ; le malade avait éprouvé dans le bras
d’atroces douleurs.
7“ Névrome carcinomateux et névrome épithélial. — Le carcinome et
l’épithélioma peuvent-ils affecter primitivement un tronc nerveux? A
l’encontre de l’opinion professée pendant les vingt premières années du
siècle, c’est par la négative qu’il faut répondre aujourd’hui à cette ques¬
tion.
Le cancer du nerf optique, donné par Tillaux comme exemple de can¬
cer primitif, débute en réalité par la rétine, et, en l’absence de données
micrographiques, l’unique observation de tumeur cancéreuse développée
d’emblée sur un nerf périphérique (thèse de Tillaux, — cancer mélanique
du nerf cubital, opéré par Velpeau), ne saurait être prise en considé¬
ration.
C’est toujours secondairement que les éléments carcinomateux et épithé¬
liaux envahissent les nerfs. Les travaux de Weber sur la lésion des branches
nerveuses dans Tépithélioma des lèvres, ceux de Schrœder van der Kolk et
de Cornil -ont mis en évidence le mode suivant lequel a lieu cette propaga¬
tion. c On voit, dit Weber, les cellules épithéliales s’insinuer dans la gaine
propre du nerf ; elles serpentent le long des tubes nerveux qu’elles
recouvrent et qui finissent par disparaître. Mais déjà le névrilème a été
envahi plus loin, et il s’est développé une végétation cancéreuse qui a pour
effet la formation de noeuds sur le trajet des nerfs, et ainsi se produisent les
nêvromes cancéreux. » (Weber, Handbuch der Chirurgie.)
L’envahissement du nerf se fait donc de deux manières : 1“ par propa¬
gation directe ; 2“ par formation de tumeurs plus ou moins éloignées de la
tumeur primitive, c’est-à-dire par un fait de généralisation.
Lepremier mode s’observe quand une tumeur maligne englobe dans son
épaisseur un tronc nerveux : tantôt le névrilème subit la transformation
cancéreuse, le nerf lui-même restant sain, mais ne pouvant être séparé de
la masse morbide que par une dissection minutieuse ; tantôt le périnèvre se
NERtS. — PATHOL. CHIRÜRG. — LÉSIONS ORGANIQUES. — NÉVROMES. 683
prend le premier, le nerf demeure alors libre au milieu de la tumeur, mais
il présente à ce niveau une ou plusieurs nodosités.
Dans le second mode, l’apparition du névrome cancéreux indique que le
produit néoplasique se généralise; c’est par le périnèvre que débute le mal.
Rappelons, comme exemple, l’observation bien connue de Cornil et rela¬
tive à deux névromes cancéreux développés sur les nerfs crural et sciatique
gauches chez une femme affectée de cancroïde du col utérin.
Sur la portion du nerf envahie, les lésions des tuhes nerveux peuvent
manquer; dans le cas contraire, elles consistent, d’après Cornil, en une
fragmentation de la substance médullaire qui devient granuleuse ; ces gra¬
nulations sont parfois réunies en petites masses. Dans une tumeur cancé¬
reuse placée sur un gros tronc nerveux, les lésions des éléments nerveux
peuvent être limitées à un petit nombre de tubes.
En dehors des différentes tumeurs qui viennent d’être passées en revue,
il convient de citer, simplement pour mémoire, une observation de tu¬
bercule (?) du nerf optique, présentée à la Société anatomique (1859)
par Ladreit de Lacharrière. La tumeur ne fut point examinée, et le diag¬
nostic se basa sur l’existence d’une méningite tuberculeuse concomi¬
tante.
Rapports de la tumeur névromateuse avec le nerf. — Le névrome affecte
avec le nerf sur lequel il siège des rapports très-différents, suivant les cas
et probablement aussi suivant le point de départ de la néoplasie. Virchow
dit avoir observé des névromes hyperplasiques dont il était impossible de
découvrir la moindre connexion avec les branches nerveuses de la région.
L’indépendance du névrome est cependant moins accusée d’ordinaire ; c’est
ainsi que la tumeur se reliera au nerf, comme dans une observation de
Leboucq, par un simple pédicule qu’il suffit de couper, ou bien elle lui sera
tangente dans, une certaine étendue de sa surface. D’autres fois, au con¬
traire, et c’est ce qu’ont observé Lebert, Michon, Verneuil, la tumeur est
encagée dans l’épaisseur du nerf, dont les filets écartés s’épanouissent
« comme les côtes d’une bourriche d’huîtres » , pour employer l’expression
de Velpeau. Telle était la situation du fibro-sarcome enlevé par Lanelon-
gue (de Bordeaux). Laforgue (de Toulouse) a vu les fibres nerveuses tapis¬
ser la face profonde et non pas la face externe de l’enveloppe du névrome.
11 est des cas où la tumeur semble embrochée par le nerf, et ici doivent
être signalées plusieurs dispositions principales : tantôt, en effet, le nerf
se trouve contenu dans une gouttière véritable que présente la tumeur,
disposition heureuse, puisqu’elle permet l’énucléation du nerf, comme la
pratiquèrent Duncan et Velpeau ; tantôt le nerf, après avoir pénétré dans la
tumeur, disparaît au milieu du tissu morbide, sans que l’on puisse retrouver
, trace de ses éléments ; c’est ce qu’a noté Wietfeldt dans un fibrome du mé¬
dian ; tantôt enfin le nerf s’étale à la face profonde de la tumeur et con¬
stitue un réseau à larges mailles (fait de Foucault).
C’est en se basant sur ces rapport de la tumeur avec le nerf qui la sup¬
porte que Lebert a établi sa classification, reproduite par Follin, et dans
laquelle il divise les névromes en : 1° névrome périphérique; 2° névrome
.684 NERFS. — pathol. chirdrg. — lésions organiüues. — névromes.
inter fibrillaire ou névrome central; 3“ névrome latéral; névrome dia¬
gonal, dans lequel le nerf traverse la tumeur suivant la diagonale et non
plus suivant son grand axe comme dans le névrome central.
Les faits manquent pour apprécier l’influence que le développement de
la tumeur névromaleuse peut avoir sur la portion de nerf située au-des¬
sous. Il est permis de penser que, dans les cas analogues à celui de Wiet-
feldt, cette portion subit en partie la dégénérescence wallérienne. Les faits
de rétablissement des fonctions, après l’ablation de la tumeur, ne sauraient
être invoqués contre cette opinion, puisque la suppléance sensitivo-motrice
suffit à les expliquer. Lorsque la continuité du nerf n’est pas, à proprement
parler, interrompue et que ses fibres, simplement dissociées, se réunissent
au delà de la tumeur, le nerf, ainsi que l’a démontré Vulpian, n’est le
siège d’aucune altération,
Houel a signalé, sur les troncs présentant plusieurs tumeurs névro-
mateuses, une élongation assez marquée qui a pour résultat de donner à ces
troncs une direction serpentine, analogue à cellè des veines variqueuses.
De l’inflexion du nerf résultent un grand nombre de nodosités qui ne sont
qu’apparentes, car lorsqu’on vient à le déplier, à l’exception des points qui
sont le siège des névromes, son volume est partout uniforme.
Multiplicité des névromes. — Le névrome, sans acquérir jamais de pro¬
priétés réellement infectieuses, peut cependant se montrer sous forme de
tumeurs multiples ; mais, même dans ce cas, il ne sort point du domaine
des appareils nerveux.
La multiplicité des névromes peut se présenter sous un triple aspect; il
peut en effet se développer des nodosités sur plusieurs points du même
nerf, qui prend ainsi l’aspect d’un chapelet, ou sur plusieurs de ses branches ;
d’autres fois ce sont les nerfs d’une même région qui sont affectés à la fois ;
ou bien enfin, chez le même individu, il se forme des névromes dans une
série de nerfs des régions les plus différentes.
De là deux formes principales de névromes multiples ;
1“ Névromes à multiplicité locale, comprenant deux variétés : A. névromes
multiples d’un nerf; B. névromes multiples d’une région; 2° névromes à multi¬
plicité générale.
A. — Les exemples de névromes multiples d'un nerf sont rares : Virchow
rapproche ces faits d’autres états d’irritation qui se propagent dans un tissu
déterminé et donnent lieu, d’espace en espace, à des points d’éruption. Sur
onze observations authentiques qu’il nous a été donné de rassembler, les
tumeurs siégeaient sur le grand splanchnique (Lohstein), sur le pneumo¬
gastrique (Sottas), sur le médian ou un nerf du hras (A. Bonnet, Piorry,
Roux), sur le périnéal (Passavant), sur le sciatique (Louis), sur le tibial
antérieur (Demeaux), sur le tibial postérieur (Dupuytren, van der Byl,,
Dolbeau, Polaillon).
— B. C’est surtout au membre supérieur, et particulièrement sur les filets
cutanés de l’avant-bras et de la main qu’ont été observés les névromes mul¬
tiples d’une région. Tel était leur siège dans les cas de Stromeyer, Robert,
Jacquart, Blasius et Volkmann, Blasius, Leboucq, Huguier et Nélaton.
NERFS. — PATHOL. CHIRURG. — LÉSIONS ORGANIQUES. — NÉVROMES. 685
E. Home a noté l’existence de ces tumeurs multiples sur le plexus bra¬
chial. Chez un malade de Lanelongue (de Bordeaux), le médian et le cuhi-
tal, à la partie supérieure de l’avant-bras, portaient chacun une tumeur.
Cependant il existe des observations où des névromes multiples se rencon¬
traient sur les branches du plexus sacré (Gunsburg), sur les nerfs saphènes
(Virchow), sur les nerfs intercostaux (Heirienche). A cette variété de la
multiplicité locale, nons rattacherons, avec Virchow, l’espèce de névrome
dite plexiforme. En dehors des faits partout cités de Depaul et Verneuil,
Margerin, Ch. Robin (1854), il convient de rappeler les observations
moins connues de Billroth , Laroyenne, Christot, Bruns, Rizzoli, Cartaz
(1872), Czerny (187i), Winiwarter. (1876), Garel (de Lyon) (1877). Dans
ces différents cas, le chiffre des névromes de la tête s’équilibre avec le
chiffre des névromes du tronc ou des membres.
C. — La mwitipZfafe'g'éttéraüe, comme nous l’avons déjà dit, n’a par elle-même
et malgré les apparences, rien d’infectieux ou de métastatique. C’est à toi't
qu’on a voulu en faire l’expression d’une diathèse (diathèse névromateuse) ,
car, suivant la remarque de Virchow, on n’a aucune raison de la rapporter
à une dyscrasie ou à un contagium déterminé'. Malgré la rareté relative’ de
cette affection, nous avons pu, en y comprenant les faits déjà réunis par
Lebert, en rassembler trente et une observations. Elles varient beaucoup
entre elles, en ce que l’affection s’étend, dans certains cas, outre les nerfs
spéciaux, aux nerfs sympathiques, rarement aux nerfs crâniens, quelque¬
fois aux racines nerveuses dans la cavité crânienne et dans le canal rachi¬
dien, quelquefois enfin jusqu’aux nerfs cutanés les plus fins. En général, les
nerfs périphériques de la surface du corps étaient surtout affectés, tandis que
les nerfs des organes splanchniques n’y prenaient qu’une part très -faible
(Vii’chow).
Etiolooie. — L’étiologie du névrome est incertaine, et, dans la plupart
des cas, il est impossible de remonter à la cause qui tient sous sa dépen¬
dance immédiate l’apparition de la tumeur. Ce n’est guère que dans la
catégorie de névromes désignés par Smith sous le nom de névromes
traumatiques, que cette cause appai’aît avec évidence. Alors, en effet, la
tumeur est consécutive à la section d’un nerf (N. cicatriciel, des moignons),
à sa ligature, sa piqûre, etc. •
L’existence, dans des parties voisines, à’ altérations inflammatoires chro¬
niques n’est pas sans exercer une certaine influence sur la production de
tumeurs dans les nerfs. Fuhrer, cité par Virchow (t. III, p. 447), a vu, sur
uft membre amputé pour carie du poignet, un névrome du médian sié¬
geant au niveau du point malade.
L’épaississement des nerfs dans les parties affectées à’ éléphantiasis con¬
génital ou acquis, est de nature à faire admettre que cette maladie pour¬
rait jouer un certain rôle dans la pathogénie du névrome ; mais il faut bien
reconnaître qu’il est difficile de faire dans cet épaississement la part du
nerf et celle du tissu conjonctif avoisinant. Rappelons cependant qu’on a
noté la fréquence des névromes dans la lèpre-, même Brown Sequard
insiste sur l’existence, chez les lépreux, d’une tumeur du nerf cubital.
686 NERFS. — pathol. chirurg. — lésions organioues. — névromes.
qu’il déclare constante, mais Paul Foucault n’a rien observé de semblable
chez huit malades passés sous ses yeux.
La syphilis a dominé un instant l’étiologie du névrome, et Aronssohn ne
voulait voir dans les tumeurs des nerfs que des manifestations de cette dia¬
thèse. C’est là sans doute une exagération ; mais une exagération non moins
grande serait de dénier toute influence à l’affection syphilitique. Comme
le dit Virchow, « il n’y a aucun doute qu’il existe des névromes syphi¬
litiques, c’est-à-dire des tumeurs développées dans les nerfs ou contre eux.
à la suite de la syphilis constitutionnelle ; ce sont des tumeurs gommeuses ».
Lehoucq, dans sa thèse, en a rapporté un exemple concluant ; la tumeur
disparut à la suite d’un traitement par l’iodure de potassium.
Le névrome a été observé à tous les âges de la vie; on l’a vu congénital,
comme aussi on a pu le rencontrer dans la vieillesse la plus avancée. Il
convient de faire remarquer, pour ces derniers cas, que l’âge noté dans
l’observation ne correspond jamais à la date de l’apparition de la tumeur,
qui est plus ou moins antérieure. Le relevé de 104 faits nous a donné les
chiffres suivants ;
De 1 à 5 ans 1
De 5 à 10 ans i
De 10 à 20 ans 6
De 20 à 30 ans 16
De 30 à 40 ans 20
De 40 à 50 ans U
De 50 à 60 ans 5
De 60 à 70 ans 7
A «1 ans »
73
Sexe féminin. Total.
31 104
Le névrome serait donc plus fréquent chez l’homme de 20 à 50 ans, et
chez la femme de 10 à 40 ans.
Contrairement à l’opinion de Foucaut, qui avance que a presque tous
les cas de névromes généralisés ont été observés chez des jeunes gens »,
c’est surtout dé 30 à 40 ans que se rencontrent les tumeurs multiples. Le
tableau suivant, basé sur la considération de 20 faits, en est une preuve ;
De 10 à 20
De 20 à 30
De 30 à 40
De 40 à 50
De 50 à 60
A 81 ans
Pour le névrome plexiforme, d’après l’étude des 28 faits que nous avons pu
réunir, la fréquence va en croissant depuis la naissance jusqu’à l’âge de
20 ans ; elle tombe ensuite et ne reprend que de 40 à 50 ans. Sur ces
28 faits, 6 sont relatifs à des tumeurs congénitales ; dans 4 autres, la date
NERFS. — PATHOL. CHIRURG. — LÉSIONS ORGANIQUES. — NÉVROMES. 687
de l’apparition est plus ou moins éloignée de la naissance. Voici comment
se classent le reste des observations au point de vue de l’âge :
Sexe mascalin.
De 1 à 5 ans 1
De 5 à 10 ans 2
De 10 à 20 ans 3
De 20 à 30 ans 1
De 30 à 40 an.s »
De 40 à 50 ans 3
De 50 à 60 ans »
De 60 à 70 ans 2
12
Sexe féminin
Les tableaux précédents montrent, sous le rapport du sexe, que les
hommes sont plus souvent affectés de névromes. La différence en leur
faveur est surtout marquée pour les névromes généralisés, où elle atteint
la proportion de 17 : 3 ; tandis qu’elle est seulement d’un peu plus de 2 : 1-
pour les névromes considérés dans l’ensemble des faits, et juste de 2 ; 1
pour le névrome plexifbrme.
Symptomatologie. — Gomme nous l’avons déjà vu, le névrome peut se
montrer sous forme de tumeurs isolées siégeant sur le trajet d’un nerf ou
même de plusieurs nerfs d’une même région, ou au contraire envahir
simultanément l’ensemble du système nerveux. 11 s’accompagne alors de
phénomènes généraux graves qui manquent dans le premier cas. li’his-
toire de ces deux espèces de névromes doit donc être faite séparément ;
mais il est aussi une variété de névromes qui, tout en nous paraissant
devoir être rangée parmi les tumeurs à multiplicité locale, mérite, par son
aspect caractéristique, une description spéciale. C’est le névrome plexi-
forme.
Nous étudierons ainsi d’une manière successive ; 1“ les névromes isolés
d'un nerf ou d’une région; 2“ les névromes plexiformes; S" les névromes
généralisés.
. 1* Névromes isolés d’un nerf ou d’une région. — L’apparition de la
tumeur, qui donne à l’affection son véritable caractère, est souvent pré¬
cédée par des troubles de la sensibilité, qui tantôt consistent en un simple
engoui’dissement, tantôt prennent les apparences d’une névralgie fort dou¬
loureuse. Ces troubles attirent seuls l’attention jusqu’au moment où la
tumeur est reconnue ; mais ce moment peut être assez éloigné si la tumeur
occupe une situation profonde, ou est bridée par une aponévrose, ou
encore si l’altération envahit une grande étendue du nerf avant de former
sur un point de son trajet une tuméfaetion appréciable. Toutefois la dou¬
leur n’est pas un phénomène constant au début de la maladie, et le
névrome, si son accroissement n’est pas trop rapide, peut demeurer long¬
temps sans modifier en rien la sensibilité de la région où il siège.
L’existence d’une tumeur est alors le premier phénomène pour lequel
est consulté le chirurgien. Cette tumeur se trouve sur le trajet d’un nerf ;
NERFS. — PATHOL. CHIRURG. — LÉSIONS ORGANIOUES. — NÉVROGLIE.
de forme arrondie et le plus ordinairement ovoïde, elle est solide, résis¬
tante, douée d’une certaine élasticité ; à moins qu’elle n’ait acquis des
dimensions considérables, sa surface est égale et ne présente que rare¬
ment des nodosités. Parfois ces nodosités offrent une certaine fluctuation,
ce qui s’explique par l’existence de poches cystiques. La tumeur est
généralement mobile, quand on cherche à la déplacer suivant un plan
perpendiculaire à la direction du nerf ; sa fixité dans cette direction pré¬
cise constitue un signe important. Les téguments qui la recouvrent ont
conservé leur aspect normal ; la peau glisse facilement et on n’y remarque
ni coloration spéciale, ni dilatations vasculaires.
Les manœuvres ayant pour but de délimiter ou de déplacer la tumeur
éveillent plus ou moins la sensibilité de la région. Le malade éprouve
alors, dans les parties qu’anime le tronc nerveux affecté, tantôt un simple
engourdissement ou des fourmillements analogues à ceux que détermine
la contusion d’un nerf, tantôt des douleurs très-vives, qui le font se prêter
difficilement à un examen prolongé. Même alors, la tumeur peut demeurer
indolente. Ces accidents douloureux sont aussi déterminés par un choc
même léger, comme une chiquenaude, par certains mouvements du
membre (les muscles dans leur contraction comprimant la masse morbide),
enfin par le simple contact des vêtements. P. Foucault a voulu expliquer
cette constance de la douleur provoquée, par la situation superficielle des
blets nerveux qui le plus souvent englobent la tumeur. Un fait remar¬
quable, signalé par J. L. Aronssohn, a étéconbrmé depuis par tous les clini¬
ciens ■: c’est que la pression exercée sur le nerf au-dessus du névrome
permet d’explorer celui-ci sans que le malade éprouve aucune sensation
pénible.
La douleur spontanée, que nous avons dite précéder quelquefois l’appari¬
tion de la tumeur, se montre d’une manière certaine quand celle-ci a pris
un volume notable et dans un temps relativement court. Le tableau qu’en
a tracé Paul Foucault en donne une idée exacte. D’abord tolérable et se
montrant à des intervalles éloignés, « cette douleur devient peu à peu plus
fréquente et aussi plus intense. Quelquefois les malades apprennent à la
calmer, soit par la compression exercée au-dessus de la tumeur (Aronssohn),
soit par l’immersion dans l’eau de la partie affectée (Dolbeau). Ils ne tar¬
dent pas non plus à s’apercevoir que certaines circonstances en rendent les
manifestations plus répétées : tantôt les variations atmosphériques (Demar-
quay, Giraudet, Lebert) et particulièrement les temps froids et humides,
tantôt la chaleur du lit ; dans quelques cas les douleurs sont surtout noc¬
turnes ; s’il s’agit d’une tumeur du nerf sciatique, la station debout, la marche,
augmentent les douleurs et occasionnent des douleursdans le pied, etc. Une
cause d’aggi’avation des douleurs que nous n’avons vue signalée nulle part,
et qui était bien évidente dans un câS de tumeur sciatique, au creux pro-
plité, est l’apparition des règles. Dans ce fait, les douleurs spontanées exis¬
taient uniquement aux époques menstruelles et elles décidèrent la ma¬
lade, contre l’avis de plusieurs chirurgiens, à subir une opération grave.
(Demarquay, communication orale).
NERFS. — PATHOLOGIE CHIRDRGICALE. — LÉSIONS ORGANIQUES. 689
« Cette douleur consiste le plus souvent en une série d’élancements qui,
partant de la tumeur, sont ressentis à l’extrémité du membre ; rai’ement le
malade la compare à des charbons ardents, à une décharge électrique
(Aronssohn, Cabaret). Bientôt les accès prennent une violence extrême;
ils débutent brusquement, puis laissent, après quelques secondes, une demi-
minute d’une souffrance intolérable, un état d’endolorissement non-seule¬
ment de la partie qu’est venu frapper l’éclair douloureux, mais encore
qui se diffuse aux parties voisines; cela dure une demi-heure environ.
Enfin un jour arrive où les accès se précipitent, où le suivant n’attend
pas la fin du précédent, et ainsi plonge le malade dans une torture sans
fin. «
Pendant l’accès, on a quelquefois observé une augmentation de volume
de la tumeur qui paraît éprouver une sorte d’érection. Labbé et Legros ont
trouvé alors que la tumeur s’implantait par sa base sur du tissu caverneux.
L’explication fournie pour des cas analogues par Foucault, qui croit à
une contraction locale de la peau s’appliquant plus e.xactement sur la tu¬
meur, ne nous paraît pas acceptable.
Comme la sensibilité, la motilité peut être affectée dans le département
du nerf malade. Tantôt les muscles qu’il anime sont agités de tressaille¬
ments spasmodiques, tantôt au contraire ils présentent de la contracture
soit passagère, sous forme de crampes, soit permanente. Quelquefois ce
sont tous les muscles du membre qui sont pris à la fois, ce qui ne peut être
expliqué que par une action réflexe. Celle-ci devient évidente pour les cas
où l’accès douloureux s’accompagne ou est suivi de convulsions générales
simulant l’épilepsie. Cayzergues a vu, chez un de ses malades, l’accès se
montrer avec les caractères de l’anginé de poitrine.
Des lésions de la nutrition ont été exceptionnellement observées sur les
membres où siégeait un névrome ; en effet, la continuité du nerf n’est pas
le plus souvent intéressée et le tronc au-dessous de la tumeur ne présente,
ainsi que l’a constaté Vulpian, aucun signe de dégénération. Cependant
Volkmann a signalé, chez le malade qui se présenta à son examen, une atro¬
phie des doigts qui étaient moins longs de 1 à 2 centimètres ; d’autre part,
Jacquart a trouvé, dans un cas de névrome du médian, que « l’atrophie
avait suivi tous les filets du nerf, pour frapper tous les muscles ou faisceaux
de muscles auxquels ils se rendent. » La sécheresse et la desquamation de
la peau ont été notées par plusieurs autres, entre autres par EverardHome ;
mais il n’est fait nullement mention des éruptions cutanées si fréquentes à
la suite des blessures des nerfs.
Au névrome isolé se rattache le tubercule sous-cutané douloureux, qui
n’en diffère que par son petit volume, sa situation superficielle, son siège
éloigné des gros troncs nerveux de la région ; cette dernière circonstance,
seule, peut empêcher de reconnaître si on a véritablement affaire à un né¬
vrome ou à un fibrome simple. Quant aux phénomènes cliniques, ils sont
absolument analogues à ceux dont l’histoire vient d’être esquissée.
La même réflexion est applicable aux névromes d’amputation ; ici cepen¬
dant une remarque est à faire. La cause de la douleur névralgique, qui nous
NOUV. DICT. DE MÊD. ET CHIR. XXIII. — 44
690 NERFS. — pathologie chirurgicale. — lésions organiques.
échappe dans les autres cas, apparaît avec évidence : suivant la remarque-
de ¥erneuil, elle se trouve dans la compression du névrome entre la cica¬
trice ou le lambeau et les extrémités osseuses. L’éminent clinicien a été
conduit ainsi à formuler deux: propositions importantes au point de vue du
mode d’amputation ; « Toutes les fois que l’extrémité d’un moignon sera
destinée à supporter directement une pression continue, il faudra rejeter
les procédés à lambeaux, lorsque l’inflexion de ces derniers placera de gros
troncs nerveux dans une situation telle que leur renflement terminal aura
à supporter cette pression. » Et plus loin : « Les procédés opératoires pour¬
ront être conservés, à la condition qu’on réséquera dans une certaine
étendue les gros troncs nerveux dont la conservation pourrait amenèr les
accidents précités. »
2“ Névrome plexiforme. — Le névrome plexiforme affecte de préférence
les régions de la tête, de la face ou du cou ; il est le plus souvent isolé,
mais on l’a vu également multiple (Verneuil, Margerin). Son début a lieu
par un gonflement peu étendu et mal limité, sans induration ni saillie
manifeste. On ne saurait mieux le comparer alors qu’à une sorte d’éléphan-
tiasis. Cette tuméfaction s’accroît lentement et, avec son volume, sa mol¬
lesse augmente. Son poids semble l’entraîner et là où elle s’arrête, il se
forme un pli qui recouvre les parties voisines. 11 n’est pas rare de rencontrer
au bout d’un certain temps, des plis étagés donnant à la tumeur une phy-
siononqie particulière. Par suite de l’hypertrophie des éléments glandulaires,
la peau prend un aspect rugueux, comparé à celui d’une peau d’orange.
Si la tumeur est couverte de poils, ceux-ci deviennent plus longs, plus
nombreux et même frisés (Verneuil]. La palpation fournit le caractère es¬
sentiel de ces tumeurs. Celui qui a paru pathognomonique à Burns, à
Billroth et à Rizzoli, c’est une irrégularité de la masse néoplasique, dans^
laquelle on sent des cordons noueux, durs, mobiles au milieu d’une subs¬
tance moins consistante ou même molle. Cette disposition racémiforme,
semblable à celle des veines du cirsocèle ou à celle des artères de l’ané¬
vrysme cirsoïde, a fait donner par Burns à ces tumeurs le nom de névrome
cirsoïde, adopté également par Rizzoli.
Si la douleur, tant spontanée que provoquée, est le symptôme en quel¬
que sorte obligé du névrome simple, elle fait complètement défaut dans le
névrome plexiforme. Dans aucune des observations que nous avons con¬
sultées, ce symptôme ne se trouve noté. Le malade n’est gêné que par la
difformité résultant de l’aspect « hideux » de la tumeur, et aussi par son
volume, qui est quelquefois considérable. Dans un cas que nous avons ob¬
servé à l’hôpital Saint-André, la tumeur, qui siégeait à la partie gauche du
cou (chez une jeune fille de dix-neuf ans), s’étendait de l’épine de la qua¬
trième vertèbre cervicale à la région mastoïdienne ; son volume égalait ce¬
lui des deux poings.
3“ Névromes généralisés. — L’absence de douleur est encore la règle
dans les cas de névromes généralisés. Le fait a frappé tous les observa¬
teurs, car il est difficile de s’expliquer cette indolence accompagnant une
altération aussi profonde de tout le système nerveux, quand une tumeur
NERFS. — PATHOLOGIE CHIRURGICALE. — LÉSIONS ORGANIQUES. 691
isolée détermine quelquefois des souffrances atroces. C’est à peine si chez
certains malades on a observé des douleurs de caractère rhumatoïde ; un
malade de Houel est le seul qui ait vraiment été en proie à une véritable
névralgie, mais dans les derniers temps seulement.
L’affection peut, du reste, demeurer longtemps méconnue, et, sous ce rap¬
port, il convient de distinguer deux périodes qui sont fort tranchées. La
première n’existe, à vrai dire, qu’au point de vue anatomo-pathologique,
les symptômes cliniques passant d’ordinaire inaperçus. Les convulsions
auxquelles étaient sujets certains malades (Schiffner, Sangalli) doivent être
rapportées à une affection congénitale (crétinisme), ou à une lésion de
l’encéphale (cysticerques). La paralysie des membres observée dans quel¬
ques cas dépendait non point de l’altération même des nerfs, mais de leur
compression par des tumeurs intra-rachidiennes. Même alors que les deux
pneumogastriques étaient affectés, on a pu ne voir aucun trouble de la
phonation, de la respiration ou de la circulation ; cependant une malade
de Schenlein (hypertrophie considérable du ganglion cervical, névi’omes
multiples du pneumogastique) éprouvait de violents accès d’étouffe¬
ment.
Dans la deuxième période, la scène change, et les phénomènes généraux
sont tout prédominants. Pâleur, maigreur, anorexie quelquefois accompa¬
gnée de vomissements, diarrhée, prostration des forces, avec agitation et
insomnie, tel est te cortège des symptômes qui précèdent, chez presque
tous les malades, la terminaison fatale. Il a pu faire croire à des accidents
typhoïdes, qui n’étaient en réalité que la conséquence de la perturbation
fonctionnelle déterminée par l’évolution de la maladie antécédente ; c’est
ce qui est arrivé à Maher et Payen pour le malade dont ils ont laissé l’his¬
toire. Cette seconde période, qui pourrait être dite période de dépérisse¬
ment, n’a pas beaucoup varié et n’a guère dépassé cinq ou six mois en tout.
Quant à la première, on comprend, pour les raisons déjà données, que l’on
ne puisse exactement déterminer sa durée.
Follin, s’appuyant sur les recherches de Lebert, a donné de la léthalité
du névrorae généralisé une explication que nous repi'oduisons pour mé¬
moire : « Les troubles profonds de la nutrition qui signalent la diathèse
névromateuse, se comprendraient, dit-il, parfaitement, si l’observation ul¬
térieure permettait de généraliser les remarques de Lebert sur la dispari¬
tion des cellules nerveuses ganglionnaires; car le grand sympathique te¬
nant la nutrition sous sa dépendance, cette nutrition doit alors s’ai-rêter,
ou tout au moins s’altérer plus ou moins profondément. »
■ Diagnostic et pronostic. — Le névrome, lorsqu’il siège sur un nerf su¬
perficiel d’un certain volume et qu’il détermine des douleurs névral¬
giques, n’est pas difficile à reconnaître ; la cessation même des accidents
douloureux par la compression du nerf au-dessus de la tumeur est de na¬
ture à éclairer le chirurgien hésitant. La confusion n’est guère possible
qu’avec une tumeur fibreuse, voisine d’un tronc nerveux et appuyant sur
lui ; mais il suffirait de la déplacer pour qu’elle devînt indolente, même à
la palpation. Quant au diagnostic différentiel d’avec l’anévrysme, les
692 NERFS. — pathologie chirurgicale. — lésions organiques.
symptômes de cette dernière affection sont tellement tranchés qu’il serait
oiseux d’y insister.
Une seule variété de névrome pourrait prêter à l’erreur, à cause de sa
rareté : c’est le kyste, dont Bertrand a rapporté une observation dans sa
thèse; mais, dans ce cas, l’affection ne s’était annoncée par aucun signé,
et fut reconnue seulement à l’autopsie. De plus, le fait est exceptionnel,
ce qui ne permet pas au clinicien de s’arrêter à l’idée d’une tumeur de
cette espèce, car le diagnostic ne se fait pas avec des exceptions.
La situation profonde du nerf sur lequel siège la tumeur est, on le com¬
prend, de nature à rendre les difficultés plus grandes; c’est à peine si on
pouri-a la soupçonner d’après les troubles apportés à la fonction de ce nerf.
Rappelons, comme exemple, le fait de P. Bérard, cité dans le Compendium,
d’un névrome siégeant sur le nerf phrénique et donnant lieu à. tous les
signes de l’angine de poitrine.
Au point de vue clinique, le tubercule sous-cutané douloureux sera im¬
médiatement reconnu aux caractères suivants : tumeur petite, dure, su¬
perficielle, douloureuse à la pression et servant de point de départ à des
irradiations névralgiques; mais il sera malaisé de dire si l’on a affaire véri¬
tablement à un névrome. La difficulté ne saurait être résolue que pendant
l’extirpation de la tumeur, le fibrome donnant lieu à des phénomènes abso¬
lument analogues.
Quant au névrome plexiforme, la date de son apparition, qui a lieu soit
à la naissance, soit dans le jeune âge, son siège, son aspect irrégulier dû
aux plicatures de la surface, enfin, et surtout, la sensation de cordons durs,
mobiles et noueux, ne laissent pas de place à l’hésilation.
11 n’existe pas de signes susceptibles de faire diagnostiquer les névromes
généralisés, si les tumeurs ne sont pas accessibles aux moyens ordinaires
d’exploration. Même dans ce dernier cas, on pourra tout au plus reconnaître
la période à laquelle est arrivé le mal, quand apparaîtront les symptômes
de dépérissement.
Le pronostic du névrome est toujours grave. A l’état isolé, la tumeur
donne lieu à des accidents sérieux, qui ne peuvent disparaître que par une
intervention chirurgicale : le plus ou moins de facilité de cette intervention
diminue ou augmente la gravité du pronostic ; il en est de même de l’in¬
tensité plus ou moins vive des douleurs, de la rapidité plus ou moins
grande du développement de la tumeur.
D’après les auteurs qui se sont occupés de la question, la généralisation
du névrome entraînerait presque nécessairement la mort.
Traitement. — « Si l’on assistait, dit Tillaux, au début de la formation
d’un névrome, suite de contusion, on pourrait peut-être, par des émissions
sanguines locales, arrêter le développement de la tumeur, et plus tard, par
des topiques, essayer d’en obtenir la résolution. » Ce conseil a été reproduit
par Follin; mais on peut affirmer qu’il est uniquement fondé sur des vues
théoriques, la guérison du névrome n’étant, suivant la remarque de Vir¬
chow, pas plus à espérer que sa résolution spontanée.
L’intervention directe du chirurgien est la seule méthode de traitement
NERFS. — PATHOLOGIE CHIRURGICALE. — LÉSIONS ORGANIOUES. 693
rationnelle : si, dans certains cas, elle est offerte au malade dans le but de
prévenir une aggravation de ses peines, elle est le plus souvent exigée par
lui comme l’unique moyen de le débarrasser des affreuses souffrances quïl
endure.
La douleur, telle est donc l’indication principale d’après laquelle le chi¬
rurgien doit se décider ; mais n’existe-t-il pas des circonstances qui puis-,
sentie faire hésiter devant l’opération qu’on réclame? N’y a-t-il pas, en un
mot, de contre-indications de l’intervention directe? On a voulu en voir
dans le volume de la tumeur, dans son siège sur un nerf important, dans
ses rapports avec de gros troncs vasculaires : mais aucune de ces conditions
n’est de nature à commander l’abstention. Le volume d’une tumeur, dans
les limites où se renferme celui du névrome, n’arrêtera jamais un chirur¬
gien, à moins que la tumeur ne pousse au loin des prolongements, ce dont
on ne s’apercevra point avant l’opération, et ce qui, dans le cas actuel,
n'a jamais été observé. L’importance du nerf affecté n’a pas une valeur plus
grande, lors même qu’on sera obligé d’en réséquer une certaine étendue ;
les faits recueillis par Letiévant, celui de Hédenus cité par Virchow, l’ob¬
servation de Lanelongue, sont là pour prouver que le rétablissement des
fonctions s’opère alors très-bien. Quant à la proximité des vaisseaux, c’est
là une contre-indication qui peut se rencontrer avec toutes les tumeurs,
lorsqu’elles siègent dans certaines régions, et dont il est toujours fort diffi¬
cile d’apprécier la rigueur. La seule contre-indication qui, suivant nous,
doive être respectée, est celle que l’on tire de l’existence de plusieurs tu¬
meurs sur le même nerf; encore, dans ce cas, le chirurgien peut-il prati¬
quer une opération palliative, la section du nerf. Même la généralisa¬
tion des tumeurs n’est pas un obstacle à toute intervention : l’ablation
d’une tumeur que son siège ou d’autres circonstances rendaient très-dou¬
loureuse, a pu adoucir les derniers mois de l’existence d’un malade.
L’opération décidée peut s’exécuter d’après des procédés différents, qui
sont ;
1° L’énucléation, consistant à extirper le névrome en épargnant le
nerf ;
2° L’extirpation, dans laquelle est sacrifiée la portion du nerf où siège
la tumeur ;
3® La section du nerf au-dessus de la tumeur ;
4° La destruction de la tumeur par les caustiques.
L’amputation, qui a été de rigueur dans certains cas, n’est pas un
mode de traitement du névrome ; ce n’est qu’un aveu d’impuissance de
l’art.
1° Enucléation. — L’énucléation est, de toutes les méthodes que nous ve¬
nons d'énumérer, la plus généralement applicable aux névromes; c’est
elle que le chirurgien qui se décide à intervenir activement doit avoir en
vue, car elle permet de conserver la plus grande pai'tie des voies naturelles
de transmission nerveuse. Le procédé opératoire est des plus simples ; la
tumeur mise à nu, une incision, dirigée suivant l’axe du nerf, ouvre la
capsule fibreuse où elle est contenue et sur laquelle rampent les filets
694 NERFS. — pathologie chirurgic.ale. — lésions organiüues.
nerveu.K dissociés. Le décollement et l’énucléation de la masse morbide
s’exécutent alors très-facilement. La coque peut être respectée, mais on
peut aussi en réséquer une partie, en ayant soin de rejeter de côté les filets
nerveux.
L’énucléation a été pratiquée par Roux pour une tumeur du nerf poplité
externe, par Velpeau et Bickersteth pour des tumeurs du grand nerf scia¬
tique, par Bonnet pour un névromedu sciatique poplité interne. Letiévant,
Lanelongue (de Bordeaux) y ont eu également recours chez leurs ma¬
lades.
Il faut rapprocher de l’énucléation le procédé qui consiste à enlever le
névrome, tout en respectant le tronc nerveux qu’il englobe. Ce n’est même
à proprement parler qu’une énucléation du nerf. Tel fut le procédé suivi
par Roux et par Duncan dans deux cas de tumeurs du sciatique, par Virchow,
pour un myxome du nerf péronier.
C’est encore à l’énucléation que se rattache Tablation du névrome latéral
par section du pédicule qui l’unit au nerf. Leboucq a publié dans sa thèse
une observation de cette nature empriintée à ta pratique de \T)illemier. Le
môme auteur rapporte un fait qui prouve que l’énucléation offre quelquefois
des difficultés insurmontables. Il s’agit d’un névrome du médian que
Chassaignac essaya vainement d’énucléer. L’opération dut être abandonnée,
le chirurgien ne voulant pas sacrifier le nerf.
Rappelons, pour en terminer avec l’énucléation, le conseil étrange
donné par Bickersteth qui, pour diminuer les dangers de l’opération,
veut que l’on coupe le nerf à une certaine distance au-dessus de la tu¬
meur.
2“ Extirpation. — Quand le nerf a complètement disparu au milieu de
la masse du névrôme, l’énucléation est devenue impossible, et le chirur¬
gien doit se résigner au sacrifice de la portion de nerf sur laquelle repose
la tumeur. Le manuel de l’opération ne présente rien de particulier ; il
convient cependant, pour prévenir la douleur, de pratiquer préalablement
la section du nerf au-dessus du névrome. Nélaton a, dans un cas, employé
la suture des deux bouts. Sans accorder à ce moyen toute l’importance
que son auteur voulait lui attribuer, il n’est pas inutile d’y avoir recours, la
suture rendant plus rapide la régénération nerveuse.
L’extirpation, en dehors de la condition que nous venons de dire,
s’impose pour le tubercule douloureux et pour le névrome plexiforme.
Sa bénignité est alors remarquable, car elle n’a guère donné que des
succès.
3° Section du nerf au-dessus de la tumeur. — Le siège du névrome sur
un nerf profondément situé, l’existence de plusieurs tumeurs sur un même
tronc peuvent rendre impossible l’application des deux précédentes mé¬
thodes. Gu bien encore le chirurgien peut avoir affaire à un cancer du nerf
développé secondairement et donnant lieu à des douleurs névralgiques
violentes, sans que Ton puisse en tenter l’ablation. Nécessité est donc de
recourir à une opération palliative, la section ou mieux la résection du
tronc affecté. Malheureusement, le bénéfice de cette opération n’est sou-
NERFS. — PATHOLOGIE CHIRURGICALE. — BIBLIOGRAPHIE. 695
■vent que temporaire, et le chirurgien se voit dans l’obligation de pratiquer
une section nouvelle sur un point plus élevé, ou même de sacrifier le
membre. Azam a publié, en 186ü, une observation de névralgie du moi¬
gnon, intéressante au point de vue qui nous occupe. 11 s’agit d’un homme
-qui, ayant subi l’amputation de la jambe au lieu d’élection, fut pris, trois
mois après, de douleurs très-violentes du moignon avec irradiations dans
toute la cuisse. Une première résection du sciatique poplité externe
n’amena aucun résultat. Une seconde résection pratiquée sur le tronc même
•du grand nerf sciatique, à la partie moyenne de la cuisse, amena la guéri¬
son définitive.
Cautérisation. — ■ La cautérisation qui, au dire de Virchow, aurait
■été fort en vogue autrefois, a été récemment préconisée par Legrand. Elle a
le double inconvénient d’être fort douloureuse et de ne pouvoir être
limitée dans son action, exposant ainsi à détruire des organes impor¬
tants ; en outre, elle nécessite des applications réitérées du caustique et
donne lieu à des pertes de substance notables et à des suppurations très-
longues.
Les résultats cliniques n’ont rien d’encourageant : pour un névrôme du
saphène, Legrand dut s’y reprendre à seize fois. : pour un névrome du
sciatique, il avait fait sept cautérisations et voulait en pratiquer de nou¬
velles, quand il en fut empêché par un chirurgien consultant. On fit alors
l’extirpation de la tumeur avec résection du nerf.
Enfin, quand tous les moyens ont échoué, que la section du nerf demeure
impuissante à calmer les douleurs, l’amputation peut venir en question.
Mais il ne faut pas oublier que c’est là une méthode exceptionnelle qui sera
mise en usage seulement après des tentatives moins radicales, où lorsque,
pendant un essai d’extirpation, le chirurgien découvre des altérations inat¬
tendues (Blandin).
Nous sommes loin, on le voit, de l’époque où, en vertu de l’opinion
généralement acceptée sur la nature cancéreuse du névrome, le saci’ifice
du membre était posé en principe.
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PATHOLOCrIE MÉDICALE. — Congestion des neefs. — Les
nerfs sont vasculaires et, partant, sont exposés à toutes les modifications
pathologiques inhérentes à la présence des vaisseaux.
A ce titre, la congestion doit figurer au premier rang des états morbides
dont les nerfs peuvent être le siège.
Quoique très-fréquente, cette condition pathologique n’a pas été signalée
par les auteurs qui ont écrit sur les affections des nerfs ; elle mérite cepen¬
dant une description spéciale, et l’on doit savoir gré à Weir Mitchell d’avoir
NERFS. — PATHOLOGIE MÉDICALE. — CONGESTION. 699
essayé d’éclairer, par ses recherclies personnelles, ce point important de,
névrologie pathologique. « Une congestion plus ou moins intense, écrit-.il
dans sa remarquable monographie, se produit toujours lorsque des tissus
refroidis ou congelés par quelque moyen que ce soit reviennent à une
température ordinaire. Le tissu nerveux ne fait pas exception à cette loi.
Dans le cerveau, dans la moelle, dans les troncs nerveux, le retour de la
chaleur s’annonce toujours par une congestion sanguine, dont les symp¬
tômes varient avec la région atteinte. Les altérations de tissu produites
directement par la congélation interviennent sans doute, mais à un faible
degré, dans la production de ces symptômes. On a observé, en effet, que
l’intensité de ces accidents et le moment de leur apparition sont dans un
rapport étroit avec l’apparition et l’intensité de la congestion. »
Weir Mitchell, à l’aide de procédés de réfrigération, a pu produire des
congestions, dont il a étudié le complexus symptomatique chez l’homme et
l’anatomie pathologique chez les animaux. Lorsque l’action du froid est de
courte durée, elle détermine une congestion qui disparaît bientôt, et ne
laisse ordinairement après elle aucun signe physique que l’on puisse
apercevoir à la loupe!
Si la réfrigération est plus prolongée, ou souvent répétée, les altérations
auxquelles elle donne lieu sont les suivantes : le nerf paraît plus volu¬
mineux et de coloration plus sombre qu’à l’état normal. Les coupes rendent
manifeste l’accroissement dans le nombre des vaisseaux et des ruptures
vasculaires nombreuses qui ont donné naissance à des caillots interfibril-
laires ; dans quelques cas, des stries rougeâtres témoignent que l’épanche¬
ment sanguina suivi les interstices cellulaires qui séparent les filets nerveux.
Lorsqu’on soumet le nerf cubital de l’homme, au niveau du coude, à un
froid considérable , en projetant sur ce point, à l’aide du pulvérisateur de
Richardson,un jet d’éther ou bien de rhigolène (Bigelow, Hammond), l’acti¬
vité fonctionnelle du nerf est tout d’abord suspendue; puis lorsque le ré¬
chauffement commence à se produire, apparaît un groupe de symptômes,
que Weir Mitchell et, avant lui, Waller ont avec raison rapporté à la
congestion consécutive du nerf.
C’est, en premier lieu, une douleur très-vive dans le membre correspon¬
dant, surtout marquée dans le petit doigt, le côté interne du médius et
l’éminence hypothénar. Lorsque le refroidissement a atteint un certain
degré, la douleur cesse subitement, et il semble que le membre soit dans
son état normal. Alors commence un engourdissement qui s’étend à toutes
les parties innervées par le cubital, et qui s’accroît jusqu’à ce que les sen¬
sibilités générale, tactile et thermique aient entièrement disparu. La moti¬
lité, qui est légèrement compromise dès le début, persiste la dernière ; elle
diminue enfin et disparaît complètement. Bientôt après, il se produit une
sensation d’engourdissement qui va croissant ; la température s’élève len¬
tement; une sensation de chaleur se manifeste dans la région cubitale, en
même temps qu’une abondante sudation. Avec ces changements coïncident,
dans la région du coude, des phénomènes intéressants présentés par le
nerf cubital. Son irritabilité devient extrême, le moindre choc détermine
700 NERFS. — PATHOLOGIE médicale. — CONGESTION,
une douleur légère dans le troisième et le quatrième doigt, et une flexion
subite de la première phalange de tous les doigts, sauf le pouce, pour
lequel ce mouvement est remplacé par l’adduction.
Weir Mitchell, attribuant à la congestion du nerf les symptômes qui
accompagnent le réchauffement, les décrit ainsi : « Le nerf reste doulou¬
reux dans la région du coude et à quelque distance au-dessus et au-dessous
de l’articulation, le plexus brachial devient plus sensible (Waller) ; dans
cette période, on peut observer un affaiblissement du cœur et même une
syncope ; d’autres fois, quelques sensations vertigineuses. »
Lorsque la réfrigération a été intense, des désordres se produisent dans
la sphère de distribution du nerf : après plusieurs heures ou plusieurs
jours, il y a encore une hyperesthésie superficielle, de l’engourdissement,
des picotements, une perte partielle des propriétés fonctionnelles, en
même temps qu’une légère tuméfaction, perçue comme sensation distincte
et, du reste, parfaitement appréciable à l’œil.
Si la réfrigération a été moins intense, il subsiste pendant quelques
heures un sentiment de malaise et des sensations variées qui échappent à
toute description. Dans un cas rapporté par Waller, ces symptômes per¬
sistèrent pendant onze jours; dans les expériences de W. Mitchell, leur
durée hahituelle oscillait entre dix et quatorze jours.
Telles sont les précieuses données fournies par les expériences de ces
deux physiologistes éminents, et l’on peut conclure avec eux que les symp¬
tômes de la congestion des gros troncs nerveux sont : l’engourdissement,
l’hyperesthésie, les fourmillements, les picotements légers, la perte plus
ou moins complète de la motilité. Si donc on rencontre, dans la pratique,
un pareil complexus de symptômes dans le domaine d’un nerf, joint à de
la douleur à la pression sur un ou plusieurs points de son trajet, on sera
en droit de conclure, en se fondant sur ces prémisses pathologiques, qu’il
existe une hyperémie de ce tronc nerveux.
Le processus pathologique, provoqué par Weir Mitchell, comprend
deux termes essentiellement différents : d’une part, la réfrigération, qui
n’est à proprement parler qu’un premier degré de congélation du nerf et
des tissus ambiants ; et, d’autre part, la congestion réflexe qui succède au
refroidissement. Or, le froid excessif, appliqué sur un tronc nerveux, peut
modifier directement la constitution physique et chimique des tubes eux-
mêmes. Dans ses études sur la congélation, Crecchio a vu que la moelle
des tubes nerveux se solidifiait, et qu’il en résultait immédiatement la
suppression de toute manifestation nerveuse dans le membre soumis à la
glace. Il est probable, d’après ce que nous savons des rôles respectifs de la
myéline et du cylindre axile, que celui-ci est atteint dans ce cas. Ne sait-
on pas inversement que l’excès de calorique fait fondre la myéline. Wôhler
a constaté, par des expériences directes, que le degré de fusion de cette
substance varie avec l’espèce animale, et qu’il y a toujours une relation
constante entre ce point de fusion et le moment où le nerf perd toute son
irritabilité. De son côté, Ranke a été conduit à admettre la rigidité des
nerfs par la chaleur, au même titre que la rigidité musculaire.
NERFS. — PATHOLOGIE MÉDICALE. — NÉVRITE. 701
Il est évident qu’il y a là, comme le fait très-judicieusement observer
Poincaré, une question de plus ou de moins, et que si les variations de
température s’effectuant sous une faible échelle ne peuvent pas enrayer
complètement le fonctionnement des nerfs,- elles sont toutefois capables de
le modifier. Indépendamment de ce processus purement physico-chimique
de la réfrigération, on ne saurait nier l’existence des phénomènes liés au
travail dynamique de la congestion des nerfs.
Cette hyperémie active des troncs nerveux peut être spontanée. Il paraît
en être ainsi dans les cas de douleurs .nerveuses qu’on attribue au froid, et
qn’on désigne improprement sous le titre de Névralgies rhumatismales.
Il y aurait là une action vaso-motrice réflexe. La sensation cutanée,
apportée par les tubes sensitifs, réagirait sur les centres vaso-moteurs
correspondant aux vaisseaux du même cordon nerveux, de même que la
piqûre d’un doigt dilate les vaisseaux autour du point piqué. Le courant
centripète appartiendrait aux tubes propres du nerf, le courant centrifuge
aux nervi nervorum, qui ont probablement pour mission d’animer les
vaisseaux des nerfs {voy. Névralgies). Les tubes moteurs n’échappent pas
plus que les sensitifs à cette action réflexe du froid. Les faits cliniques,
tout en confirmant les données expérimentales de W. Mitchell, montrent,
en effet, que cet agent peut rendre le système nerveux périphérique inca¬
pable de remplir le rôle indispensable qu’il joue dans l’exercice de la mo¬
tilité. Capozzi a fourni une observation qui est de nature à démontrer que
la cause de certaines paralysies a frigore réside bien dans le système ner¬
veux périphérique. Le sujet, qui fut atteint de cette affection pour être resté
couché en hiver avec les fenêtres ouvertes, n’avait de paralysé absolument
que les muscles des membres. Ceux du tronc et du cou étaient restés par-
simplement libres de fonctionner. Ce cas ne peut donc s’expliquer que par
une influence purement périphérique. Cette influence du froid est-elle
purement fonctionnelle ou altère-t-elle réellement les tubes nerveux? La
constance de la guérison de telles paralysies fait repousser l’hypothèse
d’une lésion matérielle profonde, et semble militer en faveur de l’hyperé-
mie réflexe des troncs nerveux. On a fait dériver certaines contractures
partielles considérées comme une forme du rhumatisme, d’une hyperémie
et d’un œdème des nerfs. Certains auteurs ont voulu faire jouer un rôle
prépondérant à l’hyperémie locale du cordon nerveux et à son extension
ultérieure dans la pathogénie du tétanos (Jobert, Lepelletier de la Sarthe,
Froriep, Wunderlich, Bro-vvn Sequard) ; mais nous nous garderons bien de
les suivre dans cette voie pleine d’obscurités, où les théories décevantes
remplacent la saine et judicieuse observation des faits.
Quelle que soit l’importance pathologique réservée, dans l’avenir, à la
congestion des nerfs, l’impossibilité du contrôle anatomique de cet état
morbide en rend l’observation difficile, et oblige à n’accepter qu’avec ré¬
serve les accidents qui lui ont été attribués. Mais si l’on peut encore sus¬
pecter sa fréquence, nul ne saurait aujourd’hui mettre en doute sa réalité.
IVévs'ite. — La congestion des nerfs peut être suivie de leur inflamma¬
tion, et il en résulte ce que les pathologistes ont appelé une névrite. C'est
702
NEUFS. — PATHOLOGIE MÉDICALE. — NÉVRITE.
une histoire obscure et difficile entre toutes que celle de la névrite ; malgré
le nombre et l’importance des travaux publiés sur cette question, malgré
l’habileté consciencieuse de ceux qui les ont entrepris, il est encore impos¬
sible, dans l’état actuel de nos connaissances, de présenter une étude com¬
plète de la névrite; mais les sérieuses recherches de nos pathologistes
contemporains permettent d’entrevoir, dans un avenir plus ou moins
éloigné, la possibilité d’une description exacte. Déjà même on doit con¬
stater combien le champ de la névrite, naguère si restreint et si obscur,
s’est élargi, en s’éclairant des lumières de la physiologie et de l’anatomie
pathologiques.
Boerhaave avait déjà, au siècle dernier, entrevu le rôle quejoue l’inflam¬
mation locale dans les affections des nerfs ; mais il avait eu le tort de con¬
tester à ces organes eux-mêmes la faculté de s’enflammer. Suivant lui,
l’inflammation n’envahissait jamais les tubes nerveux, et restait toujours
limitée au névrilème : « Nemo forte unquam, » écrit-il, « vidit inflamma-
tionem in nervo, hæc vero si contingat, in sola tunica « vaginali hæret. »
Et plus loin il émet l’opinion que cette lésion, comprimant le nerf, c’est-
à-dire sa pulpe, peut produire une paralysie qui cesse avec sa cause.
De son côté, l’illustre Cotugno soupçonna l’importance du processus
phlegmasique dans certaines névralgies sciatiques, et rapporta la variété
arthritique de cette affection à la présence d’un exsudât ou d’une exhala¬
tion séreuse dans la gaine des cordons nerveux.
Plusieurs années après, Ploucquet etNasse établirent l’existence et tracèrent
les caractères de l’inflammation du tissu nerveux. Joseph Frank, de son côté,
présenta quelques considérations sur la névrite, qu’il distingua de la
névralgie ; mais il eut soin d’ajouter : « Que cette partie de la pathologie qui
s’occupe des maladies de chaque nerf en particulier est tellement pauvre,
que si l’on en excepte les maladies des nerfs de la face et des extrémités,
et surtout des extrémités inférieures, il existe un si petit nombre de faits
relatifs aux maladies spéciales des nerfs intercostaux, des nerfs vagues,
que l’on pourrait à peine en remplir deux pages ».
Hildenbrand, dans le court chapitre qu’il consacre à la névrite, distingue
l’inflammation du névrilème (névrilémite, névrite de Boerhaave), de la
névromyélite ou inflammation de la pulpe nerveuse (névrite parenchyma¬
teuse des auteurs modernes).
Jusque-là, l’existence de la névrite était entrevue, soupçonnée plutôt que
démontrée. Les faits anatomo-pathologiques, rapportés par Yan de Kier,
Martinet et Swan, viennent en affirmer l’existence ; et Gendrin, dans son
remarquable traité des inflammations, consacre un double chapitre aux
névrites aiguës et chroniques, dont il étudie avec soin les lésions macro¬
scopiques. Quelques années avant lui, Dugès, dans son Blémoire sur la
névrite puerpérale, en avait admis cinq espèces : 1° simple, 2“ œdéma¬
teuse, 3“ phlegmoneuse, 4° œdémato-phlegmoneuse, 5° gangréneuse; mais
les quatre dernières variétés décrites par cet auteur ne se rapportent
pas à la névrite, nous n’en prendrons pour exemple que la phlegmatia
alba dolens, que Dugès a confondue avec l’infl ammation du nerf sciatique.
NERFS. — PATHOLOGIE MÉDICALE. — NÉVRITE. 703
La névrite fut étudiée et décrite, à Turin, par Griffa et par Ascanius So-
brero ; à Utrecht, par Van der Lith ; à Vienne, par Rokitansky ; à Berlin, par
Romberg ; à Montpellier, par Dubreuilh ; à Paris enfin, par Ollivier (d’An¬
gers), Beau et Valleix.
En dépit des recherches de ces derniers auteurs, l’étude de la névrite resta
à peu près stationnaire jusque dans ces dix dernières années. En 1862, les
admirables recherches d’Auguste Waller vinrent éclairer d’un jour tout nou¬
veau la question à peine entrevue jusque-là de la dégénérescence et des régé¬
nérations nerveuses. Sous l’impulsion puissante de ce physiologiste éminent,
les recherches se multiplient, le cadre s’élargit, des problèmes nouveaux
et importants sont posés, sinon résolus, la pathologie expérimentale et
l’histologie viennent prêter leur concours éclairé à la clinique, et l’étude
complète des lésions traumatiques des nerfs est magistralement tracée par
les chirurgiens américains et français, en même temps que la pathologie
nerveuse s’enrichit des admirables investigations des observateurs les plus
compétents, enFrance : Leudet, Dumesnil, Duchenne [deBoulogne], Charcot,
Vulpian, Jaccoud, Ranvier, Cornil et Poincaré; en Allemagne : Wundt,
Bærensprung, Remak, Benedikt, Samuel, Basse, Rosenthal, Leyden, Erh.
0. Wyss etNothnagel. Sous l’inspiration de ces maîtres, leurs dignes élèves
viennent apporter de nouveaux et utiles matériaux à l’édifice en construc¬
tion et Ton voit ainsi se succéder les intéressantes recherches de Cotard,
de Mougeot, d’Hayem, de Couyba, de H. Fremy, d’Albert Hy bord, de Lan-
douzy, de Cartaz, de Pierret, de Dejérine en même temps que Tiesler,
Klemm, Feinberg et tous les disciples des expérimentateurs d’outre-Rhin
suivent la voie tracée par leurs devanciers. — La seule énumération des
noms qui précèdent suffit déjà à prouver la multiplicité des travaux dont
la pathologie médicale des nerfs a été récemment l’objet. Mais sous cette
apparente richesse se cache encore une réelle pauvreté ; car en dépit de
ces documents aussi précieux qu’innombrables, que de problèmes ne
i‘este-t-il pas encore à résoudre, que de lacunes à combler, que d’obscurités
à éclaircir ! Aussi, dans l’état actuel de nos connaissances, nous semble-t-il
presque impossible de présenter ici une étude complète de la névrite
spontanée. ; nous nous bornerons donc à tracer simplement l’esquisse d’un
tableau pathologique.
ÉTIOLOGIE. — « La névrite spontanée, écrit notre savant maître, Jaccoud,
est dite rare et même exceptionnelle : cela est vrai, si l’on ne tient compte
que des faits complétés par l’examen anatomique; mais, si on se laisse
guider par l’analogie des symptômes, on doit, ce me semble, arriver à une
autre conclusion. Je suis convaincu que bon nombre de paralysies et de
névralgies circonscrites, qui passent pour essentielles ou rhumatismales,
sont l’effet d’une inflammation dans les nerfs correspondants. Les rapports
récemment découverts entre la néviûte et le zona sont un puissant argu¬
ment en faveur de cette proposition. »
Nous nous associons pleinement à l’opinion émise par cet éminent pro¬
fesseur, et déjà, depuis sept ans que les précédentes lignes ont été écrites,
un certain nombre de faits nouveaux et bien observés sont venus confirmer
en partie la vérité de ses assertions.
70-4 NERFS. — pathologie médicale. — névrite.
Au point de vue étiologique, la névrite comprend deux variétés impor¬
tantes, dont l’une provient de la lésion mécanique des nerfs et a été étudiée
en détail dans le précédent chapitre {voy. Névrite traumatique) ; l’autre,
beaucoup moins connue, et qui fait le sujet de notre étude, est la Névrite
spontanée.
Celle-ci doit être distinguée en :
1° Primitive ;
2“ Secondaire.
1. Névrite PRIMITIVE. — La seule cause positive de la névrite idiopa¬
thique est l’impression subite du froid humide. On a vu le séjour, princi¬
palement la nuit, dans des localités ou des habitations malsaines, dont l’air
se renouvelle mal et est chargé d’humidité, amener l’inflammation d’un
nerf et celle-ci guérir à la suite d’un changement d’appartement. Descot
raconte que Béclard, étant interne à l’Hôtel-Dieu d’Angers, habitait un
appartement situé à plusieurs pieds au-dessous du sol de la cour et couchait
dans une alcôve creusée dans l’épaisseur du mur de l’hôpital. Il eut au
bout de quelques mois une arthrite au gros orteil et, peu de temps après,
il se développa sous la peau qui recouvre la veine et le nerf saphène interne
une tumeur dure, grosse comme un grain de blé, et qui, toutes les fois
qu’elle était touchée, occasionnait une douleur propagée comme un choc
électrique sur le pied, dans la direction des rameaux du nerf. L’illustre
malade guérit, après quelques mois, par le changement d’appartement. —
Plusieurs exemples rapportés par Martinet et les faits observés par Rom-
berg, Aran, ’i’'erdureau, etc. ne permettent pas de mettre en doute l’exis¬
tence de la névrite a frigore. C’est surtout quand le corps est fortement
échauffé et en transpiration qu’un changement brusque de température est
le plus apte à impressionner les nerfs périphériques. Les troubles provo¬
qués par l’application du froid ou de l’humidité se limitent généralement à
une partie limitée du corps, et consistent en paralysies que l’on a impropre¬
ment qualiflées de rhumatismales et auxquelles il faut réserver, pour éviter
toute erreur, la dénomination de paralysies « a frigore « ou par réfrigéra¬
tion.
Nous avons déjà eu l’occasion de citer dans le précédent paragraphe les
recherches de ’^Veir Mitchell et de Waller relatives aux effets de la congéla¬
tion locale ; récemment Eckhardt, Rosenthal et Afanatieff ont cherché à étudier
expérimentalement la marche des phénomènes qui succèdent aux applica¬
tions locales du froid sur les nerfs. Panas a soutenu, dans un intéressant
mémoire, que presque toutes les paralysies radiales et cubitales, attribuées
à l’action du froid humide, reconnaissaient pour cause une compression
légère et temporaire du tronc nerveux et rentraient par conséquent dans
le domaine de la névrite traumatique. Cette compression agirait invaria¬
blement sur la portion du nerf où celui-ci devient superficiel et repose sur
le plan résistant de l’humérus, d’où, suivant lui, la délimitation exacte de
cette paralysie. L’agent de la compression serait représenté par le poids
du corps ou bien par la tête appuyée sur le bras qui lui sert d’oreiller.
a Pour notre compte, ajoute-t-il, nous n’avons jamais rencontré jusqu’ici
NERFS. — P.iTHOLOGlE MÉDICALE. — NÉVltlTE PRIMITIVE. 705
un seul fait devant se rapporter au froid et le nombre que nous avons ob-,
servé dépasse la trentaine. »
Les faits réunis par Lesquesne, Bourgeot, Chapoy et Vicente ne per¬
mettent pas de douter de la réalité de ces paralysies en dehors de toute
intervention thérapeutique. D’autre part, Vulpian a découvert récemment
que, dans les paralysies a frigore, le nerf radial excité par les courants
faradiques avait perdu le pouvoir de faire contracter les muscles dans les¬
quels il se distribue. Ce fait a une importance considérable, car rien de
semblable n’existant dans la paralysie par compression, il peut êli’e con¬
sidéré comme le signe pathognomonique de la paralysie déterminée par le
froid.
Vulpian, pour expliquer cette singularité pathologique, a émis l’hypothèse
d’une action, soit directe, soit par mécanisme réflexe, du froid sur les extré¬
mités périphériques du nerf paralysé. — Il est conduit à admettre, dans le
cas intéressant observé par lui, que la paralysie du nerf radial tient à une
modification siégeant au niveau des points où les fibres nerveuses mo¬
trices entrent en connexion intime avec les faisceaux primitifs des muscles
extenseurs. Cette modification serait donc plus ou moins analogue à celle
qui existe chez les animaux profondément curarisés.
Quel que soit le mode d’action du froid sur les troncs nerveux ou sur
leurs ramifications, l’influence fâcheuse de cette cause est encore rendue
plus évidente par la fréquence de la névrite en hiver. Sur 17 cas de
névrite rassemblés par E. Gintrac et dans lesquels il est fait mention de
l’époque où la maladie s’est déclarée, il en compte 13 depuis le mois de
novembre jusqu’au mois d’avril et seulement /i du mois de mai à celui
d’octobre.
L’érudit médecin bordelais a recherché avec soin l’influence de certaines
conditions prédisposantes, telles que le sexe, l’âge, la. constitution; mais les
cas authentiques de névrite sont encore trop peu nombreux pour que l'on
puisse induire, de ces relevés statistiques insuffisants, des conclusions ri¬
goureuses.
Sur observations de névrite, E. Gintrac compte 27 cas observés sur des
individus du sexe masculin et 15 sur des femmes. L’âge peut être précisé
chez 38 sujets ; il se classe ainsi :
3 individus avaient 8 mois, 20 mois, 6 ans.
2 — l’un 12, l’autre 20 ans.
8 — de 21 à 30 ans.
.6 — de 31 à 40 ans.
11 — de 41 à 50 ans.
3 - de 51 à 60 ans.
3 — de 61 à 70 ans.
2 — l’un 72, l’autre 78 ans.
Ainsi la névrite semble affecter surtout les adultes de vingt et un à cin¬
quante ans ; elle est plus rare avant vingt ans ou après cinquante ; mais
contrairement à ce qui a été avancé, l’enfance et l’extrême vieillesse n’en
sont pas à l’abri.
XXIII. — 45
706 NERFS. — pathologie médicale. — névrite secondaire.
. La constitution ne paraît jouer aucun rôle. Les grandes fatigues corpo¬
relles, les marches forcées, les exercices violents ont, dans certains cas,
contribué à la production de la névrite (Martinet, Gendrin). On cite encore,
parmi les causes occasionnelles, un certain nombre de conditions qui figu¬
rent dans l’étiologie banale de toutes les affections mal connues, telles que
la suppression d’une hémorrhagie habituelle ou d’évacuations sanguines
naturelles, que nous ne mentionnons ici que pour mémoire.
11. Névrite secondaire. Névrite par propagation. — Une seconde
espèce étiologique de la névrite, qui devrait figurer au premier rang au
point de vue de la fréquence, est la névrite par propagation, dont nous dis¬
tinguons deux variétés : l’une, provoquée par l’inflammation des tissus qui
entourent les nerfs (névrite par contiguïté), l’autre par propagation immé¬
diate des altérations des centres nerveux eux-mêmes (névrite descendante).
a. La névrite par contiguïté est assurément plus fréquente que certains
auteurs ne semblent l’admettre. Dès 1847, Beau, dans un remarquable tra¬
vail, avait cherché à démontrer que la névrite intercostale était constante
dans la pleurésie et chez les phthisiques qui se plaignent de douleurs thora¬
ciques. Les nerfs intercostaux sont plus ou moins enflammés, écrivait-il,
dans tous les cas d’inflammation de la plèvre, soit simple, soit compliquée
de pneumonie. L’inflammation occupe ordinairement toute la portion du
nerf qui touche la plèvre, mais ne s’étend pas au delà. Elle est caractérisée
par une injection souvent intense, non-seulement du névrilème, mais du
nerf lui-même, qui est augmenté de volume, sans être pour cela ni plus
mou ni plus friable qu’un nerf sain. Quelquefois il adhère légèrement à
la portion de plèvre costale. ->
Longtemps avant Beau, Bouillaud avait déjà rapporté la douleur de la
pleurésie, non pas à la plèvre, mais aux nerfs des parois thoraciques com¬
primés ou souffrants par suite de la phlegmasie ou de l’épanchement. De
son côté, Piorry était arrivé aux mêmes conclusions. Les observations de
Schrœder vanderKolk et de Wundt établissent, pour quelques cas, la réalité
de ce rapport étiologique dont on ne saurait admettre, toutefois, la con¬
stance.
Foa, chez une femme morte de pneumonie tuberculeuse du sommet, a
trouvé les quatre premiers nerfs intercostaux considérablement hypertro¬
phiés. Leur névrilème était très-hyperplasié. Il est probable que, dans ce
cas, il y avait eu, à travers plusieurs années, une série de névrites provo¬
quées par l’atmosphère des tubercules et ayant amené peu à peu ce résul¬
tat : dans quelques autopsies de pneumonie franche, selon Poincaré, on a
pu constater les signes matériels d’une névrite, mais les faits ne sont pas
encore assez nombreux pour asseoir complètement cette opinion. Les in¬
vestigations cadavériques ont même fourni un certain nombre de cas tout
à fait négatifs. Ainsi, plusieurs médecins pensent que si la douleur de côté
doit être attribuée aux nerfs intercostaux, elle est alors le résultat d’une
simple névralgie sine materiâ. Axenfeld fait observer que la sensation du
point de côté ne ressemble en rien à celles que fournissent habituellement
les névralgies, et il pense que si le nerf n’est pas congestionné ou enflammé
NERFS. — PATHOLOGIE MÉDICALE. — NÉVRITE SECONDAIRE. 707
-en lui-même, il est tout au moins gêné et comprimé par l’intlammation de
la plèvre et du tissu cellulaire ambiant.
Dans ses remarquables leçons cliniques, M. Peter a fait brillamment res¬
sortir l’importance clinique de la névrite par contiguïté.
La gravité de l’inflammation d une.membrane séreuse est, suivant lui, en
raison directe de l’importance et du nombre des organes auxquels elle con¬
fine, ainsi que de son voisinage avec les troncs ou les plexus nerveux ;
« La péricardite, dit-il, entrave plus ou moins les contractions du cœur par
une myocardite corticale de voisinage ; mais lorsqu’elle est générale, elle
menace bien autrement les fonctions circulatoires e.t la vie par la névrite
uigué du plexus cardiaque. La péritonite trouble les fonctions des organes
les plus nombreux comme les plus importants, et particulièrement celles
de l’appareil digestif tout entier qu’elle enveloppe d’une véritable tunique
■de Nessus ; mais alors qu’elle est généralisée et rapide dans ses allures, il y
n embrasement de la totalité du système nerveux de la vie végétative, du
plexus solaire à ses dernières ramifications ; aussi apparaissent les phé¬
nomènes de sidération, conséquence des troubles de ce système.
» La pleurésie diaphragmatique peut être directement redoutable, en rai¬
son du trouble fonctionnel qui résulte, pour l’hématose, de l’inflammation
trop intense du diaphragme, ainsi que du nerf qui l’anime. Ce sont là, tou¬
tefois, des cas infiniment plus l’ares qu’on ne l’a dit. »
Les vues ingénieuses de ce savant maître sont développées dans le cou¬
rant de ses leçons ; nous ne pouvons malheureusement pas le suivre dans
toutes les déductions qu’il en a tirées ; bornons-nous à indiquer ici le rôle
important qu’il a fait jouer à la névrite du plexus cardiaque et à la névrite
diaphragmatique dans la pathogénie du complexus symptomatique de Van-
gor pectoris.
Suivant ce judicieux- observateur, la symptomatologie si complexe et
d’apparence, contradictoire ou désordonnée de l’angine de poitrine s’expli¬
que à merveille, et la terminaison par mort subite ou rapide se comprend
elle-même parfaitement. Dans le fait cité par Lancereaux, il y avait névrite
cardiaque et aortite: dans les deux cas observés par Peter, en même
temps que les lésions précédentes, setfouvent indiquées la dégénérescence
granuleuse du cœur, les altérations chroniques du péricarde et, enfin, la
névrite diaphragmatique. « Il n’est pas douteux, dit l’éminent professeur,
■que dans ces cas les troubles nerveux de l’angine de poitrine ne tinssent à
■des lésions matérielles des nerfs ; il n’est pas douteux davantage que ces
lésions ne provinssent, celles des nerfs cardiaques, d’une inflammation
primitive de l’aorte ; celles des nerfs phréniques, d’une lésion du péri¬
carde qui a servi de trait d’union pathologique entre l’aorte et les nerfs
diaphragmatiques. » Ainsi donc, selon lui, l’angine de poitrine peut être
due à une névrite du plexus cardiaque avec ou sans névrite concomitante
des phréniques.
L’inflammation secondaire des nerfs peut se trouver comme perdue
dans un ensemble pathologique complexe, et son rôle en clinique n’est pas
toujours aussi important ; mais on ne doit cependant pas, pour cela, mé-
708 NERFS. — pathologik médicale. — névrite secondaire.
connaître la part qu’elle prend dans la symptomatologie de l’affection pro-
topathique.
Le mal de Pott devient parfois l’origine de la compression, de l’altéra¬
tion profonde par ramollissement ou inflammation des racines nerveuses à
leur passage dans les trous de conjugaison ou dans le canal rachidien (Des¬
nos).
Dans un cas de névrite intercostale avec zona, où Wagner a fait l’examen
histologique des nerfs malades, il existait une carie des vertèbres avec pa-
chyméningite rachidienne. Les altérations des os, leur carie, la périostite
peuvent réagir sur la constitution anatomique du nerf et donner lieu à la
névrite. Qui ne connaît la fréquence de la névrite faciale dans la carie du
rocher, de la névrite du trijumeau dans l’ostéite du sphénoïde, de la né¬
vrite sciatique ou crurale dans les inflammations de l’os iliaque?
Chacun sait combien la névrite est fréquente à la suite de la périostite
alvéolo-dentaire. Les phlegmasies des articulations peuvent également se pro¬
pager aux troncs ou aux filets nerveux qui les avoisinent. Il n’est pas abso¬
lument rare d’observer l’inflammation secondaire des nerfs à la suite d’une
phlegmasie des tendons, consécutive elle-même à la ténotomie (Erb) . Dans le
phlegmon périnéphrétique et dans la psoïtis, on sait aussi combien sont
communes les altérations des troncs ou des filets nerveux qui traversent ou
avoisinent les parties phlogosées.
Nous pourrions encore multiplier les exemples de névrite par propagation
inflammatoire, si les nombreux faits précédents ne suffisaient pas à en mon¬
trer à fa fois la réalité et la fréquence.
Les irritations déterminées par la présence d’une tumeur avoisinant les
nerfs ou toute autre cause de compression exercée sur ces organes, peuvent
occasionner leur inflammation au point irrité et celle-ci retentit ultérieure¬
ment sur le trajet du tronc nerveux lui-même. Tel est le cas des anévrysmes,
des tumeurs diverses situées dans le voisinage des nerfs ; nous n’en prendrons
pour exemples que les anévrysmes de la crosse de l’aorte et les adénopathies
bronchiques ou les tumeurs du médiastin provoquant des altérations des
nerfs récurrents, si bien décrites par Jollivet. Citons aussi l’inflammation
chronique du nerf crural observée par Coimil chez une femme de trente-
trois ans atteinte d’un cancroïde utérin et d’un phlegmon de la fosse iliaque.
Cet infatigable investigateur a également observé et décrit le fait d’une né¬
vrite intercostale consécutive à une tumeur cancéreuse du sein.
b. Névrite descendante. — 11 est une variété remarquable de névrite par
propagation consécutive aux affections cérébro-spinales. C’est la névrite
descendante, entrevue par Leubuscher en 1854, signalée par Remalc, bien
étudiée par Charcot, Cornil et Bouchard, et queVulpian dit avoir eu souvent
l’occasion d’observer ; elle se pi’oduit dans les cas de sclérose descendante
de la moelle, à la suitede lésions de certaines parties-de l’encéphale. Vulpian,
dans sa préface au traité de Weir Mitchell, en a tracé les caractères en ter¬
mes saisissants ; « Ou sait qu’il s’agit, dans ces cas, d’une véritable névrite
interstitielle, qui ne détermine point nécessairement l’atrophie et la des¬
truction des fibres nerveuses, mais qui donne lieu à une augmentation
NERFS. — PATHOLOGIE MÉDICAIÆ. — NÉVRITE SECONDAIRE. 709
plus OU moins considérable du volume du nerf, et s’accompagne souvent
de douleurs spontanées sur le trajet du cordon nerveux, en même temps
que d’un état de sensibilité très-vive de ce cordon à la pression. Cette
lésion des nerfs se constate surtout facilement dans les nerfs des mem¬
bres. J’ai vu maintes fois que, dans les nerfs ainsi altérés, les excitations
mécaniques, telles que le froissement ou la compression du nei’f, non-
seulement produisent des douleurs vives, mais encore déterminent, bien
plus facilement que dans l’état sain, des contractions des muscles animés
par les nerfs excités. C’est ce qu’on peut surtout observer clairement, en
froissant dans la gouttière oléci’anienne le nerf cubital sur les deux mem¬
bres supérieurs d’un sujet atteint d’hémiplégie. Si l’hémiplégie date déjà
de plusieurs semaines, s’il y a un certain degré de contracture dans les
membres du côté paralysé, le froissement du nerf cubital de ce côté pro¬
duira non-seulement la sensation bien connue d’engourdissement pé¬
nible, se propageant jusqu’à l’extrémité du petit doigt et de l’annulaire,
mais encore une assez vive douleur locale, et, de plus, des contractions
dans tous les muscles innervés par ce nerf : du côté sain, au contraire,
tout se bornera, en général, à la sensation d’engourdissement que nous
venons de rappeler. J’ajoute que l’on peut obtenir les mêmes contractions
musculaires, bien que peut-être à un moindre degré, en froissant le nerf
cubital du côté paralysé, dans certains cas d’hémiplégie avec flaccidité des
membres. Doit-on admettre qu’il y ait seulement, dans ces différents
cas, exaltation de la motricité des nei’fs ? Les contractions muscu¬
laires déteiminées par le froissement du nerf cubital sont -elles
dues exclusivement à une excitation centrifuge allant du point irrité
du nerf jusqu’aux muscles ? On ne saurait l’affirmer. Ces contractions
peuvent, en effet, résulter aussi d’une stimulation réflexe des muscles
innervés par le nerf cubital : on le comprend bien quand on tient
compte de l’état d’excitabilité exagérée dans lequel se trouve toujours,
chez les hémiplégiques, la moitié de la moelle épinière du côté de la para¬
lysie, c’est-à-dire du côté opposé au siège de la lésion. »
Enl864, Lancereaux comparaît l’atrophiedes nerfs optiques dans l’amau¬
rose cérébrale aux dégénérescences descendantes de la moelle signalées par
Cruveilhier et par Turck et que Bouchard devait, deux ans plus tard, dé¬
crire d’une façon magistrale; or' les recherches des ôphthalmologistes
modernes et au premier rang desquels nous citerons de Graefe, Stei-
wag von Cariori et Galezowski, ont montré la relation qui existe entre
l’inflammation du nerf optique et les lésions de l’encéphale et de ses en¬
veloppes ; de son côté notre maître Bouchut a étendu le champ de la né¬
vrite et de la périnévrite optiques en multipliant des investigations ophthal¬
moscopiques dans les diverses maladies des centres nerveux.
Il a décrit dans la méningite tuberculeuse des enfants, comme lésion
pi’esque constante, un état de la papille qu’il qualifie de névrite optique. Mais
les recherches microscopiques récentes semblent démontrer qu’il n’y a
pas, en pai’eils cas, de névrite véritable, et que c’est plutôt à des troubles
vasculaires, à des exsudations séreuses qu'il faut rapporter la cause de
710 NERFS. — PATHOLOGIE MÉDICALE. — NÉVRITE SECONDAIRE.
l’image ophthalmoscopique delà méningite. Le nom d’hyperhémie papillaire-
avec ou sans œdème conviendrait mieux que le mot névrite. C’est proba¬
blement pour avoir recherché dans la méningite tuberculeuse des enfants-
la figure typique de la névrite optique et ne l’avoir presque jamais ren¬
contrée, que certains auteurs sont allés jusqu’à nier l’existence des sym¬
ptômes ophthalmoscopiques de la méningite des enfants.
Mais en dehors de la fausse névrite (Staungspapill des auteurs allemands),
la névrite optique vraie, souvent appelée névrite descendante, se rencontre
assez fréquemment. Elle est très-commune dans certaines inflammations
méningées qui présentent, comme dans la syphilis, des conditions favorables-
de situation, de durée et d’activité. Lq méningite chronique de la base du
crâne, qui est accompagnée d’une pi’olifération active, produit le plus ha¬
bituellement une névrite optique. Les inflammations qui, tout en étant con¬
tiguës au nerf optique, sont de courte durée et d’un processus très-actif
comme la méningite tuberculeuse ou traumatique déterminent, au con¬
traire, rarement la névrite optique vraie.
Le type mixte de névrite optique vraie, accompagnée d’une stase pronon¬
cée, offre des caractères qui participent de l’une et de l’autre des deux varié¬
tés précédentes. On trouve, en effet, une saillie moyenne du nerf optique-
avec des vaisseaux capillaires nombreux, des ti’oncs artériels et veineux
tortueux et une diminution considérable de la vision, en rapport avec le
nombre peu considérable de tubes nerveux conservés. Ce type mixte se
rencontre surtout dans les cas de tumeurs intra-crâniennes avec prédomi¬
nance de phénomènes d’irritation, envahissant les bandelettes du nerf op¬
tique ; dans ce cas, aux symptômes de la stase s’ajoutent ceux de l’inflam¬
mation du nerf. Cliniquement, la distinction de la névrite vraie et de la
fausse névrite n’est possible que dans les cas bien tranchés et lorsque l’atro¬
phie consécutive du nerf optique n’a pas encore altéré les cai’actères de
l’image ophthalmoscopique.
Cet intéressant sujet ayant été traité par nous dans un article précédent
{Voy. t. XXII, p. 243), nous nous bornons ici à indiquer la fréquence de
cette névrite descendante spéciale.
Quoique la pathogénie des troubles nerveux périphériques de l’ataxie lo¬
comotrice soit encore très-obscure, il nous semble permis de rapprocher ces-
désordres de la névrite descendante que nous venons de mentionner. Les
récentes recherches de Pierret ont démontré l’existence d’une sclérose
des noyaux sensitifs du trijumeau en même temps que celle des zones
radiculaires. Cette inflammation chronique peut atteindre l’origine deq
derniers nerfs moteurs de la face, moteur oculaire commun et pathétique,
et rend aisément compte des troubles fonctionnels qui surviennent dans le
domaine des nerfs moteurs du groupe trijumeau chez les malades atteints de
tabes; de plus on sait que les nerfs spéciaux (auditifs et optiques) sont
très-souvent lésés dans l’ataxie locomotrice. Les faits précédents démon¬
trent, ce nous semble, la réalité de la névrite descendante ; et s’il était be¬
soin d'invoquer des preuves nouvelles, nous pourrions citer les cas de né¬
vrite descendante consécutive à la méningo-myélite dans le mal de Pott
NERFS. — PATHOLOGIE MÉDICALE. — NÉVRITE SECONDAIRE. 711
dont Michaud a rapporté de si intéressants exemples ; il en est de même
dans la pachyméningite cervicale hypertrophique décrite par Charcot et
soigneusement étudiée par Joffroy.a II se produit dans ce cas, ditcet auteur,
une inllammation soit par continuité, soit par compression ; de là des alté¬
rations dans les tubes nerveux jusqu’à leur terminaison dans les muscles
lorsque la compression porte sur les racines motrices. »
c. Névrite ascendante. — Les observations cliniques de- Lepelletier et
surtout celles de Graves, en montrant la transmission possible du processus
inflammatoire des nerfs à la moelle épinière, ont établi l’existence d’une
névrite que l’on pourrait appeler ascendante, par opposition à la névrite
descendante, dans laquelle l’inflammation se transmet inversement de l’ap¬
pareil central aux nerfs périphériques, et même de ceux-ci aux muscles,
ainsi que l’a récement démontré Klemm.
« Si une altération quelconque, après avoir atteint en un point les extré¬
mités terminales des nerfs, dit l’illustre clinicien de Dublin, vient faire
sentir son influence sur un autre point, la translation est au moins étrange,
et il nous est fort difficile de concevoir pourquoi la paralysie d’une partie
en produit une ailleurs. — ■ Une question se présente tout naturellement
ici : une paralysie locale peut-elle, en s’étendant au côté des centres ner¬
veux, déterminer une paralysie secondaire sur un point plus ou moins
éloigné? Or, je dois le dire, on ne se préoccupe pas assez de cetie question ;
elle ne me paraît pas avoir été jamais l’objet d’une étude attentive, et
cependant ces recherches sont d’une importance considérable au point de
vue pratique; elles pourraient jeter un nouveau jour sur certaines mani¬
festations morbides fort obscures et fort embarrassantes. »
Et plus loin il ajoute :
« Si vous maniez de la neige, si vous plongez vos mains dans un mé¬
lange l’éfrigérant ou dans un liquide d’une basse température, au bout de
quelque temps les parties refroidies perdent leur sensibilité, puis leur
motilité, et vous avez ainsi produit une paralysie locale momentanée, mais
complète. Ces faits sont connus de tous. Mais il est un point qui n’a pas été
signalé et qui se rattache directement à notre sujet. Cette paralysie n’est
pas limitée aux doigts et aux mains; elle s’étend plus loin ; faites l’expé¬
rience, et vous verrez que les muscles de l’avant-bras ne peuvent plus
exécuter les mouvements de flexion et d’extension, et que l’articulation du
poignet est presque immobilisée. Ces muscles sont donc atteints par l’aft'ec-
tion paralytique des parties refroidies, et cependant, profondément situés,
protégés par les vêtements, ils sont restés complètement à l’abri du
froid ».
Ce seul exemple suffit à Graves pour confii’mer sa première proposition,
à savoir : que les causes qui frappent de paralysie les extrémités périphéri¬
ques des nerfs n’ont pas toujours une influence purement locale; qu’elles
peuvent étendre leur action, du côté des centres nerveux et atteindre des
parties plus ou moins éloignées.
En dépit des nombreux et intéressants faits cliniques invoqués par l’im¬
mortel médecin irlandais, son ingénieuse théorie était passée presque ina-
H2 NERFS. — PATHOLOGIE médicale. — NÉVRITE SECONDAIRE,
perçue et serait restée encore aujourd’hui à l’état de lettre morte, si les
récentes recherches anatomo-pathologiques et expérimentales n’étaient
venues en démontrer la vérité.
Gull, un des premiers, a fait remarquer que la paraplégie urinaire se ren¬
contre presque exclusivement chez des individus qui depuis nombre
d’années sont affectés de maladies de la vessie, de rétrécissements de l’urè¬
thre, et chez lesquels, par conséquent, les filets nerveux de la muqueuse
uréthro-vésicale sont plus ou moins altérés. Partant de ces principes, il
conclut que l’inflammation des organes urinaires se propage en pareil cas
à la moelle par l’intermédiaire des nerfs, et comme preuve à l’appui de
son opinion pathogénique, il cite l’observation d’un malade qui, à la suite
d’une blennorrhagie compliquée d’accidents syphilitiques, lut frappé de
paraplégie, et chez lequel la moelle épinière paraissait avoir conservé son
intégrité parfaite ; mais l’examen microscopique dévoila l’existence d’une
dégénérescence graisseuse assez étendue, dans le cordon spinal au niveau
de la sixième vertèbre dorsale.
Après Gull, Remak rapporta la paralysie uro-génitale à une névrite ascen¬
dante, en se fondant sur une série de cas dans lesquels les troubles de la
motilité reconnaissaient bien et dûment pour cause une inflammation des
gros troncs nerveux ; il pense même que la plupart des observations de
Leroy doivent reconnaître un semblable processus, et suivant lui, même
quand la paralysie vésicale avec néphrite consécutive complique une para¬
plégie avancée, celle-ci est impntable à une névrite qni, partant des nerfs
dombo-sacrés, se propagerait jusqu’aux nerfs plantaires.
Dans un récent mémoire sur les paraplégies réflexes, Laveran a proposé
une tout autre interprétation pathogénique de ces accidents. Il semble croire
qu’on ait trop facilement accepté jusqu’ici le diagnostic de paraplégie
réflexe consécutive à une maladie des organes génito-nrinaires, et il admet
que presque tous les cas terminés par la mort et donnés par les auteurs
comme des exemples de ces paraplégies réflexes doivent rentrer dans le cadre
des myélites. L’observation qu’il rapporte prouve bienquelanéphro-cystite
notée dans ce cas était consécutive à une myélite centi’ale méconnue, mais
ce seul fait, tout en montrant une modalité pathogénique nouvelle, ne sau¬
rait suffire pour faire contester l’existence de la névrite ascendante dans
certains cas bien observés de paralysies dites réflexes. Les faits suivants
serviront de preuve à l’appui de notre assertion ;
En 1863, Kussmaul a décrit un cas de paraplégie urinaire où il put
constater à l’autopsie, outre une dégénérescence athéromateuse des artères
du bassin, une altération manifeste des deux nerfs sciatiques, reconnaissant
pour cause, à son sens, l’extension de laphlegmasie dn tissu cellulaire du
bassin à la gaine du nerf et jusque dans les tubes nerveux eux-mêmes.
Quelques années après, Leyden, dans sa dissertation inaugurale, rapporta
trois cas de paraplégie urinaire, dont deux terminés par la mort, et dans
lesquels il trouva à l’autopsie les lésions de la myélite ; mais il lui fut im¬
possible de constater la moindre altération des nerfs.
Les faits précédents avaient servi d’arguments aux adversaires de la
NERFS. — P.4TH0L0GIE MÉDICALE. — NÉVRITE SECONDAIRE. 713
théorie des paralysies réflexes, brillamment développée parBi’own-Séquai’d,
mais ils n’étaient pas suffisants pour la battre en brèche; il était réservé à
la physiologie expérimentale elle-même de réfuter les assertions de son
illustre promoteur en déterminant artificiellement des névrites à marche pro-
gi’essive. et ascendante. Les travaux de ïiesler, de Feinberg et de Klemm
ont mis le fait hors de doute. "Voici du reste, pour plus ample informé, le
résumé de leurs conclusions : La névrite peut se propager dans une direc¬
tion ascendante, et atteindre secondairement la moelle épinière et ses en¬
veloppes ; le plus souvent, c’est la dure-mère qui est intéressée (péri-
pachy-méningite), ainsi que le tissu conjonctif environnant; cependant la
moelle elle-même peut être directement affectée avec ou sans participation
de la pie-mère.
Dans certaines expériences de Feinberg et de Klemm, le processus in¬
flammatoire s’est propagé Jusque dans la cavité crânienne.
Ce qu’il y a de plus remarquable dans ces faits expérimentaux, c’est que
l’affection spinale secondaire n’a pas besoin, pour se manifester, d’une pro¬
pagation continue du travail phlegmasique ; elle serait liée encore plus sou¬
vent, d’après ces observateurs, à une névrite diffuse ou disséminée.
Selon Klemm, l’inflammation d’un tronc nerveux peut se propager dans
les deux sens (centripète et centrifuge) et même s’étendre au nerf homo¬
logue du côté opposé. Le plus souvent, on observerait dans ce cas une par¬
ticipation de la moelle épinière, mais cette dernière peut aussi faire défaut.
Cette éventualité pathologique correspond aune forme spéciale que Klemm
a décrite sous le nom de névrite sympathique. D’autre part, Tiesler, en déter¬
minant expérimentalement l’inflammation du nerf sciatique chez des lapins
et chez des chiens, a constaté à l’autopsie l’existence d’un foyer purulent au
point où le nerf avait été irrité et un second dans l’intérieur du canal mé¬
dullaire, au niveau de l’origine du nerf sciatique ; mais la portion de ce nerf
comprise entre les deux foyers purulents ne présentait aucune altération
appréciable. Cette expérience démontre qu’une névrite, même localisée en
un point circonscrit, peut déterminer à distance une myélite avec para¬
plégie.
Plus récemment enfin, notre excellent ami Hayem a démontré que l’ar¬
rachement ou la section du nerf sciatique donnait lieu à une myélite inté¬
ressant surtout la substance grise et ayant de la tendance à se propager
au-dessus et au-dessous du point correspondant aux racines du nerf lésé.
Il résulte de ses intéi’essantes recherches que les altérations de la substance
grise ont aussi de la tendance à se généraliser, non-seulement du côté lésé,
mais aussi du côté opposé. Dans certains cas, cependant, il n’a observé,
consécutivement à ces lésions traumatiques et expérimentales des nerfs,
qu’une simple atrophie des cellules nerveuses au point d’émergence des
racines du nerf lésé; d’autres fois, au contraire, il a vu se produire une
myélite aiguë rapidement mortelle.
Mais en serrant fortement les nerfs entre les mors d’une pince, en les
irritant par le contact de cristaux de bromure de potassium ou par la pi¬
qûre d’une aiguille trempée dans la nicotine, il a reconnu qu’on provo-
714 NERFS. — PATHOLOGIE MÉDICALE. — NÉVRITE,
qukit, à coup sûr, le développement d’une phlegmasie médullaire plus
intense et plus étendue, à marche plus rapide que dans les premières expé¬
riences. Un mois après l’opération, on pouvait constater de.s altérations
phlegmasiques dans la portion de la moelle correspondante au nerf lésé;
elles n’étaient pas limitées à la substance gi’ise, mais atteignaient aussi la
substance blanche et ces altérations étaient celles de la myélite aiguë,
llayem pense que l’irritation des nerfs se pi’opage peu à peu à la moelle, à
la fois, par l’intermédiaire des tubes nerveux et de leur tissu conjonctif. 11
a pu voir dans les racines et dans la substance blanche de la moelle, parti¬
culièrement à la périphérie, des cylindres d’axe tuméfiés et granuleux, et
dans presque tous ces cas il existait concurremment de la méningite. Ces.
faits expérimentaux mis en lumière par un observateur aussi judicieux
que compétent présentent une haute portée clinique, car ils démontrent le '
rôle important qu’est appelée à jouer la névrite ascendante et centripète
dans la pathogénie des myélites en général et notamment des phlegmasies
médullaires consécutives aux affections des viscères pelviens.
L’existence de la névrite étant ainsi établie, le cadre pathologique decette
affection ne tardera pas sans doute à s’élargir et à franchir les limites des
paralysies dites réflexes. — Déjà il y a bientôt cinq ans, Bouchut avait entrevu
les applications pathogéniques de cette variété de névrite, quand il disait
dans une leçon clinique que j’ai recueillie et publiée : « Ce processus dont
je vous résume ici les traits principaux présente de nombreuses modalités,
suivant les variétés du nerf atteint et peut-être aussi suivant la nature
du travail morbide dont il est le siège. Vous connaissez tous l’histoire des
ophthalmies dites réflexes et des amauroses qui succèdent aux plaies du
sourcil. C’est encore ici dans une névrite ascendante que nous retrouverons
le chaînon, l’intermédiaire entre la lésion traumatique primitive et la lésion
secondaire qui aboutit souvent à l’amaurose. Que se passe-t-il en effet en
pareil cas? Le nerf sus-orbitaire contus, tiraillé, lacéré, rompu par le trau¬
matisme, s’enflamme; l’irritation suit les tubes, nerveux pour gagner le
centre encéphalique, et en vertu des nombreux et inextricables filets anas¬
tomotiques dont la protubérance est sillonnée, cette névrite ascendante,
arrivée aux cellules d’origine du trijumeau, ne peut-elle pas se réfléchir sur
une de ses branches ou même gagner de proche en proche et atteindre
enfin, dans sa marche sourde et comme larvée, les filets d’origine du nerf
optique où elle développera uùe névrite secondaire à extension centrifuge?
Depuis que j’ai appliqué l’ophthalmoscope au diagnostic des maladies du
cerveau et des nerfs, j’ai pu voir chez un enfant de l’École des frères Saint-
Nicolas, atteint d’une plaie du sourcil, une névrite optique dans l’œil affecté,
une hyperhémie excessive de la papille se confondant avec la rougeur uni¬
forme de la choroïde. J’ai repi-oduit, dans mon ouvrage, le dessin de la rétine
dans le cas de névrite optique consécutive à une lésion traumatique du
nerf frontal. Je crois donc avoir fourni le premier la preuve anatomique de
ces névrites ascendantes. »
‘Partout même processus, la lésion initiale reste toujours la même, la
manifestation secondaire seule diffèi’e, en l’aison de la diversité des loca-
NERFS. — P.4.TH0L0G1E MÉDICALE. — NÉVRITE. 715
lisations anatomiques. Ici comme là, nous retrouvons toujours la névrite
ascendante comme anneau principal de la chaîne pathologique.
S’il était besoin démultiplier les exemples, ne trouverions-nous pas dans
les faits observés par Duménil, Weber, Benedikt, Nothnagel, Leyden et
Bærwinkel, de nouvelles preuves de la vérité de nos assertions?
Le malade dont Leyden a rapporté l’histoire dans son récent mémoire
sur les paralysies réflexes fut pris, dans le cours d’une dysentérie, de dou¬
leurs violentes dans les membres inférieurs, bientôt suivies d’une para¬
plégie. — Suivant Leyden, l’étude attentive des phénomènes observés dans
ce cas démontre clairement que le processus! dysentérique a retenti sur le
tissu cellulaire du petit bassin, qu’il a engendré par propagation une névrite
sacro-lombaire avec participation de la moelle jusqu’à la région cervicale.
De son côté, Duménil a observé un fait plus concluant, puisqu’il a été
contrôlé par l’examen nécroscopique : à la suite d’un traumatisme, une
névrite du sciatique s’était développée avec tous les symptômes classiques.
Peu à peu, dans le cours d’une année, il survint une inflammation ana-
ogue dans le tronc nerveux du membre inférieur du côté opposé. A l’au¬
topsie, Duménil trouva, outre les lésions d’une double névrite sciatique,
des altérations notables dans la moelle épinière et dans les enveloppes
(épaississement des méninges rachidiennes, atrophie des racines desnerfs).
Plus récemment, enfin, Bærwinkel a publié, dans ses contributions nervo-
pathologiques, plusieurs cas de névrite ascendante des nerfs péroniers,
intercostaux, du plexus brachial, du nerf médian.
Sans méconnaître l’importance de la névrite ascendante, on doit bien se
garder d’en étendre les applications au delà des limites permises par la
saine interprétation des faits. C’est ainsi, par exemple, que Friedreich a
édifié une théorie erronée de l’atrophie musculaire progressive en voulant
agrandir outre mesure le domaine de la névrite. — Pour le professeur de
Heidelberg, l’affection protopathique est, en pareil cas, une myosite chro¬
nique- déterminant ultérieurement une névrite des filets intramusculaires,
qui se propagerait ensuite vers le centre en suivant le trajet des cordons
nerveux et atteindrait enfin la moelle, où elle pi’ovoquerait une myélite
chronique secondaire.
Les travaux de l’école anatomo-pathologique française ont suffisamment
éclairé cette question pour qu’il nous semble Inutile de réfuter ici la thèse
de Friedreich.
Nous en dirons de môme de la prétendue névrite ascendante admise plus
ou moins hypothétiquement par Curling, Froriep, Rokitansky, etc., dans
le tétanos traumatique.
Le rôle pathogénique de la névrite, dans la chorée, est plus douteux en¬
core, en dépit des assertions d’Elischer. Cet expérimentateur a trouvé, chez
les choréiques, de la névrite et de la périnévrile des nerfs médian et scia¬
tique concurremment avec des altérations histologiques diffuses dans le
cerveau et dans la moelle]; mais il n’est nullement prouvé que ces lésions
soient constantes, et, en second lieu, que l’inflammation du nerf ait joué
en pareil cas un rôle primitif. — Nothnagel semble cependant incliner vers
1\Q NEUFS. — PATHOLOGIE MÉDICALE. — NÉVRITE DAMS LES MAL. GÉN.
cette dernière théorie, et rapporte, à l’appui de son opinion, le cas d’une
jeune fille choréique, observée par Rosenbach, chez laquelle ce dernier avait
noté l’existence de points douloureux au courant constant sur le trajet de
certains troncs nerveux. L’application de vésicatoires surces points mêmes
fit disparaître l’apidement la chorée. — L’efficacité de cette révulsion loco
dolenti ne suffit pas, à notre sens, pour affirmer qu’il y ait eu de la névrite
dans ce cas. Nous devons toutefois reconnaître qu’à l’exemple de notre cher
maître Triboulet, nous avons fréquemment constaté la présence de points
douloureux à la pression sur le trajet de certains nerfs chez les choréiques;
mais jamais il ne nous a été pei’inis de confirmer par l’examen nécroscopi¬
ques l’existence d’un processus congestif ou phlegmasique, que les douleurs
provoquées nous avaient fait soupçonner chez nos malades atteints de chorée.
Ces théories hypothétiques loin de démontrer la réalité de la névrite as¬
cendante, pourraient faire naître des doutes dans l’espiât des moins incré¬
dules.
Névrite dans les maladies générales. — L’influence des maladies géné¬
rales infectieuses sur la production de la névrite est encore un sujet à
l’étude et ne saurait être admise qu’avec réserve, car c’est à peine s’il existe
dans la science une dizaine de faits probants. La rareté des autopsies et
l’absence d’examen microscopique des troncs nerveux dans les cas de para¬
lysie consécutive aux maladies aigües, autant que la multiplicité des alté¬
rations anatomiques, rendent aisément compte de la complexité du pro¬
blème pathologique.
.4. — Dans hs pyrexies dans les fièvres éruptives, par exemple, les para¬
lysies sont imputables, suivant les uns, aux altérations des muscles liées
au processus fébrile, et particulièrement à l’élévation de la température
(Liebermeistei’) ; elles se rattacheraient, suivant d’auti’es auteurs, plutôt à
l’altération du sang, et seraient la conséquence des perturbations profondes
que subit la nutrition des tissus sous l’influence des maladies généralisées.
D’autre part, un bon nombre d’observateurs ont signalé, dans ces cas,
des altérations des centres nerveux, et déjà le professeur Gubler, dans son
etude des paralysies amyotrophiques (1861), n’avait pas hésité à ratta¬
cher un certain nombre d’enti'e elles à une lésion de la moelle. — Dans sa
thèse (1872), U. Bailly a pu rassembler diverses observations dans lesquelles
la paralysie reconnaissait incontestablement une origine centrale, et a
donné une éclatante confirmation aux idées de ce maître éminent, dont les
prévisions se sont réalisées à vingt années de distance. Mais jusqu’ici il
n’est point question des lésions des nerfs eux-mêmes.
Le fait le plus probant a été publié par Bernhardt :
A la suite du typhus exanthématique, un individu fut atteint d’une para¬
lysie isolée du nerf radial. La mort étant survenue accidentellement, on put
constater que ce nerf était altéré jusque dans ses plus fines ramifications.
Partout le névrilème était œdématié et injecté. Nulle part il ne restait un tube
intact. La dégénérescence granulo-graisseuse consécutive au travail phleg¬
masique était complète. Ne pourrait-on pas rapprocher de ce fait anatomo-
NERFS. — PATHOLOGIE MÉDICALE. — NÉVRITE DANS LES MAL. GÉN. 717
pathologique indéniable le cas rapporté par Eisenlohr, dans lequel les phé¬
nomènes morbides, en connexion étiologique étroite avec la fièvre typhoïde,
présentaient des caractères cliniques suffisants pour faire admettre l’exis¬
tence d’une névrite secondaire du nerf péronier gauche.
De son côté, Nothnagel a publié un certain nombre d’observations de
paralysies consécutives à la fièvre typhoïde, qui semblent reconnaître un
semblable processus (paralysies du grand dentelé, paralysies des nerfs cubi¬
tal et péronier) ; mais en l’absence du contrôle nécroscopique, la névrite ne
saurait être admise ici qu’avec réserve. Cependant, l’auteur fait ressortir
l’analogie que présentent les paralysies qu’il a observées dans ces cas avec
celles qui tiennent aune névrite traumatique; en effet, les phénomènes
n’affectent pas de localisation déterminée ; le degré de la paralysie est très-
variable dans les différents cas. Le plus souvent, la paralysie ne progresse
qu’avec lenteur et peut rétrocéder complètement. Elle est précédée, accom¬
pagnée ou suivie de douleurs violentes, d’insensibilité, et parfois même de
troubles trophiques; enfin, Nothnagel a noté une diminution de l’excitabi¬
lité électrique. Mais, nous le répétons, la question reste encore en suspens,
l’auteur n’ayant pas eu l’occasion de pratiquer l’autopsie dans aucun des
nombreux faits qu’il a observés.
Ulysse Bailly, dans son intéressante thèse sur les paralysies consécutives
aiguës, a rassemblé un certain nombre de paralysies typhiques (55 cas) qu’il
divise au point de vue pathogénique en plusieurs groupes.
Dans le plus grand nombre des cas, elles sont dues à. des lésions maté¬
rielles des centres nerveux ou de la périphérie, altérations de tissu direc¬
tement liées à la période active de la maladie, mais dont les manifestations
sont plus ou moins tardives. Dans quelques autres moins nombreux, la
lésion ne se déclare que vers la fin de l’alîection primitive ou dans les pre¬
miers jours de la convalescence, sous des influences occasionnelles le plus
souvent inconnues; mais le mécanisme de la paralysie est évident. Dans un
petit nombre de cas seulement, le mécanisme ne peut être établi : encore
les renseignements sont-ils véritablement insuffisants.
Quant aux lésions anatomiques qui constituent, dans la majorité des cas,
la pathogénie de ces paralysies consécutives, voici comment il s’exprime :
« Quand on voit la dégénérescence pénétrer les parois des petits vaisseaux
de la peau et des muscles, envahir les plus fines fibres musculaires et
les infiltrer de noyaux, on a de bonnes raisons de croire que le même
processus n’est pas sans attaquer en même temps les centres ner¬
veux, comme aussi les filets qui s’épanouissent dans la peau et ceux
qui plongent, en venant se confondre avec elle, dans la fibre contrac¬
tile.
» Mais on conçoit qu’il faille quelquefois, pour découvrir ces lésions, un
examen microscopique, de même que pour constater celle des muscles,
des vaisseaux et des glandes : cet examen est encore à faire.
» Si donc, à la dégénérescence des petits vaisseaux qui arrosent et nour¬
rissent le tissu nerveux, vient s’ajouter celle de la substance propre elle-
même, il n’y a plus lieu de s’étonner de tous les troubles sensitifs et
718 ÎSERFS. — PATHOLOGIE MÉDICALE. — NÉVRITE DANS LES MAL. GÉN.
moteurs qui constituent le tableau des paralysies consécutives aux fièvres
graves. » (Ulysse Bailly, thèse de 1872.)
B. — Dans la dip/it/ime, la dégénérescence des fibres nerveuses est un fait
aujourd’hui définitivement établi. Charcot et Vulpian, en 1862, ont signalé,
dans un cas de paralysie diphthériitque du voile du palais, des altérations
des nerfs sous-jacents aux plans musculaires paralysés, et surtout des infil¬
trations partielles des gaines nerveuses par une prolifération nucléaire du
tissu conjonctif capable d’entraver les fonctions des tubes nerveux. Lorain
et Lépine ont relaté un fait analogue (voy. t. XI, p. 608) ; de son côté,
Liouville a trouvé, dans un cas de diphthérie, les nerfs phréniques altérés.
En 1867, une observation nécroscopique de Buhl a montré que l’altéra¬
tion des nerfs pouvait s’étendre jusqu’aux racines spinales elles-mêmès et
aux ganglions rachidiens. Cet observateur constata, par l’examen micro¬
scopique, une prolifération nucléaire dans la gaine des nerfs, entre les fais¬
ceaux de fibres et entre les cellules ganglionnaires des racines postérieures.
A ces premiers faits anatomo-pathologiques indéniables, nous ajouterons
le résultat de quatre autopsies de paralysie diphthéritique dans lesquelles
Roger et Damaschino ont trouvé des lésions analogues, ainsi que le prouve
la note communiquée par eux à Rathery, et que nous trouvons consignée
dans sa thèse d’agrégation, (1875) : « Quant aux nerfs, ils présentent un
état d’atrophie marqué des tuhes nerveux. Cette atrophie tient à la dis¬
parition partielle de la myéline, qui, en certains points, paraît granu¬
leuse : les cylindres d’axe ont conservé leur aspect normal. Cette altéra¬
tion se rencontre avec la même évidence sur les racines antérieures des
nerfs rachidiens. »
Déjà, depuis quelques années, en .411emagne, Weber avait invoqué hypo¬
thétiquement, il est vrai, une altération des nerfs périphériques se propa¬
geant lentement vers la moelle; et les lésions médullaires constatées
récemment par Oertel, dans un cas de paralysie diphthéritique, semblent
venir confirmer la justesse de ces vues.
A défaut du contrôle nécroscopique, certains observateurs se sont appuyés
sur les caractères cliniques de ces paralysies pour les rattacher à des alté¬
rations matérielles des nerfs. Sansparler .de la névrite optique constatée
par Mulke et par d’autres ophthalmologistes dans le cours de la diphthérie,
Acker et Krafft-Ebing ont rapporté plusieurs observations de paralysie
diphthéritique qu’ils croient pouvoir rattacher à des névrites secondaires,
d’après la marche suivie par les troubles de la contractilité musculo-
électrique.
En résumé, malgré le petit nombre de faits bien observés, nous ci'oyons
que le processus névritique peut quelquefois rendre compte de la produc¬
tion des accidents paralytiques observés à la suite ou dans le cours des mala¬
dies aiguës fébriles ou inl'ectieuses.
G. — Les maladies constitutionnelles peuvent-elles donner lieu à la névrite?
Et, en premier lieu, existe-t-il une névrite rhumatismale dans le vrai sens
du mot, c’est-à-dire une inflammation du nerf liée au rhumatisme consi¬
déré lui-même comme maladie générale et constitutionnelle?
NERFS. — PATHOLOGIE MÉDICALE. — NÉVRITE DANS LES MAL. GÉN. 719
Celte question préliminaire est difficile à résoudre dans l’état actuel de
nos connaissances, car l’anatomie pathologique de l’altération rhumatis¬
male des nerfs n’est pas faite encore et ne peut être, on le conçoit, édifiée
■expérimentalement. Dans son savant article, Besnier a consacré un inté¬
ressant chapitre au rhumatisme des nerfs. Nous sommes heureux de lui
emprunter les lignes qui vont suivre, car elles résument merveilleusement
l’état de la science sur ce point encore fort peu connu.
« Le rhumatisme détermine dans les nerfs, comme ailleurs, des phéno¬
mènes congestifs, suhinflammatoires, ou même franchement inflamma¬
toires, ces derniers étant, de toute évidence, les moins ordinaires,
et les premiers les plus communs; la névralgie rhumatismale se relie à
une congestion névrique on périnévrique, à une névrite ou périnévrite,
lésions qui participent, dans leur degré et dans leur évolution, à la fois de
leur nature, qui est rhumatismale, et de leur siège anatomique, les
cordons nerveux. Aux premières altérations appartiennent les névral¬
gies rhumatismales communes, éphémères, atteignant rapidement un
paroxysme suivi lui-même, à très-courte échéance, de la cessation com¬
plète des accidents ; aux secondes se rapportent les névralgies rhumatis¬
males rémittentes, prolongées, subaiguës souvent, mais extraordinai¬
rement rebelles, amenant des troubles trophiques manifestes dans les
régions qu’animent les nerfs atteints ; aux troisièmes se rattachent les
faits plus rares de névrite vraie dont la gravité est, à tous égards, plus
grande, et qui ont depuis longtemps été signalés avec toutes les consé¬
quences qu’ils peuvent entraîner, même les plus éloignées, ainsi qu’en
témoigne, par e.xemple, le fait suivant que C. Saucerotte rapportait à.la
Société anatomique, en 1827, et qui venait d’être observé à la Charité :
Un acteur gagna un rhumatisme pendant de longues répétitions aux¬
quelles il assista en hiver. Ce rhumatisme, qui rendait toute la cuisse
douloureuse, prit ensuite les formes d’une sciatique qui fut rebelle à tous
les moyens de traitement employés. La douleur persista pendant long¬
temps avec une grande intensité, puis survint une paralysie du membre
affecté, puis une paraplégie, avec rétention d’urine et des matières fé¬
cales. Le nerf sciatique fut trouvé rougeâtre et ramolli; on suivait les
mêmes altérations jusqu’à la moelle épinière, dont la partie inférieure
était dans un état de ramollissement inflammatoire non équivoque.
» Les localisations du rhumatisme sur les cordons nerveux peuvent pro¬
duire après une assez longue durée, ou dans les cas intenses, des lésions
trophiques plus ou moins considérables dans les parties gouvernées par
le nerf atteint (atrophie sciatique) ; il est tout à fait exceptionnel qu’elles
produisent des altérations capables d’atteindre d’emblée le pouvoir mo¬
teur du nerf, de produire la paralysie du mouvement. Les paralysies ner¬
veuses proprement dites ne sont pas des paralysies rhumatismales di¬
rectes, au vrai sens du mot; telle la paralysie du nerf radial, par exemple,
que Panas a bien montrée être une paralysie traumatique ; la paralysie
faciale qui dépend des conditions anatomiques particulières et non de la
nature de la lésion nerveuse du nerf facial, etc.; d’autres sont des para-
720 KERFS. — PATHOLOGIE MÉDICALE. — NÉVRITE DANS LES MAL. GÉN.
lysies musculaires dont l’origine n’est pas encore bien connue (rhuma¬
tisme deltoïdien). Nous verrons plus loin que l’hémiplégie et la paraplégie
rhumatismales sont infiniment moins communes qu’on ne l’a pensé,
et que lorsqu’elles dépendent réellement du rhumatisme, c’est presque
toujours secondairement et par voie indirecte. » (Besnier.)
Les mêmes considérations sont applicables à la névrite goutteuse. Dans
un précédent article, nous avons déjà signalé la fréquence des névralgies,
et en particulier de la sciatique chez les goutteux, en indiquant la
théorie pathogénique invoquée par Graves en pareil cas. Suivant lui
lorsque la goutte intéresse les nerfs elle donne lieu à une congestion
ou à une inflammation de nature spéciale; cette affection se traduit
par des paroxysmes de plus en plus fréquents, de plus en plus doulou¬
reux; puis, après quelques années, souvent même au bout de quelques
mois, la détermination morbide étend son domaine et gagne la moelle épi¬
nière où elle peut produire des modifications qui aboutissent au ramol¬
lissement et à la dégénérescence. Quelque ingénieuse que soit l’hypothèse
de Graves, elle n’a pas encore reçu la consécration des faits, et l’on peut se
demander si les névralgies goutteuses relèvent directement de l’altération
du sang par excès d’acide urique, ou bien si elles sont la conséquence
d’un travail inflammatoire qui occuperait soit la gaine des nerfs, soit les
enveloppes de la substance même de la moelle. D’après Garrod, les affec¬
tions goutteuses des nerfs dépendent très-pi’obablement de l’inflammation
de leur névrilème. Les diverses paralysies partielles observées chez les
goutteux doivent apparemment reconnaître, selon lui, une cause ana¬
logue. Eulenburg, tout en contestant la fréquence des affections goutteu¬
ses des nerfs, admet deux modalités différentes dans le processus patholo¬
gique ; tantôt elles relèveraient, à son sens, d’une inflammation véritable,
tantôt du dépôtd’urate de soude dans le tronc nerveux lui-même. Sans nier,
a ‘priori, la possibilité de cette dernière altération, nous devons recon¬
naître que les dépôts uratiques dans les viscères sont encore aujourd’hui
des raretés pathologiques. Cela tient peut-être à ce que l’attention n’a
pas encore été suffisamment attirée sur ce point, et à ce que les faits rappor¬
tés par les auteurs anciens sont rendus suspects par l’insuffisance même de
leurs connaissances chimiques.
D. — L’influence de la Syphilis dans l’étiologie de la névrite ne saurait être
méconnue, mais il est, au point de vue pathogénique, un certain nombre
de distinctions à établir : Les troncs nerveux, en effet, peuvent être affectés
primitivement par le fait d'une lésion qui porte sur une plus ou moins
grande partie de leur étendue, ou secondairement par suite de la compres¬
sion exercée par des altérations des organes de voisinage et des os tout
particulièrement. Lancereaux, dans son savant Traité de la syphilis, a consa¬
cré un intéressant chapitre aux affections syphilitiques des nerfs, et les faits
nombreux consignés dans les monographies de Lagneau, de Zambaco et de
Bertrand, témoignent de la fréquence de ces manifestations; mais dans la
majorité des cas cités par ces derniers auteurs le contrôle nécroscopique fait
défaut.
NERFS. — PATHOLOGIE MÉDICALE. — jNÉVRITE DANS LES INTOKICATIONS. 721
Les nerfs cérébraux sont le siège le plus habituel des localisations syphi¬
litiques, qui se montrent surtout à leur point d’émergence.
Plus rares sont les lésions des nerfs rachidiens. Le sciatique, en raison
sans doute de son volume et de sa vascularité, les cordons nerveux du
plexus brachial, tels sont par ordre de fréquence ceux de ces organes dont
les troubles ont pu être rattachés à la syphilis; mais les altérations dont ils
peuvent être le siège, dit Lancereaux, n’ont pas été, que je sache, vérifiées
par l’autopsie. Conformément à l’assertion émise par ce judicieux observa¬
teur, nous sommes disposé à admettre que les modifications anatomiques
des cordons nerveux intéressés sont de deux ordres, et se traduisent soit par
l’épaississement de la trame conjonctive (névrite interstitielle — hyperplasie
diffuse), soit par la présence de nodules, comparables auxnevromes, mais
qui en réalité ne sont que des tumeurs gommeuses. A la première caté¬
gorie de lésions appartiennent les faits observés par Todd, Bayle et Kerga-
radec, Meyer, Esmarch et Jessen.Dittrich, Virchow, etc... : le second groupe
d’altérations comprend un plus grand nombre de cas, parmi lesquels nous
nous bornerons à citer ceux de Portai, de Dixon et de Rayney.
Le miasme paludéen qui produit la fièvre intermittente peut causer,
comme on sait, des troubles morbides extrêmement variés. Les symptômes
nerveux et en particulier les névralgies, surtout celles de la cinquième
paire, sont de beaucoup les plus fréquents. Ces manifestations que certains
auteurs rattachent à un principe congestif, peuvent-elles aboutir à des
phlegmasies? En d’autres termes, existe-t-il une névrite liée à Yimpalu-
disme? Nous en avons vainement recherché des exemples et le seul fait qui
puisse trouver place ici est l’observation de perinévrite optique double avec
apoplexie rétinienne, relatée par notre très-honoré maître Gueneau de
Mussy, dans le premier volume de sa Clinique médicale (page 138). Le
prompt effet du traitement quinique, institué dans ce cas, nous semble
justifier l’opinion que l’éminent clinicien de l’Hôtel-Dieu avait émise sur
- la nature paludéenne de cette affection.
5" Névrite dans les intoxications. — En premier lieu, peut-elle déter¬
miner une névrite? Cette question est difficile à résoudre dans l’état
actuel de la science ; car il règne encore à ce sujet des théories con-
ti-adictoires. Les uns, comme Charcot, admettent une lésion périphérique
des nerfs radiaux dans la paralysie des extenseurs chez les saturnins {Cours
inédit de la Faculté, 1874) et pensent que cette paralysie, au point de vue
nosologique, doit êti’e rapprochée des paralysies faciales à frigore, en ce
sens que toutes les réactions électriques donnent des courbes analogues à
celles fournies par cette dernière. — La lésion nerveuse, dans cette sédui¬
sante hypothèse, tiendrait tous les phénomènes sous sa dépendance et
pourrait même rendre compte de la tumeur dorsale de la main que Charcot
et Hue-Mazelet n’hésitent pas à considérer comme une altération trophique
consécutive.
Les autres ont invoqué une lésion des muscles (Gusserow) relevant de
l’action directe du plomb ; d’autres plus récemment ont signalé des lésions
vasculaires (Hitzig, Kussmaul, Duroziez) ; enfin Raymond croit que la para-
722 NERES-.-.-— : pathologie médicale. — névrite dans les intoxications.
lysie est de cause médullaire et, suivant lui, l’atrophie musculaire serait,
consécutive à une lésion des cornes antérieures, semblable en cela aux
autres atrophies musculaires causées par une lésion centrale.
Notre collègue et ami J. Renaut, dans sa remarquable thèse d’agrégation,,
a passé successivement en revue toutes ces opinions opposées, en faisant
valoir tour à tour les arguments invoqués en faveur de chacune d’elles.
Sans admettre d’une façon exclusive et absolue la théorie défendue par
Charcot, nous ne pouvons passer sous silence les faits signalés par Westphal
et par Gombault, qui semblent militer puissamment en;faveur de cette doc¬
trine neuropathique. Ce dernier, dans une autopsie récente, a trouvé en
effet les nerfs des muscles très-altérés tandis que leurs racines étaient saines..
La lésion portant sur les nerfs radiaux était tout à fait identique à celle
qu’on observe dans le bout inférieur d’un nerf après sa section. Cet habile-
investigateur a en outre signalé, dans ce cas, une altération vasculaire, sur
laquelle du reste il ne s’explique pas ; mais il décrit en revanche très-nette¬
ment les altérations microscopiques de la névrite périphérique qu’il a con¬
statées à l’autopsie. « Un grand nombre de tubes, dit-il, considérablement
réduits de volume ne contiennent plus qu’une petite quantité de myéline
granuleuse et sont mélangés à des gaines complètement revenues sur elles-
mêmes, renfermant des séries de noyaux ovoïdes. Sur des coupes longitu¬
dinales, on ne rencontre, dans les portions les plus altérées, que quelques,
rares libres nerveuses demeurées saines, et la pi’éparation tout entière se-
colore vivement par la solution ammoniacale de carmin. Sur les coupes trans¬
versales, on peut se rendre un compte assez exact de la nature et de l’éten¬
due des lésions. On constate de cette façon une augmentation notable du
nombre de noyaux de tissu conjonctif intra-fasciculaire, et celte prolifération
nucléaire est surtout active au voisinage des vaisseaux, dont les parois ma¬
nifestement irritées ont augmenté d’épaisseur. Indépendamment de ces-
noyaux, on en rencontre un grand nombre d’autres qui appartiennent aux
éléments nerveux eux-mêmes. Accolés à la face interne de la gaine de-
Schwann, ils font saillie dans la cavité qu’elle limite et la remplissent par¬
fois complètement. Cependant, dans la plupart des tubes, le cylindre-axe-
est encore reconnaissable et demeure entouré d’une petite quantité de
myéline. Les lésions n’atteignent pas du reste au même degré tous les
faisceaux, et il n’esl pas très-rare d’en rencontrer qui soient complètement
indemnes. »
L’année suivante (1874), Westphal décrivit, dans un cas de paralysie
saturnine, une série de modifications des tubes nerveux du radial, donnant,
selon lui, la notion d’une affection primitive du nerf, et il conclut de ses-
obsei’vations microscopiques que, dans les cas de paralysie radiale satur¬
nine, il se produit d’abord une atrophie du nerf, suivie, quand le malade
guérit, d’une régénération des tubes nerveux.
Les altérations musculaires, à son sens, seraient consécutives et l’état de
la contractilité électro-musculaire viendrait à l’appui de son opinion.
Les troubles de la vue que l’on observe chez les saturnins sont sympto-
inatiques d’afi'eçtions variées ayant pour siège exclusif le système nerveux
NERFS. — PATHOLOGIE MÉDICALE. — NÉVRITE DANS LES INTO.KICATIONS. 723
central ou périphérique ; au nombre de ces altérations diverses, nous cite¬
rons l’inflammation simple ou atrophique du nerf optique observée par
Schweller et Hutchinson et que J. Renaut a soigneusement distinguée de la
fausse névrite et des altérations consécutives à l’albuminurie saturnine.
Malgré le petit nombre de névrites optiques observées jusqu’à ce jour dans
l’intoxication saturnine, les faits auxquels nous venons de faire allusion
nous paraissent suffisamment probants pour établir la réalité de cette
névrite toxique.
L'intoxication par la vapeur du charbon peut déterminer des troubles
nerveux périphériques que E. Leudet n’a pas hésité à rattacher à la névrite.
En se fondant sur l’examen clinique aussi bien que sur l’investigation ana¬
tomique, le savant médecin de Rouen termine son travail par les conclu¬
sions suivantes :
1“ L’asphyxie par la vapeur du charbon détermine des troubles dans
les nerfs périphériques;
2° Les nerfs moteurs, sensitifs et vaso-moteurs peuvent être affectés
isolément ou simultanément ;
3° Ces troubles périphériques donnent lieu, pendant la vie, aux sym¬
ptômes locaux de la névrite, douleur, tumeur simulant un phlegmon,
causant même un abcès ; dans les nerfs vaso-moteurs, à la rougeur et au
développement d’éruptions bulleuses et herpétiques que l’observation mo¬
derne a rattachées cliniquement et anatomiquement à des lésions des nerfs
vaso-moteurs ;
à» Les troubles nerveux périphériques peuvent apparaître immédiate¬
ment après l’asphyxie, se développer au bout de quelques jours ou même
récidiver, ce qui a lieu surtout pour les lésions des nerfs vaso-moteurs ;
5“ L’anatomie, pathologique a démontré une lésion dans un nerf
atteint. (Leudet, Archives, 1865, p. 529.)
Dans l’observation XXXV de son mémoire, Leudet put en effet constater
l'existence d’uue périnévrite du nerf sciatique droit ; de son côté. Rendu
dit avoir observé à l’hôpital Saint-Antoine, en 1870, un phlegmon de la
cuisse, consécutif à l’intoxication par la vapeur de charbon et qui était éga¬
lement accompagné de lésions apparentes du même nerf; mais en regard
de ces faits, il en est d’autres qui paraissent mettre hors de doute des
lésions centrales du système nerveux.
Laroche cite en effet, dans sa thèse, des exemples d’hémiplégie avec obtu¬
sion de la sensibilité dans tout le côté paralysé, persistant au bout de plu¬
sieurs semaines. Dans un cas, Rourdon a constaté l’existence d’une congestion
intense, étendue à tous les centres nerveux, lésions confirmatives des expé¬
riences de Cl. Bernard. De tous ces faits, il croit pouvoir conclure que la para¬
lysie est plutôt d’origine centrale, ainsi que les troubles de la sensibilité.
C’est là, comme on le voit, une question qui appelle de nouvelles recherches.
L'alcoolisme chronique, dans presque toutes ses formes, détermine des
troubles profonds de la sensibilité, parmi lesquels l’anesthésie prédomine.
Si, dans la majorité des cas, ces troubles de la sensibilité relèvent des
désordres matériels que l’alcool amène, à la longue, dans les centres ner-
72i NERFS. — pathologie médicale. — .névrite lépreuse.
veux, ils peuvent quelquefois aussi résulterde la lésion des nerfs eux-mêmes.
Notre excellent ami Magnan a démontré, en effet, chez les alcooliques,
l’existence de névrites interstitielles tout à fait analogues à la sclérose
des nerfs sensoriels ou périphériques qu’il a eu l’occasion d’observer au
début ou dans le cours de la paralysie générale.
Il est probable que des lésions analogues seront l’encontrées dans beau¬
coup d’autres variétés d’intoxication chronique, lorsqu’on portera une
attention plus rigoureuse dans l’examen des lésions anatomiques en
général et de l’état des nerfs en particulier; mais combien d’autopsies sont
encore aujourd’hui qualifiées de complètes, bien que les caractères macro¬
scopiques des nerfs ne soient même pas signalés! En l’absence de ces
données anatomiques qui pourraient être si fécondes, nous nous borne¬
rons à rapprocher des névrites d’origine toxique certains troubles moteurs
ou sensitifs signalés dans la pellagre et dans V ergotisme chronique, que l’on
lie peut encore faire figurer dans l’histoire générale de la névrite, vu l’in¬
suffisance de nos connaissances anatomo-pathologiques sur ce point. Nous
en dirons de même de Vacrodynie (voy. les articles Acrodi.nie, t. I, p. 377 ;
Ergotisme, t. XIII, et Pellagre).
« Tout en reconnaissant, dit Mougeot, l’obscurité qui enveloppe bien des
points de l’histoire de l’acrodynie, et en particulier son étiologie et son ana¬
tomie pathologique, nous voyons nettement que le principe morbide, quel
^gu’il soit, porte principalement son action sur le système nerveux. D’après les
r^ymptômes divers que nous avons vus résulter des troubles des nerfs péri¬
phériques, nous pensons pouvoir ici subordonner les affections cutanées à
iles modifications (inconnues, il est vrai, dans le cas particulier) du sys¬
tème nerveux. L’érythème, en effet, les éruptions vésiculaires, l’exagéra- ■
tion de la production de l’épiderme et du pigment, tout cela, nous l’avons
vu, est parfois un symptôme bien net et bien précis, soit des blessures des
iSroncs nerveux, soi! de la névrite, ou de maladies essentielles et indéler-
Tifinées. » (Mougeot, thèse, -1867.)
Périnévrite lépreuse. — Les premièi’es recherches de Danielssen et de
Boëclc, et celles jilus récentes de Virchow et de Berkmann, ont démonti’é
l’existence d’une véritable périnévrite dans la lèpre tuberculeuse ou élé-
phantiasis des Grecs; et cette altération nerveuse rendrait compte, suivant
eux, non-seulement de l’anesthésie cutanée, mais encore d’un certain
nombre de troubles de nutrition habituels dans cette maladie. Ces faits ont
rété vérifiés en France à plusieurs reprises par Ranvier, Carville, Grancher,
?oncet, et sont consignés dans l’intéressante thèse de Lamblin. Il n’est plus
permis aujourd'hui d’en suspecter l’exactitude; nous aurons bientôt l’occa¬
sion de revenir sur cette variété de névrite, qui représente, au point de vue
anatomo-pathologique, le type de la périnévrite chronique, ou mieux de
la névrite interstitielle proliférante.
Telles sont les principales espèces étiologiques de la névrite en général,
et, bien que leur nombre soit déjà considérable, tout porte à penser qu’il
se multipliera plus encore lorsque l’attention des nosologistes sera dirigée
plus spécialement vers ce point impoi’tant de la pathologie.
NERFS. — PATHOLOGIE MÉDICALE. — NÉVRITE. — ANATOMIE PATHOLOGIQUE. 725
Anatomie pathologique. — Les lésions anatomiques de la névrite trau¬
matique ayant été décrites dans l’article qui précède (voy. p. 632 et suiv.),
nous croyons préférable, pour éviter d’inutiles redites, d’insister plus pai-
ticulièrement sur les altérations que l’on peut considérer comme propres
et intrinsèques de la névrite spontanée dans sa modalité la plus fréquente,
c’est-à-dire dans sa forme chronique.
L’inflammation peut rester bornée au névrilème, c’est la périnévrite;
ou bien elle atteint les coi'dons nerveux. Deux variétés doivent ici être dis¬
tinguées, suivant la, localisation du processus : Si la trame conjonctive qui
sépare les tubes nerveux est primitivement atteinte, on dit alors que la
névrite est interstitielle; si l’inflammation porte sur les éléments nerveux
eux-mêmes, la névrite est appelée parenchymateuse; mais il est souvent
difficile de spécifier la véritable nature du travail phlegmasique, en l’ab¬
sence d’un examen microscopique suffisant.
D’autres fois, enfin, la phlegmasie est si intense et si étendue dans ses.
ravages, qu’il est impossible de préciser le siège initial du processus,
morbide.
Si l’inflammation des nerfs caractérisée par la congestion, par la con¬
gestion et par l’exsudation séreuse est fréquente, il n’en est plus de même-
de l’inflammation suppurative, que l’on peut considérer comme une rareté,
dans les faisceaux nerveux. La gaine lamelleuse, en effet, ainsi que le
font remarquer Cornil et Ranvier, forme à la diffusion du pus dans l’in¬
térieur de ces faisceaux une barrière à peu près infranchissable; aussi,
voit-on, compris dans un foyer en pleine suppuration, des nerfs dont le tissu
péri-fasciculaire est le siège d’hyperhémie, d’exsudation séreuse, et même
de suppuration diffuse, et qui ont conservé leurs propriétés. « Si l’on exa¬
mine au microscope les nerfs compris dans un foyer purulent, ajoutent
ces savants observateurs, ce n’est pas sans un certain étonnement que l’on
y trouve des tubes nerveux normaux. La résistance des nerfs à la diffusion
du pus dans leurs faisceaux est liée d’une part à la gaîne lamelleuse,
d’autre part aux nombreuses anastomoses des vaisseaux soit dans le tissu
conjonctif péri-fasciculaire, soit dans le tissu conjonctif intra-fasciculaire ;
ainsi se trouve assurée l’indépendance de la circulation.
Cette indépendance peut être démontrée par l’expérience. En effet, il est
possible de dénuder et de séparer le nerf sciatique dans toute son étendue,
chez un animal vivant, sans que les fonctions du nerf en soient troublées-
et sans qu’il survienne d’accidents, si toutefois on s’est mis à l’abri d’une
inflammation suppurative intense.
Par une expérience analogue, il est possible de prouver la résistance de
la gaîne lamelleuse à la suppuration : lorsqu’après avoir dénudé le nerf
sciatique, on répand dans la plaie du vermillon délayé dans l’eau, les glo¬
bules de pus se chargent de gi'anulations colorées et les transportent dans-
diverses directions ; mais jamais les globules purulents porteurs de ver¬
millon ne traversent la gaîne lamelleuse et ne viennent se fixer entre les
ubes nerveux. 11 n’en est plus de même si la gaîne a été déchirée ;
exemple, si on a placé un fil à travers le nerf, les globules chargés de gra-
726 NERFS. — pathologie médicale. — névrite. — anatomie pathologique.
nulations trouvent alors une voie ouverte et gagnent le tissu conjonctif
intra-fasciculaire.
Les inflammations de longue durée et les néoplasmes à développe¬
ment continu ont sur les nerfs une action bien plus grande : la néofor¬
mation cel lulaire qui caractérise leur évolution, se poursuivant dans le
tissu conjonctif péri-fasciculaire et enti’e les lames de la gaine lamel-
leuse des faisceaux nerveux, les écarte, comprime ces faisceaux, et les
tubes nerveux subissent au-dessous du point altéré une série de transfor¬
mations que l’on observe dans le bout périphérique du nerf sectionné
(Cornil et Ranvier).
Ces données expérimentales, jointes aux faits intéressants fournis par les
lésions traumatiques des nerfs, constituent de précieuses acquisitions, mais
n’épuisent pas le sujet, et, malgré les nombreuses lacunes que présente
encore aujourd’hui l’étude anatomo-pathologique de la névrite spontanée, il
est un certain nombre de détails histologiques que nous ne pouvons passer
sous silence.
Mais d’abord il importe de faire remarquer que la simple hyperhémie qui
se produit dans la gaine du nerf ou bien les extravasations sanguines puncti¬
formes ou striées dont elle peut être le siège ne constituent pas une preuve
suffisante d’inflammation.
Les épanchements sanguins supposent presque toujours une congestion
préalable et simultanée, qui est venue augmenter à la fois la masse san¬
guine locale et les chances de rupture. Ils sont le plus souvent très-
minimes, mais multipliés, en un mot, miliaires. Exceptionnellement, ils
forment des accumulations plus considérables. L’œdème est, plus que les
hémorrhagies encore, la conséquence de la congestion. Ou bien celle-ci est
active, et l’augmentation de la tension sanguine donne lieu à une exhala¬
tion séreuse qui naît sur place et reste limitée aux nerfs, dont elle refoule
les éléments ; ou bien il e.xiste une gêne générale de la circulation, et les
nerfs prennent part, au même titre que les autres tissus, à la transsudation
séreuse qui en résulte. Dans ce cas, une véritable dissection des tubes ner¬
veux peut en être la conséquence.
Mais à côté de cette congestion hémorrhagipare et hydropigène vient se
placer l’hyperhémie phlegmasique. qui rend compte des altérations initiales
observées dans la névrite aiguë : rougeur, ecchymoses ponctuées, exsuda¬
tion séreuse ou séro-fibrineuse épanchée dans le né\Tilème seulement, ou
dans les interstices des tubes nerveux; d’où l’augmentation de volume, et
parfois même un ramollissement proportionnel à l’abondance de cette
exsudation.
Gendrin, dans son remarquable Traité des inflammations, avait déjà, dès
'1826, décrit les lésions macroscopiques de la névrite d’une façon tellement
saisissante que, jusqu’à ces deimiers temps, on n’avait rien trouvé à ajouter
au tableau fidèle qu’il en avait tracé; il avait, en effet, distingué trois'
modalités différentes de l’inflammation des nerfs, subordonnées à l’intensité
du processus.
1“ L’inflammation aiguë des nerfs, d’une intensité moyenne, se recon-
NERFS. — PATHOLOGIE MÉDICALE. — NÉVRITE. — ANATOMIE PATHOLOGiQUE. T27
naît, suivant cet éminent anatomo-pathologiste, aux caractères suivants :
Le nerf est d’un rouge vif; il est tuméfié ; ses filets sont plus écartés les uns
■des autres que dans l’état sain. Le névrilème présente une injection vascu¬
laire d’autant plus serrée que l’on est plus près du foyer de la phlegmasie.
On distingue cependant toujours, dit-il, même dans l’endroit où la rougeur
est la plus grande, un réseau vasculaire serré, que l’on retrouve par la dis¬
section jusque sur les filets qui forment le centre du cordon nerveux. En
■examinant à la loupe ce l’éseau vasculaire naturellement injecté, on voit
une multitude de filets capillaires qui unissent transversalement les capil-
■laires principaux qui suivent la direction du nerf, soit en rétrogradant,
soit en se dirigeant vers sa- terminaison. Aucune injection artificielle ne
peut, dans l’état sain, mettre en évidence ces capillaires transversaux. Le
tissu cellulaire interstitiel des cordons nerveux est lui-même fort injecté et
très-inliltré de sérosité.
A ce degré de l’inflammation, la pulpe nerveuse ne présente encore au¬
cune altération apercevable : les filets nerveux ne semWent pas augmentés
d’épaisseur ; ils paraissent dans l’état physiologique.
2° Quand l’inflammation d’un nerf a acquis plus d’intensité, le cordon
nerveux est d’un rouge uniforme , brunâtre ou violet ; du sang pur est
extravasé ou infiltré dans le névrilème. Le cordon nerveux gonflé paraît
homogène dans sa texture et d’une moins grande densité que dans l’état
sain ; on ne distingue plus le réseau vasculaire injecté que sur les limites
ùe la phlegmasie. Le nerf, en cet état, se déchire presque aussi facilement
en travers qu’en long ; c’est un tissu spongieux, rouge, qui ressemble à
un cordon de tissu cellulaire enflammé. Par une section transversale, on
ne distingue la pulpe qu’à une matière rouge demi-liquide qui forme des
points dans l’épaisseur du cordon nerveux.
Aux limites de l'inflammation, on remarque facilement que la pulpe
nerveuse est rouge et comme ramollie ; il y a des filets qui semblent rem¬
plis de sang. En s’éloignant de l’inflammation jusqu’aux points où l’injec¬
tion vasculaire est très-légère, le nerf paraît comme disséqué, les filets semblent
séparés les uns des autres par une sérosité assez abondante : on remarque
aussi la disparition complète des vésicules adipeuses dans le tissu cellu¬
laire qui environne le nerf ou qui pénètre dans son épaisseur.
Dans le premier stade, la T’ésolution du processus est encore pos¬
sible, l'hyperhémie disparaît, les éléments émigrés sont éliminés ou
subissent la dégénérescence graisseuse, l’exsudât séreux est résorbé, les
fibres plus ou moins altérées se régénèrent et le nerf revient ainsi peuà
peu à l’état normal. Mais il est plus fréquent d’observer le passage à l’état
chronique.
3“ Dans cette névrite chronique, qui survient souvent d’emblée, oi,i
observe surtout la tendance à la néoplasie conjonctive, à l’induration, eii
un mot, à la sclérose. Cette néoplasie conjonctive épaissit le névrilème et
ses prolongements, et produit, comme toutes les scléroses interstitielles,
l’atrophie secondaire de l’élément parenchymateux. — Ce dernier dis¬
paraît quelquefois par résorption, et le nerf est transformé de la sorte
728 NERFS. — pathologie médicale. — névrite. — anatomie pathologique.
en lin simple cordon de tissu conjonctif, friable, grisâtre, souvent pig¬
menté, adhérant intimement aux tissus voisins. On ne peut distinguer la
gaine du nerf lui-même. Ces deux éléments confondus forment une masse
d’apparence conjonctive dans laquelle on ne trouve plus traces de fibres
nerveuses, ou, du moins, on n’observe que quelques tubes nen'eux en voie
de dégénérescence ou de l’éparation.
r Périnévrite. — Névrite interstitielle. — Souvent l’épaississement et les
adhérences n’intéressent que les couches externes du nerf qui, quoique
comprimé, se meut cependant dans sa gaine ; exceptionnellement, la pi'o-
lifération du névrilème peut aboutir à la formation de petites plaques sclé¬
reuses ou cartilagineuses. Le fait a été observé, entre autres, par -Mayo,
sur des racines rachidiennes. Exceptionnellement aussi, ce travail de pro¬
lifération conjonctive peut rester limité à un point et prendre là des pro¬
portions considérables. Il en résulte la production de petites tumeurs
(fibromes ou myxomes), confondues à tort avec d’autres néoplasies très-
différentes connues sous le nom générique de néiTomes (Poincaré).
Lorsque la sclérose a une marche très-lente, elle peut respecter les tubes
nerveux, parce que ceux-ci, n’étant point surpris par un développement trop
rapide de leur contenant, échappent à la compression. Ce fait se renconti’e
surtout chez les malades atteints d’une hémiplégie ancienne. Charcot et
Cornil ont vu ainsi le nerf médian du côté malade offrant un volume
deux fois plus considérable que celui du côté sain, sans la plus légère alté¬
ration des tubes nerveux. Dans certains cas, la prolifération cellulaire du
névrilème et du périnèvre est si active, qu’elle forme une gangue scléreuse
additionnée de travées conjonctives épaisses qui emprisonnent, enserrent
et étouffent, pour ainsi dire, les tubes nerveux et ceux-ci ne tardent pas
à subir la dégénérescence granulo-graisseuse. Telle est la névrite intersti¬
tielle proliférante, décrite par Tirchovv; telle est aussi la périnévrite
lépreuse, dont nous allons tracer les caractères, d’après la description de
Lamblin.
Dans la lèpre tuberculeuse, les nerfs cutanés et sous-cutanés sont épais¬
sis : cette altération siège dans leur gaine protectrice. Pendant la vie, cette
modification peut être constatée par le toucher sur les nerfs très-superfi¬
ciels, aussi bien quand le lépreux porte des nodosités tuberculeuses que
quand il en est exempt et n’a encore que de l’anesthésie.
C’est une sclérose pure ou une périnévrite chronique, caractérisée
par une prolifération du tissu conjonctif nouveau, qui siège dans l’inter¬
valle des tubes nerveux et dans le névrilème considérablement épaissi. Les
vaisseaux sont plus volumineux et à parois plus épaisses, entourés d’une
prolifération cellulaire analogue à celle qui environne les tubes nerveux
ou les nerfs eux-mêmes. Dans la peau, on aperçoit aussi un épaississenaent
de la gaine névrilématique des petits filets nerveux qui tombent sous le
champ du microscope. (Lamblin, p. 58).
La coloration des nerfs atteints présente de nombreux changements :
tantôt la teinte blanche passe peu à peu au gris, tantôt elle tire sur le
brun, quelquefois même elle est noirâtre. — D’autres fois, le nerf devient
NERFS. — PATHOLOGIE MÉDICALE. — NÉVRITE. — ANATOMIE PATHOLOGIQUE. 729
plus compacte et môme dur. A la coupe, la partie interne paraît plus ho¬
mogène qu’à l’état normal.
A l’e.vamen microscopique, on voit déjà, à un faible grossi ssenaent,
les principales altérations : le tissu connectif lâche (gaine extérieure des
nerfs) qui renferme plusieurs faisceaux réunis, n’est presque pas modifié ;
c’est tout au plus si les vaisseaux qui y sont contenus ont des parois
épaissies. La gàîne propre des nerfs (névrilème) est habituellement alté¬
rée ; cependant les cas particuliers varient, car les modifications sont quel¬
quefois très-insignifiantes, et d’autres fois le névrilème est transformé en
une masse très-dure, calleuse, épaisse. Les modifications les plus impor¬
tantes se trouvent plus profondément dans les cloisons intérieures des
faisceaux nerveux et dans la substance interstitielle proprement dite des
nerfs (périnèvre). Elles commencent souvent immédiatement au-dessous
du névrilème, où se trouve déposée une masse qui réfracte plus fortement
la lumière, et elles se continuent de là dans les plus grandes cloisons qui
décomposent les faisceaux nerveux en une série de faisceaux plus petits.
Quand on examine à un grossissement plus fort, on voit de suite,
que la masse foncée qui remplit ces parties se compose d’un amas très-
épais de cellules et que cet amas n’est pas seulement dans la direction
des cloisons plus grandes du tissu connectif, mais partout entre les
fibres primitives isolées des nerfs, qu’elles ombragent et qu’elles envelop¬
pent. Il en résulte une image très-nette, chaque fibre nerveuse formant,
pour ainsi dire, une maille, au centre de laquelle se trouve le cylin¬
dre axile, et autour de laquelle est disposé le réseau des cellules lépreuses.
Quand l’affection était de plus ancienne date, Virchow a observé deux mo¬
difications principales : 1“ Une métamorphose graisseuse très-prononcée,
provenant des cellules lépreuses et conduisant à la production de grandes
cellules granuleuses (Danielssen) ; 2° Une atrophie complète des fibres ner¬
veuses primitives. On comprend que la cessation de la fonction des fibres
nerveuses affectées marche parallèlement avec leur destruction progres¬
sive. « Ce qui peut paraître sm-prenant, dit Virchow, c’est que la sensibi¬
lité se trouve tellement atteinte, que l’on ait désigné par là le nom de l’es¬
pèce. Contrairement à cela, je dois remai’quer qu’il se présente aussi des
paralysies des nerfs moteurs. (C.-W. Bœck), et que, dans certains cas, elles
prédominent. » (Virchow, t. 11, p. 514-516.)
Tels sont les caractères anatomo-pathologiques assignés à la périnévrite
lépreuse qui représente un des types les mieux étudiés de la névrite inter¬
stitielle proliférante. A la lèpre nerveuse se rattache une série très-impor¬
tante de symptômes bien décrits par Lamblin et dont l’étude détaillée a
été faite dans un précédent article (voy. Lèpre, t. XX, p. 368).
2° Névrite parenchymateuse. — La description de Virchow ne s’applique
qu’à la névrite interstitielle, c’est-à-dire à l’inflammation du tissu connectif
qui entre dans la composition des troncs nerveux; mais la phlegmasie ne
peut-elle pas aussi atteindre les éléments nerveux eux-mêmes? De même
qu’il existe des myélites parenchymateuses affectant primitivement les
cellules médullaires , de même semble-t-il rationnel d’admettre une
730 NERFS. — p.\thoi.ogie médicale. — névrite. — .an.atomie pathologique.
inflammation directe et parenchymateuse des nerfs. Cette question, née
pour ainsi dire d’hier, a été sérieusement examinée depuis les recher¬
ches histologiques de lîanvier, d’Axel Key, de Neumann, d’Eichorst et de
Vulpian. C’est en s’appuyant sur la coexistence de la prolifération des
cellules propres à chaque segment interannulaire et d’un fragment
destructif de l’élément spécial du tube nerveux (cylindre-axe) que notre
savant maître Charcot s’est élevé à la conception de la névrite parenchy¬
mateuse aiguë. Il a montré, par une heureuse comparaison, combien est
grande l’analogie entre l’inflammation aiguë de l’élément musculaire et
celle de l’élément nerveux, et par cela même a justifié l’emploi du mot
névrite pour caractériser l’altération dont il s’agit. Un de ses dignes élèves,
Pierret, a récemment étudié et très-exactement décrit les lésions propres
à la névrite parenchymateuse ; aussi ne saurions nous mieux faire que
d’emprunter à son intéressant travail les lignes qui vont suivre.
L’examen des nerfs a été fait suivant le procédé employé par Ranvier,
c’est-à-dire que les nerfs, aussitôt enlevés, ont été placés dans une
solution d’acide osmique au 1/100, puis coloriés par le picro-carminate
d’ammoniaque. Ce procédé a permis à Pierret de constater l’existence
d’une névrite parenchymateuse très-nettement caractérisée ;
« A côté de tubes nerveux sains ou dans lesquels les cellules intra-
tubulaires présentent seulement une tuméfaction légère, on trouve des
tubes gonflés et d’aspect moniliformes. Les gaines de Schwann sont
absolument l’emplies de noyaux entourés seulement d’une très-faible
quantité de protoplasma, d’autres contiennent en même temps des débris
de myéline, sous la forme de blocs plus ou moins gros, et des granulations
graisseuses. Lecylindre-axea disparu. Les cellules plates de l’endonèvre sont
un peu tuméfiées et quelques-unes sont remplies de granulations grais¬
seuses. Quant au périnèvre, il ne paraît pas avoir beaucoup participé à
l’inflammation. »
Il est donc bien établi, comme le démontre le fait observé jiar Pierret,
que l’inflammation aigüe du tube nerveux est une affection caractérisée
anatomiquement par la destruction rapide du cylindre-axe, la disparition
de la myéline et surtout le pi’olifération des cellules qui existent norma¬
lement à l’intérieur de la gaîne de Schwann.
Déjà, dès 1871, Pierret avait observé des lésions analogues chez un
cochon d’Inde auquel le professeur Brown Séquard avait fait subir une
section de la moelle. Le jeune investigateur constata en effet, dans ce cas,
l’exisience d’une méningo-myélite accompagnée de névrite. Cette dernière
était caractérisée par la destruction des cylindres-axes, la tuméfaction des
fibres et l’apparition de nombreux noyaux dans l’intérieur des gaines de
Schwann. L’analogie de ces deux observations anatomo-pathologiques se
complète par la comparaison de l’état des muscles qui, dans les deux cas,
présentaient les caractères les moins douteux d’une myosite parenchyma¬
teuse. A ces deux premiers faits, nous pouvons en ajouter un troisième,
également relaté par Pierret et qui a trait à une femme morte dans le
service du professeur Charcot. Cette malade éprouvait des douleurs atroces
^’ERFS. — PATHOLOGIE MÉDICALE. — NÉVRITE. — SYMPTOMES. 731
dans toute la région animée par la branche occipitale d’Arnold. L’examen
nécroscopique fit constater, outre une véritable, inflammation des muscles
auxquels ce nerf fournit des rameaux, une névrite des plus réelles qui
trouvait sa raison d'être dans la compression exercée sur le nerf par les
vertèbres malades.
Cette observation constitue un exemple certain de névrite parenchy¬
mateuse, anatomiquement constatée chez l’être humain, et ce seul fait suffit
déjà à démontrer l’existence de cette modalité pathologique, dont la rareté
■est plus apparente que réelle ; car jusqu’ici le contrôle anatomique a été,
en pareils cas, insuffisant ou nul, et tout nous porte à supposer que, dans
un très-bref délai, les observations ultérieures en établiront la fréquence.
Sy.mptômes. — La diversité des attributions fonctionnelles des nerfs
explique à la fois la multiplicité des symptômes observés et la difficulté
d’une description générale applicable à tous les cas de névrite. Un autre
élément vient encore compliquer le problème pathologique et le rendre
parfois même presque insoluble : c’est l’absence de symptômes suffisam¬
ment caractéristique, permettant d’établir et d’affirmer la réalité d’une
inflammation des troncs ou des filets nerveux. On a mis, en effet, sur le
compte de la névrite les phénomènes les plus divers ; notamment à
l’époque où la doctrine de Broussais régnait en souveraine, la plupart des
souffrances ressenties dans un organe étaient rapportées à l’inflammation
des nerfs; elméme encore aujourd’hui, le clinicien le plus expérimenté se
trouve souvent dans l’embarras pour poser un diagnostic certain. Que de
fois n’avons-nous pas vu nos maîtres eu-x-mêmes hésiter à prononcer le
nom de névrite en face des douleurs les plus cruelles chez des malades
réputés atteints de névralgies ?
Une étude collective des symptômes de la névrite est difficile, je le
répète, en raison de la dilîérence de fonction physiologique propre à
chacun des organes affectés, fl en est, en effet, dont l’altération amène
presque invariablement des troubles de la motilité ; d’autres, au contraire,
dont l’inflammation se traduit de préférence par des phénomènes doulou¬
reux ; d’autres, enfin, qui déterminent des troubles sensoriels. Bref, la diver¬
sité même de l’expression symptomatique échappe à toute tentative de
généralisation ou de synthèse.
A l’exemple de Nothnagel, qui a récemment publié un très-intéressant
mémoire sur ce sujet, nous aurons à étudier la névrite localisée : 1° dans
les nerfs sensitif s : dans les nerfs moteurs; 3° dans les n&ch mixtes,
renvoyant le lecteur aux articles spéciaux pour la connaissance des inflam¬
mations de chaque nerf en particulier {voy. les articles Diaphragme,
F.ace, Intercostal, Ocülo-moteur, Olfaction, Oreille, Sciatiqüe, Vaso-
MOTEDR, etc...).
1“ Névrite des nerfs sensitifs. — Bouillaud, l’un des premiers, a décrit
isolément les phlegmasies des filets sensitifs que l’on pourrait, dit-il, natu¬
rellement diviser en deux groupes, sous les noms de névrite des nerfs sen¬
sitifs extérieurs ou cutanés et de névrite des nerfs sensitifs intérieurs.
Comme toutes les névrites, elles peuvent exister concurremment avec une
732 NERFS. — PATHOLOGIE MÉDIC.ALE. — NÉVRITE. — .SYMPTOMES
phlegmasie des tissus OÙ se ramifient les nerfs qu’elles intéressent; elles
sont alors secondaires ou symptomatiques, ou bien elles se montrent isolées
et primitives. L’éminent professeur insiste avec soin sur cette coïncidence
des névrites ou irritations nerveuses continues avec les phlegmasies des
divei’s organes doués de nerfs sensitifs. Cette irritation est pour lui la cause
réelle, essentielle de la douleur qui accompagne ce genre de phlegmasie.
La douleur est en effet le premier et le plus important des phénomènes
auxquels donne lieu l’irritation phlegmasique des nerfs sensitifs. Le même
symptôme accompagne aussi l’irritation simple ou la névralgie des mêmes
filets nerveux. Peut-on trouver dans, les caractères de la douleur dans la
névrite des éléments suffisants pour en éclairer le diagnostic ou pour en
affirmer l’existence ?
Notre excellent collègue et ami Cartaz qui a, dans un récent travail, fait
une remarquable étude des névralgies envisagées au point de vue de la
sensibilité récurrente, admet qu’il y a entre ces deux affections une rela¬
tion plus intime et plus fréquente qu’on ne le suppose ; en dehors des cas
de névrite aiguë qui sont accompagnés de symptômes locaux et généraux
avec fièvre, il est impossible, dit-il, dans certaines circonstances, d’établir
une différence tranchée. La douleur continue et sans paroxysme est cer--
tainement un bon signe lorsqu’elle existe ; mais il n’est pas e.xtrêniement
rare d’observer de véritables névrites qui provoquent des douleurs exacer¬
bantes constituant positivement des accès. D’un autre côté, cette même
douleur continue se voit aussi dans les névralgies d’origine intra-crânienne ;
il est vrai qu’il y a d’autres signes, mais le phénomène spécial de la dou¬
leur ne peut pas être considéré comme pathognomonique de la névrite dans
les formes suhaiguës ou chroniques.
On a également avancé que dans la névrite le simple contact est impa¬
tiemment supporté et correspond au point du nerf enflammé ; mais il n’y
a là rien de bien caractéristique, car, dans les névralgies, on trouve sou¬
vent un fait analogue. Ainsi, dans la névralgie trifaciale, il est fréquent
de voir un contact léger, le moindre frôlement déterminer des douleurs
ati'oces (Cartaz).
Tout en nous associant pleinement à ces vues, dont nul ne saurait mé¬
connaître la justesse, nous renvoyons le lecteur à l’article Névralgies, où
les caractères distinctifs de ces deux affections se trouvent longuement
exposés.
Pour l’instant, bornons-nous à constater que les douleurs dans la névrite
suivent le trajet du nerf enflammé et s’étendent jusque dans ses ramifications
périphériques ; que d’autres fois, au contraire, elles semblent suivre une
voie récurrente et centripète ; qu’elles sont exaspérées par la pression, alors
même que celle-ci ne porte point sur le point enflammé. Dans la névrite
aiguë, la douleur est déchirante, lancinante ou gravative et généralement
continue ; cependant elle peut présenter des rémissions et des exacerba¬
tions, mais presque jamais d’intermittence réelle, point de cessation
absolue. Les paroxysmes ont rarement lieu pendant le jour et se montrent
de préférence vers le soir ou dans la nuit.
NERFS. — PATHOLOGIE MÉDICALE. -- NÉVRITE. — SY.MPTOMES. 733
La cause la plus insignifiante suffit souvent pour les faire naître et
exaspérer au plus haut point la douleur. Sans parler du simple frôlement
ou de la pression même la plus légère sur le trajet du nerf malade, une
exacerbation douloureuse est presque inévitablement produite par un
mouvement quelconque imprimé à la partie qui dessert le tronc nerveux
enflammé, par les quintes de toux, les efforts, par l’impression du froid ou
par toute autre cause extérieure.
Chez les sujets impressionnables et chez les femmes nerveuses notam¬
ment, la douleur peut occasionner une agitation extrême, parfois même
du délire ou des accidents hystériformes.
Dans la névrite chronique, les douleurs sont beaucoup moins violentes,
mais pi’ésentent, en général, une certaine continuité avec ou sans exacer¬
bations.
Nothnagel, dans son intéressant travail auquel nous avons déjà fait
d’assez nombreux emprunts, rapporte le fait d’une jeune fille de vingt-
deux ans, de constitution robuste et bien portante auparavant, qui fut
prise sans cause connue d’une sciatique gauche. Les douleurs étaient
paroxystiques et irradiaient de la région ti’ochantérienne le long du nerf
sciatique jusqu’au pied, par voie centrifuge. Mais durant les rémissions
même les plus complètes en apparence, elle ressentait une douleur spon¬
tanée et continue en un point circonscrit au niveau et en arrière du grand
trochanter gauche. Cette région limitée restait toujours sensible à la
pression, môme dans les intervalles, et c’est en ce point précis que la
douleur avait siégé dès le début de la maladie. L’examen le plus minutieux
ne fit découvrir ni périostite ni aucune autre lésion locale qui aurait pu
comprimer le nerf sciatique. Les médications les plus diverses, mises en
œuvre durant huit mois, étant restées sans effet, on eut recours à une
application de quatre sangsues loco dolenti : la douleur s’apaisa bientôt
et la malade, encouragée par ce premier et favorable résultat, redemanda
l’emploi du même moyen ; vingt sangsues furent mises sur le point dou¬
loureux et amenèrent la guérison radicale.
Quoique l’on ne puisse tirer de ce cas, incomplètement observé, aucune
conclusion rigoureuse, néanmoins l’idée d’une névrite circonscrite ou
plutôt d’une périnévrite semble, dans l’espèce, assez probable; et en admet¬
tant ces prémisses, on peut aisément déduii’e cette proposition formulée
par Nothnagel, à savoir; que dans une névrite circonscrite, il y a des
paroxysmes névralgiques sur tout le trajet du nerf avec des périodes de
rémission complète en apparence, mais durant lesquelles la douleur conti¬
nue persiste au niveau du point enflammé.
Un peu plus lard, lorsque la lésion compromet la conductibilité, les
excitations périphériques n’ont plus d’effet sur la douleur ; loin de là, la
sensibilité tactile s’émousse gi’aduellernent, puis elle disparaît et s’éteint
quoique la douleur spontanée persiste ; c’est une des formes de l’anesthésie
douloureuse : l’interruption de la conductibilité empêche l’arrivée à l’encé¬
phale des impressions portées sur le nerf au-dessous du point malade, de
là l’anesthésie ; mais au-dessus de ce point, les voies de transmission sont
734 NERFS. — pathologie médicale. — névrite. — symptômes.
libres et le cerveau perçoit la sensation anormale pi’ovoquée par le travail
pathologique; de là, la persistance de la douleur. Ce complexus de phéno¬
mènes est passager; si l’inflammation guérit, l’anesthésie et la douleur
disparaissent en même temps ; si la lésion aboutit à la désorganisation du
nerf, l’anesthésie est permanente, mais la douleur cesse avec la phase
irritative du processus (Jaccoud).
L’analyse des observations de névrite vraie des nerfs sensitifs ou mixtes
nous apprend que l’on peut de bonne heure déjà constater une diminution
de Insensibilité cutanée, dans le territoire desservi par le tronc aflècté, en
même temps que de violentes douleurs spontanées ou provoquées par la
pression ; c’est notamment ce qui a lieu dans le zona pendant la durée de
l’éruption spéciale.
Notre collègue et ami Rendu a fait à cet égard des recherches pleines
d’intérêt. Dans bon nombre de cas de zona, il a en effet rencontré à peu
près constamment, au milieu des douleurs hyperesthésiques, des points
totalement ou presque totalement insensibles. Ces localisations singulières
n’ont pas de siège précis : suivant lui, on les rencontre aussi bien en dehors
de la zone de l’éruption qu’au milieu des groupes herpétiques ; en un mot,
il est impossible de les rattacher à la circonscription des branches nerveuses
bien définies. « Toutefois, ce qui me fait croire, ajoute- t-il, qu’il se produit
dans l’intimité des filets du nerf des modifications profondes, c’est qu’il
reste souvent, au niveau des cicatrices du zona, une anesthésie et une
analgésie à jamais permanente. J’ai cité à cet égard l’observation curieuse
d’un inürmierà l’hôpital Saint-Louis qui eut un zona du plexus cervical
en 1873; je Tai revu à la fin de l’année 187/i, et chez lui, l’insensibilité était
aussi prononcée que le premier jour. Damaschino a observé un fait
absolument identique. C’est là d’ailleurs ce que l’on observe fréquemment
dans les zonas symptomatiques, et Charcot a signalé ces plaques d’anes¬
thésie circonscrite qui se développent avec ou sans éruption cutanée, dans
les périodes avancées de la paraplégie douloureuse des cancéreux. »
L’état de la sensibilité cutanée après une attaque de zona ophthalmique
fournit également des renseignements fort intéressants. Ainsi qu’Hut-
chinson et plus récemment .4. Hybord l’ont parfaitement indiqué, la sen¬
sibilité tactile peut être diminuée ou abolie complètement ; cette modifica¬
tion de la sensibilité est limitée habituellement au territoire des nerfs sur
le trajet desquels s’est développée l’éruption. Dans le premier cas, les ma¬
lades s'e plaignent souvent d’une sensation d’engourdissement de la région, et
suivant l’expression d’Hutchinson, leur peau leur semble engourdie et roide
comme du parchemin. L’anesthésie complète peut être quelquefois accom¬
pagnée d’analgésie et de thermo-paralysie. Nous avons pour notre part eu
l’occasion de constater deux fois la perte de la sensibilité, dans tous ses
modes, chez deux malades atteintes de zona frontal, et cette anesthésie totale
persista deux mois après la disparition de l’éruption.
L’anesthésie liée au zona ophthalmique ou autre présente deux formes
distinctes: tantôt elle existe seule, sans aucune douleur ; tantôt,
au contraire, elle coexiste avec des phénomènes douloureux, spon-
NERFS. — PATHOLOGIE MÉDICALE. — NÉVRITE. — SY.MPTOMES. 735
tanés, continus ou intermittents ; elle revêt alors cette forme spé¬
ciale connue sous le nom d'anesthésie douloureuse, dont nous avons pré-
demment fait mention, que Léon Hubert- Valleroux a si heureusement décrite
dans sa thèse inaugurale (1870). L’anesthésie se trouve combinée avec le
symptôme douleur quand la conductibilité des tubes nerveux est déjà
compromise dans leur portion périphérique, alors qu’au-dessus l’inflam¬
mation moins avancée ne fait que les rendre plus excitables. A quel mo¬
ment cette perversion de la sensibilité cutanée apparaît- elle? L’insuffisance
des renseignements fournis à cet égard par les observateurs ne permet pas
de répondre encore à cette question avec exactitude, mais il ne paraît pas
impossible que la diminution de la sensibilité cutanée puisse exister quel¬
quefois pendant l’éruption de zona ; ce fait a d’ailleurs été constaté par Cohn,
Jacksch, Kocks et Sæmisch. — De son côté, Notlmagel attache une grande
importance à l’apparition précoce de l’anesthésie dans le cours de la
névrite. ,,
Ces mêmes ti’oubles de la sensibilité se retrouvent dans la périnévrite
lépreuse et reconnaissent une origine analogue. Les papilles nerveuses se
détruisent ou sont étouffées, d’où résulte l’anesthésie cutanée qui est un des
caractères les plus importants de l’éléphantiasis des Grecs. D’un autre
côté, le tronc du nerf est altéré, de telle sorte que chacun des tubes nerveux
est comprimé ou détruit par le tissu conjonctif de nouŸelle formation. Ce
fait aide à comprendre les sensations de fourmillements ou de picotements,
ainsi qne l’exagération de la sensibilité à la pression dont se plaignent la
plupart des lépreux.
Rendu, qui a tracé en quelques lignes une excellente description de cette
anesthésie spéciale, se demande si, toutes les fois que l’on trouve des
plaques d’anesthésie dans la lèpre, il existe bien véritablement une infil¬
tration de tissu morbide dans les nerfs afférents à la région, et si parfois
les troubles sensitifs constatés dans cette maladie ne seraient pas dus .à
une cause centrale. « Il y aurait, dit-il, certainement à cet égard de nou¬
velles recherches à faire, car on trouve signalées des observations où l’in¬
sensibilité était presque générale dès les premières péi’iodes de la maladie;
et d’autre part, j’ai pu vérifier par moi-même que, sur les excroissances
de la lèpre tuberculeuse (où bien certainement il existe une infiltration de
tissu morbide qui devrait, ce semble, altérer la nutrition des nerfs cutanés),
la sensibilité persiste souvent comme à l’état normal. Il y a donc là quel¬
ques anomalies peu explicables. Pour le moment, il faut s’en tenir à ce
qui a été vérifié et admettre, avec la plupart des auteurs modernes, que
la lésion des nerfs (périnévrite lépreuse) est la cause immédiate de l’anes¬
thésie. D’ailleurs, les troubles trophiques que l’on remarque chez les
lépreux ont avec ceux de la névrite une analogie singulière. Poncet a
montré la fréquence du mal perforant chez ces malades, symptôme déjà
expressément indiqué dans l’ouvrage de Danielssen. Or, Duplay etMoratont
précisément fait voir que, dans le mal perforant chirurgical, il existe une
névrite souvent étendue, caractérisée d’ailleurs, indépendamment de l’ul¬
cère, par des troubles profonds de la sensibilité.
736 NERFS. — p.4.thologie médic.\le. — néveute. — symptômes.
2”. Névrite des nerfs moteurs et des nerfs mixtes. — L’élude de la névrite
spontanée des nerfs moteurs est à peine ébauchée ; celle des nerfs oculo-
moteurs et du grand hypoglosse n’est pas encore décrite; la phlegmasie
du nerf spinal a été quelquefois admise, mais cela sans preuves suffi¬
santes : reste donc la névrite du facial. — Le facial est peut-être le nerf
qui subit le plus facilement l’influence morbide du froid : il faut sans doute
tenir compte de cette circonstance qu’il étale ses nombreuses ramifications
dans une région qui est toujours découverte. Mais les hémiplégies faciales,
si improprement qualifiées de rhumatismales, sont tellement fréquentes,
qu’il doit y avoir là, en outre, le concours de conditions plus spéciales
encore, d’autant plus qu’on observe beaucoup plus rarement des consé¬
quences analogues dans des régions tout aussi exposées à l’air, telles que
le cou et les mains.
En dehors des cas où le facial a subi l’action réflexe du froid, en dehors de
ceux où il a été blessé et contusionné directement, on peut dire qu’il est
toujours compromis secondairement par une lésion. des parties ambiantes:
sclérose du bulbe, dépôts méningitiques, tumeurs intra-crâniennes, tuber¬
cules et carie du rocher, fractures du crâne, hémorrhagies dans l’acqueduc
de Fallope, tumeurs ganglionnaires et parotidiennes. Dans toutes ces circon¬
stances, il survient une atrophie ou un oedème, ou une congestion, ou bien
enfin une inflammation du nerf (Erb, Poincaré). 11 semblerait à priori que
la paralysie de la septième paire ne dût donner lieu qu’à des troubles de la
motilité ; mais la sensibilité d’emprunt que le facial doit à ses anastomoses
avec le trijumeau et le pneumogastrique fait qu’il peut, lorsqu’il est atteint,
engendrer des phénomènes sensitifs en même temps que des troubles
moteurs. C’est ainsi que la paralysie d’origine syphilitique est presque
toujours précédée de douleurs excessivement vives. Partant, il serait erroné
de prendre pour type de la névrite des nerfs purement moteurs rinflam-
mation spontanée, plus ou moins bien démontrée, du nerf facial.
La méthode expérimentale ne peut fournir à ce sujet que des données
imparfaites, car Arloing et Tripier ont prouvé que chez les chiens et chez
les lapins le facial et l’accessoire conteiraient des fibres sensitives. On ne
peut donc étudier la névrite des filets moteurs que sur les nerfs mixtes.
D’après Erb, la pai’alysie faciale engendrée par le froid pourrait offrir des
caractères difl'érents, suivant que l’inflammation aurait envahi telle ou
telle portion du nerf.
Lorsque le gonflement reste limité à la partie extra -pétreuse du facial,
les motilités volontaii’e et réflexe sont seules supprimées ; mais l’électricité
appliquée peut encore provoquer des contractions. L’excitabilité électrique
est elle-même perdue lorsque la lésion s’étend jusque dans le canal de
Fallope. Cette différence dans les résultats tiendrait, suivant le même obser¬
vateur, à ce que la compression subie par les tubes nerveux serait beaucoup
moins considérable dans le premier cas que dans le second, parce qu’à la
face le nerf est plongé dans un tissu cellulaire assez lâche où le névrilème
peut se développer excentriquement et, par suite, ne pas étrangler autant
les éléments nerveux, tandis que, dans un canal osseux inextensible, ce nerf.
NERFS. — PATHOLOGIE MÉDICALE. — NÉVRITE. — SYMPTÔMES. 737
n’arrive à se gorger de sucs qu’en se tassant. L’explication est assez
rationnelle, mais elle n’est appuyée par aucune investigation directe. Tout
ce que l’on peut dire, c’est que l’excitabilité électrique n’est pas toujours
respectée dans les paralysies a frigore (Poincaré).
La névrite des filets moteurs donne lieu à des spasmes, à des mouvements
convulsifs, à des crampes , enfin , à une contracture plus ou moins pro¬
noncée des muscles où se distribuent les filets affectés.
La contraction est provoquée par toute excitation d’un nerf moteur ,
donc toute irritation pathologique d’un nerf moteur produira de la contrac¬
ture. Onimus, dans son intéressant article sur les contractures, pose en
principe que toute lésion, ou tout travail irritatif des nerfs périphériques,
ou toute augmentation d’excitabilité des nerfs moteurs, produisent con¬
sécutivement des phénomènes de contracture. Ceux-ci ne disparaissent
complètement que lorsque les filets nerveux ont repris absolument leur
état normal.
La pathogénie de ces contractures a donné lieu à de nombreuses inter¬
prétations. Erb les attribue à une altération histologique qu’il suppose être
identique à celle qui se développe dans les muscles dont les nerfs ont été
sectionnés. Mais dans les paralysies faciales déterminées chez les animaux
par la section du nerf, on n’a jamais pu constater l’existence de cette
contracture, ainsi que le fait très-judicieusement observer Straus. Selon
lui, la contracturé qui se montre comme terminaison fréquente de la para¬
lysie a frigore de la septième paire se produit, non pas dans les processus
destructifs du nerf, mais dans ceux qui sont accompagnés d’une certaine
irritation développée sur son trajet. « Or, il est probable, ajoute-t-il, que
la lésion anatomique qui entraîne après elle la paralysie a frigore est une
lésion de ce genre. Selon nous, et Hitzig, du reste, émet une opinion
analogue, cette contractoe est . liée à des lésions centripètes qui, du nerf
facial, se sont propagées à son noyau d’origine. On sait, en elfet, ainsi que
l’ont établi les intéressantes recherches expérimentales de G. Hayem, que
toute lésion ou tout traumatisme des nerfs périphériques moteurs ou sen¬
sitifs retentit sur son origine centrale. C’est cette altération centrale qui
peut produire la contracture consécutive à la paralysie faciale ». De
son côté, Nothnagel, tout en reconnaissant la fréquence des contractures
dans la névrite, n’ose pas se prononcer sur leur valeur séméiologique ni
sur leur mode d’origine. La contracture résulte-t-elle de l’irritation directe,
centrifuge, des filets moteurs atteints, ou est-elle de nature réflexe ? Telle
est la question qu’il se pose sans y répondre. Cette dernière hypothèse pour¬
rait être invoquée dans certains cas, et notamment dans le fait rapporté
par Gillet de Grandmont, où une éruption de zona vint se compliquer de
contracture dans le membre affecté.
Cette intéressante observation a trait à un garçon de treize ans chez le¬
quel une éruption vésiculeuse, accompagnée de douleurs vives, apparut sur
le bord radial de l’avant-bras gauche et de leminence thénar. En même
temps, le pouce et les doigts de la main gauche se fléchirent en griffe.
La contracture des muscles ainsi que les douleurs persistèrent pendant
NOÜV. DICT. DE MÉD. ET DE CHIR. XXIIÎ. — 47
'738 NERFS. — pathologie médicale. — névrite.
quinze jours, malgré l’emploi du courant continu et les injections hypoder¬
miques. La contracture commençait à rétrocéder quand, dans la nuit' sui¬
vante, survint une nouvelle éruption de zona sur l’éminence thénar, et en
même temps une recrudescence manifeste de la contracture. Le jeune ma¬
lade entra dans le service de Barthez : la contracture, toujours localisée
•dans les muscles fléchisseurs des doigts, ne céda qu’au bout d’un mois aux.
injections sous-cutanées d’atropine. Pendant une nuit, subitement, un
;spasme de la glotte ayant éclaté mit la vie du sujet en danger (Straus,
thèse de concours).
ha. paralysie du mouvement peut succéder, au bout d’un certain temps,
à la névrite des filets moteurs, comme la paralysie du sentiment peut être
consécutive à la névrite des filets sensitifs. Dans un cas comme dans l’au¬
tre, cette paralysie s’établit quelquefois d’emblée.
Dans les nerfs purement moteurs, la période d’excitation initiale, carac¬
térisée par les contractures peut faire défaut si l’exsudation est rapide et
abondante.
La maladie produit alors d’emblée la paralysie avec ses caractères spé¬
ciaux : abolition des mouvements réflexes et de la contractilité électrique
•dès les premiers jours qui suivent. 11 importe tout d’abord de distinguer
l’akinésie confirmée.
Ici, deux cas particuliers : les troubles de la motilité peuvent résulter de
la compression des tubes nerveux exercée par le processus périnévritique,
ou bien être occasionnés par l’altération phlegmasique propre des tubes
eux-mêmes (névrite parenchymateuse).
Or, l’expérience nous apprend que généralement les paralysies gi’av'es
•et rebelles se rencontrent dans ces derniers cas, tandis que les troubles
parétiques, plus légers, se montrent de préférence dans la périnévrite.
La paralysie n’est pas, toutefois, le corollaire pathologique obligé de la
névrite des filets moteurs ou des nerfs mixtes. Si les tubes nerveux ne
prennent pas directement part à l’inflammation, et que celle-ci n’atteigne
que faiblement les gaines conjonctives, les troubles de la motilité peuvent
faire presque complètement défaut.
Tel est le cas dans un grand nombre de périnévrites, et notamment dans
.la périnévrite lépreuse.
Toutefois, dans cette dernière affection, on observe des troubles para¬
lytiques quand la prolifération conjonctive interstitielle a étouffé les tubes
merveux.
Dans la névrite des nerfs moteurs ou mixtes , il est un autre symptôme
dont l’importance clinique est restée longtemps méconnue, et que certains
observateurs ont récemment mise en lumière : je veux parler de l’airop/M’e,
•ou mieux, de la dystrophie des muscles animés par le nerf enflammé.
Les expériences de Klemm, entreprises sur des lapins et sur des chats,
ont clairement montré la participation secondaire des muscles au travail
phlegmasique primitivement localisé sur le tronc nerveux con-espon-
dant.
Dans les cas aigus, les muscles présentaient tous les caractères de la
NERFS. — P.4TII0L0GIE MÉDICALE. — NÉVRITE. — SYMPTÔMES. 739
myosite, et, dans les cas chroniques, leurs fibres étaient manifestement
atrophiées.
Les observations cliniques de Lasègue et celles plus récentes encore de
Landouzy ont établi la réalité de l’atrophie musculaire, consécutive à cer¬
taines sciatiques qu’ils nomment dystrophiques ou névritiques.
Voici, du reste, les conclusions qui terminent l’intéressant travail de
L. Landouzy :
1° L’atrophie musculaire complique la sciatique beaucoup plus fréquem¬
ment qu’on ne le croit généralement : elle résulte non de la durée ou de
l’intensité de l’affection douloureuse, mais de la nature de celle-ci.
2“ La cause de la dystrophie qu’on ne peut trouver ni dans l’immo¬
bilité du membre, ni dans l’action réflexe, doit être cherchée dans la sup¬
pression de l’influence trophique exercée normalement par la moelle sur
les nerfs et sur les muscles.
3° Cette suppression est la conséquence fatale d’altérations des nerfs,
quelles qu’elles soient. Ces altérations s’affirmeront par l’atrophie muscu¬
laire.
L’atrophie musculaire ne se montre pas indistinctement dans toutes
les sciatiques; les sciatiques suivies de dystrophie musculaire n’ont pas
les mêmes allures que les sciatiques indemnes de troubles nutritifs. Les
premières, par les caractères de leurs douleurs, rappellent la symptomato¬
logie de la névrite subaiguë. Les secondes rappellent les névralgies par
leurs douleurs d'accès.
5“ Un parallèle, établi entre les sciatiques atrophiques et les sciatiques
classiques, montre la ressemblance, si ce n’est l’identité des deux affec¬
tions. Névrites par leurs caractères symptomatiques, névrites par leur
allure, ces sciatiques le sont encore par les troubles trophiques qui les
a;ccompagnent.
6° L’intérêt de l’atrophie des sciatiques est tout entier dans ce fait, qu’elle
décèle, dans un grand nombre au moins de ces affections, un trouble ma¬
tériel, une maladie du nerf. Celle-ci est la conséquence du rhumatisme, du
froid, d’une compression, d’une inflammation de voisinage; elle résulte,
en un mot, de toutes les causes admises pour la névrite proprement dite.
7“ Si la névrite s’accuse, dans les affections douloureuses du sciatique
plus fréquemment et plus nettement que partout ailleurs, cela tient vrai¬
semblablement à la position superficielle, au volume du nerf et aux facilités
qu’il présente à être enflammé par contiguïté (affections pelviennes) ou
bien à être comprimé.
8° La sciatique n’étant pas une affection univoque, le médecin devra
rechercher, par l’étude attentive des manifestations douloureuses, s’il a
affaire à une névralgie ou à une névrite.
Toutefois, nous pensons qu’il n’y a qu’un pas à faire pour tomber
du domaine de la névralgie dans celui de la névrite. Nous croyons, dans
les deux cas , à des troubles passagers et peu profonds (congestion du
nerf?) dans le premier, durables et sérieux (dystrophie nerveuse) dans le
cas de névrite.
740 NERFS'. — pathologie médicale. — névrite. — symptômes.
9° L’amendement, la guérison même, obtenue dans les sciatiques com¬
pliquées d’atrophie musculaire, ne vont pas à l’encontre des lésions du nerf;
on sait que la régénération des nerfs peut se faire complète et que les cor¬
dons nerveux redevenus perméables, toute dystrophie musculaire disparaît.
10° La distinction des sciatiques en névralgies et en névrites n’intéresse
pas seulement leur physiologie pathologique, elle commande la thérapeu¬
tique. On luttera, sans se lassercontre la maladie du nerf; quant à ses con¬
séquences (dystrophie), elles seront traitées par les courants continus (Lan-
douzy, 1875).
Nous n’avons pas hésité à rapporter intégralement les propositions qui
terminent cet intéressant travail, car elles résument l’étude la plus complète
qui ait été faite jusqu’ici sur les caractères cliniques de la névrite.
Sans nier la portée séméiologique du symptôme dystrophie musculaire,
si consciencieusement décrit par L. Landouzy, nous devons toutefois faire
remarquer que si, dans les cas certains des lésions périphériques d’un nerf
moteur ou mixte, l’atrophie survenant dans le territoire fonctionnel du
tronc nerveux affecté permet de soupçonner une névrite, l’absence de ce
phénomène n’autorise pas à conclure à l’intégrité absolue du nerf.
Tels sont les symptômes principaux et essentiels de la névrite des nerfs
moteurs et sensitifs. 11 est clair que ces symptômes peuvent se combiner
quand il s’agit d’un nerf mixte. Cependant, il faut remarquer que généra¬
lement, dans l’inflammation d’un nerf mixte, les troubles de la sensibilité
prédominent, au moins au début, et peuvent revêtir ainsi l’aspect sympto¬
matique d’une névralgie.
Pour com pléter le tableau clinique, il conviendrait de placer ici les lésions
de nutrition que l’on observe fréquemment sur les téguments de la région
innervée par le nerf malade; mais ces troubles trophiques et leur patho¬
génie ayant été longuement exposés dans le précédent article (voy. p. 648,
653), il ne nous paraît pas utile de les décrire à nouveau, car ils offrent la
plus parfaite analogie dans les deux cas; qu’il s’agisse de la névrite spon¬
tanée, aussi bien que de la névrite traumatique, les altérations cutanées,
musculaires et articulaires présentent les mêmes caractères et reconnais¬
sent le même processus pathogénique.
L’exploration électrique fournit dans certains cas d’importantes données
au diagnostic, mais les résultats sont d’autres fois trop incertains et trop
variables pour être admis sans réserve. D’une façon générale, on peut dire
que dans la période d’excitation, on trouve une irritabilité accrue apssi
bien à l’électricité faradique que galvanique. Erb dit avoir constaté cette
augmentation de la contractilité électrique d’une façon très-nette dans un
cas de névrite du nerf médian.
La névrite est-elle accompagnée de paralysie motrice (et ce n’est géné¬
ralement que dans ce cas que l’on a recoui’s à l’exploration électrique),
l’irritabilité électrique peut être normale comme dans une légère paralysie
par compression; mais si le travail phlegmasique du nerf a entraîné sa
dégénérescence, on remarque alors une diminution de la réaction électri¬
que, comme Erb et Bernhardt l’ont noté dans plusieurs cas.
NERFS. — PATHOLOGIE MÉDICALE, — NÉVRITE. — SYMPTÔMES. 741
Le premier de ces observateurs a distingué plusieurs formes de névrite
faciale à frigore, en se fondant sur les signes fournis par l’exploration élec¬
trique.
1" Une forme légère, dans laquelle l’excitabilité faradique et galvanique
du nerf et des muscles correspondants reste entièrement normale. Parfois
il a noté, le premier ou le second jour de la paralysie, une exagération pas¬
sagère de l’excitabilité du nerf, jamais une diminution ni une modification
quantitative ou qualitative de la contractilité électro-musculaire. Le pro¬
nostic de cette forme est éminemment favorable.
2° Dans la forme grave, le nerf et le muscle se comportent différemment
vis-à-vis du courant électrique. Le nerf subit, quatre ou six jours après le
début de la paralysie, une diminution rapide de son excitabilité faradique
et galvanique et qui devient complète vers le neuvième ou le douzième
jour ; cette abolition persiste jusqu’au retour de la contractilité volon¬
taire.
L’excitabilité faradique du muscle s’affaiblit graduellement et finit par
disparaître d’une façon complète. La contractilité galvanique qui diminue au
début s’exagère au contraire dès la deuxième ou la troisième semaine et
ne s’éteint que peu à peu. Dans cette forme, le pronostic est relativement
défavorable ; la guérison se fait attendre des semaines, des mois entiers et
quelquefois même elle n’est jamais complète.
3° Erb admet en outre une forme de paralysie intermédiaire aux deux
précédentes et dans laquelle l’excitabilité galvanique et électrique du nerf
ne subit qu’une faible diminution, tandis que l’exagération de la contracti¬
lité galvanique musculaire survient ici comme dans la forme grave. Dans
ce cas, le pronostic est encore assez favorable, mais la guérison est moins
rapide que dans la forme légère. La diminution de l’excitabilité électrique
du nerf n’est pas toujours facile à constater et ne peut souvent être établie
que par l’exploration comparative du côté sain. La contractilité musculo-
faradique suit les mêmes phases que l’excitabilité du nerf ; quant à l’exal¬
tation de l’excitabilité galvanique, elle dure bien au delà de l’époque où les
mouvements volontaires sont revenus et peut être aussi prononcée que
dans la forme grave.
Les résultats d’Erb n’ont point été entièrement confirmés par Benedikt.
Suivant lui, la contractilité farado-musculaire est généralement normale
au début de la paralysie faciale, pour s’affaiblir ensuite plus ou moins rapi¬
dement et même s’éteindre complètement, quand la maladie est abandon¬
née à elle-même. Dans certains cas, on observe, dit-il, une réaction
exagérée dans les premiers temps, ou plutôt quelques jours après le
début.
Le nerf se comporte comme le muscle à l’égard du courant induit et son
excitabilité galvanique suit une marche parallèle à l’excitabilité faradique.
Exceptionnellement, on voit une exagération peu marquée de la réaction
galvanique. Quant au muscle, sa contractilité galvanique est accrue alors
que l’excitabilité faradique est encore considérablement affaiblie. Plus tard,
la contractilité galvanique s’abaisse à son tour. Pendant la période de
742 NERFS. — pathologie médicale. — névrite, marche, durée.
guérison, les réactions électriques se rétablissent dans l’ordre inverse de
leur disparition.
Erdmann a récemment signalé une particularité intéressante, dans un
cas de névrite faciale : l’excitabilité par les courants continus était diminuée
quand on électrisait directement les muscles, et se montrait au contraire
accrue quand on excitait le nerf. Le sens du courant n’influait pas sur les
résultats.
Les propositions suivantes résument assez exactement les données four¬
nies par l’examen comparatif des deux espèces de contractilité électrique.
1“ Lorsque la contractilité galvano-musculaire est normale ou augmentée,
tandis que la contractilité farado-musculaire est diminuée, les fibres mus¬
culaires n’ont subi encore que de faibles altérations.
2“ La contractilité galvano-musculaire est-elle augmentée, tandis que
la contractilité farado-musculaire paraît diminuée ou abolie, les fibres
musculaires sont atrophiées, mais leurs altérations sont partielles ou peu
gi’aves. Ces détails indiquent particulièrement une destruction des nerfs
moteurs.
3“ Dans les cas enfin où les deux espèces de contractilité sont toutes les deux
affaiblies ou même complètement abolies, on doit admettre les altérations
graves des muscles consécutives à la destruction de leurs centres moteurs et
nutritifs, à moins que la contractilité volontaire ne soit conservée (Hayem).
La question de l’électro-diagnostic a vivement occupé les physiologistes
et les médecins dans ces dernières années (Remak, Baierlacher, Schulz,
Ziemssen, Benedikt, Meyer, Duchenne (de Boulogne), Vulpian, Charcot,
Legros et Onimus, etc.); malheureusement, en dépit d’aussi nombreuses
recherches, cette étude est encore entourée de points obscurs ou litigieux.
{Voy., pour plus amples détails, les articles ; Électricité, Muscles (pa¬
thologie médicale, t. XXIIl, p. 264 et 324, et Paralysies.)
Marche. Durée. Terminaisons. — Formes et variétés cliniques. — La
névrite a une marche aiguë ou chronique. Dans le premier cas, d’ailleurs
assez rare, du moins pour la névrite spontanée (la seule dont il soit ques¬
tion dans cet article), la maladie dure en général plusieurs jours ou quel¬
ques semaines et se termine soit par la guérison complète, c’est-à-dire
par la cessation des douleurs et le retour de la fonction normale, soit par
une paralysie de la sensibilité et du mouvement quand elle intéressé un
nerf mixte.
La névi’ite chronique peut succéder à la forme aiguë ou se montrer
d’emblée. Sa durée est difficile à préciser, mais toujours longue, quel que
soit le département nerveux qu’elle affecte. On l’a vue persister des mois
et même des années; dans certains cas mêmes, elle ne disparaît jamais
complètement, et la cause la plus légère suffit à réveiller des paroxysmes
douloureux. Quelquefois sa durée est composée de plusieurs exacerbations
successives, ou même de véritables l’écidives, séparées par des intervalles
plus ou moins longs (Gintrac). Cependant, lorsque l’inflammation n’atteint
qu’une faible intensité, les troubles fonctionnels disparaissent rapidement,
parce que les faisceaux primitifs des tubes nerveux sont restés intacts ;
NERFS. — PATHOLOGIE MÉDICALE. — NÉVRITE. — FORMES CLINIttUES. 74R:
mais quand l’exsudât interstitiel ou périnévTi tique a comprimé pendant
longtemps les fibres nerveuses, les douleurs et les phénomènes d’irradia¬
tion (s’il s’agit d’un nerf sensitif ou mixte) sont remplacés par une abo¬
lition fonctionnelle durable et persistante, qui trahit la désorganisation
complète du tronc nerveux intéressé. L’anesthésie et l’akinésie avec atro¬
phie musculaire sont les conséquences presque irrémédiables de ce pro¬
cessus destructeur.
Dans quelques cas, la névrite, débutant par les ramifications tei’minales
des nerfs, envahit, par une progression ascendante et centripète, le cordon
nerveux et la région de la moelle d’où il émerge (Rokitansky, Fi’oriep,
Weir Mitchell, Leyden, Remak, Duménil, Ferréol-Reuillet, Webber,
Friedreich, Jaccoud). Un certain nombre de faits pathologiques bien obser¬
vés tendent même à prouver qu’en dehors de cette propagation directe et
continue du processus phlegmasique le long du trajet du nerf jusqu’à la.
moelle épinière, des foyers de myélite peuvent se produire sans l’inter¬
médiaire d’une névrite ascendante (Erb, Leyden, Tiesler, Feinberg) ; mais
le mécanisme de cette inflammation se portant d’un point périphérique au
centre spinal reste encore ignoré.
Il importe, au point de vue clinique, de distinguer deux formes de né¬
vrite, suivant que celle-ci est circonscrite et limitée à un tronc nerveux et
à ses branches, ou bien selon qu’elle est diffuse et disséminée à un plus,
ou moins grand nombre de nerfs périphériques.
La première variété {névrite circonscrite ou localisée) ne saurait être
étudiée ici, car ses symptômes sont subordonnés aux attributions fonc¬
tionnelles du nerf qu’elle frappe, et partant ne peuvent figurer dans cette
étude synthétique ; nous renvoyons donc le lecteur aux articles consacrés
à la pathologie de chaque nerf en particulier.
Quant à la névrite diffuse, sa description est à peine esquissée ou se
trouve confondue avec celle de la myélite secondaire qui l’accompagne ou
lui succède. La plupart des auteurs n’en ont pas même fait mention, et
nous sommes heureux *de l'endre ici hommage à notre savant maître Jac¬
coud, auquel revient le mérite d’avoir présenté la première description
didactique de cette forme morbide, qu’il a pour ainsi dire individualisée
par la désignation anatomique et clinique à' atrophie nerveuse progressive-. -
Dans une remarqnable leçon cliniqne, qui date déjà de dix années, il a-
étudié les caractères propres et différentiels de ce nouveau type morbide, .
en démontrant que la lésion disséminée des racines produit à la périphérie-
les mêmes effets que l’altération diffuse des branches terminales.
En 1864, Duménil avait admis que la condition pathogénique de cette
atrophie diffuse des nerfs rachidiens était une névrite disséminée et pro¬
gressive; à cette cause, Jaccoud ajoute la compression généralisée des.
racines nerveuses dans le canal vertébral, et dans le fait qu’il a observé,
des plaques arachnoïdiennes, disséminées à partir du cinquième nerf cer¬
vical, comprimaient la plupart des racines antérieures qui étaient atro¬
phiées à leur niveau et atteintes de dégénérescence granulo-graisseuse. Or
il résulte des considérations anatomo-pathologiques exposées dan* le
lil NERFS. — PATHOLOGIE MÉDICALE. — NÉVRITE, FORMES, CLINIQUES,
précédent paragraphe, que cette distinction étiologique n’est pas justifiée,
car les deux processus sont identiques dans leur nature, et reconnaissent
la même origine inflammatoire. Ainsi donc, l’atrophie nerveuse progressive
se confond avec la forme généralisée et grave de la névrite, dont nous
allons sommairement exposer les caractères, d’après la magistrale des¬
cription de Jaccoud.
Des douleurs dans la sphère des nerfs malades marquent habituellement
le début des accidents ; tôt ou tard surviennent des paralysies résultant de
la dégradation des troncs nerveux. Quelle que soit leur distribution, ces
paralysies ont toujours les mêmes caractères. S’il s’agit d’anesthésie,
l’abolition est complète et porte sur tous les modes de sensibilité; de plus,
ajoute notre savant maître, comme c’est le coi’don conducteur lui-même qui
est altéré et non pas son centre récepteur, ce n’est pas seulement la percep¬
tion qui est éteinte, l’impression consciente l’est aussi: et quand bien même
le centre de réception et le nerf moteur accouplé au nerf sensitif sont par¬
faitement intacts, il est impossible de provoquer des mouvements réflexes
en excitant le territoire périphérique du nerf sensible paralysé.
S’il s’agit d’une paralysie motrice, les caractères ne sont pas moins
nets, ils nous sont déjà connus : c’est l’abolition du mouvement volon¬
taire, c’est l’extinction du mouvement réflexe et de la contractilité élec¬
trique, qui diminuent du quatrième au sixième jour et peuvent disparaître
dès le milieu du second septénaire, c’est enfin l’atrophie rapide des mus¬
cles paralysés. Ces caractères sont constants et la valeur diagnostique en
est absolue, ils n’appartiennent qu’aux nerfs périphériques. La paralysie
dans la névrite présente une autre particularité, qu’il est presque banal de
signaler : c’est que, circonscrite ou diffuse, elle est toujours répartie selon
la sphère de distribution des nerfs malades: elle n’a pas cette distribution
irrégulière et désordonnée que l’on observe dans l’atrophie musculaire
primitive (Jaccoud). Dans quelques cas, la névrite envahissante dépasse le
domaine des nerfs rachidiens et atteint quelques-uns des nerfs crâniens
moteurs : de là des paralysies céphaliques caractérisées, comme les rachi¬
diennes, par l’abolition rapide des mouvements réflexes et de la contrac¬
tilité électrique.
Lorsque la névrite intéresse les nerfs crâniens seuls,' et se circonscrit
aux nerfs moteurs émanés du bulbe (facial, glosso-pharyngien, hypo¬
glosse, spinal) qu’elle occupe symétriquement, elle peut donner lieu au
complexus symptomatique improprement qualifié de paralysie labio-
glosso-pharyngée (voy. Paralysie), ainsi que Benedikt, Wachsmuth, Ziemssen
et Bærvûnkel en ont publié des exemples.-
La névrite diffuse des nerfs rachidiens peut présenter, au point de vue
de sa marche et de sa durée, deux modalités intéressantes : tantôt et le
plus souvent lente et graduelle, elle persiste durant des mois (Jaccoud,
Hallopeau) ou même des années (cinq ans, DuméniJ) ; tantôt aiguë et ra¬
pide, elle entraîne la mort au bout de quelques jours (huit jours, Landry)
ou de quelques semaines [[luchenne (de Boulogne), six semaines, Eichorst] .
Si l’on peut élever quelques doutes sur la nature des affections décrites par
NERFS. — PATHOLOGIE MÉDICALE. — NÉVRITE. — FORMES CLINIQUES. 745
ces deux premiers observateurs, sous les noms de paralysie ascendante ai¬
guë et de paralysie spinale aiguë (Duchenne), il n’en peut être de même
pour le cas tout récemment publié par Eichorst, sous le titre de né¬
vrite aiguë progressive. Les symptômes notés dans ce dernier cas pré¬
sentent la plus parfaite analogie avec ceux que Jaccoud a tracés comme
caractéristiques de l’atrophie nerveuse progressive, et l’examen microsco¬
pique,. en démontrant la réalité des lésions phlcgmasiques des troncs
nerveux, justifient l’identité que nous cherchons à établir entre ces deux
formes morbides, qui ne constituent, à notre sens, que deux phases diffé¬
rentes d’un même processus.
L’intéressante observation d’Eichorst, relative à une femme de soixante-six
ans, est un exemple indéniable d’une inflammation aiguë développée dans
un nerf périphérique (nerf péronier gauche), qui, en quelques jours,
envahit les nerfs du membre inférieur correspondant, puis ceux des
membres supérieurs, et, dans sa marche envahissante, atteignit les
nerfs optiques et le nerf vague. — Au point de vue clinique, la si¬
militude des symptômes notés dans ce cas et dans celui de Jaccoud est
frappante : douleur au début, paralysie motrice, anesthésie complète, abo¬
lition des mouvements réflexes et de la contractilité électrique, exacte lo¬
calisation des désordres dans la sphère de distribution des nerfs ; n’y a-t-il
pas là autant de preuves à l’appui de la thèse que nous soutenons ?
Diagnostic. — Pronostic. — Traitement. — La névrite envahissante ou
progressive ne peut être confondue qu’avec Y atrophie musculaire progres¬
sive et avec la sclérose diffuse de la moelle. Elle diffère de la première par
les trois caractères suivants :
1° L’inertie précède la diminution de volume des muscles.
2“ Tous les muscles atrophiés à un degré quelconque ont perdu leur
contractilité électrique.
3“ Les désordres sont strictement groupés selon la distribution des nerfs.
Ces trois caractères distinctifs ne sont-ils pas complètement suffisants
pour éliminer l’atrophie musculaire progressive?
Le diagnostic différentiel de la sclérose diffuse de la moelle pourrait de
prime abord offrir de plus grandes difficultés. Les troubles fonctionnels des
myélites diffuses et des névrites semblent, en effet, identiques, les paraly¬
sies sont disséminées dans les deux cas : mais, à moins que les racines des
nerfs ne participent à l’altération médullaire, on n’observe pas dans la
myélite l'atropbie précoce des muscles, non plus que la disparition des
mouvements réflexes et de la contractilité électro-musculaire ; de plus, il
y a ordinairement dans cette affection des douleurs dorso-lombaires, de
l’incontinence d’urine et des matières Técales (t. XXII, voy. article Moelle,
p. 615-653).
Quant aux lésions circonscrites de la partie cervicale de lamoelle, et en
particulier la pachyméningite cervicale hypertrophique décrite, par Charcot
et Joffroy, elles déterminent une paralysie des quatre membres, qui frappe
également et du même coup la totalité des muscles innervés par la portion
de la moelle située au-dessous de la lésion. Il n’y a plus ici la dissémina-
746 NERFS. — pathologie médicale. — -névrite. — pronostic.
lion caractéristique du phénomène akinésie; enfin, l’atrophie musculaire
et la perte de la contractilité électrique sont beaucoup plus tardives que
dans l’atrophie diffuse des nerfs rachidiens (Jaccoud).
Enfin, non-seulement les phénomènes réflexes persistent dans les
membres paralysés, mais encore ils s’y montrent quelquefois manifeste¬
ment augmentés (Budd, Radcliffe, Rollet). Dans les cas douteux, un cer¬
tain nombre de symptômes propres aux lésions spinales par compression
peuvent encore être invoqués, tels sont : les troubles oculo-pupillaires, la
toux, la dyspnée, les vomissements à retours fréquents, la dysphagie, le
hoquet, les attaques épileptiformes, le ralentissement du pouls, tous phé¬
nomènes récemment mis en lumière par Charcot, et que les lésions des
nerfs rachidiens ne peuvent jamais provoquer.
Pronostic. — Le pronostic de la névrite diffuse est des plus graves; la
rapidité avec laquelle les accidents s’étendent est variable, mais la progres¬
sion en elle-même est fatale ; au bout d’un temps plus ou moins long, les
muscles respiratoires se paralysent, et le malade, au dernier terme de l’éma¬
ciation atrophique, succombe à une asphyxie lente ; la miction et la déféca¬
tion peuvent rester normales jusqu’à la fin ; mais d’autres fois elles sont
troublées et, dans ce dernier cas, les lésions de la moelle coïncident avec
l’altération des nerfs rachidiens. Rokitansky a signalé deux modalités diffé¬
rentes dans le rapport de ces deux ordres de lésions : tantôt la lésion de la
moelle est la première en date , et l’atrophie des nerfs qui partent du point
altéré est un fait secondaire (né\Tite descendante) ; tantôt ce sont les nerfs
qui sont pris les premiers, et la région spinale d’où ils émergent est atteinte
par l’extension de l’altération qui gagne de proche en proche (névrite ascen¬
dante). — Nous nous sommes déjà assez longuement étendu] sur la propa¬
gation centripète ou centrifuge de la névrite, confirmée par les résultats de
la pathologie expérimentale et de la clinique pour qu’il soit inutile de reve¬
nir sur ce point.
• A ces deux possibilités il convient d’en ajouter une troisième, dont la
réalité serait, au dire de Jaccoud, établie par un fait de Klebs : les deux
lésions névritique et spinale peuvent être contemporaines et se développer
simultanément. On comprend combien l’expression symptomatique devient
complexe en pareil cas ; cependant la judicieuse analyse des phénomènes
permet au clinicien expérimenté d’en éclaircir l’obscurité. Quelques faits
tendraient à prouver que la marche redoutable de la névrite disséminée a pu
être heureusement enrayée sous l’influence d’un traitement fondé sur l’em¬
ploi des toniques, des bains sulfureux et sur l’électrisation méthodique des
muscles et des nerfs ; mais, dans plusieurs de ces cas, le maladen’a pas été
suivi assez longtemps pour qu’on soit pleinement éclairé sur la valeur
réelle de cette amélioration, et, jusqu’à nouvel ordre, ces observations ne
nous paraissent pas modifier sensiblement le pronostic formulé (Jaccoud).
Le diagnostic de la névrite localisée, primitive ou secondaire, en partie
tracé (voy. Pathologie chirurgicale, p. 654 et suivantes), sera longuement
exposé à l’occasion des névralgies {voy. ce mot). Quant au prowosffc et au
traitement les règles générales qui ont été déjà indiquées à propos de la
NERFS. — PATHOLOGIE MÉDICALE. — BIBLIOGRAPHIE. 747
névrite traumatique (p. 656), peuvent s’apppliquer également à la névrite
spontanée, quoique la multiplicité des cas particuliers et des espèces dis¬
tinctes échappe à une synthèse aussi étendue. — C’est donc à propos de l’in¬
flammation de chaque nerf examinée isolément que ces considérations
spéciales trouveront mieux leur place. Une seule variété étiologique de la
névrite échappe à cette exclusion, c’est celle qui reconnaît une origine sy¬
philitique. Cette dernière, en effet, implique un pronostic relativement fa¬
vorable, et cède assez promptement au traitement spécifique qui, tout en
révélant la nature de la lésion, en atténue les fâcheux effets.
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Voyez en outre les bibliographies qui terminent l’anatomie, la physiologie, la pathologie
chirurgicale des nerfs, la bibliographie de l’article Muscles et celle des articles consacrés
à la pathologie des nerfs en particulier.
F. Labadie-Lagrave.
IVÉRISi (Allier) appartient à la région hydrologique de l’Auvergne ; sa
situation centrale le rend facilement accessible de tous les points de la
France : de Paris à Montluçonpar Bourges, en neuf heures. Au 46® degré de
latitude, sur la pente nord du plateau central, à 350 mètres d’altitude, mesure
de l’ingénieur de Gouvenain que j’ai vérifiée, et non à 260 mètres, comme
on le dit dans toutes les brochures. Climat sain, un peu chaud l’été, à cause
de sa position dans une petite vallée ou plutôt dans une dépression entre
deux coteaux. Les recherches de de Laurès établissent qu’en juillet et août
les jours beaux dominent notablement. — Saison du 15 mai au 30 sep¬
tembre. — 1200 à 1500 visiteurs par an. — Bel établissement avec jardin;
peu de promenades aux environs.
Les Romains, qui attachaient tant d’importance aux eaux chaudes, avaient
distingué Néris aussi bien qu’Evaux, et y avaient construit de belles piscines
de marbre blanc et des puits de captage. Tout cela se voit encore à Évaux
à ciel ouvert, tandis qu’à Néris les constructions modernes reposent sur les
anciennes assises. On trouvera les renseignements les plus complets, à cet
égard, dans l’ouvrage de Boirot-Desserviers accompagné de planches, et
dans celui de de Laurès. Ce dernier, faisant une revue complète des
vestiges de Néris ancien (thermes, aqueducs, théâtre), établit que ce bain
florissait sous tes Antonins. On voit, sous le péristyle de l’établissement,
plusieurs chapiteaux de colonnes et des tronçons d’aqueduc.
NÉRIS. 751
Installation. — Aujourd’hui Néris est une . de nos stations importantes
régie, par l’État. Rotureau la signale comme <c la plus luxueusement in¬
stallée en Europe. »
L’expression est exagérée ; toutefois on peut dire que Néris, par ses pis¬
cines, rappelle les bains d’Allemagne et d’Angleterre, sans atteindre les
mêmes dimensions. Mes assertions reposent sur des mesures prises par
moi-même.
L’établissement est un édifice de belles proportions, style Renaissance :
un rectangle de 66 mètres sur 42, à quatre pavillons. Il a coûté un million
à l’État. Les salons de réunion, vastes et bien décorés, donnent sur le jar¬
din; l’autre façade regarde la place des Thermes, où se trouvent les prin¬
cipaux hôtels ; cette partie est très-animée, l’été.
Nous devons étudier l’installation, avant tout, au point de vue médical.
Les cabinets de bains, pour hommes et femmes, sont placés dans deux
grandes galeries latérales ; il y a en tout 74 baignoires (y compris les 12
cabinets nouveaux pour les dames), où l’on peut donner 500 bains par
jour. Les cabinets sont élevés, mais trop petits : 2 mètres à 2”, 50 en lon¬
gueur et en largeur. Certaines baignoires en marbre et en pierre contien¬
nent 500 litres d’eau; les nouvelles, en fonte émaillée, sont trop petites,
incommodes et d’un court usage. Beaucoup de douches bien organisées
(c’est la partie la plus brillante de Néris), avec une pression variant de
2-3 mètres au l’ez-de-chaussée et de 4-5 mètres dans le sous-sol.
Les deux piscines tempérées (33-34°), où l’eau se renouvelle deux fois
par jour, ont 8 mètres sur 6 et une profondeur de 1 mètre àl‘“,50, permet¬
tant la natation. Les deux piscines chaudes, 36-40°, ont une profondeur
insuffisante, 0 ”, 75.
Enfin, les étuves, 40 à 42°, caisses et boîtes ])our bains de vapeur géné¬
raux ou partiels, les cabinets d’hydrothérapie.
Le petit établissement, en face du précédent, destiné aux malades indi¬
gents et hospitalisés, offre, en petit, les mêmes ressources balnéaires.
Il nous reste à parler des bassins de réfrigération , de construction mo¬
derne, qui ont remplacé avec avantage les serpentins à double courant
d’eau. Ces bassins occupent une des collines voisines de l’établissement
avec un développement de 40 mètres. L’eau thermale y est montée par une
machine, à raison de 1 mètre cube par minute; elle s’y refroidit à divers
degrés, mais d’une manière insuffisante, car, le 5 juillet 1873, je constatai
que le plus refroidi des bassins donnait encore 30°. Ils sont à l’air libre
comme ceux de Carlsbad et sans protection contre les rayons du soleil et les
eaux de pluie.
L’hôpital renferme une centaine de lits, ce qui permet de traiter, par
saison, 5 séries de 100 malades.
Propriétés des eaux. — ^Les sources naissent du sol granitique. Nous
sommes ici à l’extrémité du plateau granitique central, tout près des
houillères et du grès houiller de Commentry et des dépôts tertiaires de la
vallée du Cher. On trouve à Néris, sur les routes, du granit gris, rose, por-
phyroïde, souvent désagrégé. On trouve aussi des roches éruptives, por-
752 NÉRIS.
phyre, serpentine, basalte verdâtre, etc., enfin des géodes de spath-fluor
dans le voisinage des sources.
Les sources sortent du sol à la jonction du granit et de la pegma-
tite, dans un espace limité par le petit établissement lui-même. Il y a là
si.v puits qui ont reçu des noms ; nous indiquerons seulement le puits de
la Croix qui sert de buvette, le Grand-Puits et le puits de César. Autour de
ces puits, on voit plusieurs bassins à l’air libre. C’est toujours la même eau
sortant d’un réservoir commun.
Le débit de l’eau thermale était évalué à environ 1000 mètres cubes par
jour; de Gouvenain a vu que, lorsque le niveau baissait, le rendement
pouvait aller jusqu’à 1700 mètres cubes. En supposant que 1000 mètres
seulement soient utilisés pour les bains, on pourrait en donner au moins
quatre fois plus, d’où il suit que Néris pourrait avoir quatre fois plus de
baigneurs.
L’eau est claire, d’une teinte verdâtre dans les bassins, laissant échapper
de grosses bulles d’azote, sans goût prononcé, sinon une légère astringence,
sans réaction marquée, d’une densité de 10 01, correspondant àl,25 de par¬
ties fixes.
Apart quelques divergences, l’eau des principaux puits est àpeu près à 52°;
les anciens observateurs, Michel entre autres, avaient trouvé un chiffre très-
supérieur. Faut-il y voir l’influence du tremblement de terre de 1755, qui
troubla si notablement Néris en même temps que Tœplitz et d’autres eaux
profondes ?
Ces questions de géologie, quelque intérêt qu’elles offrent à l’hydrologue,
ne sauraient être traitées ici.
Les eaux de Néris, comme celles d’Évaux, de Gastein et beaucoup d’au¬
tres, font éclore des conferves très-bien étudiées par de Laurès et Bec¬
querel. Cet excellent travail d’histoire naturelle devient presque un hors-
d’œuvre aujourd’hui que les conferves sont délaissées. Qu’il nous suffise
de rappeler que ce sont des algues, famille des Confervacées, qu’elles se
développent surtout dans les bassins chauds à une température de 45°; que,
fraîches, elles renferment 98 pour 100 d’eau; que, sèches, elles contiennent
beaucoup de sels calcaires. On peut encore les voir dans le bassin à droite,
en entrant à l’établissement.
L’analyse chimique a été faite par J. Lefort en 1857 ; les principaux élé¬
ments sont : bicai’bonate de soude, 0,42 ; bicarbonate de chaux, 0,15 ; sul¬
fate de soude, 0,39; chlorure de sodium, 0,18; silice, 0,11; minéralisation
totale, 1,25.
.Ajoutons une petite quantité de fer et des traces d’iode, 0,006 de fluorure
signalés par de Gouvenain. Le gaz qui s’échappe de l’eau contient
88 pour 100 d’azote et 12 d’acide carbonique. Cette constitution, que l’on
rencontre dans plusieurs eaux de l’Auvergne et de la Bohême, mais avec
des proportions plus élevées, explique pourquoi les auteurs du Diction¬
naire les ont rangées parmi les bicarbonatées mixtes. Je préfère l’an¬
cienne dénomination d’alcalines-salines de Boirot-Desserviers. Mais si
l’on tient compte de la faible proportion des sels et de la prédominance
NÉRIS. 753
de la température, on les appellera, à plus juste titre, eaux thermales
simples.
Ces eaux, s’administrent en boissons, bains, douches, bains de vapeur.
On boit au puits de la Croix et aux robinets des grandes galeries, soit le
matin, soit dans le bain, comme l’ordonnait Boirot-Desserviers, pour faire
transpirer; dose, 1-6 verres; coupages avec lait, sirop, tisanes, etc.
J’ai vu boire à table l’eau minérale refroidie et servie dans des carafes
bleues ; on boit aussi les eaux de Saint-Pardoux, de Saint-Myon et de Vichy.
Il faut dire que l’eau potable est mauvaise et rare dans le pays. Les aque¬
ducs romains y apportaient en abondance les eaux excellentes des contrées
voisines.
Les bains se donnent de 32-38°, par exception à üO et au delà. Le doc¬
teur de Laurès a introduit à Néris une pratique hardie, celle des bains très-
prolongés, même plusieursjours de suite. Je ne sache pas qu’on soit allé
aussi loin dans cette voie, nouvelle par la durée sinon par le principe.
Trois baignoires du sous-sol sont affectées à ces sortes de bains, qu’on ne
donne plus aussi longs actuellement.
Nous avons signalé la variété et la bonne installation des douches ; de
Laurès a encore employé des douches spéciales dites à aquapuncture, à
cause de la violence de leur jet très-lin et presque perforant.
Les cabinets d’hydrothérapie manquent d’eau froide. On associe quel¬
quefois au traitement l’électricité à courant continu, méthode que j’ai vu
employer à Tœplitz, à Gastein, à Bath en Angleterre. Les conferves ont été
appliquées en cataplasmes, fomentations, frictions.
Action physiologique. — Un traitement se composant toujours de plu¬
sieurs éléments, boisson, bains, douches, il devient assez difficile d’analy¬
ser les effets physiologiques. Boire peu constipe, boire trop purge, disait
Boirot-Desserviers ; de Laurès attribue la purgation à la mauvaise con¬
stitution des eaux. Je n’ai point qualité pour trancher la question ; je ferai
néanmoins remarquer qu’on observe aussi des diarrhées à Tœplitz, qui ne
manque pas d’eau potable.
D’une manière générale, la boisson, le bain et les douches portent à la
peau; les urines diminuent en eau et en principes solides, restent acides.,
ce qui n’a rien d’étonnant vu la faihle proportion des sels alcalins. Les
règles sont avancées et deviennent plus profuses ; aussi de Laurès signale-
t-il le danger qu’il y aurait à continuer pendant la période.
L’action la plus remarquable sur l’organisme consiste dans la vertu à la
fois sédative et reconstituante. La sédation n’est que consécutive, précédée
par la stimulation. Les médecins de Néris ont signalé la poussée thermale
vive, les crises survenant du sixièrpe au douzième jour. A côté de cela, ils
s’accordent à dire que leurs eaux sont toniques, qu’elles remontent les
vieillards et les convalescents. Les auteurs du Dictionnaire essaient de lever
la difficulté en représentant l’eau comme sédative, la thermalité comme
excitante. 11 est vrai que la méthode est pour beaucoup dans la variété des
effets produits. A l’occasion de notre mémoire sur Tœplitz, nous avons
déjà touché cette question et nous la retrouvons à propos de presque toutes
NOUV. DICT. DE MF.D. ET CHIB. XXIII. — 48
754 NÉRIS.
les eaux thermales simples, eaux de montagne. Sans vouloir discuter ici
cette grosse question, disons seulement que les eaux thermales sim¬
ples ne semblent pas devoir leur action remontante à la chaleur' seule des
bains, mais aussi à elles-mêmes ; en outre qu’il n’y a pas contradiction ab¬
solue entre la stimulation de l’organisme et la sédation de certains symp¬
tômes morbides. Dans la thérapeutique, il n’est pas si rare d’apaiser en
tonifiant. Le rôle qu’on a fait jouer à l’azote nous paraît fort exagéré.
Les conferves passaient autrefois pour émollientes ; de Laurès a com¬
battu en ce point l’opinion émise par Richond des Brus et Forichon. 11 a
montré que les conferves stimulaient la peau, invoquant l’influence de l’eau
et des cristaux de carbonate de chaux. Les conferves paraissent concourir
aux propriétés résolutives de l’eau minérale.
Indications. — Les effets thérapeutiques ne sont pas des corollaires des
effets physiologiques, cependant ils en dépendent en quelques points. La
vertu tonique et remontante des eaux de Néris explique leur spécialité dans
les maladies nerveuses, dans l'état nerveux si souvent caractérisé par un
mélange singulier d’irritabilité et de faiblesse. Les femmes y sont en grande
majorité. On y traite avec succès les hystériques, qui supportent bien les
bains pi’olongés à une température modérée. Ces mêmes bains ont amené
des guérisons de chorée et de catalepsie. Les névralgies de la tête se trou¬
vent bien de l’atmosphère des piscines chaudes. Les névralgies sciatiques
et plantaires rebelles réclament des douches énergiques. Les névralgies vis¬
cérales, la gastro-entéralgie, par exemple, y sont amendées sans rencon¬
trer peut-être une médication aussi spéciale qu’à Plombières. Bonnet de
Jlalherbe rapporte une observation curieuse d’hyperesthésie de la peau.
Autre spécialité de Néris, assez étroitementliée à la précédente, les maladies
des femmes : troubles divers de la menstruation, engorgements utérins et
ovariques, pourvu que ces affections ne soient pas compliquées d’accidents
aigus ou de congestion, ce qui entraînerait des hémorrhagies ou des phleg-
masies. Le docteur Faure m’a parlé du danger des douches péri-utérines.
Quant aux douches vaginales que les femmes prennent elles-mêmes pen¬
dant 15 ou 20 minutes, de Laurès, dans sa longue pratique, n’a presque
pas vu d’accidents.
Les rhumatismes de toute espèce rentrent encore dans le traitement ha¬
bituel de Néris. Ici doit être invoquée la thermalité, mais en même temps la
vertu sédative quand il s’agit de rhumatisants névralgiques, et ce sont les
plus nombreux. Les rhumatismes noueux bénéficient de l’action résolutive ;
on sait combien cette forme est rebelle. Les bains chauds, les douches
chaudes sont applicables dans cet étatdiathésique. Boirot-Desserviers donne
plusieurs observations de guérisons av«c crises sudorales. Le même prati¬
cien a vu des crises semblables chez les goutteux avec sueurs profuses
fétides. Les eaux de Néris, sans guérir la goutte, en éloignent les accès et
dissipent les nodus. Ce sont encore les goutteux nerveux qui l’essentent les
meilleurs effets (gouttes vagues atoniques, transformées). Il ne s’agit donc
plus de gouttes franches comme à Vichy.
Viennent après les indications de second ordre : quelques dermatoses.
NERPRUN.
755
ec^ma, lichen, intertrigo, prurit vulvaire, etc.; des paralysies hystériques,
rhumatismales et non centrales ; des engorgements articulaires, suite de
traumatisme. Néris est peut-être plus efficace qu’on ne le croit généralement
dans ce dernier genre d’affections. Daill un mémoire lu cette année à la
Société d’hydrologie, de Ranse, examinant l’action immédiate des eaux
de Néris, prétend avoir obtenu de bons résultats chez les ataxiques. Malheu¬
reusement, il est reconnu par l’expérience que ces malades ne guérissent
pas plus aux eaux minérales qu’ailleurs.
11 y aurait un grand intérêt à comparer Néris à d’autres eaux thermales
simples étrangères, telles que Tœplitz en Bohême, Bath en Angleterre. Dans-
un travail précédent, j’ai déjà appelé l’attention sur les analogies frappantes-
de la clinique thermale dans ces stations si éloignées les unes des autres..
Boirot-Desserviers, Recherches historiques et observations médicales sur les eaux de Néris
en Bourbonnais, 1822.
Richond des Brus, Notice sur les eaux de Néris, 1855.
Lefort (J.), Etude chimique sur les eaux minérales et thermales de Néris, 1858.
Laurès (C. de). Les eaux de Néris, 1869. — Traitement des maladies utérines par les eaux
de Néris {Annales d'hydrologie, t. I).
Laurès (de) et Becquerel, Mémoire sur les conferves des eaux de Néris {Annales id., t. I)-
Bonnet (de Malherbe), Guide médical aux eaux de Néris, 1874.
Ranse (de). Clinique thermo-minérale de Néris, 1875.
Labat.
anERPKlJar. Bourg-épine , Épine de cerf (Rhamnus catharticus, L.)>.
Famille des Rhamnée.s.
Histoii’e naturelle. — Arbrisseau indigène de 3 à 4 mètres, àécorce-
lisse, dont les rameaux serrés sont sou-
Mvent terminés par des épines; feuilles
^ opposées, glabres, ovales ou elliptiques ;
polygames ou uni-
sexuées, petites, verdâtres; calice à 4 ou
divisions étalées, persistant à la hase
du fruit; corolle à 4 ou 5 pétales li¬
néaires dressés ; 4 à 5 étamines opposées
aux pétales ; style bi ou quadrifide ; fruit
^ bacciforme, globuleux, noir, succulent et
volume d’un pois à l’état frais (nerprun,.
î70«rprMî7 ou prune noire), verdâtre à
l’état sec, offrant 2, 3 ou 4 loges mono-
spermes; semences oléagineuses rappe-
j lant la forme de celles de la vigne
^ ü ^ ^ § fig. 100).
V T ™ Pharmacologie. — Les baies de Ner-
Fig 100.— Nerprun. pntî7,usitéesenmédecine. Sont constituées,.
à l’état frais, par une pulpe remplie d’un
suc brun verdâtre, laquelle enveloppe 2, 3 ou 4 nucules extérieurement
convexes, intérieurement anguleuses. A l’état sec, la pulpe se réduit à une-
pellicule ridée appliquée sur les nucules dont la forme, qui est celle des-
756
NÉVRALGIES. — définition.
segments de sphère, se trahit alors à la surface obscurément marquée-de
2, 3 ou A sillons longitudinaux. Les baies de nerprun sont récoltées en
septembre ou en octobre; elles doivent être lisses et succulentes. Elles ne
sont guère usitées à l'état sec.
Les préparations de baies de Nerprun inscrites au Codex sont : le suc, le
sirop et V extrait ou rob.
Le suc est obtenu par le procédé suivant :
Ecrasez avec les mains les baies bien mûres ; laissez-les fermenter pen¬
dant trois ou quatre jours ; exprimez ; filtrez à travers une étoffe de laine.
Ce suc, verdâtre lorsqu’il est récemment préparé, et plus tard d’un rouge
violet, offre une réaction légèrement acide, une saveur douce et un arrière-
goût amer et désagréable. Les acides le font virer au rouge et les alcalis le
rendent vert jaunâtre.
Il contient du sucre, de la pectine, de la gomme, des acides organiques,
diverses matières colorantes. Hepp, de Strasbourg, attribue l’action purga¬
tive du suc de Nerprun à la cathartine, principe amer jaunâtre, cristallin,
nullement irritant ; mais Strohl fait observer, avec raison, que cette cathar¬
tine inoffensive doit être accompagnée de quelqu’autre principe âcre et
irritant auquel doivent être attribués les vomissements, les coliques et les
effets drastiques des préparations de Nerprun.
L'Extrait de baies de Nerprun ou Rob de Nerprun est obtenu, selon le
Codex, par l’évaporation au bain-marie du suc dont nous avons indiqué ci-
dessus la préparation. Il purge à la dose de 2 à 6 grammes, qu’on admi¬
nistre en bols ou en potion ; mais il est généralement abandonné par les
praticiens, qui préfèrent le sirop de Nerprun. Ce sirop doit être préparé,
d’après le Codex, en faisant cuire jusqu’à la densité 1,27 (31® Baumé) bouil¬
lant, un mélange à parties égales de suc de nerprun et de sucre; il est rare¬
ment prescrit isolément, mais il entre à la dose de 15 à 30 grammes dans
des potions purgatives complexes qui contiennent du séné, du sulfate de
soude, de la rhubarbe, etc., et dont l’usage est assez fréquent comme éva¬
cuant ou comme dérivatif énergique.
Dans quelques pays, et notamment dans les Vosges, les baies de Nerprun
sont consommées sans aucune préparation pour déterminer des éva¬
cuations alvines. Un gramme de baies récentes suffit pour purger un
adulte ; les baies desséchées doivent être pi'ises à une dose quatre fois plus
forte.
L’éçorce moyenne de Nerprun est réputée vomitive. — La Bourdaine ou
Bourgène {Rhamnus frangula) et l’Alalerne {Rhamnus alaternus) passent
pour être purgatifs dans toutes leurs parties au même titre que le Nerprun ;
ils sont inusités.
Le vert de vessie ou vert végétal, qui est employé comme couleœ’, est un
mélange de suc de baies Nerprun avec la chaux et l’alumine.
J. Jeannel.
]VÉVK£,l,«iES. — Définition, — La dénomination de névralgie
s’applique, dans le langage médical actuel, 1° à un syndrôme constitué
NÉVRALGIES; — hestoriqüe. 757
surtout par des douleurs paroxystiques, intermittentes ou rémittentes, et
siégeant sur le trajet des nerfs ; 2° à un certain nombre d’états morbides'
qui ont pour caractères communs de donner lieu à ces mêmes troubles fonc¬
tionnels, d’être localisés dans l’appareil nerveux sensitif, et de ne s’accom¬
pagner d’aucune modification importante dans l’aspect des parties ni de
troubles graves dans la santé générale, mais qui présentent à côté de ces
analogies, des différences essentielles dans leur pathogénie, dans leur évo¬
lution et souvent dans l’ensemble de leurs symptômes et ne devraient pas,
en conséquence, être réunis sous une même étiquette. Il importerait de
faire cesser la confusion qu’entraîne cette double faute de nomenclature en
réservant le nom de névralgie au syndrôme que nous venons de définir,
et en assignant, conformément aux règles de notre nosographie, des déno¬
minations tirées de l’anatomie et de la physiologie pathologiques aux affec¬
tions diverses dont il est l’expression clinique. On peut prévoir que le mo¬
ment où ce progrès sera accompli n’est pas très-éloigné, nous croyons
pouvoir admettre dès à présent, d’accord avec le professeur Sée (communi¬
cation orale), que les faits groupés sous le nom de névralgies répondent
non-seulement à la névrose, mais aussi aux inflammations subaiguës et
chroniques (Fernet et Landouzy), à la congestion (Gubler), à l’anémie, à la
compression et à l’excitation à distance des nerfs sensitifs. Si donc nous
maintenons provisoirement la classe des névralgies telle qu'elle a été consti¬
tuée par les auteurs, nous n’oublierons pas un instant qu’elle comprend des
états morbides de nature diverse et nous nous attacherons à faire ressortir
les différences qui les séparent.
Nous ne croyons pas devoir comprendre dans cette étude les névroses
douloureuses des nerfs de la vie organique. Ces nerfs ne font pas, en
réalité, partie de l’appareil sensitif ; il suffit pour s’en convaincre de consi¬
dérer que leur excitation ne détermine aucune sensation à l’état physiolo¬
gique et qu’elle ne provoque de la douleur qu’exceptionnellernent et dans
des conditions anormales ; on conçoit donc que, dans les cas où ils sont
le siège d’une irritation, ils ne réagissent pas suivant le même mode que
les véritables nerfs sensitifs , et, en fait, les douleurs viscéralgiques diffè¬
rent notablement des névralgies périphériques : tantôt vagues et obtuses,
tantôt violentes, elles sont plutôt constrictives que lancinantes ; elles ne se
limitent pas au trajet de telle ou telle branche nerveuse : la pression les
soulage généralement, au lieu de les exagérer ; elles ont un retentissement
considérable sur tout l’organisme et elles produisent une prostration et un
état syncopal que l’on n’observe jamais au même degré dans les névral¬
gies périphériques; ajoutons enfin que leur siège réel n’est même pas déter¬
miné, que beaucoup d’entre elles sont liées très-probablement à des spas¬
mes, que d’autres sont d’origine centrale, et que c’est par pure hypothèse
qu’on les a localisées dans les plexus de la vie organique.
Historique. — La connaissance des névralgies est de date relativement
récente. La prosopalgie seule fait exception, car ses principaux caractères
se trouvent déjà indiqués dans les ouvrages d’Arétée et des auteurs arabes ;
c’est elle également qui, dans les temps modernes, a été la première bien
758 NÉVRALGIES. — historiüue.
décrite, d’abord par André (1752) dans un travail sur les maladies de
il’urèthre, et un peu plus tard par Fothergill. Les autres névralgies parais¬
sent avoir été généralement confondues avec les diverses affections doiit
la douleur est le symptôme dominant jusque vers la moitié du xviii' siècle :
c’est seulement en 1764 que Cotugno, dans un mémoire qui a fait
-époque, a séparé la sciatique et la névralgie crurale des autres maladies
de la hanche, et fait connaître les symptômes de la névralgie cubitale ;
•en 1803, Chaussier réunissait les affections douloureuses des nerfs dans
^on célèbre tableau synoptique, il leur donnait le nom de névralgies et les
faisait entrer définitivement dans le cadre nosologique.
Les névralgies ont été depuis cette époque l’objet de nombreux travaux
en France et à l’étranger ; leurs symptômes ont été décrits avec un soin
minutieux, particulièrement dans l’article de Monfalcon, dans celui de
notre vénéré maître Jolly, dans le traité aujourd’hui classique de Yalleix
et dans le livre de Romberg. Dans ces derniers temps, on s’est particulière¬
ment occupé d’analyser au point de vue physiologique les troubles fonction¬
nels qui caractérisent les affections, et d’en déterminer le mode de production;
il faut lire les pages que notre regretté maître Axenfeld a consacrées à leur
•étude dans son remarquable Traité des névroses ; nous aurons occasion de
citer ultérieurement, au même point de vue, les recherches intéressantes
-d’Hubert-Valleroux et de Nothnagel sur les altérations de la sensibilité
cutanée dans les névralgies, les observations de Fernet et de Landouzy sur
, les troubles trophiques que ces affections peuvent entraîner à leur suite, la
thèse de Cartaz dans laquelle la doctrine de la sensibilité récurrente est
appliquée ingénieusement à l’interprétation des symptômes névralgiques,
la belle préface que Vulpian a mise en tête de l’ouvrage de Weir Mitchell
sur les lésions traumatiques des nerfs (traduction de Dastre), les mémoires
de Van Lair et d’Anstie, la thèse de Rigal, et enfin les articles de Hardy et
Béhier, de Jaccoud, et de Erb.
On a longtemps discuté pour savoir si la névralgie était une névrose
ou une névrite : tandis que les adeptes de Broussais, et particulièrement
Monfalcon, dans son excellent article du Dictionnaire des sciences médicales,
ne mettaient pas en doute la nature inflammatoire de ces affections, plu¬
sieurs de nos classiques, parmi lesquels nous citerons surtout Valleix et
Grisolle, en excluaient par définition toutes les douleurs provoquées par
des lésions matérielles des nerfs; cette dernière opinion a longtemps
prévalu, et elle compte encore des adhérents; mais elle repose sur une illu¬
sion, car si l’on se reporte aux descriptions mêmes de ces auteurs, on voit
qu’elles s’appliquent à des formes diverses dont la plupart peuvent être
.rattachées avec vraisemblance à une lésion matérielle du nerf ou de son
noyau. « La douleur, dans la névrite, n’est qu’un symptôme, dit Jaccoud;
mais il en est de même dans le plus grand nombre des cas, pour ne pas dire
dans tous, et du moment que ce symptôme présente les caractères de la
douleur dite névralgique, il n’y a pas de raison plausible pour rejeter la
névrite de l’étiologie des névralgies. » Nous croyons que toutes les discus-
;sions sur ce sujet cesseront le jour où l’on se rendra bien compte que l’on
NÉVRALGIES. — causes et pathogbnie. 759
a confondu sous le nom de névralgies un symptôme et tout un groupe
d’affections diverses. Le travail de Lasègue sur la sciatique (1864) présente
à ce point de vue une importance capitale ; il y est démontré, en effet, que
l’on commet une erreur en rapportant avec Vallei.x. toutes les névralgies
à un type uniforme ; celles qui se rattachent à une « évolution morbide »
y sont séparées de celles qui ne consistent qu’en une « succession de
douleurs hasardeuses » et les différences radicales qui séparent la sciatiqu
grave de la sciatique bénigne et des autres névralgies y sont nettement
accusées. Tout récemment Landouzy, reprenant la même idée, a montré,
dans un mémoire intéressant, que, selon toute probabilité, la sciati¬
que grave de Lasègue n’était qu’une forme de névrite chronique. Nous
montrerons que l’on peut porter plus loin l’analyse et dissocier en un
certain nombre de types bien tranchés le groupe trop complexe des né¬
vralgies.
Causes et pathogénie. — On divise généralement les causes des né¬
vralgies en causes prédisposantes et caasQs occasionnelles; nous adopterons
cette classification, commode pour la clarté de l’exposition, tout en faisant
remarquer que les causes prédisposantes, élevées à un certain degré de
puissance, peuvent suffire par elles-mêmes à produire les névralgies, tandis
que les causes occasionnelles restent souvent inefficaces si la prédisposition
n’existe pas.
Causes prédisposantes. — L’observation clinique montre qu’il existe
chez certains sujets une sorte de prédisposition héréditaire ou acquise à
contracter des névroses de diverse nature : c’est ainsi que les névralgies
sont fréquentes, non-seulement chez les sujets dont les parents ont été
atteints de ces affections, mais aussi chez les enfants d’épileptiques, d’hys¬
tériques et d’aliénés ; elles le sont également chez ceux qui ont été atteints
dans leur enfance de convulsions ou de chorée : il existe entre ces diverses
affections une sorte d’affinité ; elles semblent se suppléer et s’engendrer
réciproquement. En quoi consiste cette prédisposition, que l’on peut appe
1er diathèse nerveuse , si l’on admet avec Maurice Raynaud l’existence
de diathèses partielles? On l’ignore; mais on peut cependant supposer avec
vraisemblance que, chez les individus qui en sont affectés, le mode de déve¬
loppement et de nutrition du système nerveux n’est pas conforme au type
physiologique. Anstie a émis l’opinion qu’il devait exister, dans les cas de
névralgies, une sorte de faiblesse native de la substance grise postérieure
de la moelle ; nous aurons à discuter plus loin les vues théoriques qui l’ont
amené à formuler cette hypothèse, mais nous pouvons dire tout de suite
que l’on ne peut citer en sa faveur aucun fait positif.
Anstie a dit également que la prédisposition aux névralgiés s’obser¬
vait souvent chez les sujets nés de parents phthisiques ; les chiffres statis¬
tiques qu’il invoque à l’appui de cette proposition ne nous paraissent
nullement démonstratifs : il a trouvé en effet que, sur quatre-vingt-trois
cas de névralgies, dix-huit s’étaient produits chez des individus ayant
dans leur famille des antécédents de tuberculose ; il nous semble que cette
proportion n’a rien d’anormal et qu’elle ne dépasse pas celle que l’on
760 NÉVRALGIES. — - causes et pathogénie.
obtiendrait en examinant au même point de vue une série de sujets exempts
de névralgies.
Les névralgies ne se développent pas indifféremment à tous les âges.
On ne les observe qu’exceptionnellement chez les enfants. Cette immunité
devrait s’expliquer, d’après Van Lair, par le développement imparfait du
système nerveux cérébro-spinal pendant la première période de la vie ;
mais, s’il en était ainsi, comment comprendre la grande fréquence des
convulsions chez les mêmes sujets ? C’est chez les adultes que les névral¬
gies atteignent leur maximum de fréquence ; elles ne sont pas rares chez
les vieillards ; la sénilité précoce devrait même, d’après Erh être consi¬
dérée comme une prédisposition à ces affections; fréquemment, elles se
développeraient en même temps que l’athérome artériel, la dégénérescence
graisseuse des viscères, l’arc sénile de la cornée, la chute ou la décolora¬
tion des cheveux et l’affaissement de la colonne vertébrale, chez les sujets
usés par les privations ou les excès de toute nature et surtout par l’ahus
des boissons alcooliques.
L’influence du sexe paraît réelle, mais elle a été différemment ap¬
préciée par les divers auteurs, les uns considérant le sexe masculin comme
une prédisposition, les autres, le sexe féminin. Cette contradiction n’est
qu’apparente ; si l’on entre dans le détail des statistiques qui ont été pro¬
duites dans le but d’élucider cette question, on voit que certaines formes de
névi’algies sont plus fréquentes chez l’homme, d’autres chez la femme. On
observe plutôt chez l’homme celles qui, d’après leur évolution, semblent
pouvoir être rattachées au développement de lésions phlegmasiques, telles
par exemple que les sciatiques à marche cyclique, tandis que les névralgies
que leurs allures capricieuses et leur coïncidence avec d’autres troubles
nerveux permettent de considérer comme de pures névroses sont plus
fréquentes chez la femme.
Toutes les causes qui augmentent, d’une manière passagère ou perma¬
nente, l’excitabilité du système nerveux prédisposent par cela même aux
névralgies. Parmi elles, Anstie signale à juste titre l’influence d’une édu¬
cation mal dirigée, les lectures capables d’exalter l’imagination, l’abus de la
musique, les excès de travail intellectuel, les veilles prolongées, les émo¬
tions trop vives et trop fréquemment renouvelées. Il faut citer encore, dans
un autre ordre d’idées, l’usage immodéré des boissons excitantes, particu¬
lièrement de l’alcool, et les excès vénériens. Les femmes sont plus spéciale¬
ment prédisposées aux névralgies pendant toute la durée de leur vie
sexuelle, surtout à l’époque de la puberté, à celle de la ménopause, dans
les premiers temps de la grossesse et pendant la menstruation.
A côté de ces causes, il faut ranger toutes celles qui abaissent les forces
et produisent l’anémie; la réciproque de l’axiôme sanguis moderator
nervorum peut être considérée comme vraie ; l’expérimentation et l’ob¬
servation clinique en fournissent de nombreux témoignages. Il a été
positivement démontré que le sang trop riche en acide carbonique et trop
pauvre en oxygène constituait un excitant pour le système nerveux; c’est
une des raisons qui peuvent expliquer la fréquence des névralgies dans
NÉVRALGIES. — causes et pathogénie.
761
l’anémie, dans la chlorose, dans les cachexies et chez les convales¬
cents de maladies pyrétiques. Nous aurons à revenir sur plusieurs de ces
causes.
Causes occasionnelles. — On peut en distinguer trois catégories suivant
qu’elles sont constituées : 1“ par des lésions directes des nerfs ou de
leurs racines ; 2“ par des lésions plus ou moins éloignées qui provoquent à
distance une modification dans l’excitabilité des noyaux sensitifs ; 3° par
des maladies générales.
1° Les lésions directes peuvent être elles-mêmes groupées sous les chefs
suivants : congestions, anémies, phlegmasies subaigües ou chroniques, trau¬
matismes et néoplasies intrinsèques ou extrinsèques.
L’importance du rôle que jouent les troubles de vascularisation dans la
pathogénie des névralgies, a été surtout mise en relief par le professeur Gu-
bler : il a créé la classe des névralgies congestives; il y fait rentrer celles des
névralgies à frigore qui débutent instantanément et disparaissent de même,
celles que peut provoquer l’exposition de certaines parties à un foyer de
chaleur (on les observe particulièrement chez les chauffeurs et les cuisiniers)
et celles qui apparaissent immédiatement après une suppression de règles ou
d’hémorrhoides. Il est probable qne les névralgies palustres appartiennent
également à cette catégorie : elles s’accompagnent en effet de phénomènes
congestifs d’une intensité exceptionnelle; on voyait dans une observation
d’Audouard, toute la jambe devenir rouge pendant les accès d’une sciatique
intermittente. Les divers troubles fonctionnels par lesquels se traduisent les
fièvres larvées sont d’ailleurs manifestement de nature congestive ; certains
accès ne se révèlent que par la rougeur et l’injection de la conjonctive, de
la pituitaire ou de la muqueuse pharyngée, d’autres par une éruption éry¬
thémateuse ou une congestion viscérale ; les dépôts de pigments que l’on
trouve dans les viscères chez les individus qui succombent à l’ impaludisme
doivent être considérés comme les vestiges de. congestions réitérées {voy.
art. Mélanémie). Ces diverses considérations nous paraissent établir que les
névralgies palustres reconnaissent pour cause prochaine une congestion du
nerf : on peutadmettre que, dans ces diverses conditions, il se produit une
dilatation active ou paralytique des vaisseaux qui se distribuent aux cordons
nerveux et que les fibres élémentaires, comprimées par lescapillaires ou par
le névrilème tuméfié, deviennent le point de départ des sensations doulou¬
reuses que ressentent les malades. Une modification inverse dans l’état de
ces vaisseaux semble pouvoir donner lieu aux mêmes troubles fonction¬
nels; il est bien probable que, chez les individus sujets aux angio-névroses,
tels que le sont beaucoup d’hystériques et de névropathes, i! survient des
névralgies dont la cause prochaine peut être cherchée dans un spasme des
petits vaisseaux nerveux. La congestion et l'anémie des nerfs doivent donc
concurremment trouver place dans l’étiologie des névralgies, ou plutôt elles
constituent des états morbides distincts qui ont pour symptômes communs
les douleurs névralgiques. L’hypoglobulie n’agit pas seulement en aug¬
mentant d’une manière générale l’excitabilité du système nerveux, mais
aussi en troublant directement la nutrition des cordons sensitifs.
/62 ^'ÉVRALGIES. — causes et pathogénie.
Nous avons vu déjà que plusieurs auteurs, ail commencement du siècle,
avaient considéré les névralgies comme des inflammations des nerfs et que
plus tard, au contraire, on avait éliminé systématiquement du cadre des
névralgies toutes les douleurs provoquées par les phlegmasies aussi bien
que par les autres lésions nerveuses . Une réaction s’est produite dans ces
dernières années contre ces idées trop absolues, et il ne paraît pas douteux
aujourd’hui que certaines formes de névralgies ne soient liées à une névrite
subaigüe ou chronique. Nous voulons parler surtout de celles qui, survenues
à la suite d’un refroidissement ou d’un traumatisme, suivent une marche
régulièrement cyclique, se traduisent par une douleur continue sur le trajet
du nerf et s’accompagnent souvent de troubles trophiques.
Toutes les plaies des nerfs, quelle qu’en soit la nature, la contusion et
la compression de ces organes, la pénétration et surtout le séjour dans leur
tissu de corps étrangers, sont des causes de névralgies ; il n’est pas certain
qu’elles agissent toujours en amenant le développement d’une névrite,
mais il est probable qu’il en est ainsi dans la plupart des cas {voy. art.
Nerfs).
Le froid est de même signalé par la plupart des auteurs comme une cause
fréquente de névralgie. Si quelques-uns ont émis une opinion contraire,
cela tient, d’après Rigal, à ce qu’ils n’ont pas établi de distinction entre le
refroidissement brusque d’une partie limitée du corps et l’action lente et
prolongée du froid sur tout l’organisme : tandis, en eflét, que cette der¬
nière cause ne paraît jouer qu’un faible rôle dans la production des né¬
vralgies, le refroidissement brusque et soudain constitue, au contraire,
d’après Rigal, un véritable agent traumatique, il mérite la dénomination de
coup de froid sous laquelle il est fréquemment désigné par le vulgaire et
peut facilement provoquer l’apparition de névralgies. Cette affection est par
cela même fréquente chez les sujets que leur profession expose à des refroi¬
dissements brusques et fréquemment renouvelés; ou la voit également
survenir chez des individus qui ont couché sur la terre humide et gardé sur
eux des vêtements mouillés. Or, si nous recherchons quelle est la nature
des altérations que l’action du froid produit dans les autres organes, qu’il
s’agisse des muqueuses, des séreuses ou des parenchymes, nous trouvons
que ce sont le plus souvent des phlegmasies, et nous voyons que ces
phlegmasies suivent une marche cyclique comme les névralgies dont nous
parlons, c’est-à-dire qu’après une période d’augment, elles restent station¬
naires pendant un certain temps pour disparaître ensuite graduellement.
Nous ne connaissons que les phlegmasies qui présentent cette évolution :
les congestions apparaissent plus rapidement et durent moins longtemps ;
les névroses affectent des allures plus capricieuses ; il ne saurait être ques¬
tion d’une dégénérescence ; enfin, l’hypothèse d’après laquelle la substance
nerveuse subirait sous l’influence de certaines causes une modification
sui generis, telle que par exemple une coagulation de la myéline, est bien
peu vraisemblable.
La douleur continue sur le trajet du nerf, l’atrophie musculaire et
l’éruption de zona, qui accompagnent souvent ces névralgies, ne fournis-
NÉVRALGIES. — cadses et pathogénie. 763
sent pas, quand elles se produisent, des arguments d’une moindre valeur
en faveur de leur nature phlegmasique. La douleur continue, sous la forme
où elle se présente, suppose presque nécessairement une altération perma¬
nente du nerf ou de ses noyaux, altération qui ne peut guère être autre
en pareil cas, qu’une inflammation. L’atrophie musculaire a la même signi¬
fication; nous verrons plus loin qu’il est difficile de l'expliquer autrement
que par une lésion du nerf, et si l’on peut éliminer, comme dans les cas
dont nous parlons, l’atrophie simple et la compression, il n’est pas dou¬
teux, comme l’a si bien établi Landouzy, qu’il ne s’agisse d’une névrite.
Le zona doit être interprété dans le même sens, car dans toutes les autop¬
sies qui récemment ont été pratiquées complètement et en temps utile,
on a trouvé des lésions du nerf ou de son ganglion. Ajoutons enfin que
l’on a pu, dans certains cas, constater directement l’existence de la névrite.
Schuh (de Vienne) décrit dans les termes suivants les altérations qu’il a
trouvées en examinant un fragment de nerf réséqué dans le but d’obtenir
la guérison d’une névralgie intense et très-ancienne : (Nous empruntons à
Rigal la traduction de ce passage.) « Les tubes nerveux n’ont pas la
transparence normale ; l’opacité est surtout remarquable dans un endroit
où ils sont plus condensés ; ils contiennent de petites granulations ovoïdes
et brillantes ; ces granulations sont assez abondantes pour troubler visi¬
blement l’eau dans laquelle on déchire le nerf; les cylindres-axes con¬
tiennent des granulations de même nature, assemblées par groupes ; on
distingue, dans quelques tubes nerveux, des corpuscules plus grands,
ronds, réfractant fortement la lumière, rangés symétriquement en ligne
longitudinale sur les limites du tube nerveux ; des corpuscules semblables
sont dispersés dans le tissu interstitiel ; ils sont constitués par des sels
calcaires et se dissolvent dans l’acide chlorhydrique. En somme, c’est une
dégénérescence graisseuse et calcaire avancée des fibres nerveuses primi¬
tives, sous l’influence d’une inflammation antérieure. »
Toutes les causes qui peuvent amener directement l’irritation des fibres
nerveuses sont susceptibles de provoquer, comme les traumatismes, le
développement de névralgies; nous citons particulièrement les tumeurs
qui se développent dans l’épaisseur des troncs nerveux ou à leur péri¬
phérie. Parmi les premières, les cancers et les névromes sont celles qne
l’on rencontre le plus fréquemment; les fibrômes et les kystes hyda¬
tiques des nerfs sont des raretés pathologiques ; parmi les secondes, les
exsudais méningés, les hyperostoses, les anévrysmes, les dilatations vei¬
neuses, les cancers elles néoplasies syphilitiques méritent particulièrement
d’être mentionnés. Certaines causes paraissent agir en irritant les extrémi¬
tés nerveuses : telle est, par exemple, la carie dentaire.
La plupart des auteurs cirent parmi les causes de névralgies les lésions
de la moelle épiniére, de l’isthme de l’encéphale, et même du cerveau.
Nous pouvons poser en fait que, dans la grande majorité des cas au moins,
les douleurs provoquées par ces lésions diffèrent des véritables douleurs
névralgiques, à tel point que leurs caractères seuls permettent d’affirmer
qu’elles sont d’origine centrale. Si l’on étudie, en effet, les douleurs fulgu-
764 NÉVRALGIES. — causes et pathogénie.
rantes des myélites postérieures, on reconnaît qu’elles ne suivent pas le
trajet des troncs nerveux, qu’elles ne présentent pas de foyers d’irradiation
et qu’elles sont habituellement intermittentes, même au moment de leurs
paroxysmes. Le plus souvent elles consistent en des élancements qui se
font sentir en un même point, à de courts intervalles, pendant un laps de
temps qui varie de quelques minutes à quelques heures.
Ces particularités peuvent s’expliquer, dans une certaine mesure par la
dissociation que subissent, à leur entrée dans la moelle, les tubes nerveux
qui composent les racines. Dans la plupart dès phlegmasies spinales, tout
au moins l’irritation dans celles qui évoluent lentement, ne porte d’habi¬
tude simultanément que sur un petit nombre de tubes appartenant à un
même tronc nerveux ; les sensations douloureuses qui en résultent doivent
être rapportées aux parties superficielles ou profondes dans lesquelles ces
tubes vont s’épuiser ; or il doit arriver rarement que ces tubes soient précisé¬
ment des nervi mrvorum; le plus souvent c’est dans des points limités des
téguments, des os ou des articulations que les malades souffrent ; ils ont
des douleurs fulgurantes et non des névralgies. Il n’en est pas de même
quand les racines sont intéressées; ce sont alors souvent de véritables
douleurs névralgiques que l’on observe ; on peut s’en expliquer la produc¬
tion en supposant que les parties auxquelles se distribuent les tubes con¬
tenus dans un groupe de racines correspondent au trajet d’un nerf, mais on
peut se demander aussi, et, suivant nous avec plus de vraisemblance, si la
lésion du névrilème qui se prolonge sur les racines n’est pas en pareil cas
la cause réelle des névralgies; nous verrons plus loin, en effet, que les dou¬
leurs dont les cordons nerveux sont le siège reconnaissent très-vraisembla¬
blement pour cause l’excitation des nervi nervorum ; or il est très-probable
que ces éléments, contenus dans le névrilème, se continuent avec cette mem¬
brane sur les racines ; ce qui nous confirme dans cette opinion, c’est que
ces névralgies ne se font pas sentir sur tout le trajet des corps nerveux,
mais qu’elles correspondent le plus souvent à leur portion initiale, c’est-à-
dire à celle dont les nervi nervorum peuvent se prolonger sur les racines.
Nous devons rechercher dans quelle mesure l’absence de névralgies
vi’aies dans les affections de la moelle épinière peut se concilier avec
la doctrine qui attribue à une modification des noyaux sensitifs le rôle
principal dans la production des phénomènes névralgiques. Cette doc¬
trine a trouvé dans l’ouvrage d’Anstie son expression la plus absolue;
elle peut être ainsi résumée : il existe dans toute névralgie une atrophie
des racines du nerf affecté et de leur noyau d’origine ; cette atrophie peut
être consécutive à une névrite ascendante ; plus souvent elle reconnaît pour
cause une sorte de faiblesse héréditaire, un défaut de résistance de ces par¬
ties; dans ces conditions, il suffit qu’un nerf soit le siège d’excitations pro¬
longées ou fréquemment réitérées pour que son noyau s’altère et au bout
d’un certain temps s’atrophie ; alors seulement la névralgie est constituée.
Ces lésions peuvent guérir ou persister.
Benedikt cite à l’appui de cette théorie un cas de Hubbenet dans lequel on
a constaté une altération du noyau sensitif du trijumeau ; on peut en con-
NEVRALGIES. — ôauses et pathogénie.
765
tester la valeur, car il est probable que cette altération avait été provoquée
par une névrite consécutive aux opérations réitérées de névrotomie qui
avaient été pratiquées. En réalité, personne n’a jamais vu les altérations
soupçonnées par Anstie; elles sont purement hypothétiques.
Ce n’est pas à dire pour cela qu’il ne se produise pas dans les névralgies
une modification centrale; Vulpian, dans la préface que nous avons déjà
citée, a exposé avec beaucoup de force les arguments que l’on peut in¬
voquer en faveur de cette supposition : « Je crois, dit-il, que très-fré¬
quemment, l’altération qui cause ces affections (les névralgies), siège
vers les extrémités centrales des nerfs . et même dans les cas où la
névralgie a décidément pour cause première une lésion de la péri¬
phérie des nerfs, dans ceux, par exemple, ou une carie dentaire, une
altération soit du périoste alvéolo-denlaire, soit des os maxillaires eux-
mêmes, ont donné naissance à raffection douloureuse, on doit admettre,
je pense, que souvent, peu de temps après le début de cette affection,
il se produit dans le centre nerveux, ou plus strictement pour les cas
supposés, dans le noyau d’origine du nerf trijumeau, une modification
morbide qui exalte à un haut degré l’excitabilité des éléments anatomiques
de la substance grise. Cette exagération d’excitabilité peut s’étendre aux
éléments de la substance grise les plus proches de ceux qui sont directe¬
ment en rapport avec les fibres nerveuses dont les extrémités périphériques
sont lésées. L’excitation transmise par ces fibres à leur noyau d’origine se
propage aux foyers d’origine circonvoisins ; et, à cause de l’éréthisme mor¬
bide de ces foyers, la modification qu’elle y détermine se traduit par une
douleur reportée par le sensorium à la périphérie des fibres qui naissent
dans ces amas de substance grise ; et c’est ainsi qu’on peut s’expliquer
l’irradiation de la névralgie dentaire, par exemple, à toute la moitié corres¬
pondante de la face. »
Il résulte de cette argumentation que l’existence d’une modification cen¬
trale dans la plupart des névralgies, si ce n’est dans toutes, ne peut guère
être révoquée en doute, mais il ne s’ensuit pas que cette modification doive
être considérée comme la cause de ces affections ; elle en est un des élé¬
ments essentiels, mais non le point de départ ; nous croyons même pouvoir
affirmer que jamais elle n’est primitive et que son origine périphérique,
admise par Vulpian pour un certain nombre de cas, doit l’être pour tous.
Nous avons déjà vu, en effet, que l’absence de névralgies vraies dans les
myélites, et en particulier dans le tabès dorsuahs, prouvait que les lésions
banales de la substance grise postérieure étaient impuissantes à leur donner
naissance ; l’absence de symptômes myélitiques dans les névralgies ne four¬
nit pas un argument d’une moindre valeur contre leur origine centrale :
au point de vue de l’anatomie topographique, en effet, les groupes cellu¬
laires qui constituent les noyaux des nerfs, celui du sciatique, par exemple,
ne forment pas des organes distincts ; ils sont échelonnés dans la moelle
sur nne hauteur considérable et en connexions intimes, par leurs vaisseaux
et leur tissu connectif, a /ec les autres parties de l’axe, particulièrement
avec les cornes antérieures et postérieures et avec les cordons latéraux; on
763 NÉVRALGIES. — causes et pathogénie.
ne comprendrait donc pas comment un travail phlegmasique ou congestif,
provoqué par une cause accidentelle, irait les atteindre isolément sans inté¬
resser en même temps les éléments’ voisins ; ü n’y a de même aucune raison
pouï-^que, dans les maladies générales (diathèses, intoxications, fièvres) ils
soient affectés plutôt que les autres éléments similaires des centres ner¬
veux ; les seules causes morbifiques qui semblent pouvoir agir isolément
sur eux sont celles qui portent sur les fibres sensitives avec lesquelles ils
sont en connexions directes ou indirectes. On voit par là que, si la substance
grise prend une part active à la production des symptômes qui caractérisent
les névralgies, c’est vraisemblablement sous l’influence d’excitations par¬
ties de la périphérie, et que, dans aucun cas, elle ne paraît être le point de
départ de ces aflèctions.
L’intervention spinale est surtout nécessaire pour expliquer le dévelop¬
pement des névralgies qui reconnaissent manifestement pour cause une
lésion plus ou moins distante du nerf affecté, telles que, par exemple, les
névralgies du trijumeau provoquées par la blessure d’un nerf périphérique
(Swan, Denmark, Anstie), par une cicatrice ou par une carie dentaire,
les névralgies sciatiques, lombaires et intercostales symptomatiques d'affec¬
tions utérines ou consécutives à l’orchi-épididymite (Mauriac), les sciatiques
blennorrhagiques (Fournier), ou enfin les névralgies intercostales liées
à la congestion pulmonaire et aux traumatismes des parois thoraciques
(A. Ollivier). On explique généralement ces faits de la manière suivante :
les excitations centripètes parties de l’organe malade sont transmises d’a¬
bord aux noyaux des nerfs qui en émanent, puis à d’autres noyaux plus
ou moins éloignés, et elles provoquent dans ces derniers une modifi¬
cation qui se traduit symptomatiquement par des douleurs sur le trajet
des nerfs qui y aboutissent; c’est ainsi, par exemple, qu’une excitation
partie de l’utérus, et d’abord transmise dans la moelle lombaire aux noyaux
d’origine des nerfs de cet organe, se propage, probablement par voie anas¬
tomotique, aux noyaux des autres nerfs lombaires ou dorsaux et donne lieu
aux symptômes d’une névralgie lombaire ou intercostale ; l’excitation
initiale peut n’être pas sentie (A. Tripier). Cette interprétation est certai¬
nement la plus vraisemblable pour un certain nombre de cas, mais il faut
se garder de la trop généraliser. Parmi les faits mêmes que nous venons
d’indiquer, il en est plusieurs pour lesquels on peut invoquer une autre
explication. II est fort possible, par exemple,- qu’une partie des névralgies
lombaires et sciatiques provoquées par les affections de l’utérus et des testi¬
cules soient dues à la compression des nerfs correspondants par les gan¬
glions lombaires ou pelviens tuméfiés, et de même, les névralgies du triju¬
meau liées à la menstruation peuvent être attribuées avec vraisemblance à
une congestion du nerf et à l’éréthisme nerveux que provoquent les affec¬
tions utérines.
Le professeur Gubler, dans un mémoire communiqué à la Société de bio¬
logie en 1864, a expliqué par un mécanisme très-différent l’apparition d’une
névralgie de la cinquième paire pendant le cours d’une névrite du facial. Il
avait proposé, dans un mémoire publié antérieurement, une interprétation
NEVRALGIES. — causes et pathogénie.
v6-
nouvelle du phénomène désigné sous le titre de sensibilité récurrente :
dans son opinion, la douleur excitée par l’irritation du bout périphérique
d’une racine antérieure spinale était due à la transformation du courant
nerveux propagé jusqu’à la périphérie par le nerf exodique et revenant
au centre par les filets de sentiment. Il a pu se rendre compte par la
même théorie du fait dont nous venons de parler, en admettant que les
excitations centrifuges provoquées parla névrite du facial s’étaient réfléchies
à la périphérie sur les filets du trijumeau et avaient ainsi déterminé les sen¬
sations douloureuses. Cette névralgie méritait plus que toute autre l’épi¬
thète de réflexe.
Parmi les causes constitutionnelles, nous citerons en premier lieu l’ané¬
mie, qui peut provoquer directement les névralgies en troublant la nutri¬
tion des nerfs, en même temps qu’elle y prédispose en augmentant l’exci¬
tabilité du système nerveux. C’est à son influence qu’il faut rapporter sans
doute les névralgies qui se développent chez les chlorotiques, chez les sujets
épuisés par des pertes de sang considérables, des excès, des fatigues
exagérées ou des privations, chez les cachectiques et chez les convales¬
cents. Pourtant il faut toujours penser, dans les cas de cancer, à la possibi¬
lité de la compression ou de l’envahissement des nerfs par les néoplasies;
et, d’autre part, lorsque la névralgie apparaît à la suite d’une fièvre grave ou
d’une phlegmasie adynamique, on peut se demander si les éléments ner¬
veux n’ont pas souffert dans leur nutrition et subi des altérations compa¬
rables à celles dont les parenchymes et les muscles sont le siège en pareil
cas : l’apparition fréquente dans ces conditions de paralysies et de troubles
variés de l’innervation vient à l’appui de cette supposition, qui semble
justifiée d’ailleurs par des observations récentes de Bernhardt etdeNolhna-
gel {voy. Nerfs, Pathologie médicale, p. 716).
Fritz et plus tard Nothnagel, ont observé au début de la fièvre typhoïde,
de véritables névralgies sus-orbitaires et occipitales. Il s’agissait alors sans
doute de névralgies congestives.
Nous avons vu déjà que l’intoxication paludéenne était une cause fré¬
quente de névralgies ; ces affections constituent souvent l’unique mani¬
festation des fièvres larvées bénignes; d’autres, fois, elles accompagnent
un accès de fièvre incomplet. Elles occupent le plus ordinairement la
branche sus-orbitaire du trijumeau, le nerf sous-occipital ou l’un des nerfs
intercostaux. Leur fréquence est plus grande chez les sujets âgés et dans
les formes chroniques de la malafiie. En raison de la nature congestive des
diverses manifestations de cette intoxication, on peut, comme nous l’avons
indiqué déjà, admettre avec vraisemblance que ces névralgies se rattachent
à une lésion de même ordre.
Les névralgies comptent parmi les manifestations fréquentes de la sy¬
philis ; leur apparition peut-être précoce ou tardive; on les observe souvent,,
chez la femme, au début de la période secondaire, alors qu’il se développe,
comme l’a si bien démontré A. Fournier dans ses belles leçons sur la sy¬
philis un trouble profond dans les fonctions d’innervation, une immense
opportunité morbide pour les affections du système nerveux, une sorte de
NÉVRALGIES. — causes et pathogénie.
diathèse nerveuse ; ces névralgies occupent surtout les rameaux de la cin¬
quième paire, le sciatique et les nerfs intercostaux. Nous nous demandons
si l’on ne pourrait pas encore invoquer ici, en dehors de la diathèse, la
compression des nerfs en un point quelconque de leur trajet par des intu¬
mescences ganglionnaires. Pour ce qui est des névralgies tardives, on s’ac¬
corde à les rattacher au développement de néoplasies spécifiques sur le
trajet des nerfs.
Toutes les affections générales qui provoquent la formation de tumeurs
multiples peuvent donner lieu de même à l’apparition des névralgies ; il en
est ainsi de la scrofule, de la leucémie et du cancer.
La plupart des auteurs admettent également, et à juste titre suivant nous,
qu’il faut compter les névralgies au nombre des manifestations de la diathèse
dite arthritique. Si l’on étudie, en effet, les antécédents des malades atteints
de ces affections , on reconnaît que beaucoup d’entre eux ont été ou sont
encore atteints d’asthme ou de catarrhe sec des bronches avec emphysème
pulmonaire, d’hémorrhoïdes, de dyspepsie, de pityriasis, d’eczéma, de goutte
ou de rhumatisme, que souvent ces mêmes manifestations pathologiques
ont existé isolément ou concurremment chez leurs ascendants et leurs colla¬
téraux et qu’elles semblent, d’autres fois, se suppléer réciproquement; l’exis¬
tence d’un état particulier de l’organisme, d’une déviation de son type
physiologique, d’une diathèse, en un mot, qui sert de lien entre elles et
provoque leur apparition successive chez le même sujet ou chez les mem¬
bres d’une même famille, ne nous paraît guère douteuse, et c’est à tort
que de divers côtés, en Allemagne, on en a récemment contesté l’existence.
Besnier, dans son article remarquable, étudie avec soin les névralgies rhu¬
matismales, qu’il considère comme fréquentes ; il admet qu’elles peuvent
être de nature congestive ou inflammatoire ; nous ne pouvons que confirmer
sa manière de voir. GaiTod et Guéneau de Mussy admettent également que
la goutte se manifeste souvent par des névralgies.
Parmi les maladies générales qui peuvent donner lieu à ces affections, il
faut encore citer l’hystérie; elle se confond dans une certaine mesure chez
la femme avec cette prédisposition générale aux maladies nerveuses dont
nous avons parlé précédemment; elle ne peut cependant lui être complète¬
ment assimilée, car cette prédisposition peut exister et se transmettre
héréditairement' en dehors d’elle. Les névralgies de l’hystérie peuvent être
considérées comme de véritables névroses ; cependantil est probable qu’elles
se rattachent à des modifications matérielles dans la constitution de l’appareil
nerveux sensitif, mais oh peut affirmer que ces modifications sont fugaces
et peu profondes.
L’intoxication saturnine ne provoque que rarement le développement de
véritables névralgies périphériques; Tanquerel des Planches et Rosenthal
en ont seuls cité des exemples ; le plomb exerce cependant son action
nocive sur les nerfs périphériques comme sur tout le système nerveux
dans son ensemble, mais il en paralyse plutôt qu’il n’en exalte les
fonctions; il y a un contraste à cet égard entre ces nerfs et ceux de la vie
organique.
iNÉVRALGIES. — SYMPTOMATOLOGIE. 769
Hermann rapporte que les névralgies sont assez fréquentes dans les
intoxications mercurielles que l’on observe aux mines d’Idria ; il n’en est
pas de même chez les sujets mercurialisés dans un but thérapeutique : les
assertions contraires que l’on trouve dans les livres allemands nous parais¬
sent être un écho de la singulière doctrine qui attribue systématiquement
au mercure la plupart des accidents de la syphilis.
D’après Van Lair, l’intoxication par le tabac amènerait, dans certains cas,
le développement de névralgies qui occuperaient tantôt les plexus abdomi¬
naux, tantôt les nerfs périphériques.
Syniptomatolosic. — Nous étudierons d’abord d’une manière géné¬
rale les troubles fonctionnels par lesquels se manifestent les névralgies;
nous chercherons à reconnaître quel en est le mécanisme physiologique ;
puis nous verrons quelles particularités ils présentent, et comment ils
évoluent dans les différentes variétés que l’on peut distinguer.
La douleur est le symptôme dominant de la névralgie ; c’est elle qui la
caractérise essentiellement; elle en est l’expression constante et néces¬
saire ; les autres troubles fonctionnels ne viennent qu’au deuxième plan.
Nous avons vu que, par définition, cette douleur siège sur le trajet des
nerfs et se présente sous forme d’accès séparés par des rémissions généra¬
lement incomplètes. Elle occupe rarement toute la sphère de distribution
d’un nerf ; on la trouve habituellement limitée à une ou à plusieurs de ses
branches. Une observation attentive permet de reconnaître qu’elle est le
plus souvent constituée par deux éléments : une douleur intermittente et une
douleur continue ; celle-ci peut être fort peu accentuée, mais elle fait rare¬
ment défaut.
La douleur intermittente se produit sous foi’me d’accès dont la durée
varie de quelques minutes à quelques heures. Elle éclate brusquement en un
ou plusieurs points, généralement profonds, d’où elle irradie en différentes
directions ; assez souvent elle remonte ou descend rapidement en suivant
le trajet dunerf. Elle peut atteindre un haut degré de violence, surtout dans
tes névralgies faciales et sciatiques ; les malades la comparent à celles que
causeraient des coups d’aiguille ou de couteau, une brûlure, une morsure,
un déchirement ou une secousse électrique ; son intensité varie d’un moment
à l’autre ; par instant elle s’apaise pour reprendre un moment après toute sa
force ; elle atteint parfois un tel degré d’acuité, qu’elle arrache des cris
aux malades les plus courageux ; d’autres fois au contraire les élancements
n’ont qu’une intensité modérée et sont facilement supportés. Les irradia¬
tions sont habituellement limitées aux branches voisines du rameau pri¬
mitivement affecté ; elles peuvent s’étendre cependant, dans les moments
où les paroxysmes atteignent leur maximum de violence, à des nerfs plus
éloignés ; c’est ainsi que l’on voit les douleurs de la névralgie faciale se
propager aux rameaux du plexus cervical, et inversement. Le retour des
accès survient souvent sans cause apparente, surtout la nuit ; d’autres fois
il est manifestement provoqué par une cause accidentelle , telle qu’un
mouvement, une mauvaise position du membre, une impression de froid,
une émotion, la .pression, quelquefois le simple frôlement de la peau;
770 INÉVRALGIES. — symptomatologie.
dans la névralgie de la cinquième paire surtout, il n’est pas rare que les
moindres contractions des muscles de la face amènent l’explosion de la
douleur, de telle sorte que les malades ne peuvent rire, manger, boire,
parler même qu’au prix des plus vives souffrances. Il est cependant des
cas où les mouvements paraissent sans influence sur le retour des accès ;
c’est ainsi que l’on voit, dans certaines sciatiques, les malades mouvoir
impunément le membre affecté et préférer même la marche au repos ; mais
ce sont là des faits exceptionnels.
La pression méthodiquement pratiquée sur le trajet du nerf affecté y
fait reconnaître un certain nombre de foyers au niveau desquels la douleur
est beaucoup plus vive; ce sont les points douloureux auxquels Valleix
attachait une si gi’ande importance, et dont la signification est encore
controversée, malgré toutes les discussions dont ils ont été l’objet.
Bassereau les a signalés le premier dans sa thèse inaugurale; Valleix
les décrit comme de petits cercles de un à deux centimètres de dia¬
mètre, échelonnés sur le trajet du nerf : ils sont, d’après lui, le siège
exclusif de la douleur continue ; c’est seulement à leur niveau que la
pression est douloureuse; pendant les paroxysmes, ils sont le point de
départ des irradiations. Leur localisation est soumise à des lois fixes
qui sont les mêmes pour toutes les névralgies; on les trouve : 1° au point
d’émergence des troncs nerveux; 2° dans les points où un filet nerveux tra¬
verse les muscles pour se rapprocher de la peau ; 3° dans les points où les
branches terminales viennent s’épuiser dans les téguments; dans les
points où le tronc nerveux, par suite du trajet qu’il parcourt, devient
très -superficiel. Trousseau, et depuis Armaingaud, ont soutenu que fré¬
quemment il y avait, en outre, un point douloureux fixe au niveau
d’une ou de plusieurs apophyses épineuses.
La doctrine de Valleix a soulevé de nombreuses objections, et personne
ne l’admet plus aujourd’hui dans les termes absolus où cet auteur l’avait
formulée ; il est d’abord inexact que la douleur continue siège exclusive¬
ment au niveau des points douloureux, car Lasègue a reconnu que, dans les
cas de sciatique grave, on la retrouve également dans leurs intervalles,
consistant dans une sorte d’engourdissement indescriptible qui s’exaspère
par moments. Il est également inexact que ces points douloureux existent
dans toutes les névralgies ; la plupart des auteurs qui ont étudié cette ques¬
tion, depuis Trousseau jusqu’à Erb, ont constaté que chez beaucoup de
sujets on ne pouvait rien trouver de semblable. L’on risquerait donc de
se tromper singulièrement si, prenant à la lettre les propositions de Valleix,
on croyait qu’il suffit de connaître exactement le trajet d’un nerf pour tracer
d’avance la description de sa névralgie, d’après les lois posées plus haut.
D’autres auteurs, tombant dans une erreur inverse de celle de Valleix,
ont contesté l’existence même des points douloureux ; tel est Romberg ;
« On ne peut admettre, dit-il, que la pression exagère les douleurs' névral¬
giques, car on voit les malades porter leurs doigts, pendant les paroxysmes,
sur les points d’émergence des nerfs, y exercer une forte pression et en
éprouver du soulagement». Or ce fait ne prouve rien contre la théorie de
NP^VRALGIES. — symptomatologie. 771
Valleix, car les effets de la pression varient du tout au tout, suivant la ma¬
nière dont elle est pratiquée ; quand elle est brusque, elle augmente la
-douleur ; graduelle et régulièrement croissante, elle peut la calmer. Il
suffit, dans certains cas, d’une excitation superficielle des téguments pour
provoquer des irradiations extrêmement pénibles, alors qu’une forte pres¬
sion dans le même point amène du soulagement.
Après avoir étudié d’une manière générale les caractères de la douleur
névralgique, nous devons rechercher quel en est le mécanisme physiolo¬
gique et comment on peut s’expliquer les caractères tout particuliers
qu’elle présente.
La douleur spontanée peut être produite par une lésion du nerf, de ses
racines ou de son noyau d’origine. La douleur provoquée par la pression
sur le trajet du nerf nous paraît supposer nécessairement une lésion de cet
organe ou de ses enveloppes: si, en effet, la loi physiologique d’après laquelle
les sensations provoquées par l’excitation des fibres sensitives sont toujours
rapportées à leurs extrémités périphériques est vraie, l’existence d’une
douleur fixe sur le trajet du nerf ne peut être rapportée qu’à l’excitation
de fibres s’épuisant dans le tronc nerveux lui-même, ou tout au moins
dans son enveloppe conjonctive ; or, ces filets existent, ils ont été décrits
pour la première fois sous le nom de nervi nervorum par Sappey, dont
plusieurs histologistes ont confirmé la découverte ; ils fournissent l’expli¬
cation la plus satisfaisante que l’on puisse donner des points de Val¬
leix ; c’est à leur niveau, en effet, que le nerf est le plus accessible à la
compression et où par conséquent la sensibilité propre de ses enveloppes,
exaltée par une cause pathologique, peut être le plus facilement mise en jeu^
Cette interprétation nous paraît plus vraisemblable que celle de Bénédikt,
-qui rapporte hypothétiquement ces points douloureux à des troubles vaso¬
moteurs, et que celle de Lender, d’après laquelle ils représenteraient réelle¬
ment les seules parties malades du nerf ; on ne comprendrait pas, en effet,
comment ce serait toujours dans le même nerf les mêmes points qui se
trouveraient lésés. Dans son excellente monographie, Cartaz soutient, avec
Ârloing et L. Tripier, que la douleur locale produite par la pression au niveau
■des points de Valleix est due à l’excitation des fibres récurrentes qui aban¬
donnent le tronc nerveux pour s’épuiser dans le névrilème, le périoste et
les parties molles des parties voisines. Ces autenrs invoquent surtout à
l’appui de leur opinion ce fait que les fibres récurrentes, très-nom¬
breuses un peu au-dessous des points douloureux, cessent tout d’un
coup au-dessus et doivent par conséquent se terminer à leur niveau.
Dans les névralgies d’origine périphérique, la lésion semble ne jamais
porter que sur une partie des fibres qui entrent dans la constitution du
tronc nerveux, car les douleurs ne s’étendent jamais à toute sa sphère de ,
distribution.
Le professeur Jaccoud a montré que les intermittences s’expliquaient tout
naturellement par la loi de l’épuisement des actions nerveuses ; il est
d’observation, en effet, que, d’une manière générale, ces actions sont inter¬
rompues « par des phases de repos qui surviennent fatalement par épuise-
772 NÉVRALGIES. — symptomatologie.
ment de l’excitabilité, alors même que l’excitation est continue ». 11 est
cependant des circonstances où l’on doit plutôt rapporter l’intermittence
des symptômes à des modifications périodiques dans la vascularisation du
nerf ou de son noyau; nous citerons, par exemple, les névralgies palustres,
qui doivent être vraisemblablement rattachées à des congestions périodiques,
du névrilèrae; on peut supposer que dans d’autres circonstances, en par¬
ticulier dans les autres variétés de névralgies congestives et dans les-
névrites, la réplétion des petits vaisseaux peut de même augmenter sous
l’influence de causes diverses, et provoquer ainsi l’exaspération de la
douleur; l’ischémie produite par la contraction momentanée des artérioles
qui se distribuent au nerf doit agir dans le même sens.
Nous savons déjà quelle est, selon toute probabilité, la cause pi'ochaine
des irradiations douloureuses : les excitations parties de la périphérie ga¬
gnent d’ahord les cellules en rapport avec les fihres sur lesquelles elles ont
porté primitivement, puis elles se propagent aux cellules voisines et il en
résulte l’extension des douleurs aux rameaux qui viennent y aboutir ; elles
parviennent enfin aux noyaux d’autres nerfs, plus ou moins éloignés,
qui sont à leur tour le siège de douleurs. Des recherches récentes de
Pierret permettent de mieux comprendre ce mécanisme : jusqu’à ce
moment, en effet, c’était par hypothèse que l’on admettait l’existence dans
la moelle de noyaux sensitifs analogues aux noyaux moteurs; il était diffi¬
cile de les localiser dans les cornes postérieures, car on savait que ces
parties ne renferment que fort peu de cellules nerveuses; Pierret paraît
avoir démontré qu’ils sont représentés par les amas de cellules nerveuses
connus sous le nom de colonnes de Clarke; on ne saurait guère douter, en
effet, que ces colonnes ne soient en relation avec les fibres sensitives si,
comme l’affirme Pierret, elles se continuent manifestement dans le bulbe
avec le noyau du trijumeau et si elles présentent, en commun avec lui, des
particularités de structure qui les distinguent des autres groupes cellu¬
laires ; ces noA-aux paraissent d’ailleurs présenter les uns avec les autres
des communications anastomotiques qui permettent de concevoir com¬
ment les excitations centripètes se propagent de l’un à l’autre et pro¬
voquent ainsi des irradiations douloureuses. 11 va sans dire que, dans la
grande majorité des cas, la modification dont ces douleurs irradiées sont
l’expression est purement fonctionnelle et qu’elle disparaît avec le pa¬
roxysme pendant lequel elle s’est produite. 11 semble cependant que, dans
certains cas, le processus irritatif auquel est liée la névralgie puisse se
propager d’un noyau à un autre et poursuivre son évolution ; il ne s’agit
plus alors de simples irradiations, mais d’une extension de la maladie elle-
même à d’autres parties; c’est ainsi que l’on voit les symptômes d’une
névralgie occipitale venir s’ajouter d’une manière persistante à ceux d’une
névralgie faciale.
Nous devons dire que, dans le travail précédemment cité, Cartaz a donné
une tout autre interprétation des irradiations douloureuses ; comme les
points douloureux, elles seraient dues à la présence dans les nerfs malades
de filets récurrents; pour prendrez un exemple, les douleurs qui se font
NÉVRALGIES. — SYMPTOMATOLOGIE.
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parfois sentir dans les rameaux de la branche ophthalmique, chez les
sujets atteints de névralgie occipitale, devraient s’expliquer par l’existence
dans le nerf occipital de fibres qui s’en iraient par un trajet rétrograde
s’unir aux divisions de l’ophthalmique; il cite à l’appui de sa théorie des
•observations dans lesquelles des douleurs névralgiques limitées au trajet
d’un nerf ont été calmées par la compression d’un autre nerf (faits de Tri¬
pier). Nous ne contestons pas la valeur de ces observations et nous recon¬
naissons que, pour ces cas particuliers, la théorie de Cartaz peut être sou¬
tenue; mais ils sont bien peu nombreux et, pour l’immense majorité des
faits, la théorie exposée plus haut est la plus vraisemblable. Comment
comprendre, en effet, dans l’hypothèse de Cartaz, que souvent ces irradia¬
tions ne se produisent que passagèrement, au moment où les paroxysmes
atteignent leur summum d’intensité? Si elles étaient provoquées par des
lésions permanentes, elles devraient être permanentes elles-mêmes, ou
du moins se reproduire constamment à chaque accès et faire, pour ainsi
■dire, partie intégrante de la névralgie, au lieu de venir seulement en com¬
pliquer par instants le tableau. C’est à tort d’ailleurs que Cartaz objecte à
la théorie centrale la difficulté de comprendre la propagation des excita¬
tions d’un noyau à l’autre; les recherches récentes de Pierret ont montré,
au contraire, que cette propagation s’expliquait tout naturellenient par les
communications qui existent entre les différents noyaux (Lange).
Les phénomènes douloureux peuvent être l’unique manifestation de la
névralgie ; dans la plupart des cas, cependant, on observe simultanément
des désordres variés de l’innervation et assez fréquemment des troubles tro¬
phiques. La sensibilité cutanée est rarement intacte, au moins dans les parties
innervées par le nerf affecté. Nothnagel assure que dans les névralgies
récentes, et il entend par là celles qui remontent à moins de deux mois, il
y a de l’hyperesthésie, tandis que dans les névralgies anciennes on trouve de
l’anesthésie. Nous avons examiné à ce point de vue les observations rap¬
portés par Hubert-Valleroux dans sa remarquable étude sur les altérations
de la sensibilité cutanée dans la sciatique, et nous avons constaté en effet
que dans la plupart des cas où la névralgie n’avait pas deux mois de date
il y avait de l’hyperesthésie; cependant il ne faudrait pas prendre à la ■
lettre la proposition de Nothnagel, car nous avons trouvé l’anesthésie notée
dans deux cas qui remontaient à un mois seulement, et Erb l’a observée
dès la première semaine. Dans les points où la sensibilité cutanée. est,
augmentée, le chaud, le froid, les simples contacts et les piqûres provo¬
quent des sensations plus vives que dans les autres ; parties, les frôlements
légers suffisent parfois à occasionner de vives douleurs ; il y a donc à la
fois hyperesthésie et hyperalgésie. Ces altérations ne sont jamais, en
•dehors de l’hystérie, étendues à de vastes surfaces ; on les trouve, au con¬
traire, limitées à de petites zones dont une observalion attentive peut déter¬
miner les limites (Hubert-Valleroux). Notta paraît être le premier qui ail
:signalé ce trouble fonctionnel. L’anesthésie avait déjà été mentionnée par
Roussel, mais pendant longtemps elle avait été considérée comme très-rare ;
Notta, à l’époque où il a rédigé son niémoire, ne l’avait observée que trois
774
NÉVRALGIES. — symptomatologie.
fois; depuis. lors Beau, Trousseau et Laboulbène ont appelé l’attention sur
ce symptôme; Hubert- Valleroux Ta bien étudié dans sa thèse inaugu¬
rale. Il est plus ou moins prononcé ; dans certains cas, ni les contacts,
ni les piqûres, ni les températures extrêmes ne sont perçus; d’autres-
fois la perte des sensations tactiles existe seule, sans analgésie ; souvent
toutes les impressions sont perçues, mais plus faiblement que dans les^
parties saines. Comme l’hyperesthésie, l’anesthésie est localisée en un cer¬
tain nombre de petites zones ou plutôt de petits cercles dont le diamètre
ne dépasse pas habituellement un centimètre. Hubert-Valleroux, qui a
signalé cette disposition, a remarqué que ces points occupaient générale¬
ment les mêmes régions dans chaque espèce de névralgie. Notta a fait con-
naître-une particularité très-remarquable de cette anesthésie; c’est qu’elle
disparaît presque complètement par l’excitation des parties voisines encore
sensibles. Il serait intéressant de rechercher si elle pourrait être modi¬
fiée, comme celle des hystériques, par les courants galvaniques très-
faibles, et en particulier par ceux que développe l’application sur les
téguments de plaques métalliques. Ces troubles de la sensibilité cutanée
s’observent également entre les accès et pendant leur durée ; dans des
cas exceptionnels, ils dépassent les limites de la région animée par le-
nerf malade et s’étendent à toute la moitié correspondante du corps, et
cela, chez des sujets non hystériques. Ces symptômes peuvent être diverse¬
ment interprétés : dans les cas où le nerf est le siège d’une inflammation
ou comprimé par une tumeur, on peut supposer que Tanesthésie est duo
à la destruction ou à la paralysie des fibres centripètes qui conduisent au
centre spinal les impressions reçues par les extrémités nerveuses, l’hy¬
peresthésie, à leur excitation; on peut, dans d’autres cas, rapporter, avec
Erb, la première à la contraction tétanique des petits vaisseaux, la seconde
à leur dilatation active ou paralytique ; mais ces explications ne peuvent
s’appliquer à la généralité des faits, et en particulier à ceux dans lesquels-
le trouble de la sensibilité est étendu à toute la moitié correspondante du-
corps. On observe en physiologie expérimentale un phénomène qui peut
jeter un certain jour sur les faits que nous venons d’énoncer : si l’on pique
l’un des cordons postérieurs de la moelle, il se produit une hyperesthésie
dans toute la moitié correspondante du corps ; il semble donc que l’excita¬
tion d’un point très-limité de cet organe suffise à provoquer dans toute sa
hauteur une excitabilité anormale de la substance grise postérieure du côté
lésé et à en exalter l’activité fonctionnelle. Il est probable que, dans les.
névralgies, les excitations centripètes parties du nerf irrité déterminent
dans la substance grise postérieure une modification analogue, qui le-
plus souvent reste circonscrite au noyau du nerf affecté et donne lieu à
une hyperesthésie limitée aux parties qu’il innerve, mais qui peut, dans
certains cas, s’étendre à toute la hauteur de l’organe et produire une hémi¬
hyperesthésie. Quant à l’anesthésie, on peut l’attribuer à une modification in¬
verse, à une sorte d’inertie fonctionnelle de la substance grise postérieure,
inertie qui peut également rester circonscrite au noyau du nerf affecté ou
s’étendre à toute la moitié correspondante de Toi’gane. On peut s’en rendre-
NÉVRALGIES. — symptomatologie. 775'
compte en admettant que les excitations centripètes qui partent du nerf
malade exercent une sorte d’action paralysante sur les noyaux sensi¬
tifs ; on peut encore supposer que l’activité de ces organes est tout
entière employée à la réception et à la transmission des impressions
douloureuses, et qu’ils se trouvent par cela même insensibles à toute
autre excitation. Cette interprétation nous paraît plus vraisemblable que
celle de Nothnagel, qui attribue l’anesthésie à une fatigue de fa substance
grise centrale, et l’hyperesthésie à une diminution de la résistance que
cette même substance oppose normalement à la transmission des impres¬
sions sensitives. En résumé, il est probable que la cause prochaine de
ces symptômes varie suivant les cas : ils sont dus vraisemblablement à
un trouble dans les fonctions de la substance grise centrale quand ils
se produisent passagèrement pendant le cours des accès, à une lésion des
tubes nerveux quand ils sont persistants et coïncident avec des désordres
nutritifs.
Comme les troubles de la sensibilité, ceux de la motilité peuvent con¬
sister en des phénomènes d’excitation ou de paralysie. Les premiers
s’observent plus fréquemment : on voit souvent survenir, pendant les
accès douloureux, de petits mouvements convulsifs dans les muscles
de la région affectée ; ils constituent même parfois le caractère le plus
saillant de la maladie, témoin le nom de tic douloureux sous lequel la
névralgie faciale a été souvent désignée ; d’autres fois il se produit des con¬
tractions tétaniques, sous forme de contractures persistantes ou de crampes
douloureuses. Ces convulsions sont plus fréquentes dans la névralgie du
trijumeau que dans toute autre ; elles affectent surtout les muscles cutanés
de la face; ces muscles, n’étant pas animés par le trijumeau, il n’est pas
douteux qu’il ne s’agisse là de contractions réflexes. Le problème est plus
compliqué quand ces mouvements se produisent dans les névralgies des
nerfs mixtes ; on peut se demander s’ils ne sont pas directement produits
par l’excitation directe des filets moteurs, et il est bien probable qu’il en
est parfois ainsi. Il n’est pas rare de voir les mouvements involontaires
persister longtemps après la disparition de la névralgie, ou même indéfini¬
ment : on est en droit d’admettre que, dans ces cas, les excitations centri¬
pètes parties du nerf malade ont déterminé dans la substance grise ex-
cito-motrice avec laquelle il est en relation une modification permanente
qui a pour effet d’en exagérer l’activité fonctionnelle. Brown-Séquard a dé¬
montré, par de nombreuses expériences, que l’irritation d’un nerf suffisait
à provoquer chez le cobaye le développement de l’épilepsi.e; rien ne
prouve jusqu’ici qu’il en puisse être de même chez l’homme et personne,
à notre connaissance, n’a vu cette névrose se maniiester à la suite de né¬
vralgies; il y aurait néanmoins, croyons nous, des recherches à faire dans
cette direction.
A côté des phénomènes d’excitation motrice, nous devons signaler les
phénomènes paralytiques; ils appartiennent surtout aux formes chroniques
et paraissent devoir être rattachés à une lésion directe des filets moteurs.
On a bien signalé des paralysies localisées dans des cas où la névralgie
776 NÉVRALGIES. — symptomatologie.
occupait un nerf purement sensitif ; on a publié en particulier des faits de
névralgies du trijumeau dans le cours desquelles il s’était produit du ptosis
et du strabisme externe (Notta) ; mais en l’absence d’autopsie, il n’est pas
permis d’affirmer que ces phénomènes fussent réellement sous la dépen¬
dance de la névralgie, et l’hypothèse qui rattacherait, dans leur ensemble,
les désordres sensitifs et locomoteurs à une lésion qui intéresserait à la fois
le trijumeau et les nerfs oculo-moteurs, serait certainement plus vraisem¬
blable. Si cependant les faits analogues à celui de Notta se multipliaient
-et si l’on venait à constater que les névralgies s’accompagnent de paraly¬
sies dans des cas où l’on ne peut supposer une lésion directe des nerfs
moteurs, il faudrait sans doute considérer ces symptômes comme des phé¬
nomènes d’arrêt produits par l’action paralysante des excitations centri¬
pètes sur les noyaux moteurs. On peut s’expliquer par un mécanisme
analogue, ou par l’excitation réflexe des nerfs vagues, le ralentissement
des battements cai’diaques signalé par Turck pendant les accès.
La coloration et la température des parties où siègent les névralgies pré¬
sentent souvent des modifications qui sont dues manifestement à des troubles
directs ou réflexes de l’innervation vaso-motrice. C’est surtout dans la né¬
vralgie faciale que ces phénomènes sont faciles à observer , mais on les a
notés également dans les névralgies périphériques. Au début des paroxys¬
mes, il est d’observation que souvent la région douloureuse pâlit en môme
temps qu’elle devient le siège d’une sensation de froid; ces symptômes
sont dus évidemment à une crampe vasculaire qui est vraisemblablement
d’origine réflexe; ils font place au bout de peu de temps à des phénomènes
opposés : les téguments rougissent, s’injectent et se tuméfient légèrement;
les malades y éprouvent une sensation de chaleur plus ou moins vive;
ces troubles sont accusés surtout dans les muqueuses. Il est difficile
de déterminer avec précision quel en est le mode de production; on peut
admettre, cependant, qu’ils sont de nature réflexe plutôt que liés à une
lésion directe des vaso-moteurs, car ils sont intermittents et se produisent
seulement pendant les paroxysmes ; mais sont-ils dus à une excitation des
vaso-dilatateurs ou à une paralysie des vaso-constricteurs? Les deux hypo¬
thèses peuvent être soutenues avec une égale vraisemblance : dans la pre¬
mière, les excitations centripètes iraient mettre en jeu l’activité des centres
vaso-dilatateurs ; dans la seconde, elles suspendraient, par une action para¬
lysante, l’activité tonique des centres vaso-moteurs (Vulpian).
En même temps que ces signes de congestion locale, il se produit
souvent des troubles de sécrétion : c’est ainsi que dans la névralgie faciale
on observe communément du ptyalisme, du larmoiement et de l’hypersé¬
crétion pituitaire ; on éimoté des sueurs locales dans certains cas de névral¬
gies périphériques. Vulpian, dans ses Leçons sur l’appareil vaso-moteur,
a démontré que ces hypercrinies ne devaient pas être attribuées à la
dilatation vasculaire et aux congestions qui en résultent. Il est avéré,
en effet, que la congestion peut exister sans troubles sécrétoires ; elle
ne suffit donc pas à les produire; il faut quelque chose de plus, « il faut
que les fibres sensitives ou centripètes, dont l’excitation provoque d’ordi-
NÉVRALGIES. — sympto.matologie.
777
naire la sécrétion de ces glandes, participent à l’irritation dont sont affectées
certaines branches du nerf. Dans ces conditions, une action réflexe secré¬
toire se produit, tout à fait semblable à celle qu’aurait déterminée une exci¬
tation de la muqueuse buccale, de la conjonctive, de la membrane de
Schneider, de la peau, et il y a ptyalisme, ou larmoiement, ou sécrétion
considérable du mucus nasal, ou sueur abondante. C’est probablement par
la médiation de libres nerveuses excito-sécrétoires que l’incitation réflexe est
transmise à ces glandes. » (Vulpian.) On peut attribuer à la même cause
l’abondante sécrétion d’urine que provoquent parfois les accès névralgiques.
Les symptômes qu’il nous reste à étudier s’observent moins fréquemment
que les précédents ; ils n’appartiennent qu’à certaines formes de névralgies,
et impliquent pour la plupart l’idée d’une lésion matérielle du nerf ou de
son ganglion.
Parmi eux, nous mentionnerons d’abord l’œdème : on peut le plus sou¬
vent le considérer comme une conséquence de la paralysie vaso-motrice ;
l’affaiblissement de la vis a tergo amène la stase dans les capillaires, et par
suite une exsudation de sérosité dans le tissu cellulaire; il est des cas tou¬
tefois où, d’après Vulpian, cette explication est insuffisante et où il semble
que la stase du sang dans les capillaires et l’œdème qui en résulte recon¬
naissent pour cause les troubles provoqués dans la nutrition des tissus par
l’irritation des fibres nerveuses ; il se produit sous son influence « dans le
centre trophique du nerf aflecté, une modification fonctionnelle qui retentit
par l’intermédiaire de ces fibres ou d’autres fibres du même nerf sur les
tissus avec lesquels leurs extrémités périphériques sont en rapport. »
C’est par le même mécanisme que l’on peut comprendre comment les
névralgies donnent lieu parfois à de véritables phlegmasies. On en cite des
•exemples qui paraissent authentiques (Vulpian, toc. cit.) ; tels sont les cas
où l’on a vu la névralgie de la cinquième paire amener la conjonctivite ou
l’érysipèle de la face (Anstie), et la névralgie iléo-scrotale provoquer l’or-
•ohite (Barras et Marrotte).
Ces faits sont néanmoins exceptionnels : il est fréquent, au contraire, de
voir survenir dans les parties où siègent les névralgies des affections
■cutanées de nature diverse et des atrophies musculaires. Les affections
cutanées semblent se rattacher, dans la plupart des cas, à un processus
irritatif. Celle que l’on observe le plus souvent est le zona; elle est
caractérisée, comme on le sait, par des vésicules généralement volumi¬
neuses, persistantes, disposées en petits groupes sur le trajet d’un nerl et
reposant sur des plaques érythémateuses. Nous n’avons pas à en donner ici
la description détaillée, car un article spécial lui sera consacré [voy. Zona) ;
nous devons seulement indiquer quels sont les rapports de cette éruption
avec la névralgie.
Les douleurs précèdent généralement le début de l’éruption et persistent
plus ou moins longtemps après sa disparition ; assez, souvent elles cessent
au bout de peu de jours; dans des cas très-exceptionnels seulement elles font
complètement défaut. La coïncidence presque constante du zona avec une
névralgie, sa circonscription exacte au trajet d’un nerf permettaient déjà
778
NÉVRALGIES. — symptomatologie.
de le rattacher avec vraisemblance à un trouble de l’innervation péri¬
phérique ; un certain nombre de faits anatomo-pathologiques sont venus
confirmer cette manière de voir : dès 1863, von Bærensprung trouvait dans
un cas de zona une lésion manifeste (gonflement et hyperhémie) des gan¬
glions intervertébraux ; deux ans plus tard, Charcot et Cotard notaient chez;
un sujet atteint de zona du cou une altération des nerfs du plexus cervical et
des ganglions correspondants des racines spinales. Depuis lors, les observa¬
tions analogues se sont multipliées ; nous -mentionnerons particulièrement
celle de Charcot qui a trouvé le rameau spinal d’une artère sacrée latérale
oblitéré chez un sujet qui avait été atteint d’un zona de la cuisse , et celle
d’Ollivier qui, dans un cas de zona du thorax, a trouvé les nerfs intercos¬
taux correspondants englobés dans une masse cancéreuse ; ces faits per¬
mettent de rattacher aujourd’hui en toute certitude ces éruptions à une
lésion des nerfs ou de leurs ganglions. Est-il possible d’aller plus loin?
peut-on déterminer quel en est le mode de production? la question a été
discutée à fond par Vulpian, dans ses Leçons sur l’appareil vaso-moteur,
et nous ne saurions mieux faire que résumer ici son argumentation. Il
rejette d’abord les hypothèses qui attribuent ces affections cutanées à une
lésion des nerfs trophiques ou des vaso-moteurs; il ne croit pas à l’exis¬
tence des nerfs trophiques; quant aux vaso-moteurs, ni leur paralysie, ni
leur excitation ne semblent jouer un rôle important dans la production
du zona; on ne voit jamais en effet la section du grand sympathique
provoquer d’éruption ; il est d’ailleurs d’observation que, dans le zona, la
congestion cutanée peut être consécutive à l’apparition des vésicules, elle
n’en est donc pas la cause; on ne voit pas non plus survenir dans les
régions où l’éruption va se produire cette pâleur des téguments, ces pla¬
ques d’anémie qui indiquent le resserrement des petits vaisseaux cutanés.
Si les fibres trophiques n’existent pas, si l’on ne peut attribuer aux lésions
des fibres vaso-motrices le développement du -zona, il ne reste plus que
les fibres sensitives proprement dites qui puissent être mises en cause ; on
peut concevoir que leur altération provoque dans les téguments des trou¬
bles nutritifs par des mécanismes divers : on peut supposer qu’elles subis¬
sent une irritation sous l’influence du processus morbide dont le nerf est
le siège, que cette irritation se propage à leurs extrémités périphériques,
qu’elle s’étend aux éléments voisins et y détermine ainsi un travail inflam¬
matoire localisé, d’où résulte la production de l’herpès; on peut encore
admettre que les excitations centripètés ont « pour résultat d’affaiblir l’in¬
fluence trophique que les ganglions exercent sur les fibres sensitives, et
probablement par leur médiation sur certains éléments de la peau ; l’affai¬
blissement de cette influence trophique créerait un état de moindre
résistance ou de vulnérabilité plus grande dans les points de la peau en
rapport avec les extrémités des fibres sensitives. » Vulpian ne rejette pas
absolument ces deux hypothèses, mais il en formule une troisième qui lui
paraît de beaucoup plus vraisemblable : l’irritation centripète des fibres sen¬
sitives va déterminer dans leur centre trophique, c’est-à-dire dans le gan¬
glion intervertébral, un trouble fonctionnel qui pourra retentir par l’inter-
NÉVRALGIES. — symptomatologie.
779
médiaire des fibres restées intactes sur les éléments anatomiques de la
peau avec lesquels les extrémités périphériques de ces hbres se mettent
en rapport ; « en d’auti’es termes, l’influence excitatrice ou régulatrice que
les céntres nerveux trophiques exercent sur la nutrition intime des
éléments anatomiques de la peau sera modifiée, exaltée ou pervertie, et
le résultat de cette modification sera le développement de vésicules
d’herpès. »
Plus rarement que l’herpès, on voit survenir dans les parties où siègent
les névralgies les éruptions pemphigoïdes ou ecthymateuses et les ulcéra¬
tions de mauvaise nature dont les névrites traumatiques provoquent
souvent le développement ; elles supposent nécessairement une lésion grave
du nerf. Il en est de même de cette altération de la peau que les Améri¬
cains ont décrite sous le nom de glossy skin, et qui est caractérisée par
son amincissement, sa teinte rosée et son aspect luisant. Dans cer¬
tains cas, on trouve la peau épaissie et plus fortement pigmentée que
dans les autres parties du corps ; d’autres fois, les cheveux se déco¬
lorent : on a cité des faits (Anstie) dans lesquels la décoloration s’est
produite à plusieurs reprises en même temps qu’une névralgie, pour dispa¬
raître ensuite. Le tissu cellulaire peut être atrophié ou hypertrophié;
l’épaississement du périoste et des os a également été signalé ainsi que
l’augmentation du volume des muscles (Grogan, cité par Erb) ; on peut se-
demander s’il s’agissait bien alors d’une véritable hypertrophie musculaire :
on peut supposer avec plus de vraisemblance qu’il s’était produit, comme
dans la paralysie myo-sclérosique de Duchenne et dans certaines paralysies
infantiles, une fausse hypertrophie par suite de la prolifération du tissu
interstitiel et de son envahissement par la graisse. L’atrophie musculaire
est une conséquence relativement fréquente des névralgies , et c’est
là, comme l’ont montré récemment Fernet et Landouzy, un argument
puissant en faveur de l’opinion qui rattache ces affections, dans un
bon nombre de cas, à une lésion matérielle du nerf. Bonnefin a trouvé
les muscles atrophiés dans la moitié des sciatiques anciennes ; Landouzy,
dans son mémoire, a réuni seize observations de sciatique dans les¬
quelles la même altération a été constatée ; on ne l’observe pas seulement
dans les cas anciens, car Fernet en a constaté l’existence quatorze jours
seulement après le début de la maladie ; ce fait suffit à montrer qu’elle
n’est par la conséquence de l’immobilité du membre, mais qu’elle
est due au trouble apporté dans la nutrition des muscles par la lésion
nerveuse. Sa pathogénie est alors vraisemblablement la même que dans
les cas de névrite (voy. Nerfs, p. 738) ; on peut la rapporter soit à l’im¬
puissance fonctionnelle des fibres motrices qui ne peuvent plus transmettre
comme à l’état normal l’influence trophique de la moelle, soit au dévelop¬
pement dans les mêines éléments d’un processus irritatif qui se propage aux
fibres musculaires et en amène l’atrophie; on peut se demander enfin si
l’amyotrophie ne serait pas liée à un trouble apporté dans les fonctions de
la substance grise antérieure par les excitations centripètes parties du nerf
affecté ou de son noyau ; cette dernière hypothèse nous' paraît difficile à
780
NÉVRALGIES. — sy.mptomatologie.
soutenii’, si l'on considère que ces troubles trophiques s’observent exclusi¬
vement dans les névralgies des nerfs mixtes, tandis qu’ils semblent faire
constamment défaut dans les névralgies des nerfs purement sensitifs. Le
mode de réaction des muscles atrophiés sous l’influence de l’électricité n’a
pas encore été suffisamment étudié.
Les névralgies intenses et de longue durée peuvent amener, par le fait
même-des douleurs qui les accompagnent, des troubles généraux de l’in¬
nervation, qui consistent en une irritabilité anormale, une sorte d’éréthisme
morbide du système nerveux central, et quelquefois des désordres intellec¬
tuels ; des malades ont été jusqu’au suicide pour échapper à leurs dou¬
leurs ; dans des cas moins exceptionnels, la persistance et l’intensité des
douleurs ont provoqué des troubles dans la santé générale ; on a vu des
sujets atteints de névralgies graves perdre l’appétit, s’affaiblir, pâlir, mai¬
grir, devenir anémiques et tomber dans un état inquiétant de prostration,
analogue à celui que Mantegazza a vu se produire chez les animaux sou¬
mis à l’influence de douleurs violentes et prolongées.
Si l’on jette un coup d’œil en arrière sur les divers symptômes que nous
venons d'étudier, l’on peut voir que les uns sont passagers et se produisent
uniquement pendant les paroxysmes, tandis que les autres sont permanents
et s’accentuent pour la plupart de plus en plus à mesure que la névralgie
devient plus ancienne. Nous trouvons, parmi les premiers, les irradiations
douloureuses, les convulsions réflexes, les troubles de l’innervation vaso¬
motrice et ceux des sécrétions; pai’mi les seconds, la douleur continue, les
altérations de la sensibilité cutanée et les troubles trophiques.
Nous venons d’étudier d’une manière générale les divers troubles fonc¬
tionnels que l’on observe dans les névralgies; nous devons rechercher
maintenant comment ils se groupent et se succèdent dans les différentes
formes qu’elles peuvent revêtir, ou plutôt dans les différentes affections
qu’elles représentent. Celles que l’on peut distinguer, dans l’état actuel de
la science, sont les suivantes :
1“ Névralgies par congestion du nerf ou de ses racines;
2“ Névralgies par anémie du nerf ou de ses racines ;
3° Névralgies à évolution cyclique se rattachant vraisemblablement à une
■névrite subaiguë;
4“ Névralgies par névrite chronique:
5“ Névralgies par tumeur ou compression du nerf;
6° Névralgies dites réflexes (ou par excitation à distance) ;
7° Névralgies essentielles (névroses douloureuses des nerfs sensitifs).
Ces maladies n’ont en réalité de commun que le caractère des douleurs
par lesquelles elles se traduisent; à tout autre égard, elles diffèrent pro¬
fondément et, lorsqu’on les confond sous une même dénomination, on
commet la même faute que si l’on décrivait l’apoplexie ou la paralysie
■comme des espèces distinctes, sans tenir compte des conditions pathogé¬
niques diverses qui peuvent leur donner naissance.
Leurs dissemblances n’ont pas échappé aux auteurs, mais on ne leur a
:généralement pas attribué l’importance qu’elles méritent. Il est dit partout
NÉVRALGIES. — symptomatologie. 781
que la durée des névralgies varie de quelques jours à un grand nombre
d’années, que les unes débutent et disparaissent brusquement, les autres
lentement ; que celles-ci sont intermittentes et celles-là rémittentes ; que la
plupart ne s’accompagnent d’aucun changement dans l’aspect des parties,
tandis que certaines se compliquent d’éruptions ou d’atrophie musculaire;
mais un petit nombre de pathologistes seulement ont cherché dans ces
différences d’évolution et de symptomatologie, rapprochées des diffé¬
rences d’étiologie, les éléments d’une divisjon, et leurs tentatives ont été
considérées comme prématurées, jusqu’au jour où Lasègue, dans un mé¬
moire qui fait époque, a démontré que toutes les névralgies ne doivent
pas être ramenées, comme le voulait Valleix, à un type uniforme, et par¬
ticulièrement que la sciatique grave diffère non-seulement par sa durée
et ses conséquences, mais aussi par sa nature, des névralgies banales.
Depuis lors, Fernet et L. Landouzy ont établi que la sciatique grave de Lasè¬
gue est liée, selon toute vraisemblance, à une névrite; le professeur Gu-
bler a indiqué les caractères distinctifs des névralgies congestives; il n’est
donc plus possible de considérer la névralgie comme une unité patholo¬
gique ; il est manifeste que l’on a confondu sous ce même nom des espèces
distinctes, et nous nous croyons autorisé par l’étude comparative des
observations qu’ont rapportées les auteurs et des faits qui nous ont passé
sous les yeux, à admettre que ces espèces sont plus nombreuses qu’on
ne l’avait pensé jusqu’alors et à adopter la division que nous venons d’indi¬
quer. Sans doute il est plusieurs de ces formes sur lesquelles nous ne pos¬
sédons que des renseignements insuffisants et dont la description pourra
seulement être esquissée; mais nous ne doutons pas que l’on n’ait bien¬
tôt les éléments nécessaires pour la compléter, si l’on veut bien étudier
les faits à ce point de vue.
1° Névralgies par congestion du nerf ou de son noyau. — Nous avons vu,
précédemment, que l’on peut ranger dans cette catégorie les névralgies
palustres, celles que produit parfois l’exposition, à une chaleur trop ar¬
dente, une partie des névralgies a frigore et rhumatismales, et enfin celles
que provoque soudain l’arrêt brusque des règles ou d’un flux hémorrhoï-
daire.
Leur début est brusque, presque instantané; elles s’accompagnent de rou¬
geur des téguments, avec sensation de chaleur et battements isochrones à
ceux du pouls ; la chaleur augmente l’intensité des souffrances, le froid
la diminue ; les points douloureux peuvent faire défaut. Dans les cas où
la névralgie occupe la face, les malades accusent quelquefois de la céphal¬
algie, des troubles de la vue et une sensation d’étourdissement. Les né¬
vralgies palustres peuvent se produire au milieu d’une apyrexie complète,
ou s’accompagner d’une réaction fébrile peu intense qui se traduit par un
léger frisson suivi de chaleur et de sueurs ; dans le premier cas, l’accès
est entièrement larvé; dans le second, la névralgie constitue simplement
le symptôme le plus accusé d’un paroxysme fébrile (Griesinger). Les dou¬
leurs occupent le plus souvent le nerf de la cinquième paire et surtout sa
branche sus-orbitaire ou la sous-orbitaire; d’autres fois ce sont les
>’ÉVRÂLGIES. - SYMPTOMATOLOGIE.
nerfs intercostaux, l’occipital ou le sciatique qui en sont le siège. Ces
accès reviennent presque toujours le matin (Bellingeri) et ils affectent le
plus habituellement le type quotidien ; on cite cependant des cas dans les¬
quels ils se reproduisaient suivant les types tierce ou double tierce, quarte
et même double et triple quarte (Trousseau).
T Névralgies liées à l’anémie du nerf ou de sonnoyau. — S’il est vrai, comme
l’admettent la plupart des auteurs, que l’anémie peut être la cause de névral¬
gies, il est bien vraisemblable . que son action s’exerce directement sur les
nerfs sensitifs ou sur leurs noyaux d’origine. Ces névralgies sont mal con¬
nues; elles semblent affecter le plus souvent des allures irrégulières et
capricieuses comme celles qui se produisent chez les névropathes ; c’est
d’ailleurs surtout chez les chlorotiques qu’on les observe, et beaucoup de
ces malades sont en même temps des hystériques. Il est probable qu’à
l’inverse des névralgies congestives on peut les calmer en plaçant les
parties malades dans une position déclive et en les soumettant à l’action
de la chaleur. Leur durée n’a rien de fixe; elle paraît subordonnée à
celle de l’altération humorale dont elles sont l’expression.
3° Névralgies à évolution cyclique se rattachant vraisemblablement à une
névrite subaigüe. — Nous avons vu qu’elles sont causées le plus souvent
par l’action du froid ou par un traumatisme ; les diathèses herpétique et
arthritique semblent en favoriser le développement. Besnier, qui a écrit
sur les névralgies rhumatismales une page remarquable dont notre colla¬
borateur Labadie Lagrave a cité précédemment les traits les plus saillants
{voy. Nehfs, p. 719), admet qu’elles sont souvent de nature inflamma¬
toire.
Le début de ces névralgies est généralement graduel et rapide. Les
douleurs, d’abord tolérables, augmentent bientôt d’intensité et atteignent
au bout de quelques jours, parfois de quelques heures, un haut degré d’in¬
tensité ; elles envahissent successivement différents rameaux du nerf. Un
distingue nettement, en déhors des douleurs intermittentes, revenant sous
forme d’accès, des douleurs continues qu’exaspère la pression dans les
points indiqués par Valleix et aussi, avec moins d’intensité, sur tout
le trajet du nerf ; Landouzy se refuse même à considérer comme des scia-
tiques-névrites toutes celles dans lesquelles le nerf n’est pas douloureux
à la pression dans une certaine partie de son étendue; cette exclusion
ne nous paraît pas justifiée, car l’on observe des névralgies qui offrent exac¬
tement la même évolution et dans lesquelles cette douleur fait défaut ;
qu’indique d’ailleurs vraisemblablement cette douleur à la pression sur
tout le trajet du nerf? une lésion de cet organe lui-même, ou de ses enve¬
loppes ; or, on peut concevoir que cette même lésion soit limitée à une
petite partie du nerf ou à ses racines, ou même aux méninges qui les
avoisinent; dans ces conditions, la maladie pourra encore offrir la marche
cyclique des névralgies-névrites, sans qu’il y ait de douleur continue à la
pression sur le trajet du nerf. Néanmoins, cette douleur existe dans la
plupart des cas ; elle est sourde et obtuse ; les mouvements et le décubitus
sur le côté malade s’exaspèrent.
NÉVRALGIES. — symptomatologie. 783
Si la névralgie occupe un nerf mixte, il se produit rapidement de l’atrophie
musculaire ; Fernet, dans un cas de sciatique cité par Landouzy, a constaté
■dès le quatorzième jour l’existence de ce symptôme. D’autres fois, on voit
apparaître une éruption de zona ; ce trouble trophique est plus précoce
que le précédent, et c’est généralement deux ou trois jours après le début
des douleurs qü’on le voit survenir ; l’œdème est encore un symptôme
que l’on observe en pareil cas. Mais aucun de ces désordres ne doit être
considéré comme constant; aucun d’eux n’est lié nécessairement à la né¬
vrite, et l’on ne peut aucunement conclure de leur absence à l’intégrité
du nerf. Il est évident par exemple que l’atrophie musculaire doit man¬
quer dans les cas où la névralgie occupe un nerf purement sensitif, tel que
l’ophthalmique ou le maxillaire supérieur; l’observation montre qu’elle
peut également faire défaut dans des cas où les névralgies présentent tous
les autres caractères que nous venons d’indiquer, et où par conséquent
l’existence d’une phlegmasie du nerf est encore vraisemblable; il en
est de même des éruptions et des troubles vaso-moteurs.
Quoi qu’il en soit, les douleurs, après avoir persisté pendant quelques
jours ou quelques semaines avec une grande intensité, finissent par s’atté¬
nuer peu à peu et par faire place à une sensation de gêne et d’engourdis¬
sement qui disparaît elle-même au bout d’un laps de temps variable. Il
semble que ces névralgies aient tendance à récidiY'er ; elles s’étaient du
moins reproduites à différentes reprises chez plusieurs des malades dont
Landouzy a rapporté les observations.
Les névralgies-névrites occupent le plus souvent le sciatique ; il n’est
pas rare cependant qu’elles affectent d’autres nerfs et en particulier les inter¬
costaux, le cubital et le trijumeau. Elles ne doivent pas toujours être
considérées comme graves, car elles peuvent ne durer qu’un mois (Fernet,
cité par Landouzy). Les atrophies musculaires persistent ordinairement un
certain temps après les douleurs ; on peut les voir cependant dispa¬
raître rapidement, de même que l’œdème local. Dans les cas de zona, les
troubles trophiques durent d’habitude beaucoup moins longtemps que les
douleurs.
En terminant cette étude, nous ferons remarquer que ces névralgies
présentent, au point de vue de la marche, une analogie frappante avec, les
paralysies nerveuses a frigore et en particulier avec la paralysie faciale; la
cause étant la même, les organes affectés ayant la même structure, on doit
penser que les lésions sont également de même nature et que les diffé¬
rences dans l’expression symptômatique tiennent exclusivement aux
connexions différentes qu’affectent à leurs extrémités les fibres sensitives et
les fibres motrices. Le professeur Jaccoud a déjà relevé cette analogie. «Je
suis convaincu, dit-il, que bon nombre de paralysies et de névralgies
circonscrites qui passent pour essentielles ou rhumatismales sont l’effet
d’une inflammation dans les nerfs correspondants. »
li° Névralgies par névrite chronique. — Elles débutent le plus souvent
comme les précédentes, dont elles constituent un mode de terminaison ;
dans certains cas cependant, on remarque dès les premiers temps des
784
NÉVRALGIES. — symptom.4.tologie.
signes de chronicité ; la maladie est lentement progressive ; la douleur
constante sur le trajet du nerf en est le phénomène dominant. On constate-
toujours, au bout d’un certain temps, de l’atrophie musculaire, si toutefois-
le nerf intéressé renferme des fibres motrices; il se produit souvent aussi
de l’œdème du membre ; les téguments présentent parfois les modifica¬
tions que nous avons signalées dans notre description générale; la durée
varie de plusieurs mois à plusieurs années. Cette névralgie s’observe surtout
chez les vieillards, chez les sujets affaiblis avant l’âge. C’est elle que Lasègue
a décrite sous la dénomination de sciatique grave, c’est elle également que
Landouzy a eue particulièrement en vue dans son travail, bien que plusieurs
de ses observations se rapportent à des cas de névTite subaiguë ^qui n’ont
pas été graves.
5° Les névralgies par compression du nerf, dans lesquelles nous croyons
devoir faire rentrer celles qui ont pour cause le développement de néo¬
plasmes dans le tronc nerveux lui-même, car dans les deux cas les fibres,
nerveuses subissent la même altération, se rapprochent des précédentes,
par leur marche essentiellement chronique, par les troubles trophiques
dont elles peuvent s’accompagner, par la continuité des douleurs et par
leur durée qui est parfois indéfinie. Elles n’ont ordinairement aucune
tendance à s’améliorer, car la plupart des causes de compression sont per¬
manentes. Il y a cependant des exceptions : la tumeur peut être de nature
inflammatoire et donner lieu à une névralgie qui présente la même marche
que si elle était liée à une inflammation aiguë ou subaiguë du nerf ; d’autres
fois son volume et, avec lui, l’intensité des douleurs varient soit spontané¬
ment, soit sous l’influence d’un traitement approprié ; il en est souvent ainsi,
par e.xemple, pour les névralgies syphilitiques ; enfin, les symptômes névral¬
giques peuvent cesser brusquement quand il s’agit d’une tumeur liquide,
tel qu’un abcès, qui tout d’un coup se vide dans une cavité. Nous aurons à
revenir sur le diagnostic de ces névralgies par compression. Les douleurs
provoquées par la compression des troncs nerveux n’ont pas toujours le
caractère névralgique-; c’est ainsi que, dans les cas de névromes, elles con¬
sistent le plus souvent en des élancements qui partent des nodosités dou¬
loureuses et parcourent rapidement le membre dans toute son étendue
comme une série de décharges électriques [voy. art. Nerfs, Pathologie
chirurgicale, p. 689).
6“ Névralgies réflexes. — Nous avons vu plus haut qu’elles étaient moins
fréquentes qu’on ne l’avait dit et que beaucoup des exemples qu’en rappor¬
tent les auteurs étaient susceptibles d’une autre interprétation. L’histoire
clinique de ces affections ne pourra être faite que le jour où l’on en aura
réuni un certain nombre d’observations authentiques; nous pouvons
cependant conclure des faits connus qu’elles ont tendance à dui’er aussi
longtemps que la lésion qui en est le point de départ et que, réciproque¬
ment, on peut parfois en amener la guérison soudaine en faisant disparaître
cette lésion. A. Tripier a publié des observations démonstratives à ce point
de vue ; l’avulsion d’une ou de plusieurs dents a suffi plusieurs fois pour
faire disparaître presque instantanément une névralgie qui durait depuis
NÉVRALGIES. — SYMPTO.MATOLOGIE. 785
îongtemps ; Bassereau a vu des névralgies intercostales se modifier parallèle¬
ment aux affections utérines qui en étaient l’origine ; Masson rapporte enfin
que Lisfranc a guéri une sciatique par l’extirpation d’vn petit polype in¬
dolent du vagin.
7° Névralgies dites essentielles (névroses douloureuses des nerfs sensitifs) .
— Nous rangeons dans cette catégorie les névralgies qui, sans cause appa¬
rente ou sous l’influence d’une excitation sensorielle, d’une émotion mo¬
rale ou d’une fatigue, se manifestent soudainement chez les sujets névro¬
pathes, se modifient d’un moment à l’autre et disparaissent avec une égale
rapidité. On ignore quelles en sont les conditions prochaines ; on sait seu¬
lement que les altérations auxquelles elles se rattachent sont fugaces et
peu profondes. On peut se demander s’il ne s’agit pas simplement de trou¬
bles vaso-moteurs et s’il n’y aurait pas lieu de rattacher ces névralgies à
celles que produisent la congestion ou l’anémie des nerfs.
Dans la plupart des cas, elles débutent brusquement, sans prodromes ;
la douleur continue y fait défaut ou existe à peine; la maladie est constituée,
suivant l’expression de Lasègue, par une succession de douleurs hasar¬
deuses qui atteignent tout d’un coup un degré d’acuité extrême pour
disparaître un instant après; il n’y a pas d’évolution morbide. Ni les
mouvements ni la pression n’augmentent la douleur ; rien n’indique que
le nerf soit le siège d’une lésion. Lorsque ces névralgies ont été provoquées
par une excitation sensorielle trop longtemps prolongée, elles disparaissent
d’habitude rapidement sous l’influence du repos ; celles qui sont sous la
dépendance de l’hystérie peuvent se substituer à d’autres manifestations de
cette maladie, de même qu’elles peuvent s’effacer subitement pour faire,
place à d’autres accidents.
Pour terminer cette étude, il serait important d’indiquer les modifica¬
tions que peuvent présenter les différentes formes de névralgies, sui¬
vant qu’elles sont purement accidentelles ou qu’elles se développent
sous l’influence de telle diathèse, de telle maladie générale ou de telle in¬
toxication; nous n’avons malheureusement sur ce sujet que fort peu de
données précises. E. Besnier, qui a étudié à ce point de vue les névralgies
rhumatismales, admet qu’elles se rattachent tantôt à la congestion, tantôt
à l’inflammation des nerfs ou de leur enveloppe ; que, dans le premier cas,
elles sont éphémères, atteignent rapidement un paroxysme suivi lui-
même à très-courte échéance de la cessation complète des accidents ; que,
dans le second, elles sont rémittentes, prolongées, subaiguës souvent, mais
extraordinairement rebelles et fréquemment accompagnées de troubles
ti'ophiques ; mais il ne dit pas à quels caractères on peut reconnaître qu’une
névralgie congestive ou inflammatoire est de nature rhumatismale ; l’exis¬
tence de manifestations antécédentes et concomitantes de la diathèse peut
seule permettre de se prononcer sur ce point. Si nous nous en rapportons à
notre propre observation, les névralgies sont plus fréquentes chez les sujets
qui présentent tes attributs généraux de l’arthritis (eczéma, dyspepsies,
migi’aines, asthme, hémorrhoïdes), que chez les rhumatisants proprement
dits ; elles présentent, dans ces conditions, les symptômes et l’évolution
NOIIV. DICT. DE MÉD. ET CHIR. XXIII — 50
786 . NÉVRALGIES. — diagnostic.
que nous avons vus appartenir aux névralgies inflammatoires bénignes, à
marche cyclique, Les névralgies goutteuses ont plutôt les caractères de-
névralgies congestives, car, suivant Garrod, elles apparaissent brusque¬
ment, s'évanouissent de même et alternent avec les manifestations articu¬
laires.
Les névralgies des cancéreux, des tuberculeux, des scrofuleux et des¬
leucémiques, et celles que l’on observe à la période tertiaire de la syphilis
sont le plus souvent produites mécaniquement par des compressions ner¬
veuses et n’empruntent à la maladie dont elles sont un effet secondaire
aucun caractère spécial ; les névralgies syphilitiques ont pourtant une
tendance marquée à s’exagérer le soir et pendant la nuit. Quant aux né¬
vralgies toxiques, les auteurs n’ont guère fait que les mentionner, sans en.
indiquer les caractères spéciaux.
Diagnostic. — Nous devons indiquer successivement à quels signes
on peut reconnaître l’existence des névralgies, les distinguer des autres
affections douloureuses, en déterminer la nature et la cause et franchir
ainsi les trois étapes du diagnostic du diagnostic pafftog'é-
nique et du diagnostic nosologique.
Diagnostic symptomatique. — Nous avons vu que les douleurs névral¬
giques ont pour caractères de correspondre au ti’ajet des nerfs, d’être-
rémittentes et intermittentes, de présenter le plus souvent des irradiations
et d’augmenter par la pression méthodiquement exercée sur certains points-
du trajet du nerf.
Les myosalgies ne peuvent être confondues avec elles, car elles ne
répondent pas au trajet des nerfs; elles sont strictement limitées aux
régions circonscrites par les insertions des muscles affectés ; tout mouve¬
ment qui entraîne la contraction ou la distension de ces organes les exas¬
père au plus haut point; elles ne présentent enfin ni irradiations, ni
paroxysmes. Les douleurs ostéocopes et rhumatoïdes de la syphilis pré¬
sentent cette particularité qu’elles sont habituellement symétriques et
s’exaspèrent pendant la nuit d’une manière frappante.
Les douleurs que l’on observe dans les myélites chroniques, dans
l’irritation spinale et dans la névrite, sont dues, comme les névralgies, à
une altération de l’appareil nerveux sensitif; mais elles doivent néanmoins-
en être distinguées.
Certains auteurs considèrent les douleurs excentriques des myélites pos¬
térieures comme des névralgies. Cette manière de voir serait légitime si
l’on prenait cette expression dans son sens littéral ; mais nous avons vu
qu’on lui Attribuait une signification plus restreinte, qu’on ne l’appliquait
pas indifféremment à toutes les douleurs nerveuses, et qu’on la réservait
pour désigner certaines formes de douleurs dont nous avons fait connaître
les caractères ; une étude un peu attentive des douleurs d’origine centrale
montre qu'elles en diffèrent essentiellement ; on peut remarquer d’abord
qu’elles ne se font généralement pas sentir sur le trajet des troncs ni des-
gros rameaux nerveux; jamais un ataxique ne pourra indiquer, comme
le, fait un malade atteint de sciatique ou de névralgie crurale, quelle est la ,
NÉVRALGIES. - DLA.GNOSTIC. 787
direction du nerf intéressé (nous avons dit pourquoi); d’un autre côté, ces
douleurs ne s’exagèrent pas par la pression ; elles consistent ordinaireme'nt
en une série d’élancements qui se produisent dans une région circon¬
scrite et se renouvellent régulièrement, à des intervalles très-rapprochés,
pendant un laps de temps dont la durée varie de quelques minutes à plu¬
sieurs heures ; d’autres fois elles parcourent de haut en bas toute l’étendue
du membre; dans ces diverses circonstances, elles sont instantanées, com¬
parables à la sensation que produit l’étincelle électrique; d’autres fois, au
contraire, elles se produisent d’une manière continue dans les parties pro¬
fondes et donnent la sensation d’une vrille que l’on enfoncerait dans les
os ou les articulations ; sous ces différentes formes, elles doivent être dis¬
tinguées des douleurs névralgiques qui se font sentir d’une manière per¬
sistante, pendant les paroxysmes, en un certain nombre de foyers d’où
elles irradient suivant la direction des branches du nerf affecté.
Nous avons insisté sur ce diagnostic différentiel en raison de son impor¬
tance pratique, car il ai'rive trop souvent que l’on considère un malade
comme atteint d’une simple névralgie alors' qu’il éprouve en réalité les
premiers symptômes d’une affection plus grave ; l’étude attentive des
douleurs considérées en elles-mêmes doit permettre, en l’absence de tout
autre symptôme, d’éviter une pareille erreur. Il va de soi que ces con¬
sidérations s’appliquent exclusivement aux douleurs provoquées par les
lésions de la moelle elle-même ; nous avons vu plus haut que les lésions
des racines donnaient lieu au contraire à de véritables névralgies.
L’irritation spinale a été souvent confondue avec les névralgies ; elle s’en
distingue habituellement par les troubles céphaliques qui lui appartien¬
nent; dans les cas où ces symptômes font défaut, « les douleurs provoquées
par la pression sur les apophyses épineuses, leurs irradiations sur certains
nerfs soit de la vie de relation, soit de la vie de nutrition, les symptômes
vai'iés qui les accompagnent et en partieulier les congestions dans les dif¬
férentes parties du corps, les palpitations, les désordi-es parétiques dans
les membres inférieurs, la perte des forces et l’amaigrissement » (Jaccoud)
montrent qu’il ne s’agit pas de simples névralgies.
Dans la névrite aiguë, il y a de la fièvre ; la douleur continue est plus
intense que dans les névralgies et elle devient intolérable par la pression ;
parfois une traînée rougeâtre apparaît sur le trajet du nerf malade et l’on
peut constater par la palpation que cet organe est augmenté de volume.
Pour ce qui est des névrites subaiguës et chroniques, nous avons vu
qu’elles constituaient très-vraisemblablement les lésions anatomiques de
certaines formes de névralgies. Il est des cas, cependant, où la névrite chro¬
nique se traduit par des symptômes un peu différents ; nous voulons parler
surtout de celle qui se produit dans les membres paralysés chez les vieux
hémiplégiques ; elle donne lieu à des douleurs sourdes et continues, qui
n’offrent pas le caractère névralgique.
Diagnostic pathogénique. — Lorsque l’on a reconnu l’existence d’une '
névralgie, on doit se demander quelle en est la cause prochaine. S’agit-il
d’une phlegmasie, d’un trouble de vascularisation, d’une compression du
7«8 NÉVRALGIES. — diagnostic.
nerf, d’une excitation à distance ou d’unenévrose? Les détails dans lesquels
nous sommes entrés précédemment nous dispenseront d’insister longuement
sur ce point.
L’apparition des accidents à la suite d’un refroidissement ou d’un trau¬
matisme, leur début graduel, leur marche cyclique, l’existence d’une dou¬
leur continue sur le trajet du nerf, son exagération par la pression et par
les mouvements, enfin les troubles trophiques sont en faveur d’une névrite.
Plusieurs de ces symptômes et en particulier les troubles trophiques
existent également dans les névralgies par compression qu’il est souvent
fort difficile de distinguer des névrites chroniques, l’absence dans les pre¬
mières des circonstances étiologiques que nous venons d’indiquer et de
la douleur à la pression sur le trajet du nerf, la persistance et la violence,
des douleurs, l’étendue de l’anesthésie, peuvent aider au diagnostic, mais
on ne peut cependant se prononcer en toute cei’titude que dans le cas où le
néoplasme est accessible à l’exploration directe et dans ceux où il se traduit
par d’autres symptômes plus caractéristiques.
L’apparition soudaine des accidents à la suite d’un refroidissement, de
l’-exposition à un foyer de chaleur, d’une suppression des règles, au début
d’une fièvre ou dans le cours d’une intoxication palustre et l’existence de
phénomènes congestifs plus marqués que d’habitude permettent de sup¬
poser qu’il s’agit d’une névralgie congestive.
On peut penser plutôt à une névralgie réflexe s’il existe une lésion que
l’on puisse considérer comme le point de départ de l’irritation; il faut
explorer avec un soin tout particulier l’appareil génital dans les cas de
névralgies lombo-abdominales et intercostales, ainsi que les dents loi’sque
la névralgie occupe la face; dans certains cas, la disparition brusque de la
névralgie au moment môme où la cause d’irritation périphérique se trouve
supprimée vient confirmer le diagnostic.
Lorsqu’enfin la névralgie éclate tout d’un coup, sans cause apparente et
sous l’influence d’une émotion, chez un sujet névropathe; qu’elle n’est
influencée ni par la pression, ni par les mouvements, et qu’elle affecte des
allures irrégulières et capricieuses, on peut avec vraisemblance la consi¬
dérer comme une simple névrose.
Diagnostic nosologique. — C’est surtout en considérant les antécédents
des malades, les circonstances dans lesquelles apparaît la névralgie et
les phénomènes qui l’accompagnent, que l’on peut arriver à poser ce
diagnostic.
Si l’affection paraît liée à une inflammation du nerf, on doit rechercher
si cette phlegmasie est purement accidentelle, ou si le développement n’en
a pas été favorisé par l’existence de la diathèse herpétique ou du rhuma¬
tisme; l’étude attentive des antécédents et des symptômes concomitants
est nécessaire pour juger la question.
Dans les cas de névralgies congestives, il faut avant tout déterminer si
l’affection est ou non sous la dépendance d’une intoxication par la malaria.
On doit tenir grand compte à ce point de vue de l’intermittence des accès :
une névralgie qui revient tous les jours à la même heure dans la matinée
NÉVRALGIES. pronostic. TSO
'est très-probablement une névralgie palustre; ce diagnostic peut être porCg',
avec une certitude presque entière si les accès se renouvellent suivant le •
type tierce ou le type quarte, surtout s’ils sont précédés d’un léger frisson i
et s’ils s’accompagnent d’une élévation de la température. Les accès ves>-
péraux et apyrétiques n’ont pas la même signification, car on les observe- ■
dans d’autres formes. Il faut, en tout cas, rechercher avec soin si le ma^-
lade a été soumis à une influence paludéenne, explorer la rate, et donner
le sulfate de quinine ; la disparition des accidents sous l’influence d© æ
médicament sera une nouvelle présomption en faveur d’une affection -pa¬
lustre, mais non une preuve décisive ; car il est bién reconnu qu’il exerce-
une action favorable dans la plupart des cas où l’intermittence est nette-
-ment accusée, et en particulier dans les formes congestives.
Il faut dans tous les cas étudier avec soin les antécédents du malade-,
rechercher dans son histoire et dans celle de ses ascendants les manifesta¬
tions de cette diathèse nerveuse dont nous avons signalé l’importance en
étudiant l’étiologie, et examiner attentivement tous les appareils ; souvent
ces investigations feront reconnaître les signes d’une chloro-anémi^.
d’une syphilis, d’une leucémie ou d’une aflèction cancéreuse, et donneroiïE
■ainsi la clef du diagnostic ; inutile de rappeler que dans les cas où l’on:a;
des doutes relativement à l’influence de la syphilis, l’action du traitement;
sert de pierre de touche.
Pronostic. — Il est très-différent pour les diverses variétés de- névral¬
gies : les unes constituent des affections bénignes qui guérissent eirqueb-
■ques jours ou en quelques semaines ; d’autres persistent pendant plusieurs;
-mois en causant d’atroces souffrances; d’autres enfin sont absolument
incurables ; leur gravité est alors extrême, « ce fléau, dit Montfalcon, dé¬
sespère les malades ; c’est un ennemi cruel qu’ils ne peuvent vaincre o-u
éloigner, et dont ils appréhendent extrêmement les coups. Les souffrances-
sont si vives qu’ils se soumettent sans frémir aux opérations les plus dou¬
loureuses ; on en a vu, mis au désespoir par une névralgie maxillaire, ne-
pas hésiter à se faire arracher successivement toutes les dents, à subir le-
contact répété du cautère rougi à blanc, braver les plus vives douleurs et
mépriser les cicatrices les plus hideuses; d’autres, après avoir tenté sans-
succès une multitude de traitements divers, n’espérant plus dans la_
puissance de l’art ni dans celle de la nature, ont mis fin volontairement à;
une existence qui était devenue pour eux le plus horrible des supplices.
Le mal n’atteint cette gravité que dans les cas où il existe une lésion persis¬
tante du nerfou de son noyau. C’est en permettant de reconnaître ou de soup¬
çonner une pareille lésion, que le mode de début de l’affection, les caractères,
de la douleur, les symptômes qui l’accompagnent peuvent fournir des indica^-
tions utiles pour le pronostic. — Nous avons vu, en effet, que la marche lentfe
et progressive des accidents, la continuité de la douleur, son exacerhatiom
parles mouvements des membres et par la pression sur le trajet du nerf, eî
enfin l’apparition de troubles trophiques étaient en faveur d’une lésion oi^
ganique et plus spécialement d’une névrite chronique. Au contraire^Ife
■ début soudain ou rapide et l’intermittence nettement accentuée despïé-
790
NÉVRALGIES. — traitement.
nomènes douloureux appartiennent plutôt aux névralgies congestives et
à celles qui constituent de pures névroses, et comportent ainsi un pronostic
relativement favorable. Il faut enfin tenir grand compte, à ce point de vue,
de l’état de santé des sujets chez lesquels se développent les névralgies,
car il est d’observation que ces affections ont une tendance marquée à
la chronicité chez les individus âgés ou atteints d’une sénilité précoce,
affaiblis par les excès ou parle travail, ou prédisposés par leurs antécédents
aux maladies nerveuses, alors même que leur apparition a été déterminée
par une cause accidentelle : Bellingeri cite l’exemple d’un homme âgé chez
lequel une névralgie manifestement provoquée par un refroidissement dura
vingt ans. L’existence chez le malade de la syphilis ou d’une intoxication
paludéenne sont des circonstances favorables au point de vue de la né¬
vralgie, car on a les plus grandes chances d’obtenir un prompt succès par
le traitement spécifique.
Traitement. — Nous avons vu qu’il faut considérer dans les névral¬
gies :1“ le syndrôme, 2° l’altération nerveuse qui en est la condition prochaine,
3“ la cause générale ou locale qui produit elle-même cette altération : la logique
conduit donc a partager les nombreux agents dont on a conseillé l’emploi
dans le traitement desnévralgies entrois grandes classes, suivant qu’ils répon¬
dent àV indication symptomatique, kVindicalionpathogéniqiie ou kV indication
causale. Pour établir cette classification sur des bases solides, il faudrait con¬
naître exactement le mode d’action de ces divers agents ; or nous ne possédons
sur ce point que des notions insuffisantes, et, ici encore, nous serons obligés
de faire une part à l’hypothèse, en plaçant certains d’entre eux dans telle caté¬
gorie plutôt que dans telle autre, et notre embarras sera quelquefois d’au¬
tant plus grand que plusieurs de ces médicaments semblent l’épondre à des
indications multiples ; mais nous n’hésitons pas, malgré ces réels inconvé¬
nients, à adopter ce mode d’exposition de préférence’ à une énumération
pure et simple des différents moyens employés contre les névralgies.
h’ indication symptomatique s’impose tout d’abord à l’attention du médecin :
le malade souffre, il faut le soulager. Disons tout de suite que l’on est aujour¬
d’hui en possession de moyens qui permettent d’y réussir dans la grande
majorité des cas; ils consistent surtout dans l’emploi intus eteætra des narco¬
tiques, des stupéfiants, en un mot de tous les agents qui peuvent diminuer
momentanément l’excitabilité des nerfs ou des centres sensitifs. Parmi ces
agents, celui dont on obtient les meilleurs résultats est sans contredit la mor¬
phine administrée en injections sous-cutanées, àl’aidede la seringue de Pra-
vaz; la dose doit être au moins de 0,005 milligrammes pour une injection ;
on est obligé ordinairement de l’élever rapidement, car les malades s’accou¬
tument à ce médicament. On fait de préférence la piqûre dans les points où
la douleur présente son maximum d’intensité; nous n’avons pas à décrire
ici la manière de pratiquer cette petite opération ; nous recommandons seu¬
lement de percer complètement la peau, d’enfoncer l’aiguille dans le tissu
cellulaire parallèlement à la surface tégumentaire, et de lui imprimer un
léger mouvement de recul avant de pousser le piston, pour éviter à coup sûr
■d’introduire le liquide dans une veine ; nous insistons également sur la né-
NÉVRALGIES. — traitement. 791
•cessité pour le praticien de savoir exactement quelle est la contenance de
d’instrument dont il se sert, et le nombre de gouttes qu’il doit injecter pour
introduire un centigramme de morphine; il rie faut pas se fier à la gradua¬
tion du fabricant. Le soulagement est généralement obtenu au bout de peu de
minutes ; s’il ne se produit pas, c’est que la dose a été trop faible, et on peut sans
inconvénient en introduire une nouvelle, après avoir attendu quelque temps.
“Cette médication est d’un grand secours, car on peut dire qu’elle sup¬
prime momentanément la douleur ; malheureusement, son action est de
■courte durée ; au bout de six heures environ, la douleur reparaît et reprend
bientôt toute son intensité ; pour procurer un repos complet, il faut donc prati¬
quer au moinstrois injections par jour. Ce n’est pas tout : les malades, comme
nous l’avons dit, s’accoutument au médicament; il faut accroître les doses;
•tandis qu’au début on a obtenu du soulagement avec 0,005 milligrammes
d’alcaloïde, on est bientôt obligé d’en injecter chaque fois un centigramme,
et cette dose devenant elle-même insuffisante , on peut arriver, en l’augmen¬
tant progressivement, à introduire chaque fois tout le contenu d’une se-
iringue de Pravaz, ce qui représente, si la solution est à 1/25% et si l’on fait
trois injections par jour, environ 42 centigrammes de sel de morphine ;
certains malades vont bien au delà, et ce déplorable abus d’une médication,
d’ailleurs très-utile, produit une véritable intoxication que l’on a appelée
morphinisme chronique. Ce n’est pas ici le lieu d’en étudier les caractères ;
nous rappellerons seulement que Laborde, dans un mémoire intéressant, a
montré récemment que l’organisme subit dans ces conditions une dé¬
chéance comparable à celle que l’on observe dans l’alcoolisme chronique ;
les malades maigrissent, perdent l’appétit et tombent dans le même état de
cachexie qui se produit à la longue chez les fumeurs d’opium. D’un autre
-côté, les piqûres provoquent parfois la formation de petits abcès qui par
leur multiplicité deviennent une cause de dépérissement. Les services que
peuvent rendre les injections de morphine ne sont donc pas illimités, et il
arrive un moment, lorsque l’on veut trop demander à cette médication,
où elle devient d’autant plus dangereuse que les malades n’y veulent plus
renoncer.
Dans les cas où il est matériellement impossible de pratiquer chaque jour
plusieurs injections, et surtout dans ceux où l’on ne voit le malade qu’à
plusieurs jours d’intervalle, on peut introduire la morphine par la méthode
■endermique ; on applique un petit vésicatoire sur la région douloureuse, on
■enlève l’épiderme et deux ou trois fois par jour on fait saupoudrer la surface
dénudée avec un centigramme de poudre de morphine que l’on a soin de
laisser fondre et s’absorber avant de faire le pansement. Ce mode d’intro¬
duction du médicament, bien que très-inférieur aux injections sous-cutanées,
peut cependant rendre des services dans les cas que nous avons indiqués.
A côté de la morphine, nous devons mentionner le sulfate d'atropine
•qui, employé en injections sous-cutanées à la dose de 0,001 à 0,002 milli¬
grammes, procure également un soulagement presque immédiat. Il est beau-
•coup plus dangereux que les sels de morphine ; les doses faibles que nous
venons d’indiquer ne sont même pas toujours tolérées ; nous avonsvu, dans
792
NÉVRALGIES. — TRAITEMENT.
un cas, l’injection de 0,0005 milligrammes de sulfate d’atropine donner
lieu à des accidents d’into.xication d’un caractère sinon grave, du moins
fâcheux. Le mieux est donc de renoncer à l'usage de ce médicament,
puisque l’on en a un autre à sa disposition, qui donne les mêmes résultats
sans présenter les mêmes inconvénients.
On peut avantageusement prescrire à l’intérieur le chlorhydrate de mor¬
phine ou d’autres préparations opiacées telles que l’extrait thébaïque, ou
entin d’autres agents stupéfiants, parmi lesquels l’aconitine doit être placée
au premier rang : « L’action sédative de cette substance, dit le professeur
Gubler, s’exerce sur les nerfs de sentiment dont elle réduit ou supprime les
fonctions par un mécanisme encore insaisissable. » Oulmont en a obtenu
de bons résultats dans le traitement de la prosopalgie. Le pouvoir toxique
de cet agent est tel qu'il faut le prescrire d’abord à des doses extrêmement
faibles ; un granule d’un demi-milligramme, si l’on emploie l’aconitine de
Hottot, un granule d’un quart de milligramme, si l’on préfère l’aconitine
cristallisée de ûuquesnel; on augmente progressivement cette dose en
donnant successivement deux, trois, quatre et jusqu’à cinq granules par
jour. Gubler recommande de n’ingérer ce médicament que dans les mo¬
ments où l’estomac est entièrement libre ; s’il existe de l’embarras gastri¬
que, on aura recours d’abord à un purgatif. Les malades soumis à l’usage
de l’aconitine éprouvent bientôt de singuliers troubles de la sensibilité qui
consistent en une sensation de picotement à la peau, comparable, d’après
Ilirtz, à un scintillement électrique ; le ralentissement du pouls et l’appari¬
tion d’éblouissements et de bourdonnements d’oreilles indiquent que l’on
approche de la dose toxique et qu’il ne faut pas aller plus loin. D’après
Gubler, l’aconitine ne produit pas seulement l’anesthésie : elle calme la
circulation, diminue le calibre des capillaires et abaisse la température; à
ce titre, elle peut agir non-seulement sur la douleur, mais aussi sur les
congestions nerveuses qui peuvent la produire ; elle répond ainsi, comme
nous le verrons bientôt, à l’indication pathogénique en même temps qu’à
l’indication symptomatique ; son action est réellement curative, en même
temps que palliative. Les propriétés irritantes de l’aconitine ne permettent
guère de l’employer en injections sous-cutanées. Dans les cas où les dou¬
leurs, par leur violence et leur persistance, privent complètement les ma¬
lades de sommeil, on peut recourir, avec avantage, à l’action hypnotique
du chloral. On a recommandé plus spécialement contre la névralgie faciale
le croton chloral, qui paraît avoir la propriété d’anesthésier la face. Le bro¬
mure de potassium peut être utile comme sédatif, mais il ne donne géné¬
ralement pas les résultats que l’on pouvait en espérer. L’emploi, à l’inté¬
rieur, des préparations belladonées présente le même inconvénient que
celui des injections de sulfate d’atropine; il faut arriver, pour obtenir un
effet utile, à des doses qui, chez certains sujets, provoquent des phéno¬
mènes d’intoxication.
On a conseillé souvent l’emploi, à l’extérieur, des médicaments que nous
venons d’énumérer ou de diverses substances dont l’action est analogue ;
c’est ainsi que l’on prescrit souvent, dans le but de calmer la douleur, des
NÉVRALGIES. — traitement. 793
onctions et des frictions avec un mélange de baume tranquille ou d’huile
de jusquiame et de laudanum, ou encore avec une pommade contenant de
l’extrait de belladone, de l’atropine oudel’aconitine; ces moyens ne sont pas
dépourvus d’action, mais leur efficacité est loin d’égaler celle des injections
sous-cutanées; ils ne sont utiles que comme adjuvants. L’usage à l’extérieur
des anesthésiques donne de meilleurs résultats ; Jaccoud a obtenu plusieurs
fois de bons effets en prescrivant des frictions avec une pommade dont
l’éther chlorhydrique chloré formait le principe actif; plusieurs fois nous
avons vu l’application sur la région douloureuse d’une compresse imbibée
de chloroforme pur amener un soulagement immédiat, bien que passager.
A peu d’exceptions près, les moyens que nous venons d’énumérer sem¬
blent s’adresser exclusivement à l’élément douleur ; ce sont de simples
palliatifs. On attribue, au contraire, à ceux que nous allons maintenant
passer en revue des propriétés réellement curatives ; ils en sont vraisem¬
blablement redevables à une action sur les altérations qui constituent les
conditions déterminantes du syndrome névralgie; ils répondent ainsi à
l’indication pathogénique. Nous les étudierons d’abord d’une manière gé¬
nérale; nous verrons ensuite quels sont ceux qui conviennent plus particu¬
lièrement lorsque la cause prochaine de la névralgie peut être reconnue.
Les émissions sanguines sont indiquées dans toutes les névralgies
congestives ou inflammatoires ; elles doivent être pratiquées loco dolenti; on
aura plutôt recours aux ventouses scarifiées, dont l’action n’est pas seule¬
ment déplétive, mais aussi révulsive. Les révulsifs sont utiles dans toutes
les formes de névralgies, si ce n’est peut-être dans celles qui sont dues à
une lésion incurable ; l’on emploie le plus souvent les vésicatoires de pré¬
férence aux sinapismes et au chloroforme dont l’action est trop passagère.
Dans les cas de névralgie rebelle, on a recours parfois à la cautérisation
par le fer rouge ou par l’acide sulfurique; nous avons vu plus d’une fois,
dans la sciatique, appliquer ce dernier caustique en larges traînées sur tout
le trajet du nerf affecté ; malgi’é le succès que compte cette médication
énergique, il n’est réellement permis de l’employer que dans les cas où il
est bien certain que la guérison ne peut être obtenue par d’autres moyens,
car ce n’est pas une pratique inoffensive, celle qui a pour résultat la for¬
mation, dans toute la longueur d’un membre, d’une cicatrice large de plu¬
sieurs centimètres ; nous avons vu une lésion analogue être manifestement
le point de départ d’accidents épileptiformes. La cautérisation transcur-
renle ou ponctuée avec le fer rouge a l’avantage de donner les mêmes résul¬
tats en intéressant une surface moins étendue et de laisser des cicatrices
moins profondes ; elle doit être employée de préférence.
La nouvelle méthode de traitement proposée récemment sous le nom
d’ aquapuncture paraît avoir, d’après les faits qu’a fait connaître Sire-
dey, une réelle efficacité. L’appareil dont on se sert pour l’appliquer
se compose « d’un corps de pompe dans lequel se meut verticalement un
piston an moyen d’un levier très-puissant ; l’extrémité inférieure plonge
dans-unréserTOir creusé dans le pied de l’appareil, rempli d’eau distillée.
A rextrmhité supérieure est vissé un tube en étain de 0,50 à 0,60 cenli-
794, NÉVRALGIES. — traitement.
mètres de longueur environ terminé par un ajutage en cuivre creusé au
centre d’un canal filiforme. C’est par cette extrémité que s’échappe l’eau
en un jet filiforme, dont la force de projection est telle qu’il peut, à 1 cen¬
timètre de distance, perforer un morceau de cuir d’une épaisseur de plu¬
sieurs millimètres.» (Journal d’Hayem.)
On approche l’ajutage à 1 centimètre du point dans lequel on veut prati¬
quer l’aquapuncture et l’on fait fonctionner l’appareil jusqu’à ce qu’il se
soit formé une ampoule blanchâtre ; on fait généralement de quatre à huit,
et même à douze piqûres; les ampoules s’entourent après l’opération d’une
rougeur érythémateuse ; elles sont percées au centre d’un orifice par lequel
s’écoule un liquide habituellement incolore ; elles s’affaissent bientôt et le
lendemain elles ne sont plus représentées que par une petite croûte noi¬
râtre. Cette méthode est extrêmement douloureuse ; elle peut amener des
accidents ; un des malades chez lesquels Siredey l’a appliquée a été atteint
consécutivement d’une lymphangite; mais, malgré ces inconvénients,
elle mérite d’être recommandée dans les cas graves, car Siredey a vu
constamment les névralgies disparaître ou s’améliorer considérablement
après son application.
Cette médication agit vraisemblablement en produisant une révulsion
profonde. Elle peut être rapprochée de la méthode de Luton, qui consiste
à injecter dans le tissu cellulaire sous-cutané des liquides irritants. Ceux
que l’on emploie le plus souvent sont la solution de nitrate d’argent au
dixième ou au cinquième, et la solution de sel marin. L’opération pro¬
voquant une vive douleur, il est bon de ne la pratiquer qu’après avoir
préalablement produit l’anesthésie locale par une pulvérisation d’éther.
Elle détermine d’abord une sorte de fluxion, qui se traduit par une
tuméfaction molle et pâteuse des téguments ; plus tard il survient souvent
de la suppuration ; tantôt le pus est collecté et ressemble tout à fait au
pus phlegmoneux; tantôt il se montre autour d’une eschare profonde occa¬
sionnée par le contact du caustique avec le tissu cellulaire ; l’abcès s’ouvre
d’ordinaire spontanément par l’orifice de la piqûre. La formation du pus rie
doit pas être, en pareil cas, considérée comme un accident ; elle paraît être
une condition utile, sinon nécessaire au succès de l’opération. Luton, à qui
nous empruntons ces détails (Traité des injections sous-cutanées à effet
local, 1875), a employé ce moyen de traitement dans environ soixante cas
de névralgie, presque toujours avec succès. Les faits dans lesquels des né¬
vralgies datant de plusieurs mois ont disparu à la suite d’une seule injec¬
tion sont réellement remarquables. Cet auteur recommande, quand on pra¬
tique l’injection de nitrate d’argent dans des parties peu charnues , de
n’employer que la solution au dixième.
R. Bartholow a préconisé récemment les injections profondes de chloro¬
forme. On introduit l’aiguille de la seringue de Pravaz dans les tissus jus¬
qu’au voisinage du tronc nerveux sur le trajet duquel les douleurs se
font sentir, et l’on injecte une petite quantité de chloroforrne pur ; le ma¬
lade ressent d’abord une douleur extrêmement vive, à laquelle succèdent
un sentiment d’engourdissement et l’anesthésie des parties’ voisines ; il se
795
NÉVRALGIES. — tbaitement.
forme dans le point où l’injection a été pratiquée une petite induration ; le
malade reste pendant quelque temps dans un état de somnolence qui n’a
rien d’alarmant ; l’anesthésie locale et la sensation d’engourdissement peu¬
vent se prolonger pendant plusieurs semaines. Bartholow cite plusieurs cas
de tic douloureux dans lesquels tous les moyens avaient été employés inu¬
tilement et où deux ou trois de ces injections suffirent pour amener défini¬
tivement la cessation de la douleur {Journal d’Hayem). Il est bien probable
que le chloroforme agit alors non-seulement comme anesthésique, mais
aussi comme révulsif; la méthode de Bartholow n’est qu’une application de
celle de Luton.
L’électricité est considérée actuellement comme un des moyens les plus
puissants qui puissent être opposés aux névralgies ; son mode d’action,
probablement complexe, est encore peu connu ; elle peut, d’après Erb, dimi¬
nuer l’excitabilité des nerfs sensitifs, modifier leur nutrition, combattre
l’hyperhémie, favoriser par son action catalytique la résorption des pro¬
duits phlegmasiques et enfin produire une puissante révulsion.
On peut recourir, suivant les cas, aux courants induits ou aux courants
continus ; les deux méthodes ont eu leurs partisans exclusifs ; on tend gé¬
néralement à admettre aujourd’hui qu’elles sont toutes deux utiles, mais
qu’elles ne présentent pas les mêmes indications.
La faradisation provoque une vive excitation des extrémités nerveuses ;
son action peut être rapprochée de celle des révulsifs ; elle donne surtout de
bons résultats dans les névralgies qui ne paraissent liées à aucune modifica¬
tion matérielle dans l’état du nerf. On peut l’appliquer suivant deux modes
■différents : dans l’un, on excite énergiquement la peau à l’aide du pinceau
sur le trajet du nerf, et particulièrement au niveau des points douloureux ;
dans l’autre, on applique les électrodes le plus près possible de l’origine du
nerf et l’on fait passer pendant plusieurs minutes un courant énergique.
Le courant galvanique, d’après Erb, exerce une action aussi favorable que
le courant faradique sur les névralgies sine materiâ; il doit lui être préféré
dans tous les cas où l’on est en droit de soupçonner que le nerf est le siège
d’une altération, et dans ceux oùle mal estd’origine centrale. Chez certains
malades, cette médication produit presque immédiatement une amélio¬
ration considérable ou même la guérison ; chez d’autres, au contraire, elle
ne donne des résultats appréciables qu’après un traitement de longue durée.
Comme la faradisation, elle peut être pratiquée suivant des modes diffé¬
rents : les uns, guidés par des considérations théoriques dans lesquelles
nous ne pouvons entrer ici, s’attachent à appliquer le pôle positif le plus
près possible du siège présumé du mal et au niveau des points douloui’eux,
et ils augmentent et diminuent alternativement la force du courant ; les
autres appliquent l’électrode positif au niveau des plexus ou des racines, et
le négatif sur le trajet du nerf, particulièrement au niveau des points dou¬
loureux, de manière à obtenir un courant descendant. Beard recommande
de n’employer que des courants faibles ; les séances doivent être courtes
(de 6 à 8 minutes) et renouvelées tous les jours ou tous les deux jours
(Erb). On obtient souvent un soulagement presque immédiat, mais mo-
796 NÉVRALGIES. — traitement.
mentané (sa durée varie de deux à vingt-quatre heures) ; il ne devient
généralement durable qu’après plusieurs séances.
Il y aurait lieu d’essayer de nouveau l’emploi des plaques métalliques
dans le traitement des névralgies. On sait que tout récemment Charcot,
dans une série de recherches entreprises pour contrôler les assertions de
Burq, a reconnu que l’application de ces plaques pouvait ramener mo¬
mentanément la sensibilité dans des parties où elle était éteinte depuis
longtemps, non-seulement chez les hystériques, mais aussi chez des ma¬
lades atteints de lésions centrales ; Regnard a démontré que cette pratique
devait son efficacité au développement de courants électriques très-faibles;
il a trouvé d’autre part que l’on pouvait obtenir le même résultat en faisant
passer dans les parties anesthésiées des courants galvaniques de même
intensité, tandis que des courants plus forts restaient sans effet : les pla¬
ques métalliques fournissent donc un moyen commode d’obtenir des cou¬
rants continus réellement actifs, et à ce titre leur emploi dans le traite¬
ment des névralgies mérite d’être expérimenté.
Parmi les traitements qui sont appliqués loco dolenti, nous devons men¬
tionner enfin l’hydrothérapie. C’est aux bains de vapeur et aux douches
chaudes ou écossaises que l’on a recours le plus souvent. Cette médication
ne doit pas être appliquée au début de la maladie, alors que l’on peut
soupçonner l’existence d’un processus irritatif, mais à la période de déclin..
On paraît s’être trouvé bien quelquefois d’associer à l’action de la vapeur
celle de certains principes aromatiques ou résineux.
On attribue à divers médicaments une action en quelque sorte spécifique
sur les névralgies ; ils réussissent chez certains malades, échouent chez
d’autres ; il en sera ainsi tant que leur mode d’action ne sera pas mieux
connu et que l’on n’aura pas déterminé dans quelle forme de névralgie
chacun d’eux doit être employé. Celui dont les indications sont les plus
précises est peut-être le sulfate de quinine : il répond à l’indication causale
quand il s’agit d’une névralgie palustre ; il répond à l’indication pathogé¬
nique dans toutes les névralgies congestives, car il « exerce une action
tonique sur l’ensemble du système capillaire qu’il tend à resserrer et dont
il amoindrit par conséquent les actes organo-chimiques » (Gubler); il répond
enfin à l’indication symptomatique, car, d’après le professeur que nous
venons de citer, « il rend les centres et les conducteurs nerveux plus aptes
à recueillir et à garder la force créée par la combustion respiratoire . Il
augmente la réceptivité dynamique du système nerveux, à peu près comme
un enduit mauvais conducteur isole un appareil électrique . Si l’affection
pour laquelle on administre le sulfate de quinine se caractérise par de la
surexcitation sensitive ou motrice, par de la douleur ou du spasme, ces
phénomènes, comparables à l’aigrette lumineuse qui s’échappe d’un con¬
ducteur pointu, venant à cesser par le fait d’une plus grande capacité de
tension acquise par le système nerveux au contact de l’alcaloïde, il en
résulte ce que l’on peut appeler une sédation. » Gubler prescrit la quinine
de préférence à tout autre agent contre les névralgies qu’il considère
comme congestives. Il donne ce médicament, quatre heures au moins
797
NÉVRALGIES. — TR.A.iïË!aENT.
avant le retour probable de l’accès, à la dose de ü,ZiO ou 0,50 centigrammes.
H n’y a pas d’avantage réel à l’introduire dans l’organisme par la méthode
hypodermique ; on l’emploie quelquefois en pommade, mais son efficacité
est alors bien douteuse.
Comme la quinine, l’arsenic semble souvent répondre tout ensemble à
l’indication causale et à l’indication pathogénique ; il combat l’influence
palustre ou la diathèse arthritique en même temps qu’il s’attaque à l’élé¬
ment congestif qui paraît jouer le rôle essentiel dans la production de beau¬
coup de névralgies ; il semble également avoir une action favorable sur
celles de ces affections qui sont sous la dépendance d’un état de débilité
générale ou d’une sorte de diathèse nerveuse (Erb). Pour en obtenir un
effet utile, il faut le donner aux doses relativement élevées de 0,012, 0,015,
0,020 milligrammes et même davantage en plusieurs prises. Comme la
quinine, « l’arsenic agit principalement en diminuant les phénomènes
d’oxydation et les actes organiques liés à la calorification. » (Gubler.)
On a récemment préconisé l’emploi du phosphore à la dose de 0,001 à
0,006 milligrammes. Dans les cas où les autres médications ont échoué,
on peut encore essayer le nitrate d’argent, la strychnine, les préparations
mercurielles, l’iodure de potassium, et, chez les sujets nerveux, l’oxyde de
zinc à haute dose, la valériane et l’asa fœtida. L’essence de térébenthine a
été souvent employée avec succès (Trousseau, Pidoux et C. Paul).
Après cette étude générale des moyens -qui paraissent agir sur la cause
prochaine du mal, nous devons indiquer ceux qui conviennent plus par¬
ticulièrement dans les différentes formes de névralgies que la pathogénie
nous a permis de distinguer.
Aux névralgies de nature inflammatoire ou congestive, il faut opposer
tout d’abord le traitement antiphlogistique : on applique d’ahord sur le
trajet du nerf des sangsues ou des ventouses scarifiées, puis on a recours aux
révulsifs et particulièrement aux vésicatoires, en même temps que l’on agit
sur l’intestin ; on donne ensuite à l’intérieur le sulfate de quinine ou l’aconi-
tine. Quand on peut supposer que la maladie a perdu de son acuité, le moyen
le plus puissant que l’on ait à sa disposition pour combattre la phlegmasie
et favoriser la résorption des exsudais paraît être la galvanisation ; on peut
encore y avoir recours quand la maladie passe à l’état chronique. Si néan¬
moins les accidents persistent, on peut essayer l’usage à l’intérieur des
divers altérants que nous avons énumérés précédemment et en particulier
de l’essence de térébenthine, de l’iodure de potassium, de l’arsenic et du
phosphore, et recourir en même temps aux bains de vapeur et aux fumiga¬
tions aromatiques. Mais la médication dont on doit attendre les effets les
plus puissants est la révulsion profonde produite par l’injection de liquides
irritants, suivant la méthode de Luton, par l’aquapuncture ou enfin par
la cautérisation avec le fer rouge ou l’acide sulfurique. Il ne faut en venir
aux sections nerveuses que dans les cas tout à fait désespérés ; encore ne
faut-il pas se dissimuler que le succès est improbable, car dans la plupart
des cas la névrite chronique suit une marche ascendante et atteint des
parties inaccessibles à l’intervention chirurgicale.
798 NÉVRALGIES. — traitement.
Quand la névralgie paraît liée à l’anémie du nerf, il faut d’abord satisfaire
à l’indication causale par les moyens que nous indiquerons plus bas. Les
agents qui provoquent les contractions des petits vaisseaux et réduisent les
circulations locales doivent être évités ; on ne donnera ni le sulfate de
quinine, ni l’aconitine, ni la belladone ; on insistera au contraire sur l’usage
des préparations opiacées intus et extra ; dans les cas de névralgie faciale,
on paraît avoir employé avec avantage le nitrite d’amyle, en inhalations ;
la dose initiale est de deux ou trois gouttes ; Manzi, en l’augmentant pro¬
gressivement, a pu aller jusqu’à dix gouttes ; ce médicament, qui paraît agir
directement sur les vaso-moteurs, provoque la congestion de la face, une
sensation vive de chaleur, des battements artériels et l’accélération du
pouls ; il ne doit être employé qu'avec les plus grandes précautions, car il
est extrêmement toxique et il produit à faible dose des vertiges et une
sensation d’angoisse extrêmement pénible {Journal de Gubler).
En résumé, le traitement des névralgies qui semblent liées à l’anémie
du nerf doit être, comme l’a montré Gubler, précisément inverse de celui
qui convient dans les névralgies congestives..
Dans les névralgies réflexes, il y a lieu de diriger exclusivement le traite¬
ment curatif contre l’affection qui est le point de départ de l’irritation ner¬
veuse. Nous avons vu que la névralgie faciale pouvait être guérie par
l’extraction d’une dent, et la névralgie sciatique par l’ablation d’un polype
vaginal ; c’est de même l’utérus qu’il faut traiter dans bien des cas de
névralgies intercostales.
Dans les névralgies par compression, l’indication principale est encore
évidemment de faire disparaître la tumeur ou l’exsudât qui irrite le nerf; ce
but ne peut guère être atteint que dans les cas où la tumeur est accessible
à l’intervention chirurgicale et dans ceux où elle est de nature spécifique.
Nous venons d’indiquer par quels moyens on peut satisfaire aux indi¬
cations fournies ; 1“ par la douleur considérée en elle-même (indication
symptomatique) ; — 2° par les altérations ou affections locales qui en
sont les conditions prochaines (indication pathogénique) ; mais dans
beaucoup de cas, ces affections sont elles-mêmes l’expression d’une ma¬
ladie générale ou d’une diathèse ; c’est alors contre cette maladie géné¬
rale ou cette diathèse que doit être dirigé le traitement pour satisfaire à
l’indication causale qui souvent est de beaucoup la plus importante. Dans
les névralgies palustres, par exemple, les narcotiques et les anesthésiques
peuvent procurer un soulagement momentané ; mais le sulfate de quinine
seul a des propriétés réellement curatives, qu’il doit principalement, suivant
nous, à son action sur l’élément toxique. On pourrait peut-être lui substi¬
tuer avec avantage le bromhydrate de quinine qui a les mêmes propriétés et
peut en outre agir comme sédatif. Dans les cas rebelles, on donne l’arsenic
aux doses relativement élevées que nous avons précédemment indiquées.
Les névralgies d’origine syphilitique ne seront également, combattues
avec une efficacité réelle que par le traitement spécifique. S’agit-il d’une
de ces névralgies précoces qui se développent au début de la période secon¬
daire, on donnera le mercure; s’agit-il, au contraire, d’une manifestation
NÉVRALGIES. — traitement. 799
tardive de la vérole, provoquée vraisemblablement par la formation d’une
néoplasie sur le trajet d’un nerf ou de ses racines, on prescrira, suivant les
cas, le traitement mixte ou seulement l’iodure de potassium.
L’examen du sujet fait-il soupçonner une compression par une adéno¬
pathie de nature scrofuleuse, les préparations iodées et les toniques recon¬
stituants sont indiqués. Lorsqu’on reconnaît qu’une névralgie est provoquée
par un cancer, on ne peut tirer de cette notion aucune indication utile
pour le traitement; mais l’on sait du moins que la maladie est incurable
et qu’il faut par conséquent se borner à calmer les douleurs et s’abstenir
de la médication révulsive qui provoque d’inutiles souffrances, aussi bien
que de la médication altérante qui ne peut donner aucun résultat. Les
névralgies des herpétiques doivent être combattues surtout par- les prépa¬
rations arsenicales ; celles des rhumatisants, par les agents qui excitent les
fonctions de la peau, et particulièrement par les bains de vapeur, quand
toutefois leur période aiguë est passée.
Si l’affection paraît avoir été provoquée par la suppression des règles ou
d’un flux hémorrhoïdaire, il faut s’efforcer de ramener l’hémorrhagie dis¬
parue par les moyens appropriés.
Dans les névralgies symptomatiques de la chloro-anémie, tous les
moyens capables de stimuler les fonctions hématopoiétiques et de relever
les forces sont indiqués ; on donnera donc à l’intérieur le fer ou l’arsenic
concurremment avec le quinquina ; on prescrira le séjour à la campagne,
l’exercice au grand air, une alimentation substantielle et enfin l’hydrothé¬
rapie.
Les névralgies toxiques doivent être combattues par les moyens capables
de provoquer l’élimination du poison.
Lorsque la névralgie paraît être sous la dépendance de l’hystérie ou de
cette prédisposition particulière que l’on désigne sous le nom de diathèse
nerveuse, c’est le cas de recourir aux antispasmodiques et aux nervins ; les
pilules de Méglin, dont l’oxyde de zinc et la jusquiame forment les parties
actives, paraissent donner quelquefois de bons résultats; on peut pres¬
crire également la valériane , l’asa fœtida et le castoreum ; enfin, il ne faut
pas craindre de conseiller également, en pareil cas, l’hydrothérapie qui
souvent paraît avoir plus d’efficacité que la médication interne. C’est sur¬
tout dans cette forme que l’électrisation à l’aide du pinceau faradique
donne quelquefois des résultats remarquables. Ces névralgies ont une ten¬
dance toute particulière à récidiver ; on doit s’efforcer d’en empêcher le
retour en prescrivant aux malades un régime fortifiant et en les engageant
à éviter toutes les influences qui pourraient augmenter chez eux l’excita¬
bilité anormale du système nerveux ; Anstie leur recommande tout parti¬
culièrement de dormir longtemps, de s’abstenir d’excitants et d’éviter les
excès vénériens et alcooliques ainsi que les fatigues cérébrales et les émo¬
tions.
11 est des néwalgies qui résistent à tous les moyens de traitement, et nous
avons vu combien était lamentable dans certains cas la situation des ma¬
lades qui en sont atteints. Il n’y a plus alors d’autre ressource que
800 NÉVRALGIES. — traite.ment.
l’intervention chirurgicale ; on a réussi quelquefois à atténuer et même à
faire disparaître les douleurs en empêchant par une ligature l’afflux du sang
artériel dans les parties affectées ; mais cette opération ne doit être, en
règle générale, pratiquée que sur de petites artères, telles que la temporale
et l’occipitale, car elle devient dangereuse lorsqu’elle porte sur de plus
grands vaisseaux. Nous devons dire pourtant que dans ces derniers temps
Nussbaum et Patruban ont réussi à guérir des névralgies faciales en liant
la carotide du côté correspondant.
On a été plus loin, on a amputé et même désarticulé les membres où
siégeait la névralgie. On ne doit jamais en venir à ces extrémités qu’après
avoir épuisé tous les moyens de traitement et après avoir agi sur le nerf
lui-même par une section ou une résection partielle.
Cette opération donne, suivant les cas, des résultats très-divers : elle
est quelquefois couronnée d’un éclatant succès, mais il n’est pas rare non
plus qu’elle échoue complètement ; d’autres fois elle ne produit qu’un
soulagement momentané et la névralgie reparaît au bout de quel¬
ques semaines ou de quelques mois avec la même violence que par fe
passé.
L’interprétation de ces faits présente de sérieuses difficultés. Il sem¬
blerait que la névrotomie dût constamment produire la guérison quand
la cause du mal est périphérique et au contraire échouer constamment
quand elle est centrale ; l’observation montre qu’il n’en est pas toujours
ainsi. Il est incontestable d’abord qu’une section nerveuse peut guérir
une névralgie d’origine centrale ; les faits de Nussbaum, de Schmith, de
Patruban, de Wagner, de Nélaton (cités par Erb), ne permettent pas d’en
douter; il faut admettre en pai’eil cas que l’excitation provoquée par l’opé¬
ration produit dans l’état de la substance grise centrale une modification
favorable. Dans des cas, au contraire, où la névralgie est manifestement
causée par une lésion périphérique, la section peut ne produire qu’un sou¬
lagement incomplet, soit que le bout périphérique contienne des fibres ré¬
currentes qui continuent à transmettre aux centres nerveux les excitations
parties du point lésé, soit que le travail inflammatoire qui était la cause
prochaine de la névralgie se soit propagé au bout central, soit enfin que la
lésion périphérique ait provoqué de longue date dans la substance grise de
la moelle ou dans le ganglion du nerf une modification qui suffise à pro¬
duire les symptômes névralgiques et persiste après l’éloignement de la cause
qui lui avait donné naissance.
Les conditions qui font échouer l’opération sont donc variables, et l’on
peut s’expliquer ainsi comment on obtient en certains cas la guérison en
pratiquant de nouvelles sections nerveuses, tandis que d’autres fois la
névralgie persiste après une série d’opérations avec la même intensité que
précédemment.
Lorsque la lésion semble porter sur la périphérie d’un nerf, Arloing
et Tripier conseillent de ne pratiquer l’opération qu’après avoir cherché à
faire disparaître la douleur par la compression des différents nerfs du
membre. On peut reconnaître de la sorte quel trajet suivent les fibres par
NÉVRALGIES. — bibliographie. 801
lesquelles sont transmises les e.xcitations douloureuses, et sur quelles bran¬
ches nerveuses doivent porter les sections.
Ces opérations sont loin d’être inoffensives, et plus d’une fois elles ont
amené la mort ; elles ne doivent être pratiquées que comme ressource der¬
nière et seulement, autant que possible, sur les nerfs sensitifs ; car la section
des nerfs mixtes produit de la paralysie; mais la gravité de la maladie est
telle en certains cas et la nécessité d’une action énergique devient tellement
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NÉVROSES. — DÉFINITION. SOS
MEVROSEîS. — Définition. — Les névroses, d’après l’étymologie
{■jApov, nerf), sont essentiellement des affections nerveuses, et c’est en effet
ce qui est admis par tout le monde. Mais si la chose est ancienne, comme
on n’en saurait douter, le nom est relativement nouveau. Il a été écrit
pour la première fois par Cullen, dans ses Éléments de médecme pratique
(1787), et il a remplacé peu à peu les expressions de vapeurs, d’affections
vaporeuses qui tendaient à s’introduire dans la science, à la suite de Pomme
(1759) et de R. Whytt (1767) , sans faire oublier toutefois la désignation
plus simple de maladies nerveuses, qui avait jusque-là suffi à qualifier une
classe d’affections connues depuis un temps immémorial.
Cullen a eu le mérite plus sérieux d’indiquer en quelques mots le sens-
qu’on doit accorder à ce.terme de névrose, et de le définir par conséquent :
« Sensus et motus lœsi, sine pyrexia, sine morbo locali. » Telle est, en effet,
une névrose, en général. Quant au domaine des névroses, il est des plus
étendus; ainsi qu’on peut en juger par cette citation de Cheyne que nous
empruntons à Tissot : « Depuis le bâillement ou fa pandiculation, qui est
le plus léger de tous les maux de nerfs, jusqu’à l’apoplexie qui en est le
plus fâcheux, tous ne paraissent que les différents degrés d’une seule et
même maladie, qui est la faiblesse, le relâchement et le manque d’élasticité
des parties solides. « Cette idée générale des névroses, à l’explication près,
qui la termine, est très-juste et très-légitime. Elle implique la participation
du système nerveux à un grand nombre d’actes morbides, auxquels il im¬
prime une physionomie pai’ticulière, et avec lesquels il reste en sonune
confondu. Dans la succession des désordres pathologiques, il englobe le-
phénomène vasculaire et le trouble nutritif; et son rôle ne finit que là où;
commence l’inflammation proprement dite, qui, elle, est la négation de-
toute direction nerveuse et apparaît comme l’imminence de la désorgani¬
sation. Mais il est prématuré de traiter de pareilles questions pour le mo¬
ment, et nous ne pourrons le faire avec avantage qu’après avoir abordé et
épuisé l’étude des névroses au double point de vue de leur pathogénie et
de leurs manifestations : c’est alors seulement que nous chercherons à
déterminer le vrai sens des affections névrosiques, qui prêtent à tant d’in¬
certitudes et d’équivoques.
Voici le plan que nous nous proposons d’adopter ;
1“ Nous commencerons par une revue historique du sujet qui, examiné
sous ce rapport, offre cet intérêt capital d’une idée au développement de
laquelle on assiste.
2° Nous étudierons ensuite, et avec le plus grand soin, les conditions
pathogéniques des névroses, pour les reconnaître à leur origine même.
3° Nous exposerons après cela les nombreuses manifestations sympto¬
matiques de ces maladies si mobiles et si variées, en utilisant les puissants,
moyens d’analyse de la science moderne.
4° Nous poserons, à la suite de cette double étude étiologique et cli¬
nique, les conclusions qui établiront la véritable nature des névroses.
5° Enfin, nous aurons à envisager la question sous l’aspect thérapeu¬
tique, ce qui sera la consécration pratique de ce travail.
80i - NÉVROSES. — historique.
I. Historique. — Les affections dites nerveuses ont toujours été plus
ou moins connues des médecins, surtout dans leurs manifestations les plus
importantes. Envisagées principalement comme des maladies sans matière,
les progrès de la science anatomique n’ont pu avoir sur elles d’autre effet
que d’en réduire le nombre peu à peu ; tandis que la marche des doctrines
médicales les faisait tantôt envisager pour ce qu’elles sont en effet, et tantôt
les subordonnait à quelque autre système, au sang ou aux humeurs, par
exemple, les mettant ainsi successivement sur le premier plan, ou les
laissant dans l’ombre, d’après l’idée régnant alors. Il ne saurait être ici
question que des névroses considérées comme classe distincte de maladies ;
et nous devons par conséquent négliger toute cette longue période, que
nous pouvons qualifier d’ancienne, pour arriver immédiatement à l’époque
où ces affections n’ont plus cessé, sous l’empire de la méthode nosogra¬
phique, de former un corps spécial et qualifié. On cite habituellement
Thomas Willis (1667), comme ayant d’abord distingué et mis en relief le
groupe des maladies convulsives ; mais il faut arriver à Gregory Cheyne
(1733) pour trouver un premier traité méthodique des maladies nerveuses,
et à ce propos une vue d’ensemble que nous avons reproduite tout en com¬
mençant. Laissant ensuite de côté, et pour un moment seulement, des
auteurs célèbres tels que Stahl, Fr. Hoffmann et Boerhaave, etc., qui ont
envisagé le sujet à leur point de vue trop particulier, nous rencontrons
l’important ouvrage de Pomme (1760), qui traite des affections vaporeuses
dans les deux sexes, l’hypochondrie chez l’homme, Thystéi’ie chez la
femme, et qui appelle ainsi « une affection du genre nerveux, qui en pro¬
duit l’irritabilité et le racornissement. » Puis vient Robert Whytt (1767),
qui, abordant le même sujet, lui accorde un semblable caractère de géné¬
ralité bisexuelle; et nous voyons enfin paraître le livre de Tissot (1782),
avec qui se termine la période empirique des névroses.
Mais la doctrine physiologique avait déjà pris naissance : la sensibilité et
l’irritabilité, distinguées par Haller, alTaient désormais offrir une base solide
à l’étude des affections nerveuses. Bordeu et Bichat contribuent chacun
pour leur part à maintenir la question sur son véritable terrain. Malheu¬
reusement, une application prématurée de la nouvelle donnée à la patho¬
logie, produisant successivement deux systèmes antagonistes, celui de
Brown (1780) et celui de Broussais (1816), aussi exclusifs l’un que l’autre,
vint pour un temps retarder les progrès de la science névrologique par la
voie de la clinique. Mais l’œuvre se poursuivait en silence, dans le labora¬
toire des physiologistes, par la découverte du galvanisme (1791), qui con¬
duisit à l’exploration électrique des nerfs et des muscles, et finit par s’ap¬
pliquer à la thérapeutique des névroses ; par la distinction des nerfs en
sensitifs et en moteurs, due à Ch. Bell (1825), et bientôt confirmée par
Magendie, par Flourens, etc. ; par l’étude approfondie des actions réflexes
qui, révélées par Prochaska (1800), n’ont pas cessé d’exercer la sagacité
des modernes physiologistes ; et encore par les recherches de Legallois (1830),
qui reconnaissait à son tour le pouvoir excito-moteur de la moelle. Mais
cela ne suffisait pas : d’autres centres d’actions nerveuses étaient trouvés ;
805
NÉVROSES. — HISTORIQUE,
les cordons du grand sympathique et ses ganglions montrèrent leur in¬
fluence sur les circulations partielles, sur la nutrition organique, sur les
sécrétions, sur les mouvements de l’iris, et un nouveau système nerveux
était décélé, le système des vaso-moteurs ; entrevu dans une expérience
célèbre de Pourfour-Dupetit (1727), dénommé par Stilling (1840), il a été
surtout fécondé par les recherches de Cl. Bernard (1851), pour recevoir son
couronnement, de nos jours même, sous les efforts de Vulpian (1875). Les
observateurs, non contents de démontrer l’existence de ce genre de nerfs
au point de vue anatomique et physiologique, ont également abordé l’étude
de leurs maladies; et nous avons en conséquence les -névroses du système
vaso-moteur. Nous reviendrons sur ce sujet.
Durant ce temps, l’histoire clinique des névroses en général se poursui¬
vait parallèlement et non sans fruit. D’abord mentionnées par Pinel (1807),
pour les besoins de l’ordre nosographique, elles furent bientôt défendues
dans leur existence par opposition à Broussais; et avec l’idée de prouver,
grâce à elles, qu’il y a des maladies qui ne dérivent pas forcément de l’in-
flamniation. C’est alors que fut en honneur le traité de la gastralgie et de
l’entéralgie de Barras (1829, 3® édit.) pour ce qui est des névroses viscé¬
rales, et comme précurseur de notre grande dyspepsie moderne (Beau, 1853).
Mais déjà était paru le livre de Louyer-Villermay (1816) sur les maladies
nerveuses dans leur ensemble, et sous deux de leurs formes dominantes,
l’hystérie et l’hypochondrie. Plus tard se montra le traité de Sandras (1851)
sur le même sujet, pour en venir à l’époque contemporaine, qui nous a
valu la publication trop tôt interrompue de 0. Landry (1859); puis l’ar¬
ticle Névrose d’Axenfeld (1860), dans les Éléments de pathologie médicale
de Requin ; et enfin les leçons toutes récentes de Charcot (1873-75), sur les
maladies du système nerveux, faites à la Salpêtrière.
Tandis que ces recherches s’accomplissaient en France, et l’on peut dire
que nulle part ailleurs elles ne furent aussi nombreuses et plus savantes, on
voyait, à l’étranger, paraître, pour l’Angleterre, les travaux remarquables
de Marshall-Hall (1836-39) sur la pathologie du système nerveux, et une
analyse très-remarquable des phénomènes propres à l’épilepsie ; et, de nos
jours, la grande publication de John Russell Reynolds (1868), qui consacre
la majeure partie du second volume de son Système de médecine aux ma-
ladiés nerveuses, dont il poursuit la localisation autant qu’il est pos¬
sible. L’Allemagne de son côté, entre autres ouvrages importants, nous
faisait connaître, par l’intermédiaire d’Axenfeld, le livre de Romberg(1854
3' édit.), qui paraît faire école en tant que pathologie nerveuse.
Cet historique ne peut guère s’appliquer qu’aux névroses prises dans leur
généralité. Chacune des formes de ce genre d’affections comporte une
étude à part faite au même point de vue; et l’on devra, pour s’instruire à
cet égard, se reporter aux articles où il est question de ces maladies en
particulier; telles sont : la Chorée et les Contr.xctures qui ont été traitées
par notre collaborateur J. Simon (1867); rÉcL.4MPSiE, due à Émile Bailly
(1870) ; I’Épilepsie, par Aug. Voisin (1870) ; FHypochondrie, par Achille
Foville (1874) ; l’HVsrÉRiE, par G. Bernutz (1874). De plus, et afin de n’être
NÉVROSES. — PATHOGÉNIE.
injuste envers personne, nous n’oublierons pas de mentionner les œuvres
de Brachet (1847), de H. Landouzy (1846), de Briquet (1859), à propos de
l’hystérie, cette grande névrose qui en comprend tant d’autres en détail,
non plus que les belles leçons cliniques de Trousseau (1862) sur l’épilepsie,
■et celles de S. Jaccoud (1867) sur la chorée des femmes grosses. De nom¬
breux oublis, inévitables ou consentis, seront d’ailleurs réparés au cours
de ce travail et à mesure que nous entrerons dans le fond du sujet.
Mais il est un dernier point sur lequel nous avons à nous expliquer ;
■c’est à propos des névroses de l’intelligence qui ne sont, en somme, rien
autre chose que la folie ou l’aliénation mentale. Or, il est d’usage, bien que
ce soit là de véritables névroses cérébrales, par opposition aux névroses
de la moelle, des nerfs ordinaires et des nerfs sympathiques, de réserver la
question pour une étude à part. Elle cornporte, en elfet, des connaissances
tellement spéciales, que nous devrons à notre tour nous abstenir de la
traiter. Cependant il nous sera bien difficile de ne pas au moins la côtoyer ;
car dans mainte circonstance le trouble mental complique les ti’oubles
moteurs et sensoriels, ainsi que cela arrivera inévitablement pour ces
grandes névroses si complexes, telles que l’épilepsie, la chorée et l’hystérie.
Du reste, l’article Folie, traité dans ce Dictionnaire (t. XV, 1872), par
Achille Foville, répondra aux besoins delà cause et remplira dignement les
lacunes de notre propre entreprise.
II. Pathogenie. — Une histoire des névroses, basée sur la con¬
naissance de leurs causes, en l’absence d’un caractère anatomique
constant, peut seule satisfaire l’esprit ; seule elle est possible sous le rap¬
port nosographique, et peut enfin conduire seule à une conclusion théra¬
peutique. L’expression symptomatique est ici si variée, si mobile, si
inconstante, que l’on se perd à la vouloir saisir, pour la traduire sous une
forme méthodique. Il suffit de se pénétrer de cette vérité, qu’étant donnée
une cause morbigène, dans l’ordre névrosique, toute manifestation de
même nature est possible, qu’elle ait été observée ou non ; ou, en d’autres
termes, toutes les névroses sont en germe dans une cause déterminée, si
celle-ci est d’essence à mettre en jeu le système nerveux. Dans ces condi¬
tions, on doit jusqu’à un certain point se désintéresser de la forme symp¬
tomatique, qui échappe à toute prévision et à toute direction, pour s’attacher
surtout au côté pathogénique de la question. Il est d’une telle impor¬
tance que, si notre pouvoir allait jusqu’à atteindre cette cause avant qu’elle
ait produit la plupart de ses effets, nous supprimerions par là même toute
la symptomatologie des névroses ; car celle-ci n’a sa raison d’être que dans
l’inefficacité de nos moyens de traitement; elle est par-dessus tout contin¬
gente, et à coup sûr elle est fort peu nécessaire.
Nous allons parcourir le tableau de ces causes : on verra combien il est
•chargé. Nous reproduisons ici tous les cas dont nous avons pu prendi’e
connaissance, en nous affranchissant du même coup de cette étiologie
banale, qu’il nous eût été facile de trouver chez nos prédécesseurs. L’ordre
■que nous suivons est tout arbitraire. Nous ne parlons même des causes
•dites prédisposantes que lorsqu’elles acquièrent assez d’intensité pour
NÉVROSES. — PATHOGÉNIE.
807
constituer déjà par elles-mêmes l’état névropathique. Nous procédons dans
notre énumération en allant du général au particulier, commençant par
3es influences communes, pour finir par l’examen des lésions locales des
centres nerveux dans leurs rapports avec les manifestations névrosiques ,
ce qui constitue, en somme, le groupe des névroses symptomatiques. Nous
résumerons enfin ces causes, en les classant suivant un ordre simple et
rationnel.
1“ Hérédité. Consanguinité. Atavisme. — Prenant d’abord l’enfant avant
qu’il soit né, nous le voyons apporter avec lui dans la vie le germe d’un
certain nombre d’affections névrosiques. Ce germe consiste soit dans un
principe morbigène qui rendra la maladie nécessaire à un moment donné ,
soit dans l’aplitude du nouvel être à contracter des névroses plus ou moins
semblables à celles dont les parents ont été affectés. Dans le premier cas,
et suivant Axenfeld (1863), l’hérédité est directe, et indirecte dans l’autre.
Elle sera presque fatale et obligatoire dans la première circonstance ;
tandis que, pour la seconde, ses effets ne pourront pas se produire si
l’occasion vient à manquer. Il est à peine utile de faire remarquer que
l’hérédité, surtout indirecte, n’implique pas la reproduction exacte chez le
descendant de la névrose de l’ascendant, mais bien seulement une singu¬
lière prédisposition à être affecté de maladies nerveuses. C’est ainsi qu’un
père épileptique donnera naissance à une fille hystérique ; ou bien un
enfant choréique procédera de parents sujets à des accès nerveux (?), et
aura une sœur disposée aux convulsions sous la seule influence men¬
struelle (L. Concato, 1873). D’autre part, la névrose révélera sa nature
diathésique, en se traduisant par voie d’hérédité sous forme de rhuma¬
tisme, de goutte, de cancer, etc. et inversement (P. Berthier, 1874).
D’ailleurs tous les auteurs s’accordent pour reconnaître le caractère héré¬
ditaire dans mainte névrose ou vésanie. Willis (1667) l’avait déjà constaté
pour les convulsions ; après lui, Tissot (1770) l’a également proclamé dans
ses ouvrages. Mais personne n’a abordé ce sujet avec plus d’autorité et
d’ampleur que Prosper Lucas (1850), à qui l’on doit sur cette question un
livre d’une haute portée médico-philosophique, et en même temps pra¬
tique, car l’auteur poursuit la démonstration du fait pour chacune des
grandes névroses en particulier, la chorée, l’hystérie, le tétanos, l’épilepsie,
la folie, etc, et même pour les névroses viscérales, parmi lesquelles il
range avec raison l’hypochondrie. Enfin, de nos jours, Trélat père (1861),
s’occupant d’un sujet qui est en quelque sorte une transition entre la vraie
névrose et la folie proprement dite, nous voulons parler de la folie lucide,
a reconnu l’empreinte de la transmission héréditaire, avec toutes les
variétés d’hérédité que nous avons admises, dans quarante-trois cas sur
soixante-dix-sept.
La production des névroses par voie de génération se manifeste aussi
Aai.ns\cL consanguinité (voy . ce mot. t. IX). Les inconvénients attribués
aux unions consanguines se traduisent tout d’aboi’d dans l’ordre névro¬
sique et paraissent de préférence frapper les fonctions cérébrales. On a
principalement invoqué, chez les produits consanguins, la dégradation
808 NÉVROSES. — pathogénie.
intellectuelle et morale, allant jusqu’à l’imbécillité et l’idiotisme. Sans nous
faire le défenseur de cette opinion, qu’il nous suffit de signaler, nous ren¬
voyons à un travail publié sur le sujet dans les Annales médico-psycholo¬
giques (M. Binet, 1874).
A la suite des influences précédentes, on voit se placer tout naturelle¬
ment certains faits qu’on a donnés comme des phénomènes d’atavisme.
Un auteur anglais, J. Browne (1875), à l’occasion d’un cas de nécrophilisme,
ou de cannibalisme, qu’il rapporte, ne craint pas de considérer le fait comme
un trouble psychique témoignant d’un retour aux instincts des races pri¬
mitives. L’interprétation pourrait être vraie, si ce n’était pas donner à
l’anthropophagie une signification qu’elle n’a jamais eue : elle a pu être
une nécessité alimentaire, mais non pas un besoin instinctif, les loups
eux-mêmes ne dévorant leurs semblables que morts ou blessés.
Le cas du médecin anglais rentre plûtôt dans ces exemples de boulimie, de
pica, de malacia, qui sont de véritables névroses de la fonction digestive.
2“ Contagion. Imitation. — Le mot contagion, employé à propos de
l’étiologie des névroses, paraîtra quelque peu forcé. Cependant certains
observateurs, voyant des faits où le mal semblait se communiquer d’un
individu affecté à un autre qui ne l’était pas encore, se sont crus autorisés
à donner à ces phénomènes le sens d’une contagion proprement dite.
C’est à ce titre que Fodéré (1862) a attribué la transmission de l’épilepsie
du chien à l’enfant, dans un cas qu’il rapporte. De son côté, Bouchut (1862)
conclut également à la contagion, à propos d’un certain nombre d’obser¬
vations qu’il groupe, et qu’il a recueillies lui-même ou qu’il a emprun¬
tées à différents auteurs. Ces faits se rapportent surtout à certaines
névroses indéterminées : ce sont des syncopes avec mouvements convul--
sifs et avec une perte d’intelligence plus ou moins avancée. C’est certes
abuser du mot contagion que de l’appliquer ici, alors que le terme d’imita¬
tion, introduit dans le titre du travail, rend bien mieux la réalité des
choses; et l’imitation dans ces cas, c’est cette communication instinctive
du rire, du bâillement, des larmes, du prurit, etc. L’imitation est consciente
ou inconsciente, suivant que la chose imitée éveille en nous des souvenirs
agréables ou pénibles, ou suivant qu’elle procède par voie réflexe ; et rien
dans tout cela ne ressemble à cette matière morbigène qui constitue l’es¬
sence même de la contagion. Du reste, les traités de maladies nerveuses,
les recueils d’observations curieuses, renferment de nombreux exemples
de propagation névrosique. Tantôt ce sont toutes les femmes d’une salle
d’hôpital qui tombent en convulsion, à la vue d’une malade en proie à une
attaque d’hystérie ; tantôt ce sont des mouvements choréiques qui se pro¬
pagent sur tout un groupe d’enfants ; tantôt, enfin, un individu, qui n’avait
jamais présenté le moindre symptôme d’épilepsie, devient tout à coup
épileptique par l’émotion violente qu’il éprouve en présence d’un malade
atteint de cette horrible affection. Mais c’est dans Tordre des épidémies
morales que se rencontre la preuve la plus frappante du mode de trans¬
mission des névroses par imitation. 11 suffit de rappeler ici les possédées
de Loudun, les convulsionnaires de Saint-Médard . On peut en rapprocher
NÉVROSES. — PATHOGÉNIE. 8ü9
les actes des adeptes du spiritisme, qui doivent éveiller tant de défiance,
et les tristes hallucinations des populations annexées à la suite de la der¬
nière guerre, et dont il a été question il y a quelques années. Invoquez, à
propos de ces curieuses épidémies morales, l’imitation ou la mauvaise
foi, comme vous voudrez ; mais cessez d’employer l’expression de conta¬
gion, qui se verrait ainsi un peu trop détournée de sa signification première.
3° Épidémicité. — La question pour les névroses, à ce point de vue, se
complique d’un grand nombre d’influences secondaires qui lui font perdre
sa signification véritable. Il y a déjà à éliminer ces faits d’imitation, et non
de contagion, dont nous venons de parler ; mais il y a aussi d’autres con¬
sidérations plus importantes, relatives à la pression barométrique, au degré
hygi’ométrique, à la température, à l’électricité, à la saison, etc. On sait
combien influent les vicissitudes atmosphériques sur les névropathes. Le
rhumatisant, dont le mal provient primitivement d’un refroidissement,
devient bientôt l’être le plus impressionnable du monde pour la moindre
excitation venue du dehors. Combien a-t-on vu de cas de tétanos se déclarer
à la suite d’une bataille, et par le seul fait d’un abaissement subit du ther¬
momètre? Il y a encore l’asthme d’été et le prurit d’hiver. Mais il y a sur¬
tout à tenir compte des cas d’intoxication collective méconnus : ergotisme
convulsif, raphanie, botulisme, pellagre, coliques sèches, accidents de
tellurisme et d’impaludisme, qui donnent lieu aux phénomènes névrosiques
les plus variés et les plus inattendus, s’étendant à tout un groupe d’indi¬
vidus à la fois. Nous nous bornons pour le moment à ces indications som¬
maires, renvoyant chaque cas particulier à la place qu’il doit occuper; et
nous concluons que les névroses ne sauraient être épidémiques dans l’accep¬
tion du mot, qui s’applique mieux à des cas collectifs d'infection propre¬
ment dite, par un miasme, un effluve, s’attaquant à plusieurs personnes
d’une même contrée, et donnant lieu à des maladies parfaitement déter¬
minées.
k° Constitution. Tempérament. Diathèse. — C’est également par une exten¬
sion un peu forcée qu’on a considéré une constitution frêle comme vouée
aux maladies nerveuses, et qu’on a distingué, parmi les divers tempéraments,
le nerveux. Enfin on a été jusqu’à admettre l’existence d’une diathèse ner¬
veuse. Relativement à ce dernier point, la question a été poussée très-loin.
Déjà Baumès (1853), dans un précis théorique et pratique « sur les dia¬
thèses », a reconnu une diathèse névrosique ou nervique, aussi constatée
par Piorry. De son côté, un auteur allemand, Arndt (1875), proclame que
le nervosisme exagéi-é est une diathèse congénitale ou acquise. La diathèse
névropathique acquise, qui est la moins fréquente, appartient aux mala¬
dies d’épuisement. La diathèse congénitale s’explique par une persistance
de l’état embryonnaire des masses ganglionnaires et des tubes nerveux.
Enfin, P. Berthier (1875), étudiant les névroses diathésiques, loin de les iso¬
ler, les montre dans leurs rapports avec le rhumatisme, la goutte, les dar¬
tres, la syphilis, le cancer, la scrofule, etc. Comme exemples, il suffit de
mentionner la chorée rhumatismale et l’asthme arthritique. Mais ces vues,
tout ingénieuses qu’elles sont, ne permettent pas de conclure à la véri-
810
. NÉVROSES. — PATHOGÉNIE,
table diathèse qui, pas plus que la contagion et l’épidémicité, ne saurait
se séparer d’un principe pathogénique, parfaitement substantiel. Certes,
à ce point de vue, nous sommes loin de refuser au rhumatisme la faculté
de se manifester sous la forme d’une maladie névrosique : mais combien
alors nous éloignons-nous de l’idée que l’on se fait d’une, névrose ! Et à
quel point le mot diathèse est- il ici mal approprié !
5” Age. — L’enfance est un âge fertile en névroses. Il en est au début de
la vie comme au commencement des maladies, l’élément névropathique
l’emporte d’abord, pour laisser place ensuite aux affections inflammatoires
et organiques. Vers la puberté, les maladies nerveuses reprennent une
nouvelle intensité ; mais plus tard, surtout chez l’homme, à mesure que les
années s’accumulent, la prédominance névrosique des premières années
s’affaiblit peu à peu, pour laisser le vieillard à peu près indemne à ce point
de vue , si l’on veut bien ne pas tenir compte des lésions cérébrales défi¬
nies, l’apoplexie et le ramollissement, si communes à cette extrémité de
la vie.
Reprenant le sujet au point de vue de l’enfance, nous trouvons les condi¬
tions les plus favorables pour l’explosion des névroses. Déjà, durant la vie
intra-utérine, il se passe des phénomènes dont les traces ultérieures plai¬
dent en faveur de névroses convulsives éprouvées par le fœtus. C’est ainsi
que l’on s’explique certaines luxations congénitales et quelques malfor¬
mations attribuables à la contracture musculaire, le pied bot, par exemple,
en en faisant remonter le principe jusque dans les centres nerveux soumis
à une irritation morbide.
Au moment même de sa naissance, l’enfant est exposé à une variété de
tétanos mise sur le compte de la plaie ombilicale : J. Bierbaum (1873) et
Ribemont (1875) ont rapporté des faits de ce genre qui démontrent l’exis¬
tence d’un tétanos des noumaù-nés.
Plus tard arrive la première dentition si féconde en accidents convulsifs
ou comateux, et dont il serait superflu de prouver l’influence, tant les pra¬
ticiens et le public lui-même sont édifiés à cet égard.
D’une manière générale, les affections convulsives, le délire aigu, de pré¬
férence aux névroses paralytiques ou comateuses, sont communes durant
la première enfance : un simple accès de fièvre, une indigestion, la pré¬
sence des vers intestinaux, une pyrexie éruptive, la coqueluche, etc., pro¬
voquent des convulsions et du délire avec une extrême facilité, mais aussi
se dissipent de même. Ces sortes d’accidents forment un groupe assez na¬
turel, pour avoir été l’objet de travaux spéciaux, parmi lesquels nous ne
manquerons pas de citer le Traité pratique des convulsions de l’enfance, de
J.-L. Brachet (1837), sans compter tous les ouvrages relatifs à la patho¬
logie des enfants.
Indépendamment de cette disposition commune aux manifestations ner¬
veuses dans le jeune âge, on voit souvent les névroses prendre, à cette
époque de la vie, une forme plus déterminée, et pouvoir être alors quali¬
fiées d’essentielles. Nous citerons parmi les faits que nous avons collection¬
nés ; le spasme de la glotte, si fréquent durant la pi-emière année de la vie.
811
NÉVROSES. — PATHOGÉNIE,
et lié quelquefois à l’albuminurie ; la chorée, qui se montre plus commune
à mesure qu’on s’approche davantage de la puberté ; les terreurs nocturnes,
sous l’influence des troubles digestifs ; et surtout l’incontinence d’urine, qui
appartient souvent à l’ordre convulsif ; Y épilepsie, qui débute ordinairement
vers cet âge, et qui affecte volontiers la forme larvée (Cb. West, 1875).
En outre, J. Simon a signalé chez les enfants certaines paralysies éphé¬
mères (1874), et assez exceptionnelles à cette époque de l’existence. L’hys¬
térie et le somnambulisme sont mentionnés dans un mémoire sur les mala¬
dies nerveuses des enfants, du professeur Bohn (1874). Enfin il n’est pas
jusqu’à l’aphasie qui n’ait été observée sur des enfants. A. Clarus, de Leipzig
(1874), admet cinq cas de cette affection : l’aphasie congénitale, l’aphasie
consécutive aux maladies aiguës, l’aphasie consécutive aux affections céré¬
brales aiguës, l’aphasie consécutive aux maladies chroniques du cei’veau,
et enfin l’aphasie dans les névroses (convulsions, chorée). De son
côté, James Finlayson rapporte deux faits d’aphasie et un fait de mutité
hystérique chez des. enfants (1876). On pourra remarquer combien les
névralgies sont rares dans l’enfance ; mais peut-être y sont-elles
méconnues ? Il n’est donc pas inutile de citer John Ghapmann (1873),
qui mentionne cette affection précisément dans les circonstances dont nous
parlons.
Il ne saurait être ici question des accidents nerveux symptomatiques des
maladies cérébrales aiguës chez les enfants, telles que l’hémorrhagie mé¬
ningée, la méningite tuberculeuse, les tubercules du cerveau, etc. ; autre¬
ment, le tableau des affections névrosiques durant le premier âge serait
encore plus chargé.
Nous passerons rapidement sur les névroses qui accompagnent l’éta¬
blissement de la puberté, et sur celles qui se montrent aux diverses autres
époques de la vie; car ici la question se complique de considérations de
sexe, de condition sociale, de profession, d’habitudes, d’hygiène, etc. Il nous
suffira de faire ressortir la rareté des névroses proprement dites chez le
vieillard, qui, au contraire, se montre si exposé aux affections organiques
de l’encéphale, à l’apoplexie, etc.
6° Sexe. — Le sexe apporte son contingent aux chances plus ou moins
grandes de névroses. De même que nous avons vu la constitution faible, le
tempérament nerveux, l’enfance, prédisposer aux convulsions, au délire, etc. ,
de même pouvons-nous affirmer a priori que la femme sera plus sujette
que l’homme aux accidents névropathiques : débilité et exaltation nerveuse
sont corrélatives ; c’est une question d’équilibre rompu entre l’action et le
principe de cette action c’est la première manifestation de l’ataxie. Les faits
répondent à ces présomptions :les femmes l’emportent de beaucoup sur les
hommes par la fréquence et la variété des affections névrosiques. Il suffit
de citer dès l’abord l’hystérie avec ses mille formes, qui, à différents
degrés, domine le sexe féminin durant toute la vie sexuelle. G’est à peine
si l’on peut opposer à cette grande névrose chez la femme l’hypochondrie
pour l’homme. Cependant plusieurs auteurs ont tenté de mettre en paral¬
lèle ces deux affections ne différant entre elles que par le terrain où elles
812
NÉVROSES. — PATHOGÉNJE.
se développent : c’est ainsi qu’ont procédé Pomme, Louyer-Villermay, etc.
Cette vue n’a pas été acceptée par les observateurs modernes, qui font de
rhypochondrie une névrose à part, et qui poursuivent même la démonstra¬
tion de l’hystérie chez l’homme. De nombreux faits ont été publiés en
faveur de cette manière de voir; et l’on peut se faire une opinion à cet
égard en consultant l’article Hystérie de ce Dictionnaire.
7" Menstruation. Grossesse. Allaitement. Ménopause. — Nous main¬
tenant dans le domaine de la pathologie féminine, nous trouvons d’abord
à mentionner les diverses névroses particulières à l’âge où la menstruation
s’établit. A ce propos nous pouvons citer un travail intéressant de Berthier
(1874). Cet auteur, divisant son sujet en deux parties, suivant qu’il s’agit
des névroses proprement dites ou de manifestations de la folie, rapporte
115 observations du premier cas et 127 du second. Laissant de côté ce der¬
nier point de vue, qui comprend tout le cadre nosologique de la folie, nous
restons en présence des désordres névrosiques les plus divers : névralgies
ou névroses simples ; troubles de la vue, de l’ouïe, de la parole, et halluci¬
nations ; dyspnées ; troubles gastriques ; convulsions ; accidents choréiques ;
hystérie; léthargie; catalepsie; épilepsie; affections cérébrales diverses.
Comme complément, nous signalerons les recherches de Schrœter sur la
menstruation dans ses rapports avec les psychoses. (1874).
Lorsque la femme a conçu et qu’elle enfante, elle se trouve encore
exposée à de nouvelles névroses. Parlerons-nous de l’éclampsie qui sous
diverses formes atteint la femme durant sa grossesse, pendant l’accouche¬
ment même et après la délivrance? Ici la question se complique de considé¬
rations relatives à l’albuminurie, à l’urémie ; et nous ne l’analyserons qu’à
propos des accidents nerveux liés à une certaine lésion rénale.
D’autres faits plus rares ont été signalés : S. Jaccoud (1867) a rapporté
dans ses leçons cliniques des cas de chorée chez des femmes grosses,
constituant ainsi une variété de cette maladie qui est qualifiée de chorea
gravidarum, et appartenant à l’ordre des chorées anomales. De son côté, un
auteur anglais, Edw. Malins (1873), a cité un fait de folie chez une femme
enceinte, qui s’est terminée par le suicide de la malade. A ce sujet l’obser¬
vateur lait remarquer que la mélancolie avec tendance au suicide domine
de beaucoup parmi les tendances délirantes de la puerpéralité.
Durant la période de Vallaitement, et surtout vers la fin d’une lactation
prolongée qui a épuisé la nourrice, on voit souvent se produire des crampes
dans les membres et une contracture des extrémités, qui sont de même
nature que les arthropathies des cachectiques ou que les crampes des conva¬
lescents.
L’époque delà ménopause estmoins favoi-able aux troubles névrosiques.
On voit plutôt apparaître alors des désordres circulatoires, des congestions,
des hémorrhagies, etc.
8“ Causes morales. — L’influence du moral sur le physique a suscité des
recherches importantes de la part des philosophes aussi bien que des
médecins. Il est à peine nécessaire de citer ici Cabanis, tant ses écrits sont
connus, et tant le sujet en lui-même est hors de toute contestation. Mais
NÉVROSES. — PATHOGÉNIE. 813
ce qui est plus utile à montrer, c’est que cette action de l’esprit sur le corps
se traduit préalablement, et d’une façon en quelque sorte nécessaire, par
une première phase morbide tout entière de nature névrosique. Ce n’est
qu’à la longue que le trouble trophique, par la répétition fréquente dés
mêmes actes, commence à se manifester. Parmi les observateurs contem¬
porains qui ont écrit sur la matière, et ils sont peu nombreux, tant on est
occupé ailleurs, nous citerons : Henri Védie (1874) qui, dans les Annales
médico-psychologiques, a traité de l’influence des causes morales sur l’éco¬
nomie, et en particulier sur le système nerveux; puisHackeTukeetBrierre
de Boismont (1874), qui intitulent leur travail ; De l’influence de l’esprit
sur le corps dans l’état de santé et de maladie. Enfin, comme chose curieuse,
mentionnons les observations d’O. Koths (1873) relatives à l’origine d’un
certain nombre de maladies causées par le sentiment de la terreur pendant
le bombardement de Strasbourg. C’est toujours la même application de la
psychologie à Part de prendre les villes , dont les Allemands ont usé si
largement durant la fatale guerre de 1870.
L’action de certaines idées sur des esprits faibles ou mal éclairés se
traduit par des névroses qui, restant dans l’ordre des actes de l’entende¬
ment, n’appartiennent pas encore précisément pour cela à l’aliénation
mentale. Nous avons déjà parlé de ces épidémies morales développées par
le fait de préoccupations communes, ou par voie d’imitation. Lorsque les
choses vont jusqu’aux convulsions, l’influence du moral sur le physique
n’est plus douteuse : il y a névrose. De même, disons-nous, ce sont des
névroses que ces perversions intellectuelles qui se sont appelées le mysti¬
cisme religieux, l’entraînement politique, le mesmérisme, le spiritisme,
etc. Tantôt ces phénomènes n’atteignent qu’un sujet par-ci par-là, et
comme sporadiquement; tel est le cas de la stigmatisée d’Anvers (1874) ;
tels sont certains faits soi-disant miraculeux. Tantôt, et cela devient plus
gi-ave, c’est toute une collection d’individus, tout un parti politique, toute
une secte religieuse qui se mettent à délirer à qui mieux mieux. Qui
oserait dire que les faits atroces qui ont signalé la Commune de 1871 ne
relèvent pas de l’ordre pathologique ? Lorsqu’on songe que ces désordres
ont succédé à un long siège, à des privations de toute sorte et aux inquié¬
tudes morales les plus comiplètes qu’une grande ville ait jamais subies, on
ne peut s’empêcher d’expliquer par les principes que nous exposons ici tous
ces troubles, sans vouloir les justifier un seul instant.
La nostalgie est une forme de névrose dérivant également d’un désordre
de l’esprit, bien que d'un genre tout particulier. Un article dû à Henri Rev,
médecin de la marine, lui est consacré dans ce Dictionnaire {voy. nostalgie).
9» Influences professionnelles. — L’habitude de certains mouvements
commandés par une profession ou par tout autre motif, indépendamment
de l’intervention d’un agent toxique, amène parfois un désordre de ces
mêmes mouvements, consistant soit dans la persistance tonique de la
contraction musculaire, soit dans une convulsion clonique des muscles
en cause. Ces faits ont pour expression principale la crampe des écrivains,
sur laquelle ont écrit récemment G. V. Poore (1873) et R. Wilde (1875).
814
NÉVROSES. — PATHOGÉNIE.
Ils ont comme analogues : la crampe des danseuses (Schultz, 1874), et celle
des employés au télégraphe (Onimus, 1874). On peut encore en rapprocher
le nystagmus des mineurs, que Charles Bell Taylor (1875) assimile, en effet,
à la- crampe des écrivains, des pianistes, etc., et dont Bramwell (1875)
a rapporté une observation, avec complication de palpitations de cœur
et de sueurs profuses. Il s’agit ici du nystagmus par oscillation des globes
oculaires, et non pas seulement du clignement convulsif des yeux. Enfin,
H. Follet (1873) a cru pouvoir étendre jusqu’au bégayement, à titre de con¬
vulsions fonctionnelles, [les vues que nous exposons en ce moment. Il
existerait également, en opposition aux faits précédents, des paralysies
dites fonctionnelles, et celle qui, par exemple, correspondrait au bégaye¬
ment, pour ce qui est de la phonation, serait la paralysie labio-glosso-
laryngée.
La profession agit à divers titres sur l’homme qui l’exerce. Gomme
nouvelle application de ce principe, nous voyons Thurn (1875) assigner une
physionomie toute particulière aux affections de l’homme de troupe, et il
considère comme susceptible d’être généralisé chez les soldats le syndrome
suivant : syncope, épilepsie aiguë et angine de poitrine à forme vaso-mo¬
trice. On ne saurait, en effet, nier qu’il s’exerce ici une communauté d’in¬
fluences, par l’hygiène, l’alimentation, l’unifonne, les exercices, etc., qui
arrive à modifier la constitution du soldat, en passant par une phase prépa¬
ratoire d’ordre névrosique.
10“ Circumfusa: — Parmi les actions pathogéniques de la part du milieu
dans lequel nous sommes plongés, en tant que susceptible de produire des
névroses, nous n’examinerons que Y influence de la température et des éma-
nations paludéennes ou telluriques.
Les vicissitudes atmosphériques se font surtout sentir ici par le passage
subit du chaud au froid ; en un mot, ce sont les névroses a frigore ou rhu¬
matismales dont il doit être question dans cette revue. Le cas le plus ordi¬
naire, c’est la production d’une névralgie, qualifiée dès lors de catarrhale
ou de rhumatismale. Nous n’insisterons pas sur ce fait, tant il est banal en
quelque sorte. Disons seulement que l’expression la plus complète d’un
pareil mal se voit dans la névralgie rhumatismale du trijumeau et dans
toutes ses curieuses déterminations physiologiques. Inversement, appa¬
raissent les paralysies a frigore : paralysie du facial, paralysie du radial
(Vicenti, 1875), et même paralysie des quatre membres (D' Capozzi, 1873).
Puis dans l’ordre des convulsions, nous trouvons une grande névrose,
parfaitement définie, la chorée, dont la nature rhumatismale, pour beaucoup
de cas, n’est guère contestable, et sur laquelle un des derniers travaux
parus est la thèse inaugurale de H. Douast (1876). Enfin les désordres
névrosiques causés par le froid s’étendent jusque dans le domaine de
l’entendement, ainsi qu’on en peut juger par cette observation de Raymond
sur un cas de lypémanie, avec aphasie et amnésie temporaires, chez un
rhumatisant. Il y aurait peut-être de plus longs développements à fournir
sur la disposition morale du rhumatisant ; mais ce n’est pas le moment
d’y insister.
NÉVROSES. — PATHOGÉNIE. 815
L’atmosphère agit encore sur nous autrement que par la température, et
notamment par sa composition. Nous ne parlerons ici que de l’altération
de l’air par les effluves marenimatiques et telluriques. En dehors des mani¬
festations redoutables et variées de la fièvre pernicieuse paludéenne, il se
•présente des cas de cette maladie à forme larvée et névrosique dont nous
devons dire quelques mots. Voici d’abord un délire mélancolique, consé¬
cutif à une fièvre intermittente ortiée, et qui s’est terminé par la guérison
(E. Calmette, 1872). Ensuite nous trouvons signalés des faits d’hémiplégie
intermittente, par Lemoine (ISTli) et par J. Granet (1876). Ce dernier,
étudiant la maladie dans son ensemble, rapporte d’autres exemples d’une
pareille complication empruntés à divers observateurs. Il peut aussi se
produire une paraplégie paludéenne (Grainger Ste-w^art, 1876), quele sulfate
de quinine améliore notablement. Enfin nous terminerons par la mention
d’une névrose cardiaque de forme pernicieuse, reproduite par la Gazette
hebdomadaire de 1875.
11° Traumatisme. — A mesure que les causes nevroso-pathogéniques se
rapprochent davantage de nous, leur rôle s’explique mieux ; car il ne s’agit
plus alors que de la mise en jeu des phénomènes réflexes les plus élémen-
taii’es. Le traumatisme ne laisse, à cet égard, aucune équivoque. Il suffît
de nommer le tétanos, pour rappeler immédiatement l’idée d’une origine
traumatique, du moins pour la variété la plus commune de cette grande
névrose. Ajoutez-y l’élément rhumatismal pour beaucoup de cas, et vous
aurez une double influence dont l’énergie fâcheuse n’est pas à discuter. Il
n’est pas Jusqu’à la petite piqûre de l’injection hypodermique qui n’ait pro¬
duit ce mal : il est vrai qu’il y avait en outre l’action irritante du liquide
(sulfate de quinine) injecté, et que les choses se sont passées dans un
climat chaud (Roberts, 1876). En regard du tétanos se placent certaines
névroses plus rares : W. Jelly cite un cas de paraplégie traumatique, avec
un remarquable développement des poils sur les parties paralysées (1873).
E. Rahm, de Schaffhouse (187à), mentionne une névrose particulière de la
motilité du membre supérieur, à la suite d’une morsure légère d’enfant.
Enfin il n’est pas jusqu’à V épilepsie qui n’ait été observée dans ces circon¬
stances : du moins, Ostermann (1873) cite-t-il un véritable cas d’épilepsie
traumatique.
12“ Brûlure. — La brûlure, qui est une forme de traumatisme, est si¬
gnalée par maints observateurs comme déterminant par voie sympathique
de très-graves désordres intérieurs, dans certaines conditions d’étendue et
de profondeur. Indépendamment des lésions organiques qui peuvent se
produire, on peut constater, surtout au premier abord, des ti'oubles nerveux
plus ou moins variés et bizarres. H. Duret (1876) a observé des accidents
de cette nature à la suite d’une vaste brûlure au bras et à l’épaule gauches.
Entre autres faits, il se manifesta une hémiplégie et une hémi-anesthésie de
la sensibilité commune et de la sensibilité des organes des sens. Il est vrai
qu’il s’agissait ici d’un alcoolique, et que plusieurs de ces symptômes peu¬
vent être mis sur le compte d’une lésion cérébrale. Toutefois celle-ci n’a pas
dû dépasser le degré de l’anémie ou de l’hyperhémie; car le malade a guéri.
816 NÉVROSES. — pathogénie.
1S° Ingesta. Troubles digestifs. — Nous n’aurons égard, sous ce titre,'
qu’aux ingesta alimentaires et qu’à l’influence qu’ils exercent par l’inter¬
médiaire des troubles digestifs sur la production des névroses. Or les dé¬
sordres de la digestion peuvent se manifester de cette façon dans deux
conditions différentes : Y indigestion et la dyspepsie.
L’indigestion, cette indisposition si fréquente et en apparence si peu
grave, semble a priori bien éloignée de produire des complications fâ¬
cheuses; cependant il ne faudrait pas, à cet égard, conserver une quiétude
trop grande. Dans quelques circonstances malheureuses, il se manifeste,
surtout dans l’ordre névrosique, des accidents notables et souvent mécon¬
nus quant à leur origine. Ce sont ; des vertiges (vertigo a stomacho læso),
de la céphalalgie et jusqu’à du délire, des convulsions, du coma (apoplexie
gastrique). Ne voulant pas entrer dans le détail de ces faits, nous renvoyons
à l’article Indigestion (t. XVIII, p. 531), où il est précisément question de
ces symptômes exceptionnels. On y lira également le récit de cas particu¬
liers rapportés à cette occasion.
Entre l’indigestion et la dyspepsie proprement dite se placent certains
troubles digestifs habituels, liés à une sorte d’état semi-paralytique des
fonctions gastro-intestinales, et constituant ce qu’on appelle l’anorexie,
l’embarras gastrique et le groupe des accidents que nous avons qualifiés
de dyspepsie anesthésique ou muqueuse. Ces désordres sont on ne peut plus
communs ; on les voit au début de la plupart des maladies aiguës et même
en dehors de tout état pathologique déterminé. Dans ces conditions l’éco¬
nomie se montre exposée à des troubles névrosiques multipliés parmi les¬
quels figure en tête, et avec juste raison, la migraine {voy. t. XXII). Cette
affection, qui présente bien les caractères nécessaires d’une névrose, a été
l’objet de nombreuses interprétations quant à sa nature intime. Considérée
par les uns comme une simple névralgie du trijumeau, elle est mise par le
plus grand nombre sur le compte de troubles abdominaux. S. Clifford-
Allbutt (1873), condamnant l’hypothèse trigéminale de la migraine, fait
jouer le plus grand rôle .aux fonctions digestives entravées : l’influence des
écarts de régime, les vomissements, les désordres observés du côté du foie,
de l’estomac, et l’efficacité de tout traitement qui s’adresse aux symptômes
gastro-intestinaux, ne laissent guère de doute à cet égard. Anstie (1873)
confirme hautement cette manière de voir, ainsi queW. Dale (1873),
qui donne son observation personnelle comme preuve de cette doc¬
trine.
Arrive la véritable dyspepsie. Ici il y a plutôt lieu de restreindre les con¬
séquences névrosiques de cette maladie que de perdre son temps à démon¬
trer ses propres attributs de névrose. Faut-il à ce sujet citer Beau (1866),
qui a donné la plus grande extension à la question, et qui, pour mieux
dire, l’a en quelque sorte créée de toutes pièces? Nous nous contenterons
de reproduire le passage de notre article Dyspepsie, paru dans le tome XII
(1870) de ce Dictionnaire. « S’il fallait en croire certains auteurs, l’état
dyspeptique tiendrait sous sa domination les désordres nerveux les plus
nombreux et les plus graves. Il faut lire dans Tissot les curieux exemples
NÉVROSES. — PATHOGÊNIE. 817
qu’il rapporte de ces troubles sympathiques qui sont sous la dépendance
du ventricule. Toute l’économie, dit-on, digère par l’estomac, et les souf¬
frances de cet organe doivent, par contre, troubler les diverses autres
fonctions. Sur ces données, et en tenant compte de l’étendue des sympa¬
thies de l’estomac, on a tenté de faire de la dyspepsie une névrose, ayant un
rôle au moins aussi universel que l’hystérie. Vau Helmont d’abord, puis
Broussais, et enfin Beau, ont contribué, chacun à leur point de vue, à
étendre l’empire de l’estomac et de ses affections.... ». Les troubles névro¬
pathiques de la dyspepsie comprennent des modifications de la sensibilité :
anesthésies ou hyperesthésies; et aussi des altérations de la motilité de
deux ordres, par excès ou par défaut: agitation ataxique, mouvements
convulsifs partiels, hoquet, chorée, épilepsie : ou bien : aphonie, brisement
des membres, paraplégie. Du côté des fonctions sensorielles, on a noté
l’amaurose, les tintouins d’oreilles, etc.: et quant à l’entendement, il peut
être troublé depuis la simple paresse d’esprit et la perversion du caractère,
jusqu’aux manifestations les plus complètes de la folie. Est-il nécessaire de
mentionner à ce propos Yhypochondrie qui offre tant de relations avec les
fonctions digestives affectées dans le sens dyspeptique? Du reste, pour ap¬
profondir cette étude, on devra se reporter au travail dont nous avons parlé.
13“ Ingesta liquides. Boissons. Alcoolisme. — Entre les désordres névro¬
siques causés par les aliments troublant les fonctions digestives et les in¬
toxications proprement dites, se place le groupe nombreux des accidents
dus à l’abus des boissons alcooliques. C’est par une explosion névrosique
des plus apparentes que se manifeste la première intolérance pour l’alcool :
nous voulons parler de Yivresse, qui annonce si bruyamment la présence
surabondante de l’alcool dans l’organisme, et qui, dans l’ordre physique et
intellectuel, montre à quel point le jeu des fonctions peut être perverti.
L’ivresse est à l’alcoolisme chronique, ce que l’indigestion est à la dyspep¬
sie. Du reste l’alcoolisme est toujours chronique; car bien qu’il se produise
souvent sous forme d’accidents très-aigus, delirium tremens, gastro-enté¬
rite, pneumonie, etc. , il faut bien savoir que ces affections ne sont que des
épisodes dans le cours d’un empoisonnement établi de longue date peut-
être. Cependant, laissant de côté ces manifestations alcooliques, qui for¬
ment à la rigueur une catégorie distincte, celle des états aigus entés sur un
alcoolisme chronique, occupons-nous des faits particuliers à cette dernière
maladie, en tant que revêtant l’aspect névrosique. Mentionnons d’abord
rapidement Vépilepsie dans ses rapports avec l’alcoolisme (L. Richard,
1876); puis des cas d’hémianesthésie de la sensibilité générale et des sens
dans le eours de la même affection, rapportés par Magnan (187.3); et du
même auteur (1874) un mémoire sur les diverses formes du délire al¬
coolique; enfin des faits d’alcoolisme chronique terminé par \a. paralysie
générale (Gambier, 1873). Mais le véritable domaine de l’alcoolisme, c’est
V aliénation mentale. Tous les observateurs, les philanthropes, sont frappés
de l’extension immense qu’ont pris les troubles cérébraux sous l’empire
des abus alcooliques. Pour ne citer que les publications les plus récentes,
mentionnons : 1“ le travail de L. Lunier (1872) sur le rôle que jouent les
KOUV. DICT. DE MED. ET CHIR. XXIII. — 52
818 NÉVROSES. — pathogénib.
boissons alcooliques dans l’augmentation du nombre des cas de folie et de
suicide; 2" sur l’alcoolisme au point de vue de l’aliénation mentale, un
mémoire de Dagonet (1873), paru dans les Annales médico-psychologiques;
3^ enfin la lecture faite par Leudet au Congrès international médical de
Bruxelles, en 1875, sur l'état mental des alcoolisés. Parmi les formes
.exceptionnelles que peut revêtir le trouble cérébral, nous voyons signalée
la férocité ébrieuse, qui met le moraliste sur la voie des crimes nombreux
suscités, mais non justifiés, par l’abus des alcooliques. N’insistons pas, du
reste, sur un sujet qui est traité partout et que nous rencontrerons encore
plus d’une fois sous nos pas.
14° Intoxications proprement dites. — Une foule de substances toxiques
introduites dans l’économie par accident, par habitude, ou à titre de mé¬
dicaments, provoquent des troubles dans les fonctions du système nerveux.
Nous trouvons tout d’abord le tabac, qui n’offre guère moins d’inconvé¬
nients par son usage excessif, que l’alcool lui-même. Beau a accusé l’ha¬
bitude du tabac de produire des maladies du cœur, d’abord d’ordre fonc¬
tionnel et névropathique, telles que V angine de poitrine et ï’asystolie: et
plus tard des affections vraiment organiques. Mais on a été plus loin, et
W. Dickinson (1875), considérant le tabac comme une cause de névrose
en général, l’a montré conduisant à la folie même.
A la suite du tabac, il faut mentionner des habitudes du même genre,-
chacune spéciale à certains pays : V opium pour la Chine, \& haschich chez
les Orientaux, etc. S’il n’est pas facile de préciser quelle est l’espèce de
névrose qu’amènent à la longue ces divers narcotiques, on ne saurait néan¬
moins méconnaître les inconvénients graves d’une intoxication en quelque
sorte incessante et, comme aboutissant de tous ces troubles partiels, la
folie qui les résume tous. De nos jours, on a vu l’abus des injections hypo¬
dermiques de morphine donner naissance à une nouvelle affection déli¬
rante qualifiée de morphinisme et caractérisée surtout par le besoin ma¬
niaque de recourir à l’injection, sans compter la série des accidents
propres à l’empoisonnement chronique par l’opium. A propos de ces faits
de morphinisme, nous trouvons une curieuse observation de Samuel
C. Busey (1876), de convulsions épileptiformes survenues à la suite de
la suppression brusque de l’administration habituelle de l’opium : ce
qui prouve que, s’il y a danger à s’habituer aux injections de moi’phine, il y
peut y avoir aussi inconvénient à supprimer tout à coup une habitude
qu’on n’avait pas sans doute contractée sans motif.
D’autres empoisonnements, mais ceux-là tout accidentels, se révèlent
par diverses névroses de la sensibilité, de la motilité ou de l’entendement.
Sans parler ici des agents convulsivants (strychnine), ou susceptibles de
provoquer du délire (belladone), nous rapporterons, comme fait rare, une
névrose périodique, consécutive à une intoxication par l’oxyde de carbone
(D'' Itizgsohn, 1858). Mais, ce qui se montre sous une forme particulière¬
ment redoutable, ce sont des empoisonnements collectifs, étendus à toute
une classe d’individus soumis à un même régime, comme celui de l’ergot
de seigle, durant certaines années pluvieuses. A côté de l’ergotisme gan-
NÉVROSES. — P.4THOGÉNIE.
819
gréneux, il y a Vergotisme convulsif, qui appartient bien à notre sujet. Ces
épidémies sont devenues rares de nos jours, et leurs manifestations névro¬
siques n’ont rien de constant. Des discussions même se sont élevées sur la
vraie signification à donner à certaines maladies collectives, telles que
i’erg'otisme d’abord, puis la raphanie, V acrodynie, etc. ; et même, à une
époque contemporaine, on a voulu mettre sur le compte de l’ergotisme le
tétanos intermittent de Dance et la tétanie de Trousseau (D'' Bauer, 1872).
Il est d’autres affections, celles-la de nature endémique, et constantes
même dans leur existence, comme la. qui ont aussi leur groupe
de symptômes névrosiques. .Les troubles cérébraux propres à cette affection
sont bien connus, et assez définis même pour avoir autorisé certains obser¬
vateurs à conclure de leur constatation à la réalité de la pellagre (H. Lan-
douzy, 1860). Cependant la nécessité scientifique, qui nous porte aujour
d’hui à ne jamais négliger la notion de la cause, nous engage aussi à ne
voir dans la pellagre de Landbuzy qu’un syndrome en tout comparable à la
pellagre du maïs altéré, mais non identique à celle-ci.
Il est une autre intoxication, d’origine professionnelle, et trop bien
connue, nous voulons parler de \ intoxication saturnine, qui s’accompagne
de désordres de toutes sortes des diverses dépendances du système ner¬
veux. A l’état aigu, nous voyons dans la colique de plomb, et avec Briquet,
une névrose hyperesthésique des muscles pariétaux de l’abdomen et des
muscles viscéraux des organes contenus dans cette cavité. Cette même dis¬
position myodynique s’étend aux membres, et enfin à la plupart des
groupes musculaires. Les articulations souffrent aussi pour leur part, san^
qu’on puisse dire quel est l’élément anatomique qui est atteint : ce sont là
sans doute des douleurs d’ordre réflexe. Mais il existe encore une manifes¬
tation plus complexe et plus grave de l’empoisonnement par le plomb,
c’est celle qui a pour théâtre les centres nerveux et surtout l’encéphale.
V encéphalopathie saturnine, calquée sur l’éclampsie puerpérale pour l’ex¬
pression symptomatique, paraît liée comme elle aux conséquences d’une
lésion rénale, d’une albuminurie, etc., à Vurémie, en un mot. Il est de fait
que cet enchaînement de symptômes a été constaté dans le cours de l’in¬
toxication saturnine, et confirmé notamment par Lancereaux (1863), par
Aug. Ollivier et par Danjoy (1864). Réservons donc ce cas pour le rattacher
à l’éclampsie albuminurique. Mais on a signalé des faits où les rapports
entre l’action du plomb et une manifestation névrosique paraissent plus
directs : ainsi dans ces cas A' hémianesthésie saturnine, qui sont l’objet de la
dissertation inaugurale de A. de Cours (1875), et que l’auteur compare à
l’hémianesthésie hystérique, dont ils partagent la bénignité relative. De son
côté, Brochin (1874) a noté un fait A'épilepsie saturnine, avec hémiplégie
gauche, qui s’est terminé par la mort : il existait une anémie des centres
cérébraux et bulbaires. L’épilepsie saturnine peut également s’associer à
quelque psychose, comme dans le cas de Leidersdorf (1873). Enfin, il peut
se produire des états bien autrement complexes, ainsi que cela se lit dans
ce titre qui est, à lui seul toute une observation ; Coliques ; paralysie des
membres inférieurs, des avant-bras; troubles respiratoires; troubles et
820 NÉVROSES. — pathogénie.
lésions oculaires; encéphalopathie; paralysie faciale; paralysie du larynx
et du pharynx (Maheut, 1875). En analysant les lésions trouvées dans
diverses autopsies d’individus saturnins, on constate assez fréquemment
un état de la circulation capillaire qui n’est autre qu’un anémie des
parties malades. Cela implique une névrose vaso-motrice d’ordre convul¬
sif, et met sur la voie de ces stéatoses musculaires et viscérales si particu¬
lières à l’empoisonnement par le plomb. On se rend compte ainsi des para¬
lysies multiples, de la constipation, des convulsions même par ataxie
ischémique, de l’albuminurie (avec ses suites), et enfin des atrophies des
masses musculaires, des membres supérieurs principalement (Frank,
1875).
Nous n’aurions pas épuisé notre sujet, si nous ne rappelions pas à l’at¬
tention que l’intoxication saturnine nous ménage de nombreuses surpi’ises,
en se montrant là où on est loin d’en soupçonner l’existence ; tel est en dernier
lieu cet exemple d’empoisonnement par le plomb, occasionné par la fabrica¬
tion des mèches à briquet rouges (chromate de plomb) (Lancereaux, 1875).
Cet imprévu est bien compensé, en revanche, par la netteté des signes pro¬
pres à cette intoxication, qui porte en elle sa caractéristique, par ce liséré
ardoisé des gencives vraiment pathognomonique. Cette réflexion nous est
inspirée par la discussion relative aux névroses essentielles, dont le nombre
se réduit à mesure que se font des découvertes du genre de celle dont nous
venons de parler.
15° Influences se rapportant à la quantité du sang. — Sanguis moderator
nervorum : cet adage hippocratique, si souvent cité, nous apprend d’abord
que nous ne trouverons pas de névroses de pléthore. Cependant, il y aurait
peut-être beaucoup à dire à cet égard, si l’on voulait bien songer que cer¬
taines affections comateuses semblent liées à des pléthores locales du cer¬
veau parfaitement admises. Du reste, ces troubles, tantôt par défaut, et
tantôt par excès, ne peuvent guère exister que corrélativement à un état
alternatif d’anémie et d’hyperhémie des foyers d’innervation. D’une façon
contradictoire, on voit parfois la congestion provoquer la paralysie, et l’ané¬
mie les convulsions ; c’est que, dans les conditions morbides, les lois phy¬
siologiques sont entièrement méconnues. L’excès du sang dans une partie
en entrave le jeu régulier : il y a étouffement, oppression des éléments ana¬
tomiques. Le cas contraire livre l’organe à des actions sans équilibre, à
Vataxie, en un mot. En somme, c’est le cas de l’anémie qui l’emporte de
beaucoup dans la production des névroses ; et c’est celui qui va nous occu¬
per de préférence.
L’anémie s’entend de plusieurs manières. Il faut bien distinguer les
anémies générales des anémies partielles. Ces dernières sont toujours, et
à tout moment, possibles, sous l’influence rectrice du système des nerfs
vaso-moteurs. Les premières sont absolues, mais produites dans deux
conditions différentes : rapidement, par hémorrhagie ; et progressivement,
par une foule de circonstances physiologiques ou pathologiques trop lon¬
gues à énunérer ici.
Les anémies organiques ou trophiques, entre autres origines, peuvent
821
NÉVROSES. — P.iTHOGÉNIE.
être le fait de l’action nerveuse elle-même. Dans son livre sur les anémies,
G. Sée (1867) reconnaît le groupe de celles qui succèdent à l’épuisement
nerveux, et qui dépendent : des affections de l’âme, des chagrins, des
préoccupations, d’un excès de travail intellectuel, etc. L’hystérie et l’hypo-
chondrie amènent un véritable dépérissement, en troublant les fonctions
digestives, par l’intermédiaire de l’encéphale et des nerfs vagues et sympa¬
thiques. L’anémie, une fois formée, est à son tour la cause d’une foule de
désordres névropathiques, et devient ainsi le point de rencontre de deux
groupes d’accidents névrosiques : ceux qui l’ont précédée et engendrée, et
ceux qui la suivent et dont elle provoque l’explosion. Comme produit né¬
vrosique elle-même, nous la verrons parfois se manifester sous une appa¬
rence grave et par de simples impressions morales ou affectives. Il a été
beaucoup question de cette anémie pernicieuse dans ces derniers temps; et
nous la retrouvons parmi les expressions symptomatiques des névroses.
Dans le même ordre d’idées, nous voyons la chlorose, considérée par bon
nombre d’auteurs comme étant elle-même une névrose. Mais, suivant
nous, ayant tous les attributs d’une anémie par hémorrhagie, elle est bien
plutôt une cause de phénomènes névrotiques qu’une affection vrai¬
ment nerveuse ; et, dès lors, elle n’est plus que l’équivalent des diverses
autres anémies pour les déterminations ultérieures qu’on peut en at¬
tendre.
A côté des impressions de toutes sortes qui provoquent l’anémie d’une
façon aiguë, en dehors d’abondantes pertes de sang, nous voyons signaler
l’influence du froid (Dyce Duckworth, 1873). N’est-ce pas là un exemple
de phénomènes réflexes dans l’ordre vaso-moteur ou trophique des plus
évidents ?
Mais ce sont les anémies par hémorrhagie qui doivent nous servir de
type comme causes bien évidentes de manifestations névrosiques. Il est
clair que l’intermédiaire obligé réside dans l’anémie ou l’ischémie des cen¬
tres nerveux. Sans parler des convulsions observées chez les animaux qui
périssent d’hémorrhagie, nous insisterons sur les formes les plus intéres¬
santes de névroses anémiques. On trouvera une énumération assez com¬
plète de ces phénomènes choisis parmi les plus ordinaires dans l’ouvrage
de Sée (1867). Ajoutons-y les indications suivantes : Troubles de l’intelli¬
gence dus à \’ anémie-, douze observations (D' Scholz, de Brême, 1872). —
Amaurose àla suite à’hématémèses ou autres hémorrhagies (J. Haertl, 1875).
— Quelques cas de tétanie, consécutifs à la diarrhée et à la ménorrhagie.
(John Haddon, 1875). — Tétanos consécutif kxmemétrorrhagie, avec pur¬
pura hemorrhagica et diphthérite vaginale (Ribell, 1875), etc. En faut-
il davantage pour démontrer la nécessité d’une irrigation sanguine
suffisamment abondante pour l’exercice régulier de l’action nerveuse ? Et
si, à côté d’une influence universelle, vous mettez tous ces cas particuliers
d’anémie partielle produite par les foyers distincts d’innervation vaso-mo¬
trice, vous vous trouverez en présence d’une foule d’affections locales qui,
de nature névrosique à leur début, finissent par présenter à la longue des
r égressions athéromateuses dont l’origine est ordinairement méconnue.
822 NÉVROSES. — pathogénie.
C’est la mort partielle par suite de l’insuffisance de Éénergie tropho-
nerveuse.
16“ Dyscrasie veineuse. — A la suite des névroses dues aux variations de
la quantité du sang dans le système circulatoire général, nous devons
placer un groupe névrosique qui paraît lié à la surabondance d’une cer¬
taine qualité de sang dans le système veineux abdominal. Cette pléthore
veineuse, cettevénosité, a beaucoup occupéles observateursd’un autre temps;
et, parmi eux, Stahl a fait jouer un rôle excessif à cette disposition qui
pour lui est la clé d’une foule dAccidents propres à Vhypochondrie. Il faut
voir dans le titre même d’un traité sur ce sujet le sens étendu que le chef
des animistes donne à cette dyscrasie veineuse : « De vend portœ, porta
malorum, hypochondriaco, splenetico, suffocativo, hysterico, colico-hemor-
rhdidariorum. » Ainsi deux grandes névroses au moins, Vhypochondrie et
l’hystérie, seraient sous la dépendance de la pléthore veineuse abdominale,
sans compter des manifestations nerveuses moins importantes. Du reste,
cette plénitude a deux voies de décharge, par en haut, l’hématémèse, et
par en has les hémorrhoïdes. Ces idées n’ont pas été entièrement oubliées,,
et elles ont laissé leurs traces de nos jours dans les rapports admis entre
certaines dispositions mentales et l’état hémorrhoïdaire. On admet encore
le tempérament hémorrhoïdaire ou bilieux, et l’hypochondrie fait toujours
partie de nos traités sur les névroses et sur les vésanies. Une thèse contem¬
poraine, due à J. Brongniart (1860), a voulu rappeler l’attention sur ce
sujet, et la traduction des œuvres de Stahl, par Blondin (1863-1864),
a tenté sans succès de faire revivre des doctrines parfaitement délais¬
sées.
17“ Influences morbides actuelles ou antérieures. — L’état morbide préa¬
lablement constitué, quel qu’il soit, est une prédisposition très-marquée
aux névroses. L’affaiblissement organique, qui en est la suite nécessaire,
réduit l’individu le plus vigoureux aux conditions inférieures du tempéra¬
ment débile, de l’enfance et du sexe féminin. Toutefois, il y a à distinguer
entre les névroses symptomatiques de maladies diverses et les névroses de
la convalescence. Suivons cet ordre dans nos recherches.
A. Névroses symptomatiques. — a. Syphilis. Il ne peut être ici question
que des manifestations vraiment névrosiques de la syphilis, et nullement
de ces cas dans lesquels il y a lésion cérébrale : encéphalite, tumeurs gom¬
meuses , exostoses intra-crâniennes , etc. Or, ces formes névropathiques
sont encore assez multipliées. Parmi les auteurs, les uns se sont occupés
des accidents de cette nature dans leur généralité ; tels sont : Ch. Lasègue
(1861), Gros et Lancereaux (1859), G. Lagneau fils (1860) et Gjôr (1859)1
D’autres ont abordé le sujet sous quelque point de vue particulier ; et voici
le tableau des formes que la syphilis nerveuse peut revêtir : la céphalée,
l’insomnie, les vertiges, l’aphasie, les paralysies, les convulsions, les né¬
vralgies, l’épilepsie, l’ataxie, la dépression mentale et enfin toute la série
des psychoses.
b. Albuminurie. Maladie de Bright. — Quelle que soit l’opinion que l’on
se fasse au sujet des accidents dits éclamptiques, il est à peu près hors de
NÉVROSES. — PATHOGÉ.\IÉ.
8”2a
doute qu’ils coïncident forcément avec la présence de l’albumine du sérum
dans l’urine, et plus tard avec les lésions propres à la maladie de Bright.
Cette coïncidence n'explique pas absolument la production de l’éclampsie,^
mais elle met sur la voie de sa véritable théorie. En elle-même cette né¬
vrose n’a pas de forme constante ; on lui en reconnaît trois principales : la
délirante, la convulsive et la comateuse. De plus, elle s’annonce ordinaire¬
ment par quelques signes qui en sont comme les diminutifs, la céphalalgie,
l’amaurose, les vomissements opiniâtres, etc. Quant aux circonstances
morbides précises où on rencontre cette grave complication, ce sont : l’état
puerpéral et gravidique, la maladie de Bright de toute origine, a frigore,
scarlatineuse, alcoolique, satm-nine, diverses affections des voies urinaires.
Nous nous sommes expliqué au sujet des rapports de l’intoxication satur¬
nine avec une certaine forme d’éclampsie, et nous avons admis que ces
accidents rentraient dans la série des complications albuminuriques. En un
mot, l’encéphalopathie saturnine ne serait qu’une encéphalopathie albumi¬
neuse. Cette doctrine aurait contre elle la rareté de l’albuminurie dans 1®
colique de plomb (Albert Robin, cité par S. Jaccoud, 1877). Mais aussi
l’éclampsie saturnine n’est pas non plus très-commune; de sorte que la
question a besoin d’être approfondie. Quant à l’influence que peut avoir
cette albuminurie et cette lésion rénale sur la production des accidents
éclamptiques, elle est diversement comprise par les auteurs. Il serait inutile
de reproduire ici une pareille discussion ; voy. l’article Eclampsie dû à
Emile Bailly (t. XII, 1870). Toutefois nous pouvons dire que l’idée d’une
intoxication urineuse totale, Vurinémie (Schottin, cité par Bailly) paraît
prévaloir de nos jours.
Mais il est d’autres formes névrosiques qui peuvent se montrer dans le
cours d’une albuminurie : des troubles intellectuels (Fréd. Jolly, 1873), la
manie, le tétanos (puerpéral) (Angus Macdonald, 1875), la chorée (des-
femmes grosses) (S. Jaccoud, 1867), et l’épilepsie proprement dite (Fréd.
Karrer, 1875) ont été mentionnés, sans que la loi de coïncidence admise
plus haut ait été spécialement reconnue dans ces cas.
L’enchaînement, qui nous conduit d’une certaine lésion rénale aux plus
formidables désordres nerveux, peut se rattacher à d’autres séries que celles
que nous avons indiquées. La plupart des maladies aiguës, des pyrexies
même, se compliquent quelquefois d’albuminurie et partant d’accidents
encéphalopathiques possibles. Entre autres exemples, nous citerons Véry-
sipèle de la face qui dans un cas, rapporté par G. Dubrueil (1874), s’est
accompagné d’une forme mixte d’urémie (délirante et comateuse) et a été.
bientôt suivi de mort, etc., etc.
B. Névroses de convalescence. — Conformément à la loi que nous avons
cherché à formuler au début de celte étude, les névroses des convalescents
ont particulièrement le caractère des névropathies de faiblesse, et le plus
grand nombre apparaissent sous la forme de la paralysie. C’est particuliè¬
rement à la suite de la diphthérite pharyngée que ces faits ont été soumis
à l’attention des observateurs. Ils ont été généralisés plus tard par A. Gu_
bler (186ü), dans un mémoire important qui a définitivement fixé les idées
82i
NÉVROSES. — PATHOGÉNIE,
à cet égard; et des observations nombreuses ont été publiées depuis lors
sur ce sujet. Lés affections, à la suite desquelles une manifestation para¬
lytique quelconque a été constatée, sont, d’après Bouchut {Nervosisme,
1857-1877) : la pneumonie, la rougeole, le choléra, la dysentérie, la fièvre
typhoïde, la scarlatine, la variole, l’érysipèle, la fièvre intermittente, etc.
Quant au siège de la paralysie, il a varié depuis la paralysie la plus locale
jusqu’à la paralysie générale. On sait qu’à la suite de l’angine diphthéri-
tique, c’est par les muscles de l’isthme du gosier que le mal commence
pour de là s’étendre quelquefois jusqu’à la totalité du corps. Mais aussi
d’autres formes névrosiques sont possibles : Bouchut (1862) signale le fait
d’un nervosisme chronique, à la suite de la variole ; le docteur Panthel,
d’Ers (1873), étudie les troubles psychiques dans le cours des nialadies
aiguës; et enfin, pour terminer, nous citerons Louis Stromeyer (1875) qui
a publié un travail sur les névroses consécutives à ces mêmes maladies
aiguës, et Burkart (I87à), qui ne s’est occupé que des désordres cérébraux
observés à la fin de la phthisie pulmonaire. Pour notre part, nous avons à
signaler les crampes ou contractures des membres inférieurs, plus rarement
des membres supérieurs, qui se rencontrent chez un grand nombre de
convalescents, surtout à la suite de la fièvre typhoïde. Nous avons vu ces
contractures aller jusqu’aux déformations les plus bizarres, et disparaître
ensuite bien péniblement.
18° Irritations périphériques. Névroses sympathiques ou réflexes. —
Peut-être trouvera-t-on parmi les influences énumérées jusqu’ici plus d’un
cas de névrose de la présente catégorie : ainsi, par exemple, dans les
actions traumatiques, les brûlures, les troubles digestifs, la grossesse, la
dentition, etc. ; mais ces faits étiologiques ayant leur signification à part
bien déterminée, nous avons réservé, pour former le groupe de causes
actuel, des principes d’irritation périphérique procédant vraiment et exclu¬
sivement par voie sympathique ou réflexe. L’énumération suivante ne lais¬
sera aucun doute à cet égard.
a. Vers intestinaux. — Ce sont les vers intestinaux qui offrent les preuves
les plus décisives de certaines sympathies morbides. Beaucoup d’auteurs
ont écrit à ce sujet; des exagérations ont été commises, mais le point de
départ est exact et la donnée est réelle. Nous ne rappellerons pas l’immense
accumulation de faits qui s’est produite sur la matière : nous contentant
de renvoyer au bel ouvrage de G. Davaine (1860), et à notre article Ento-
zo AIRES (Pathologie) du Dictionnaire (t. XIII, 1870), à propos duquel nous
avons indiqué les troubles névropathiques occasionnés par les vers intesti¬
naux, et connus jusqu’à cette date. Ici nous nous bornerons à signaler les
travaux parus depuis la publication de notre propre travail. C’est ainsi que
J. Lockart Clarke (187à) a rapporté le cas suivant : « Troubles nerveux
graves, hémiopie, photophobie, spasme de la paupière supérieure, sous la
dépendance des vers intestinaux (Ascarides). Une autre observation due à
M. Fitzmaurice (1875) est intitulée : « Mouvements choréiques, simulant
une chorée vraie, survenus chez un enfant de six ans, probablement sous
l’influence de vers intestinaux. » Enfin nous terminerons cette revue par
NÉVROSES. — PATHOGÉNIE.
8“25
l’indication de ce fait : « Vertiges épileptiques et attaques épileptiformes
chez un individu qui rendait des fragments de tænia depuis plusieurs an¬
nées. » (Féréol, 1876).
. b. Déviations utérines. — C’est en quelque sorte l’histoire tout entière
de l’hystérie qu’il y aurait à faire ici ; et même sans être le partisan exclusif
de la théorie utérine de cette névrose, on ne pourrait nier que les sympa¬
thies de l’utérus ne soient au moins aussi étendues que celles de l’estomac,
et ne donnent lieu en conséquence à une foule de troubles névrosiques qui
entrent pour une si grande part dans la pathologie féminine. Il serait donc
superflu d’insister sur ces détails ; nous nous contenterons de relater un
fait de « toux nerveuse comme phénomène réflexe provoqué par une
antéversion utérine » (Malachia de Christoforis, 1875); et un travail de
J.-S. Jewell (1875) sur les rapports que le système nerveux affecte avec
l’utérus; renvoyant pour le surplus de cette étude à l’article Hystérie lui-
même.
c. Nœud ovarien. — Charcot , dans ses Leçons sur les maladies du sys¬
tème nerveux (1873), montre, comme étant le point de départ de l’attaque
hystérique, une hyperesthésie ovarienne, qui constitue en quelque sorte le
premier nœud de l’enchaînement symptomatique, le second point d’arrêt
ou nœud étant le globe hystérique, et le troisième étant céphalique. Ce
sont comme autant de foyers, d’où partent successivement les incitations
qui vont se réfléchir sur les nerfs centrifuges.
d. Rein flottant. — Le fait d’un rein flottant n’est pas seulement un cas
difficile pour le diagnostic ; c’est également l’occasion d’accidents névropa¬
thiques assez compliqués et peu constants. Nous mentionnerons à ce
propos le travail le plus récent, celui de Fourrier (1875).
e. Cas divers. — Les faits que nous venons de rapporter se présentent
très-fréquemment, et sous les formes les plus variées, dans l’économie.
Citons-en un certain nombre. La fissure d l’anus, comme cause du spasme
du sphincter anal et de désordres névropathiques assez nombreux, trouve
son analogue, suivant Demarquay et Saint-Vel (187i), dans le vaginisme,
qui, d’après ces auteurs, serait déterminé par une éraillure douloureuse
perdue dans les plis du vagin ou dans les débris de l’hymen.
Dans l’ordre des psychoses, on trouve le fait curieux d’une folie, pro¬
voquée par l’existence d’un phimosis, et guérie par la circoncision (H. Su¬
therland, 1875).
Parlerons-nous, à ce propos, des troubles hypochondriaquesou vésaniques
déterminés par l’existence d’un varicocèle, d’une maladie des voies uri¬
naires, de lapferre? On sait à quelle étude psychologique rétrospective a
été soumis le cas de Jean-Jacques Rousseau, et tout récemment encore
par J. Hawkes (1873), et comment la question reste toujours douteuse.
L’épilepsie est une de ces maladies névrosiques qu’on a cherché à loca¬
liser par-dessus tout, aussi bien dans son point de départ que dans ses
manifestations. Sous le rapport palhogénique, qui est lé seul à nous occu¬
per maintenant, il reste toute une catégorie de cas que l’on qualifie de
sympathiques, et dont le nombre devra sans cesse s’accroître aux dépens
NÉVROSES. — PATHOGÉNIE.
du groupe idiopathique, à mesure que l’on s'attachera davantage à cette
étude. Voici l’énumération de quelques circonstances dans lesquelles s’est
produite l’épilepsie sympathique, et empruntée à notre Dictionnaire (Aug.
Voisin, 1870) : morceau de verre sous le cuir chevelu de la région tempo¬
rale droite ; insectes dans les sinus du nez ; vers dans les sinus frontaux ;
dentition; névralgie intermittente et faciale droite; oxyures; tænia; calcul
vésical enchatonné, etc.
En dehors de ces causes, tout extérieures d’origine, il existe, dans
l’épilepsie, au point de vue palhogénique, un fait d’une grande importance;
c’est ce qu’on appelle \'aura, qui constitue l’incitation immédiate de l’at¬
taque épileptique. Nous n’avons pas à insister ici sur ce point. Mais nous
devons au moins le mentionner, de même que ce que Brown-Séquard (1872)
a désigné sous le nom zone épüeptogène. La chose se définit d’elle-même :
c’est la partie du tégument dont le simple attouchement provoque la crise
épileptique. Cette zone épüeptogène a été reconnue par l’auteur que nous
citons sur les animaux rendus épileptiques par des lésions traumatiques
de la moelle épinière ou du grand nerf sciatique. Mais, de plus, .Brown-
Séquard a réuni (en 1869) quarante et une observations d’épilepsie chez
l’homme à la suite de lésions traumatiques ou d’irritations de cause interne,
soit des nerfs lombaires, soit du nerf sciatique ou des ramifications de ce
nerf. On ne saurait nier que ces faits n’avancent de beaucoup l’histoire patho¬
génique de l’épilepsie et ne mettent sur la voie de son traitement.
Il est une manifestation névrosique, en apparence assez restreinte, mais
bien définie, c’est le vertige. Or ce symptôme est volontiers attaché à des
causes précises. Nous avons eu déjà le vertige a stomacho læso; il y a
certainement le vertige de l’œil ; enfin, en ce moment, nous voulons parler
du vertige auriculaire, ab aure lœsâ. On l’appelle encore vertige labyrinthique
ou maladie de Ménière, du nom de l’auteur à qui on en attribue la décou¬
verte. En lui-même le vertige est simple (A. Léo, 1876) ou symptomatique.
Dans ce derniercas, il est mental (Lasègue, 1875) ou de nature épileptique.
Sans insister sur ce dernier point qui est bien connu, nous mentionnerons
le travail de Gellé (1875), qui rapporte plusieurs observations de vertige
auriculaire, avec épilepsie; c’estTépilepsie ab aure lœsâ. Le diagnostic des
diverses sortes de vertige a été lui-même l’objet de la thèse de Las-
bats (1875).
Pour clore cette revue, qui pourrait être poursuivie indéfiniment, nous
qualifierons d’un terme adopté de nos jours, celui de périphériques, toutes
ces manifestations névrosiques quelles qu’elles soient : troubles mentaux,
paralysies, convulsions, vertiges, etc. Cette appellation n’a-t-elle pas été
consacrée, du reste, par le sujet de thèse imposé à H. Desplats, lors du con¬
cours pour l’agrégation de médecine, en 1874? Et ce titre : Bes paralysies
périphériques, n’exprime-t-il pas l’origine souvent bien éloignée et d’ordre
réflexe de beaucoup d’affections nerveuses, qu’on tient trop à localiser dans
les centres, méconnaissant ainsi le véritable enchaînement des phénomènes?
19° Influences directes. Névroses symptomatiques. — En fait, il y a néan¬
moins des accidents névrosiques, qui procèdent directement, et par action
NÉVROSES. — PATHOGÉNIE. 827
centrifuge immédiate, de ces foyers d’innervation auxquels toutes les
impressions, aboutissent et d’où partent les courants moteurs , qu’il y ait
eu ou non perception consciente et motif d’action consenti. Nous nous
trouvons dès lors en présence des névroses dites symptomatiques, car elles
sont bien l’expression de la lésion centrale ; et par leur forme, leur détermi¬
nation précise, on peut remonter dans mainte circonstance jusqu’à la con¬
naissance du siège et de la nature de la lésion. La doctrine des localisations
cérébrales est établie principalement sur l’interprétation physiologique plus ■
ou moins exacte de ces manifestations.
On peut distinguer deux cas bien séparés dans les influences de l’ordre
qui nous occupe : suivant que la lésion porte sur les vaisseaux qui nour¬
rissent les divers territoires cérébraux ou médullaires; et suivant que
l’altération affecte la substance nerveuse elle-même.
Avec le premier cas, on rentre dans la catégorie des névroses par isché¬
mie des centres, lorsqu’il s’agit de l’oblitération d’une artère qui anime telle-
ou telle circonscription cérébrale ou médullaire. Si c’est le tronc de l’aorte
qui se trouve obstrué par un caillot, il y a de la paraplégie (A. Jean. 1875).
Une amaurose soudaine peut être le résultat d’une embolie de l’artère cen¬
trale de la rétine (Fitz-Gérald, 1876). Cependant la thrombose des sinus
de la dure-mère entraîne à des désordres d’une autre nature, et moins
bien définis (Marty, 1873). Ce sont des convulsions, du coma, par conges¬
tion passive ou mécanique.
Les lésions propres circonscrites du système cérébro-spinal ont un mode
d’action qui s’explique de lui-même, et nous n’eu parlons ici que parce
qu’elles peuvent donner une idée exacte de la plupart des phénomènes
névrosiques. Une tumeur de la base du crâne amènera la paralysie du tri¬
jumeau et jusqu’à ses conséquences trophiques (Barwinkel, 1873). Une
tumeur extra ou intra-bulbaire sera la cause immédiate d’une paralysie
labip-glosso-laryngée (A. Joffroy). Une lésion du corps strié et de la couche
optique donnera lieu à une chorée unilatérale. (W. Foot, 1873). L'aphasie
n’est-elle pas produite par une lésion de la troisième circonvolution frontale
gauche (Tamhurini, 1872; P. Lucas-Champonnière, 1875)? Enfin, nous
voyons un cas à’hydrophobie apparente due à la présence d’un cysticerque-
dans le cerveau. (Maschka, 1875).
20“ Causes diverses et exceplionnélles de névroses. — Il nous reste à énu¬
mérer un certain nombre de circonstances peu communes ou non classées,
au milieu desquelles peuvent apparaître des troubles névrosiques. Indi¬
quons, d’abord, la masturbation, comme susceptible de produire, entre
autres accidents, de l’hystérie chez les jeunes enfants (A. Jacobi, 1874).
Puis te mal de mer, qui dérive d’un vertige de l’œil bien évident, et qui se
manifeste par une perturbation des diverses fonctions des pneumogastriques
et du grand sympathique. Ensuite vient la maladie du foin, ou catarrhe
d’été, qualifiée encore de rhino-bronchite spasmodique : sorte de névrose
détérminéechez certaines personnes, et par idiosyncrasie, par l’inspiration de
matières pulvérulentes, entre autres les émanations du foin au moment
de la fenaison (DuHerbert, Willemsens, 1872). Nous avons encore signalé
NÉVROSES. — PATHOGÉNIE.
prurit d’hiver (Winter prurigo: Duhring, 1874), forme de prurit non
décrite, et qui se rattache à la classe des névroses cutanées (Jonathan
Hutchinson, 1875). Enfin nous terminons par la mention du coup de chaleur
(Francis E. Anstie, 1872), dont l'origine s’explique assez, et qui comprend
deux formes : l’une cardiaque ou syncopale, et l’autre cérébro-spinale qui
est plus commune.
Il est une dernière névrose, bien spéciale et qui constitue à elle seule une
catégorie à part: c’est V hydrophobie rabique ou la rage. Se rattachant par
son origine au groupe des maladies virulentes, elle s’en sépare immédia¬
tement par ses manifestations, qui sont toutes d’ordre névrosique. Un
virus aboutissant à une névrose, voilà qui est très-exceptionnel. Cependant,
l’expression symptomatique en elle- même n’a rien d’exclusif; car, soit
dans l’hystérie, soit sous une préoccupation hypochondriaque, peuvent
être observés, les phénomènes propres à Yhydrophobie, mais avec une
signification pronostique bien différente.
Que pourrions-nous dire de plus, au sujet de la pathogénie des né¬
vroses, si ce n’est qu’il en est que l’on simule, et d’autre.i que l’on dissi-
mule‘î On simule certains troubles névrosiques pour s’exempter du service
militaire, tels que la surdité nerveuse, l’épilepsiè, l’idiotisme et l’imbécil¬
lité, etc. On dissimule l’épilepsie, par contre, dans l’intention d’un mariage,
et d’autres affections encore qui empêcheraient d’obtenir un avantage, pour
lequel il faut être indemne d’infirmités. Mais nous n’avons pas à entrer
dans ces détails ; une simple mention suffit.
Il peut maintenant être utile de jeter un coup d’œil d’ensemble sur l’étio¬
logie si complexe des névroses, pour en résumer les éléments épars et pour
les classer.
Les causes névroso-génésiques agissent à une distance plus ou moins grande
des parties irritables de l’organisme. Les unes, tout extérieures à leur ori¬
gine, sont par cela même très-éventuelles ; elles sont essentiellement déter¬
minantes. Les autres, liées à l’exercice même de nos fonctions, et subor¬
données à telle ou telle circonstance de l’évolution physiologique, peuvent
être qualifiées de prédisposantes. Enfin, un dernier groupe exige un état
morbide préalablement établi, qui est à la fois prédisposant et déterminant.
D’après cela nous obtenons le tableau suivant :
Premier groupe. Causes extérieures ou accidentelles. — Elles compren¬
nent : le traumatisme, la brûlure, l’action du chaud (coup de soleil), l’ac¬
tion du froid (névroses a frigore) ; l’influence des saisons (asthme d’été,
prurigo d’hiver) ; les impressions morales ; les intoxications aiguës (ivresse,
narcotisme) ; toutes les irritations périphériques susceptibles de provoquer
une réaction névrosique (névroses réflexes) : vers intestinaux, point ova¬
rien, déviation utérine, rein flottant, calcul vésical, fissure à l’anus, vari¬
cocèle, aliments indigestes dans l’estomac; vertiges de l’œil, de l’oreille,
migraine abdominale, etc., etc., etc.
DEUXIÈME GROUPE. Causcs intimes ou fonctionnelles. — Ce sont toutes les
conditions : d’hérédité, de consanguinité, d’atavisme, d’âge, de sexe, de
tempérament, de diathèse, etc. ; c’est la mise en jeu de certaines évolu-
NÉVROSES. — PATHOGÉNIE. 829
lions organiques, ou fonctionnelles ; la dentition, la menstruation, la gros¬
sesse, la parturilion, l’allaitement, la ménopause, etc. ; c’est la digestion
troublée habituellement (dyspepsie) ; c’est l’anémie, la dyscrasie veineuse ;
c’est l’abus du coït, de la masturbation ; c’est la contagion, l’imitation, etc.
Troisième groupe. Causes intimes d'ordre morbide. — Ce sont toutes les
névroses qui dépendent d’un état pathologique existant antérieurement;
elles en deviennent le symptôme plus ou moins nécessaire ; elles ne sont
que secondaires. Elles se subdivisent à leur tour en trois catégories, suivant
qu’elles se montrent à la suite de maladies aiguës, dans le cours de la con¬
valescence, ou enfin suivant qu’elles dérivent directement d’une lésion ma¬
térielle des centres nerveux.
La première catégorie comprend les causes des maladies que voici : la
rage, les formes névrosiques de la fièvre paludéenne, l’ergotisme convulsif,
la pellagre, la syphilis, le rhumatisme diathésique, l’alcoolisme chronique,
le saturnisme, l’albuminurie, etc.
La deuxième catégorie, coi’respondant aux névroses des convalescents,
ne réclame rien autre chose que l’énumération des maladies à la suite des¬
quelles des troubles névrosiques peuvent être observés.
A la troisième catégorie répondent les états organiques des centres ner¬
veux qui se révèlent symptomatiquement par telle ou telle forme névropa¬
thique ; troubles des circulations partielles, anémie, hyperhémie, hémor¬
rhagie, inflammation circonscrite ou diffuse, ramollissement sénile,
tumeurs, etc.
Sous un rapport moins pratique, mais plus général, on a classé les
névroses, quant à leur origine, en trois groupes : les idiopathiques ou
essentielles, les sympathiques et les symptomatiques. Les premières sont le
produit immédiat d’une cause qui a mis en jeu la sensibilité périphérique.
Beaucoup semblent être dans ce cas ; ainsi l’épilepsie (essentielle), l’hystérie,
le tétanos, etc. Mais aussi ces mêmes névroses peuvent correspondre à
d’autres causes, et se trouver symptomatiques ou sympathiques ; de sorte
que ce classement n’offre rien d’absolu, puisqu’il n’établit aucun rapport
nécessaire entre la forme morbide et sa cause. Il n’y aurait réellement
qu’une seule névrose essentielle, ce serait l’hydrophobie rabique, et encore
a-t-elle son correspondant dans Tordre symptomatique et sympathique.
Les névroses sympathiques, ou réflexes, résultent d’une irritation péri¬
phérique, sur un terrain parfaitement disposé au nervosisme. Mais cet état
ne constitue pas à proprement parler la névrose ; il ne fait que provoquer
l’expression symptomatique de la névrose possible. Toutes ces aflèctions
sont dans ce cas, et se produisent toutes d’après le même mécanisme. C’est
toute la théorie des phénomènes réflexes que nous aurions à agiter ici ; c’est
le schéma de Marshall-Hall, qui la résumerait le mieux en ce moment, s’il
y avait intérêt à le faire.
Enfin, le troisième groupe, celui des névroses symptomatiques, n’est
formé, pour les auteurs, que des manifestations nerveuses annonçant une
lésion cérébrale, bulbaire, médullaire, ganglionnaire, etc. La même affec¬
tion, en cas de mort, n’ayant laissé aucune trace de son passage, redevien-
••830 NÉVROSES. — m.\nifestations névrosiques.
(Irait essentielle. Ainsi une attaque d’épilepsie, par tumeur cérébrale, est
symptomatique; elle est sympathique, si elle se rencontre avec des vers
intestinaux ; et essentielle, si elle se montre en dehors de toute disposition
organique apparente. On a vu, au contraire, que pour nous la répartition
■des névroses se fait bien exactement d’après leur cause : c’est celle-ci qui
décide si l’épilepsie est essentielle, sympathique ou symptomatique, sui¬
vant son origine première. Cette manière de voir est plus conforme à la
réalité des faits ; en même temps elle est plus pratique, la notion de la
cause devant dominer dans tout problème thérapeutique bien posé.
III. Manifestations névrosiques. — Les paroles de Sydenham à pro¬
pos de l’hystérie sont parfaitement applicables à l’ensemble des manifesta¬
tions névrosiques ; d’autant que l’hystérie est le résumé le plus complet qui
■existede l’état névropathique : « Les formes de Protée, dit-il, etles couleurs
du caméléon ne sont pas plus nombreuses que ne le sont les aspects divers
sous lesquels l’hystérie (lisez : le nervosisme féminin) se présente. » « Mor-
bus ille, dit encore Fr. Hoffmann, aut potius morborum cohors. » Devant
une pareille multiplicité d’expressions, le premier soin doit être d’établir
un classement qui permette de se reconnaître dans ce labyrinthe patho¬
logique. Nous établirons tout d’abord une première division entre lès
groupes névrosiques déterminés et les manifestations névrosiques par¬
tielles. Les groupes à forme déterminée correspondent à ces grandes unités
nosographiques appelées : (xitalepsie, chorée, éclampsie, épilepsie, hypo-
chondrie, hystérie, migraine, tétanos, folie, etc. — Les troubles névro¬
siques partiels correspondent aux altérations de la sensibilité, du mouve¬
ment, de l’intelligence, du système sympathique, envisagées soit isolément,
soit collectivement, et seulement dans leurs rapports avec certaines affec¬
tions de quelque nature qu’elles soient. Souvent ces désordres névropa¬
thiques se groupent, forment des syndromes assez bien définis, mais ne
deviennent pas pour cela des entités, parce que leur signification n’est
que secondaire ou symptomatique. Nommons ce qu’on a ({ualifié d’ataxie
locomotrice progressive, de goitre exophthalmique, d’irritation spinale,
de paralysie agitante, de tics, de vertiges divers, de nervosisme, de
névrose cérébro-cardiaque, d’angine de poitrine, d’asthme nerveux, de
spasme de la glotte, d’athétosis, de convulsions, de crampes, de délire
aigu, d’apoplexie nerveuse, de névroses vaso-motrices, etc., etc. Pour être
juste, nous devons même faire observer que nos propres entités névro¬
siques peuvent en quelque sorte pi’êter leur forme à certaines séi’ies mor¬
bides, et passer de la qualité d’essentielles à la signification de symptoma¬
tiques ; c’est ainsi, pour nous faire comprendre, que le syndrome épilepsie,
qui appartient aüx névroses définies et essentielles, se rencontre exacte¬
ment avec les mêmes apparences dans le cours de l’albuminurie, du satur¬
nisme, et aussi comme dénonçant l’existence d’une tumeur cérébrale. On
voit donc combien il est difficile de constituer des groupes d’accidents
névropathiques qui aient réellement la signification de maladies essen¬
tielles. Gela est même impossible dans le sens absolu ; et la connaissance
de la cause pathogénique étant mise sur le premier plan, nous nous trou-
NÉVROSES. — MANIFESTATIONS NÉVROSIQÜES. 831
vons en présence de phénomènes réactionnels d’ordre nerveux, et de toutes
sortes, les uns isolables, les autres groupés, tous possibles, aucun néces¬
saire et indispensable. Néanmoins, pour simplifier notre tâche, qui autre¬
ment serait trop lourde, nous considérerons comme acquises les maladies
nerveuses qui ont reçu un nom particulier que l’usage a consacré. On
trouvera la description de ces cas, sous le titre qui leur est propre, dans
les différents articles de ce Dictionnaire. Pour nous notre rôle est surtout
analytique ; nous devons nous occuper des divers éléments en lesquels est
réductible la pathologie nerveuse. Mais ensuite nous serons à même de
reconstituer, avec connaissance de cause, les groupes morbides que l’ob¬
servation réalise de tant de manières diÉférentes ; et accomplissant une
opération opposée, nous tenterons la synthèse des affections dites névro¬
siques.
D’après cela, nous étudierons séparément, et comme manifestations
symptomatiques propres au système nerveux : 1" les troubles de la sensi¬
bilité générale et sensorielle ; 2“ ceux de la motilité dans la vie de relation ;
3° ceux de l’intelligence et des fonctions cérébrales ; 4° les phénomènes qui
sont sous la dépendance du système nerveux grand symipathique (désordres
viscéraux, névroses vaso-motrices) ; 5° c’est alors, enfin, que nous montre¬
rons ces symptômes associés, pour constituer les entités névrosiques ad¬
mises, et les groupes de manifestations névrosiques qui ne dépassent pas
le degré du syndrome.
1° Troubles be la sensibilité. — Nous entendons parler ici de la sensibi¬
lité générale, de la sensibilité sensorielle ou spéciale, et de tous les modes
de sensibilité qui sont du domaine de la vie de relation. Deux genres d’al¬
tération sont possibles, par excès ou par défaut : le premier cas donne les
hyperesthésies; et le second, les anesthésies. Voilà deux termes considérables
dont l’importance s’affirme de plus en plus en pathologie néiTosique.
Voyons comment chacune de ces deux formes antagonistes s’adaptent à
l’état morbide.
a. Hyperesthésies. — L’hyperesthésie {wïp, au-dessus, oâGBrirrt:, faculté
de sentir), ou l’excès de la sensibilité, se montre d’abord sous l’une des
expressions les plus communes de la pathologie, celle de la douleur. C’est
ainsi que l’on désigne toute sensation excessive, perçue par la conscience.
Mais cette sensation prend des aspects bien différents. Relativement à son
siège, elle donne : la céphalalgie, la migraine, l’odontalgie, la scapulalgie,
la pleurodynie, la cardialgie, la névralgie, le lumbago, etc. Quant à sa na¬
ture, elle ne varie guère moins. Entre la douleur de dent et la nausée, il y
a comme on le voit une grande opposition ; de même se distinguent : le
prurit ou fa démangeaison, la colique, le ténesme, Vépreinte, la crampe, les
diverses aura, etc. Enfin quelques cas particuliers, importants en sympto¬
matologie névrosique, demandent à être distingués ; tels sont : les points
apophysaires, les arthralgies, et toutes les douleurs dites synesthésiques ou
associées, remarquables en ce que la sensation éprouvée trompe sur le
siège vrai du mal, et se fait sentir à une certaine distance de la lésion;
ainsi : la douleur de l’épaule droite dans les maladies du foie, l’arthralgie
832 NÉVROSES. — manifestations névrosiques.
du genou dans la coxalgie, le prurit des narines en cas de vers intestinaux,
et surtout ces points apophysaires qui dominent de si haut les diverses
affections de la poitrine, de l’abdomen et du bas-ventre.
Les hyperesthésies sensorielles donnent : pour l’œil, la photophobie; pour
l’oreille, Vhyperacusie, etc. Mais elles se traduisent surtout par des illu¬
sions ou des hallucinations, qui sont autant d’ordre psychique que maté¬
riel. C’est ainsi que doivent se comprendre ; le vertige, la berlue, les
phosphènes lumineux; le bourdonnement d’oreille, le tintouin, les fausses
sensations olfactives et gustatives, etc., qui annoncent souvent de si loin
l’aliénation mentale.
b. Anesthésies. — L’anesthésie, par son étymologie («, privatif,
sentiment), exprime la situation opposée à la précédente, c’est-à-dire la
diminution ou l’abolition de la sensibilité générale ou spéciale. La perte de
la sensibilité générale n’a guère qu’une forme, à des degrés près d’atté¬
nuation. Elle peut être partielle ou universelle. Dans le premier cas, le
phénomène s’isole suivant la distribution des cordons nerveux , et il ne
peut guère dépendre que de causes locales. Dans le second, il se rattache à
l’action cérébrale même, qui se trouve empêchée d’une manière ou de
l’autre, et principalement par l’influence des agents dits anesthésiques. Il
est rare que l’anesthésie générale soit spontanée, en dehors de l’abolition
de la conscience ; cependant nous en trouvons un cas, cité par Schüppel
(1874). On voit aussi, par exception, et sous l’action des centres empêchée
partiellement, de grandes sections du corps anesthésiées ; ainsi dans la
paraplégie traumatique et hystérique, dans l’hémianesthésie hystérique
(Charcot, 187.5).
L’anesthésie des sens spéciaux prend des formes variées, surtout pour
la vue ; ce qui donne : ï’amhlyopie, l’amaurose, Vachromatopsie, Vhéméra-
lopie, la nyctalopie, etc. Avec l’ouïe, on a ; la dysécée, la paracousie, la
surdité nerveuse, etc. — Les autres sens sont simplement diminués à des
degrés divers. Seul le sens du toucher est susceptible d’être mesuré à l’aide
de procédés particuliers (le compas de E. H. Weber). Indépendamment des
sensations tactiles, ce sens donne aussi l’appréciation des températures, des
pressions, etc. Toutes ces variations dans l'acuité sensitive et sensorielle
ont une grande valeur en fait de diagnostic névrosique; mais il faudrait
nous mettre en face de cas trop particuliers, pour nous faire comprendre ,
et nous devons nous borner à ces indications générales.
Quant aux troubles de la sensibilité viscérale, ils appartiennent à l’étude
des névroses du grand sympathique, qui sera faite à part ultérieurement.
Nous devons cependant faire observer que dans l’état pathologique, on
voit parfois, surtout chez les névropathiques, les sensations organiques
s’élever jusqu’au type de la vie de relation. C’est ainsi que certains névTO-
siques hypochondriaques racontent si abondamment les impressions bi¬
zarres qu’ils éprouvent : ils sentent leur cœur battre, leur estomac digérer;
les mouvements péristaltiques sont sentis sous forme d’une reptation
intérieure ; les gaz emprisonnés donnent lieu aux troubles les plus étranges ;
leurs déplacements sont accusés en éveillant des impressions en apparence
NÉVROSES. — TROUBLES de la motilité. 833
subjectives, et au fond parfaitement objectives. C’est l’interprétation que
nous avons cru devoir donner du vertige dyspeptique (voy. Dyspepsie,
p. 66). Mais ces faits touchent déjà au délire des sens, aux vésanies hypo-
chondriaques, à l’aliénation mentale même, et nous devons nous maintenir
sur notre terrain.
2“ Troubles de la motilité. — La faculté motrice du système nerveux de
la vie de relation peut, comme la faculté sensitive, être atteinte de deux
manières opposées, en plus ou en moins; donnant lieu à V hyperkinésie et
à Vàkinésie (Romberg), qui vont nous occuper successivement.
a. Hyperkinésie. — L’hyperkinésie (turèp, en excès; et xtvEtii, mouvoir),
mot moins usité que celui d’hyperesthésie qui lui correspond dans l’ordre
de la sensibilité, mérite cependant d’être adopté, car il n’est pas moins
nécessaire. Il en serait de même pour Vàkinésie, en parallèle avec l’anes¬
thésie. L’excès des propriétés motrices des centres et des cordons nerveux
se traduit par des troubles qui ont pour théâtre le système musculaire, soit
partiellement, soit par groupes synergiques, soit en totalité, et cela sous
les formes les plus variées, que nous allons passer en revue. Mais il faut
savoir avant d’entrer dans ce sujet que, indépendamment de la sensibilité
générale qui préside par voie réflexe à la contraction musculaire pour lui
faire atteindre son but, il existe un autre mode de sensibilité propre aux
muscles, et qui constitue le sens musculaire. C’est par lui que nous avons
conscience de l’effort accompli et que nous réglons le degré de cet effort.
Lorsque ce sens est aboli, il en résulte le phénomène de V ataxie, qui serait
mieux rangé parmi les paralysies que parmi les hyperkinésies, s’il n’y avait
pas d’autre part avantage à le rapprocher des autres formes de l’action
musculaire en excès. Qu’il nous suffise pour le moment de faire remarquer
que les divers désordres de la motricité sont dirigés par un certain mode
de sensibilité, qui fait sentir son effet depuis zéro jusqu’au maximum pos¬
sible, et dans une direction variant suivant la nature de cette sensibilité.
Nous ajouterons encore que ce qu'on a appelé pendant si longtemps Virri-
tàbilité musculaire n’est autre chose que ce rapport établi entre la propriété
contractile du muscle et un certain degré d’innervation ; elle n’est donc
point indépendante, comme le voulait la théorie hallérienne.
L’hyperkinésie se présente d’abord sous deux formes ; l’état clonique et
l’état tonique. Le premier consiste dans une succession de contractions,
comme dans le tremblement, par exemple ; le second est un état permanent
de la contraction musculaire, ainsi que cela existe dans la crampe. Mais
aussi on voit souvent ces deux états se succéder l’un à l’autre : le clonisme
au tonisme, qui ne peut ordinairement durer bien longtemps sans inter-
l’uption. L’épilepsie nous présente cette succession des deux phénomènes ;
après une période de contraction permanente, alors que l’asphyxie a été
portée à son comble, quelques secousses violentes et interrompues se ma¬
nifestent et annoncent la fin de l’attaque. L’hystérie, que l’on représente
ordinairement, mais à tort, comme une névrose clonique par excellence,
nous montre dans le cours du même accès, et sans ordre, toutes les va¬
riétés de convulsions possibles.
834 NÉVROSES. — troubles de l’intelligence et des FONctiONS cérébr.
D’autres formes de Faction musculaire pervertie ont reçu des noms qui
suffiront à les caractériser; tels sont ; les spasmes, les contractures, la
crampe, les convulsions, le trismus, la trépidation, le tremblement, les tics,
la tétanie, la rigidité, V ataxie, la chorée, etc. Quelques hyperkinésies tirent
leur nom de leur siège ou de la fonction troublée, comme le torticolis, le
hoquet, la toux convulsive, le vomissement nerveux, le bégayement, le bal¬
butiement, Véternument, etc. Enfin ne quittons pas ce sujet, sans montrer’
les rapports existant entre certains spasmes des sphincters et une irrita¬
tion toute locale ; c’est ainsi que se comprend le spasme lié à la fissure à
‘l’anus; elle vaginisme lui-même, d’après ce que nous a révélé la patho¬
génie iiévrosique. D’autres convulsions toniques d’orifices ou de conduits
pourvus de muscles striés sont souvent aussi d’ordre réflexe ; le laryn¬
gisme (Marshall- Hall), Vœsophagisme, le pylorisme (Luton) sont souvent
dans ce cas ; tel est aussi le blépharospasme dans la photophobie ; et enfin
tout le groupe synergique propre à V hydrophobie, etc. Mais cette question
sera traitée avec plus d’avantages à l’occasiOn des symptômes névrosiques
associés.
b. AMnésie. — Le mot paralysie, sans qualification s’applique plus par¬
ticulièrement au mouvement; cependant, pour éviter toute confusion, le
terme akinésie (« privatif, xiycîv, mouvoir) doit prévaloir. Ce phénomène en
lui-même est plus simple et moins équivoque que son antagoniste. Cepen¬
dant il présente plusieurs variétés, désignées surtout par le siège de l’affec¬
tion. On connaît assez le sens des expressions suivantes : hémiplégie,
paraplégie, glosso-plégie, diplégie, etc. La notion causale donne quelquefois
un sens particulier à l’akinésie. Le sentiment de l’effroi anéantit momen¬
tanément la puissance musculaire; il vous casse bras et jambes. Cette
paralysie incomplète s’appelle plus spécialement parésie. De même par
Fintei’médiaire de la sensibilité générale, et surtout du sens musculaire, on
voit se produire la paralysie motrice à différents degrés. C’est d’abord une
certaine incohérence de mouvements, de l’ataxie, qui sé manifeste; et nous
avons vu que celle-ci était plutôt d’ordre paralytique que convulsif. C’est à
cette catégorie de faits que se rattachent les phénomènes suivants : l’aîAé-
tosis (Hammond, 1871), qui consiste dans l’impossihilité d’arrêter un
mouvement continuel des doigts et des orteils, même pendant le sommeil ;
l’agoraphobie (Westphal, E. Cordes, 1872), sorte de vertige ou d’hésitation
parésique, en présence d’une grande étendue, telle qu’une place publique,
et qu’on pourrait considérer comme une espèce de vertige horizontal.
Enfin, à titre de paralysie fonctionnelle définie, mentionnons l’aphonie
nerveuse, la paralysie diphthérüique localisée à l’isthme du gosier, etc. Mais
surtout qu’on n’aille pas confondre avec ces paralysies vraiment nerveuses
l’abolition du mouvement de la part d’un muscle, ou d’un groupe de
muscles qui auraient subi l’atrophie graisseuse progressive, ou toute autre
altération de structure. Ici le phénomène n’est plus que d’ordre trophique,
et rentre par conséquent dans la catégorie des névroses de la vie orga¬
nique.
3° Troubles de l’intelligence et des fonctions cérébrales. — Sans entrer
NÉVROSES. — MANIFESTATIONS NÉVROSIQUES. 835
■dans le domaine de l’aliénation mentale, nous voyons les fonctions de l’en¬
céphale se rapportant à l’entendement présenter un grand nombre de
troubles notables dans le cours des diverses névroses. On peut même dire
que le caractère essentiellement névrosique de bon nombre d’affections
dites nerveuses dépend précisément d’une grande prédominance des centres
encéphaliques. Le mode d’expression du mal, l’appréciation du patient, et
même du médecin, sont particulièrement liés à l’intervention de l’inner¬
vation centrale qui n’est plus pondérée ni par un sang riche, ni par une
dépense musculaire suffisamment réglée, ni par des fonctions s’exerçant
dans leur plénitude. Il y a surabondance nerveuse, pléthore nerveuse;
Telle est en substance la vraie signification du nervosisme, dont on parle
tant de nos jours; et qui, en raison de cette prépondérance céphalique unie
à quelques symptômes secondaires, a pris le nom de névrose cérébro-car¬
diaque (A. Krishaber, 1872). C’est encore l’hystérie et Thypochondrie des
auteurs du xviii® siècle, qui ne voyaient là que des expressions collectives,
pour chacun des deux sexes, de tous les troubles névropathiques qui peu¬
vent se présenter sur un même individu. Mais il ne faudrait pas exagérer
les choses, et ne voir dans le nervosisme qu’un produit spontané du système
nerveux, sans provocation extérieure, et Briquet a vraiment trop réagi
contre la théorie génitale de l’hystérie pour n’en plus faire qu’une névrose
cérébrale. Encore faut-il un point de départ, un échappement, au méca¬
nisme de l’attaque hystérique? Eh bien! il existe, cet échappement, chez la
. femme dans le système utéro-ovarien, qui la résume tout entière du reste,
suivant l’aphorisme : « Mulier id est quod estpropter solum uterum. » Quant
à l’homme, n’a-t-il pas également un appareil génital très-influent? bien
que chez lui on observe plutôt la prépondérance du système veineux abdo¬
minal et les troubles hypochondriaco-hémorrhoïdaires (Stahl), qui ont un
retentissement non moins grand sur l’encéphale.
Après cela, il est certain que les organes encéphaliques interviennent ici
autrement que par des troubles sensitifs et moteurs. Entre ces deux modes
de Faction nerveuse, il y a tous les phénomènes intermédiaires de l’ordre
psychique, qui comprennent : la perception sensorielle, la conscience, la
mémoire, l’intelligence, la volonté, etc. , choses bien fragiles et plus mo¬
biles mille fois que la sensibilité et le mouvement. Les erreurs de jugement,
les illusions ouvrent la porte aux manifestations psychiques des nëvToses.
Les hallucinations montrent un ébranlement presque spontané du cerveau.
Nous sommes sur la voie de l’aliénation mentale; mais nous n’aurons
égard qu’aux phénomènes aigus et transitoires de cet ordre. Dès lors nous
avons deux groupes d’accidents en opposition, comme ceux qui se rap¬
portent à la sensibilité et aux mouvements, le délire et le coma. C’est au¬
tour de ces deux grands symptômes que viennent se ranger tous les autres
du même genre.
a. Délire. — Le délire nous représente toutes les exaltations de l’intelli¬
gence, au point de vue morbide. C’est un phénomène très-commun à l’état
aigu, au début des maladies inflammatoires, surtout chez les femmes et les
enfants. Il se produit encore sous certaines impressions excessives, mo-
836 NÉVROSES. — manifestations névrosioues.
raies ou physiques : c’est alors le délire nerveux, le délire traumatique. Il
s’associe ordinairement à l’insomnie, aux hallucinations, aux rêves, à cer¬
tains mouvements impulsifs (homicides, suicides), aux convulsions, aux
cris, à la jactitation. Il est idiopathique (délire nerveux), sympathique
(traumatisme), symptomatique (lièvres, pyrexies, méningite). Les idées
délirantes sont ordinairement décousues, mobiles, comme dans la manie
aiguë; rarement elles prennent une direction fixe, et encore moins peuvent-
elles aboutir à quelque chose de sensé. Cependant il s’est produit des faits
remarquables à cet égard, principalement sous le rapport de l’inspiration
poétique : c’est sans doute ce qui a fait soutenir ce paradoxe que le génie
est une névrose. Nous ne quitterons pas ce sujet sans mentionner les
troubles intellectuels longtemps méconnus dans certaines névroses, telles
que l’hystérie et la chorée, par exemple. Il suffit, pour la première de ces
maladies, de rappeler les phénomènes d’extase, les idées de possession, le
mysticisme religieux, etc.; et pour la seconde, de renvoyer au travail de
Marcé (1860).
Il existe certains délires tellement partiels, quoique chroniques, qu’on a
cru devoir les séparer de la véritable aliénation mentale, parce que pour
tout le reste les malades sont parfaitement raisonnables et lucides. Com¬
ment qualifier la terreur de Biaise Pascal qui voyait toujours un abîme
ouvert sous ses pas? Pascal était-il donc un aliéné? D’autres sont pris d’un
sentiment de doute qiii paralyse leurs elî'orts ; un autre regrette de n’être
pas d’un sexe différent du sien (c’était un homme), afin de pouvoir goûter
les joies de la maternité. Ce sont en un mot toutes les appréhensions, les
chimères de l’hypochondriaque, etc. On doit àTrélat (1861) un intéressant
ouvrage sur ce qu’il appelle la folie lucide, qui correspond à ces cas de
délire partiel. Il est seulement malheureux qu’on ne puisse pas employer
ici une expression moins sévère que celle de folie. Mais il nous est interdit
de nous appesantir sur ces questions.
b. Coma. — Le coma comprend tous les phénomènes cérébraux opposés
aux précédents. Il présente lui-même plusieurs variétés, désignées par les
termes presque synonymes de sopor, de carus, de léthargie. A un degré
haoindre, c’est le coma vigil. 11 y a encore la stupeur et la somnolence, qui
ont leurs applications spéciales. Certains phénomènes psychiques peuvent
être isolément abolis ou simplement diminués. L’anéantissement de la
volonté, la perte de la mémoire {amnésie), de la faculté de la parole (aphasie)
sont observés dans maintes circonstances. On sait particulièrement
la signification précise de l’aphasie, et sa coïncidence habituelle avec une
lésion de la troisième circonvolution frontale gauche est une des données
qui plaident le plus en faveur des localisations cérébrales. C’est un phé¬
nomène bien distinct du mutisme, qui, dans sa forme névrosique pure,
appartient plutôt à l’hystérie (Debove et Liouville, 1876). Enfin l’abolition
complète des facultés cérébrales se voit dans la catalepsie (voy. Catalepsie,
t. VI, p. Û53), et, sous un aspect bien différent, chez l'imbécile et l’idiot, et
chez le dément paralytique, dernière expression de la dégradation morale et
intellectuelle de l’homme.
>iÉVROSES. — MANIFESTATIONS NÉVROSIftUES. 837
U° Névroses de la vie organiqüe. — Le domaine de la vie organique, com¬
prenant toutes les fonctions qui tendent à la nutrition et à la reproduction
de l’être, est animé par un système nerveux qui lui est propre, celui du
grand sympathique. Mais, en somme, c’est encore par l’intermédiaire de
muscles spéciaux, à fibres lisses, que se manifeste cette action nerveuse ;
et elle-même est dirigée par une sensibilité inconsciente, qui se réfléchit
sans intermédiaire connu sur l’élément moteur ou centrifuge. Comme il
s’agit ordinairement ici de conduits musculo-membraneux (conduits sécré¬
teurs et excréteurs des glandes; voies digestives, respiratoires et génito-
urinaires; et surtout l’ensemble du système circulatoire), tout produit de
l’innervation organique se résume dans un mouvement alternatif de con¬
traction et d’expansion, vaso-constricteur et vaso-dilatateur. Mais il faut
l’appeler ce fait important que ces deux mouvements sont actifs : le pre¬
mier, par le resserrement de fibres circulaires, en forme de sphincter cylin¬
drique indéfiniment allongé ; le second, par un mécanisme variable, dont
l’expression la plus ordinaire consiste dans la pression excentrique exercée
sur les parois par le fluide en circulation. L’action nerveuse se fait encore
sentir dans ce cas d’une façon active, par l’entremise des nerfs d'arrêt, qui
interrompent le rôle des fibres circulaires, pour une accommodation quel¬
conque, et notamment pour l’entrée en fonction d’un organe sécréteur ou
d’une nutrition locale. Nous avons, d’autre part, développé ces considéra¬
tions, et notamment à propos de l’innervation du cœur (t. VIII, 1868), et
des articles ; Circulation (t. Vil, 1867), Congestion (t. IX, 1868); nous ne
devons donc pas nous y arrêter plus longtemps. Nous n’en avons même
parlé que pour poser convenablement la question des névroses organiques
qui, on le remarquera, deviennent ainsi presque exclusivement des né¬
vroses vaso-motrices, en assimilant, ce qui est très-légitime, les canaux
tapissés d’une muqueuse aux vaisseaux sanguins, et les cavités viscérales
au cœur lui-même. Il y aura donc deux sortes de névroses vaso-motrices ou
organiques : les unes vaso-constrictives, et les autres vaso-dilatatrices. Étu-
dions-les séparément.
A. Phénomènes vaso-constricteurs. — Les actions de cet ordre, consistant
dans un resserrement plus ou moins complet du conduit vecteur, et
aboutissant à l’effacement de sa cavité, ont pour effet ordinaire d’y inter¬
rompre la circulation et d’empêcher le fluide en mouvement de se porter
au delà. .Ajoutons encore que cpnstriction est ici synonyme de spasme,
d’état convulsif, et nous serons sur la voie des accidents dont nous devons
parler à ce propos.
• a. Système circulatoire. — C’est de ce coté que les faits sont le plus
dignes de remarque. Tout d’abord le spasme d’une artère, qui commande
tout un territoire vasculaire, a pour résultat d’anémier cette région , et
par conséquent ses fonctions sont empêchées, sa nutrition languit, elle se
refroidit virtuellement, et même elle peut cesser de vivre : elle se nécrose,
se gangrène, ou subit la dégénérescence graisseuse, suivant le cas. Du coté
de l’encéphale, l’anémie temporaire et totale provoque la syncope,
l’anémie persistante et plus ou moins circonscrite produit le ramollissement
838 NÉVROSES. — manifestations névrosiques.
sénile de telle ou telle partie définie. Ce dernier fait est surtout produit
par l’embolie ou la thrombose de telle ou telle artère , le premier dépen¬
dant d’une impression morale, ou d’une influence réflexe, le cas de
l’hémorrhagie mis à part.
A la partie opposée du corps on observe ce qu’on a appelé la syncope'
locale, ou l’asphyxie des extrémités (M. Raynaud, 1862). Cet état peut
aller jusqu’à la gangrène, comme cela arrive dans l’ergotisme, dit pour
cela gangréneux. Les faits de M. Raynaud sont plutôt de nature réflexe,
ainsi qu’il le reconnaît lui-même {Voy. Gangrène, t. XV, 1872, p. 650).
Dans d’autres circonstances, l’intervention du spasme vasculaire dans les
anémies locales est moins évidente; mais par les produits on peut juger
de la cause : ainsi, beaucoup de stéatoses viscérales ou musculaires doivent
être mises sur le compte d’une irrigation sanguine insuffisante; comme
cela arrive dans certaines intoxications, la saturnine par exemple. L’atro¬
phie musculaire des avant-bras, l’albuminurie, etc., annoncent une
nutrition incomplète des muscles, du rein, qui bientôt entrent en dégéné¬
rescence. Il faut encore interpréter de cette manière les faits suivants ; la
trophonévrose de la face (Romberg), ou aplasie lamineuse (Lande), les
eschares en rapport avec des paralysies d’origine cérébrale (Charcot), 1&
mal perforant du pied qu’on a vu se montrer à la suite d’une blessure du
sciatique (Morat, 1876). Enfin n’est-ce pas l’exploitation d’une pareille
action constrictive qui èst la véritable base du traitement antiphlogistique?
et l’emploi de certains médicaments doués d’une propriété de cette nature
n’est-il pas ici tout indiqué ? ainsi ; l’ergot de seigle, la nicotine, la quinine,
la caféine, le bromure de potassium, la belladone (d’après Vulpian, 1875).
b. Conduits viscéraux. — Du côté des conduits viscéraux, voici ce que
nous trouvons :
D’abord, pour les voies digestives, le spasme de l’oesophage, ou l’œso-
phagisme, qui se montre chez certains névropathes, et dont les caractères
seront indiqués à l’article de ce'nom ; puis le pytorisme, dont l’existence a
été signalée par nous (voy. Dyspepsie, p. 52) ; et enfin la constriction de
l’anus, liée à une érosion ou fissure de la région. Sans compter les resser¬
rements locaux, qui peuvent se montrer sur toute la hauteur de l’intestin,
et jouer leur rôle dans l’iléus nerveux, et chez les hypochondriaques
flatulents.
Les voies respiratoires ont pour leur part : le laryngisme (Marshall-Hall),
qui complique si souvent les autres affections du larynx et en augmente le
danger; ensuite V asthme nerveux, qui peut tenir au spasme des muscles de
Reissessen. D’autres phénomènes appartiennent encore à ce groupe, comme
la toux nerveuse ou convulsive, la respiration de Chéyne’s Stokes , le
sanglot, l’aboiement hystérique, etc.
Les voies génito-urinaires nous fournissent : le vaginisme, le spasme du
col de la vessie, et la contraction nerveuse de la portion membraneuse de
l’urèthre, ainsique celle des uretères resserrés sur un gravier dan s lacolique
néphrétique. Le même fait concerne également les voies biliaires et leurs
calculs.
NÉVROSES. — MANIFESTATIONS NÉVROSIÜCES. 839
Un dernier sphincter doit être mentionné, c’est l’ms ; mais précisément,
dans ce cas, son resserrement dépend de l’action dominante de la troisième
paire ; à moins qu’il ne soit mis sur le compte de la pai’alysie du rameau
sympathique, son antagoniste.
Ce que nous venons de dire, au sujet des névroses constrictives, ne serait
pas complet, si nous ne faisions pas remarquer que relTacement des vais¬
seaux d’une partie a non-seulement pour résultat un allanguissement
fonctionnel, mais encore l’abaissement de la température locale, pouvant
influer secondairement sur la température générale du corps. Est-ce dans
ce sens qu’il faut interpréter le phénomène du frisson, cette sueur froide,
cette algidité qui précèdent les actes opposés dits de réaction ? Les deux
états se complètent l’un par l’autre, et ils s’expliquent de même. Mais de
toute façon, avec Vulpian, il faut rejeter l’existence de prétendus nerfs
frigorifiques.
B. Phénomènes vaso-dilatateurs. — Les faits névrosiques de cet ordre
sont plus fréquents et plus variés que leurs antagonistes. Bien que parais¬
sant de nature paralytique, par rapport à l’influence qui commande la con-
striction, l’action vaso-dilatatrice n’en règle pas moins les mouvements
intimes de la nutrition, du système capillaire et des canaux à fibres lisses.
Son intervention est réellement active, en arrêtant à la limite voulue le
calibre du conduit vecteur, en l’adaptant au besoin du moment. Elle paraît
procéder en annihilant par un moyen ou par l’autre, par une sorte d’in¬
terférence si l’on veut (Luton, 1868, art. Congestion, p. 25), soit le tonus
vascularis (Goltz, 1864), soit le muscle constricteur, ou le sphincter, de
quelque nature qu’il soit. Dans le cas où nous nous trouvons, ce phénomène
vaso-dilatateur est poussé à l’extrême ; et voici dès lors ce qui se passe du
côté du système circulatoire et du côté des divers conduits viscéraux et
orifices pourvus de fibres circulaires contractiles.
a. Système circulatoire. — La puissance vaso-dilatatrice est mise en
jeu dans divers états pathologiques, qui nous montrent dans leur exagéra¬
tion les phénomènes auxquels elle préside dans les conditions physiologi¬
ques. Nous distinguerons ce qui a trait au cœur, .et ce qui se rapporte aux
vaisseaux.
C’est par le fait de la circulation périphérique que les mouvements du
cœur sont précipités dans mainte circonstance morale ou morbide, et c’est
par le nerf dépresseur de Cyon et Ludwig que le centre circulatoire se
trouve pour ainsi dire prévenu du travail qu’il doit opérer pour s’adapter
au besoin du moment. Les palpitations na?veuses se produisent effective¬
ment par l’annihilation de l’action modératrice du pneumogastrique,
comme l’accroissement de la circulation capillaire par l’arrêt de la puis¬
sance contractive des fibres circulaires artérielles. C’est donc toujours
l’excès de l’innervation sympathique qui intervient ici. C’est à ce titre
qu’il y a névrose. Sans nous appesantir sur ce sujet, qui a été traité
ailleurs {voy. CœuR, t. VIII, p. 314), mentionnons la possibilité de palpita¬
tions épileptoïdes cardiaques, rapportée par W. L. Lane (1875), puis la
part que prennent les troubles du cœur dans la névrose cérébro-cai’diaque
840 NÉVROSES. — manifestations névrosiques.
(M. Ki'isliaber, 1872), et dans diverses autres affections nerveuses : tel est
cet aliéné dont le pouls battait de 20li à 220 fois par minute (Max.
Huppert, 187i), sans bruits anormaux.
Un cas intermédiaire au cœur et aux vaisseaux, c’est celui des battements
nerveux de l’aorte. Nous avons eu l’occasion de discuter la nature de
ce phénomène, qui est bien d’ordre névrosique [voy. Aorte, t. II, p. 792).
Mais c’est du côté des vaisseaux capillaires que se produisent les faits
les plus remarquables de l’action vaso-dilatatrice. L’afflux énergique du
sang dans le réseau capillaire élargi entraîne avec lui les divers éléments
de la congestion, comprenant : la rougeur, la chaleur, la tuméfaction, l’ac¬
tivité sécrétoire, nutritive, et jusqu’à des faits pathologiques matériels,
comme l’hémorrhagie, l’apoplexie et diverses éruptions ou productions
morbides.
Mais avant d’entrer dans le détail de ces phénomènes, il est bon de savoir
■sous quelles influences immédiates ils apparaissent. Le fait éloigné est
pour nous en ce moment l’état névrosique lié à toutes ses causes ; mais
encore n’arrive -t-il à troubler la circulation capillaire qu’en empruntant
quelque intermédiaire. Cet intermédiaire est le plus souvent une sensation
excessive de douleur, comme dans la névralgie, qui commande ordinaire-
, ment l’acte vaso-dilatateur avec toutes ses conséquences. On peut, à cet
égard, présenter comme type la névralgie du trijumeau, sous l’action de
laquelle on voit parfois se reproduire tous les détails de la section du
cordon cervical du grand sympathique. Au-dessous de ce degré, les mêmes
mouvements peuvent également se manifester, sans impression aussi vio¬
lente, et quelquefois en dehors de toute excitation directe. Dans ce cas, le
désordre vaso-moteur est réfléchi, et a puisé son principe dans quelque
foyer morbide éloigné, ainsi que nous en verrons des exemples par la suite.
Reprenant l’étude des manifestations vaso-dilatatrices, nous trouvons
d’abord le fait de la rougeur de la partie dont les vaisseaux sont en état de
dilatation active. Il se montre isolé dans V émotion qui colore les joues d’un
individu impressionnable, et dans cette rougeur des pommettes liée à la
pneumonie (A. Gubler, 1857). Il apparaît encore dans la tache méningi-
tique , et c’est aussi lui qui est en cause dans ces stigmates propres à
certaines mystiques.
L’accroissement de la température est une conséquence forcée de l’afflux
plus énergique du sang dans le territoire vasculaire en cause. Mais, comme
il s’agit ordinairement d’une partie extérieure et découverte, c’est plutôt un
équilibre de température qui s’établit avec les régions profondes qu’une
élévation du chiffre normal du thermomètre. Dans les névroses proprement
dites ilneparaît pas qu’il y ait jamais excès calorifique, et nous voyons Vul-
pian rejeter formellement l’existencedes nerfs thermiques. C’est donc con¬
formément à notre explication ci-dessus que se manifeste l’élévation de la
température du côté paralysé dans l’hémiplégie cérébrale. Ces faits, établis
d’abord par A. Gubler, et durant notre internat sous ce maître (1856), ont
été confirmés par les recherches de Bourneville (1872).
La tuméfaction indique un degré plus avancé et une persistance plus
NÉVROSES. — MANIFESTA.TIONS NÉVROSIQUES. 841
grande de l’acte vaso-dilatateur. C’est à vraiment parler le phénomène de
l’érection qui se montre ici. Nous le voyons en réduction dans l’apparition
du bouton de l’urticaire. Le gonflement mammaire chez la femme, au mo¬
ment des règles et surtout à la montée du lait après la parturition, est une
véritable érection d’ordre réflexe, dont le point de départ est à l’utérus. La
mise en action des glandes et de certaines fonctions transitoires procède de la
même manière. Graves a mis sur le compte d’un mouvement d’érection la
sensation de la boule hystérique; et les différents symptômes’ du goitre
exophthalmique {voy. ce mot, t. XVI, p. 499) ont reçu de cet auteur une
interprétation de ce genre, et non sans apparence de raison. Enfin, nous
voyons dans le priapisme l’exagération de l’acte de l’érection dans les con¬
ditions morbides névropathiques.
Des troubles sécrétoires, dans le sens d’un surcroît d’activité fonction¬
nelle, accompagnent la mise en jeu des nerfs vaso-dilatateurs des diverses
glandes sur lesquelles les physiologistes ont pu expérimenter ; et pour les
autres, l’application légitime de l’analogie démontre qu’il en doit être de
même. C’est ainsi que l’on doit comprendre : le temoimewf de la névralgie
de la cinquième paire ; le ptyalisme sous l’influence d’une excitation de la
corde du tympan; la sécrétion lactée pour les besoins de l’allaitement;
l’abondance de l’urine, phénomène si commun dans l’état névrosique, à
ce point que cette abondance, unie à la limpidité et à la décoloration, ca¬
ractérise l’urine nerveuse. Et néanmoins, comme tout est possible dans
l’affection protéique qui nous occupe, ne voit-on pas également la sup¬
pression de cette sécrétion urinaire, chez certaines hystériques, aller jus¬
qu’à provoquer une infection urémique et des vomissements de compensa¬
tion (Charcot, 1873)? La sueur elle-même peut devenir une manifesta¬
tion névrosique ; elle a été signalée comme forme d’épilepsie larvée, par
Emminghaus (1874). Enfin il n’est pas jusqu’aux fonctions du foie qui
ne tombent sous le coup des assimilations que nous poursuivons ; et le fait
si considérable de la glycogénie hépatique, conduisant au diabète par son
excès même, a été expliqué par son auteur même (Cl. Bernard) dans le
sens de l’action vaso-dilatatrice. Quant à celle-ci, elle se trouve subordonnée
soit à certaines lésions cérébrales, soit à certains troubles viscéraux inter¬
venant par effet réflexe.
L’influence nerveuse, se faisant sentir par les vaso-dilatateurs, peut-elle
aller, tout en demeurant dans les limites de l’état névrosique, jusqu’à pro¬
duire des effets trophiques ? Les faits principaux de cette nature se rappor¬
tent à l’accroissement exagéré des poils, à l’hypertrophie musculaire dans
une forme de paralysie, dite de Duchenne, de Boulogne (William Miller-
ford, 1873). Mais en somme le fait contraire de la dénutrition est bien plus
commun. Ne pourrait-on pas cependant admettre dans cette catégorie
l’hypertrophie du cœur liée à un excès d’action, à la suite de palpitations
nerveuses durant depuis assez longtemps, ainsi que les diverses hypertro¬
phies dites de compensation?
Le sujet est plus riche en produits vraiment pathologiques ; il est plus
naturel en effet qu’un trouble morbide, fût-il d’essence névrosique, abou-
8i2 NÉVROSES. — manifestations névrosiques.
tisse à une déviation ou à une perversion nutritive. Les différents signes que
nous avons énumérés plus haut : rougeur, chaleur et tumeur, peuvent
atteindre au degré de la congestion proprement dite. Si beaucoup de ces
congestions ne dépassent pas les limites du mouvement fonctionnel phy¬
siologique, il en est un plus grand nombre qui prennent les proportions de
l’état maladif; et, allant au delà du but, nous conduisent jusqu’à l’hémor¬
rhagie, jusqu’à l’inflammation, et jusqu’aux lésions les plus avancées.
Nous avons eu préciséhaent l’occasion de discuter ces faits à propos de
l’article Congestion (t. IX, 1868), et nous pouvons par conséquent passer .
vite sur une pareille question.
h’ hyperhémie simple active se voit dans toutes ces fluxions éphémères qui
accompagnent les névralgies, les déterminations larvées de la fièvre palu¬
déenne et les différentes localisations infectieuses ou métastatiques qui
doivent aboutir à un prompt avortement ; exemple : les congestions subites
de l’urémie à une période avancée de la maladie de Bright. C’est ençore à
ce groupe qu’il faut rattacher les fluxions en quelque sorte érectives de la
maladie de Graves : goitre vasculaire, exophthalmie et autres phénomènes
analogues du côté de l’abdomen (voy. Goitre .exophthalmiqde, t. XVI,.
p. 500). La poussée hémorrhoïdaire et les congestions cataméniales ou de
la ménopause sont des faits du même genre. Comment comprendre autre¬
ment la production des arthropathies qui se montrent dans le cours de
certaines névroses (Charcot, 1868), et jusqu’à cette arthropathie si spéciale
du genou dans ses rapports avec la coxalgie et avec le mal de Pott
(Esmarch, 1874)? Mais ici les lésions peuvent dépasser le degré de l’hyper-
rhémie et atteindre la phase des déviations nutritives. C’est enfin par voie
réflexe, et par le procédé de la dilatation active des vaisseaux capillaires,
qu’un traumatisme grave de l’un des deux yeux peut entraîner la perte de
l’œil qui n’a pas été atteint (J. Rosander, 1876), etc.
Comme première conséquence de l’hyperhémie portée à l’extrême se
montre l’hémorrhagie. L’hémorrhagie nerveuse, ou sympathique, est une
expression qui n’offre rien d’incompatible. Des exemples nombreux de cette
manifestation névrosique, portant sur des sièges différents, sont men¬
tionnés par les auteurs. Les hémorrhagies supplémentaires des règles
peuvent tout d’abord recevoir une pareille interprétation, puisqu’elles se
montrent comme une déviation de la fonction cataméniale et en suivant la
voie réflexe. Les sueurs de sang, dont l’existence est réelle, ont été l’objet
d’une étude spéciale de Parrot (1859); et une véritable transsudation
sanguine s’est manifestée, en dehors de toute supercherie possible, chez
diverses stigmatisées, entre autres chez Louise Lateau, la stigmatisée d’An¬
vers, dont le cas a été l’objet d’une enquête sévère et éclairée. Enfin un
travail tout récent sur l’hémoptysie nerveuse, dû à Marius Carré, d’Avignon .
(1877), est venu donner à la question une précision toute scientifique. Cette
hémorrhagie s’est montrée dans l’hystérie, dans la chorée, dans l’épi¬
lepsie, dans l’hypochondrie et l’irritation spinale, et enfin dans les affections
du cerveau et de la moelle épinière, etc.
L’hématurie appartient encore à notre sujet; mais ici le phénomène
NÉVROSES. — MANIFESTATIONS NÉVROSIQUES. 84a
acquiert bientôt un sens tout différent. Ayant sa source dans le parenchyme
rénal, l’hémorrhagie ne tarde pas à être remplacée par un simple suinte¬
ment séreux, et à se transformer en albuminurie. La présence des globules
rouges en petit nombre et des cylindres fibrineux révèle pendant quelque
temps encore l’origine du mal ; mais il tend à se perpétuer, et il finit par¬
fois par atteindre aux derniers degrés de la maladie de Bright et à toutes
ses conséquences.
L’inflammation viendrait ensuite comme produit possible de l’hyperhémie
névrosique; mais il nous suffira d’avoir marqué la place de ce phénomène
si considérable en pathologie. On peut voir que, malgré son importance, il
n’est le plus souvent qu’un des termes de la série sympathique et que le
point d’arrivée d’une évolution réflexe. Si le caractère névrosique de la
lésion est ordinairement douteux, il n’en est pas moins vrai que le proces¬
sus de ce travail morbide est celui que nous avons indiqué. En fait, la
tendance phlegmasique est peu marquée au milieu des troubles névropa¬
thiques, et quand une semblable détermination critique vient à se pro¬
duire, il semble désoi’mais que le mal soit fixé : il perd sa mobilité ner¬
veuse , et l’inflammation, comme la pléthore sanguine, est l’antagoniste
de la névrose : Febris spasmos solvit. Aussi la thérapeutique pourrait-elle
utiliser cette remarque, en employant plus souvent la médication révulsive
ou substitutive dans le coui’S des névropathies.
Arrive le groupe des troubles nutritifs accompagnés ou non d’inflamma¬
tion. C’est ici le moment de signaler cette éruption i’herpès phlycténoîde,
en rapport avec diverses névralgies : ce qui constitue le zona; herpès et
névralgie, il n’y a pas de meilleure définition de cette maladie éruptive,
qui a été si bien étudiée dans ces derniers temps, et entre autres par
Charcot (1859). Citons encore le fait de Bourrienne, d’un herpès suivant
le trajet du sciatique (1875) ; puis l’herpès névralgique des organes génitaux,
par Mauriac (1876); enfin le zona ophthalmique, ca.s plus rare et plus cu¬
rieux, observé par Albert Hybord (1872) et Gustave Jorisenne(1875) ; et les
lésions cutanées consécutives à des sections de nerfs (G. Hayem, 1873).
Ce n’est pas toujours sous l’apparence d’un herpès phlycténoîde que se
montre le trouble nutritif d’ordre sympathique du côté du tégument. Les
accidents trophiques de cette nature, étudiés dans leur ensemble par
G. Weber, de Boston (1874), peuvent consister dans l’apparition de bulles
de pemphigus (J. Déjerine, 1876), ou dans une véritable dermatite exfolia-
trice, suivant E. Lancereaux (1874). Les choses peuvent encore varier bien
davantage ; et il nous suffira, à ce propos, de renvoyer au mémoire de
A. Fèvre (1876) sur les altérations du système cutané dans la folie, publié
dans les Annales médico-psychologiques, et qui embi’asse le sujet dans sa
totalité.
A cette même catégorie de faits, il faut rattacher une sorte de sécrétion
bleuâtre de la peau, désignée sous le nom de chromidrose, et consistant
dans une sorte de traussudation pulvérulente et de couleur bleue, qui se-
montre ordinairement autour des. paupières chez des femmes hystériques.
Parmi les exemples de ce genre que nous pourrions signaler, nous distin-
su NÉVROSES. — MANIFESTATIONS NÉVROSIOUES.
guerons paTticulièrement l’observation si complète de névrose vaso-mo¬
trice rapportée par Armaingaud, de Bordeaux (1876). Cette sécrétion se
détache facilement de la peau; on peut l’essuyer, la recueillir sur un linge
qu’elle colore de même, et l’analyser ensuite. Elle ne tarde pas à se repro¬
duire dans les mêmes conditions.
Au milieu des considérations précédentes, nous n’avons tenu compte
que du produit matériel et tombant sous les sens , de l’acte névrosique
immédiat ou réfléchi, négligeant de parler des sensations qui peuvent
accompagner ces évolutions toutes locales. C’est qu’en effet la plupart de
ces troubles vasculaires et trophiques ne s’annoncent par aucune sensation
excessive, de la nature de la douleur, par exemple, qui attirerait l’attention
du médecin et du malade. Cependant il faut savoir que bon nombre de dé¬
terminations vaso-motrices éveillent de la souffrance : les congestions
localisées, les foyers inflammatoires, les fluxions pré-hémorrhagiques, et
surtout l’éruption herpétique du zona, etc., sont particulièrement dans ce
cas. Nous savons encore quelles peuvent être les conséquences d’une né¬
vralgie des nerfs cérébro-spinaux. Mais ce qu’il ne faudrait pas laisser
dans l’oubli, ce sont ces sensations si douloureuses qui appartiennent à
certaines névroses viscérales, en dehors de tout désordre nutritif. Les né¬
vralgies viscérales existent (A. Laboulbène, 1860). Est-il nécessaire de
nommer la gastralgie, l’entéralgie, la douleur de l’iléus nerveux? Et sur¬
tout ne connaît-on pas ces affections désignées sous les noms de testicule
irritable, d’ovaire irritable, de matnelle irritable, etc.? Ces différents cas,
remarquables avant tout par l’intensité et le caractère particulièrement
atroce de la douleur qui en fait le symptôme principal, sont longtemps
sans aboutir à un trouble trophique; mais à la longue rien ne dit qu’ils ne
peuvent pas participer à la dégénérescence de l’organe qui en est affecté." Il
faut savoir aussi que ces douleurs si fixes, si violentes, pourraient bien
être de nature réflexe; et l’on s’expliquerait ainsi pourquoi on a si peu de
prise contre elles, en les attaquant loco dolenti, tandis que l’on méconnaît
le foyer véritable d’où émanent ces irradiations sensitives si exquises. Nous
avons rencontré des troubles cardiaques graves et poussés à l’extrême,
accompagnés même d’accès d’angine de poitrine, qui nous ont paru avoir
leur point d’origine dans la présence de calculs biliaires, silencieux par eux-
mêmes, et paraissant très-bien tolérés.
Nous voyons encore des exemples de ces sensations douloureuses exces¬
sives, envoyées au loin par des lésions plus ou moins avancées des centres
nerveux, dans ces faits de crises néphrétiques et de troubles viscéraux
divers, qui viennent compliquer Vataxie locomotrice progressive. Maurice
Raynaud, le premier, a appelé l’attention sur ces faits qui, entre autres
inconvénients, exposent à tant d’erreurs de diagnostic; et Ch, Bouchard en
a fait l’objet de sa dissertation inaugurale (1875).
Eli résumé, et quoi qu’il en soit de l’origine de ces souffrances réfléchies,
et sans objet actuel, elles peuvent à leur tour annoncer longtemps à
l’avance des dégénérescences organiques qui procèdent en vertu du même
enchaînement et qui sont, par conséquent, d’essence névrosique. « D’une
NÉVROSES. — NÉVROSES de la. vie organique. 845
façon générale, dit A. Gubler, beaucoup de naaladies qui, à la longue, pré¬
sentent une altération organique, débutent par peu de chose. La névrose
engendre la lésion... (Société de thérapeutique, 21 janvier 1877). » A quoi
répond Moutard-Martin (même séance) ; « On peut aussi enrayer la
marche des lésions en agissant sur la douleur » ; c’est-à-dire en combattant
ce qui les commande et les révèle.
c. Conduits viscéraux. — Les actions vaso-dilatatrices se rapportant aux
conduits viscéraux et à certains orifices pourvus de sphincters annulaires
ne comportent pas de longs développements , la question n’ayant pas
encore été beaucoup approfondie.
Du côté des voies respiratoires, nous ne trouvons guère, en dehors de
ces actes intimes qui préludent à l’hémorrhagie, à l’apoplexie, à l’inflam¬
mation et aux dégénérescences du parenchyme pulmonaire, qu’à mention¬
ner les faits peu connus cliniquement se rapportant à l'action suspensive
prédominante des pneumogastriques, ou à la paralysie équivalente de son
antagoniste, le grand sympathique. Ces influences sont-elles pour quelque
chose dans la dilatation des bronches et dans celle des vésicules pulmo¬
naires, qui constitue l'emphysème, alors que le malade, gonflé comme un
ballon, ne peut plus pour ainsi dire vider sa poitrine?
Les voies digestives pourraient donner lieu à des considérations plus im¬
portantes. La démonstration de l’action suspensive du nerf grand
splanchnique, faite par Pflüger (1856), rattache à elle divers phénomènes
morbides, connus sous les noms de météorisme, de tympanisme, de flatu¬
lence. Cet état quasi paralytique entrave singulièrement le cours des ma¬
tières dans le conduit intestinal; il amène inévitablement la constipation.
Or, cette flatulence et cette constipation d’ordre nerveux ne sont-elles pas
des attributs de l’hypochondriaque et de l’hystérique ?
Pour les voies génito-urinaires, il y a peu de faits précis à rapporter.
L'ovulation et la gestation sont subordonnées à une hyperhémie active que
commandent à leur tour les nerfs vaso-dilatateurs. L’inertie de la matrice
après l’accouchement indique un état paralytique des nerfs ganglionnaires,
et cette disposition, étendue aux trompes et à tout le domaine du système
nerveux abdominal, met sur, la voie de la péritonite ; ajoutez-y l’irritant, si
faible qu’il soit, et ce sera la péritonite elle-même ; auparavant ce n’était
encore que le péritonisme de A. Gubler.
Parmi les orifices pourvus de sphincters et susceptibles d’être influencés
par l’action vaso-dilatatrice, l’iris surtout mérite notre attention. La
mydriase, comme phénomène actif, • est sous la dépendance du rameau
sympathique du ganglion ophthalmique qui commande les fibres radiées
de l’organe : et lui-même tire son origine, par le cordon cervical du nerf
grand sympathique, de la région cilio-spinale de Budge. Le même symp¬
tôme, au point de vue paralytique, suppose la suppression de l’action de
la troisième paire sur les fibres circulaires de l’iris. De toute façon, la
mydriase est en contradiction avec les mouvements qui s’opèrent dans
le réseau capillaire de la région. L’appareil de l’accommodation irido-
choroïdien subit les mêmes alternatives du plus ou du moins, et ex-
846 A'ÉVROSES. — phénomènes névrosiques associés.
plique ainsi les trouilles de la vision dans- leurs rapports avec les diverses
névroses.
Du côté de l’oreille, un certain degré i’ hypéracousie se rattacherait à des
faits de même nature, et se trouve lié quelquefois à la paralysie du nerf
facial (H. Landouzy), laissant sans contre-poids l’influence antagoniste ou
constrictive.
5“ Phénomènes névrosiques étudiés en eux-mêmes, et dans les rapports
qu’ils affectent les uns avec les autres. — D’après notre plan, nous allons
chercher à grouper, suivant leurs affinités naturelles, les divers symp¬
tômes que l’analyse physiologique nous a révélés chez les névropathiques.
Or, il arrive que tantôt un symptôme isolé prend par lui-même une signi¬
fication assez précise pour constituer un état névrosique à lui seul ; tantôt
les manifestations nerveuses s’associent deux à deux, ou à plusieurs, for¬
mant ainsi des syndromes déterminés, désignés par des noms spéciaux;
tantôt enfin, on voit apparaître de véritables entités morbides, représen¬
tées par des groupes de symptômes nerveux très-complexes, ordinairement
décrits à part dans les traités de pathologie et dans les dictionnaires. Tan¬
dis que les deux premières catégories de troubles névrosiques n’ont guère
de valeur qu’au point de vue séméiotique, la troisième est le plus souvent
formée de maladies distinctes, occupant un rang défini dans les cadres
nosologiques. Un coup d’œil jeté sur ces trois aspects de la question com¬
plétera l’étude générale que nous avons entreprise.
a. Certains symptômes d’ordre nerveux acquièrent isolément une valeur
clinique suffisante pour fixer l'attention, et pour permettre de les indivi¬
dualiser par la pensée. Procédons par des exemples bien choisis.
Parmi les troubles de la sensibilité, nous voyons certains points névral¬
giques constituer à eux seuls tout le mal, exister longtemps et ne pas en¬
traîner d'autres désordres, ni moteurs, ni trophiques. Une certaine hyper-
esthésiecutanée, qualifiée dunom ieprurit d’/w't’er (Duhring, 187i), est toute
une maladie, sans tenants ni aboutissants autres. Dans l’ordre des anesthé¬
sies sensorielles, on trouverait des cas aussi bien déterminés : l’amblyopie
hystérique, V amaurose albuminurique ou satonine, V héméralopie, la nyc-
talopie, Vachromatopsie, V astigmatisme, etc., sont autant de cas distincts
qu’on isole volontiers en méconnaissant leur véritable nature.
Dans la catégorie des troubles de la motilité, deux faits opposés se pré¬
sentent. Par excès, on a : la crampe, qui prend une signification très-pré¬
cise au point de vue professionnel, lorsqu’elle atteint un écrivain, un pia¬
niste, un danseur, etc.; le tremblement, qui apparaît isolé chez le vieillard,
chez l’alcoolique en dehors de ses crises, et dans certaines intoxications mé¬
talliques ; les tics, dont l’interprétation est si variable ; la contracture essen¬
tielle des extrémités ou tétanie, manifestation de nature rhumatismale ; le
trismus, expression isolable du tétanos ; le bégaiement, le hoquet, le stra¬
bisme, toutes les chorées partielles; le spasme de la glotte; Vœsopha-
gisme, etc., qui établissent la transition entre les hyperkinésies de la vie
de relation et celles de la vie organique ; les palpitations nerveuses du cœur,
qui sont tout à fait d’ordre sympathique.
NÉVROSES. — PHÉNOMÈNES NÉVROSIQUES ASSOCIÉS. 847
Par défaut, nous trouvons toutes les paralysies musculaires localisées et
indépendantes ; hémiplégie faciale a frigore ; paralysie radiale de même na¬
ture ; glossoplégie ; paraplégies directes; aphasie ou paralysie de la faculté
du langage et des divers modes d’expression de la pensée ; aphonie ner¬
veuse, par paralysie des muscles laryngiens ; paralysies par sections ner¬
veuses et par atrophie graisseuse des muscles, etc.
Des troubles intellectuels se montrent parfois séparés : certaines manies
partielles, qui annoncent longtemps à l’avance les complications plus
graves de l’aliénation mentale ; le vertige, qui est plutôt un fait psychique
que sensoriel, et qui se montre comme manifestation épileptique, à moins
qu’il ne soit rattaché à l’estomac malade, à une alFection de l’oreille, etc.:
le cauchemar, le somnambulisme, qui sont des perturbations de l’intelli¬
gence pendant le sommeil ; le délire essentiel, qui appartient au trauma¬
tisme, ou qui succède aux grandes commotions de l’âme, etc.
Quant aux désordres organiques d’origine névrosique, on les observe
souvent comme faits distincts, parce qu’on méconnaît l’impression d’où ils
procèdent ; la chlorose n’a-t-elle pas été considérée comme un produit de
cette nature, alors que l’on a mis sur le premier plan les accidents névro¬
siques et que l’on a relégué l’anémie au second rang? 11 est vrai que, sui¬
vant nous, les termes du problème doivent être renversés. Les hémorrha¬
gies, dites nerveuses, l'hémoptysie de ce nom et ïhématidrose appartiennent
à cette catégoi’ie de faits. D’autres phénomènes, classés parmi les névro¬
pathies, comme le cas de sueur épileptoïde, comme le ptyalisme sympa¬
thique, le priapisme, la gangrène symétrique des extrémités, la trophoné-
vrosede la face, etc., rentrent bien dans notre cas. Enfin, à un point de
vue plus général, beaucoup .de dégénérescences organiques, dont l’origine
est si obscure, ont dû passer par la phase né vro -morbide, préparant à la
longue le trouble nutritif, et prenant pour intermédiaire le phénomène
vaso-dilatateur. La seule difficulté à ce sujet est venue de ce que pendant
longtemps on a contesté que le fait de l’accommodation vasculaire pût
avoir quelque influence sur une production matérielle; mais aujourd’hui
tous les doutes sont dissipés à cet égard.
b. Les accidents névrosiques s’associent le plus ordinairement pour for¬
mer des groupes naturels, qui conservent néanmoins le caractère symp¬
tomatique, sans s’élever à la hauteur de l’entité. Ce sont ces associations
encore simples qui vont nous occuper dans une seconde catégorie d’états
névrosiques.
Le cas le plus ordinaire est celui-ci : douleur et spasme. Ces deux symp¬
tômes sont unis par un étroit rapport : le second naît presque forcément
du premier, comme l’effet de sa cause. Cette dualité se trouve fréquem¬
ment réalisée en pratique ; photophobie et blépharospasme ; fissures à
l’anus et contracture du sphincter ; même combinaison dans le vaginisme.
Mais ce groupement ne se montre nulle part sous une forme aussi remar¬
quable que dans les contractures arthropathiques,; il se produit là des atti¬
tudes contracturées des membres, en rapport avec telle ou telle articula¬
tion malade. C’est la coxalgie hystérique qui réalise le mieux le cas qui nous
848 NÉVROSES. — phénomènes NÉVROSiaüES associés.
occupe, bien que la même loi soit applicable aux arthropathies d’ordre
organique. Partout, en un mot, où il y a douleur ou sensation excessive, les
muscles de la région douloureuse (quelquèfois par sympathie) entrent en
convulsion. Il n’est pas jusqu’à la sensation de corps étranger dans le la¬
rynx, qui ne paraisse provoquer la quinte de la coqueluche ou le spasme
de la glotte.
Dans l’ordre psychique, on voit les impressions pénibles produire le
délire; les douleurs du rhumatisme déterminer la manie ; les sensations vis¬
cérales entretenir les illusions de l’hypochondriaque ; et réciproquement
une émotion de l’âme fait rougir le visage, battre le cœur, arrête la diges¬
tion, détermine le vomissement ou la diarrhée : la sensation de vertige
trouble les mouvements et entraîne la chute, etc. Le coma, la léthargie, la
syncope, sontaussi sous ladépendance de désordres splanchniques variables.
Enfin, dans le domaine de la vie organique, et par l’action vaso-motrice
comme médiateur nécessaire, nous trouvons des phénomènes de l’ordre
nutritif également accouplés ou conjugués, à la façon de ce qui se passe
dans la vie de relation. Le type de ces faits sera Vherpès névralgique ou
zona, qui nous montre une douleur intense entraînant une éruption loca¬
lisée sur le trajet même du nerf malade. Ensuite viennent les troubles tro¬
phiques de la sciatique, névralgie dont la longue durée entraîne l’amai¬
grissement des muscles, les dégénérescences et la perte plus ou moins
complète des mouvements correspondants. Certaines impressions morales
provoquent un grand flux d’urine nerveuse ; à l’inverse on voit, chez l’hys¬
térique, l’anurie et les vomissements urémiques supplémentaires. Le dia¬
bète sucré paraît, dans certaines circonstances, naître sous des influences
analogues. Enfin, et pour abréger, laissons entrevoir que certaines névral¬
gies viscérales longtemps entretenues ne sont pas étrangères à l’altération
organique qui finit par s’emparer de l’organe habituellement soufl'rant.
Tels sont les rapports qui paraissent unir le cancer de l’estomac à la dys¬
pepsie chronique, le sarcocèle à Virritabilis testis, le cancer de l’utérus
aux manifestations hystériques anciennes, le cancroïde à certaines irrita¬
tions locales, etc.
c. En troisième lieu, nous nous trouvons en présence des névroses com¬
plexes, dans lesquelles tous les troubles névrosiques sont mis à contri¬
bution : sensibilité générale et spéciale, motilité, phénomènes cérébraux,
accidents sous Faction du grand sympathique, toutes ces manifestations de
l’ordre névropathique peuvent tour à tour ou simultanément entrer enjeu. Il
sei’ait bien inutile d’entreprendre une pareille démonstration pour la plu¬
part de ces grandes entités névro-pathologiques qu’il suffit de nommer
pour être édifié à cet égard. L’histoire de ces affections est faite ou sera
faite dans ce Dictionnaire, et nous n’avons rien à y modifier. Si, pour
quelques-unes d’entre elles, il semble exister des lacunes, une étude plus
approfondie ne tarde pas à les faire disparaître. Nous voyons, par exemple,
l’ataxie locomotrice progressive, dans laquelle on n’avait reconnu jusqu’à
ces derniers temps que des troubles moteurs et sensitifs, voire même sen¬
soriels et psychiques, se manifester, en' outre, par des crises douloureuses
NÉVROSES. — VALEUR NOSOLOGIQUE DES NÉVROSES. 849
simulant la colique néphrétique et d’autres névralgies viscérales (M. Ray¬
naud, 1875.); qui plus est, des altérations nutritives portent sur le système
osseux (Charcot, Raymond, 1875) et sur les articulations (Bourceret
1875).
Poursuivant ces recherches pour quelques-unes de nos grandes névroses,
nous reconnaissons d’abord que dans l’hystérie les troubles trophiques n’y
font point défaut. La chlorose n’est qu’une hystérie, a dit Sydenham ;
Charcot (1873), de nos jours, insiste sur ces faits; et les hémorrhagies
nerveuses se monti’ent surtout comme manifestations hystériques (Marius
Carre, 1877).
L’épilepsie, principalement par ses formes larvées, porte aussi ses
troubles jusque dans le domaine de la vie organique : sueur épileptoïde,
hémoptysie de même nature, état syncopal, etc., sont des exemples de ce
que nous avançons ici.
Les désordres psychiques de la chorée ont été révélés et mis hors de
doute par Marcé (1860). Comme accidents viscéraux, nous trouvons la
chorée cardiaque (H. Roger), l’épuisement des muscles et leur régression
possible par excès d’action.
Nous pourrions continuer cette démonstration à propos de l’hypochon-
drie, du nei’vosisme, de l’éclampsie, du tétanos, de la migraine, de l’hydro-
phobie rabique, etc. ; mais un tel soin serait superflu : nous renvoyons le
lecteur aux articles du Dictionnaire où ces affections se trouvent décrites.
Pour clore notre revue, nous nous bornerons à. mentionner une maladie
assez exceptionnelle, Iticachexie exophthalmique, qui est bien une névrose,
mais une névrose d’origine organique, réagissant à l’inverse des précé¬
dentes sur les autres dépendances du système nerveux : sur la sensibilité
et la motilité, qui sont simultanément affaiblies ou perdues, par suite des
congestions vaso-motrices de l’encéphale et de la moelle épinière, sur les
sens spéciaux, par le fait de l’exophthalmie en ce qui concerne la vision,
par l’afflux sanguin au voisinage de l’oreille qui amène des bourdonne¬
ments, des tintouins, et sur le moral, qui est affecté depuis la simple perver¬
sion du caractère jusqu’au coma apoplectique. Ces désordres du système vaso¬
dilatateur ainsi surexcités, cet état de quasi-érection de la part des organes
qui sont sous le. coup du grand sympathique activement paralysé, cette
irrigation sanguine trop copieuse, aboutissent à des altérations trophiques
de la nature de l’athérome ou de la stéatose, en préludant par l’infarctus.
Ces idées ne sont pas en contradiction avec la conclusion que nous
avons adoptée dans notre article Goître exophthalmique , à savoir que
cette affection n’est pas une entité. Elle est bien un syndrome névrosique
d’une étendue considérable, et d’une signification pathologique extrême¬
ment curieuse, ainsi que nous l’avons reconnu ; mais elle n’est que cela
{voy. t. XVI, 1872).
IV. Valeur nosologique des névroses. — La définition des névroses
repose sur un certain nombre de caractères négatifs, bien plutôt que sur
des affirmations. Ce sont des affections sans matière, sans fièvre, sans
lésions. Comme faits positifs, on déclare que c’est le système nerveux qui
NOUV DICT. DE MÉD. ET CHIR. XXIII. — 54
850 NÉVROSES. — étiologie.
est en cause, et que ce sont ses fonctions qui sont augmentées, diminuées
ou perverties. II faut encore ajouter qu’ici il n’y a ni cause substantielle,
ni évolution, ni crise, ni issue. Tout cela est logique, et nécessaire pour
constituer la maladie vraiment nerveuse.
- Cependant étant donné le plan d’une maladie complète et régulière, on
peut voir que la névrose n’en représente que le premier stade : celui
d’impression sensitive et de dispersion au travers du système nerveux. Et
puis tout s’arrête là : ce premier stade est perpétuellement recommencé
et toujours avorté. Les névroses ne sont donc en réalité que des parties
de maladie : elles sont toute cette phase des états morbides durant laquelle
les nerfs sont mis à contribution, positivement ou négativement. Néan¬
moins, l’usage et les besoins de la pratique ont assimilé ces affections. aux
diverses autres expressions maladives composées de tous leurs éléments,
et pourvues de leurs trois stades essentiels. Elles comportent aussi les
mêmes procédés de description, relativement à leurs causes, leurs symp¬
tômes, leur diagnostic, leur pronostic et leur traitement; et ce sont les seuls
points sur lesquels il nous reste à donner quelques explications.
A. Étiologie. — L’étiologie des névroses repose sur deux faits également
importants : le terrain ou le support et V impression morbide. La prédispo¬
sition joue ici un rôle vraiment prédominant, que nous avons suffisamment
apprécié dans la partie pathogénique de cet article. Nous avons même re¬
connu que ce qu’on a appelé l’état nerveux, le nervosisme, Thystéricisme,
était beaucoup moins une maladie, que les auteurs groupent chacun à leur
manière, qu’une imminence maladive poussée à l’extrême. C’est en vertu
de cette aptitude toute particulière, de cette tension idiosyncrasique de
l’appareil nerveux, que le moindre ébranlement venu du dehors provoque
la décharge du système, c’est-à-dire la manifestation névrosique. D’après
la même disposition, tout, chez l’individu ainsi monté, revêt la même
tendance. Tout est nerveux en lui : son caractère, ses mouvements
fonctionnels, ses maladies. En raison de cela, il jouit d’une certaine
immunité vis-à-vis des autres états morbides, inflammations, infections,
dégénérescences. On s’accorde à admettre la résistance vitale des névro¬
pathiques ; et dès qu’on a pu mettre ce cachet de la névrose sur un seul
mal, il semble, par cela même, qu’il perde de sa gravité. Ces considérations
suffisent pour faire comprendre notre pensée, et nous avons hâte de passer
outre.
Quant à l’impression qui met en jeu ce mécanisme d’un ordre si parti¬
culier, elle est forcément de nature sensitive ; le point de départ de la
série nerveuse sera toujours une seMsatfom; sensation extrême ou pervertie,
perçue ou lion par la conscience. Elle provient de l’extérieur, ou bien elle
a sa raison d’être au sein des viscères ; c’est le procédé même de l’acte
physiologique : contact, vibration centripète, acte réflexe, mouvement
centrifuge. Les résultats de cette impression seront d’autant plus variés et
plus imprévus, qu’elle aura évoqué de plus près les divers modes de la
sensibilité physiologique : le plus faihle écart suffisant bien pour pervertir
cette sensibilité et dénaturer ses conséquences. Qui dira sous quelle
NÉVROSES. — SYMPTOMES.
851
influence sensitive l’hypochondriaque manifeste ses conceptions erro¬
nées? Le traumatisme, la violence, au contraire, n’ont qu’un même
procédé de réaction, commandé par la douleur. Lorsque la névrose paraît
exister par suite d’une certaine altération du sang, chlorose, typhus
cérébro-spinal, hydrophobie, saturnisme, etc., il faut bien savoir que
l’ensemble des accidents névrosiques est toujours dirigé par des localisa¬
tions organiques, où se produit le conflit entre la cause morbide et les
éléments sensitifs de la partie. Le déterminisme n’est pas moins rigoureux
ici que dans les autres cas qui tombent plus grossièrement sous les
sens.
B. Symptômes. — Nous sommes maintenant assez édifiés sur le compte
des symptômes, comme manifestations névrosiques. Nous savons qu’ils
conservent toujours cette empreinte nerveuse qui les fait reconnaître à l’ob¬
servateur attentif, et même à la généralité des hommes. La toux est ner¬
veuse, le vomissement est nerveux, l’urine est nerveuse; les troubles
trophiques eux-mêmes portent une livrée spéciale qui en dévoile la nature
intime. Quelle différence entre ces stéatoses développées sourdement, sans
réaction apparente, sous l’influence d’une sensation éloignée et méconnue,
et ces désorganisations actives et immédiates, propres au travail phlegma-
sique !
Il serait inutile d’insister sur les signes des névroses étrangers à leur
essence même ; car on se fonde précisément sur l’absence de tels signes
pour définir cette classe de maladies ; et nous avons vu qu’ici les manifes¬
tations accessoires revêtaient elles-mêmes la forme nerveuse. Un coup
d’œil rapide jeté sur ces faits va nous édifier à cet égard.
La fièvre manque, il est vrai ; mais certaines névropathies se traduisent
par une accélération extraordinaire du pouls, qui lui-même, 'dans d’autres
cas, est dit nerveux. On a aussi constaté une élévation de la température,
mais plus souvent encore celle-ci est abaissée. Les digestions sont troublées
d’une certaine façon : il y a dépravation de l’appétit {anorexia hysterica),
gastralgie, vomissements spasmodiques : la constipation estla règle, h’urine
est tantôt augmentée en quantité, avec les caractères de l’urine nerveuse,
et tantôt supprimée {anurie hystérique, urémie, vomissements de compen¬
sation). Les fonctions sexuelles, et surtout la menstruation, sont profondé¬
ment troublées : du moins chez les hystériques, au point que, par inverse,
on voit là l’origine de tous les désordres propres à l’hystérie. Enfin la
nutrition dans son ensemble souffre d’une certaine manière, par suite de
l’anarchie de tous les mouvements organiques : il y a un véritable ma¬
rasme névrosique, h’ anémie est commune chez les névropathiques, soit
comme cause, soit comme produit. Et si l’on s’en rapportait à cei’tains
auteurs, tels que Beau, on verrait la dyspepsie, comme il la conçoit, et
qu’est-ce autre chose qu’une grande névrose indéterminée? tenir sous sa
dépendance, et par son troisième stade, la plupart des dégénérescences
organiques. A part l’exagération d’une pareille doctrine, on ne peut nier
que le système nerveux ne soit le véritable recteur de tous les mouvements
intimes de la nutrition, et que les désordres de celle-ci ne témoignent delà
perturbation du premier.
852 NÉVROSES. — traitement.
G. Marche. — La marche des névroses est variable. Ordinairement ces
affections procèdent d’une façon aiguë, et par accès intermittents plus ou
moins réguliers dans leur retour. Voyez les attaques de l’épilepsie et les
poussées à heure fiice des névralgies paludéennes. Et cependant le fond de
ces états morbides est chronique, car c’est précisément en vertu d’une dis¬
position constitutionnelle, accidentelle ou acquise, que ces manifesta¬
tions éclatent. Du reste, dans les névroses à périodes, on distingue V attaque
et V accès : la première constituant tout l’ensemble de la manifestation
actuelle, et le second étant caractérisé par les explosions successives et
immédiates de la névrose. Exemple : l’éclampsie épileptiforme.
La durée des névroses est indéfinie ; car les conditions mêmes dans
lesquelles ces affections se produisent étant données, rien ne peut faire
prévoir leur cessation et ne garantit contre leur retour : telle est la mi¬
graine.
Nous savons déjà que les névroses ne se terminent pas, à la façon des
maladies à évolution régulière et forcée. Ce qu’on a appelé crises dans les
étals névropathiques, comme une abondante émission d’urine, une sueur
excessive, une explosion de larmes, ne juge pas la maladie, ainsi que
l’éruption d’un herpès aux lèvres dans le cas d’une fièvre herpétique. Au
point de vue de l’issue totale de la névrose, il n’y a que deux cas possibles :
la guérison ou la mort ; celle-ci étant, d’après le pronostic dont nous allons
parler, l’une des chances les moins fréquentes.
On s’accorde à ne pas considérer le pronostic des névroses comme grave,
sauf l’hydrophobie, l’épilepsie, l’éclampsie puerpérale, etc. Cependant, c’est
plutôt l’état névropathique et les immunités qu’il accorde, qui doit être
apprécié dans ce sens, car les perturbations nerveuses offrent tous les
degrés possibles de danger. Tel individu, qui a survécu à cent attaques
d’épilepsie, pourra succomber à la suivante, si un vaisseau vient à se
rompre dans l’encéphale. En revanche, l’hystérique éveille peu de sollici¬
tude, même et surtout au milieu de ses extravagances les plus grandes.
D. Diagnostic. — Il n’y a point à poser de diagnostic général des névroses
en dehors des attributs névrosiques que nous connaissons et sur lesquels
nous avons assez insisté. Quant au diagnostic individuel de ces affections,
il est trop variable pour pouvoir être discuté dans un travail d’ensemble.
C’est à l’occasion de chaque manifestation névrosique en particulier que ce
sujet devra être traité.
Il nous reste enfin à parler du traitement des névroses dans sa totalité r
et c’est par un examen rapide de nos ressources thérapeutiques dans leurs-
rapports avec ces maladies que nous compléterons notre travail.
V. Tpaitement. — Nous n’avons ici qu’à fournir les indications géné¬
rales du traitement qui convient aux névroses. Ces maladies très-mobiles-
de leur nature et sans attaches profondes, du moins dans la majorité des
cas, se prêtent facilement à l’action thérapeutique, et particulièrement aux
moyens dits physiologiques, qui, par leur genre d’action, imitent précisé¬
ment les procédés des névroses. Du reste, il y a lieu de distinguer deux
modes de médication qu’on peut diriger contre ces affections : l’un, com-
NÉVROSES. — TRAITEMENT. 853
prenant l’ensemble des agents qui s’attaquent à la cause du mal ; et l’autre,
formé de tout ce qui a pour but d’en combattre les effets, c’est-à-dire les
symptômes. 11 n’est pas nécessaire de beaucoup insister pour savoir lequel
de ces deux genres de traitement mérite la préférence ; mais on n’a pas tou¬
jours le choix des moyens ; et lorsqu’on ne peut pas s’en prendre à l’essence
même de l’affection, on est encore trop heureux de se rejeter sur les
médicaments palliatifs, dont la liste est fort longue, du reste. Étudions donc
la question sous ses deux aspects.
a. La médication causale exige beaucoup de précision dans le diagnostic,
non pas dans le diagnostic^de la forme morbide, mais dans l’appréciation
de la nature du mal. Il est vrai qu’en échange de cette peine on agit
presque à coup sûr, et qu’on guérit son malade. Nous nous souvenons
toujours d’un dyspeptique névropathique arrivé au dernier degré du ma¬
rasme, et qui fut sauvé parce qu’on reconnut chez lui, et bien à propos, les
traces d’une syphilis tertiaire. Nous avons mentionné ce fait dans notre
article Dyspepsie, et il nous a servi à prouver combien la forme d’une
affection importait moins que sa cause à déterminer. Nous ferons rapide-
dement l’application de ce principe aux cas les mieux connus de la névro¬
pathologie.
Nous avons déjà parlé de la syphilis et de ses expressions névrosiques,
dont la nomenclature est donnée (p. 822). Ici, c’est tantôt le mercure, et
tantôt ïiodure de potassium, qùi se trouvent indiqués, et qui deviennent
ainsi des nervins.
La fièvre intermittente, par ses formes larvées d’ordre nerveux, réclame
le sulfate de quinine, qui dans mainte circonstance a servi à combattre des
manifestations redoutables dont la nature avait d’abord été méconnue. Ce
dernier médicament n’est-il pas un anti-névralgique puissant ? à ce point
que son usage a été étendu, avec plus ou moins de raison, des formes palu¬
déennes aux rhumatismales et aux indéterminées. Enfin, et d’une façon gé¬
nérale, le quinquina ne représente-t-il pas le type des névrosthéniques?
Le saturnisme a aussi ses expressions névrosiques, qu’il n’est pas néces¬
saire de rappeler ici ; et, pour ne pas comporter une médication d’une effi¬
cacité bien certaine, il apporte dans ses formes morbides une indication
spéciale qu’on ne saurait impunément négliger.
Le rhumatisme, et sa forme névrosique par excellence, la chorée, récla -
meraient par-dessus tout l’emploi des moyens anti-rhumatismaux ; et sur ces
données, les médicaments cyaniques, que- nous avons recommandés à ce
point de vue, seraient tout particulièrement indiqués. En dehors de cela,
existe- t-il un traitement rationnel de la chorée, des névralgies rhumatis¬
males, de la mctwie rhumatismale, voire même du rhumatisme cérébral pro¬
prement dit ? On peut affirmer qu’il y a tout autant de différence entre une
névralgie paludéenne et une névralgie rhumatismale, qu’entre le sulfate de
quinine et le cyanure de zinc, en tant qu’il s’agit d’une action dynamique
médicamenteuse de la part de ces substances.
Quant à V alcoolisme, et en ne tenant compte ici que des explosions d’ac¬
cidents aigus dans le cours de cette intoxication à l’état chronique, il sera
85i
NÉVROSES. — TRAITEMENT,
presque à coup sûr combattu efficacement par les préparations de noix
vomique. Nous avons en effet démontré que, non-seulement le delirium tre-
mens, mais aussi les déterminations phlegmasiques qui le provoquent ou
l’accompagnent, cédaient très-facilement à l’action de la noix vomique
employée à doses suffisamment élevées. Ce moyen est tellement sûr, il
réussit encore si bien contre certaines manifestations chroniques du mal
alcoolique, telles que le tremblement, les vertiges, la dyspepsie, et les pre¬
miers troubles psychiques, qu’on peut élever à la hauteur d’une importance
sociale les espérances inspirées par ce remède.
D’autres états constitutionnels, comme V anémie, \a. chlorose, Y urémie, la
septicémie, etc., ne se prêtent peut-être pas aussi facilement à une action
directe; et cependant, c’est encore en passant par cet intermédiaire qu’on
atteint les névroses engendrées sous leur influence : le fer, les évacuants de
compensation, les antiseptiques, conservent ici leurs droits ; de même que
s’il était question des expressions les plus matérielles de ces états dyscrasi-
ques.
Les névroses, nées sous la domination d’une évolution fonctionnelle,
réclament le secours de l’art en faveur de ces fonctions. C’est ainsi que
seront traversées les phases de la première dentition, de la puberté, des
périodes menstruelles, de la gestation et de la parturition. On aidera la
sortie d’une dent par l’incision de la gencive, et par cela même on fera
cesser les convulsions de l’enfant dans certaines circonstances. On com¬
battra l’amémorrhée par des moyens appropriés. On arrêtera les attaques
de l’éclamptique en précipitant le travail de l’accouchement, etc.
Un grand nombre de névroses à' ordre réflexe seront heureusement maî¬
trisées, en agissant sur le foyer même d’où part l’incitation première de
l’attaque névropathique. C’est ainsi que dans certains cas on provoquera
l’expulsion des vers intestinaux; d’autres fois, c’est à la pierre dans la
vessie, à l’existence d’une fissure à l’anus, d’un phimosis, d’une déviation
utérine, d’un varicocèle, d’un rein flottant, qu’on devra s’adresser, pour
arrêter, d’une façon efficace, diverses manifestations névrosiques. Dans
cette catégorie de faits se. range la possibilité d’enrayer une attaque
d’épilepsie en interceptant Yaura qui la précède et la commande. C’est
ainsi qu’on établira parfois une compression entre une extrémité périphé¬
rique, siège de l’aura, et les centres nerveux. On arrive aussi au même but,
suivant Brovvn-Séquard (1868), en irritant certains nerfs périphériques,
ou en galvanisant le grand sympathique au cou (Wilheim, 1873). Ici le
remède est précaire, et n’a d’action que pour l’attaque actuelle, sans
préjudice des manifestations ultérieures.
Lorsqu’une disposition névrosique est sous la dépendance d’un embarras
des voies digestives, et la migraine est plus pai’ticulièrement dans ce cas,
c’est cet état qu’il faut combattre, par des moyens spéciaux et bien
connus.
Les névroses de causes professionnelles, ou produites par des habitudes
pernicieuses (tabac, narcotiques), ne peuvent guère se modifier qu’en
renonçant aux actes et aux usages qui ont engendré le mal et l’entre-
855
NÉVROSES. — TRAITEMENT,
tiennent. A ce groupe appartiennent les crampes des écrivains, des pia¬
nistes, eic,. , Y angine de ^o/trme des fumeurs, le catarrhe convulsif des
personnes qui manient des substances pulvérulentes; les convulsions de
l’ergotisme, les troubles cérébraux des pellagreux, etc.
Les névroses symptomatiques d’une lésion matérielle des nerfs, ou des
centres nerveux, échappent à une médication directe ; à moins que la lésion
elle-même ne soit sous la dépendance d’une affection qui possède un
spécifique. On ne saurait empêcher à coup sûr une hémiplégie par embolie,
ou par hémorrhagie cérébrale, une paraplégie par section de la moelle,
une ataxie par sclérose des cordons postérieurs ; mais si une névralgie ou
une attaque épileptiforme est occasionnée par la présence d’une gomme
syphilitique de l’encéphale, le traitement de la cause reprend sa supré¬
matie. A la rigueur, une section nerveuse, pour détruire à jamais une
névralgie incoercible, rentrerait dans le cas d’une intervention immédiate.
Sans avoir épuisé la revue des moyens de la médication causale, nous
pensons que ce qui précède suffit pour faire apprécier le mérite et la valeur
d’un pareil mode d’action, et pour démontrer sa prééminence. On pourra
d’après cela en faire l’application aux cas que nous n’aurions pas men¬
tionnés.
b. Le traitement des symptômes constitue la médication palliative. Nous
savons déjà que celle-ci consiste dans la mise en jeu d’actions précisément
opposées aux phénomènes morbides existants. Les moyens dont- nous
disposons ici sont essentiellement physiologiijues, et en antagonisme avec
les états névropathiques qu’il s’agit de combattre. Aux hyperesthésies, il
faut des agents anesthésiques ; et inversement, aux hyperkinésies, on
opposera les akinésiques. Dans l’ordre nervo-sympathique, il y aura des
vaso-dilatateurs et des vaso-constricteurs, en opposition avec les états
vaso-moteurs constitués sous l’influence morbide. De ce côté, le fait
sensitif et le fait moteur sont toujours associés; nous supposerons qu’il
en est de même dans les résultats thérapeutiques des moyens appartenant
au système nerveux cérébro-spinal. Poursuivons notre démonstration en
quelques mots.
Les agents qui doivent combattre les phénomènes d’hyperesthésie et
d’hyperkinésie associés constituent deux classes de médicaments connus
sous les noms d'antispasmodiques et de calmants. Les effets de ces moyens
médicamenteux sont d’un ordre très-vague et très-indéterminé ; ou du
moins leur action ne s’explique que par la mise en jeu des mouvements
intimes delà substance nerveuse : c’est-à-dire qu’elle parait se réduire dans
certains cas à un acte vaso-moteur, en vertu duquel la nutrition ou l’acte
nerveux dépendent de la quantité du sang en circulation. Pour le cas actuel,
c’est à un état d'oligaimie ou d’anémie locales qu’il faudrait aboutir;
l’énergie de la fonction étant nécessairement en proportion du fluide nutritif
qui doit l’entretenir.
Cependant si l’on voulait entrer dans le détail des effets de beaucoup de
médicaments sédatifs du système nerveux, on pourrait trouver la règle
que nous venons de poser bien des fois en contradiction. Ainsi : Y opium
S56 NÉVROSES. — traitement..
et le bromure de potassium modèrent dans bien des cas Faction nerveuse
dans ses diverses manifestations sensitives, motrices, psychiques, trophi¬
ques, etc. ; et néanmoins leurs effets physiologiques passent pour être en
opposition. Mais ce n’est pas ici le lieu d’agiter ces questions, il nous suffit
de les avoir posées.
Les états inverses d’anesthésie et d’akinésie constituant le grand groupe
des imralysies, appellent l’emploi des excitants du système nerveux : la
noix vomique, la strychnine, le phosphore, Vélectricité ; tels sont les agents
de la médication hypernervique. Elle est moins certaine dans son efficacité
que la médication calmante : on combat moins sûrement une paralysie
qu’une douleur ou qu’une convulsion ; peut-être pai’ce que la première est
plus souvent de nature organique.
La thérapeutique vaso-motrice est en quelque sorte mieux définie que
celle qui s’adresse au système nerveux cérébro-spinal, dont elle est, à la
vérité, la clé probable. Les agents vaso-moteurs se divisent en deux caté¬
gories : les vaso-dilatateurs et les vaso-constricteurs, en rapport avec les
états pathologiques auxquels ils doivent se présenter en antagonistes.
Les vaso-dilatateurs sont spécialement : V opium ei son principe vraiment
actif, la morphine, V éther sulfurique, le chloroforme , Y hydrate de chloral,
Yoxyde de carbone, le nitrite d’amyle, la fève de calabar et Vesérine, etc.
(d’après Vulpian).
Les 'vaso-constricteurs comprennent notamment : la quinine, la caféine ,
la belladone et Y atropine; le bromure de potassium, Y ergot de seigle, etc.
(Vulpian). Nous y ajouterons, avec connaissance de cause, le cyanure de
Ces mêmes agents sont respectivement applicables aux états morbides qui
concernent les conduits viscéraux et les orifices de ces conduits.
Nous terminerons par l’énumération de certains moyens non classés, qui
peuvent avoir leur emploi, à un moment donné, d’après des effets précé¬
demment constatés contre quelque accident névrosique. De ce nombre sont :
la valériane, vantée contre le diabète insipide; le nitrate d'argent, usité
contre Y ataxie locomotrice progressive; Yhyoscyamine, employée par Oulmont
(1875) contre la chorée; la grande ciguë, pour abattre les contractures mus-
culaires locales ou générales ; le guarana contre la migraine; le lupulin,
dans certains cas de delirium tremens ; la picrotoxine donnée contre la
paralysie labio-glosso-laryngée (Gubler, 1875). Citons encore certaines
grandes méthodes dirigées surtout contre l’état nerveux dans sa totalité ;
Y hydrothérapie qui se trouve ici sur son vrai terrain ; Y électrothérapie avec
ses deux procédés des courants interrompus et des courants continus ; ta
métallothérapie qui, créée par Burq, en 1851, commence à recevoir ses
applications régulières en thérapeutique névrosique (Gellé, 1877).
Enfin, viennent, pour clore cette liste déjà si longue, mais comme com¬
plément indispensable, les modificateurs hygiéniques: le grand air, les
bains de mer, les exercices du corps qui, sollicitant la nutrition, réparant le
sang et développant les muscles, tendent à rétablir l’équilibre des fonctions,
dont la ruine est l’occasion de tant de manifestations névropathiques ; puis
NÉVROSES. — BIBLIOGRAPHIE. 857
encore les diversions morales : distractions, voyages, bons conseils, pratique-
des devoirs sociaux, qui détournent sur des œuvres utiles cette mobilité
d’esprit, cet excès de sensibilité, cette agitation sans but, principes du
nervosisme, et porte tout ouverte à la cohorte des maux de nerfs : Morbus
ille, aut potius morborum cohors (Fr. Hoffman).
Outre les principaux travaux sur les névroses en général, nous énumérons quelques travaux
tout récents sur telle ou telle névrose en particulier, renvoyant, pour de plus complètes indi¬
cations, aux articles Chobée, Convulsions, Épilepsie, Folie, Hypochondrie, Nerfs {Pathol.
médic.), Névralgies, TéT-Anos, Vertiges, etc.
Ouvrages généraux : Cullen, Pinel, Monneret et Fleury, Hardy et Béhier, Valleix.
Pomme, Traité des affections vaporeuses des deux sexes, où l’on a tâché de joindre à une
théoi'ie solide une pratique sûre fondée sur des observations. 4' édition. Lyon, 1759.
2 volumes.
Whytt (R.), Les vapeurs et maladies nerveuses, hypochondriaques ou hystériques, reconnues
et traitées dans les deux sexes. Paris, 1767. 2 yêl. — 2“ édition. Paris, 1777.
Tissot, Traité des nerfs et de leurs maladies. Paris, 1770.
Loüyer-Villermay, Traité des maladies nerveuses ou vapeurs, et particulièrement de l’hysté¬
rie et de l’hypochondrie. Paris, 1816. 2 vol.
Pinel et Bricheieao {Dictionnaire des sciences médicales, art. Névrose. Paris, 1819, t. XXXV,
p. 557).
Georget Dictionnaire de médecine, art. Névroses. Paris, 1828, t. XV, p. 106. — Diction¬
naire de médecine, 2' édition. Paris, 1840, t. XXI, p. 27.
Semmola, Nouvelle forme de névrose, non encore décrite et désignée sous le nom de Pho-
nospasmie {Arch. gén. de méd., 2” série, t. II, 1833, p. 405).
Piorry (P.-A.). Mémoire sur la nature et le traitement de plusieurs névroses, et de l’analogie
qui existe entre elles et les névralgies (Clinique de l’hôpital de la Pitié. Paris, 1835. In-8°,
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Frank (Jean-Pierre), Traité de médecine pratique. Trad. Goudareau. Paris, 1842, f. II. p. 374
Classé VII*, Névroses.
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névroses? Thèse pour l’agrégation en médecine. Paris, 1844. In-4".
Lucas (Prosper), Traité philosophique et physiologique de l’hérédité naturelle dans les états
de santé et de maladie du système nerveux, t. II, p. 670. Paris, 1850.
Bürû, Sur l’application des métaux au traitement des affections nerveuses {Arch. gén. de
méd., 4' série, t. XXV, p. 365. 1851).
Marshall Hall, Théorie de l’épilepsie et de la convulsion générale {Comptes rendus de
l’Académie des sciences, 1851). — Aperçu du système spinal, ou de la série des actions
réflexes, dans leurs applications à la physiologie, à la pathologie, et spécialement à l’épi¬
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Gubler (A.), De la rougeur des pommettes, comme signe d’inflammation pulmonaire. Paris,
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Charcot (J.-M.), Sur quelques arthropathies qui paraissent dépendre d’une lésion du cer¬
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tème nerveux (Gaz. méd de Paris, 1872. — Leçons sur les maladies du système nerveux.
Paris, 1872-73. — Ibidem, 1875.
Brown-Séqdard, Sur l’arrêt immédiat de convulsions violentes par l’influence de l’irritation
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logie,l8IZ. — De la trépidation épileptoïde du membre inférieur dans certaines maladies ner¬
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lésions des lobes postérieurs des hémisphères cérébraux (Arch. gén. de méd., janv. 1876).
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hystérique; guérison par les courants intermittents (Gazette hebd. de médecine et de chi¬
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Krishaber (M.),- Anesthésie de la sensibilité réflexe des voies aériennes et digestives comme
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Hammond, Traité des maladies du système nerveux. Philadelphie, 1875. Traduit par Labadie-
' Lagraye. Paris, 1878.
Alfred Lüton.
FIN Dü TOME VINGT-TROISIÈME
TABLE DES AUTEURS
AVEC INDICATION DES ARTICLES CONTENUS DANS LE TOME VINGT-TROISIÈME
BARRALLIER. SITRTACÉES (Thérapeutique), 380.
DIEULAFOY (G.). MORT (Physiologie), 45.
DUVAL (Math.). Moscle [Anatomie et physiologie, 209; des muscles striés (anatomie, 209 ;
physiologie, 222); des muscles lisses (anatomie, 253, physiologie, 257)].' — Nerfs (ana¬
tomie et physiologie du système n., considérations générales, &6; anatomie du système
n. cérébro-spinal : parties centrales, I, enveloppes, 408; II, des éléments anatomiques,
histologie, 417; III, centres n., 425 : 1“ moelle épinière, 425 ; 2° encéphale, 429;
3° conformation intérieure de l’encéphale, 435; 4” des ventricules cérébraux, du canal
central de la moelle, 441 ; IV, circonvolutions cérébrales, 447 ; V, distribution de la
substance grise et de la substance blanche dans les centres nerveux, 460 ; VI, distribu¬
tion des éléments n. dans les parties blanches et grises des centres n. : névroglie, 476;
VII, du système n. périphérique, 484 ; physiologie du système nerveux encéphalo-rachi-
dien, considérations générales, 510; I, physiologie générale des conducteurs nerveux,
512; II, physiologie générale des centres neiTeux, 531; III, physiologie spéciale du
système nerveux : parties périphériques, 554; parties centrales; a, moelle épinière, 570;
bulbe, protubérance et pédoncules cérébraux, 582 ; cervelet, 590 ; tubercules quadriju¬
meaux, 592 ; couches optiques, 593 ; corps striés , 596 ; hémisphères cérébraux, 596 ;
des localisations cérébrales, 608).
GAUCHET (A.). MOXA, 162.
HALLOPEAU. NÉVRALGIES (historique, 757; cause et pathogénie, 759; symptomatologie, 769;
diagnostic, 786; traitement, 790).
HANOT (V.) NÉOPLASME, 405.
HARDY (A.). MollusCUM, 2.
HÉRAUD (A.). MONÉSIA (écorce de), 6. —Mucilages, 166. — Myrrhe, 377. — Myrtacées
(hist. nat.), 378.
HIRTZ. Narcotiques, narcotisme (classifie, physiol., 392; thérap., 398; pharmacologie, 401).
JEANNEL (J.). Morelle noire. Moutarde, 153. — Nerprun, 755.
LABADIE-LAGRAVE. Nerfs (pathologie médicale: congestion des n., 698; névrite, 701 ;
étiologie, 704; n. primitive, 704; n. secondaire, 706; anatomie pathologique, 725; symp¬
tômes, 731; marche, durée, terminaisons, formes et variétés cliniques, 742).
LABAT (A.). MOLITG, 1. — MONT-DORE, 36. — MONTE-C.ATINI , 42. — N.AUHEIM, 402;
Néris, 750.
LAUGIER (M.). Naevus,,
cysticerques, 373; ne
LUTON (A.). NÉVROSES, ___ , _ , _ ^ _ ,
ques, 830; valeur nosologique. 849; traitement, 852).
POINSOT (G ). Nerfs (pathologie chirurgicale, 624 : lésions physiques ou blessures, 624;
physiologie pathologique, 631; congestion, 631; névrite, 632; dégénérescence et
régénération, 632; variétés des lésions physiques, 661 : 1° contusions et plaies contuses,
661; 2“ compression, 663 ; 3° distention et arrachement, 666; 4“ piqûres, 667; 5° plaies
par instrument tranchant, 669; lésions diverses avec séjour de corps étrangers, 670;
lésions organiques ou tumeurs, 672; névrome, 673).
SIMON (J.). Muguet (historique, 168; anatomie pathologique; 169 .symptomatologie, 174;
diagnostic, 176; pronostic, 178; étiologie, 179; nature, 182; traitement, 184).
STRAUS (I.). Muqueuses (membranes), embryologie et classification, 185; anatomie descrip¬
tive, histologie, physiologie et pathologie générales, 185. — Muscle (pathologie médi¬
cale : historique et généralités . 263 ; anatomie et physiologie pathologique générales
du système m., 271; hypertrophie, 271; atrophie, 275; dégénérescences, 277 ; régénéra¬
tion, 290; hémorrhagies, 294; inflammation franche, myosite aiguë, abcès, 296;
myosite chronique, rétraction, 297 ;ossifieation, 298) ; séméiologie générale, 299 (lassi¬
tude, fatigue m., 300; douleurs m., myalgies, myodynies, douleurs de contraction, ciné-
sialgies, 301; convulsions, spasmes, 304; convulsions et impotence fonctionnelles, dys¬
kinésie professionnelle, 306; contracture m., 307; rigidité, 314; état cataleptique des
m., 314; état des m. dans les paralysies, 315; considérations thérapeutiques, 331;
paralysie pseudo-hypertrophique, paralysie myosclérosique, 335 ; syphilis m., myopathies
syphilitiques, 347.)
TARDIEU (A.) et LAUGIER. MORT (médecine légale), 51.
TARDIEU (A.) et MARTINEAU. MORVE et Farcin chez les solipèdes, 74; chez Thomme, 110.
VAILLANT (Léon). Musc (histoire naturelle, 204; action physiologique, 207; thérapeutique, 207).
VERNEAU (R.). MONSTRUOSITÉS, 8.